IX
Enfin Jeunesse la dernière1299
Si naïve et sotte et légère.
Ensuite, comme il m'en souvient,
La mignonne Jeunesse vient.
Ses douze premières années
A peine étaient-elles sonnées;
Ce n'était encor qu'un enfant
Au visage clair et luisant.
La pauvrette dans sa simplesse
Ne pensait à mal ni finesse,
Mais à rire, à se divertir,
A jouer; c'est le seul plaisir,
Comme vous savez, de l'enfance.
Comme elle sans expérience
Son petit ami la baisait
Toutes les fois qu'il lui plaisait,
Devant tous ceux de la karole.
Car aussi bien, quelque parole
Que l'on dît d'eux, sans s'émouvoir,
Vous eussiez pu toujours les voir
Se baiser comme tourterelles.
C'était bien les mêmes cervelles
Et la même naïveté,
Et même âge, et même beauté.
Ainsi cette gente assemblée
Dansait la karole, mêlée
A une foule de danseurs
Comme eux beaux et brillants seigneurs
Et dames de grandes manières
Aussi belles que les premières.
X
Comment le Dieu d'Amors suivant, 1329
Va au Jardin en espiant
L'Amant, tant qu'il soit bien à point
Que de ses cinq flesches soit point.
Quant j'oi véues les semblances
De ceus qui menoient les dances,
J'oi lors talent que le vergier
Alasse véoir et cerchier,
Et remirer ces biaus moriers,
Ces pins, ces codres, ces loriers.
Les kàroles jà remanoient,
Car tuit li plusors s'en aloient
O lor amies umbroier
Sous ces arbres por dosnoier.
Diex, cum menoient bonne vie!
Fox est qui n'a de tel envie;
Qui autel vie avoir porroit,
De mieudre bien se sofferroit,
Qu'il n'est nul greignor paradis
Qu'avoir amie à son devis.
D'ilecques me parti atant,
Si m'en alai seus esbatant
Par le vergier de çà en là,
Et li Diex d'Amors apela
Tretout maintenant Dous-Regart:
N'a or plus cure qu'il li gart
Son arc: donques sans plus atendre
L'arc li a commandé à tendre,
Et cis gaires n'i atendi,
Tout maintenant l'arc li tendi,
X
Ici vous allez voir comment 1329
Va le Dieu d'Amours épiant
L'Amant, tant que l'instant saisisse
Et de ses flèches le férisse.
Quand les danseurs j'eus admiré
Et leurs semblances à mon gré,
Je pus de ce verger splendide
Visiter les beautés sans guide,
Et rêver sous ces beaux mûriers,
Ces pins, coudriers et lauriers.
Du reste, désertant la danse,
Chacun de chercher le silence
Et l'ombre fraîche deux à deux
Dans les sentiers délicieux.
Dieu! qu'ils menaient joyeuse vie!
Fol de leur sort qui n'eût envie!
Qui telle vie avoir pourrait
D'autre bien moult se passerait;
Car posséder femme qu'on aime
Mieux vaut que le paradis même.
Lors donc, la karole quittant,
Je partis tout seul m'ébattant
Au hasard sur l'herbe nouvelle.
Soudain le Dieu d'Amours appelle
Tous bas Doux-Regard son ami,
Car il n'a plus besoin de lui,
Mais de son arc; sans plus attendre
Il lui commande de le tendre.
Doux-Regard céans obéit,
Tend l'arc, en même temps choisit
Si li bailla et cinq sajetes 1359
Fors et poissans, d'aler loing prestes.
Li Diex d'Amors tantost de loing
Illustration: Li Diex d'Amors tantost de loing...
Voir image
Me prist à suivir, l'arc où poing.
Or me gart Diex de mortel plaie[32]!
Se il fait tant que à moi traie,
Il me grevera moult forment.
Je qui de ce ne soi noient,
Vois par le vergier à délivre,
Et cil pensa bien de moi sivre;
Mès en nul leu ne m'arresté,
Devant que j'oi par tout esté.
Li vergiers par compasséure
Si fu de droite quarréure,
S'ot de lonc autant cum de large;
Nus arbres qui soit qui fruit charge,
Se n'est aucuns arbres hideus,
Dont il n'i ait ou ung, ou deus
Où vergier, ou plus, s'il avient.
Pomiers i ot, bien m'en sovient,
Qui chargoient pomes grenades,
C'est uns fruis moult bons à malades;
De noiers i ot grant foison,
Qui chargoient en la saison
Itel fruit cum sunt nois mugades,
Qui ne sunt ameres, ne fades;
Alemandiers y ot planté,
Et si ot où vergier planté
Maint figuier, et maint biau datier;
Si trovast qu'en éust mestier,
Où vergier mainte bone espice,
Cloz de girofle et requelice,
Graine de paradis novele,
Citoal, anis, et canele[33],
Cinq des flèches et lui présente 1359
La plus rapide et plus puissante.
Le Dieu d'Amours tantôt de loin
Me prend à suivre l'arc au poing.
Mon Dieu! de blessure mortelle[32b]
Garde-moi; sa flèche cruelle
Me frapperait trop durement!
Moi, sans rien voir, innocemment,
Tandis qu'il me suit et me vise,
Cà et là je vais à ma guise
Sans m'arrêter et sans m'asseoir;
Je veux partout aller, tout voir.
Ce verger couvrait une espace
Carré dont chaque immense face
Formait des angles réguliers.
Il n'était point d'arbres fruitiers,
Fors les malfaisantes espèces,
Dont il n'y eût une ou deux pièces
Au verger, ou plus, s'il advient.
C'était pommiers, il m'en souvient.
Qui tous portaient pommes grenades,
Fruit excellent pour les malades,
Et puis noyers à grand' foison
Qui fruits portaient en la saison
Semblables à des noix muscades
Qui ne sont amères ni fades,
Entremêlés de beaux dattiers
Et de figuiers et d'amandiers;
Voire encor mainte bonne épice,
Clou de girofle et doux réglisse
Pourrait-on, cherchant avec soin,
Trouver, s'il en était besoin,
Graine de paradis nouvelle,
Citoal, anis ou cannelle[33b]
Et mainte espice délitable, 1393
Que bon mengier fait après table.[34]
Où vergier ot arbres domesches,
Qui chargoient et coins et pesches,
Chataignes, nois, pommes et poires,
Nefles, prunes blanches et noires,
Cerises fresches merveilletes,
Cormes, alies et noisetes;
De haus loriers et de haus pins
Refu tous puéplés li jardins,
Et d'oliviers et de ciprés,
Dont il n'a gaires ici prés:
Ormes y ot branchus et gros,
Et avec ce charmes et fos,
Codres droites, trembles et chesnes,
Erables haus, sapins et fresnes.
Que vous iroie-je notant?
De divers arbres i ot tant,
Que moult en seroie encombrés,
Ains que les éusse nombrés;
Sachiés por voir, li arbres furent
Si loing à loing cum estre durent.
Li ung fu loing de l'autre assis
Plus de cinq toises, ou de sis:
Mès li rain furent lonc et haut,
Et por le leu garder de chaut,
Furent si espés par deseure,
Que li solaus en nesune eure
Ne pooit à terre descendre,
Ne faire mal à l'erbe tendre.
Où vergier ot daims et chevrions,
Et moult grant plenté d'escoirions,
Qui par ces arbres gravissoient;
Connins i avoit qui issoient
Et mainte épice complément 1393
Choisi du repas d'un gourmand[34b].
Puis en ce verger magnifique
Croît aussi le fruit domestique,
Pêches et coins et cerisiers,
Cormes, alises, noisetiers,
Chataignes, noix, pommes et poires,
Nèfles, prunes blanches et noires.
De tous côtés dans ce jardin
Surgit le laurier, le haut pin,
Des gros ormes l'épais branchage,
Hêtres, charmes au clair feuillage,
Et l'olivier et le cyprès
Comme on n'en voit guère ici-près,
Coudriers droits, trembles et chênes,
Érables hauts, sapins et frênes.
Que vous irai-je encor notant?
D'arbres divers y avait tant,
Qu'avant d'en avoir dit le nombre,
J'ai peur que ce détail encombre.
Sachez aussi qu'avec grand art
On avait, et non par hasard,
Entre eux ménagé la distance
De cinq à six toises, je pense.
Mais de leurs verts rameaux l'ampleur,
Bravant du soleil la chaleur,
L'empêchait au sol de descendre
Dessécher l'herbe fine et tendre,
Sans que jamais pût son ardeur
Percer leur dôme protecteur.
Partout daims et chevreuils timides
Bondissaient, écureuils rapides
Escaladaient le tronc des pins,
Et tout le jour mille lapins
Toute jor hors de lor tesnieres, 1427
Et en plus de trente manieres
Aloient entr'eus tornoiant
Sor l'erbe fresche verdoiant.
Il ot par leus cleres fontaines,
Sans barbelotes et sans raines,
Cui li arbres fesoient umbre;
Mès n'en sai pas dire le numbre.
Par petis tuiaus que Déduis
Y ot fet fere, et par conduis
S'en aloit l'iaue aval, fesant
Une noise douce et plesant.
Entor les ruissiaus et les rives
Des fontaines cleres et vives,
Poignoit l'erbe freschete et drue;
Ausinc y poïst-l'en sa drue
Couchier comme sor une coite,
Car la terre estoit douce et moite
Por la fontaine, et i venoit
Tant d'erbe cum il convenoit.
Mès moult embelissoit l'afaire
Li leus qui ere de tel aire[35],
Qu'il i avoit tous jours plenté
De flors et yver et esté.
Violete y avoit trop bele,
Et parvenche fresche et novele;
Flors y ot blanches et vermeilles,
De jaunes en i ot merveilles.
Trop par estoit la terre cointe,
Qu'ele ere piolée et pointe
De flors de diverses colors,
Dont moult sunt bonnes les odors.
Ne vous tenrai jà longue fable
Du leu plesant et délitable;
Saillissaient hors de leur tanières, 1427
Et de plus de trente manières
Se poursuivaient en tournoyant
Parmi le gazon verdoyant.
De tous côtés claires fontaines,
Sans crapauds ni bêtes vilaines,
Coulaient sous le feuillage ombreux.
Ces ruisseaux étaient si nombreux
Que Déduit fit faire une foule
De petits tuyaux où s'écoule
Par maints canaux l'onde faisant
Un murmure doux et plaisant.
Entour ces ruisseaux et les rives
Des fontaines claires et vives
Frais et dru poussait le gazon.
Aussi coucher y pourrait-on
Sa mie ainsi que sur la coite,
Car la terre était douce et moite
Par la fontaine, et il venait
Tant d'herbe comme il convenait.
Mais moult embellissait l'affaire
Surtout le beau site dont l'aire[35b]
Donnait le jour à quantité
De fleurs et l'hiver et l'été.
Violette y avait trop belle
Et pervenche fraîche et nouvelle,
Et fleurs vermeilles et fleurs d'or
Et d'azur à merveille encor;
La terre était toute émaillée,
Toute peinte et bariolée
De fleurs de diverses couleurs
Dont moult sont bonnes les odeurs.
Je ne vous tiendrai longue fable
De ce lieu plaisant, délectable;
Orendroit m'en convenra taire, 1461
Que ge ne porroie retraire
Du vergier toute la biauté,
Ne la grant délitableté.
Tant fui à destre et à senestre,
Que j'oi tout l'afere et tout l'estre
Du vergier cerchié et véu,
Et li Diex d'Amors m'a séu
Endementiers en agaitant,
Cum li venieres qui atant
Que la beste en bel leu se mete
Por lessier aler la sajete.
En ung trop biau leu arrivé,
Au darrenier où je trouvé
Une fontaine sous ung pin;
Mais puis Karles le fils Pepin,
Ne fu ausinc biau pin véus,
Et si estoit si haut créus,
Qu'où vergier n'ot nul si bel arbre.
Dedens une pierre de marbre
Ot Nature par grant mestrise
Sous le pin la fontaine assise:
Si ot dedens la pierre escrites
Où bort amont letres petites
Qui disoient: ici desus
Se mori li biaus Narcisus.
Car du verger la grand' beauté, 1461
Les charmes, la fertilité
Ne se pourrait recenser guère;
Dès à présent je veux m'en taire.
Pour tout voir et tout admirer,
Je voulus partout pénétrer,
De ci, de là, de gauche à droite.
Le Dieu d'Amours qui me convoite
Pas à pas me suit cependant,
Comme le chasseur qui attend
Que la bête en beau lieu se mette
Pour laisser aller la sagette.
En un lieu charmant j'arrivai
A la fin, et là je trouvai
Une fontaine pittoresque
A l'ombre d'un pin gigantesque.
Depuis Karles, fils de Pepin,
Jamais on ne vit si beau pin;
Au verger n'était si bel arbre.
Là, dans un blanc bassin de marbre
Par Nature avec art creusé,
Le flot clair était déversé.
Sur la pierre, je vis écrites,
Au bord amont, lettres petites
Qui disaient: Ici, sur ce bord,
Jadis le beau Narcisse est mort.
XI
Ci dit l'Aucteur de Narcisus,1487
Qui fu sorpris et décéus
Pour son ombre qu'il aama
Dedens l'eve où il se mira
En ycele bele fontaine.
Cele amour li fu trop grevaine,
Qu'il en morut à la parfin
A la fontaine sous le pin.
Narcisus fu uns damoisiaus
Que Amors tint en ses roisiaus,
Et tant le sot Amors destraindre,
Et tant le fist plorer et plaindre,
Que li estuet à rendre l'âme:
Car Equo, une haute dame,
L'avoit amé plus que riens née.
El fu par lui si mal menée
Qu'ele li dist qu'il li donroit
S'amor, ou ele se morroit.
Mès cis fu por sa grant biauté
Plains de desdaing et de fierté,
Si ne la li volt otroier,
Ne por chuer, ne por proier.
Quant ele s'oï escondire,
Si en ot tel duel et tel ire,
Et le tint en si grant despit,
Que morte en fu sans lonc respit;
Mès ainçois qu'ele se morist,
Ele pria Diex et requist
Que Narcisus au cuer ferasche,
Qu'ele ot trouvé d'amors si flasche,
XI
L'Auteur ici Narcisse conte 1487
Qui grand' surprise et grand mécompte
Eut par son ombre qu'il aima
Dedans l'onde où il se mira,
En la séduisante fontaine.
Cette amour lui fut si malsaine
Qu'il en rendit l'âme à la fin,
A la fontaine, sous le pin.
Narcisse qu'Amour sut étreindre,
Et tant fit pleurer et se plaindre
Quand il le tint en son réseau,
Était un jeune damoiseau.
Tant il souffrit qu'en rendit l'âme:
Car Echo, une haute dame,
Plus que rien au monde l'aimait,
Et lui si fort la malmenait,
Qu'elle dit: «je serai sa mie
Ou je m'arracherai la vie.»
Mais il fut pour sa grand' beauté
Plein de dédain et de fierté,
Repoussa toujours sa tendresse
Et sa prière, et sa caresse.
Devant ce méprisant accueil
Elle en ressentit un tel deuil,
Tel désespoir, telle colère,
Qu'elle en expira de misère.
Mais au moment qu'elle expira,
Dieu vengeur elle supplia
Que ce Narcisse impitoyable,
Que cet amant si méprisable
Fust asproiés encore ung jor, 1517
Et eschaufés d'autel amor
Dont il ne péust joie atendre;
Si porroit savoir et entendre
Quel duel ont li loial amant
Que l'en refuse si vilment.
Cele proiere fu resnable,
Et por ce la fist Diex estable,
Que Narcisus, par aventure,
A la fontaine clere et pure
Se vint sous le pin umbroier,
Ung jour qu'il venoit d'archoier,
Et avoit soffert grant travail
De corre et amont et aval,
Tant qu'il ot soif por l'aspreté
Du chault, et por la lasseté
Qui li ot tolue l'alaine.
Et quant il vint à la fontaine
Que li pins de ses rains covroit,
Il se pensa que il bevroit:
Sus la fontaine, tout adens
Se mist lors por boivre dedans.
XII
Comment Narcisus se mira
A la fontaine, et souspira
Par amour, tant qu'il fist partir
S'âme du corps, sans départir.
Si vit en l'iaue clere et nete
Son vis, son nés et sa bouchete,
Et cis maintenant s'esbahi;
Car ses umbres l'ot si trahi,
Torturé fut encore un jour 1517
Et consumé du même amour,
C'est-à-dire sans espérance,
Pour qu'il eût enfin conscience
Du deuil qu'a le loyal amant
Qu'on rejette si vilement.
A sa prière raisonnable,
Dieu sut se montrer favorable
Et voulut que Narcisse un jour
S'en vint justement, de retour
De la chasse, vers cette source,
Fatigué d'une longue course,
Chercher l'ombre sous le grand pin.
Par monts, par vaux, dès le matin,
Il courait le bois et la plaine;
Exténué, tout hors d'haleine,
Altéré par l'âpre chaleur,
Il vit sous l'arbre protecteur
La source vive et transparente.
Pour étancher sa soif ardente
Et tremper ses lèvres dans l'eau,
Il se pencha sur le ruisseau.
XII
Comment Narcisse, qui se mire
A la fontaine, tant soupire
Par amour, qu'il se fait partir
L'âme du corps sans départir.
Quant il vit dans l'eau claire et nette
Son front, son nez, et sa bouchete,
Il resta soudain ébahi,
Car son ombre l'avait trahi
Que cuida véoir la figure 1547
D'ung enfant bel à desmesure.
Lors se sot bien Amors vengier
Du grant orguel et du dangier
Que Narcisus li ot mené.
Lors li fu bien guerredoné,
Qu'il musa tant à la fontaine,
Qu'il ama son umbre demaine,
Si en fu mors à la parclose.
Ce est la somme de la chose:
Car quant il vit qu'il ne porroit
Acomplir ce qu'il desirroit,
Et qu'il i fu si pris par sort,
Qu'il n'en pooit avoir confort
En nule guise, n'en nul sens,
Il perdi d'ire tout le sens,
Et fu mors en poi de termine.
Ainsinc si ot de la meschine
Qu'il avoit d'amors escondite,
Son guerredon et sa merite.
Dames, cest exemple aprenés,
Qui vers vos amis mesprenés;
Car se vous les lessiés morir,
Diex le vous sara bien merir.
Quant li escris m'ot fait savoir
Que ce estoit tretout por voir
La fontaine au biau Narcisus,
Je m'en trais lors ung poi en sus,
Que dedens n'osai regarder,
Ains commençai à coarder,
Quant de Narcisus me sovint,
Cui malement en mesavint;
Mès ge me pensai qu'asséur,
Sans paor de mavés éur,
En lui faisant voir la figure 1547
D'une enfant belle sans mesure.
Pour punir Narcisse et le deuil
Qu'il avait fait et son orgueil,
Amour alors tint sa vengeance
Et lui donna sa récompense.
Au bord de l'eau Narcisse heureux
Resta de son ombre amoureux,
Et de sa mort ce fut la cause.
Voici le détail de la chose:
Car lorsqu'il vit qu'il ne pourrait
Accomplir ce qu'il désirait,
Lorsqu'il comprit à sa souffrance
Qu'il n'aurait jamais jouissance
En nul sens, en nulle façon,
Il perdit d'ire la raison
Et de mourir ne larda guère.
Ainsi s'exauça la prière
De cette amante dont un jour
Il avait méprisé l'amour.
Vous, envers vos amis cruelles,
Dames, retenez ces modèles;
Car si vous les laissiez mourir,
Dieu saurait bien vous en punir.
Quand je connus par cet indice
Que la fontaine de Narcisse
C'était, mon premier mouvement
Fut de m'enfuir en ce moment
Sans regarder l'onde trompeuse;
Car alors l'aventure affreuse
De Narcisse m'épouvantait
Qui mort si malement était.
Pourtant il me vint la pensée
Que ma crainte était insensée,
A la fontaine aler pooie, 1581
Por folie m'en esmaioie.
De la fontaine m'apressai,
Quant ge fui près, si m'abessai
Por véoir l'iaue qui coroit,
Et la gravele qui paroit[36]
Au fons plus clere qu'argens fins,
De la fontaine c'est la fins.
En tout le monde n'ot si bele,
L'iaue est tousdis fresche et novele,
Qui nuit et jor sourt à grans ondes
Par deux doiz creuses et parfondes.
Tout entour point l'erbe menue,
Qui vient por l'iaue espesse et drue,
Et en iver ne puet morir
Ne que l'iaue ne puet tarir.
Où fons de la fontaine aval,
Avoit deux pierres de cristal
Qu'à grande entente remirai,
Et une chose vous dirai,
Qu'à merveilles, ce cuit, tenrés
Tout maintenant que vous l'orrés.
Quant li solaus qui tout aguete,
Ses rais en la fontaine giete,
Et la clartés aval descent,
Lors perent colors plus de cent
Où cristal, qui por le soleil
Devient ynde, jaune et vermeil:
Si ot le cristal merveilleus
Itel force que tous li leus,
Arbres et flors et quanqu'aorne
Li vergiers, i pert tout aorne,
Et por faire la chose entendre,
Un essample vous veil aprendre.
Que j'étais fou de m'effrayer 1581
Et pouvais bien en essayer.
Alors donc, reprenant courage,
Je me baissai sur le rivage,
Afin de voir l'eau qui courait
Et la gravele qui parait
Le fond, plus qu'argent claire et fine;
La fontaine là se termine.
Au monde il n'est rien de si beau!
Le flot toujours frais et nouveau
Sourd nuit et jour à grandes ondes
Par deux rigoles moult profondes.
Jamais la source ne tarit;
Le froid en hiver n'y sévit,
Et tout autour l'herbe menue
Par l'eau s'étale épaisse et drue.
Au fond de la fontaine aval
Brillent deux pierres de cristal
Que longtemps étonné j'admire;
Or une chose vais vous dire
Que pour merveilleuse tiendrez
Sans nul doute quand l'ouïrez.
Lorsque le soleil, qui tout guette,
Ses rais en la fontaine jette,
Et qu'aval la clarté descend,
On voit de couleurs plus de cent
Nuancer le cristal limpide,
Vermeil, azur, jaune splendide.
Telle du cristal merveilleux
Est la vertu, que tous les lieux,
Arbres et fleurs qui embellissent
Ce beau verger, s'y réfléchissent.
Pour la chose mieux expliquer,
Un exemple vais appliquer.
Ainsinc cum li miréors montre 1615
Les choses qui li sunt encontre,
Et y voit-l'en sans coverture
Et lor color, et lor figure;
Tretout ausinc vous dis por voir,
Que li cristal, sans décevoir,
Tout l'estre du vergier accusent
A ceus qui dedens l'iaue musent:
Car tous jours quelque part qu'il soient,
L'une moitié du vergier voient;
Et s'il se tornent maintenant,
Pueent véoir le remenant.
Si n'i a si petite chose,
Tant reposte, ne tant enclose,
Dont démonstrance n'i soit faite,
Cum s'ele iert es cristaus portraite.
C'est li miréoirs périlleus,
Où Narcisus li orguilleus
Mira sa face et ses yex vers,
Dont il jut puis mors tout envers.
Qui en cel miréor se mire,
Ne puet avoir garant de mire,
Illustration: C'est li miréoirs périlleus...
Voir image
Que tel chose à ses yex ne voie,
Qui d'amer l'a tost mis en voie.
Maint vaillant homme a mis à glaive
Cis miréors, car li plus saive,
Li plus preus, li miex afetié
I sunt tost pris et aguetié.
Ci sourt as gens novele rage,
Ici se changent li corage;
Ci n'a mestier, sens, ne mesure,
Ci est d'amer volenté pure;
Ci ne se set conseiller nus,
Car Cupido li fils Venus,
De même qu'un miroir nous montre 1615
Tous les objets mis à l'encontre,
Et reproduit exactement
Forme, couleur, ajustement,
Telle au cristal chaque facette
Dans ses moindres détails reflète
Tout le verger délicieux;
Car sitôt que tombent les yeux
Dessus, de quelque point qu'ils soient,
Une moitié du verger voient,
Et s'ils se tournent maintenant
Ils aperçoivent le restant.
Or n'est-il si petite chose,
Si cachée et si bien enclose,
Que ne nous montrent ces cristaux
Comme pourtraites dans les eaux.
C'est en cette onde périlleuse
Que mira sa face orgueilleuse
Le fier Narcisse et ses yeux vairs
Dont il chut mort tout à l'envers.
Malheur à celui qui se mire
En ce miroir, car le délire
D'amour s'empare de son coeur
Et n'est remède à sa douleur.
Que de vaillants ont eu la vie
Par ce miroir fatal ravie!
Le plus rusé, le plus prudent,
Le plus sage est pris et se rend.
Saisi d'une incroyable rage,
L'esprit s'égare malgré l'âge;
Rien n'y fait, ni sens, ni pudeur,
Car c'est l'amour et sa fureur;
Tous à lutter perdent leur peine,
Car tout autour de la fontaine,
Sema ici d'Amors la graine 1649
Qui toute a çainte la fontaine;
Et fist ses las environ tendre,
Et ses engins i mist por prendre
Damoiseles et Damoisiaus,
Qu'Amors ne velt autres oisiaus.
Por la graine qui fu semée,
Fu cele fontaine clamée
La Fontaine d'Amors par droit,
Dont plusors ont en maint endroit
Parlé, en romans et en livre;
Mais jamès n'orrez miex descrivre
La verité de la matere,
Cum ge la vous vodré retrere.
Adès me plot à demorer
A la fontaine, et remirer
Les deus cristaus qui me monstroient
Mil choses qui ilec estoient.
Mès de fort hore m'i miré:
Las! tant en ai puis souspiré!
Cis miréors m'a décéu;
Se j'éusse avant cognéu
Quex sa force ert et sa vertu,
Ne m'i fusse jà embatu:
Car meintenant où las chaï
Qui meint homme ont pris et traï.
Où miroer entre mil choses,
Choisi rosiers chargiés de roses,
Qui estoient en ung détor
D'une haie clos tout entor:
Adont m'en prist si grant envie,
Que ne laissasse por Pavie,
Ne por Paris, que ge n'alasse
Là où ge vi la greignor masse.
Le fils de Vénus, Cupidon, 1649
Sema d'Amour graine à foison,
Et fit ses lacs environ tendre
Et ses engins y mit pour prendre
Damoiselles et damoiseaux;
Amour ne chasse autres oiseaux.
Pour la graine qui fut semée,
Cette fontaine fut nommée
Fontaine d'Amour à bon droit,
Que plusieurs ont en maint endroit
Décrite en roman comme en conte;
Mais jamais n'ouïrez, je compte,
Comme en ce livre peinte elle est
La verité sur ce sujet.
Lors, sans pouvoir quitter la rive,
Ma vue admirait attentive
Sur les cristaux et tour à tour
Toutes les beautés d'alentour.
Trop longtemps je goûtai ces charmes;
Combien m'ont-ils coûtés de larmes
Depuis, hélas! car m'a déçu
Ce miroir, et si j'avais su
Quel était son pouvoir funeste,
Je l'aurais fui comme la peste;
Et maintenant je suis tombé
Où tant d'autres ont succombé!
Au miroir, entre mille choses,
J'élus rosiers chargés de roses
Qui se trouvaient en un détour
D'une haie enclos tout autour.
Ils me faisaient si grande envie
Qu'on m'eût en vain offert Pavie
Ou Paris, pour ne pas aller
Le plus gros buisson contempler.
Quant cele rage m'ot si pris, 1683
Dont maint ont esté entrepris,
Vers les rosiers tantost me très;
Et sachiés que quant g'en fui près,
L'oudor des roses savorées
M'entra ens jusques es corées,
Que por noient fusse embasmés:
Se assailli ou mesamés
Ne cremisse estre, g'en cuillisse,
Au mains une que ge tenisse
En ma main, por l'odor sentir;
Mès paor oi du repentir:
Car il en péust de legier
Peser au seignor du vergier.
Des roses i ot grans monciaus,
Si beles ne vit homs sous ciaus;
Boutons i ot petis et clos,
Et tiex qui sunt ung poi plus gros.
Si en i ot d'autre moison
Qui se traient à lor soison,
Et s'aprestoient d'espanir,
Et cil ne font pas à haïr.
Les roses overtes et lées
Sunt en ung jor toutes alées;
Mès li bouton durent tuit frois
A tout le mains deux jors ou trois.
Icil bouton forment me plurent,
Oncques plus bel nul leu ne crurent.
Qui en porroit ung acroichier,
Il le devroit avoir moult chier;
S'ung chapel en péusse avoir,
Je n'en préisse nul avoir.
Entre ces boutons en eslui
Ung si très-bel, qu'envers celui
Quand m'eut ainsi pris cette rage 1683
Dont maint a subi le ravage,
Vers les rosiers me dirigeai.
Sachez que quand j'en approchai,
L'odeur suave des broussailles
Me pénétra jusqu'aux entrailles,
Et j'en étais comme embaumé.
N'était la peur d'être blâmé
Ou saisi, j'aurais, mais je n'ose,
Cueilli de ma main une rose,
Pour au moins son odeur sentir;
Mais j'avais peur du repentir,
Car de ce beau verger le maître
S'en fut moult courroucé peut-être.
Je vis de roses grands monceaux,
Mille boutons petits et gros
Et maintes fleurs encore closes.
Ci-bas il n'est si belles roses!
D'autres étaient à grand' foison
Qui touchaient presque à leur saison,
Mais pas encore épanouies;
Celles-là sont les moins haïes.
Car les roses au large sein
N'ont guère à vivre qu'un matin,
Tandis que celles fraîches nées
Ont encor deux ou trois journées.
Ces jolis boutons j'admirais
Comme en nul lieu n'en crut jamais;
Heureux qui pourrait en prendre une!
Comme j'envierais sa fortune!
Et pour en être couronné,
J'aurais à l'instant tout donné.
Entre toutes j'en choisis une
Si belle, que près d'elle aucune
Nus des autres riens ne prisié, 1717
Puis que ge l'oi bien avisié:
Car une color l'enlumine,
Qui est si vermeille et si fine,
Com Nature la pot plus faire.
Des foilles i ot quatre paire
Que Nature par grant mestire
I ot assises tire à tire.
La coe ot droite comme jons,
Et par dessus siet li boutons,
Si qu'il ne cline, ne ne pent.
L'odor de lui entor s'espent;
La soatime qui en ist,
Toute la place replenist.
Quant ge le senti si flairier,
Ge n'oi talent de repairier,
Ains m'aprochasse por le prendre
Se g'i osasse la main tendre.
Mès chardon felon et poignant
M'en aloient moult esloignant;
Espines tranchans et aguës,
Orties et ronces crochuës
Ne me lessierent avant traire,
Que je m'en cremoie mal faire.
A son égal je ne prisai. 1717
A juste titre l'avisai,
Car une couleur l'enlumine
Qui est aussi vermeille et fine
Que Nature jamais n'en fit;
Avec grand art elle y assit
De feuilles quatre belles paires,
Côte à côte fermes et fières.
La queue est droite comme un jonc
Et par dessus sied le bouton
Qui point ne pend ni ne s'incline,
Et son odeur suave et fine
Tout à l'entour de lui s'épand,
Toute la place remplissant.
Sitôt que je sentis la rose,
Je ne rêvai plus qu'une chose,
M'en approcher et la cueillir;
Mais n'osait ma main la saisir,
Car les ronces et les épines,
Autour dressant leurs pointes fines,
M'arrêtaient; les chardons aigus,
Les houx, cent arbrisseaux crochus
Menaçaient la main téméraire,
Et trop craignais-je mal m'y faire.
XIII
Ci dit l'Aucteur coment Amours[37] 1741
Trait à l'Amant qui pour les flours
S'estoit el vergier embatu,
Pour le bouton qu'il a sentu,
Qu'il en cuida tant aprochier,
Qu'il le péust à lui sachier;
Mez ne s'osoit traire en avant,
Car Amours l'aloit espiant.
Li Diex d'Amors qui, l'arc tendu,
Avoit toute jor atendu
A moi porsivre et espier,
S'iert arrestez lez ung figuier;
Et quant il ot apercéu
Que j'avoie ainsinc esléu
Ce bouton qui plus me plesoit
Que nus des autres ne fesoit,
Il a tantost pris une floiche,
Et quant la corde fu en coiche,
Il entesa jusqu'à l'oreille
L'arc qui estoit fort à merveille,
Et trait à moi par tel devise,
Que parmi l'oel m'a où cuer mise
La sajete par grant roidor:
Adonc me prist une froidor,
Dont ge dessous chaut peliçon
Oi puis sentu mainte friçon.
Quant j'oi ainsinc esté bersés,
A terre fui tantost versés;
Li cors me faut, li cuers me ment,
Pasmé jui iluec longuement.
XIII
Ici l'Auteur nous dit comment[37b] 1741
Le Dieu d'Amours perce l'Amant,
Dans le verger près de la Rose,
Au moment où il se dispose
A tirer et cueillir la fleur,
Enivré par la douce odeur;
Mais sans contenter son envie
Car Amour est là qui l'épie.
Le Dieu d'Amours qui, l'arc tendu,
N'avait pas un instant perdu,
L'oeil au guet, à suivre ma trace,
Près d'un figuier prit enfin place;
Puis, saisissant l'occasion
Où je restais d'émotion
Devant la rose préférée
Et si ardemment désirée,
Soudain une flèche il brandit,
La corde dans la coche mit,
Et bandant jusqu'à son oreille
L'arc qui était fort à merveille,
Avec telle adresse il tira,
Que jusqu'au coeur me pénétra
Par l'oeil cette flèche acérée.
Adonc une sueur glacée
Me prit sous mon chaud pelisson,
Et j'ai senti maint grand frisson.
De cette flèche meurtrière
Atteint, je tombai sur la terre;
Soudain mon coeur avait failli,
Et mes genoux avaient fléchi,
Et quant ge vins de pasmoison, 1771
Et j'oi mon sens et ma roison,
Je fui moult vains, et si cuidié
Grant fez de sanc avoir vuidié;
Mès la sajete qui m'ot point,
Ne trait onques sanc de moi point,
Ains fu la plaie toute soiche.
Je pris lors à deux mains la floiche,
Et la commençai à tirer,
Et en tirant à souspirer;
Et tant tirai, que j'amené
Le fust à moi tout empené.
Mais la sajete barbelée,
Qui Biautés estoit apelée,
Fu si dedens mon cuer fichie,
Qu'el n'en pot estre hors sachie,
Ainçois remest li fers dedans[38],
Que n'en issi goute de sans.
Angoisseux fui moult et troublez
Por le péril qui fu doublez;
Ne soi que faire ne que dire,
Ne de ma plaie où trover mire;
Que par herbe, ne par racine,
N'en atendoie médecine.
Vers le bouton tant me tréoit
Mes cuers, que aillors ne béoit:
Se ge l'éusse en ma baillie,
Il m'éust rendue la vie;
Le véoir sans plus et l'odor
M'alejeoient moult ma dolor.
Ge me commençai lors à traire
Vers le bouton qui soef flaire;
Mès Amors ot jà recovrée
Une autre floiche à or ovrée.
Je gisais là sans connaissance 1771
Dans une longue défaillance.
Revenu de ma pamoison,
Quand j'eus mon sens et ma raison,
J'étais si faible que sans doute
Mon sang s'écoulait goutte à goutte.
Mais non, le trait qui m'a percé
Goutte de sang n'avait versé,
Et la plaie était toute sèche.
Lors, à deux mains, je pris la flèche,
Et commençai à la tirer,
Et en tirant à soupirer,
Et tant tirai qu'enfin l'enture
Seule amenai de ma blessure.
Mais le dard de fer barbelé,
Beauté qu'on avait appelé,
Dans mon coeur avec tant de force
Était fiché, qu'en vain m'efforce;
Toujours le fer dedans restait[38b]
Et de sang goutte ne sortait.
Grands sont mon angoisse et mon trouble
Car le péril est ainsi double.
Je restai muet, incertain,
Car où trouver un médecin,
De quelle herbe, quelle racine
Tirer remède ou médecine?
Et tant le bouton attirait
Mon coeur, qu'ailleurs il n'aspirait.
Posséder cette fleur chérie
M'eût à coup sûr rendu la vie;
Car la voir, sans plus, et sentir,
Suffit à mon mal adoucir.
Je me traîne lors à grand'peine
Vers la Rose à la douce haleine;
Simplece ot nom: c'iert la seconde 1805
Qui maint homme parmi le monde
Et mainte fame a fait amer.
Quant Amors me vit aprimer,
Il trait à moi sans menacier,
La floiche où n'ot fer ne acier,
Si que par l'oel où corps m'entra
La sajete qui n'en istra,
Ce cuit, jamès par homme né;
Car au tirer en amené
Le fust à moi sans nul contens,
Mès la sajete remest ens.
Or sachiés bien de vérité,
Que se j'avoie avant esté
Du bouton bien entalentés,
Or fu graindre ma volentés.
Et quant li maus plus m'angoissoit,
Et la volentés me croissoit
Tousjours d'aler à la rosete
Qui oloit miex que violete:
Si m'en venist miex réuser,
Mès ne pooie refuser
Ce que mes cuers me commandoit.
Tout adès là où il tendoit
Me covenoit aler par force;
Mès li archiers qui moult s'efforce
De moi grever et moult se paine,
Ne m'i lest mie aler sans paine;
Ains m'a fait, por miex afoler,
La tierce floiche où cors voler,
Qui Cortoisie iert apelée.
La plaie fu parfonde et lée,
Si me convint chéoir pasmé
Desous ung olivier ramé[39]:
Mais Amour a déjà tiré 1805
Une autre flèche d'or ouvré.
Simplesse a nom. C'est la seconde
Qui maint homme parmi le monde
Et mainte femme a fait aimer.
Amour soudain, sans me sommer,
Quand il s'aperçoit que j'approche,
La flèche d'or sur moi décoche.
Par l'oeil en mon corps elle entra,
Et, je pense, n'en sortira
Jamais, pour nulle force humaine;
Car en la tirant je n'amène
Que le fût devers moi céans,
Et le dard est resté dedans.
Or, sachez la vérité pure;
Avant, si j'étais d'aventure
De ce bouton bien désireux,
Mon désir devint plus fougueux
Encore, et croissait à mesure
Que plus grande était ma torture.
Mieux que violette sentait
La rosette et mon coeur tirait.
Mieux eût valu prendre la fuite,
Mais las! à refuser j'hésite
Ce que me commande mon coeur.
Là, tout droit où tend son ardeur
Il me convient aller par force;
Mais l'archer est là qui s'efforce
Et bien s'applique à me percer
Sans me permettre d'avancer.
Et la troisième flèche vole
Et mieux encor mon coeur affole,
Car c'est Courtoisie au doux nom.
Je viens tomber en pamoison
Grant piece i jui sans remuer. 1839
Quant ge me poi esvertuer,
Ge pris la floiche, si osté
Le fust qui ert en mon costé;
Mès la sajete n'en poi traire
Por riens que ge péusse faire.
En mon séant lores m'assis,
Moult angoisseus et moult pensis;
Moult me destraint icele plaie,
Et me semont que ge me traie
Vers le bouton qui m'atalente.
Mès li archier me represente
Une autre floiche de grant guise:
La quarte fu, s'ot nom Franchise.
Ce me doit bien espoenter,
Qu'eschaudés doit iaue douter;
Mès grant chose a en estovoir,
Se ge véisse ilec plovoir
Quarriaus et pierres pelle-melle
Ausinc espés comme chiet grelle,
Estéust-il que g'i alasse:
Amors qui toutes choses passe,
Me donnoit cuer et hardement
De faire son commandement.
Ge me sui lors en piés dreciés,
Fiébles et vains cum hons bleciés,
Et m'efforçai moult de marchier
(Onques nel' lessai por l'archier)
Vers le rosier où mes cuers tent;
Mès espines i avoit tant,
Chardons et ronces c'onques n'oi
Pooir de passer l'espinoi,
D'un olivier sous la ramure[39b]; 1839
Cette fois large est la blessure.
Longtemps je gis sans remuer,
Et quand je peux m'évertuer
Je prends la flèche pour l'extraire;
Mais pour rien que je pusse faire,
Le dard en mon flanc est resté,
Et j'ai le fût tout seul ôté.
Sur mon séant lors je me dresse,
Dévorant ma sombre tristesse;
Je vois qu'il me faut moult souffrir,
Car la plaie accroit mon désir
De cueillir la divine rose;
Et cependant l'archer dispose
Encore un trait de grand'beauté.
Je dus bien être épouvanté,
Car échaudé l'eau froide avise;
Ce quatrième a nom Franchise.
Mais de rien n'étais soucieux,
Et devant moi j'aurais des cieux
Vu pleuvoir flèches pêle-mêle,
Glaives, rochers, dru comme grêle,
J'eusse voulu la rose avoir.
D'Amour le suprême pouvoir
Me donnait et coeur et courage
De braver ses coups et sa rage.
Alors sur mes pieds medressai,
Faible, abattu, comme un blessé;
De l'archer bravant la menace,
Je me traînai parmi la place
Vers le rosier où mon coeur tend.
Mais épines y avait tant,
Ronces, chardons à pointe dure,
Que trop forte était la clôture
Si qu'au bouton poïsse ataindre. 1871
Lez la haie m'estut remaindre
Qui as rosiers estoit joignant,
Fete d'espines moult poignant;
Mès moult bel me fu dont j'estoie
Si près que du bouton sentoie
La douce odor qui en issoit,
Et durement m'abelissoit
Ce que gel' véoie à bandon;
S'en avoie tel guerredon,
Que mes maus en entr'oblioie,
Por le délit et por la joie.
Moult fui garis, moult fui aése,
Jamès n'iert riens qui tant me plese
Cum estre illecques à séjor;
N'en quéisse partir nul jor.
Quant j'oi illec esté grant piece,
Le Diex d'Amors qui tout depiece
Mon cuer dont il a fait bersaut,
Me redonne ung novel assaut,
Et trait por moi metre à meschief
Une autre floiche de rechief,
Si que où cuer sous la mamele
Me fait une plaie novele:
Compaignie ot non la sajete.
Il n'est nule qui si tost mete
A merci dame ou damoisele.
La grant dolor me renovele
De mes plaies de maintenant,
Trois fois me pasme en ung tenant.
Au revenir plains et soupire,
Car ma dolor croist et empire
Si que ge n'ai mes espérance
De garison ne d'alejance.
Et le bouton cueillir ne pus. 1873
Près de la haie, au pied, je dus
Demeurer tout joignant les roses
D'épines tretoutes encloses.
Mais tout près j'étais moult content,
Rien que de sentir seulement
Du bouton l'odeur délectable
Et goûter la joie ineffable
De le voir à discrétion,
Et dans mon admiration
J'oubliais jusqu'à ma souffrance,
Si grande était ma jouissance!
J'étais guéri, j'étais heureux,
Et jamais de quitter ces lieux
Ni d'avoir la rose laissée
N'eût pu venir à ma pensée.
Quand je fus resté là longtemps,
Le Dieu d'Amours qui, tout le temps,
Mon coeur dépèce comme cible,
Me redonne un assaut terrible,
Et pour mieux me mettre à méchef
Lance une flèche déréchef,
Et droit au coeur sous la mamelle
Il me fait blessure nouvelle.
Compagnie avait nom ce trait;
Nul n'en sais qui sitôt mettrait
A merci dame ou damoiselle.
Des premières il renouvelle
La grand douleur subitement,
Trois fois me pâme en un moment.
Au revenir plains et soupire,
Car ma douleur croît et empire;
Je perds tout espoir de guérir
Ou même allégeance obtenir.
Miex vosisse estre mors que vis, 1905
Car en la fin, ce m'est avis,
Fera Amors de moi martir:
Ge ne m'en puis par el partir.
Il a endementieres prise
Une autre floiche que moult prise
Et que ge tiens à moult pesant:
C'est Biau-Semblant, qui ne consent
A nul Amant qu'il se repente
D'Amors servir, por mal qu'il sente.
Ele iert aguë por percier,
Et trenchans cum rasoir d'acier;
Mès Amors a moult bien la pointe
D'ung oignement précieux ointe,
Por ce que trop me péust nuire;
Qu'Amors ne viaut pas que je muire,
Ains viaut que j'aie alégement
Por l'ointure de l'oignement,
Qui iert tout de réconfort plains.
Amors l'avoit fait à ses mains
Por les fins amans conforter,
Et por lor maus miex deporter.
Il a cele floiche à moi traite,
Qui m'a où cuer grant plaie faite;
Mais li oignemens s'espandi
Par mes plaies, si me rendi
Le cuer qui m'iere tout faillis;
Ge fusse mors et mal-baillis
Se li dous oignement ne fust.
De la floiche très fors le fust,
Mès la sajete est ens remese,
Qui de novel ot esté rese:
S'en i ot cinq bien enserrées,
Qui n'en porent estre sachiées.
Mieux vaut la mort qu'une existence 1907
Si dure, car me veut, je pense,
Le Dieu d'Amours martyriser;
Je voudrais fuir, ne puis l'oser.
Et pendant ce temps il me vise
D'un nouveau trait que moult je prise
Et tiens pour des plus dangereux,
C'est Beau-Semblant. Le malheureux
Amant atteint de sa morsure
Bénit le mal qui le torture.
Car son dard est aigu, perçant,
Comme rasoir d'acier tranchant;
Mais Dieu d'Amours en a la pointe
D'un onguent moult précieux ointe,
Pour que le mal ne soit trop fort,
Car Amour ne veut pas ma mort,
Mais veut que me vienne allégeance
Au contraire par l'influence
De l'onguent de reconfort plein;
Amour l'avait fait de sa main,
En lui fins amants confort puisent,
Par lui les maux se cicatrisent.
Amour a contre moi tiré
La flèche et mon coeur déchiré;
Mais j'ai senti l'onguent s'épandre
Par mes blessures, et me rendre
Le coeur qui m'était tout failli;
Je fusse mort, anéanti,
N'était cet onguent salutaire.
De la flèche je pus extraire
Le fût; mais le dard est resté
Qu'il avait de nouveau jeté,
Et ces cinq pointes là fichées
Jamais n'en seront arrachées.
Li oignemens moult me valu, 1939
Mès toutes voies me dolu
La plaie, si que la dolor
Me faisoit muer la color.
Ceste floiche ot fiere coustume,
Douçor i ot et amertume.
J'ai bien sentu et cognéu
Qu'el m'a aidié et m'a néu;
Il ot angoisse en la pointure
Mès moult m'assoaga l'ointure:
D'une part m'oint, d'autre me cuit,
Ainsinc m'aide, ainsinc me nuit.
XIV
Comment Amours sans plus attendre,
Alla tost courant l'Amant prendre,
En luy disant qu'il se rendist
A luy, et que plut n'attendist.
Lors est tout maintenant venus
Li Diex d'Amors les saus menus;
Enciez qu'il vint, si m'escria:
Vassal, pris ies, noient n'i a
Du contredit, ne du défendre,
Ne fai pas dangier de toi rendre;
Tant plus volentiers te rendras,
Et plus tost à merci vendras.
Il est fos qui maine dangier
Vers cil qu'il déust losengier,
Et qu'il convient à suploier.
Tu ne pués vers moi forçoier,
Et si te veil bien enseignier
Que tu ne pués riens gaaigner
Or, si l'onguent grand bien me fit, 1941
Les membres tant m'endolorit
La blessure, que la souffrance
De mes traits changeait la nuance.
Cette flèche, je l'ai connu,
M'a nui beaucoup et soutenu,
Car angoisse était en la pointe,
Mais elle était de douceur ointe;
Ainsi me soulage et me nuit,
Ainsi me soutient et me cuit.
XIV
Comment Amour incontinent
Va tout courant prendre l'Amant
Et lui commande de se rendre,
Ce qui fut fait sans plus attendre.
Lors est tout maintenant venu
Le Dieu d'Amours à saut menu
Et de loin, d'une voix tranquille:
Vassal, tu es pris, inutile
De te défendre contre moi;
Tu n'as rien à craindre, rends-toi.
Plus montreras d'obéissance,
Plus compteras sur ma clémence.
Tu serais fol de t'alarmer
De qui tu dois plutôt aimer
Et implorer la bienveillance;
Tu ne peux faire résistance;
Rends-toi. Je te veux enseigner
Que tu n'aurais rien à gagner
En folie, ne en orgueil; 1969
Mès ren-toi pris, car ge le vueil,
En pez et débonnerement.
Et ge respondi simplement:
Sire, volentiers me rendrai,
Jà vers vous ne me deffendrai;
A Diex ne plaise que ge pense
Que j'aie jà vers vous deffense!
Car il n'est pas réson ne drois.
Vos poés quanque vous vodrois
Fere de moi, pendre ou tuer,
Bien sai que ge nel' puis muer,
Car ma vie est en vostre main.
Ne puis vivre dusqu'à demain
Se n'est par vostre volenté:
J'atens par vous joie et santé;
Que jà par autre ne l'auré,
Se vostre main, qui m'a navré,
Ne me donne la garison,
Illustration: Mès il m'a parmi la main pris...
Voir image
Et se de moi vostre prison
Voulés faire, ne ne daigniés,
Ne m'en tiens mie à engigniés;
Et sachiés que n'en ai point d'ire.
Tant ai oï de vous bien dire,
Que metre veil tout à devise
Cuer et cors en votre servise;
Car se ge fai vostre voloir,
Ge ne m'en puis de riens doloir.
Encor, ce cuit, en aucun tens
Auré la merci que j'atens,
Et par tel convent me rens-gié.
A cest mot volz baisier son pié,
Mès il m'a parmi la main pris,
Et me dist: Je t'aim moult et pris
De l'orgueil ni de la folie. 1969
Mais rends-toi, c'est ma fantaisie,
En paix et débonnairement.
Je lui répondis simplement:
«Sire, à vous je veux bien me rendre,
Sans plus songer à me défendre;
Devant Dieu, nulle intention
N'ai de faire rebellion,
Et je n'en ai droit ni puissance.
Faites donc votre convenance.
Vous pouvez me prendre ou tuer,
Bien sais que n'en puis rien muer;
Car en votre main est ma vie;
Elle est toute entière asservie
A votre seule volonté.
J'attends de vous joie et santé
Et rien que de vous ne l'espère.
Si votre main, qui m'a naguère
Navré de si dure façon,
Ne me donne la guérison,
Si même encore elle préfère
De moi son prisonnier parfaire,
Ou ne le daigne, soyez sûr,
Je ne le trouverai trop dur
Et n'en témoignerai nulle ire.
Car tant j'ouïs de vous bien dire
Que je me livre à mon vainqueur,
Ame et corps votre serviteur.
Puis envers vous l'obéissance
Ne saurait croître ma souffrance,
Et peut-être, sous peu de temps,
Aurai-je merci que j'attends.
Je me rends sur cette promesse.»
Pour baiser son pied, je me baisse
Dont tu as respondu ainsi. 2003
Oncques tel response n'issi
D'omme vilain mal enseignié,
Et tu i as tant gaaignié,
Que je veil por ton avantaige
Qu'orendroit me faces hommaige:
Si me baiseras en la bouche,
A qui nus vilains homs n'atouche.
Je n'i lesse mie atouchier
Chascun vilain, chascun porchier;
Ains doit estre cortois et frans
Cil de qui tel servise prens.
Sans faille il i a poine et fez
A moi servir, mès ge te fez
Honor moult grant, et si dois estre
Moult liés dont tu as si bon mestre
Et seignor de si grant renom,
Qu'Amors porte le gonfanon,
De Cortoisie et la baniere,
Et si est de tele maniere,
Si dous, si frans et si gentis,
Que quiconques est ententis
A li servir et honorer,
Dedans lui ne puet demorer
Vilonnie ne mesprison,
Ne mile mauvese aprison.
A ces mots. Mais lui, me prenant 2003
La main, me dit: Je suis content
De ce que ta bouche m'annonce,
Car oncques si belle réponse
Ne fit vilain mal enseigné,
Et tant y auras-tu gagné,
Que je veux pour ton avantage
Que tantôt me rendes hommage.
En la bouche me baiseras
Que vilain, ni porcher, ni gars
Ne sut toucher, faveur insigne
Dont franc et courtois est seul digne.
Sans mentir, est grand'peine et faix
A me servir; mais je te fais
Honneur moult grand, et tu dois être
Moult fier d'avoir un si bon maître
Et seigneur de si grand renom.
Amour porte le gonfanon
De Courtoisie et la bannière,
Et se montre en toute manière
Si doux, si franc et si gentil,
Que celui qui a consenti
A l'aimer et prendre pour maître,
Dedans son coeur voit disparaître
Et basse et vile passion
Et tout instinct d'abjection.
XV
Comment, après ce bel langage, 2029
L'Amant humblement fist hommage,
Par Jeunesse qui le déçoit,
Au Dieu d'Amours qui le reçoit.
Illustration: Atant devins ses homs mains jointes...
Voir image
Atant devins ses homs mains jointes,
Et sachiés que moult me fis cointes
Dont sa bouche toucha la moie;
Ce fu ce dont j'oi greignor joie;
Il m'a lores requis ostages.
Amours parle.
Amis, dist-il, j'ai mains hommages
Et d'uns et d'autres recéus
Dont j'oi esté puis decéus.
Li felon plein de fauceté
M'ont par maintes fois barété,
D'aus ai oïe mainte noise;
Mès il saront cum il m'en poise,
Se ge les puis à mon droit prendre,
Je lor vodré chierement vendre.
Mès or veil, por ce que ge t'ains,
Estre de toi si bien certains,
Et te veil si à moi lier,
Que tu ne me puisses nier
Ne promesse, ne covenant,
Ne fere nul desavenant.
Pechiés seroit, se tu trichoies,
Qu'il m'est avis que loial soies.
XV
Comment après ce beau langage 2029
L'Amant humblement fait hommage,
Par Jeunesse qui le deçoit,
Au Dieu d'Amours qui le reçoit.
Jointes mains d'être son esclave
J'acceptai. Sa bouche suave
Vint sur la mienne se poser;
Que de bonheur dans ce baiser!
Alors il me prit pour otage.
Amour parle.
Ami, dit-il, j'ai maint hommage
Des uns et des autres reçu
Dont je fus ensuite déçu.
Les félons pleins d'hypocrisie
Ont pu tromper ma courtoisie,
M'ont mainte noise fait souffrir;
Mon courroux ils sauront sentir
Et je leur veux chèrement vendre
Si jamais ils se laissent prendre.
Mais je veux, car je te chéris,
De toi m'assurer à tout prix
Et te tenir en ma puissance,
Si bien que jamais oubliance
Je ne craigne en nulle saison
Et prévienne ta trahison;
Car me tromper serait un crime
Et pour loyal ton coeur j'estime.
L'Amant respond.
Sire, fis-je, or m'entendés: 2055
Ne sai por quoi vous demandés
Pleiges de moi, ne séurtés:
Vous savés bien de vérités
Que mon cuer m'avés si toloit,
Et si soupris que s'il voloit,
Ne puet-il riens faire por moi,
Se ce n'estoit par vostre otroi.
Li cuers est vostres, non pas miens,
Car il convient, soit maus, soit biens,
Que il face vostre plaisir:
Nus ne vous en puet dessaisir.
Tel garnison i avés mise,
Qui moult le guerroie et justise,
Et sor tout ce, se riens doutés,
Faictes i clef, si l'emportés,
Et la clef soit en leu d'ostages.
Amours.
Par mon chief! ce n'est mie outrages,
Respont Amors, ge m'i acors:
Il est assés sires du cors,
Qui a le cuer en sa commande;
Outrageus est qui plus demande.
L'Amant répond.
Sire, lui dis-je, or m'entendez, 2055
Ne sais pourquoi me demandez
Et caution et assurance.
Vous savez par expérience
Que mon coeur est si maltraité
Qu'il n'a pouvoir ni volonté
De nulle chose pour moi faire,
Que ce qui peut sans plus vous plaire.
Ce coeur est vôtre et non pas mien;
Car il convient, soit mal, soit bien,
Qu'il fasse tout à votre guise.
Garnison telle y avez mise
Qui le gouverne à son plaisir,
Que nul ne vous le peut ravir.
Sur ce, si vous doutez encore,
Faites-le de serrure clore
Et gardez en gage la clé.
Amour.
Par mon chef, c'est très-bien parlé,
Dit Amour, j'accepte la clause;
Car bien assez du corps dispose
Qui le coeur tient en son pouvoir.
Que servirait de plus avoir?
XVI
Comment Amours très-bien souef 2077
Ferma d'une petite clef
Le cuer de l'Amant, par tel guise,
Qu'il n'entama point la chemise.
Lors a de s'aumoniere traite
Illustration: Lors a de s'aumoniere traite...
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Une petite clef bien faite,
Qui fu de fin or esmeré;
O ceste, dit-il, fermeré
Ton cuer, n'en quier autre apoiau,
Sous ceste clef sunt mi joiau.
Mendre est que li tiens doiz, par m'ame,
Mès ele est de mon ecrin dame,
Et si a moult grant poesté.
L'Amant parle.
Lors la me toucha au costé,
Et ferma mon cuer si soef,
Qu'à grant poine senti la clef.
Ainsinc fis sa volenté toute,
Et quant je l'oi mis hors de doute,
Sire, fis-je, grand talent é
De faire vostre volenté;
Mès mon service recevés
En gré, foi que vous me devés,
Nel' di pas por recréantise,
Car point ne dout vostre servise;
Mès serjant en vain se travaille
De faire servise qui vaille,
Quand li servises n'atalente
A celui cui l'en le présente.
XVI
Comment Amour par telle guise 2077
Qu'il n'entama point la chemise,
Ferma le coeur de notre Amant
D'une clef d'or tout doucement.
Lors tira de son aumônière
Amour une clef singulière
Toute de fin or épuré.
Avec elle je fermerai
Ton coeur, dit-il, et bien m'y fie,
Car mes joyaux je lui confie.
Moindre elle est que ton petit doigt,
Mais plus forte que l'on ne croit,
Car elle est de mon écrin dame.
L'Amant parle.
Lors mon flanc touche et point n'entame,
Et clot mon coeur si doucement
Que c'est à peine s'il le sent.
Ainsi fais sa volonté toute,
Et quand je l'ai mis hors de doute:
Sire, fais-je, grand désir ai
De faire votre volonté;
Mais agréez tôt mon hommage,
Votre promesse vous engage.
Je ne le dis par repentir,
Car je n'ai peur de vous servir;
Mais en vain serviteur travaille
Et ne sait rien faire qui vaille,
Lorsque le service déplaît
A celui qui en est l'objet.
Amours parle.
Amours respont: Or ne t'esmaie 2105
Puisque mis t'ies en ma menaie,
Ton servise prendre en gré,
Et te metrai en haut degré,
Se mavestié ne le te tost;
Mès espoir ce n'iert mie tost[40],
Grans biens ne vient pas en poi d'ore[41],
Il i convient poine et demore.
Atten et sueffre la destrece
Qui orendroit te cuit et blece;
Car ge sai bien par quel poison
Tu seras tret à garison:
Se tu te tiens en léauté,
Ge te donrai tel déauté
Qui tes plaies te garira;
Mès par mon chief or i parra
Se tu de bon cuer serviras,
Et comment tu acompliras
Nuit et jour les commandemens
Que ge commande as fins amans.
L'Amant parle.
Sire, fis-ge, por Dieu merci,
Avant que vous movés de ci
Vos commandemens m'enchargiés,
Ge suis d'aus faire encoragiés.
Car espoir, se ge nes savoie,
Tost porroie issir de la voie,
Por ce sui engrant d'eus aprendre,
Que ge n'i veil de riens mesprendre.
Amour parle.
Amour répond: Calme ta crainte. 2150
Puisque tu t'es donné sans feinte,
Je prendrai ton service à gré
Et te veux mettre en haut degré
Si tes méfaits ne s'y opposent.
Mais de bien longs délais s'imposent[40b];
La fortune est lente à venir[41b],
Et fait moult peiner et languir.
Attends et souffre la détresse
Qui maintenant te cuit et blesse;
Je sais par quelle potion
Tu recevras la guérison.
Si ta fidélité ne cède,
Je te donnerai tel remède
Que tes blessures guérirai.
Mais, par mon chef, bien je verrai
Si tu fais de bon coeur service,
Si nuit et jour sans artifice
Accomplis les commandements
Que je commande aux fins amants.
L'Amant parle.
Pour Dieu, merci, lui dis-je, sire,
Avant partir, veuillez me dire
Ici tous vos commandements,
Je veux m'y soumettre céans.
Aussi pour ne pas m'y méprendre,
J'ai grand souci de les apprendre,
Car, si je ne les connaissais,
Sans le vouloir tôt je pourrais
M'égarer de la droite voie.
Amours.
Amors respont: Tu dis moult bien, 2132
Or les enten et les retien:
Li maistres pert sa poine toute,
Quant li disciples qui escoute[42],
Ne met s'entente au retenir,
S'i qu'il l'en puisse sovenir.
L'Amant.
Illustration: Li Diex d'Amors lors m'encharja...
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Li Diex d'Amors lors m'encharja,
Tout ainsinc cum vous orrés jà,
Mot à mot ses commandemens,
Bien les devise cis Romans:
Qui amer vuet or i entende
Que li Romans dès or amende.
Dès or le fait bon escouter,
S'il est qui le sache conter:
Car la fin du songe est moult bele,
Et la matire en est novele.
Qui du songe la fin orra,
Ge vous di bien qu'il y porra
Des jeus d'amors assés aprendre;
Por quoi il voille tant atendre
Que g'espoigne et que g'enromance
Du songe la sénéfiance.
La vérité qui est coverte,
Vous sera lores toute aperte,
Quant espondre m'orrez le songe,
Où il n'a nul mot de mençonge.
Amour.
Adonc Amour, tout plein de joie, 2134
Me répond: Tu parles moult bien;
Or les entends et les retien:
Le maître perd sa peine toute
Quand le disciple qui l'écoute
Ne s'applique à tout retenir,
Pour en garder le souvenir.
L'Amant.
Lors Amour se mit à m'apprendre,
Ainsi que vous pourrez l'entendre,
Mot à mot ses commandements;
Bien les explique ce Romans.
Qui veut aimer, or les apprenne,
Et de ce livre aide lui vienne.
Dès lors il fait bon l'écouter
S'il est qui le sache conter:
Car la fin du conte est moult belle
Et la matière en est nouvelle.
Qui la fin du songe ouïra,
Je vous dis bien qu'il y pourra
Des jeux d'Amour assez apprendre.
Aussi, qu'il veuille bien attendre
Qu'en mes vers j'expose céans
De ce beau songe tout le sens.
La vérité qui est voilée
Alors vous sera dévoilée,
Quand ce songe en entier suivrez
Où nul mensonge n'ouïrez.
XVII
Comment le Dieu d'Amours enseigne 2159
L'Amant, et dit qu'il face et tiengne
Les reigles qu'il haille à l'Amant,
Escriptes en ce bel Rommant.
Vilonnie premierement,
Ce dist Amors, veil et commant
Que tu guerpisses sans reprendre,
Se tu ne veulz vers moi mesprendre;
Si maudi et escommenie
Tous ceus qui aiment Vilonnie.
Vilonnie fait li vilains,
Por ce n'est pas drois que ge l'ains;
Vilains est fel et sans pitié,
Sans servise et sans amitié.
Après, te garde de retraire[43]
Chose des gens qui face à taire:
N'est pas proesce de mesdire.
En Keux le seneschal te mire[44],
Qui jadis par son mokéis
Fu mal renomés et haïs.
Tant cum Gauvains li bien apris[45]
Par sa cortoisie ot le pris,
Autretant ot de blasme Keus,
Por ce qu'il fu fel et crueus,
Ramponieres et mal-parliers
Desus tous autres chevaliers.
Sages soies et acointables,
De paroles dous et resnables
Et as grans gens, et as menues,
Et quant tu iras par les rues,