CHAPITRE VI.

M. DE BRÉVANNES.

Quelques mots sur M. de Brévannes, acteur important à cette histoire, sont ici nécessaires.

Le père de M. de Brévannes s'appelait Joseph Burdin. Originaire de Lyon, il était venu chercher fortune à Paris sous le Directoire. A force de finesse, de persévérance et d'entente des affaires, en peu d'années il réalisa, dans les fournitures des armées, une de ces fortunes scandaleuses si fréquentes à cette époque.

Riche, le nom de Burdin lui parut vulgaire; il acheta la terre de Brévannes en Lorraine, s'appela pendant quelque temps Burdin de Brévannes, puis enfin seulement de Brévannes. Sa femme, fille d'un notaire fort riche, qui s'était ruiné par des spéculations hasardeuses, mourut peu de temps avant la Restauration.

M. de Brévannes ne lui survécut pas longtemps. La tutelle de son fils, Charles de Brévannes, fut confiée à l'un de ses anciens associés. Soit incurie, soit infidélité, cet homme ne géra pas avantageusement les intérêts de son pupille, qui, majeur en 1825, ne se trouva en possession que de quarante mille livres de rentes environ.

M. de Brévannes, retrouvant dans le monde plusieurs de ses camarades de collège, mena durant quelques années une joyeuse vie de jeune homme, sans pousser néanmoins ses dépenses jusqu'à la prodigalité; il était égoïste et ordonné.

Vers la fin de 1831, il épousa Berthe Raimond.

Pour expliquer ce mariage, il est nécessaire de poser le caractère de M. de Brévannes. Assez mal élevé, n'ayant reçu qu'une banale éducation de collège, rien n'avait adouci, tempéré sa fougue naturelle. Le trait culminant, primordial de ce caractère singulièrement énergique et orgueilleux, était une incroyable opiniâtreté de volonté.

Pour parvenir à son but, M. de Brévannes ne reculait devant aucun sacrifice, devant aucun excès, devant aucun expêchement.

Ce qu'il souhaitait, il voulait le posséder, autant pour satisfaire son goût, son caprice du moment, que pour satisfaire l'espèce d'orgueil tenace qu'il mettait à réussir, bon gré, mal gré, coûte que coûte, dans tout ce qu'il entreprenait.

M. de Brévannes poussait l'économie jusqu'aux limites de l'avarice, la personnalité jusqu'à l'égoïsme, la sécheresse d'âme jusqu'à la dureté. Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait dévoué, généreux, délicat, si cela servait ses projets, mais, l'obstacle surmonté, ces qualités éphémères disparaissaient avec la cause qui les avait produites, son caractère normal reprenait son cours, et ses mauvais penchants se dédommageaient d'une contrainte passagère en redoublant de violence.

Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, résolue, prouvent souvent que pour eux—vouloir c'est pouvoir—comme disait M. de Brévannes.

Maintenant parlons de son mariage.

M. de Brévannes occupait à Paris le premier étage d'une maison qui lui appartenait. De nouveaux locataires vinrent habiter deux petites chambres du quatrième: c'était Berthe Raimond et son père. (Madame Raimond était morte depuis longtemps.)

D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement affaiblie, qu'il ne gravait plus que la musique. Berthe, excellente artiste, donnait des leçons de piano; grâce à ces ressources, le père et la fille vivaient à peu près dans l'aisance.

Berthe était remarquablement jolie. M. de Brévannes la rencontra souvent, ressentit pour elle un goût assez vif, et s'introduisit chez Pierre Raimond sous un prétexte de propriétaire.

M. de Brévannes avait une détestable idée de l'humanité, il espérait, à l'aide de quelques cajoleries, de quelques libéralités, triompher de la vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa: en payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le graveur donna congé à M. de Brévannes pour le terme suivant, et le pria très nettement de cesser ses visites, qui avaient d'ailleurs été très bornées.

M. de Brévannes fut piqué de cet insuccès; cette résistance inattendue irrita son désir, blessa son orgueil; son caprice devint de l'amour, du moins il en eut l'ardeur impatiente.

S'étant ménagé quelques entretiens avec mademoiselle Raimond, soit en la suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses leçons, soit en la rencontrant chez une de ses écolières, M. de Brévannes parvint à nouer une correspondance avec Berthe et fut bientôt aimé d'elle. Il était jeune, il avait de l'esprit et de l'usage, une figure sinon belle, du moins mâle et expressive. Berthe ne résista pas à ces avantages; mais son amour était aussi chaste que son âme, et les mauvaises espérances de M. de Brévannes furent déçues. En lui avouant naïvement une affection dont elle n'avait pas à rougir, Berthe lui dit qu'il était trop riche pour l'épouser; il fallait donc rompre des relations vaines pour lui, douloureuses pour elle.

La fin du terme arriva; Berthe et son père allèrent s'établir dans un des quartiers les plus solitaires de Paris, rue Poultier, île Saint-Louis.

Ce départ blessa de nouveau l'orgueil et le cœur de M. de Brévannes. Il découvrit le lieu de la retraite de la jeune fille, prétexta un voyage de quelques mois, et alla secrètement s'établir à l'île Saint-Louis, dans un hôtel garni du quai d'Orléans, tout auprès de la rue où demeurait Pierre Raimond.

La première fois que Berthe revit M. de Brévannes, elle trahit par son émotion la constance de ses sentiments pour lui; elle ne lui cacha rien, ni la joie que lui causait son retour, ni les larmes cruelles et pourtant chéries qu'elle avait versées pendant son absence.

Malgré ces aveux, M. de Brévannes ne fut pas plus heureux; séductions, ruses, promesses, emportement, désespoir, tout vint échouer devant la vertu de Berthe, vertu simple et forte comme son amour.

Ceux qui connaissent le cœur de l'homme et surtout des hommes orgueilleux et opiniâtres comme M. de Brévannes, comprendront ses ressentiments amers contre cette jeune fille, aussi inflexible dans sa pureté que lui dans sa corruption.

Un homme ne pardonne jamais à une femme d'avoir échappé, par adresse, par instinct ou par vertu, au piège déshonorant qu'il lui tendait.

Il serait impossible de nombrer les imprécations mentales dont M. de Brévannes accablait Berthe; il alla jusqu'à supposer cette énormité, que, «par ses refus calculés, cette petite fille avait l'audacieuse visée de l'amener un jour à l'épouser.»

Abominable machination, tramée sans doute avec le vieux graveur!

M. de Brévannes haussa les épaules de pitié en songeant à une manœuvre aussi odieuse qu'absurde, et résolut de quitter Paris. Avant de partir il eut un dernier entretien avec Berthe. Il s'attendait à une scène de désespoir: il trouva la jeune fille triste, calme, résignée. Jamais elle ne s'était fait illusion sur son amour pour M. de Brévannes; elle s'était toujours attendue aux pénibles conséquences de ce malheureux attachement.

Et puis encore, chose singulière, Pierre Raimond, artiste probe, austère, d'un rigorisme stoïque, avait élevé sa fille dans de telles idées sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait entre M. de Brévannes et Berthe semblait à celle-ci aussi infranchissable que la distance qui sépare un roi d'une fille du peuple.

Ainsi, loin de lui demander pourquoi, étant libre, il ne l'épousait pas, moyen fort simple de mettre d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait ingénument avoué à M. de Brévannes que leur amour était d'autant plus désespéré que Pierre Raimond, dans sa fière pauvreté, ne consentirait jamais à marier sa fille à un homme riche.

Au moment de se séparer de M. de Brévannes, Berthe lui promit de faire tout au monde pour l'oublier, afin d'épouser un homme pauvre comme elle; sinon, elle ne se marierait jamais.

Ces paroles, exemptes de toute exagération, simples, vraies comme la pauvre fille qui les prononçait, ne firent aucune impression sur M. de Brévannes; dans l'angélique résignation de Berthe, il vit une flagrante et dernière preuve du complot que l'on tramait contre lui afin de l'amener à un mariage absurde.

M. de Brévannes partit pour les bains de mer de Dieppe, se croyant parfaitement délivré de son amour; fier d'avoir échappé à un piège indigne, il attendait avec une haineuse impatience une humble prière de retour, qu'il se préparait à accueillir avec le dernier mépris. A son grand étonnement, il ne reçut aucune nouvelle de Berthe.

A Dieppe, M. de Brévannes rencontra une madame Beauvoisis (le domino du coffre), fort jolie, fort à la mode dans un certain monde, fort coquette, et fort aimée d'un homme des plus agréables.

Pour se venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns, et aussi pour se relever à ses propres yeux de son échec auprès de la fille du graveur, M. de Brévannes entreprit de plaire à madame Beauvoisis et de supplanter l'amant aimé. Il réussit.

M. de Brévannes fut d'autant plus irrité, d'autant plus humilié de n'avoir rien pu obtenir de Berthe, que la conquête de madame Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Son amour-propre se révolta de ce qu'une malheureuse petite fille, pauvre, inconnue, eût osé résister à l'homme qu'une femme très désirable avait choisi.

Nous sommes loin de prétendre que M. de Brévannes n'eût pas d'amour pour Berthe; mais chez lui les tendres espérances de l'amour, ses charmantes impatiences, ses craintes mélancoliques, s'étaient transformées en désirs effrénés, en orgueilleuse irritation.

Il résumait amèrement et brutalement la question en disant:

«J'ai mis dans ma tête que cette fille serait à moi.... Coûte que coûte, elle sera à moi.»

Courroucé de ne pas recevoir de lettres de Berthe depuis six semaines qu'il l'avait quittée, M. de Brévannes rompit brusquement avec madame Beauvoisis, l'idole de la saison des eaux de Dieppe, et revint s'enterrer dans l'île Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait; elle n'avait pu résister à tant de chagrins....

Presque touché de cette preuve d'amour, voulant d'ailleurs à tout prix que cette jeune fille fût à lui, M. de Brévannes, malgré ses résolutions de ne jamais faire un mariage de dupe, comme il disait, alla trouver Pierre Raimond, et lui demanda formellement la main de sa fille, s'attendant à une explosion de reconnaissance de la part du vieux graveur.

Chose incroyable, inouïe, exorbitante, qui renversa toutes les idées de M. de Brévannes, Pierre Raimond ne voulut pas consentir à cette union.

«M. de Brévannes était né riche, Berthe était née pauvre, il n'y avait entre eux aucune sympathie de classe, aucune convenance de position, aucuns rapports d'habitude, d'éducation, de principes; parlant, aucune garantie de bonheur pour l'avenir.»

Tel fut le thème invariable de Pierre Raimond.

Il y avait dans la manière absolue dont cet homme austère envisageait la distance qui sépare les riches des pauvres, plus de fierté que d'humilité. Il établissait entre ces deux conditions, qu'il regardait comme hétérogènes et inconciliables, une ligne aussi tranchée, aussi infranchissable, que celle que les républicains tracent entre eux et les aristocraties.

L'énergique opiniâtreté de M. de Brévannes eût échoué devant la fière pauvreté de Pierre Raimond, si la vie de Berthe n'eût pas été compromise.

L'instinct d'un père est presque toujours d'une admirable perspicacité; lorsque cet instinct s'allie à un rare bon sens, il atteint à la divination.

Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Néanmoins, obligé d'opter entre la mort de cette enfant chérie et un avenir redoutable, qu'il serait peut-être possible de conjurer, le graveur consentit enfin au mariage, qui se fit peu de temps après le retour de M. de Brévannes.

Berthe n'avait pas un moment douté de l'amour de son mari.

Ce cœur simple et bon, noble et confiant, n'avait pu se défendre contre le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatté; dans sa vanité naïve, la jeune fille se demandait avec une certaine fierté s'il ne fallait pas que M. de Brévannes l'aimât beaucoup pour avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une ténacité si énergique.

La pauvre Berthe confondait, hélas! l'entêtement orgueilleux d'un esprit impatient de toute résistance avec l'abnégation, avec l'opiniâtre dévouement de la passion.

M. de Brévannes était capable d'employer tous les moyens possibles, même les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir à ses fins; mais, le but atteint, il était capable aussi de se venger cruellement des sacrifices qu'il s'était imposés lui-même pour triompher dans une lutte où son orgueil était aussi vivement intéressé que son amour.

Pour ce caractère intraitable, le lendemain de la victoire était rarement heureux; plus l'attaque avait été rude, plus la résistance avait duré, plus sa vanité souffrait. Dans la chaleur de l'action, il oubliait les blessures de son amour-propre; mais, après le succès, il ressentait douloureusement ces plaies saignantes, et son caractère véritable reprenait le dessus.

Lorsque la fièvre de vouloir acharné qui avait contraint M. de Brévannes à épouser Berthe eut cessé, il eut des regrets extrêmes de ce mariage.... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure et pauvre; en songeant aux riches partis auxquels il aurait pu prétendre, les qualités charmantes, la beauté, l'âme angélique de Berthe lui parurent à peine une consolation. Il se crut en butte à tous les sarcasmes; il ne devait pas y avoir de railleries assez piquantes pour qualifier son ridicule mariage d'inclination.

M. de Brévannes se trompait: beaucoup de gens, en le voyant épouser une fille belle, vertueuse et pauvre, lui supposèrent un caractère généreux, élevé; on prôna, on vanta son admirable désintéressement, et il fut absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer à une femme pour laquelle il avait tant fait.

Les uns regardaient la conduite de Berthe comme un chef-d'œuvre de ruse et d'habileté; les autres se moquèrent de M. de Brévannes et de son mariage d'inclination, parce qu'ils se moquaient généralement de tout le monde.

Personne ne soupçonna le véritable motif de ce mariage, et que l'entêtement de M. de Brévannes y avait eu au moins autant de part que son amour....

Dernier trait du caractère de M. de Brévannes.

Depuis quatre ans il était marié. Berthe, plus aimante, plus résignée que jamais, ne lui avait pas donné le moindre sujet de plainte. Quoiqu'il lui eût fait ouvertement des infidélités fréquentes, quelquefois donné des rivales du plus bas étage... la malheureuse femme avait secrètement versé des larmes amères, mais ne s'était jamais plainte.

Malgré cette patience, malgré cette douceur parfaite, M. de Brévannes se livrait quelquefois à d'inconcevables soupçons de jalousie, et cela sous le prétexte le plus frivole.

Cette violente jalousie n'était pas une preuve de l'amour de M. de Brévannes. S'il entrait en fureur à la seule pensée (complètement fausse et injuste) que sa femme pouvait lui être infidèle, c'était surtout parce que la faute de Berthe aurait couvert (pensait-il) d'un ridicule ineffaçable ce mariage d'inclination auquel il avait tant sacrifié. M. de Brévannes voulait au moins pouvoir se vanter de la conduite irréprochable, exemplaire, de la femme pauvre et obscure qu'il avait choisie.

Après dix-huit mois de mariage, M. de Brévannes, s'ennuyant beaucoup de son bonheur, avait été faire en Italie un voyage de quelques mois, laissant sa femme sous la protection de Pierre Raimond, dont il reconnaissait d'ailleurs l'austère moralité. Le vieux graveur n'avait jamais voulu consentir à venir habiter avec sa fille chez M. de Brévannes pendant l'absence de son mari. Berthe alla s'établir auprès de son père dans l'île Saint-Louis, et reprendre, rue Poultier, sa petite chambre de jeune fille.

Depuis ce voyage d'Italie, où il avait connu madame de Hansfeld, ainsi qu'on le verra plus tard, l'humeur de M. de Brévannes s'était beaucoup aigrie; son caractère était devenu sombre, irascible, souvent même d'une dureté cruelle, et Berthe en avait quelquefois douloureusement souffert. Ces préliminaires établis, nous suivrons M. de Brévannes chez lui à son retour du bal de l'Opéra, où il avait été si malignement intrigué par madame Beauvoisis (le domino du coffre).


CHAPITRE VII.

MADAME DE BRÉVANNES.

La maison dont M. de Brévannes occupait le premier étage était située rue Saint-Florentin. Fort indifférent aux jouissances et aux recherches délicates du chez soi, il avait chargé un tapissier de le meubler richement; grâce à cette latitude laissée au marchand, ce logis avait complétement l'aspect de ce qu'on appelle un bel appartement garni, c'est-à-dire l'aspect le plus banal, le plus triste, le plus froid qu'on puisse imaginer. Rien de particulier, rien de personnel, rien qui trahît un goût, une passion: pas un portrait, pas un tableau, pas un objet d'art. La seule pièce de ce vaste appartement qui n'eût pas un aspect vulgaire et glacial, était un petit salon où Berthe se tenait habituellement.

Malgré l'heure avancée de la nuit (quatre heures du matin), c'est dans cette pièce que nous conduirons le lecteur.

Madame de Brévannes, toujours inquiète des absences prolongées de son mari, quoiqu'elle dût y être habituée, se couchait rarement avant d'être assurée de son retour.

Il est donc quatre heures du matin. Berthe, assise dans un fauteuil, les mains jointes sur ses genoux, regarde machinalement le foyer qui s'éteint; une lampe, placée auprès d'elle sur une petite table où l'on voit un livre entr'ouvert, éclaire vivement la figure de la jeune femme, et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux châtains qui, ne laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose, vont se perdre dans la natte épaisse qui se tord derrière sa tête.

Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe, c'était son expression d'angélique bonté; lorsqu'elle levait ses grands yeux bleus si beaux et si doux, le charme devenait irrésistible; sa bouche, un peu sérieuse, semblait plutôt faite pour le sourire bienveillant et affectueux que pour le rire bruyant de gaieté; son col blanc arrondi, un peu long, se courbait avec une grâce indicible lorsqu'elle penchait sa tête sur son sein.

Berthe portait une robe de soie gris-clair, dont la pâle nuance s'harmoniait à merveille avec la délicate blancheur de son teint; d'un côté de la cheminée on voyait un piano ouvert et chargé de musique; au-dessus, deux portraits de grandeur inégale représentaient la mère et le père de Berthe. Un grand nombre de modestes cadres de bois noir, renfermant des gravures en taille-douce qui formaient l'œuvre de Pierre Raimond, ornaient ce petit salon tendu de papier rouge velouté, et lui donnaient une apparence très différente du reste de l'habitation; enfin, sur la cheminée, on voyait une vieille pendule de marqueterie et deux petits flambeaux blancs et bleus, en émail de Limoges, qui avaient appartenu à la mère de Berthe, et avaient été le cadeau de noce du graveur.

Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune femme roula sur sa joue comme une goutte de rosée; son sein se souleva à plusieurs reprises, elle tressaillit.... Une rougeur subite colora son front, puis Berthe retomba dans sa morne apathie.

En deux mots nous dirons la cause de la tristesse et de l'abattement de Berthe.

Pendant son dernier séjour en Lorraine, M. de Brévannes avait accordé une protection très particulière à une des femmes de Berthe. L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Brévannes, ou du moins lui donna des soupçons assez violents pour exiger le départ de cette créature.

Cette scène cruelle s'était passée quelques jours avant le retour de M. de Brévannes à Paris, et avait laissé un douloureux ressentiment dans le cœur de Berthe. Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infidélités de son mari, mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille.

Quatre heures du matin sonnèrent; absorbée dans une profonde rêverie, madame de Brévannes n'avait pas cru la nuit si avancée; une voiture s'arrêta à la porte. Berthe regretta d'avoir veillé si tard; une fois pour toutes son mari lui avait expressément défendu de l'attendre; ses gens même se couchaient. Il rentrait habituellement par une petite porte bâtarde de sa maison dont il avait la clef; il lui fallait passer par le petit salon de Berthe pour entrer dans une des deux chambres à coucher qui communiquaient à cette pièce.

Lorsque son mari parut, Berthe se leva et alla à sa rencontre en tâchant de sourire afin de conjurer l'orage qu'elle redoutait.

Les traits contractés de M. de Brévannes témoignaient de sa mauvaise humeur. Les quelques mots dits au hasard par madame de Beauvoisis sur son voyage d'Italie avaient éveillé en lui une foule d'idées pénibles, forcément contraintes pendant le bal et le souper. Il fut presque satisfait de trouver sa femme encore levée; en la querellant il espérait épancher l'amertume qui le dévorait.

—Comment!—s'écria-t-il,—vous n'êtes pas encore couchée! à quatre heures du matin! A quoi pensez-vous donc? Suis-je ou non maître de mes actions? A peine arrivés ici, votre système d'inquisition va-t-il recommencer? Aussi bien, puisque nous voilà sur ce chapitre, épuisons-le une bonne fois, afin de n'y plus revenir de tout l'hiver.

Et il s'assit brusquement dans le fauteuil de Berthe, qui resta debout près du piano, stupéfaite de ce brusque débordement de reproches.

—Mon ami,—dit-elle timidement,—vous savez que votre volonté est toujours la mienne. Donnez-moi vos ordres, je les suivrai. Ce n'est pas pour épier vos actions que j'ai veillé si tard.... Je m'étais amusée à mettre ce petit salon en ordre. Cela m'a occupée jusqu'à une heure du matin. Alors, supposant que vous ne tarderiez pas à rentrer, j'ai voulu vous attendre. J'ai sommeillé un peu.... Quatre heures sont arrivées sans que je m'en aperçusse. Voilà mon crime, Charles, me le pardonnerez-vous?—dit-elle en souriant et en levant son angélique regard sur son mari.

M. de Brévannes ne parut pas désarmé.

—Mon Dieu!—reprit-il,—ce n'est pas un crime que je vous reproche; il est inutile de prêter un sens ridicule à mes paroles. Je ne suis pas dupe de cette veillée.... Vous avez voulu vous assurer par vous-même de l'heure à laquelle je rentrais.... Mais vous m'obligerez de ne pas prendre cette habitude. Je n'entends pas que les scènes de l'an passé se renouvellent, et que par vos bouderies et vos airs de victime vous me reprochiez ou ceci ou cela.

—Charles, ai-je jamais dit un mot... excepté....

—Mou Dieu!—s'écria M. de Brévannes en interrompant sa femme,—certains silences, certaines physionomies sont aussi significatifs que des paroles.

—Mais enfin, Charles, puis-je m'empêcher d'être triste?

—Et pourquoi seriez-vous triste? Que vous manque-t-il? N'êtes-vous pas dans une position inespérée? N'ai-je pas humainement fait tout ce que je pouvais faire pour vous?

—Charles, vous savez si je suis ingrate; mon seul regret est de ne pouvoir vous mieux prouver ma reconnaissance.

—Tout ce que je vous demande, c'est de me rendre ma maison agréable, c'est d'avoir toujours l'air riant et heureux, au lieu de censurer ma conduite par vos affections mélancoliques.... Si j'ai suivi mon inclination en me mariant avec vous, ç'a été d'abord parce que je vous aimais... et ensuite pour....

—Pour avoir une femme soumise à toutes vos volontés, mon ami, je le sais; vous m'avez préférée à un parti riche, parce que la reconnaissance du sacrifice que vous m'avez fait m'impose des devoirs plus grands encore.... J'aurais été désolée que vous eussiez calculé autrement, Charles, car je n'aurais pu m'acquitter envers vous. Seulement, vous vous trompez si vous croyez que ma tristesse, souvent involontaire, est une critique de vos actions: il ne m'appartient pas de les juger.

—Mais que signifie donc alors cette tristesse?

Après un moment d'hésitation, Berthe reprit en baissant les yeux:

—Quelques-unes de vos actions peuvent m'attrister sans que je me plaigne.

—Ceci est trop subtil pour moi. Je vais être plus clair, et vous révéler à vous-même ce que vous pensez et ce que vous n'osez dire.... Au lieu d'avoir recours à toutes ces circonlocutions hypocrites, pourquoi ne pas avouer franchement que vous êtes jalouse?

—Mon ami, ne parlons pas de cela, je vous en prie.

—Et pourquoi donc? je trouve, moi, qu'il est au contraire excellent de poser nettement notre position.... Que j'aie ou non des maîtresses, voilà le grand mot lâché... c'est ce que vous devez complètement ignorer ou feindre d'ignorer.... Telle est la conduite que doit tenir une femme de bon sens, au lieu de passer sa vie dans les ennuis de la jalousie.

—Charles... franchement... est-ce bien à vous à dire qu'on peut raisonner... vaincre la jalousie, si peu fondée qu'elle soit, ou si indignes qu'en soient les objets?

—Fort bien, madame, vous me reprochez d'être jaloux.

—Je ne vous en fais pas un reproche, mon ami.... Je suis indulgente pour ce sentiment, dont j'ai éprouvé toutes les angoisses.

—Vous vous trompez complètement, madame, si vous nous croyez dans une position pareille à cet égard.... Que j'aie ou non des maîtresses, votre considération n'en sera nullement altérée; mais moi qui ai tout sacrifié pour vous... que je sois encore couvert de ridicule.... Tenez, ajouta M. de Brévannes en se levant, les dents serrées, et en fermant les poings avec rage, à cette seule pensée je ne me possède pas.

Et il se mit à marcher à grands pas.

—Vous avez raison, Charles, dit tristement Berthe, notre jalousie n'est pas pareille; la mienne intéresse mon cœur, la vôtre votre orgueil; mais il n'importe, je la respecte. M'avez-vous jamais entendue me plaindre de l'isolement où je vis? Excepté mon père, que vous me permettez d'aller voir deux fois par semaine, et quelques personnes de votre famille que vous désirez que je reçoive, je vis seule...; heureuse de vivre seule, je me hâte de vous le dire.

—Ce qui ne vous empêche pas de trouver le temps long, n'est-ce pas? Et tout le monde sait l'effet de la solitude et du désœuvrement chez les femmes....

—Je ne suis pas désœuvrée, mon ami; j'aime passionnément la musique... je dessine, je lis. Quant à la solitude, il ne dépend pas de moi que vous restiez davantage chez vous.

Pendant que madame de Brévannes parlait, son mari s'était machinalement approché de la croisée, dont il avait entr'ouvert les rideaux.

Il vit de l'autre côté de la rue, au premier étage d'une maison située en face de la sienne, une fenêtre aussi éclairée, et derrière les vitres la silhouette d'un homme qui regardait par cette fenêtre.

Il était près de cinq heures du matin, la nuit profonde, la rue déserte, que pouvait regarder cet homme, sinon la fenêtre du salon de madame de Brévannes, seule fenêtre qui fût sans doute encore éclairée dans la maison.

Un de ces soupçons absurdes qui ne tombent que dans la cervelle des jaloux trompeurs (classe essentiellement distincte de celle des jaloux trompés), un de ces soupçons absurdes, disons-nous, traversa l'esprit de M. de Brévannes; il se retourna vers sa femme, le regard irrité, le front menaçant.

—Madame, pourquoi y a-t-il de la lumière dans cette maison en face? s'écria-t-il.

Puis, s'interrompant pour céder à une inspiration non moins ridicule que sa jalousie, il tira brusquement les rideaux, ouvrit la croisée, et s'avança sur le balcon, où il se campa fièrement.

A cette brusque apparition, les rideaux de la fenêtre de la maison d'en face se refermèrent subitement, l'ombre s'effaça, et un moment après la lumière disparut.

Madame de Brévannes, ne comprenant rien au courroux de son mari, et encore moins à sa fantaisie d'ouvrir les croisées par une nuit de janvier, s'avançait vers le balcon, lorsque M. de Brévannes se retourna, ferma violemment les rideaux, et s'écria:

—Ah! c'est ainsi que vous occupiez vos loisirs en m'attendant, madame....

—En vérité, Charles, je ne vous comprends pas....

—Vous ne comprenez pas? Pourquoi cette fenêtre du premier étage de la maison d'en face était-elle encore éclairée il n'y a qu'un moment?

—Il n'y a qu'un moment?... une fenêtre?... dans la maison d'en face? demanda Berthe avec une surprise croissante.

—Faites donc l'étonnée, madame! Tout à l'heure quelqu'un regardait attentivement votre fenêtre. On a disparu dès que je me suis montré.

—Cela peut être, Charles, je n'en sais rien.... Mais pourquoi me dites-vous cela?

—Pourquoi!

—Pourquoi?

—Parce que vous êtes sans doute d'intelligence avec cette personne.... Et qu'il y a là-dessous quelque intrigue.... Je ne m'étonne plus de votre veillée.

A cette accusation si brusque, si stupide, si inconcevable, Berthe ne put trouver un mot à répondre; elle joignit les mains en levant les yeux au ciel.

—Ce n'est pas répondre, madame, s'écria M. de Brévannes exaspéré. Je vous demande pourquoi il y avait de la lumière dans cette chambre en face, pourquoi un homme regardait ici?

—Mais, mon Dieu! le sais-je?—s'écria Berthe.

—Encore une fois, cela n'est pas répondre, madame.

—Mais que voulez-vous que je vous réponde?

—Prenez garde! s'écria M. de Brévannes hors de lui. Ne me croyez pas assez sot pour être dupe de votre hypocrisie.... J'ai vu ce que j'ai vu; je ne suis pas aveugle. Quelle est la personne qui habite en face?

—Mais, Charles, je n'en sais rien; nous sommes arrivés depuis hier matin.

M. de Brévannes interrompit sa femme, se frappa le front et s'écria:

—C'est cela... je me le rappelle maintenant... une voiture de poste est arrivée peu de temps après nous et est entrée dans cette maison; on nous suivait... peut-être même en Lorraine.... Oh! j'en suis sûr, il y a là-dessous quelque indigne mystère... mais je le découvrirai... malheureuse que vous êtes!

Cette injure, cette dureté, ce reproche, si peu mérités, touchèrent Berthe jusqu'au vif. Malgré sa douceur, malgré sa résignation habituelle, sa dignité, sa conscience se révoltèrent; elle dit d'un ton ferme à son mari:

—Vous avez tort de me parler de la sorte, Charles; vous pourriez pousser ma patience à bout, et me faire dire des choses... que, pour votre propre dignité, je voudrais taire.

—Des menaces....

—Ce ne sont point des menaces, Charles, seulement... il n'est pas généreux à vous, qui m'avez donné tant de fois des sujets de plaintes et de chagrin, de m'accuser, et de me traiter avec ce mépris à propos d'un soupçon insensé.

—Voilà, pardieu! un nouveau langage.

—Charles, je me lasse de subir en silence d'injustes reproches, tandis que je pourrais moi-même vous en adresser de malheureusement trop fondés.

—De mieux en mieux....

—Vous dites, Charles, que je dois fermer les yeux sur votre conduite; je l'ai toujours fait; est-ce de ma faute si le bruit de vos aventures est venu jusqu'à moi, à moi qui vis seule loin du monde?... N'est-ce pas encore le bruit public et les insolences de la misérable créature que j'ai chassée de chez moi il y a huit jours qui....

—Madame, pas un mot de plus.

—Pardonnez-moi, Charles, je parlerai; je ne veux pas abuser de la position que mon dévoûment à mes devoirs m'a faite; mais je veux que vous la respectiez.... Je consens à fermer les yeux sur des erreurs si basses, qu'elles ne méritent pas même mon indignation... mais je ne souffrirai pas que vous m'écrasiez injustement....

—Sur ma parole, madame, votre audace me confond. Et vous voulez, sans doute, me faire entendre que quatre ans de fidélité et de respect pour vos devoirs vous ont acquittée envers moi, et que vous êtes maintenant libre d'agir comme bon vous semblera? Mais c'est incroyable! mais vous oubliez donc que je vous ai tirée de la misère, que votre père vit de mes bienfaits, et que j'avais été assez bon pour lui offrir autrefois d'habiter chez moi?...

—Je n'ai jamais oublié que vous m'avez tirée de la misère, comme vous le dites, Charles, et cela a été d'autant plus méritoire de ma part, que j'étais parfaitement indifférente à cette misère; il m'a fallu, pour vous aimer, quoique riche, surmonter peut-être autant de répugnance qu'il vous a fallu en surmonter pour m'aimer quoique pauvre!

—Vraiment! vous m'avez fait cette grâce-là, de m'aimer malgré mes quarante mille livres de rentes?

—Quant à ce reproche, Charles, que mon père vit de vos bienfaits... c'est la première fois que vous me le faites... ce sera la dernière.... Depuis bientôt un an la vue de mon père est si affaiblie qu'il a été obligé de renoncer au travail qui jusque-là lui avait suffi pour vivre.... A force d'instances, je suis parvenue à lui faire accepter une modique pension... il a consenti à la recevoir.

—Afin de n'être pas au-dessous de vous en fait de condescendance, M. Raimond m'a fait aussi la grâce d'accepter de quoi vivre à l'aise au lieu d'aller à l'hospice.

—Oui, mon père a fait grâce à votre vanité en n'allant pas à l'hospice. Dans ses principes, il n'y avait là rien de déshonorant; vieux, infirme, hors d'état de vivre de son travail, ainsi qu'il l'avait toujours fait, il aurait usé sans honte de l'asile que la charité publique offre à l'infortune honnête.... Mais puisque....

—Mais puisque je reconnais si mal, n'est-ce pas, les bontés de monsieur votre père pour moi, il n'aura pas l'obligeance de me permettre de le soutenir plus longtemps; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller s'établir à l'hôpital.

—Cela est certain, Charles, car je ne puis pas lui laisser ignorer vos reproches....

En prononçant ces dernières paroles, la voix de Berthe, jusqu'alors ferme, s'émut beaucoup; ses forces étaient à bout; elle avait depuis longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient, mais elle ne put conserver davantage cet empire sur elle-même: elle cacha sa tête dans ses mains, retomba dans un fauteuil, et se prit à pleurer avec amertume.

M. de Brévannes était égoïste, dur, orgueilleux; mais il était fort intelligent. Malgré ses sarcasmes sur les étranges principes du père de Berthe à l'endroit des bienfaits des riches, il savait parfaitement que, raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Raimond était à ce sujet sincère et profonde. Ses plaisanteries n'avaient été qu'un jeu cruel....

La douleur de Berthe le toucha d'autant plus qu'il se rappela ses derniers torts envers elle; il réfléchit enfin à tout ce qu'il lui avait dit d'humiliant. Plus elle semblait dépendre de lui, plus il devait ménager sa délicatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels.

Et puis il faut tout dire: pourrions-nous dévoiler un de ces mille replis du cœur humain, ou plutôt de l'organisation humaine? pourrions-nous faire croire à l'un de ces revirements soudains, brutaux, dont les hommes seuls sont capables, après les plus aigres, les plus basses, les plus injurieuses récriminations?

Berthe était retombée assise sur son fauteuil, accablée sous l'impression que lui avait causée cette scène cruelle. La jeune femme baissait la tête; son joli cou, ses charmantes épaules blanches et polies comme de l'ivoire, que l'émotion couvrait d'un léger incarnat, frappèrent la vue de M. de Brévannes.

Selon que cela arrive toujours, vingt fois il avait oublié sa femme pour des créatures indignes de lui être comparées, même sous le rapport de la beauté... Depuis la scène à laquelle Berthe avait fait allusion en parlant d'une femme-de-chambre qu'elle avait chassée, les deux époux étaient restés l'un envers l'autre sous une profonde impression de froideur et de contrainte. L'amour de Berthe pour son mari avait reçu un mortel et dernier coup.

M. de Brévannes, voyant le chagrin de sa femme, se figura, par une de ces imaginations grossières naturelles à l'homme, qu'en flattant Berthe sur la puissance et sur l'éclat de sa beauté, il se ferait pardonner les outrages dont il venait de l'accabler; il s'approcha donc silencieusement de Berthe, puis, entourant sa taille, lui dit:

—Voyons, ma bonne petite Berthe, sois gentille... faisons la paix.

Il est impossible de rendre l'expression de répugnance, de honte, de douleur profonde qui éclata sur les traits de la jeune femme. Elle se dégagea brusquement des bras de M. de Brévannes, se leva et s'écria:

—Ah! monsieur, il me manquait cette dernière insulte.... Celle-là, du moins, jamais je ne la supporterai....

Et Berthe se précipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte sur elle.

Nous renonçons à peindre la rage de M. de Brévannes et le regard de courroux et de haine dont il poursuivit sa femme.


CHAPITRE VIII.

LE RETOUR.

L'ancien et immense hôtel Lambert, occupé par le prince et par la princesse de Hansfeld, était situé rue Saint-Louis en l'île; les murs du jardin terminaient le quai d'Anjou: ce quai est séparé de l'Arsenal par les bras de la Seine qui entourent l'île Louviers.

Nous l'avons dit, rien de plus désert que les abords de ce palais. Les curieux peuvent encore visiter ces salles énormes, proportionnées aux splendeurs des existences princières des temps passés.

On ne peut de nos jours contempler sans ressentiments mélancoliques ces vieux hôtels autrefois si peuplés de pages, de gardes, d'écuyers, de gentilshommes, innombrables satellites de ces glorieuses planètes, de ces illustres maisons qui jetaient tant d'éclat sur la France.

Rien de plus triste que de voir ces constructions massives, bâties pour des siècles, tromper si vite l'espoir de ceux qui les avaient fondées pour leurs puissantes races.

Heureusement l'édifice dont nous parlons conservait un peu de sa poésie, grâce à la solitude du quartier désert où il s'élevait. Lorsque les ombres transparentes de la nuit le voilaient à demi, cette antique demeure reprenait la sévère majesté de son caractère monumental.

La nuit, la solitude, le silence ne varient pas avec les siècles; contemporains de tous les âges, ils sont immuables comme l'éternité... Aussi, lorsque l'on contemple ces vieux édifices au milieu de la nuit, du silence et de la solitude, on dirait que rien n'a changé... la distance du présent au passé s'efface....

C'est à peu près au moment où M. de Brévannes sortait de l'Opéra que nous conduirons le lecteur à l'hôtel Lambert.

Des nuages épais et gris, chassés par l'âpre bise du nord, couraient rapidement sur le ciel. En se couchant, la lune argentait les contours fantastiques des nuées. Au-dessus d'elle, çà et là quelques étoiles scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament.

La masse irrégulière du vieux palais, avec ses toits aigus, ses cheminées, ses gargouilles bizarres, son fronton massif, se découpait en noir sur la limpidité bleuâtre et nocturne de l'atmosphère; une allée de pins séculaires dressaient leurs pyramides d'un vert sombre au-dessus des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai.

Les eaux de la Seine, gonflées par les pluies d'hiver, se brisaient sur la grève, et répondaient, par un triste murmure, aux longs sifflements de la bise du nord.

Le bruit du vent et des grandes eaux troublait seul le silence où était enseveli ce quartier de Paris..

Quatre heures et demie sonnaient dans le lointain à l'Arsenal, lorsqu'un fiacre s'arrêta devant la muraille du jardin.

Une personne coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un manteau, descendit de cette voiture, ouvrit une petite porte, et bientôt après, madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit à son tour du fiacre et entra dans le jardin.

La princesse parcourut d'un pas rapide la longue allée de pins qui aboutissait à une des ailes de l'hôtel.

De temps à autre les rayons de la lune, glissant à travers le branchage touffu, faisaient une pâle trouée dans les ténèbres qui couvraient cette allée; c'était alors quelque chose de bizarre à voir que la figure de la princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces éclaircies de lumière douteuse et blanchâtre.

Les anciennes habitations comme l'hôtel Lambert avaient toujours de mystérieux petits escaliers aboutissant à l'alcôve ou aux cabinets des chambres à coucher. L'habitude d'un grand apparat, les exigences de la représentation et d'une rigoureuse étiquette, le nombre immense de domestiques de tous grades, sans cesse allant et venant pour leurs services variés, laissaient si peu de liberté qu'on était généralement réduit aux expédients nocturnes.

On ne s'étonnera donc pas de voir madame de Hansfeld, en arrivant à l'aile gauche de l'hôtel, ouvrir une petite porte cachée dans un massif d'arbres, et gravir lestement un escalier étroit et rapide qui la conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui précédait sa chambre à coucher.

A peine entrée, la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si elle eût été épuisée de fatigue.

Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla la porte de l'escalier secret, se débarrassa de son manteau et de son chapeau d'homme à larges bords.

C'était une femme.

Elle ranima le foyer à demi éteint, alluma deux bougies et entra dans la chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire soupçonner son absence.

La princesse, après un moment d'abattement, arracha son masque, se leva brusquement, dénoua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds avec colère.

Sous ce premier vêtement elle portait une robe noire à manches courtes, qui laissait voir ses épaules, ses bras et sa taille dignes de la Diane antique.

Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant son entretien avec M. de Morville, était alors agitée par la violence des plus furieuses passions.

Ses yeux, un peu creux, étincelaient comme deux diamants noirs. Debout devant la glace de la cheminée, elle semblait vouloir pétrir le marbre du chambranle sous ses mains convulsives. Emportée par le flot de ses tumultueuses pensées, elle ne s'aperçut pas du retour de la personne qui l'avait accompagnée.

L'aspect de cette jeune fille était étrange.

Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son teint mat et faisait ressortir la blancheur nacrée du globe de l'œil et le bleu clair de la pupille; ses cheveux châtains, épais, courts, frisés, se séparaient sur son front à la manière des hommes qui, de nos jours, portent leur chevelure très longue; ses traits, assez réguliers, avaient quelque chose de viril, de résolu; lorsqu'elle entr'ouvrait ses lèvres rouges et charnues, on voyait des dents très blanches, mais écartées les unes des autres.

Cette jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, était beaucoup plus mince; elle portait une robe noire montante, et une petite cravate de soie serrait autour de son col sa collerette à plis très fins.

Coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un long manteau, cette jeune fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hansfeld, qui craignait de revenir seule la nuit dans ce quartier désert et de se trouver presque à la merci d'un cocher.

Pendant l'entrevue du bal de l'Opéra, la jeune fille avait attendu la princesse dans un fiacre et l'avait ensuite ramenée.

Elle s'aperçut de la préoccupation de madame de Hansfeld, et lui dit:

—Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher....

—Je l'ai vu! il peut me perdre!—s'écria impétueusement la princesse, le visage enflammé de colère, en se retournant vers sa filleule (nous l'appellerons Iris, en nous excusant de cette mythologie).

—Qui donc avez-vous vu, marraine?—dit la jeune tille, effrayée de l'exaspération de madame de Hansfeld.

—Charles de Brévannes.

—Il est ici?

—Tout à l'heure... à l'Opéra... je l'ai vu.... Oh! c'était bien lui.... La présence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur....

—Je ne connais pas cet homme, marraine.... Je ne sais pourquoi vous le haïssez... mais je le hais parce que vous m'avez dit qu'autrefois il vous avait causé de grands chagrins.

En prononçant ces mots: Je ne sais pourquoi vous haïssez cet homme, Iris ne put vaincre un léger tressaillement qui ne fut pas remarqué par madame de Hansfeld.

—Pourquoi je le hais, tu me le demandes!—s'écria la princesse presque avec égarement.

—Je ne vous le demande pas par curiosité, marraine; si vous haïssez... vous voulez vous venger....

—Me venger... oh! oui.... Je voudrais une vengeance éclatante, terrible... comme le mal qu'il m'a fait....

—Si je puis vous servir, parlez.

—Toi, pauvre fille?

—Ordonnez, j'obéis; Iris est à vous, c'est votre bien; elle vit par votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit par vos yeux, elle veut par votre volonté.

Sans lui répondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main à Iris; celle-ci en approcha ses lèvres rouges et humides avec une expression de respect et de dévouement filial: puis elle se redressa vivement et s'écria:

—Mon Dieu! marraine, votre main est glacée... vous frissonnez.... Il faut vous coucher....

—Pas encore... mais écoute.... Je ne sais ce que me présage l'arrivée de Charles de Brévannes; de grands malheurs peuvent s'ensuivre.... Tes services me seront peut-être plus nécessaires que jamais.... Il faut que tu saches... tout... oui... le crime de cet homme.... Alors tu comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une expiation....

Et la princesse s'assit près de la cheminée.

Iris prit un manteau de velours doublé d'hermine, et en enveloppa soigneusement sa marraine; car, malgré le feu qui brûlait dans l'âtre, ces pièces immenses devenaient glaciales à la fin des nuits d'hiver.

Madame de Hansfeld resta quelques moments rêveuse avant de parler.

Iris aimait madame de Hansfeld avec une sorte de tendresse à la fois respectueuse, farouche et passionnée.

C'était un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait presque impitoyables, tant ils sont exclusifs.

La princesse croyait s'être à jamais attaché par une profonde reconnaissance cette jeune fille, qu'elle avait presque élevée; elle ne se trompait pas, mais elle ignorait avec quelle violence ce sentiment, absorbant tous les autres, s'était développé dans le cœur de sa filleule.

Celle-ci avait toujours soigneusement caché les accès de jalousie féroce que lui causaient les moindres préférences de sa maîtresse....

Sombre, taciturne, impérieuse avec les autres domestiques de la princesse, Iris était généralement crainte ou détestée à l'hôtel Lambert.

Sa fonction de demoiselle de compagnie lui permettait de s'isoler complètement et de se vouer à cette idée fixe, absolue, incessante:

Vivre pour sa marraine.

Son chagrin de tous les instants était de ne pas se trouver assez utile, assez nécessaire à madame de Hansfeld, qui, riche, titrée, libre de ses actions, pouvait se passer du secours ou du dévouement de sa filleule....

Alors quelquefois, dans la funeste exagération de son attachement, Iris formait des vœux détestables: elle désirait presque voir sa maîtresse malheureuse pour avoir l'ineffable bonheur de la consoler, de la secourir, de lui consacrer ses jours et ses nuits, pour pouvoir enfin développer dans toute sa puissance le sentiment qui la dominait.

D'après cet aperçu du caractère d'Iris, enfant abandonnée, bohémienne ou Maure, on doit penser qu'elle poursuivait d'une haine amère les ennemis, non seulement de madame de Hansfeld, mais encore toutes les personnes auxquelles celle-ci témoignait quelque bienveillance. Sa haine augmentait toujours en raison de la vivacité des sentiments qu'on inspirait à sa marraine.

Ainsi, la sachant passionnément éprise de M. de Morville, elle exécrait celui-ci autant... plus même que M. de Brévannes... car elle ressentait une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de l'aversion à la princesse.

Iris sortait à peine de l'enfance; elle s'entourait d'une impénétrable dissimulation. Jamais madame de Hansfeld ne l'avait crue capable de cette exaltation sauvage; et cependant cette jeune fille, poursuivant son but avec une inflexible énergie, égarée par une jalousie féroce, avait frappé sa maîtresse dans ses affections les plus chères..

Après un assez long silence, madame de Hansfeld, sortant de sa rêverie, fit signe à Iris de s'approcher d'elle.

Celle-ci, s'agenouillant et s'accroupissant, ainsi que font les Espagnols à l'église, croisa les bras, attacha ses grands yeux clairs, fixes et perçants sur les yeux de madame de Hansfeld avec ce mélange d'intelligence, de soumission et de dévoument particulier à la race canine; et, de crainte de perdre un mot, un geste, une nuance de la physionomie de sa marraine, dès que celle-ci eut commencé de parler, elle se suspendit à ses lèvres... pour nous servir de l'expression consacrée.


CHAPITRE IX.

LE RÉCIT.

—Tu te souviens qu'il y a deux ans, avant mon mariage, je te laissai à Venise pour aller à Florence avec ma tante Vasari et Gianetta notre camériste; tu venais d'être longtemps malade et tu ne pouvais nous accompagner.

—Je m'en souviens.... Gianetta m'écrivit quelquefois par votre ordre, afin de me donner de vos nouvelles....

—Cette Gianetta était curieuse, indiscrète, sans fidélité; je crains de l'avoir trop longtemps gardée à mon service.

—Pendant votre séjour à Florence elle m'écrivait à peine quelques lignes... pour me dire que vous vous portiez bien... cette tâche semblait lui coûter—ajouta Iris avec une assurance incroyable. Elle mentait.... Gianetta l'avait au contraire tenue parfaitement au courant de ce qui s'était passé à Florence, pendant le voyage de sa marraine.

—Au bout de six mois d'absence—reprit la princesse—je revins à Venise.

—Alors vous eûtes cette longue maladie de langueur dont vous avez failli mourir.

—Et pendant laquelle tu m'as donné tant de preuves de dévouement et d'affection, Iris, que de ce moment-là je t'aimai comme une sœur, comme une fille....

Iris prit la main de sa marraine et la porta silencieusement à ses lèvres.

—Ma tante Vasari—reprit Paula—se rendait à Florence pour suivre un procès; elle sortait toute la journée pour solliciter ses juges. Le soir, nous allions à la promenade; là, je rencontrai plusieurs fois un Français.... M. Charles de Brévannes. Bientôt il fut toujours sur mes pas; ses poursuites devinrent incessantes, obstinées; alors mon indifférence se changea en aversion.

—Etait-il donc fait pour inspirer tant d'éloignement?

—Que dis-tu?—s'écria la princesse en regardant Iris avec surprise. Puis elle ajouta:

—Tu étais si jeune alors que tu n'auras pas remarqué.... Oui, cela était naturel à ton âge.... Tu te rappelles mon cousin Raphaël Monti... fils du frère de mon père?

Iris contracta imperceptiblement ses sourcils et répondit d'une voix brève:

—Oui, à chaque retour de mer il venait passer son congé à Venise.... N'est-il pas en Orient? Avez-vous eu de ses nouvelles? A notre départ d'Italie, sa mère commençait à s'inquiéter de son absence.

—Il est mort...—dit madame de Hansfeld avec un calme effrayant.

—Raphaël... mort!!—s'écria Iris en feignant l'étonnement.

—Charles de Brévannes l'a tué!!

—Et votre tante ignore?...

—Écoute... l'heure est venue de tout te dire.... J'avais été, tu le sais, élevée avec Raphaël; enfant, je l'aimai comme un frère; jeune fille, comme mon fiancé, ou plutôt ces deux sentiments se fondirent en un seul.... Tu étais alors si étourdie que notre amour a dû t'échapper.

—En effet, marraine, maintenant je me souviens de quelques circonstances qui auraient du m'éclairer. Mais est-ce possible.... Raphaël mort!... Et quand cela? où cela?

—Écoute encore: je devais l'épouser à mon retour de Florence.... Tu comprends maintenant pourquoi M. de Brévannes m'inspirait tant d'aversion.

—Je comprends....

—Ses poursuites redoublèrent: instruit du sujet de notre séjour à Florence, à force de persévérance, d'adresse, il parvint à se lier avec les personnes qui pouvaient servir ma tante dans son procès, et à prendre tellement d'influence sur elles, qu'il fut bientôt en état de nous être du plus grand secours.

Les voies ainsi préparées, il se fit un jour audacieusement annoncer chez ma tante, sous le prétexte qu'il logeait dans notre hôtellerie. Notre accueil fut glacial; mais cet homme se montra bientôt si insinuant, si flatteur, il prouva si clairement à ma tante de quelle utilité il pouvait lui être pour le gain de son procès, qu'elle le pria instamment de revenir. En s'en allant il me jeta un regard significatif.... Il n'avait tant fait que pour se rapprocher de moi.

Je fis part à ma tante de mes soupçons; elle me répondit que j'étais folle... qu'il fallait se servir de la bonne volonté de M. de Brévannes, puisqu'il pouvait nous être si utile.... Tu le sais, ma tante avait été très belle, elle n'avait pas quarante ans. M. de Brévannes s'aperçut un jour qu'elle prenait au sérieux quelques galanteries qu'il lui adressait par plaisanterie. Il redoubla de soins, bientôt elle ne put se passer de lui. Il nous accompagnait partout, à la promenade, au théâtre. Je fis observer à ma tante qu'il était jeune, riche, que cette intimité pouvait me compromettre. Elle me dit alors avec autant de joie que d'orgueil que je m'alarmais à tort. Elle était veuve, libre; M. de Brévannes lui avait déclaré son amour, et avoué qu'il ne s'était si vivement intéressé à notre procès qu'afin d'avoir accès auprès d'elle. Je voulus faire quelques observations à ma tante; elle ne me laissa pas achever, se récria avec aigreur sur la vanité des jeunes filles, et me reprocha d'avoir pu croire que M. de Brévannes s'occupait de moi. Il nous voyait chaque jour, envoyait souvent des musiciens sous nos fenêtres, nous offrait des bouquets toujours pareils, disait-il à ma tante, pour ne pas blesser mon amour-propre.

Un jour, me trouvant seule, il me déclara son amour, se faisant un mérite à mes yeux de l'habileté avec laquelle il avait, disait-il, trompé, égaré l'opinion, en paraissant s'occuper de ma tante: sacrifice énorme, dont je lui devais savoir gré.

—Et votre tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Brévannes?

—Le soir même elle sut tout.

—Le voilà démasqué.

—Enfant..., tu connais peu la faiblesse et la vanité des femmes!

—Elle ne vous crut pas?

—Si, d'abord..., ce soir-là, notre porte fut refusée à M. de Brévannes. Il devina tout, écrivit une longue lettre à ma tante... le lendemain il fut reçu plus affectueusement encore que d'habitude.—En le quittant, ma tante vint me gronder sévèrement.—Jalouse, me dit-elle, de la passion de M. de Brévannes, je l'avais calomnié, afin de lui faire interdire l'entrée de la maison.

—Malheureuse femme...; elle était folle....

—Les choses reprirent leur marche accoutumée.... Charles de Brévannes ne me dit plus un mot d'amour, mais il passait des journées entières avec nous.... Le 13 avril..., oh! jamais je n'oublierai cette date, ma tante me dit, après déjeuner, que le bruit de la cour de l'hôtellerie l'incommodait, et qu'elle changerait le soir même de logement avec moi. Ma chambre donnait sur la rue, et avait un balcon. Ce qui me reste à te dire est affreux.... Ce jour-là, nous avions fait une longue promenade en voiture avec M. de Brévannes. Au retour, la veillée s'était prolongée fort tard; ma tante paraissait préoccupée. Il se retira. Je me couchai.

La princesse devint horriblement pâle, tressaillit, puis continua d'une voix émue....

—Le lendemain je voulus aller, comme d'habitude, souhaiter le bonjour à ma tante: Gianetta me dit d'un air embarrassé que madame Vasari était souffrante et qu'elle ne pouvait me recevoir.

Au moment où je rentrais chez moi, un inconnu me demanda. Cet homme, sombre, pâle... me remit une lettre... sans me dire un mot.... Je ne sais pourquoi un frisson me saisit. J'ouvris cette lettre, elle renfermait un anneau que j'avais donné à Raphaël.

—Et cette lettre, marraine, cette lettre?

—Elle était de Raphaël mourant.

—De Raphaël?

—Oui. Elle contenait ces mots, que je crus voir tracés en caractères de sang:

«Je suis à Florence depuis deux jours. Je sais tout. Cette nuit j'ai vu Brévannes descendre de votre balcon... vous avez ensuite fermé la fenêtre. Je me suis battu avec lui... tout à l'heure... cela était convenu. J'ai cherché la mort: il me l'a donnée. Soyez maudite.... Osorio vous dira... lorsque vous retournerez à Venise.... Cachez à ma mère.... Ma vue se...»

—Puis plus rien—s'écria madame de Hansfeld avec une expression déchirante... rien que quelques caractères sans forme.

—Quel mystère! dit Iris en joignant les mains—qui avait donc paru à la fenêtre de votre chambre?...

—Ne t'ai-je pas dit que ma tante avait pris le soir la même chambre que j'occupais encore le matin? Sans doute Charles de Brévannes en avait obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir comment.... Elle est de ma taille, brune comme moi: de là cette fatale méprise de Raphaël.

—Oh! c'est horrible....

—Après avoir lu cette lettre, j'étais comme folle, je croyais rêver.... Osorio m'apprit le reste.... Raphaël, à son retour d'un voyage à Constantinople, vint à Venise.... Il ne passa qu'un jour dans cette ville... mais, trompé par je ne sais quelle abominable calomnie venue jusque-là de Florence, il partit subitement pour cette ville avec Osorio, auquel il dit:—«On m'assure que Paula me trompe indignement; si cela est vrai, je tuerai mon rival ou il me tuera.»

—Mais qui avait ainsi pu vous calomnier à Venise?

—Le sais-je?... Raphaël n'y avait pas même vu sa mère; tout le monde a ignoré sa courte apparition à Venise; en vain j'ai interrogé Osorio à ce sujet, il est resté muet.

—Cela est étrange....

—Malheureusement il partageait les préventions de Raphaël.... Ce que j'avais prévu était arrivé: les assiduités de M. de Brévannes, interprétées par ses infâmes calomnies, m'avaient affreusement compromise. Je passais à Florence pour être sa maîtresse; et lorsque Raphaël s'informa de moi, il n'y eut qu'une voix pour m'accuser. Pourtant, ne voulant pas se fier aux apparences, il était allé trouver loyalement M. de Brévannes, lui avait dit son amour pour moi, que nous étions fiancés... que souvent les jeunes filles, sans être coupables, étaient légères, inconsidérées... le monde méchant; il supplia M. de Brévannes, au nom de l'honneur, de ne pas cacher la vérité; quelle qu'elle fût, il le croirait.

—Et Charles de Brévannes?

—Loin d'être touché de ce langage, il traita Raphaël avec hauteur et lui dit:

«—Puisque vous épiez Paula Monti depuis deux jours, vous devez savoir où est sa chambre.—Je le sais; sans qu'elle me vît, ce matin même je l'ai aperçue à son balcon.—Eh bien! trouvez-vous cette nuit à trois heures du matin devant ce balcon, vous aurez ma réponse.»—Tu sais le reste.... Brévannes dit alors insolemment à Raphaël: «Êtes-vous satisfait?»

Dans sa rage, Raphaël le frappa au visage; un duel s'ensuivit au point du jour, il succomba.... Son dernier vœu fut de cacher sa mort à sa mère. Il préférait la laisser dans l'incertitude où l'on demeure souvent de longues années au sujet du sort des marins, que de lui faire savoir que ma trahison l'avait tué. Voilà ce que m'apprit Osorio. Cette funeste mission terminée, il repartit sans vouloir entendre un mot de mes protestations.... J'ai entendu dire depuis qu'il était mort en Orient... et la mère de Raphaël attend toujours son fils.... Et il est mort en me maudissant... mort en m'appelant et me croyant infâme et parjure.... Mort... tué par Charles de Brévannes, calomniateur et meurtrier!

—Oh! c'est affreux.... Et votre tante Vasari?... Après un instant de silence pendant lequel la princesse paraissait être sous le poids d'un souvenir pénible, elle reprit ainsi:

—Les lois sur le duel étaient d'une sévérité extrême: Charles de Brévannes partit le jour même; Raphaël était inconnu à Florence; ni Osorio ni le témoin de M. de Brévannes ne reparurent.... Personne ne put donc trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d'autant plus inconsolable du brusque départ de Charles de Brévannes que, son appui lui manquant, elle perdit son procès et fut complètement ruinée. Nous revînmes à Venise, où je tombai malade.

—Et un an après vous étiez princesse de Hansfeld.

—Oui, pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me résignai à ce mariage, qui aurait dû me paraître inespéré... Grâce à la bonté, aux soins et à la délicatesse du prince, j'entrevoyais déjà des jours plus heureux; à la reconnaissance allait peut-être succéder un sentiment plus doux... lorsque tout à coup M. de Hansfeld..., frappé de je ne sais quel vertige, oubliant sa bonté, sa douceur accoutumée... enfin,—reprit madame de Hansfeld avec un profond soupir,—commença la vie atroce que je mène.... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter des chocs si violents sans s'ébranler. La crainte, la stupeur que me cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque dans le monde où je vais parfois chercher, non des distractions, mais de l'étourdissement. Il y a six mois, je traînais cette vie misérable... en apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M. de Morville; je le remarquai, parce que j'entendis vanter la fidélité qu'il avait vouée comme moi à un souvenir adoré... Partout on parlait de son dévouement, de sa délicatesse..., et surtout de sa tendre constance pour une femme dont il avait été forcé de se séparer.... Attristé par son amour, pieusement dévoué à sa mère souffrante, il sortait peu.... Il demeurait près de nous, rue Saint-Guillaume. Un jour, je trouvai une lettre sur le banc d'une partie réservée de notre jardin.... Sans pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait là, mon premier mouvement, tu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui.

Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute une journée cachée dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lancée d'une petite fenêtre cachée par un lierre.

M. de Morville semblait deviner les pensées qui m'agitaient: gaies, si j'étais gaie; tristes, si j'étais triste; sombres et désolées, si j'étais sombre et désolée; ses lettres semblaient l'écho de mes impressions les plus fugitives.

—Comment les devinait-il?

—En m'observant... il lisait sur mon visage la disposition de mon esprit..

—Il vous aimait bien...—dit Iris d'une voix profondément altérée.

—Tu le vois.... Comme moi, M. de Morville regrettait un amour passé... et, chose étrange, fatale!... nos regrets communs ont servi pour ainsi dire de lien entre cet amour passé et notre amour nouveau.

—Vous pouvez aimer.... Le prince vous a rendu votre liberté....

—Je le sais... je le sais... mais souvent aussi il est revenu sur ces dures paroles.... Que de fois il a passé de la cruauté la plus froide... la plus dédaigneuse, la plus écrasante, à des paroles de tendresse adorable.... Mais qu'importe maintenant... ses cruautés et ses tendresses me trouvent insensible... mon amour me donne le courage de les braver... mon amour!... et pourtant ma conscience me reproche d'oublier Raphaël!!! Depuis que j'ai revu M. de Brévannes, il me semble qu'en redoublant de haine contre ce... meurtrier... je cherche à expier mon inconstance; il me semble enfin que si j'obtenais une vengeance éclatante de cet homme, mon nouvel amour me serait pardonné... Et encore... malheur à moi!... ce nouvel amour a-t-il besoin d'être pardonné?... une barrière insurmontable me sépare à jamais de M. de Morville....

—Une barrière insurmontable?—dit Iris.

—Oui... je ne sais quelle fatalité me poursuit... mon âme commençait à renaître; l'avenir le plus doux, le plus enchanteur s'ouvrait à moi; je me croyais sûre de l'amour de M. de Morville.... J'étais parvenue à me lier avec madame de Lormoy, une de ses parentes; il avait demandé à m'être présenté... lorsque tout à coup il paraît me vouer l'aversion la plus profonde, il évite de me rencontrer avec une persistance si blessante, que je me suis décidée à cette démarche d'aujourd'hui.

—Et le motif de sa haine, marraine?

—Oh! ce n'est pas de la haine... il m'aime, mon enfant; il m'aime aussi passionnément que je l'aime... quoique je lui aie caché ce sentiment. Mais, je te le répète... un obstacle insurmontable... nous sépare à jamais.... Te dire ce que j'ai souffert à cette révélation, la force qu'il m'a fallu pour me contraindre... ce serait impossible.... Eh bien! pourtant j'aurais accepté cette position presque avec bonheur, sans cet infernal Brévannes.

—Comment cela?

—Consacrée tout entière à cet amour triste et pur, je n'aurais jamais revu M. de Morville; mais au moins j'aurais su qu'il m'aimait... autant que je l'aimais.... L'humanité est si fantasque, que les raisons qui s'opposaient à ce que cet amour fût heureux, en auraient peut-être assuré la durée; mais si M. de Brévannes parle... malheur... malheur à moi!... Le mépris succède à l'adoration dans le cœur de M. de Morville.. Cet homme si franc, si loyal, n'aura pas assez de dédain pour m'accabler.... Méprisée par lui... ah! je sais ce que j'ai souffert... lorsque je l'ai cru possesseur de ce fatal secret.... Et songer que Brévannes peut me porter ce coup affreux en répandant de nouveau la calomnie infâme qui a causé la mort de Raphaël; oh! c'est à en devenir folle!...

—De tout cela, marraine, il résulte deux choses.... Il faut connaître le mystère qui force Morville à vous fuir... il faut réduire Charles de Brévannes au silence....

—Oui, il le faudrait; mais comment faire? hélas!... oh! je suis bien malheureuse!...

—Iris n'est rien pour vous?—dit la jeune fille avec une farouche amertume.

La princesse en fut frappée et lui répondit avec bonté:

—Si, mon enfant; je puis tout te dire, à toi... cela me soulage....

A ce moment un bruit grave, sonore, puissant, plein de suave harmonie, mais affaibli par la distance, arriva aux oreilles des deux femmes.

C'était le son d'un orgue dont on touchait avec un rare talent et une expression mélancolique. A ce son la princesse tressaillit et s'écria:

—Oh! c'est lui... il veille encore... tiens, maintenant ma tête est si faible, que le bruit de cet orgue me semble effrayant, surnaturel... ce ne sont plus les sons de cet instrument que j'entends, mais les voix mystérieuses d'un monde invisible, répondant au prince qui les interroge.... Oh! grâce!... grâce!... cela m'épouvante!...

Par un hasard singulier, et comme si le vœu de la princesse eût été entendu, le chant de l'orgue expira lentement dans le silence de la nuit, en s'exhalant comme une plainte....