—Cet entretien m'a abattue, je frissonne,—dit Paula.
—Il faut vous coucher, marraine.
Après avoir présidé au coucher de madame de Hansfeld avec la plus grande sollicitude, et baisé respectueusement sa main, Iris ferma la porte de la chambre de sa marraine, plaça en travers un divan qui, découvert, formait un lit, et, après avoir verrouillé l'entrée de l'escalier secret, s'endormit profondément.
Une pièce immense, occupant une aile de l'hôtel Lambert, formait à elle seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage mystérieux dont l'existence prêtait à de si étranges commentaires.
L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant d'accusations d'originalité. Nous y conduirons le lecteur, un peu après le moment où les sons de l'orgue avaient cessé, au grand plaisir de la princesse... c'est-à-dire alors que la pâle clarté d'un jour d'hiver commençait à dissiper la brume du matin....
Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ, un plafond rayé de solives saillantes, autrefois peintes et dorées, ainsi que les caissons qui les séparaient. Par un caprice du prince, toutes les fenêtres avaient été bouchées, sauf une haute, longue et étroite ogive, garnie de vitraux de couleurs, et placée à l'extrémité de la galerie. Le jour, pénétrant par cette étroite ouverture, produisait un effet bizarre, car il luttait contre la clarté des six bougies d'un petit lustre de cuivre rouge gothique, suspendu à l'une des poutrelles du plafond par un cordon de soie, très près du vitrail.
Grâce à ce mode d'éclairage, dont le foyer, factice ou naturel, se concentrait en cet endroit, qu'il fît nuit ou qu'il fît jour, la lumière, d'abord rassemblée dans la partie avoisinante de la croisée, s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette salle immense se perdait dans l'ombre.
Rien de plus étrange que la décroissance successive de cette lumière qui, d'autant plus vive qu'elle était d'abord filtrée par une haute fenêtre, s'éteignait insensiblement dans de profondes ténèbres. La coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet affaiblissement gradué, semblait prendre des formes étranges.
Ainsi, vers l'extrémité de la galerie où venait mourir la lumière, ces dernières lueurs s'accrochant aux reliefs de quelques armures d'acier damasquinées, de rares étincelles de lumière scintillaient ça et là dans l'obscurité.
Presque à côté de l'unique petite porte qui communiquait à cette galerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanchâtre. C'était un squelette bizarrement accoutré: sur son crâne il portait une mitre épiscopale, il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau temps de la renaissance; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire à sept cordes, dont la base reposait sur la rotule; par un caprice bizarre, une couronne de roses (rareté pour la saison) d'une fraîcheur et d'un parfum adorables surmontait ce luth; un manteau de drap blanc, constellé d'X et d'M entrelacés, brodés en rouge, se drapait en plis majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette, et ne laissait voir que l'extrémité du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une petitesse remarquable, était (amère dérision!) chaussé d'un soulier de satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur l'os de la jambe, poli comme l'ivoire.
Si l'œil, s'habituant aux ténèbres, pouvait percevoir certains détails, on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin quelques taches d'un brun rougeâtre... que l'on reconnaissait facilement pour des traces de sang.
Ce singulier objet de curiosité était posé sur un socle d'ébène merveilleusement rehaussé de bas-reliefs et d'incrustations d'argent et d'ivoire.
Par un étrange contraste, car là tout était contraste, les ornements de ce piédestal ne participaient en rien de la tristesse de l'ossuaire qu'il supportait; tout ce que l'art florentin du xve siècle a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre dans ce délicieux ouvrage, véritable chef-d'œuvre de ciselure et de sculpture. Néanmoins ces ornements enchanteurs n'étaient pas absolument étrangers au lugubre objet dont ils décoraient la base; la figure du squelette, s'appuyant d'une main sur une épée nue, de l'autre sur une lyre, et portant une mitre épiscopale en tête, et un soulier de femme au pied; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des plus charmantes combinaisons artistiques.
Ainsi, des amours supportés par ces fabuleux oiseaux de la renaissance, qui tenaient de l'aigle par la tête, par les ailes, et de la syrène par les capricieux enroulements de leur queue, semblaient enlever dans leurs petits bras cette lugubre image.
Ailleurs, des nymphes, dont les poses remplies d'une élégance à la fois chaste et voluptueuse eussent été avouées par les Grecs, se jouaient sous l'attique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprêts de la toilette du fantôme; l'une portait le glaive, l'autre la lyre, celle-ci la mitre.
Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes, tenant chacune un des cothurnes du soulier, le balançaient entre elles, tandis qu'un petit amour, niché dans l'intérieur de cette chaussure de Cendrillon, s'en servait comme d'une escarpolette....
Pendant ces apprêts, la sinistre figure à demi-couchée sur un lit grec à draperies traînantes, accoudée sur son bras gauche, regardait en souriant (comme une tête de mort peut sourire) les folâtres jeux des nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un bouquet de roses que lui présentait un groupe d'adorables enfants.
Un petit trépied de vermeil d'un travail exquis, placé auprès de ce socle, pouvait à la fois servir de lampe et de cassolette à parfums.
Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas cette bizarre alliance des sujets les plus funèbres et des idées les plus riantes, ils n'en étaient pas moins singuliers et remarquables, les uns par leur rareté, les autres par les incroyables mutilations qu'ils avaient subies.
Un tableau, placé dans une des zones de la galerie où n'arrivait qu'un demi-jour, représentait une femme d'une beauté rare; à la fraîcheur du coloris, à la transparence voilée du clair-obscur, à la grâce divine du dessin, à la suavité de la touche, on reconnaissait la main inimitable de Léonard de Vinci.... Mais, hélas! au lieu de ce regard fluide, transparent, auquel le peintre avait sans doute donné la vie, les yeux, barbarement, outrageusement crevés, dardaient deux lames de stylets, fines, aiguës, étincelantes.
Était-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton mythologique: Les yeux de la beauté lancent des traits mortels.
On ne pouvait voir sans indignation cet outrage à l'un des chefs-d'œuvre de l'art, et pourtant, un peu plus loin, on admirait une sorte de petit monument de marbre blanc aux ornements empruntés aux mythologies païenne et chrétienne.
Dans un cartouche supporté par des amours et par des anges, on lisait en lettres d'or: Phidias, Raphaël; puis au bas une sorte de prie-Dieu (qu'on pardonne cette profanation de l'adoration due au seul Créateur en faveur de la créature) dont le coussin de velours usé prouvait un fréquent usage, comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces deux génies immortels venait souvent leur demander à genoux de hautes inspirations, ou les remercier des ineffables jouissances que la science du beau donne à l'homme.
En effet, des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Raphaël, placées tout auprès de quelques fragments des bas-reliefs du Parthénon, choisis avec un goût excellent, annonçaient un amour et un sentiment de l'art qui semblaient incompatibles avec la barbarie dés mutilations dont nous avons parlé.
A mesure que l'on se rapprochait de la zone la plus lumineuse de cette galerie, étrange retraite du prince de Hansfeld, les objets changeaient aussi de caractère.... Plus ils devaient être éclairés, plus ils augmentaient de splendeur.
Ainsi, près de la fenêtre, on voyait une rare collection d'armes indiennes et orientales, des sabres d'argent incrustés de corail, des poignards au fourreau de velours rouge brodé d'or, à la poignée enrichie de pierres précieuses; le bleuâtre acier de Damas se recourbait sous sa garde d'or étincelante de rubis et d'émeraudes; des boucliers indiens aux reliefs de vermeil étaient constellés de pierreries.
Près de la fenêtre, c'était un fourmillement lumineux, coloré, scintillant, éblouissant, auquel la lumière prismatique des vitraux donnait encore des tons plus chauds et plus riches; il est impossible de nombrer les curieux objets d'orfèvrerie émaillés, ciselés, entassés sur des étagères de nacre qui avoisinaient la fenêtre.
A voir tomber de la haute fenêtre cette éblouissante cascade de lumière irisée par les lueurs chatoyantes des objets qui la reflétaient, on eût dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore de toutes les nuances du prisme.
Cette comparaison semblait d'autant plus vraie que, immédiatement au-dessous de la croisée, et occupant toute la largeur de sa baie, on voyait un grand buffet d'orgue: deux figures d'anges de trois pieds de haut, sculptées en ivoire, supportaient le clavier de l'instrument, de même matière; le reste du buffet, dont le sommet atteignait l'appui de la fenêtre, se composait de panneaux gothiques, aussi d'ivoire; travaillés à jour comme une dentelle, ils n'altéraient en rien la sonorité de l'instrument; quatre sveltes cariatides d'argent, émaillées de couronnes d'or, ornées de pierreries, comme des ostensoirs, séparaient ces légers panneaux, et supportaient une frise en pierres dures, représentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits... cerises de cornaline, prunes d'améthyste, abricots de topaze, bluets de lapis, feuilles de malachite, jacinthes d'aigues marines, luttaient d'éclat et de vérité relative.
Cet orgue, de dix pieds de haut et de cinq pieds de large, remplissait le soubassement de la longue fenêtre à vitraux coloriés, percée à l'une des extrémités de la galerie.
L'espace qui restait de chaque côté de cette fenêtre pour atteindre les parois latérales de la galerie, était rempli, encombré des innombrables richesses dont nous avons parlé.
Le prince de Hansfeld était assis devant cet orgue d'ivoire; il portait une longue tunique de laine noire serrée autour de sa taille; une sorte de berret de velours de même couleur laissait échapper de longues mèches de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses épaules un peu courbées.
Ses larges manches étaient presque relevées jusqu'au coude par la position que prenaient ses mains en parcourant le clavier. Ses bras amaigris, ses mains fluettes, effilées, étaient d'une blancheur de marbre; mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient pas cette nuance rose, signe certain de la santé; ils étaient cerclés d'un pâle azur; la position de la tête un peu repliée en arrière annonçait que le prince de Hansfeld avait les yeux levés au plafond.
Après s'être interrompu un moment, il recommença à jouer de l'orgue, mais pianissimo.
Était-ce la qualité supérieure de cet admirable instrument, était-ce la puissance du talent de l'exécutant? jamais orgue n'exhala des sons à la fois plus suaves, plus sonores, plus mélancoliques, d'une tristesse, si cela peut se dire, plus passionnée!
Il serait impossible de deviner quel était le motif de ces chants d'une expression à la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le sourire d'une mère à son enfant... harmonie vague, indécise, capricieuse comme la pensée qui, flottant au milieu des nuages d'une imagination attristée, aperçoit quelquefois l'azur d'un ciel pur, éclairci, serein....
Le cœur le plus bronzé se fût amolli, détendu à ces mélodies pénétrantes, douces comme une rosée de larmes.
Au milieu, du silence de la nuit, les sons déjà si graves de l'orgue augmentaient encore de solennité; ils montaient au ciel... comme l'encens....
Il y avait surtout une phrase d'une pureté charmante qui revenait souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue.
Pour rendre les idées qu'éveillait cette phrase enchanteresse, jouée sur les notes les plus élevées, les plus cristallines de l'instrument, il faudrait évoquer les idéalités les plus riantes, les plus jeunes, les plus fraîches;
Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs rosés dans l'aube d'un beau jour de printemps;
Tout ce qu'il y a de mystère, de rêverie dans les clartés argentines de la lune, lorsqu'au milieu d'une tiède nuit d'été elles se jouent dans la pénombre des grands bois qui semblent frissonner amoureusement aux solitaires accents du rossignol;
Tout ce qu'il y a de bonheur, de joie candide, d'espérance ingénue dans le doux refrain d'une jeune fille de seize ans qui chante, parce qu'elle se sent heureuse en regardant sa mère et en voyant le soleil dorer la cime des arbres au moment où les fleurs redressent leur calice embaumé;
Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'élevé dans la contemplation où nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui décrivent leurs cours dans l'immensité;
Oui, à peine cette évocation de riantes poésies donnerait-elle une idée de la mélodie pleine de grâce et de sérénité qui, à d'assez longs intervalles, revenait se dessiner, pour ainsi dire, rose, lumineuse et sereine, sur la couleur sombre du morceau que jouait le prince....
Quant à ce morceau que l'on pourrait considérer comme l'expression constante du caractère d'Arnold de Hansfeld, c'était l'idéalisation de la rêverie allemande, ou la douce fantaisie de Mignon, non celle qui fait éclore de gracieux mirages, mais celle qui, dans sa noire tristesse, évoque le pâle fantôme de Lénore.
La tristesse d'Arnold était caractéristique en cela qu'elle était résignée, mais non pas amère et irritée.
Il semblait se complaire à moduler avec amour la phrase musicale dont nous avons parlé, comme on s'abandonne à un souvenir chéri de sa jeunesse.
Le tintement aigu, strident et prolongé d'un timbre le fit tressaillir douloureusement.
A ce bruit aigre, il interrompit de nouveau son chant.... Les dernières vibrations de l'orgue s'exhalèrent dans la vaste galerie comme un long soupir.
Arnold inclina avec accablement sa tête sur sa poitrine; ses mains blanches et effilées, se détachant du clavier, retombèrent inertes sur ses genoux. Sa taille mince et frêle se courba, la force factice, fiévreuse, qui l'avait jusqu'alors soutenu, l'abandonna; il s'affaissa sur lui-même....
Les premières lueurs d'une matinée d'hiver, se joignant à la clarté des bougies du lustre gothique, formaient une lumière fausse, lugubre comme celle des cierges qui brûlent pendant le jour autour d'un lit mortuaire; cette lumière tombait d'aplomb sur le front et sur la saillie des joues d'Arnold, car il avait la tête inclinée sur sa poitrine.
A travers ses longs cils baissés, on aurait pu voir la prunelle immobile perdre l'humide éclat de son bleu limpide, et devenir fixe, presque terne.
Ses doigts se roidirent par l'intensité du froid; car depuis longtemps le feu était éteint dans la vaste cheminée....
A ce moment, le tintement du timbre retentit de nouveau... et par deux fois.
Le prince sembla sortir d'un sommeil léthargique, se leva péniblement et alla au fond de la galerie, dans laquelle on ne pouvait entrer que par une petite porte épaisse et bardée de fer.
Arnold ouvrit à moitié et d'un air soupçonneux un guichet pratiqué dans cette porte, et dit d'une voix faible:
—C'est vous, Frank?
—Oui, Arnold... voici le jour.... Tiens... prends la cassette, mon cher enfant—répondit une autre voix un peu cassée.
—C'est bien vous.... Frank?—répéta le prince.
—Par tous les saints, qui veux-tu que ce soit, sinon le vieux Frank?... ouvre la porte... tu me verras en pied....
—Oh! non, non, pas aujourd'hui....
—Calme-toi... mon cher enfant... tu as tes vapeurs... je le sais... mais prends donc la cassette... j'ai acheté le pain d'un côté... les fruits de l'autre....
Le prince allongea la main, et prit avidement une petite caisse de bois d'acajou cerclée d'acier qu'on lui passa par le guichet....
—Bonne nuit... ou plutôt bonjour, Arnold.
—Adieu, Frank....
Et le guichet se referma.
Non loin de la porte était un lit composé de deux épaisses et soyeuses peaux d'ours étendues sur un vaste divan. Arnold s'assit sur ce lit et mit la cassette sur une petite table d'ébène d'un curieux travail où était déposée une paire de pistolets chargés.
—Il prit une clef sur cette table et ouvrit la cassette; elle contenait un petit pain sortant du four et quelques fruits d'hiver.
Le prince regarda ces comestibles dignes d'un anachorète avec une sorte de défiance, ses soupçons luttaient contre son appétit; pourtant il cassa le pain en deux morceaux, et après avoir longtemps examiné, flairé, il le porta enfin à ses lèvres....
Mais tout à coup il le jeta loin de lui avec épouvante....
Alors, cachant sa figure dans ses mains, Arnold de Hansfeld se renversa sur son lit en pleurant avec amertume.
Berthe de Brévannes allait ordinairement passer chez Pierre Raimond, son père, les matinées du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours île Saint-Louis, rue Poultier, près de l'hôtel Lambert, habité par le prince de Hansfeld.
Depuis le retour de sa fille à Paris, le vieux graveur ne l'avait pas revue; mais, prévenu de son arrivée, il l'attendait le dimanche matin, car les différentes scènes que nous venons de raconter s'étaient passées dans la nuit du samedi.
Pierre Raimond, tout heureux de cette visite, tâchait, selon sa coutume, de donner un air de fête à son pauvre logis, composé d'une petite cuisine et de deux chambres situées au quatrième étage.
Des fenêtres on dominait le quai, la Seine; à l'horizon s'élevaient les massifs d'arbres du Jardin-des-Plantes, et plus loin encore le dôme du Panthéon.
La chambre autrefois occupée par Berthe était pour le graveur l'objet d'une sorte de culte. Rien n'y avait été changé; on y voyait encore le petit lit de bois peint en gris, les rideaux de coton blancs, l'antique commode de noyer qui avait appartenu à madame Raimond, un vieux et mauvais piano en merisier où Berthe avait étudié et appris son art; enfin, sous verre et renfermées dans un cadre, les couronnes que la jeune fille avait remportées au Conservatoire.
Pierre Raimond avait soixante-dix ans; sa grande taille était courbée par l'âge; son crâne chauve, sa barbe blanche, qu'il ne rasait plus depuis plusieurs années, ajoutaient encore à l'austérité de ses traits; ses paupières toujours à demi baissées témoignaient du mauvais état de sa vue affaiblie par l'excès du travail; cette infirmité, jointe à un léger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait obligé de renoncer à la gravure de la musique, et à accepter, malgré sa répugnance, une pension de douze cents francs de M. de Brévannes.
La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, était d'une scrupuleuse propreté. Au-dessus de la fenêtre on voyait son établi de graveur, ses burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches préparées pour la gravure de la musique; une couchette de fer, une table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une simplicité stoïque.
Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond, ancien volontaire des armées de la république, ornait son alcôve. Au-dessous de ce sabre était encadré un exemplaire de ce fameux appel fait par la Convention au peuple lors de l'assassinat des envoyés français:
Le neuf floréal de l'an sept,
A neuf heures du soir,
Le gouvernement autrichien a fait assassiner les ministres
la république française: Bonnier, Roberjot et Jean
Debry, chargés par le Directoire exécutif
de négocier la paix de Rastadt.
LEUR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE!
Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spécimen de la farouche éloquence de cette époque sanglante, terrible, mais non pas sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur était resté fidèle à l'utopie républicaine, dans ce qu'elle avait de généreux, de patriotique.
Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher à Pierre Raimond que des idées trop absolues sur les différences morales qui existaient, selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'à l'exagération l'orgueil de la pauvreté, il faisait excuser ce travers par le plus noble désintéressement.
Ainsi, pouvant épouser la fille d'un riche éditeur de gravures, il avait refusé, parce qu'il aimait la mère de Berthe, aussi pauvre que lui.
Après trente ans de travail et d'économie, il était parvenu à amasser vingt-cinq mille francs qu'il destinait à sa fille. Un notaire banqueroutier lui vola cette somme; il redoubla de labeur afin de donner au moins à sa fille, très jeune encore, une profession qui la mît à l'abri du besoin.
On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Berthe.
Enfin une voiture s'arrêta sur le quai; il entendit dans l'escalier un pas léger, rapide et bien connu.
Quelques secondes après, Berthe embrassait son père.
—Enfin... te voilà, te voilà—répétait le vieillard d'une voix émue, en serrant sa fille dans ses bras.
—Mon bon père!... disait Berthe en pleurant.
Pierre Raimond débarrassa lui-même la jeune femme de son chapeau, de son manteau, qu'il porta sur son lit; puis, la faisant asseoir dans son fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains qui étaient froides.
—Pauvre petite... tu es glacée, réchauffe-toi....
—Père.. tu gâtes toujours ton enfant....
Sans lui répondre, le vieillard la regardait avec bonheur.
—Te voilà donc.. Depuis six mois... six mois!...
—Pauvre père... le temps t'a bien duré....
—Mais tu étais heureuse?...
—Oui, oh! oui....
—Bien heureuse?...
—Comme toujours....
—Jusqu'à présent ton bonheur a fait mon courage.... Ainsi ton mari... est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué?...
—Sans doute....
—Et pendant ton séjour en Lorraine?... Ces six grands mois passés dans le tête-à-tête ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que le temps de ton séjour à Paris?
—Oui, mon père.
—Tu es toujours fière d'être sa femme?
—Toujours.... Mais pourquoi ces questions?
—Brévannes est enfin tel que tu l'avais jugé lorsque tu m'as déclaré que tu n'épouserais que lui?
—Oui, certainement—répondit Berthe de plus en plus étonnée des paroles de son père, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait soigneusement caché ses chagrins.
—C'est toujours enfin l'homme digne d'inspirer la passion dont tu serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persisté dans mes refus?...
—Oui, mon père.... Charles n'a pas changé.
—Dieu soit loué! Eh bien! je l'avoue... je me suis trompé....
—Trompé?... Et sur qui, bon père?
—Tu ne sais pas pourquoi, cette année, j'attendais ton retour avec plus d'impatience encore que les autres années?
—Mon Dieu, non.
—Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir aujourd'hui?
—Explique-toi donc.... Mais, mon Dieu!... tu pleures... tu pleures!
—Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu... oh! bien de joie.
—Oh! tant mieux!
—Mon enfant... l'épreuve a assez duré.
—Quelle épreuve?
—Je souffrais tant! vieux, infirme, réduit à passer mes jours seul... moi, qui depuis ta naissance n'avais pas manqué de t'embrasser le matin et le soir... j'avais reporté sur toi la tendresse que j'avais pour ta mère.... Quelle amertume d'être condamné à ne te voir que quelques heures par semaine et à ne pas te voir pendant des mois entiers.
—Bon père... je souffrais bien aussi....
—Ce n'est pas tout encore: le temps que tu as passé ici pendant que ton mari était en Italie m'avait rendu notre nouvelle séparation plus pénible encore; c'était te perdre une seconde fois.
—Mais, mon père....
—Je sais ce que tu vas me dire... aux premiers jours de ton mariage, Brévannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison.... Bien souvent depuis tu étais revenue sur cette proposition... je t'avais constamment refusée....
—Hélas! oui.
—C'est que, vois-tu, je doutais de Brévannes; je doutais de la durée de cet amour, d'abord si violent.... Je n'aurais pu être tranquille spectateur de tes chagrins; ma défiance même aurait troublé ton ménage. Je me suis donc imposé un rigoureux devoir... je me suis dit: J'attendrai.... Berthe ne m'a jamais menti.... Si, après quatre années de mariage, elle est aussi heureuse qu'elle le dit, je verrai là une garantie certaine pour l'avenir et une preuve de la bonté du cœur de Brévannes. Ce moment est arrivé. Ton mari est digne de toi; aujourd'hui je lui dirai: J'ai douté de vous, j'ai eu tort... je vous en demande pardon.... Maintenant j'ai foi et confiance en vous... j'accepte l'offre que vous m'avez faite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe.
—Tu dis, père?—s'écria Berthe.
—Je dis, mon enfant chérie, que je n'ai plus assez d'années à vivre pour les passer loin de toi.... Ma foi, je me laisse être heureux tout à mon aise; ton mari, toi et moi, nous ne nous quitterons plus... désormais.
Berthe se jeta en pleurant au cou du vieillard.
Il se méprit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la jeune femme dans ses bras.
—Allons, allons, folle... qu'adviendra-t-il donc des chagrins si la joie t'agite et t'éplore à ce point....
—Entre nous—ajouta Pierre Raimond en souriant—je fais le brave, le Brutus, et je suis aussi ému que toi... en pensant que je ne te quitterai plus.
Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides.
La position de Berthe était cruelle.
M. de Brévannes, non content d'avoir comblé la mesure de ses torts envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension qu'il faisait à son père. A ce moment même Pierre Raimond, abusé par les généreux mensonges de sa fille, s'apprêtait à aller vivre chez M. de Brévannes dans la plus complète intimité.
Berthe avait pu jusqu'alors dissimuler à son père ses chagrins croissants, attribuer sa tristesse à ses regrets de vivre éloignée de lui; mais les espérances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec la scène cruelle qui s'était passée la veille entre Berthe et M. de Brévannes, que la jeune femme resta frappée de stupeur, presque de crainte.
Au lieu d'accueillir la résolution de son père avec la joie la plus vive, par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses bras.
Pierre Raimond connaissait le cœur de sa fille; il attribua d'abord ses pleurs à la joie, à une surprise inespérée; mais ces larmes se changèrent en sanglots. Berthe reposa sa tête sur l'épaule du vieillard, et de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un mouvement convulsif.
Pierre Raimond comprit une partie de la vérité; ses anciens soupçons revinrent, il repoussa presque brusquement sa fille, et s'écria d'une voix sévère:
—Berthe... vous me trompiez.... Vous n'êtes pas heureuse!...
Berthe, rappelée à elle-même par ces paroles, frémit de son imprudence, et regretta malheureusement trop tard l'émotion qu'elle n'avait pu cacher.
Elle allait rassurer son père, lorsque la porte s'ouvrit:
—Mon mari!...—s'écria Berthe avec crainte. M. de Brévannes entrait chez le graveur.
L'apparition de M. de Brévannes fit régner un silence de quelques instants entre les trois acteurs de cette scène.
Berthe frémit en lisant sur les traits de son mari l'ironie et la dureté.
L'austère figure de Pierre Raimond, jusqu'alors douce et bonne, prit tout à coup un caractère d'énergie hautaine. Redressant sa grande taille, et mettant sa fille derrière lui comme pour la protéger, il marcha deux pas à la rencontre de M. de Brévannes:
—Que voulez-vous, monsieur?
—Je voulais savoir, monsieur, si madame ne m'en imposait pas, si elle venait passer la matinée chez vous, ainsi qu'elle me l'a dit; j'ai mes raisons pour en douter.
—Ah! Charles!—dit tristement madame de Brévannes.
—Je vous défends de soupçonner ma fille de mensonge, monsieur.
—Mon père...—s'écria Berthe.
—Je n'ai, monsieur Raimond, de compte à rendre à personne.... Si je soupçonne ma femme de mensonge, c'est que....
—Si elle a menti... ce n'est pas à vous, c'est à moi—s'écria Pierre Raimond en interrompant son gendre.
—Comment cela, monsieur?—dit celui-ci en regardant Berthe avec étonnement.
—Charles, je vous en conjure.... Et vous, mon père....
—Elle m'a menti—reprit le vieillard d'une voix forte;—tout à l'heure encore, elle se disait heureuse....
—Ah! j'y suis—reprit froidement M. de Brévannes—madame est venue parler ici de son bonheur avec des gémissements hypocrites.... C'est fort adroit....
—Monsieur de Brévannes—s'écria Pierre Raimond—il y a quatre ans, ma fille se mourait dans cette chambre.... Je vous disais: J'aime mieux perdre maintenant cette enfant... que la perdre un jour par suite des tortures que vous lui causerez.... J'avais raison, vous la tuerez!
—Mon père—dit Berthe—je ne dois pas vous laisser dans une fâcheuse erreur.... Il m'en coûte, mais je dirai la vérité; je ne justifierai pas par mon silence les reproches peu mérités, je vous l'assure, que vous adressez à mon mari.... J'ai pu vous cacher quelques contrariétés domestiques auxquelles les meilleurs ménages n'échappent pas. Vous étiez si content de me savoir complètement, absolument heureuse, que je voulais vous laisser cette illusion; elle ne nuisait à personne, et j'espérais vous rapprocher de celui que vous jugez trop sévèrement.
—Ma fille, je connais votre faiblesse; c'est à moi d'être sévère....
—D'être sévère!—s'écria M. de Brévannes avec un éclat de rire sardonique...—d'être sévère.... Ah cà! est-ce que je suis ici à l'école, monsieur Raimond? A qui croyez-vous parler, s'il vous plaît?
—Au bourreau de ma fille....
—Ceci tombe dans l'exagération, monsieur Raimond... vos souvenirs révolutionnaires vous égarent....
—Berthe... emmène cet homme...—dit froidement le graveur.
—Charles, je vous en prie, venez... venez. Mon père, à jeudi... pardonnez-moi de vous quitter sitôt... peut-être reviendrai-je demain,—dit Berthe en voulant à tout prix rompre cette fâcheuse conversation.
—Puisque vous êtes en train de donner des leçons, monsieur—dit M. de Brévannes—dites donc à votre fille qu'il est toujours maladroit de témoigner à son mari de méprisantes froideurs lorsqu'il aurait peut-être le droit d'être jaloux....
—Berthe, que veut-il dire?
—Ah! Charles... est-ce à vous de rappeler cette scène....
—Je ne suis pas dupe, madame, de votre feinte délicatesse... de vos beaux scrupules.... Il y a là-dessous... quelque intrigue... je la pénétrerai....
—De grâce, Charles, ne parlons pas de cela ici.... Adieu, mon père.
Après un moment de silence, Pierre Raimond dit à sa fille:
—Berthe... méritez-vous ce reproche?
—Non, mon père...—répondit Berthe avec dignité.
—Je vous crois, mon enfant.... Maintenant, monsieur, écoutez-moi. Pendant quatre ans j'ai été votre dupe, j'ai cru ma fille heureuse; aujourd'hui je sais la vérité... Berthe n'a pas au monde d'autre appui que moi... je suis infirme, pauvre, vieux... il n'importe, prenez garde....
—Des menaces, monsieur....
—Oui, notre position sera nette.... Dès aujourd'hui... je renonce aux secours que j'avais acceptés à la seule instance de ma fille....
—Il vous est plus commode d'être ingrat....
—Ingrat... parce que j'ai bien voulu ménager votre orgueil....
—Mon père....
—Ainsi, monsieur—dit Pierre Raimond—c'est de vous à moi, d'homme à homme, que vous me rendrez compte du bonheur de ma fille.... Je vous donne quinze jours pour abjurer vos torts....
—Quinze jours? Pas davantage?...
—Et si au bout de quinze jours vous n'êtes pas pour Berthe ce que vous devez être....
—Eh bien! monsieur, que ferez-vous?
—Vous le verrez.
—Venez, madame—dit M. de Brévannes en prenant Berthe par le bras.
—Mon père, adieu.... Je reviendrai; de grâce, calmez-vous.
—Vous reviendrez si je vous le permets—dit M. de Brévannes avec ironie.
—Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur toi—dit Pierre Raimond.
Berthe suivit son mari en pleurant.
Le vieillard resta seul.
On donnait ce soir-là à la Comédie-Française la première représentation du Séducteur, comédie en cinq actes et en vers.
Cette œuvre était le début littéraire de M. le vicomte de Gercourt. Très jeune encore et fort à la mode, d'une figure extrêmement agréable, il passait à bon droit dans le monde pour un homme d'esprit, gracieux, de manières charmantes, et du caractère le plus honorable.
La première représentation de sa comédie avait nécessairement attiré la meilleure compagnie de Paris, à laquelle il appartenait.
Grâce à son naturel aimable et bienveillant, et surtout à quelques revers de fortune qui avaient suffisamment contenté l'envie, pendant longtemps M. de Gercourt n'avait pas eu d'ennemis. Malheureusement son ambition littéraire (ambition louable, noble, grande, s'il en est pour un homme de cette sorte) lui créa d'innombrables et d'hostiles jalousies. Quelques rares amis lui restèrent fidèles, mais une chute humiliante et ridicule aurait seule pu lui rendre la bienveillance générale.
La majorité des gens de lettres voyait avec jalousie les débuts de cet intrus, de ce profane.
Nous n'avons jamais compris cette aigreur des gens du monde et des écrivains contre un homme dont le seul tort est de vouloir élever ses loisirs à la dignité des lettres.
Nous conduirons le lecteur dans quelques loges différentes, où il rencontrera plusieurs personnages de cette histoire que la curiosité générale avait attirés à cette solennité dramatique.
Berthe de Brévannes occupait une des places de cette loge; son mari était derrière elle; les deux autres places étaient vacantes.
Berthe, coiffée en cheveux, portait une robe de crêpe noir; sa belle chevelure blonde, son teint pur et transparent, son cou et ses épaules d'ivoire brillaient d'un doux éclat; ses traits étaient empreints de mélancolie, car, trois jours auparavant, son mari avait eu avec Pierre Raimond le pénible entretien que nous avons raconté; elle aurait désiré rester chez elle; mais, craignant d'irriter M. de Brévannes, elle avait consenti à l'accompagner.
Ce dernier, par un de ces contrastes fort naturels à l'homme, était profondément blessé de la froideur de sa femme, et il s'obstinait à en triompher, moins par repentir du passé, que pour obéir à l'opiniâtreté naturelle de son caractère. Mais en vain il tâchait de lui faire oublier les torts dont il devait rougir; elle avait été trop cruellement ulcérée pour se guérir si vite.
M. de Brévannes avait loué une loge pour cette curieuse représentation, dans le but d'être agréable à sa femme.
La toile n'était pas encore levée, peu à peu la salle se garnissait. Berthe allait fort rarement dans le monde; malgré sa tristesse, elle regardait avec une curiosité d'enfant les personnes qui arrivaient dans les loges, puis retombait dans de pénibles préoccupations.
M. de Brévannes, impatienté du silence de sa femme, lui dit en contraignant sa mauvaise humeur:
—Berthe, qu'as-tu donc?
—Je n'ai rien, Charles....
—Vous n'avez rien, vous n'avez rien, et vous êtes triste à périr. En admettant que j'aie eu des torts... vous me les faites cruellement sentir....
—Je voudrais pouvoir les oublier... peut-être un jour....
—La perspective est agréable.
—Ce n'est pas ma faute, mais ne parlons plus de cela. Vous savez que les motifs de tristesse ne me manquent pas.
—Est-ce pour votre père que vous dites cela?... Avouez au moins qu'il a été bien violent envers moi....
—Il m'aime tant... qu'il s'est encore exagéré vos torts.... Il n'a que moi au monde.... Aussi, Charles, je ne puis croire que vous me refusiez désormais la permission d'aller le voir comme de coutume.
—Ma petite Berthe, vous êtes trop jolie pour que je ne mette pas des conditions à cette promesse.
—Mon ami, soyez généreux tout à fait.
—Ce que vous dites là est flatteur, dit brusquement M. de Brévannes; puis il reprit doucement: Allons, voyons, vous faites de moi tout ce que vous voulez; j'y consens.
—Vrai... vrai... je pourrai retourner chez mon père, dit Berthe en se retournant vers lui les yeux brillants, la physionomie presque radieuse.
M. de Brévannes, placé dans le fond de la loge, se mit en riant la main sur les yeux et dit:
—Je ne veux pas te voir pour pouvoir tenir ma promesse.
—Oh! merci! merci, Charles! me voilà heureuse pour toute la soirée.
—C'est-à-dire jolie... et tant mieux, car mon amour-propre de mari n'aura pas à craindre pour toi le voisinage de madame Girard.
—Je n'ai pas la prétention de lutter avec elle. Mais comme elle arrive tard... Êtes-vous sur qu'elle aura reçu le coupon que vous lui avez envoyé il y a deux jours?
—Sans doute, on l'a remis à Girard lui-même; mais en sa qualité de merveilleuse... surnuméraire, madame Girard ne peut arriver qu'après tout le monde... pour produire son effet.
—Charles, vous êtes méchant.
—Parce que madame Girard est ridicule, parce qu'elle gâte une jolie figure par les plus sottes prétentions du monde.... Elle n'a qu'une pensée, celle d'imiter, ou plutôt de parodier en tout la mise de madame de Luceval, parce que celle-ci est la femme la plus à la mode de Paris.
—En effet, vous m'avez déjà parlé de ce travers de madame Girard. Je voudrais bien voir madame de Luceval... la marquise de Luceval, je crois? on la dit charmante.
—Charmante, très originale, risquant des toilettes qui ne vont qu'à elle, et que cette petite sotte de madame Girard copie avec acharnement, sous le prétexte qu'elle lui ressemble.
—Est-ce qu'en effet?...
—Oui—reprit M. de Brévannes—comme une oie ressemble à un cygne....
A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et madame Girard entra suivie de M. Girard, manufacturier enrichi, portant l'éventail, le flacon de sa femme; de plus, il avait, en manière de plastron, entre son habit et sa redingote, une petite chancelière en maroquin doublée d'hermine, madame Girard ayant toujours très froid aux pieds, disait-elle, ce qui n'était pas vrai; mais elle avait vu un des valets géants et poudrés de la marquise de Luceval la suivre en portant une pareille chancelière, et, à défaut d'un valet de pied géant et poudré, le pauvre M. Girard se chargeait de la fourrure.
Madame Girard était une petite femme brune, rougeaude, assez bien faite, qui eût été jolie sans d'insupportables affectations. La pauvre Berthe ne put cacher sa surprise en voyant la singulière coiffure de madame Girard.
Voici en quoi consistait cette chose, bien faite pour exciter l'étonnement.
Qu'on se figure une espèce de casquette polonaise en velours noir et à petite visière, ornée d'un bouquet de plumes blanches attachées sur le côté par un gros chou de satin ponceau, le tout crânement posé un peu de travers sur la tête de madame Girard, dont les cheveux bruns étaient crêpés en grosses touffes.
Avec cette chose madame Girard portait une robe montante de velours nacarat à corsage juste comme un habit de cheval et ornée de brandebourgs de soie assortis à la couleur.
Cet habillement n'avait rigoureusement rien de ridicule; mais complété par la casquette à plumes, il devenait si extraordinairement étrange, qu'il fit, pour ainsi dire, événement dans la salle... et toutes les lorgnettes commencèrent à se diriger sur madame Girard, qui ne se possédait pas d'aise, tandis que Berthe rougissait de confusion.
M. de Brévannes se mordit les lèvres de dépit en se voyant, lui et sa femme, pour ainsi dire affichés par l'inconcevable casquette de madame Girard; il ne put s'empêcher de dire tout bas au Girard:
—Quelle diable de coiffure a donc choisie votre femme, elle qui se met toujours si bien?
Le pauvre mari donna un coup de coude à M. de Brévannes d'un air effaré, en lui disant tout bas:
—Chut!...
Pendant ce temps-là, madame Girard, se penchant hors de sa loge, regardait de tous côtés avec une expression d'impatience.
—Alphonsine—lui dit tendrement M. Girard—est-ce que tu cherches quelqu'un?
—Sans doute—reprit Alphonsine d'un petit air agaçant, malicieux et triomphant—je cherche la marquise de Luceval, elle va être joliment furieuse..
—Pourquoi donc cela, madame?...—demanda Berthe, qui ne savait quelle contenance garder.
—Il s'agit d'un excellent tour—reprit madame Girard—que j'ai joué à la marquise; vous savez combien elle tient à avoir la primeur des modes, et à ce qu'on ne porte rien qu'après elle. Je vais, il y a deux jours, chez Barenne, notre marchande de modes à la marquise et à moi, et je lui demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien commandé pour ce soit, tout Paris devant être aux Français. Après des difficultés sans nombre je lui arrache le grand secret. La marquise de Luceval s'était commandé une coiffure ravissante, originale, mais qui ne pouvait aller qu'à elle...—Aller qu'à elle!—dit madame Girard en piaffant fièrement sous sa casquette.—Enfin, à force de promesses et de câlineries, j'obtiens de cette chère Barenne de me montrer cette délicieuse coiffure et de m'en faire une pareille à celle de la marquise, et... la voici.... Cela s'appelle un sobieska. Vous jugez du dépit de madame de Luceval, qui, croyant avoir l'étrenne de cette coiffure, me la verra portez ainsi qu'elle.
—Vous me permettrez, madame, d'être d'un avis contraire—dit Berthe en souriant à demi.—Je crois qu'elle sera très contente de ne pas être la seule coiffée ainsi.
—Je vous assure, ma chère, qu'elle sera furieuse—riposta madame Girard.
—Je pense comme toi, bonne amie—dit M. Girard.
—Monsieur Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer—dit Alphonsine avec dignité.—Vous avez l'air d'un portier.
—Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peut-être à vous reprocher d'avoir fait perdre à votre marchande de modes la pratique de madame la marquise de Luceval. Car, permettez-moi de vous le dire, bonne amie, il y a abus de confiance; n'est-ce pas, Brévannes, il y a abus de confiance?...
—Timoléon—dit madame Girard à son mari sans lui répondre autrement—il n'y a plus que trois loges vides aux premières. Allez demander si l'une d'elles n'est pas louée à la marquise de Luceval....
Timoléon se leva comme s'il avait été mû par un ressort et partit précipitamment.
—Connaissez-vous M. de Gercourt, l'auteur de la pièce? On dit qu'il est charmant—dit madame Girard.
—Je l'ai souvent rencontré; il est fort aimable.
—Mais pourquoi se mêle-t-il d'écrire?
—Quand ce ne serait, madame—répondit M. de Brévannes—que pour avoir le plaisir de vous voir assister à la première représentation de son ouvrage avec un si délicieux sobi... sobé...
—Sobieska...—dit vivement madame Girard.
—A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et M. Girard reparut.
—Eh bien?—lui demanda sa femme.
—Alphonsine, vous ne vous êtes pas trompée... il y a une de ces loges louée à madame la marquise de Luceval.
—Bravo! dit Alphonsine.
—Ce n'est pas tout: vous qui êtes curieuse de nouvelles, je vais vous en donner une fameuse.
—Comment?
—Pendant que je questionnais l'ouvreuse, il est arrivé un chasseur galonné sur toutes les coutures, demandant où était la loge louée à madame la princesse de Hansfeld.... C'était justement la loge voisine de celle de madame de Luceval... là, juste en face de nous.
—Quel bonheur! je ne l'ai jamais rencontrée, la princesse; on la dit si belle!...—dit madame Girard.
—Ma foi, je suis tout aussi ravi que vous, madame—reprit M. de Brévannes—de voir enfin cette mystérieuse beauté. L'autre jour, au bal de l'Opéra, on ne parlait que d'elle, des étrangetés de son invisible mari.
—Il ne sera du moins pas invisible ce soir—dit M. Girard.
—Pourquoi cela?—demanda sa femme.
—Par une raison toute simple, bonne amie, c'est que le chasseur est venu demander si l'on ne pourrait pas avoir un fauteuil pour S.E., qui est, dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la première fois depuis une longue maladie.
—Quelle idée! venir au spectacle!—dit madame Girard.
—Fantaisie de malade, sans doute—reprit Brévannes.
—L'ouvreuse a répondu au chasseur qu'il fallait demander cela au contrôleur—reprit M. Girard.—Là-dessus le chasseur est descendu, et je suis bien vite revenu vous apporter, bonne amie, mon petit butin de nouvelles.
—Enfin, c'est heureux—dit Brévannes—nous allons donc voir ce couple singulier, étrange, fantastique.
—Quelle est donc cette princesse, mon ami?—demanda Berthe à M. de Brévannes.
—Une très belle et admirable personne, dit-on, à la mode cet hiver, et auprès de qui tous nos élégants ont perdu leurs galanteries.... Quant au prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et la plus contradictoires; mais....
—Ah! mon Dieu!—s'écria madame Girard en interrompant M. de Brévannes—voilà la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son sobieska!
Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, où il apprendra peut-être pourquoi elle n'a pas son sobieska.
Madame la marquise de Luceval n'avait pas en effet de sobieska.
Elle était mise avec autant de goût que de simplicité. La seule innovation qu'elle se fût permise consistait dans un très haut peigne d'écaille à l'espagnole qui rattachait à ses beaux cheveux bruns un demi-voile de blonde noire (la marquise était en deuil).
Cette coiffure, que portent toutes les femmes andalouses, était charmant et donnait un nouvel attrait à la piquante physionomie de madame de Luceval. Elle était accompagnée de son frère et de sa belle-sœur, M. et madame de Beaulieu.
—Alfred... regardez, j'ai gagné mon pari—s'écria gaiement la marquise en s'adressant à son frère.—Madame Girard porte mon sobieska... Ma chère Alix, votre lorgnette, je vous en supplie!—ajouta-t-elle en s'adressant à sa belle-sœur.
—Quel pari avez-vous donc fait avec Alfred?—demanda madame de Beaulieu,—et qu'est-ce que madame Girard?
—Alix, je vous en prie, ne riez pas trop, et regardez juste en face de nous aux premières... une femme en robe montante, de couleur nacarat....
Naturellement madame de Beaulieu était très rieuse; la figure contractée, courroucée de madame Girard, qui fronçait les sourcils sous sa casquette à plumes, lui donnait une physionomie si burlesque, que la belle-sœur de madame de Luceval eut grand'peine à se contenir.
—Cette Girard doit sans doute, en sortant d'ici, représenter la Pologne dans un bal patriotique, fantastique et allégorique...—dit madame de Beaulieu.
—Mais, ma chère Émilie,—reprit madame de Beaulieu en contraignant son envie de rire,—quel rapport a donc votre pari avec cet adorable toquet?
—Rien de plus simple,—dit madame de Luceval;—je ne pouvais avoir une coiffure sans me voir à l'instant imitée, ou plutôt parodiée par cette madame Girard. Cela m'impatientait tellement que j'ai parié avec Alfred que j'imaginerais la coiffure la plus ridicule du monde, que mademoiselle Barenne la montrerait en secret à madame Girard, comme m'étant destinée, et que madame Girard la supplierait de lui en faire une toute semblable.... J'ai inventé le sobieska. Mademoiselle Barenne s'est mise à l'œuvre. Vous voyez madame Girard ornée du sobieska; j'ai gagné mon pari, et mon cher frère me doit une garniture de fleurs naturelles.
—Le tour est parfait; et comme la pièce ne commence pas encore,—dit M. de Beaulieu,—je vais aller répandre cette malice pour doubler l'effet du sobieska de madame Girard.
—Mais savez-vous,—reprit madame de Luceval,—qu'il y a une charmante personne dans la loge de cette ridicule Girard? Alfred, tâchez donc de savoir qui elle est.
—En effet,—dit madame de Beaulieu en regardant attentivement Berthe,—elle est on ne peut plus jolie... et mise si simplement.... Voilà qui contraste avec le sobieska;... je ne puis concevoir qu'on n'aime pas la simplicité, et par conséquent le bon goût. C'est si commode, et il faut toujours se donner tant de peine pour se rendre ridicule....
—Est-ce que vous dites cela à propos de M. de Gercourt et de sa comédie, ma chère Alix?
—Méchante!... un de vos amis, un de vos anciens adorateurs.
—Il lui était si facile de ne pas faire cette comédie.
—Mais attendez au moins... pour la juger....
—Pas du tout, je serais influencée. Maintenant mon jugement est bien plus indépendant....
—Folle que vous êtes!... et vous avez encouragé M. de Gercourt dans cette tentative....
—Il est si bon d'avoir à consoler ses amis dans leur infortune!
—Vous êtes un peu comme ces gens qui, au risque de vous noyer, vous jettent à l'eau pour avoir le plaisir de vous sauver....
—Votre comparaison n'est pas juste, ma chère Alix; car je ne pourrais pas sauver la comédie de ce pauvre M. de Gercourt.
—Émilie, Émilie, prenez garde,—dit en souriant madame de Beaulieu.—M. de Gercourt vous a longtemps admirée.... Vous feriez croire qu'il y a chez vous du dépit et....
—Mais, sans doute, je lui en veux de ce qu'il a renoncé trop tôt à l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient; voyez comme je suis franche.
—Oh! l'infernale coquette! elle ne pardonne pas même qu'on renonce à elle.... Il faut que sa victime reste là pour souffrir.
—Hélas! M. de Gercourt va bien se venger ce soir.... Je n'ai demandé ma voiture qu'à onze heures.
Ce charitable entretien fut troublé par M. de Beaulieu et par M. de Fierval.
—Ma chère Émilie,—dit M. de Beaulieu à sa sœur,—je vous amène un renseignement vivant sur la charmante femme qui est à côté du sobieska.
—Vous connaissez cette jolie personne, monsieur de Fierval?—demanda madame de Luceval.
—Je ne la connais pas, madame, mais je connais son mari.... C'est M. de Brévannes.
—Brévannes? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires?
—A peu près.... Le père était environ comme fournisseur... agioteur.
—Et cette jeune femme?
—Une pauvre fille sans fortune. Elle donnait des leçons de piano pour vivre....
—Il est impossible d'avoir l'air plus distingué,—reprit madame de Luceval.
—Elle est mise à ravir.... C'est donc un mariage d'amour?...
—Certainement... mais Brévannes est très infidèle, dit-on.
—Comment! ce gros homme à lunettes?
—Non, ma chère; ceci doit être au moins le Sobieski de la Sobieska,—dit M. de Beaulieu à sa sœur.
—M. de Brévannes—reprit Fierval—est cet homme très brun à figure expressive; la casquette de madame Girard vous le cache... tenez....
—Dieu! quelle mauvaise physionomie!... Il a l'air méchant.
—Mais non, je vous assure; Brévannes est ce qu'on appelle un très bon garçon; seulement il a un caractère de fer... et ce qu'il veut, il le veut....
Au bruit de quelques chaises que l'on dérangea dans la loge voisine, madame de Luceval avança un peu la tête et reconnut madame de Lormoy, tante de M. de Morville.
—Ah! madame, quel heureux voisinage?—dit madame de Luceval—êtes-vous seule dans votre loge? j'irai vous faire une visite....
—J'attends madame de Hansfeld, et par extraordinaire son mari l'accompagne—dit madame de Lormoy.
—Vraiment?... quel malheur! d'ici je ne pourrai pas voir ce mystérieux personnage.... Tâchez qu'il reste jusqu'à la sortie....
—S'il vous avait aperçue, ma chère Émilie, je n'aurais pas à le lui demander... mais malheureusement....
Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la tête, et dit à madame de Luceval:
—Le voici.
C'était en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient dans la loge.
—Que de monde!... que de monde!...
—A la place de Gercourt, moi, j'aurais à cette heure une furieuse émotion; et vous?
—Moi aussi....
—Mais quelle fantaisie lui a pris?
—Il ne peut rien faire comme tout le monde.
—Ah! bah! Est-ce que sa comédie est vraiment très extraordinaire?
—Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de comédies; il n'avait qu'à faire comme eux et se tenir tranquille.
—Je croyais que vous aviez vu une répétition générale.
—Oui.
—Eh bien!
—Je suis arrivé au troisième acte, et, ma foi, je me suis trouvé à côté de mademoiselle ***, que je n'avais jamais vue hors la scène; j'ai causé tout le temps avec elle, et je n'ai rien écouté du tout de la pièce de Gercourt. Elle est très gentille, cette demoiselle ***.
—Alors vous ne savez rien de la pièce?
—Saint-Clair, qui a vu deux répétitions, dit que c'est très faible. Moi, je voudrais que sa pièce réussît, bien certainement; mais quant à applaudir comme un claqueur.... Vous entendez bien....
—Dieu nous en préserve!
—Il n'y a rien de plus mauvais goût que d'applaudir.
—Tout le club sera ici.
—Ils viendront gris.... Ce sera drôle.
—Ah! voilà l'ambassadeur turc....
—Allons, bon! voilà la petite marquise de Luceval qui se démanche le cou pour voir l'ambassadeur ou pour en être vue....
—Pardieu! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc....
—Je déteste cette femme-là... elle est si moqueuse....
—Et si mauvaise langue!
—Est-ce que vous la trouvez réellement très jolie?
—Hen... hen! elle a du piquant, de la physionomie, voilà tout.
—Quelle différence avec madame de Longpré, qui entre dans cette loge!... Voilà une femme réellement ravissante.
—Elle est avec cette petite bête de madame de Dinville.
—Il faut toujours que cette sotte créature s'accroche à une femme à la mode....
—Tiens, à propos de madame de Longpré... où est donc Maubray?
—Le voilà qui entre dans leur loge.... Est-ce que monsieur de Longpré peut se passer de lui?...
—Malheureux Longpré!...
—Ah! voilà mademoiselle Dumoulin avec son baron.... Qu'elle est jolie!... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la vaillent.
—C'est vrai.
—Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode.... Il n'y a pas de soins à avoir, on n'est pas forcé à des égards.
—Sans doute; mais on est si bête.... On préfère à tout la vanité.
—Décidément, la princesse de Hansfeld est en beauté... Cette robe de velours grenat lui sied à ravir.... Quelles admirables épaules!... Je ne l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui.... Avec qui est-elle donc là?
—Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.
—Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge....
—Non.
—Si... je vous assure.
—Ces loges sont si obscures!
—C'est peut-être le prince....
—Est-ce qu'on le lâche maintenant?
—Il paraît.... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le cache.
—A propos de Morville, comment n'est-il pas ici... lui, l'ami intime de Gercourt?
—Il viendra tout à l'heure, je l'ai rencontré; sa mère va mieux.
—Et lui, comment va-t-il?
—Comment, lui?
—Il ne guérit pas de son Anglaise?
—Non.... Voilà une fidélité incurable.
—Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de contradiction, mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon....
—A-t-elle dû être vexée! elle est si coquette... elle aime tant à tourmenter les autres femmes....
—Oh! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la mène durement!
—Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant à moitié fou.
—Est-ce que leur liaison dure toujours?
—On le dit, car il s'abrutit de plus en plus.
—Silence... le voilà... Bonjour, Saint-Renant....
—Bonjour, très chers.... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise, en sobieska?
—Non. Qu'est-ce que c'est que ça?
—Tenez, là... aux premières, à côté d'une très jolie femme blonde.
—Ça?... mais c'est un homme!
—C'est un écuyer du Cirque.
—C'est une dame colonelle des hussardes chamborannes.
—Dites plutôt de lancières polonaises.
—Moi, je demande le nom de la petite femme blonde... elle est ravissante.
—C'est madame de Brévannes.
—La femme de ce grand brun qui s'avance!...
—Oui....
—Ah! voilà Morville.
—Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici; mais ça n'avance guère, il est retranché dans sa loge, avec votre tante et la princesse de Hansfeld; on ne peut l'apercevoir.
—Madame de Hansfeld est ici?
—Oui, là... tenez, Morville.
—En effet....
—Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de près la figure du prince; d'ici on ne voit rien.... Voyons, faites cela pour nous, Morville.
—Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante: j'ai fumé un cigare.... Il y a de quoi la faire évanouir. Je vais tâcher au contraire de n'être pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah çà! j'espère que nous allons soutenir Gercourt, je suis ému pour lui.
—Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville?
—Mais sans doute. La pièce le mérite, d'abord.... Et puis il faut encourager Gercourt. S'il réussit, on ne nous appellera plus des gens oisifs, inutiles; et il réussira, il a tant d'esprit!
—Oui; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa chute.
—Pas plus que vous ne serez responsables de son succès.
—Mais voici les trois coups....
—Le moment solennel....
—Malheureux Gercourt....
—Silence, messieurs, écoutons....
—Soyez tranquille, Morville.
—Nous sommes tout oreilles.
—Tiens! ça se passe sous Louis XV!...
—Moi, d'abord, je déteste les pièces du temps de la Régence....
—Quel affreux habit a ce père noble!
—Mais, par exemple, mademoiselle *** est mise à merveille.
—Elle a trop de rouge....
—On en mettait alors beaucoup.
—Certainement, et très près des yeux....
—Comme la poudre lui va bien!
—Est-ce que vous savez son aventure avec Octave?... Elle est très piquante.... Figurez-vous....
—Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, écoutez donc un peu la pièce.
—C'est très joli! très joli!
—Les décors sont charmants.
—Le fait est que pour une première pièce....
—Pour quelqu'un qui n'en fait pas son état....
—Oh! un monologue?... Moi, je n'écoute jamais les monologues... c'est assommant.
—Ni moi non plus....
—Eh bien! pour en revenir à Octave, imaginez-vous qu'il voit plusieurs fois mademoiselle *** dans son dernier rôle... vous savez la pièce de Scribe.... Il en devient très amoureux... quand je dis amoureux....
—Parbleu....
—Il connaissait... dans la maison de....
—Mon cher Auguste, de grâce, écoutez donc un peu.... Gercourt est de nos amis.
—Nous parlons justement d'une actrice de sa pièce....
—Et puis les monologues... sont toujours du remplissage....
—Bravo! bravo!
—Diable! ceci est un peu risqué. Ça ne se dit pas en bonne compagnie....
—Oui, mais sous la Régence....
—Ah! voilà madame d'Hauterive et sa sœur dans la loge du ministre.... Quand on peut aller quelque part gratis on est bien sûr de les y voir.
—Si ce n'est pas honteux! avec deux cent mille livres de rente.
—Il y a des gens si avares!
—Voyons, écoutons; je vous raconterai une autre fois l'histoire d'Octave, ça désolerait ce pauvre Morville.
—Oui, écoutons....
—Ah!... ah!... ah!... Charmant ce mot-là...
—Il est dommage que mademoiselle *** ait le cou si long....
—Et l'amoureux, comme il parle du nez....