—Ah! voilà les deux loges du club qui se garnissent....
—Ils ont trop dîné...
—Ils vont se faire mettre à la porte....
—Regardez donc d'Orville, il est écarlate....
—Bon! voilà qu'il parle aux acteurs....
—Je le reconnais bien là... il est si spirituel!... Je parie qu'il va leur dire de drôles de choses....
—On le fait se tenir tranquille....
—C'est dommage.... Une fois nous avons été ensemble à la Gaîté: il y avait un mouton dans la pièce; nous étions dans une avant-scène de baignoires; d'Orville a tiré le mouton par les pattes de derrière....
—Ah! ah! cela devait être bien drôle.
—Je vous en réponds.... Mais voyons, écoutons, écoutons.... Hum.... Dites donc, ça me paraît très embrouillé... cette intrigue.
—Le fait est que je n'y comprends rien....
—De qui est-il père, celui-là?...
—L'habit ponceau?
—Non, l'autre à gauche du théâtre, le maigre, celui du monologue.
—Je ne sais pas.
—Est-ce que vous trouvez ça très amusant?
—C'est glacial.
—Quelle diable d'idée a eue Gercourt de faire une comédie?
—Pourtant ce mot-là est joli.
—Oui, mais qu'est-ce que cela, des mots?
—C'est égal, voyez comme on applaudit. Allons, ça réussit... mais c'est faible....
—Le premier acte est enlevé; au second maintenant.
—Eh bien! messieurs, que vous avais-je dit?
—Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si bien.
—Pourquoi donc?
—Le reste de la pièce ne pourra certainement pas se soutenir à cette hauteur.
—Nous verrons bien; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du succès.
—Oh! vous, Morville, vous êtes toujours optimiste. Le fait est que l'exposition est très embrouillée.
—Vous n'écoutez pas.
—Oh! parbleu! s'il faut faire des efforts d'attention pour comprendre, c'est un vrai travail alors.
—Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer à chercher des explications....
—Si c'est embrouillé... ça regarde l'auteur.... Je ne peux pas, pour son plaisir, m'empêcher de parler à mon voisin....
—C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans être écouté...
—Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt!
Cette loge était, nous l'avons dit, occupée par M. de Brévannes et par sa femme.
Dans la princesse de Hansfeld, il venait de reconnaître Paula Monti....
Heureusement l'attention de Berthe était occupée, car la profonde altération des traits de son mari ne lui aurait pas échappé. Malgré la trempe énergique de son caractère, M. de Brévannes se sentit défaillir. Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la loge pour se soutenir; il sentit se réveiller avec une nouvelle violence la folle passion que lui avait inspirée Paula.
Il revoyait cette femme plus belle que jamais, admirée par tous les hommes, enviée par toutes les femmes, dans la position sociale la plus éminente; et cette femme pouvait lui demander un terrible compte du sang qu'il avait répandu, du moyen infâme qu'il avait employé pour donner une apparence à ses lâches calomnies.
Dans la crainte des poursuites qui devaient lui être intentées après son duel avec Raphaël (duel où celui-ci succomba), M. de Brévannes avait précipitamment quitté Florence. Depuis lors, il avait cherché à s'étourdir, par des amours coupables, sur son indigne conduite et sur sa passion indomptable, qui, malgré lui, couvait toujours au fond de son cœur.
Son aigreur, sa brusquerie, sa dureté envers Berthe, n'avaient pas d'autre cause que le ressentiment de ce passé qu'il ne pouvait chasser de sa mémoire.
Que devint-il lorsqu'il se retrouva face à face avec madame de Hansfeld et qu'il se vit reconnu par elle! car les regards de la princesse, d'abord attirés par le sobieska de madame Girard, s'arrêtèrent ensuite sur M. de Brévannes au moment même où, reconnaissant en elle Paula Monti, il la contemplait avec stupeur....
Il la vit tressaillir, porter vivement la main à ses yeux, puis redevenir bientôt impassible.
Berthe avait été très intéressée; allant peu au spectacle, elle y apportait des émotions jeunes et fraîches. Tout entière à l'action de la comédie, fort indifférente à ce qui se passait dans la salle, le commencement du second acte du Séducteur l'absorba complètement.
Le second acte eut un succès peut-être encore plus complet que le premier. Les amis de M. de Gercourt commencèrent à s'impatienter de cet heureux hasard, et l'un des plus dévoués dit:
—Maintenant je suis tranquille; si cela tombe, malgré le talent qu'il y a dans ces deux actes, ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette chute.... Je le dis à présent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de cette pièce; ça n'est pas son esprit.
Pendant cet entr'acte, nous conduirons le lecteur dans la loge de madame de Hansfeld.
Madame de Lormoy qui l'accompagnait, femme de cinquante ans environ, était une grande dame dans toute l'acception du mot.
Maintenant quelques mots du prince de Hansfeld, que le lecteur a déjà entrevu dans la galerie de l'hôtel Lambert.
M. de Hansfeld, si enfoncé dans sa loge que de la salle on ne pouvait l'apercevoir, était de taille moyenne, frêle, mince, et âgé de vingt-deux ou de vingt-trois ans; ses traits étaient d'une extrême délicatesse, ses cheveux blonds; une moustache et une barbe peu fournies, mais fines et soyeuses et d'une nuance cendrée, s'harmoniaient avec la pâleur transparente de son visage. Ses yeux très grands, très doux, étaient d'un bleu si lumineux que, malgré la demi-obscurité de la loge, on distinguait la transparence du regard d'Arnold; la lumière semblait ne pas s'y réfléchir, mais le traverser, et lui donnait la limpidité bleuâtre d'un saphir.
Son sourire était plein de mansuétude, de finesse et de grâce. Il manquait à ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la santé; de même que les fleurs qui végètent à l'ombre et loin des rayons salutaires du soleil perdent la vivacité de leur coloris et se nuancent de teintes pâles d'une délicatesse extrême, de même les traits d'Arnold avaient quelque chose d'étiolé et de languissant.
Depuis quelques moments il était profondément préoccupé.
Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer à la princesse la ridicule coiffure de madame Girard, portant machinalement les yeux de ce côté, M. de Hansfeld était resté en contemplation devant Berthe.
Madame de Brévannes n'était pas d'une beauté étourdissante; mais son doux et joli visage avait une si touchante expression de mélancolie, qu'Arnold se sentit ému.... A ce moment même de l'entr'acte, Berthe, par un retour involontaire sur sa position et sur celle de son père, trop fier pour accepter désormais le moindre secours de M. de Brévannes, et trop pauvre pour s'en passer; Berthe, disons-nous, n'étant plus distraite par l'intérêt du spectacle, se laissait aller à la tristesse de ses pensées; la taille un peu courbée, la tête inclinée sur sa poitrine, effeuillant machinalement un bouquet de camélias rosés qu'elle tenait à la main, elle semblait plier sous le poids de quelque chagrin.
M. de Hansfeld se sentait attiré vers cette jeune femme par la mystérieuse et puissante sympathie de la souffrance.... Il lui était presque reconnaissant d'être, ainsi que lui, étrangère au bruit, au mouvement joyeux de cette salle brillante.... Voulant juger si la perfection des traits de Berthe répondait à leur gracieux ensemble, il prit sa lorgnette.
A cet instant, madame de Lormoy se tourna vers lui.
—Eh bien! prince, comment vous trouvez-vous?
—Mille grâces, madame!—répondit le prince en français et sans aucun accent, mais d'une voix faible et douce,—je me trouve très bien.
—La lumière vous fatigue peut-être, mon ami?—demanda la princesse à son mari.
—Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si mondain!—ajouta-t-il en souriant.
—A la bonne heure, prince,—reprit madame de Lormoy.—Il n'y a rien de tel pour les maladies nerveuses que le mouvement.... Je ne vous recommande pas les plus aimables distractions, madame de Hansfeld est auprès de vous.
—C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire,—dit le prince avec bonté; mais j'ai une peine extrême à obtenir d'elle qu'elle aille davantage dans le monde.
—Mon Dieu, prince, j'ai mon neveu, M. de Morville, que je poursuis des mêmes reproches.... Ma pauvre sœur, sa mère, a été si longtemps malade, et il l'a si affectueusement soignée, qu'il s'est déshabitué du monde. Dieu merci! elle va mieux maintenant, mais mon neveu n'en persiste pas moins dans sa sauvagerie. Il devient bizarre, capricieux; et j'ai été obligée de l'excuser auprès de vous, chère princesse, car après m'avoir demandé la grâce de vous être présenté, sa sauvagerie a repris le dessus, et il a prétexté de son éloignement du monde pour renoncer à cette faveur d'abord si désirée.
Madame de Hansfeld resta impassible en entendant ainsi parler de M. de Morville, qu'elle avait depuis longtemps aperçu aux stalles de l'orchestre. Elle répondit en souriant:
—J'ai entendu attribuer à une cause très romanesque la sauvagerie de M. de Morville. On parlait d'une peine de cœur très profonde... d'une fidélité qui n'est plus de ce temps-ci.
—Et on disait vrai.... Les tantes doivent toujours avoir l'air d'ignorer ces amoureuses faiblesses; sans cela, je vanterais la constance héroïque de mon neveu.... Ah! mon Dieu! mais c'est lui, le voilà aux stalles...—dit tout à coup madame de Lormoy en apercevant M. de Morville.
—Monsieur de Fierval, puisque Léon ne veut pas me voir, ayez donc la bonté d'aller lui dire que je suis ici.... Il ne nous échappera pas cette fois.
M. de Fierval, qui était venu faire une visite à madame de Lormoy et à la princesse, quitta aussitôt la loge pour se rendre aux ordres de la tante de M. de Morville.
—Mais vraiment, madame, dit en riant madame de Hansfeld lorsque M. de Fierval fut sorti, je serais désolée de faire tomber M. de Morville dans un véritable piège et de surprendre ainsi une présentation qu'il désire peut-être éviter.
—Ma chère princesse, s'il a ses bizarreries j'ai les miennes, et entre autres celle d'être fière de mon neveu, et son plus beau succès serait de mériter votre bienveillance.
—Je n'ai pas le droit de la refuser à quelqu'un qui vous appartient d'aussi près que M. de Morville; seulement je regrette que cette bienveillance n'ait pas la valeur que vous voulez bien lui donner.
—Permettez-moi de vous dire que quant à cela vous vous trompez complètement.
—Mais...—ajouta madame de Lormoy—décidément il faut que je vous dénonce M. de Hansfeld. Il me paraît beaucoup trop préoccupé du sobieska de madame Girard, il ne cesse de la lorgner; à moins que ce ne soit cette jolie madame de Brévannes, que M. de Fierval nous a nommée tout à l'heure.
—Et qui est véritablement charmante—dit la princesse en lorgnant intrépidemment dans la loge de Charles de Brévannes.
M. de Hansfeld n'entendit pas, ou feignit de ne pas entendre sa femme, et continua de regarder Berthe.
—Mais—reprit madame de Lormoy—savez-vous, princesse, que j'admire beaucoup ce M. de Brévannes? D'après ce que nous a dit M. de Fierval, il s'est montré plein de délicatesse et de générosité dans ce mariage... épouser par amour une pauvre fille... cela se voit si rarement de nos jours!... D'après un trait pareil, il me semble qu'on peut préjuger de la valeur d'un homme.... Ne le pensez-vous pas? Avec l'élévation d'idées que je vous connais, vous devez faire grand cas de M. de Brévannes, ou plutôt de son noble désintéressement, de sa belle action, puisqu'il n'a pas le bonheur de vous connaître....
Madame de Brévannes est si jolie—dit la princesse sans trahir aucune émotion—elle paraît si distinguée, que le sacrifice de M. de Brévannes me paraît simplement du bonheur.
—Sous ce rapport, vous avez parfaitement raison; mais à voir la figure caractérisée, presque dure, de M. de Brévannes, je ne l'aurais jamais cru capable d'un pareil trait de tendre passion.... Et vous, princesse?
—Les physionomies sont quelquefois si trompeuses!—répondit Paula, dont le calme ne se démentait pas.
A ce moment M. de Fierval rentra dans la loge.
—Comment! seul?—dit madame de Lormoy.
—Et Léon?
—Il me charge, madame, de vous exprimer tous ses regrets; mais après avoir dîné au club il a fumé un cigare... et....
—Je comprends, il sait mon horreur pour l'abominable odeur du tabac. Puisse au moins la leçon lui profiter en songeant à ce que lui fait perdre cette habitude de corps-de-garde! Encore une fois, pardon et regret pour lui, chère princesse.
—Nous y perdons tous, madame—reprit Paula.
On le voit, l'excuse que donnait M. de Morville pour ne pas se rendre auprès de sa tante était conséquente à sa résolution d'éviter désormais la rencontre de la princesse.
—Que dit-on de la pièce?—demanda madame de Lormoy à M. de Fierval.
—On ne s'attendait pas, madame, à un semblable succès, et les amis de Gercourt... en sont... consternés....
—C'est indigne! Du reste, tant mieux, il faut bien que les envieux portent la peine de leur odieux sentiment. Je voudrais que le succès de M. de Gercourt leur fût plus désagréable encore.
—M. de Gercourt est de vos amis, madame?—demanda madame de Hansfeld.
—S'il en est! Certainement, et des meilleurs. Au retour de ses voyages, avant la révolution de juillet, il est entré dans le monde sous mon patronage et sous celui de la duchesse de Bellecourt; nous étions, je vous assure, très fières de mettre M. de Gercourt dans le monde; il était charmant, et quoique fort jeune il devint tout de suite fort à la mode. Avec une grande fortune, un beau nom, une jolie figure et des manières parfaites, il n'avait qu'à vouloir plaire pour plaire..., et parce qu'après avoir joui en jeune homme de tous les plaisirs de son âge, il cherche maintenant des jouissances plus élevées, des occupations plus sérieuses, il soulève un déchaînement universel. En vérité, cela fait honte et pitié... mon Dieu! Pourquoi donc les sots ne sont-ils pas aussi indulgents pour le mérite d'autrui qu'ils le sont pour leur propre nullité?... On ne leur en demande pas davantage.
—Il est bon d'être de vos amis, madame,—dit Paula en souriant de l'exaltation avec laquelle madame de Lormoy avait dit ces paroles.
—Certes—dit M. de Fierval..., et je regrette d'être de l'avis de madame de Lormoy sur Gercourt, pour n'avoir pas le plaisir d'être converti par elle.
—Oh! je ne prétends pas convertir, mais dire vertement leur fait aux méchants et aux jaloux... c'est un privilège de vieilles femmes, j'en use, et j'ai raison; n'est-il pas vrai, prince? Mais qu'avez-vous? Mon Dieu, comme vous êtes pâle!...
En effet, M. de Hansfeld avait sa tête appuyée sur une des parois de la loge, et semblait au moment de se trouver mal....
—Princesse, votre flacon!—s'écria madame de Lormoy.
Madame de Hansfeld se leva à demi.
Son mari la repoussa avec terreur, en disant d'une vois effrayée:
—Non..., non, pas ce flacon....
Et le prince perdit connaissance.
Malgré son impassibilité habituelle, madame de Hansfeld n'avait pu s'empêcher de tressaillir et de froncer ses noirs sourcils au mouvement d'effroi du prince, lorsqu'elle lui avait offert son flacon; mais ni madame de Lormoy, ni M. de Fierval, occupés auprès du prince, ne remarquèrent l'émotion de la princesse.
L'accident survenu au prince avait eu lieu pendant un entr'acte. Beaucoup de personnes virent transporter M. de Hansfeld à sa voiture; parmi ces curieux était M. Girard, que sa femme avait envoyé savoir comment son sobieska était accueilli du public.
M. Girard n'avait osé faire aucune question à ce sujet, se promettant bien de dire à sa femme que son audacieuse casquette avait excité l'admiration générale. Il revint donc en hâte auprès de sa femme pour lui raconter l'évanouissement du prince. A peine eut-il entr'ouvert la porte et dit à madame Girard:—Bonne amie...—que celle-ci, sans lui laisser le temps de parler davantage, s'écria:
—Courez vite vous informer de ce qui vient d'arriver au prince de Hansfeld; on vient de l'emporter, à ce qu'on dit, à la galerie, là, devant nous.
—Mais, bonne amie....
—Allez vite, allez.
—Mais, bonne amie, je viens....
—Mais allez donc, Timoléon.
—Écoutez de grâce, je....
—Mon Dieu que vous êtes impatientant! Courez donc vite.
—Je viens justement pour....
—Il ne s'agit pas de cela, mais du prince.... Encore une fois, allez donc vite.
—Mais, bonne amie, je viens vous raconter ce que vous désirez savoir!—s'écria M. Girard avec une extrême volubilité.
C'est différent; entrez et fermez la porte de la loge.... Il fallait dire cela tout de suite.
—Bonne amie, vous ne m'en avez pas laissé le temps, et je....
—Au fait, au fait.
—Est-ce que le prince a complètement perdu connaissance?—demanda Berthe avec intérêt.
—La princesse est sans doute partie avec lui?—dit M. de Brévannes.
—Est-ce qu'on lui a donné là les premiers secours?—repartit madame Girard-Timoléon.—Mais répondez donc, vous restez là comme un tertre, sans mot dire.
—Je ne puis répondre à tant de questions à la fois.... D'après ce que j'ai pu recueillir dans la foule, selon les uns, le prince sortait d'une longue maladie, la chaleur de la salle l'a gravement incommodé; selon d'autres, c'était un accès de folie qui lui avait pris lorsqu'on le croyait pourtant complètement guéri; selon ceux-là, enfin, c'était une émotion violente et inattendue qui a causé sa défaillance.
—Pauvre prince, si jeune et si souffrant—dit naïvement Berthe à M. de Brévannes;—jusqu'à ses douleurs, tout est donc un mystère?...
—Ah! ma chère madame de Brévannes, comme cela est intéressant, n'est-ce pas?—s'écria madame Girard avec exaltation.—Quel dommage que nous n'ayons pas pu le voir! car il était tellement caché dans le fond de la loge que nous ne pouvions distinguer ses traits.
—J'avoue—dit Berthe—que j'aurais été curieuse de voir sa figure....
M. de Brévannes avait froncé le sourcil en examinant avec intention la physionomie de Berthe, lorsque celle-ci avait manifesté son intérêt pour M. de Hansfeld.... Il attendit avec une certaine inquiétude la réponse de madame Girard qui avait ajouté sentimentalement:
—En admettant que le prince fût jeune et beau, intéressant comme il l'est, on ne choisirait pas autrement son idéal si l'on était jeune fille et maîtresse de son cœur; n'est-ce pas, madame de Brévannes?
—Pourtant, bonne amie, il me semble que je n'ai pas contrarié votre inclination, et que....
—Ah ça! j'espère bien, Timoléon, que vous n'avez jamais eu la prétention d'être un être idéal, fantastique?
—Je n'ai pas la prétention d'être fantastique, bonne amie, mais....
—Silence! on lève la toile....
M. Girard se tut.
Berthe et madame Girard prêtèrent une nouvelle attention au dernier acte de la comédie, et M. de Brévannes, dont les traits s'assombrissaient de plus en plus, jeta plusieurs fois sur Berthe de singuliers regards; son absurde jalousie s'alarmait de l'intérêt que Berthe venait de témoigner en entendant parler des souffrances du prince dont elle n'avait même pas vu les traits.
—Eh bien!
—C'est un succès.
—Un grand succès.
—Ce diable de Gercourt a du bonheur.
—C'est un beau début.
—Bah! ce n'est pas lui qui a fait cela.
—C'est l'idée qui m'est venue à mesure que le succès se décidait.
—Si cela n'avait que médiocrement réussi, on aurait pu croire à la rigueur Gercourt auteur de cette comédie.
—Si elle était tombée on n'aurait pas eu le moindre doute.
—C'est un succès, à la bonne heure; mais le jeu des acteurs est tout dans ces espèces de pièces-là.
—C'est très vrai; tout à l'heure je passais à côté d'un journaliste: il disait que c'était spirituel, mais que ce n'était pas charpenté.
—Voilà justement le mot que je cherchais; ça n'est pas ce que l'on appelle charpenté.
—Que diable! quand on veut se mêler d'écrire pour le théâtre, il faut au moins savoir charpenter.
—La charpente, c'est toute une pièce.
—Mais il y a des gens qui croient avoir la science infuse.
—Moi, je sais que je trouvais Gercourt très bon garçon, très aimable avant qu'il n'eût sa manie d'écrire.... Maintenant il a un air mystérieux, occupé...
—C'est du dernier ridicule.
—Voilà Morville. Malgré sa mélancolie, il a l'air aussi satisfait que s'il était l'auteur lui-même.
—Il n'y a pourtant pas de quoi.
—Eh bien, messieurs, je vous l'avais bien dit: le dénouement, quel effet! Ça n'est pas un succès, c'est un vrai triomphe....
—Ça prouve surtout en faveur de notre amitié, nous étions tous là, nous remplissions la salle... Ça s'est passé en famille.
—Il faudra voir cela devant un vrai public.
—Franchement, c'est malgré votre amitié que Gercourt a réussi.
—Oh! vous voilà toujours avec vos paradoxes, vous, Morville.... Dès que quelqu'un est votre ami, il aurait tué père et mère qu'il serait excusable à vos yeux.
—A plus forte raison, mon cher, lorsque cet ami a commis une charmante comédie; au moins reconnaissez quelques circonstances atténuantes à son crime. D'abord, il ne croyait pas que le succès qu'il ambitionnait pût vous être si désagréable; il n'y a pas eu, quant à cela, préméditation, je vous le jure.
—Vous plaisantez, Morville.
—Mais c'est la vérité...
—Tenez, si vous étiez l'ami de cette femme qui porte cette drôle de casquette polonaise, vous seriez capable de soutenir que cette coiffure est de bon goût.
—De quelle femme voulez-vous donc parler? où est-elle?
—Là-bas, au pied de la statue de Voltaire, à côte de madame de Brévannes, qui a l'air toute honteuse du compagnonnage.
—Est-ce que M. de Brévannes est à Paris?
—Sans doute, mon cher Morville, mais de quel air vous demandez cela?
—Et depuis longtemps?
—Je ne le crois pas; je l'ai vu pour la première fois, depuis son retour, au bal de l'Opéra.—Ah çà, qu'avez-vous donc, Morville? Vous semblez tout préoccupé de Brévannes, est-ce que vous seriez amoureux de sa femme? Elle en vaut la peine.
—Son seul défaut est d'avoir des amies qui portent de pareils loquets.
—Vous qui prenez tant de pari aux succès de Gercourt, mon cher Morville, vous oubliez le plus beau.... Sa comédie a fait un tel effet sur le prince de Hansfeld, qu'elle l'a rendu plus imbécile que jamais. On l'a transporté dans sa voiture presque sans connaissance. Pour sa première sortie, dit-on, il a eu du bonheur.
—Comme c'est agréable pour madame de Hansfeld!
—Oh! de celle-là nous pouvons dire tout le mal possible, Morville la déteste, et son prétexte de sentir le cigare, qu'il a donné pour n'aller pas répondre à sa tante et à cette belle princesse, était une défaite... Êtes-vous original assez, Morville?
—Et vous dites qu'il n'y a pas longtemps que M. de Brévannes est à Paris?
—Allons, vous en êtes encore à M. de Brévannes? Je vous y laisse. Bonsoir, Morville.... Voici ma voiture.
—Décidément, Morville est timbré.
—Voilà pourtant ce que c'est que de nous, lorsque nous sommes abrutis par la passion.
—Lady Melfort a fait là un bel ouvrage.
—Pauvre garçon!... Ah! voici Gercourt là-bas; il a l'air de se sauver... d'échapper à son triomphe. Quelle fatuité!
—Il faut l'appeler:—Gercourt!... Gercourt!...
—Il va être ravi.
—Bravo! mon cher ami.
—C'est un beau succès.
—Un grand succès.
—Vous ne pouvez vous imaginer combien nous en sommes heureux.
—Ah! mes amis.
—Nous le disions tout à l'heure: d'un homme dont c'est le métier... c'eût été déjà très bien; mais d'un homme du monde, c'est double mérite.
—Eh bien! vrai, ce que vous me dites là, ces témoignages de bonne amitié me sont plus précieux que le succès en lui-même.
—Mais c'est tout simple, on a un succès autant pour ses amis que pour soi.
—Mais à quoi pense donc Morville? Est-ce qu'il n'est pas content de ma pièce?
—Vous savez, mon cher, combien il est difficile pour tout le monde.... Il a l'air de ne pas vous voir.
—Et moi, je me sauve, car on me regarde et je ne suis nullement curieux de faire le lion, adieu....
—Adieu, mon cher, et encore bravo.
—C'est-à-dire qu'il est charmé d'avoir fait son effet.
—Quelle ridicule et insupportable vanité!
Huit jours environ s'étaient passés depuis l'entrevue de madame de Hansfeld et de M. de Morville à l'Opéra.
M. de Morville, accablé d'une mélancolie profonde, n'avait pas quitté sa mère, qui se trouvait de plus en plus souffrante. Il se souvenait avec un mélange de joie et d'amertume de son entretien avec madame de Hansfeld; le cri qui était échappé à la princesse lui donnait un fugitif espoir d'être aimé par elle, mais rendait plus pénible encore la lutte qu'il avait à soutenir contre le devoir.
Par une fatalité à laquelle tous les hommes obéissent, son amour s'augmentait en raison des obstacles insurmontables qui le séparaient de Paula.
Par cela même qu'il accomplissait un douloureux sacrifice en la fuyant, il se consolait en nourrissant au fond de son cœur cette fatale passion; quelquefois, mais en vain, il voulait se reprendre à son ancien amour pour lady Melfort, il voulait faire jaillir quelque étincelle de ces cendres refroidies.
En vain il se demandait par quel décroissement insensible il était arrivé si vite à l'oubli complet d'un sentiment qui naguère encore occupait toute sa pensée.... En vain il se demandait la cause de son amour pour madame de Hansfeld. Elle était sans doute d'une beauté remarquable.... Quant à son cœur, à son esprit, il ne pouvait en juger. Dans son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait été dédaigneuse, ironique et froide....
Dans cet examen des causes de sa passion, M. de Morville oubliait la plus essentielle... ses lettres à madame de Hansfeld, lorsqu'il avait compris par une singulière intuition de l'amour, presque toutes les émotions dont elle était agitée. S'il est vrai qu'on aime souvent en raison des sacrifices que l'on a faits à l'objet aimé, certaines âmes d'élite aiment en raison de l'élévation des sentiments qu'on leur inspire. Et M. de Morville devait à son amour pour madame de Hansfeld les plus nobles inspirations.
Que si l'on objecte que jeune, beau, sensible, délicat, entouré de séductions, il fallait que M. de Morville fût une manière de Scipion pour se vouer à un amour impossible après être resté si longtemps fidèle au souvenir d'une femme aimée, nous répondions que si ces exemples de constance phénoménale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi les honnies jeunes et beaux, sensibles, délicats et entourés de séductions; ils ont eu assez de succès pour n'être pas infidèles par fausse honte, ou pour ajouter par vanité un chiffre de plus à leurs heureuses fortunes.
Puis la facilité même des triomphes auxquels ils peuvent prétendre les en éloigne. Enfin, sans être absolument rassasiés de plaisirs, leur première fougue étant dès longtemps apaisée, ils sont alors avides de jouissances plus délicates... heureux d'y consacrer la plus large part de leur existence....
Pour exercer ainsi leurs facultés sensitives, il n'est pas besoin d'un amour heureux; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets incessants que cause un souvenir adoré, aux tendres angoisses d'un amour sans espoir; ils comprennent enfin l'ineffable volupté de la mélancolie, les raffinements des passions pures et élevées.
Des hommes moins bien doués, moins accoutumés au succès, sont fidèles ou désintéressés en amour... par nécessité.
Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe.
C'est parce qu'il ne tiendrait qu'à eux d'avoir, qu'ils mettent une sorte de noble dépravation à ne pas avoir. Et puis enfin (nous voulons à tout prix excuser la constance et la résignation de notre héros), certains gourmets sensés savent de temps à autre rafraîchir, renouveler la sensibilité de leur goût par une intelligente sobriété. Ceci posé, M. de Morville disculpé (nous l'espérons du moins), des ridicules inhérents à la position d'amant fidèle ou d'amant malheureux, nous instruirons le lecteur d'une nouvelle particularité.
Huit jours environ après son entretien avec madame de Hansfeld, M. de Morville reçut par la poste la lettre suivante d'une écriture inconnue:
«La démarche que l'on tente auprès de vous est étrange et folle; vous pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice; vous pouvez y répondre par le silence, par les plaisanteries ou par le dédain; on ne s'abuse pas; il y a mille raisons pour que cette démarche, pourtant aussi sérieuse, aussi solennelle qu'il en soit au monde, vous semble ridicule ou indigne de votre attention.... Cependant on a joué toute une existence... sur l'espoir presque insensé que l'instinct de votre cœur vous révélerait ce qu'il y a de sincère, de grave dans la question qu'on va vous faire: Votre cœur est-il libre?
«On sait qu'un souvenir chéri le remplit depuis presque deux années; mais il ne s'agit pas de ce passé: on s'adresse à votre honneur, à votre loyauté bien connus. Pouvez-vous répondre à un amour profond, nourri depuis longtemps dans le silence et dans le mystère, amour passionné que vous seul pouvez inspirer et justifier?
«Répondez.... Voulez-vous de cet amour?...
«Bien des hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas cela par orgueil... car cet amour... on le met à vos pieds avec autant d'humilité que de crainte.... Si vous êtes libre, si vous pouvez consacrer... ou plutôt si vous permettez qu'on vous consacre une vie tout entière... dites un mot... et demain vous saurez qui vous écrit cette lettre....
«La confiance que l'on a en vous est telle que l'on vous croira aveugement. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un cœur rempli de vous. Vous pourrez prendre impunément cet amour comme un jouet avec l'arrière-pensée de le briser bientôt; vous pourrez légèrement, insoucieusement, porter un coup mortel à un cœur trop épris.... On vous dit cela parce qu'on vous sait bon et généreux... parce qu'on ne présume pas trop de votre cœur et de votre franchise en attendant une réponse loyale.... Quelle qu'elle soit, elle sera reçue avec reconnaissance.... Votre sincérité consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'aurait jamais dû sortir; quoiqu'il ne soit pas partagé, il ne sera pas moins fervent et éternel; vous pouvez y être insensible, mais vous ne pouvez l'empêcher d'exister.
«P.S. Répondre poste restante, à Paris, à madame Derval.»
Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélancoliques, soit qu'il crût à la sincérité de cette lettre, soit enfin que, décidé à refuser l'offre de ce cœur, il évitât, de la sorte, le ridicule d'être dupe d'une plaisanterie, M. de Morville répondit sérieusement à cette proposition, et envoya ces mots: Poste restante, à l'adresse de madame Derval.
«J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie que risquer de répondre légèrement à l'expression d'un sentiment dont un honnête homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mérite que je prétends avoir, c'est celui de la franchise; jamais je n'ai commis une action lâche ou méchante, jamais je n'ai regardé comme vains et frivoles les engagements de deux cœurs qui se donnent l'un à l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son repos, son honneur, son avenir à la merci d'un homme; engagements dans lesquels la femme risque tout, l'homme rien....
«Je répondrai donc: Non, mon cœur n'est pas libre; j'aime, et j'aime sans espoir....
«Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en répondant de la sorte je crois être à la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi touché qu'honoré?
«En admettant la réalité du sentiment dont on me parle, je suis absous de présomption par cette vérité bien connue: Être aimé ne prouve pas qu'on mérite d'être aimé. Mais, quant à moi, j'ai toujours pensé que ceux qui aimaient méritaient toujours autant de respect que d'admiration.
Le lendemain, M. de Morville reçut cette réponse par la poste:
«On vous avait bien jugé, noble et généreux cœur; votre lettre a fait couler des larmes sans amertume. Votre rare délicatesse aurait encore, si cela était possible, augmenté la folle passion que vous avez inspirée.... Folle passion!... oh! non... non... jamais amour n'a été plus réfléchi, plus médité, plus sage... car vous êtes digne de répondre à toutes les exigences de l'âme la plus pure, la plus élevée.
«Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez; on s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu.... Maintenant on a une dernière grâce à vous demander; on sait que si vous ne l'accordez pas elle est inopportune; si, au contraire, vous l'accordez, c'est que vous comprendrez de quelle immense consolation elle peut-être pour un cœur rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire, non pas pour vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus la voix, mais pour vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix amie.
«Votre cœur n'est pas libre, et vous aimez sans espoir.
«On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous présageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir à ceux qui souffrent; si votre amour continue d'être malheureux, peut-être au milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la consolation d'un cœur tendre et dévoué qui, mieux que tout autre, saura compatir à votre douleur.
«Si vous êtes heureux, vous serez généreux, et vous aurez quelques bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins en songeant à vos souffrances ou à votre bonheur.... Vous êtes si loyal que vous ne suspecterez pas la loyauté des autres. Le but de cette correspondance n'est pas de tendre un piége à votre affection, ou de profiter d'un moment de dépit pour vous offrir de nouveau un cœur que vous avez repoussé; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des âmes dignes de la vôtre; vous croirez cela parce que, quoi qu'il arrive, jamais vous ne saurez qui vous écrit.
«Enfin, vous ne verrez dans cette résolution ni orgueil froissé, ni amertume. L'élévation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors d'atteinte de ces misérables passions. Le sort a voulu que cette offre d'un cœur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop tard.... Ce cœur n'en est pas moins à vous, c'est-à-dire toujours digne de vous.
«Répondez poste restante, à la même adresse.»
Le calme et la dignité de cette nouvelle lettre frappèrent M. de Morville; il en fut touché, malgré les préoccupations que lui causait son amour pour madame de Hansfeld. Il répondit avec sa sincérité habituelle:
«J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites.... Mon cœur est triste; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais à épancher mes impressions, non pas raconter des faits agréables ou pénibles, et les confidents s'inquiètent des personnes, non des sentiments. Il se peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation à dire mes tristesses ou mes espérances, ou à m'entendre plaindre si je souffre, ou féliciter si je suis heureux, par la mystérieuse et généreuse amie qui vient à moi.»
Ce dernier billet écrit et envoyé à son adresse, M. de Morville, absorbé par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne songea plus que rarement à sa mystérieuse correspondante, la personne inconnue (que le lecteur a sans doute devinée) ne voulant pas abuser par une hâte indiscrète de la permission que M. de Morville lui avait donnée.
Huit jours s'étaient passés depuis que M. de Brévannes avait reconnu, à la Comédie-Française, Paula Monti dans madame la princesse de Hansfeld.
Il était dix heures du matin: M. de Brévannes descendait de fiacre à la porte d'une maison de médiocre apparence, située à l'extrémité de la rue des Martyrs, rue généralement assez déserte, ainsi que chacun sait.
Il n'y avait pas de portier dans cette maison: M. de Brévannes monta donc jusqu'au premier étage où il sonna en maître. Presque aussitôt la porte lui fut ouverte par une femme assez âgée, modestement mais proprement vêtue. Son visage était fortement couperosé; elle portait des lunettes et tenait une tabatière à la main.
En deux mots nous dirons que cette femme, appelée madame Grassot, était gardienne d'un petit appartement loué par M. de Brévannes pour y recevoir en toute sécurité les rivales de Berthe.
—Eh bien! madame Grassot, quelles nouvelles?—dit M. de Brévannes en entrant dans un joli salon où flambait un bon feu.
—De très bonnes, monsieur Charles—dit la vieille en ôtant ses lunettes et en aspirant une forte prise de tabac.
—De très bonnes?—s'écria M. de Brévannes en se retournant vers elle.
—D'excellentes, monsieur Charles. Est-ce que cela vous étonne?
—Non, car je sais par expérience que vous êtes habile.... Pourtant il s'agissait d'une chose très difficile....
—Et vous doutiez de moi?...
—Il y avait tant d'obstacles à surmonter.... Enfin que savez vous?...
—Vous m'aviez donné huit jour?... et en cinq j'ai réussi.
—Eh bien!...
—Eh bien!... commençons, comme on dit, par le commencement, et écoutez-moi attentivement.
—Je n'y manquerai pas.
—Mardi matin, vous m'avez dit: Madame Grassot, il faut absolument que vous trouviez moyen de vous aboucher avec un des domestiques ou une des femmes de madame la princesse de Hansfeld, qui demeure rue Saint-Louis, hôtel Lambert.
—Vous me faites mourir d'impatience....
—Ah! monsieur Charles, si vous m'interrompez....
—Mais vous ne savez pas à quel point ceci m'intéresse....
Laissez-moi parler. Aussitôt pris, aussitôt pendu, comme on dit. Dès que vous avez eu tourné les talons, je suis descendue à pied jusqu'au boulevard Montmartre, j'ai pris l'omnibus de la Bastille; de la porte Saint-Antoine, je suis arrivée dans l'île Saint-Louis. J'ai commencé, comme de juste, par faire le tour de l'hôtel, à partir de la grande porte située rue Saint-Louis-en-l'Ile jusqu'à l'extrémité du mur du jardin qui donne sur le quai d'Anjou....
—Je vous avais surtout recommandé d'observer de ce côté; il y a une petite porte qui s'ouvre sur ce quai désert....
—Je n'ai rien oublié, soyez tranquille.... Mais pour mes premières observations, je devais d'abord m'attacher à la porte cochère.... Comme il n'y avait ni café, ni cabaret où j'aurais pu m'établir pour observer, et que, dans les rues désertes, on eût bien vite remarqué ma présence, je descendis jusqu'à la place de fiacres du quai Saint-Paul. J'y pris une petite voiture à l'heure, et baissant bien les stores, j'allai m'embusquer au coin de la rue Poultier, où demeure votre beau-père.
—C'est bon... c'est bon.... Eh bien!...
—De là j'apercevais parfaitement la porte de l'hôtel sans être dans la rue; jusqu'à trois heures je ne vis personne; les jours sont si courts que j'allais me retirer, lorsqu'une femme, vêtue d'une robe puce et d'un chapeau brun, sortit de l'hôtel et se dirigea justement de mon côté: c'était une jeune fille, noire comme un diable, comme qui dirait une mulâtresse, avec des yeux bleu-clair. Je n'ai jamais vu une figure pareille; j'ai laissé passer la moricaude, j'ai payé mon fiacre, et j'ai suivi....
—Eh bien!
—Elle a pris la rue Poultier, le quai d'Orléans, le pont, elle a fait enfin le tour de l'île, et est rentrée par la petite porte en question. C'était une simple promenade.
—Lui avez-vous parlé?
—Peste! comme vous y allez, monsieur Charles; vous savez que mon fort, c'est la prudence.... Jusqu'au moment où j'ai vu la moricaude rentrer par la petite porte, rien ne me disait qu'elle fût de la maison de la princesse.... Voilà pour le premier jour. Ça n'a l'air de rien, mais je savais déjà qui demander en me présentant à l'hôtel.
—Soit. Mais ensuite!
—Le lendemain, j'ai pris mon carton avec mes échantillons de dentelles et de guipures. Quelle bonne idée que ce carton, monsieur Charles! nous a-t-il servi! mon Dieu... nous a-t-il servi!...
—Au fait... au fait....
—Cette fois-là, j'arrive bravement à la grand'porte; je frappe, on m'ouvre. Vous me croirez, si vous voulez, monsieur Charles, je ne suis pas poltronne; eh bien! je n'ai pu m'empêcher de sentir un tic-tac en entrant là-dedans.
—Pourquoi cela?
—La cour est petite, dallée et entourée de grands bâtiments sombres. C'est triste comme un cloître. Le soleil ne doit jamais venir là-dedans, c'est sûr. Au fond de la cour, il y a comme un péristyle énorme et si profond qu'il faisait noir; on y voyait pourtant, à cause de sa blancheur, la balustre en pierre d'un immense escalier en fer à cheval qui montait en dehors jusqu'au premier étage; le péristyle allait jusqu'au fond.
—Mais c'est un palais.
—Oui, mais si triste, si triste, que j'aimerais autant habiter un tombeau que de vivre là-dedans. Un vieux portier borgne, qui m'avait ouvert, m'examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le passage.—Que voulez-vous? me dit-il.—C'est bien ici l'hôtel Lambert?—Oui.—Habité par madame la princesse de Hansfeld?—Oui.—Eh bien! je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune dame très brune qui est venue à mon magasin sur les quatre heures. Comme la mulâtresse était sortie la veille à cette heure-là, mon conte parut vraisemblable; le cerbère me laissa passer. Je n'avais pas fait quatre pas que j'entendis siffler derrière moi, ni plus ni moins que dans une caverne de brigands. C'était le concierge qui annonçait.
—En effet, on m'a dit qu'il y avait encore quelques maisons du Marais où l'on sifflait de la sorte.
—C'est un drôle d'usage toujours; moi qui ne le connaissais pas, naturellement ça m'a surprise. Je monte cet énorme escalier qui ne finissait pas; j'arrive au premier, et je trouve une espèce de grand olibrius vêtu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui baragouinait le français. Je lui dis que j'apporte des dentelles pour la princesse; il me prie d'attendre et il me laisse dans une antichambre à colonnes de pierre, grande comme une maison, sonore comme une église, si grande enfin qu'il y avait de l'écho; jugez comme c'était gai. Au bout de cinq minutes, l'olibrius revient me dire que sa maîtresse n'avait pas demandé de dentelles, et il me montre la porte; je réponds que c'est une jeune mulâtresse qui est venue.—C'est donc mademoiselle Iris, la demoiselle de compagnie de S.E. la princesse?—me dit l'olibrius.—Justement, c'est mademoiselle Iris; j'avais oublié son nom—répondis-je. Et le chasseur s'en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J'avais gagné à cela de savoir que la moricaude était demoiselle de compagnie, et s'appelait Iris....
—Iris?... quel nom singulier....
—Il y a bien d'autres choses singulières dans cette diable de maison. Comme je l'avais prévu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire que j'étais une menteuse, et qu'elle ne m'avait pas demandé de dentelles. Le chasseur était resté, ce qui ne m'empêche pas de dire rapidement et tout bas à la mulâtresse:—J'ai quelque chose de très important à vous communiquer; il y va de la mort d'un homme. Demain à la nuit tombante et les jours suivants, je serai sur le quai d'Anjou, à la petite porte du jardin; je vous attendrai jusqu'à ce que vous veniez...—Vous concevez, monsieur Charles... la mort d'un homme... on dit toujours ça... c'est d'un effet sûr pour piquer la curiosité des jeunesses.
—Qu'a répondu la mulâtresse?
—Elle m'a répondu très aigrement (je m'y attendais) qu'elle ne savait pas ce que je voulais dire, que j'avais l'air d'une vieille intrigante; finalement elle dit à l'olibrius en me montrant: «Qu'on ne laisse jamais rentrer cette femme ici!» L'olibrius me fait un geste et me montre la porte. Je prends mon carton, mon sac et mes quilles, comme on dit, et je descends le grand escalier comme si j'avais retrouvé mes jambes de quinze ans.... Voilà pour le second jour. Vous voyez que ça marche joliment bon train.
—Pas trop.
—Comment, pas trop?... Ce n'était rien de donner un rendez-vous à cette moricaude en lui annonçant qu'il y allait de la mort d'un homme?
—Mais cette jeune fille vous avait dit qu'elle ne viendrait pas.
—Mon Dieu! monsieur Charles, est-ce vous, à votre âge, avec votre expérience, qui me faites une telle observation? Si je lui avais dit: «Je serai seulement demain à la petite porte du jardin pour vous apprendre quelque chose de très important.» la curiosité de la mulâtresse aurait pu se contenir jusqu'à demain, et après-demain il était trop tard pour y céder à cette curiosité; mais remarquez donc bien que j'avais dit demain et les jours suivants... je lui laissais le temps de succomber.
—C'est juste.
—Or, une sainte, une vraie sainte ne résisterait pas à la curiosité de savoir, si, comme je l'avais dit, je viendrais tous les jours par un temps d'hiver me camper à la porte; et si j'y venais, le secret était donc bien important; il était donc possible qu'il s'agît de la mort d'un homme. Et quelle est la sainte, je le répète, qui résisterait au désir de connaître un tel secret?
—Allons, allons, madame Grassot, je me rétracte; vous êtes une maîtresse femme.... Ceci est fort habile.
—Je le crois bien.
—Continuez.
—Le troisième jour, vers les quatre heures, je prends un petit fiacre, une boule d'eau chaude pour me tenir les pieds chauds, parce que la faction pouvait être longue, je m'enveloppe dans mon manteau, et: Cocher, quai d'Anjou, la dernière petite porte du quai à main droite; je m'attendais bien à ne pas voir la moricaude. Ce soir-là, en effet, je me morfonds jusqu'à neuf heures, j'étais gelée... rien....
—Et le lendemain?
—Ah! monsieur Charles, il faut que ça soit vous.... Le lendemain, même jeu.... J'arrive en fiacre; il s'arrête à raser la petite porte; ses lanternes l'éclairaient comme en plein jour.... A sept heures environ, la petite porte s'entr'ouvre et se referme brusquement. C'était chose gagnée, la curieuse était à moi. Pourtant le lendemain, à mon grand étonnement, je ne vis personne; j'attendis jusqu'à dix heures et demie, rien.... Mais enfin, hier soir, j'ai été bien dédommagée....
—Et je vais l'être aussi de tous ces détails.
—Cela vous impatiente, monsieur Charles. Êtes-vous impatient! Enfin, hier, j'arrive; on m'attendait, car la petite porte s'ouvre tout de suite, et la moricaude, enveloppée dans un manteau, s'avance sur le pas de la porte; j'abaisse la vitre du fiacre, et elle demande à voix basse si c'est bien la marchande de dentelles qui est là.... Pauvre agneau!!
«C'est elle-même, ma belle demoiselle; mais si vous voulez monter avec moi un petit moment dans le fiacre, nous causerons plus à notre aise...»
«Oh! madame, je n'ose pas.» La pauvre petite était toute effrayée; c'est si jeune et si timide. Enfin, après des si et des mais dont je vous fais grâce, elle consent à monter dans le fiacre auprès de moi. Je dis au cocher de faire le tour de l'île au pas, et nous partons. La pauvre petite tremblait si fort que j'ai eu toutes les peines du monde à la rassurer. Je m'y connais; je vous donne la moricaude pour la plus fière trembleuse, la plus fameuse ingénue....
—Enfin... enfin....
«Vous m'avez dit, madame, reprit-elle, que vous aviez quelque chose de bien important à m'apprendre... qu'il s'agissait de la mort d'un homme?» Voyez-vous, monsieur Charles, ça fait toujours son effet.
«Oui, ma belle demoiselle; mais ce qui doit vous rassurer, c'est que ce secret ne vous regarde pas, il regarde votre bonne, votre excellente maîtresse, que vous aimez de tout votre cœur, n'est-ce pas?—Oui, madame.—Et à qui vous ne voudriez pas causer de chagrins?—Non, madame.—Eh bien! mon enfant, vous lui en causeriez un bien vif en ne la mettant pas à même d'empêcher un grand malheur.—Comment cela, madame?—Un malheureux jeune homme.... Mais je ne puis vous en dire davantage, mon enfant.... Ce pauvre jeune homme!... Si vous consentez à l'écouter, il viendra à ma place demain soir, en fiacre, à la petite porte, et il vous expliquera tout cela.—Oh! madame, je n'oserai jamais.—Mais il s'agit de quelque chose de très grave pour votre maîtresse.—Alors j'en parlerai à Son Excellence (vous voyez comme la moricaude est simple, monsieur Charles).—Gardez-vous-en bien,—lui dis-je,—écoutez d'abord ce malheureux jeune homme, et si ce qu'il vous dit ne vous persuade pas, vous ne parlerez de rien à votre maîtresse. Il y aurait, il est vrai, quelque chose de plus simple; ce serait que Son Excellence vînt avec vous.... Attendez donc, ne vous effarouchez pas ainsi, mon enfant; c'est en tout bien tout honneur.... Ne croyez pas qu'il s'agisse d'amour, au moins, une femme comme moi ne se mêlerait pas de tels tripotages. Non, il s'agit de sauver la vie d'un malheureux.... Mais je ne puis vous en dire davantage.... Accordez le rendez-vous que je vous demande; au besoin même prévenez-en la princesse.—Et le prince, madame, faudrait-il aussi le prévenir?»—me dit l'innocente.
—Diable!...
—Je vous avoue qu'à ces mots, monsieur Charles, je me repentis d'avoir été si avant; mais je m'assurai bientôt que c'était pure ingénuité de la part de cette petite, qui a l'air d'avoir seize ans... jugez.... Enfin, à force de raisonnements, de promesses, je l'ai décidée à vous donner rendez-vous, comme à moi, à la petite porte du jardin.
—Ce soir?
—Non, demain. Elle m'a dit que sa maîtresse ne sortait pas aujourd'hui; mais qu'elle irait demain à l'Opéra, et qu'alors, sur les neuf heures, vous pouviez venir en fiacre à la petite porte. Maintenant, monsieur Charles, le reste vous regarde; vous voici en relation avec la petite, et jusqu'à un certain point avec sa maîtresse; car, ingénue comme est cette jeune fille, elle ne manquera pas probablement de tout dire à sa maîtresse; et, si la mulâtresse reparaît avec l'agrément de la princesse, vous êtes en bonne voie.... Si elle ne reparaît pas, c'est mauvais signe.
—Allons, maman Grassot, vous êtes une femme incomparable. Tenez, voici cinq louis pour vos frais de fiacre.
—Monsieur est bien bon; monsieur n'a rien de plus à m'ordonner?
—Non; mais dites-moi: avez-vous demandé au locataire du second s'il voulait déménager? je préférerais avoir cette petite maison à moi seul.
—Que je suis étourdie, à mon âge! j'oubliais de dire à monsieur que ce locataire consentirait à déménager sur-le-champ, si on lui donnait mille francs d'indemnité.
—Il est fou; son loyer est à peine de quatre cents francs.
—J'ai bataillé; il n'y a pas eu moyen de le faire démordre.
—Mais c'est me mettre le pistolet sur la gorge.
—Sans doute; il faut payer la convenance, et il s'en irait tout de suite. Dans vingt-quatre heures, son déménagement serait fait.
—Allons, tenez, voici un billet de 1,000 francs et un de 500 francs, vous payerez six mois d'avance et vous me tiendrez compte du reste....
—Monsieur sera en effet bien plus tranquille en étant seul dans la maison. Quant à moi, je n'en serai pas plus effrayée, quoiqu'il n'y ait pas de portier; je n'ai peur ni des revenants ni des voleurs, moi.
—D'ailleurs le quartier est très sûr quoique solitaire.
—Sans compter le factionnaire du coin qui, de sa guérite, voit notre porte.
—Allons, madame Grassot, faites vite déménager ce locataire du second, j'ai hâte d'être seul ici.
—Après-demain ce sera fait, monsieur.... Allons, bonne chance.... Je sais bien pour qui je voudrais l'étrenne de cette maison, après que le locataire du second sera parti.... Mais je connais monsieur, ça sera plus tôt que plus tard... quand monsieur a mis quelque chose dans sa tête....
—Vous êtes une flatteuse, madame Grassot.
Et M. de Brévannes quitta la petite maison de la rue des Martyrs.
Après avoir attendu le lendemain soir avec une extrême impatience, il arriva vers les huit heures quai d'Anjou; il faisait une très belle nuit d'hiver, le froid était vif et sec, la lune brillait. Après quelques moments d'attente, la petite porte du jardin de l'hôtel s'ouvrit: Iris parut sur le seuil bien encapuchonnée. M. de Brévannes avait laissé sa voiture à quelques pas; il accourut auprès de la jeune mulâtresse, qui prit son bras en tremblant.
—Tenez, d'abord, ma chère enfant, voici pour vous—dit M. de Brévannes en voulant glisser une bourse dans la main de la mulâtresse.
Celle-ci repoussa fièrement la bourse en disant:
—Vous vous trompez, monsieur.
—C'est une faible marque de mon estime—reprit M. de Brévannes en insistant.
—De votre estime, monsieur?
A l'expression d'ironie amère qui accompagna ces mots, M. de Brévannes s'aperçut de sa maladresse; il remit sa bourse dans sa poche, et dit:
—Vous êtes demoiselle de compagnie de madame de Hansfeld?
—Oui.
—Y a-t-il longtemps que vous êtes à son service?
—Il y a longtemps.
—Sans doute depuis son retour d'un voyage qu'elle avait fait à Florence avec sa tante?
—Oui..
—La femme que je vous ai envoyée a dû vous dire que j'avais des choses du plus haut intérêt à communiquer à la princesse?
—Elle me l'a dit.
—Avez-vous prévenu madame de Hansfeld des démarches de cette femme et de l'entretien que vous m'accordiez ici?
—Non....
—Vous avez sans doute gardé le même secret à l'égard du prince?
—Je ne parle jamais à Son Excellence.
—Vous êtes donc venue....
—Pour savoir ce que vous aviez à dire à ma maîtresse, et l'en instruire, si je le jugeais convenable....
—Vous êtes bien jeune, et je ne sais à quel point vous êtes dans la confiance de madame de Hansfeld pour....
—Alors adressez-vous directement à elle....
—C'est ce que je vous demande: donnez-m'en les moyens.
—Cela dépend de ma maîtresse....
—Quel que soit le prix que vous mettiez à ce service....
—Je ne puis rien faire sans l'avis de la princesse.
—Remettez-lui cette lettre.
—Impossible....
—Il ne s'y trouve rien de compromettant.... Je lui dis seulement qu'ayant les choses les plus graves à lui écrire, je la supplie de me mettre à même de lui adresser une lettre en toute sécurité...
—Alors cette lettre est inutile.... Je lui ferai cette proposition; si elle accepte, elle vous le fera savoir. Quel est votre nom, votre adresse?
—Je m'appelle Charles de Brévannes; voici ma carte.... Vous entendez bien? Charles de Brévannes.
—J'entends bien....
—Ce nom vous est tout à fait inconnu?
—Tout à fait.
—Jamais madame de Hansfeld ne l'avait prononcé devant vous?
—Jamais.
M. de Brévannes, contrarié de la réserve de la jeune fille, tenta une autre voie pour la gagner.
—Tenez, ma chère enfant, il faut tout vous dire.... J'ai en effet des choses intéressantes à révéler à madame de Hansfeld; mais—ajouta-t-il avec un accent flatteur, presque tendre—j'ai quelque chose aussi à vous dire, à vous.
—A moi?
—Sans doute. Je vous ai vue l'autre jour passer dans la rue Saint-Louis, je vous ai trouvée charmante... trop charmante pour mon repos....
La mulâtresse baissa la tête sans répondre.
Peut-être sera-t-elle plus sensible à des douceurs, à des cajoleries qu'à de l'argent, pensa M. de Brévannes; il reprit:
—Oui, et depuis ce jour j'ai doublement désiré de vous voir, d'abord pour vous parler de l'impression que vous avez faite sur moi, et puis des choses importantes qui regardent la princesse.
—Vous vous moquez, monsieur?
—Ne croyez pas cela.... J'aurais peut-être trouvé d'autres moyens de parvenir jusqu'à madame de Hansfeld; mais j'ai préféré avoir recours à vous; votre physionomie expressive annonce tant d'esprit, des passions si ardentes, si généreuses, qu'en vous parlant de la maîtresse que vous aimez et de l'amour que vous inspirez... on doit mériter d'être bien accueilli par vous.... Iris....
—Vous savez mon nom?
—Je sais bien d'autres choses encore.... Depuis très longtemps je ne m'occupe que de vous.... Votre sincère attachement pour la princesse a encore augmenté mon intérêt pour vous.
—Je ne dois pas entendre ces paroles—dit Iris d'une voix légèrement émue.
Elle est à moi, cette petite fille ne pouvait résister à quelques amoureuses fleurettes, c'est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai, pensa M. de Brévannes; il reprit tout haut:
—Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de moi, ma chère Iris.
—Non, il faut que je rentre.
—Pas encore... à peine si j'ai eu le temps de causer avec vous.
—Parlez-moi de la princesse... je vous en prie, monsieur.
—C'est mon plus vif désir; mais pour cela il faut que nous soyons bien en confiance l'un avec l'autre; alors nous pourrions peut-être à nous deux prévenir de grands malheurs.
—Que dites-vous? la princesse risquerait....
—N'ayez pas peur... ma charmante Iris; si vous le voulez, nous conjurerons ces malheurs.... Avec une jolie alliée comme vous, on ferait des prodiges.... Et maintenant j'y songe, si nous nous entendions bien, nous, il serait peut-être mieux de ne pas prévenir encore la princesse.
—Comment cela?
—Elle pourrait ne pas rester maîtresse d'elle-même, s'effrayer et compromettre l'heureux succès des projets que je forme dans son intérêt.
—Mais, que puis-je faire, moi? Pourquoi faut-il que nous nous entendions bien ensemble?
—Je vous expliquerai cela...; mais il faudrait d'abord répondre avec franchise à quelques-unes de mes questions. Le voulez-vous?
—Hélas! monsieur, je ne sais pourquoi, malgré moi, vous m'inspirez presque de la confiance.
—Parce que mon langage et mes sentiments sont sincères....
—Non, non, je ne dois pas vous croire.... Cette femme que vous m'avez envoyée si souvent... tant de ruses, tant de persévérance....
—Mon violent désir de parvenir jusqu'à vous, jusqu'à la princesse, est mon excuse; vous l'accepterez, charmante Iris.
—Je ne le devrais pas peut-être.... M'amener presque maigri moi à vous donner un rendez-vous.
Décidément madame Grassot est une grande physionomiste, pensa M. de Brévannes; cette jeune fille est ingénue et niaise autant que possible; et il reprit:
—Quel mal y a-t-il à cela... m'accorder un rendez-vous... presque malgré vous?... D'abord, vous n'avez pas cédé tout de suite, et puis vous me rendez si heureux....
—Vous le dites....
—N'en doutez pas. N'est-ce rien que d'avoir ce bras charmant sous le mien?...
—Je vous en supplie, parlons de la princesse....
—C'est maintenant vous qui me le demandez....
—Oui... puisque c'est pour elle que vous venez ici.
—Parlons encore de vous, ou plutôt laissez-moi jouir en silence du plaisir d'être près de vous.
—Non, non, je veux rentrer.... Je vois bien que vous voulez me tromper.... Vous n'avez aucune raison de vouloir parler à Son Excellence: c'est un piége que vous me tendiez....
—Quand cela serait....
—Ah! cela est bien mal... de vouloir ainsi tromper une pauvre fille.... Laissez-moi.... Je veux rentrer.
—Eh bien!... voyons, voyons, calmez-vous, Iris.... Mais à quoi bon vous entretenir de madame de Hansfeld, si vous ne voulez pas répondre.
—J'aime mieux, parler de ma maîtresse que de vous entendre ainsi parler de moi.
—Eh bien!... dites-moi... il y a environ une huitaine de jours... madame de Hansfeld est allée aux Français avec son mari, n'est-ce pas?
—Oui. Le prince sortait pour la première fois depuis longtemps.
—Et vous étiez restée seule, peut-être, à l'hôtel, charmante Iris.... Quel bonheur pour celui qui aurait pu partager ces douces heures avec vous!
—Parlons de la princesse, monsieur, ou je rentre.
—Eh bien! en revenant des Français... comment s'est trouvée votre maîtresse?
—Très inquiète, d'abord, car le prince n'a été complètement remis de son indisposition qu'une heure après son retour à l'hôtel....
—Mon Dieu! Iris, que vos yeux sont beaux et brillants.... Bénie soit la clarté de la lune qui me permet de les admirer!
—N'avez-vous donc plus rien à me dire sur Son Excellence?...
—Lorsqu'elle a été rassurée sur l'état de son mari... elle est redevenue sans doute calme... comme à l'ordinaire?... Quelle jolie main vous avez.
—Laissez-moi donc, monsieur... à quoi bon me faire des questions, vous ne vous occupez pas des réponses?
—Voyons, je vous écoute.... Vous avez raison, de graves intérêts sont en jeu, c'est malgré moi que je cède aux distractions que vous me causez. Eh bien! la princesse?
—Loin d'être calme lorsque l'état du prince ne l'a plus inquiétée, son agitation a encore augmenté; j'étais, comme d'habitude, venue avec ses femmes, elle les a renvoyées et m'a gardée seule.... Alors elle a pleuré, oh! bien longtemps pleuré.
—Elle a pleuré!
—Et moi-même je n'ai pu retenir mes larmes.
—Elle avait l'air bien courroucée, n'est-ce pas?
—Elle... oh non, mon Dieu! au contraire, elle était abattue, accablée; elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis ses larmes recommençaient de couler.... Vers une heure elle a sonné ses femmes, on l'a déshabillée, elle est restée seule avec moi; alors, au lieu de se coucher, elle s'est mise à écrire sur son livre noir à secret, où elle écrit toujours, je l'ai remarqué, lorsqu'il lui arrive quelque chose d'extraordinaire.... Je lui ai dit qu'elle allait se fatiguer encore; elle m'a répondu que non, que cela la calmerait au contraire. Je l'ai quittée vers les quatre heures du matin. Voyant encore de la lumière chez elle, je suis entrée doucement; elle écrivait toujours.