Ce que venait de dire la mulâtresse (elle mentait complètement à l'endroit du livre noir et de l'accablement de la princesse) était pour M. de Brévannes d'un prix inestimable. Il se figura que sa rencontre imprévue avait causé l'agitation, l'anxiété, les larmes de la princesse. Il ignorait que madame de Hansfeld l'avait déjà vu au bal de l'Opéra, il s'étonnait seulement qu'elle eût paru plus accablée qu'irritée de cette rencontre.
M. de Brévannes était non seulement opiniâtre et égoïste, il était singulièrement vain; malgré la froideur, l'éloignement que madame de Hansfeld lui avait témoignés en Italie, il n'avait jamais désespéré de s'en faire aimer. Son duel funeste, en le forçant de la quitter, n'avait ni éteint son amour, ni ruiné ses espérances, et bien souvent il s'était dit que, sans sa fuite, devenue nécessaire par la rigueur des lois italiennes, il serait parvenu à intéresser Paula Monti par la violence, les excès même de son amour pour elle... et à lui faire oublier le nom de Raphaël, qui, après tout, l'avait provoqué.
La vanité est au moins aussi aveugle que l'amour.... M. de Brévannes était aussi vaniteux qu'amoureux; on concevra donc qu'il eût une lueur d'espoir en apprenant que la princesse avait été plus accablée qu'irritée à son aspect.... Ce qui lui donnait encore beaucoup à penser était cette circonstance:
Paula avait, ensuite de cette rencontre, longuement écrit dans un livre auquel elle confiait ses plus secrètes pensées....
Il s'agissait évidemment et de la mort de Raphaël et des circonstances qui l'avaient amenée.... Donc il devait être question de lui, de Brévannes.
Posséder ce livre, y surprendre les pensées les plus intimes de madame de Hansfeld, tel fut dès lors l'unique désir de M. de Brévannes; mais plus la satisfaction de ce désir était importante pour lui, plus il devait craindre d'en compromettre la réussite; il crut donc prudent et habile d'avoir l'air de n'attacher aucune importance à la révélation qu'Iris avait paru lui faire avec la naïveté d'un enfant.
La mulâtresse, surprise de son silence, lui dit:
—Eh bien! monsieur, à quoi songez-vous donc?
—A vous, Iris.... Encore une distraction....
—Comment, monsieur, malgré vos promesses?... Et moi qui réponds à toutes vos questions, moi qui vous en dis plus que je ne le devrais... vous ne m'avez pas écoutée....
—Si... très bien, mais vous le voyez, Iris, les questions que je vous adresse sur la princesse sont bien simples, elles ne la compromettront en rien si vous y répondez; je ne puis encore vous dire quel en est le but.... Bientôt peut-être je vous demanderai davantage; mais alors j'aurai, je l'espère, fait assez de progrès dans votre confiance pour que vous ayez toute foi en moi.
—Je ne devrais pas consentir à vous revoir, monsieur... à quoi bon? Je le vois, je ne suis là qu'un moyen de correspondance entre vous et la princesse.... Mais pourquoi me plaindre? les malheureux n'ont-ils pas toujours été sacrifiés... aux heureux... aux grands de ce monde?
L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces derniers mots fit tressaillir M. de Brévannes; une idée nouvelle lui vint à l'esprit.
Peut-être la fille de compagnie était-elle jalouse de sa maîtresse, et mécontente de sa position, quoi de plus naturel?
Les gens de l'espèce de M. de Brévannes, si rusés qu'ils soient, sont presque toujours dupes de leur funeste dédain pour l'espèce humaine, et de leur propension à croire surtout aux mauvais sentiments. Au lieu de supposer, selon toute probabilité, que la mulâtresse était dévouée à sa maîtresse, et de se tenir prudemment sur la réserve, il suffit à M. de Brévannes, non pas même d'un mot, mais d'une seule inflexion de voix, pour croire Iris envieuse de madame de Hansfeld et peut-être même hostile à sa maîtresse.
Il était d'autant plus porté à admettre cette hypothèse qu'elle servait parfaitement ses projets. Il eût été pour lui d'une haute importance d'avoir chez madame de Hansfeld un être à sa dévotion qui ne fût retenu par aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de dévoûment. Voulant pourtant s'assurer de la réalité de son soupçon, il dit à Iris d'un ton affectueux de tendre intérêt:
—Vous êtes heureuse? très heureuse auprès de la princesse... n'est-ce pas?
La jeune fille comprit la portée de cette question, qu'elle avait très habilement amenée. Elle ne répondit pas d'abord, elle soupira, puis après un silence de quelques secondes, elle dit:
—Oui, oui, très heureuse; et quand bien même je ne le serais pas, à quoi bon me plaindre?...
Puis, dégageant brusquement son bras de celui de M. de Brévannes, elle courut vers la petite porte du jardin, restée entr'ouverte.
Étonné de cette fuite soudaine, M. de Brévannes la suivit en disant:
—Mais au moins je vous reverrai?...
—Je ne sais, répondit-elle.
—Mais quand cela? après demain? à la même heure?
—Peut-être... et encore... non, non, plus jamais, je suis déjà assez malheureuse.
Et la porte du jardin se referma sur M. de Brévannes.
Celui-ci revint chez lui, on ne peut plus satisfait de sa première entrevue avec Iris....
Iris, non moins satisfaite, alla rejoindre madame de Hansfeld, et lui rendre compte de son entrevue avec M. de Brévannes.
La jeune fille se réservait, néanmoins, de supprimer certains détails se rapportant à un projet infernal récemment éclos dans sa pensée.
Quelques jours après l'entrevue d'Iris et de M. de Brévannes, au moment où quatre heures venaient de sonner à l'église de Saint-Louis, un brouillard, rendu plus intense par le voisinage des deux bras de la Seine qui baignent l'île Saint-Louis, se répandit sur ce quartier solitaire.
Environ à la hauteur de l'ancien hôtel de Bretonvilliers alors en démolition, le quai d'Orléans, n'étant pas encore revêtu d'un parapet, formait un talus très escarpé, qui, à cet endroit, encaissait la rivière.
Un homme enveloppé d'un manteau se promenait lentement sur cette berge, s'arrêtant quelquefois pour regarder le rapide courant de la Seine, gonflée par les pluies d'hiver. Ce quartier, toujours si désert, était plongé dans un morne silence; la brume s'épaississait de plus en plus, cachait presque entièrement l'autre rive du fleuve, et, voilant à demi les bâtiments abattus de l'hôtel Bretonvilliers, leur donnait une apparence presque grandiose. Ces hautes murailles, en partie détruites, çà et là découpées à jour par de larges baies vides de fenêtres, dessinant leurs masses noircies par le temps sur le ciel gris, ressemblaient à des ruines imposantes.
L'homme dont nous parlons contemplait avec tristesse l'aspect mélancolique de ce quartier. La tête baissée sur sa poitrine, il marchait lentement le long du talus, s'arrêtant de temps à autre pour écouter le murmure des eaux sur la grève, ou pour regarder d'un œil fixe le courant du fleuve.
Il fut tiré de sa rêverie par un bruit de pas; il leva la tête, et vit s'approcher un homme de grande stature, portant une longue barbe blanche, et marchant d'un pas ferme, quoiqu'il parût de temps à autre tâter le terrain avec sa canne.
Le brouillard était devenu très épais: ce vieillard (le lecteur a déjà reconnu Pierre Raimond), dont la vue était faible et incertaine, au lieu de suivre la ligne du quai, avait beaucoup dévié à droite, et s'avançait directement vers l'homme au manteau, qu'il n'apercevait pas.
Ce dernier, placé sur le bord du talus, se dérangea machinalement pour le laisser passer.
Pierre Raimond atteignit le sommet de la berge, perdit l'équilibre, roula sur la pente de l'escarpement, et disparut dans le fleuve en étendant les bras et en poussant un cri affreux.
Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.
Se débarrasser de son manteau, se précipiter dans la Seine, et plonger pour arracher ce malheureux à la mort, tel fut le premier mouvement du prince de Hansfeld, car c'était lui qui se promenait sur ce quai désert, voisin, comme on le sait, de l'hôtel Lambert.
Frêle, débile, mais d'une organisation très nerveuse, Arnold de Hansfeld pouvait, par une violente surexcitation, trouver dans son énergie une force passagère; après des efforts inouïs, il parvint à saisir Pierre Raimond.
Le courant était si rapide que, pendant le peu d'instants que dura ce sauvetage inespéré, les deux hommes se trouvèrent entraînés bien loin du talus, et heureusement vers un endroit du rivage très plane, très accessible, car les forces de M. de Hansfeld étaient à bout.
Dans ce danger, Pierre Raimond, conservant tout son sang-froid, facilita les efforts de son sauveur au lieu de les paralyser, ainsi que cela arrive quelquefois dans ces luttes désespérées contre la mort.
Lorsque M. de Hansfeld et Pierre Raimond furent en sûreté sur la grève, le vieux graveur eut, pour ainsi dire, à sauver à son tour son sauveur; à la force factice, fébrile du prince succéda un anéantissement complet.
La nuit approchait, le crépuscule rendait la brume encore plus sombre; en vain Pierre Raimond appela du secours, le bruit du vent et des grandes eaux couvrit sa voix; vains appels d'ailleurs, il ne passait presque personne sur ces quais solitaires.
M. de Hansfeld tremblait convulsivement; frêle et chétif, il lui avait fallu être deux fois courageux pour s'exposer à un si grand péril avec si peu de forces pour le surmonter. Le vieux graveur, encore robuste pour son âge, prit Arnold entre ses bras comme on prendrait un enfant, remonta la grève en marchant avec précaution, et atteignit un escalier qui conduisait au quai.
Pierre Raimond se trouva en face de sa maison, située à l'angle de la rue Poultier et du quai d'Anjou.
Aidé de son portier, le père de Berthe transporta M. de Hansfeld dans son appartement, et malgré son culte pour la chambre de sa fille, il l'y établit devant un bon feu.
M. de Hansfeld commençait à reprendre connaissance; il regardait autour de lui avec étonnement.
—Monsieur, je vous dois la vie... vous m'avez sauvé au risque de périr mille fois.... Les termes me manquent pour vous dire ma reconnaissance—s'écria le graveur.
—Où suis-je!... Qui êtes-vous, monsieur?—dit Arnold de Hansfeld en cherchant à rassembler ses idées.
—Remettez-vous, monsieur... voici ce qui est arrivé... Tout à l'heure, trompé par le brouillard et par la faiblesse de ma vue, j'ai dévié de mon chemin; je me suis trouvé, sans m'en apercevoir, sur le talus qui encaisse la rivière devant les démolitions de l'hôtel Bretonvilliers; je n'ai pu me retenir sur cette pente rapide, et je suis tombé à l'eau.... Alors, n'écoutant que votre généreux dévouement....
—Je me souviens de tout maintenant—dit le prince.—Je me souviens même que si mon premier mouvement a été de tâcher de vous arracher au péril qui vous menaçait, ma première pensée a été de craindre que ma bonne volonté vous fût fatale.... Je suis si faible qu'il vous a peut-être fallu vous défendre de mes maladroits efforts, et me sauver moi-même après vous être sauvé—dit M. de Hansfeld en souriant.
—Non, non, monsieur, rassurez-vous; comme les cœurs braves et généreux, vous avez été fort... tant qu'il vous a fallu être fort pour m'arracher à une mort certaine.... Sauvé par vous, j'ai dû à mon tour venir en aide à votre faiblesse, car vous avez plus de courage que de force.... Je vous ai transporté ici, chez moi, Pierre Raimond, graveur.
M. de Hansfeld allait sans doute se nommer à son tour, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit. Pierre Raimond se retourna; Berthe, pâle, les yeux noyés de larmes, les traits bouleversés, se jeta dans ses bras en s'écriant:
—Mon père, je n'ai plus de refuge que chez toi!...
Berthe s'était, en entrant, si brusquement précipitée dans les bras de son père, qui, retourné vers elle, lui cachait complètement M. de Hansfeld, qu'elle n'avait pas aperçu ce dernier.
—Il m'a chassée... chassée de chez lui,—murmura Berthe d'une voix entrecoupée de sanglots en tenant son père étroitement embrassé.
—Mon enfant, nous ne sommes pas seuls—dit tout bas le vieillard.
M. de Hansfeld avait tressailli de joie et de surprise à la vue de Berthe.... Il retrouvait en elle la jeune femme qui avait fait sur lui une si profonde impression à la Comédie-Française... impression qui s'était changée en une sorte d'amour vague, romanesque, idéal.
On se souvient que la loge du prince était si obscure que madame de Brévannes, malgré sa curiosité, n'avait pu l'apercevoir.
A ces mots de Pierre Raimond: «Nous ne sommes pas seuls,» Berthe, rougissant de confusion, fit un pas vers la porte.
Mais Pierre Raimond prit sa fille par la main, et lui montrant M. de Hansfeld:
—Ma fille... mon sauveur.
—Que dites-vous, mon père?
—Tout à l'heure, perdu au milieu du brouillard, me trompant de chemin, je suis tombé dans la rivière.
—Grand Dieu!
Et Berthe se précipita dans les bras du vieux graveur, le serra fortement contre son cœur, puis le regarda avec anxiété.
—Monsieur se trouvait par hasard sur le quai—reprit Pierre Raimond—il m'a sauvé... Mais ses forces s'étaient épuisées dans la lutte, je l'ai transporté ici....
—Ah! monsieur—s'écria Berthe—vous m'avez rendu mon père, alors que je n'ai peut-être jamais eu plus besoin de sa tendresse... et de sa protection!... Hélas! nous ne pouvons rien pour vous; mais Dieu se chargera d'acquitter notre dette....
—Je suis trop payé, madame, en apprenant que j'ai rendu un père à sa fille.
—Mais au moins que nous sachions à qui nous devons tant—dit Pierre Raimond.
—Quel nom joindre à nos prières en priant Dieu de vous bénir?—ajouta Berthe.
—Je m'appelle Arnold.... Arnold Schneider—dit M. de Hansfeld en rougissant et balbutiant un peu.
Pierre Raimond attribua cet embarras à la modestie de son sauveur, et reprit:
—Mais où pourrai-je aller, monsieur, vous rendre grâce de m'avoir conservé pour mon enfant?
M. de Hansfeld rougit de nouveau; après un moment de silence il répondit:
—Si vous le permettez, monsieur, c'est moi qui viendrai quelquefois m'informer de vous, et recevoir ainsi le prix de ce que vous appelez... ma bonne action....
—Je n'insiste pas, monsieur—dit Pierre Raimond;—je conçois le sentiment qui vous fait nous cacher votre demeure, peut-être même votre vrai nom. Je respecterai votre réserve... seulement, soyez assez généreux pour venir quelquefois à moi, puisque vous ne me permettez pas d'aller à vous.... Promettez-le-moi... épargnez-moi jusqu'à l'apparence de l'ingratitude.
—Je vous le promets, monsieur.... Mais je me sens tout à fait remis à cette heure; auriez-vous la bonté, si cela se peut, de me faire venir une voiture?... je ne veux pas abuser plus longtemps de votre hospitalité.
Le portier étant resté dans la chambre du graveur, Berthe alla lui dire d'amener un fiacre.
Au bout de quelques instants, M. de Hansfeld sortit de la maison du graveur.
Pierre Raimond quitta ses vêtements mouillés, et revint trouver sa fille.
En le voyant, Berthe se jeta de nouveau dans ses bras en s'écriant:
—Maintenant je puis sans crainte me livrer à ma joie... tu es là, tu es là.. et j'ai failli te perdre... toi... toi... pauvre père!... cela est horrible.... Je suis si heureuse de te voir que je ne puis croire que tu aies couru ce péril.... Non, non... quand je venais ici, quelque pressentiment m'aurait appris qu'un grand danger te menaçait... car enfin... ou n'est pas sur le point de perdre son père sans qu'un affreux brisement de cœur vous en avertisse....
—Calme-toi, chère enfant, la Providence a eu pitié de nous. Aucun pressentiment ne t'a avertie parce que sans doute je devais être sauvé... Tu le vois—dit Pierre Raimond en souriant tristement—tu me rends aussi superstitieux que toi... mais n'oublions jamais ce que nous devons à ce généreux inconnu.
—Oh! jamais... jamais je ne l'oublierai; mais je crains que ma reconnaissance se confonde et se perde dans ma joie de te revoir, bon, excellent père... maintenant je n'ai plus que toi au monde...—s'écria Berthe en fondant en larmes.
Pierre Raimond serra tendrement les mains de Berthe dans les siennes et lui dit avec amertume:
—Encore de nouveaux chagrins!... malheureuse enfant!...
—Il ne m'aime plus!... je lui suis à charge!... je lui suis odieuse!...—dit Berthe en fondant en larmes.
—Oh! mes prédictions!...—s'écria douloureusement le vieillard.
—Mon père, ne m'accablez pas!...
—Ce n'est pas un reproche, pauvre petite.... Hélas! c'est un cri de satisfaction amère.... Mon amour pour toi ne m'avait pas trompé... Mais qu'y a-t-il donc encore?
—Vous le savez, depuis la pénible scène qui eut lieu ici le surlendemain de notre arrivée, l'humeur de Charles s'est de plus en plus aigrie, surtout à dater du jour où nous sommes allés aux Français. Jusqu'alors au moins il avait gardé quelque mesure; il m'avait même exprimé son regret de s'être montré un peu dur envers vous.... Mais à partir de cette funeste représentation aux Français, je dis funeste, parce que le lendemain ont commencé pour moi de nouveaux tourments....
—Et tu me les avais encore cachés? Lorsque tu es venue dimanche... pourquoi ne m'as-tu rien dit?
—Je craignais tant de vous affliger.... Mais à présent... mes forces sont à bout. Si vous saviez, mon Dieu... si vous saviez....
—Courage... mon enfant... courage. Explique-toi... dis-moi tout....
—Eh bien, mon père... depuis cette représentation des Français, l'humeur de mon mari déjà très irritable... est devenue sombre et méchante. Je le voyais à peine... il sortait toute la journée et ne revenait qu'à une heure avancée de la nuit. A l'heure du repas, il était taciturne, préoccupé... deux ou trois fois il se leva de table avant la fin du dîner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les soucis qu'il paraissait avoir, il me répondait durement que cela ne me regardait pas... depuis je ne hasardais plus un mot à ce sujet.... Ce matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui dis: Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours, Charles.... Voilà tout... mon père, pas autre chose, je te le jure.
—Pauvre enfant...—Continue.
—Ses traits se rembrunirent aussitôt; il s'écria avec amertume:—A quoi cela me sert-il d'être mieux? A quoi bon espérer... si j'ai quelque chose à espérer... lorsque vous êtes là comme une chaîne à laquelle je suis désormais et pour toujours attaché... Maudit, maudit soit le jour où j'ai été assez faible pour vous épouser... pour donner, comme un sot, dans le piége que vous et votre père m'avez tendu....
Le vieillard comprima un mouvement de colère, et reprit d'une voix ferme:—Et puis ensuite... mon enfant....
—Ce reproche était si cruel, si blessant, si peu attendu, que je n'ai su que répondre... j'ai pleuré. Il s'est levé violemment en s'écriant:—Quel supplice! oh! ma liberté! ma liberté!... Mon Dieu... je ne le gêne en rien.... Pourtant, tout ce que je lui demande, c'est de me permettre de venir vous voir.
—Oh! patience... patience...—s'écria le graveur d'une voix contenue.
—Voyant qu'il me traitait ainsi—reprit Berthe—je m'écriai: Charles, voulez-vous vous séparer de moi? si je vous suis à charge, dites-le....
—Eh bien! oui—me répondit-il en fureur—oui! vous m'êtes à charge; oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des mariages..., et jamais je ne vous le pardonnerai...—Mais, mon Dieu—lui dis-je—qu'ai-je fait, qu'avez-vous à me reprocher?
—Oh! rien! vous êtes trop adroite pour cela.... Vous savez bien que si vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la peur.... En disant, ces mots, il est sorti violemment... et votre fille est venue vous trouver, mon père... car elle n'a plus que vous au monde—s'écria Berthe en fondant en larmes.
—Cela devait être—dit Pierre Raimond;—ce cœur égoïste, ce caractère orgueilleux et têtu devait te faire payer cher... bien cher un jour... les sacrifices qu'il s'était imposés pour obtenir ta main... à tout prix. Mais cela ne peut pas se passer ainsi.. tu comprends bien qu'il faudra que j'empêche cet homme de torturer de la sorte mon enfant chérie; tu t'es toujours admirablement conduite envers lui.... Il ne te brisera pas comme un jouet de son caprice.
—Mais que faire à cela? que faire?
—Sois tranquille.... Dieu merci, j'ai encore de la force et de l'énergie.
—Oh! de grâce, pas de scènes violentes!
—Pas de violence... mais de la fermeté. J'ai le bon droit et la raison pour moi, je défends la cause de mon enfant... je suis tranquille. Mais d'abord, il me faut quitter ce logis.... Heureusement j'ai vécu assez économiquement avec ce que tu m'as forcé d'accepter pour avoir mis une petite somme de côté... Jointe à la vente de ce modeste mobilier... elle assurera mon entrée à Sainte-Périne.
—Oh! mon père.... Jamais... jamais....
—Berthe... mon enfant..., tu sais ce que je pense au sujet de ces asiles dus et ouverts à l'infortune honnête; et d'ailleurs, voyons, crois-tu que dans notre position je puisse avoir la moindre obligation à ton mari?
—Non, sans doute.... Oh! jamais.... Après ses durs et humiliants reproches.
—Eh bien donc!... que faire? comment vivre?
—Ecoute, mon bon père.... Depuis la scène pénible qui a eu lieu ici... il y a quelques jours, lorsque mon mari a osé vous reprocher le secours qu'il vous accordait..., j'ai bien réfléchi à votre position, et j'ai, je crois, trouvé un bon moyen de l'améliorer... si vous voulez toutefois me seconder.
—Parle... parle.
—Hélas! je suis aussi pauvre que vous, mais il me reste, Dieu merci, le talent que vous m'avez donné... Autrefois, il nous aida à vivre.... Depuis mon mariage, il a été ma consolation pendant de cruels moments de chagrins.... Il sera aujourd'hui notre ressource.
—Chère enfant... que veux-tu dire?
—Charles me laisse libre de vous consacrer les matinées du jeudi et du dimanche de chaque semaine.... Qui m'empêche ces jours-là d'avoir ici, comme autrefois, des écolières dans la chambre que vous m'avez conservée? je prierai quelques-unes de mes anciennes élèves de m'en chercher... et pour que l'amour-propre de mon mari n'en souffre pas, je donnerai, s'il le faut, les leçons sous mon nom de fille.... De la sorte, bon père, vous ne manquerez de rien, et....
Pierre Raimond interrompit Berthe en la prenant dans ses bras avec attendrissement.
—Pauvre chère enfant.... Non... je ne souffrirai pas que tu joignes les préoccupations de l'étude, du travail, à tes autres chagrins....
—Oh! mon père, ce sera au contraire pour moi la plus charmante des consolations... voyons... me refuserez-vous le seul bonheur peut-être dont je puisse jouir?
—Non... eh bien, non... mon enfant bien-aimée... cette résolution est noble, et belle... l'accepter... c'est l'apprécier ce qu'elle vaut....
—Vous consentez...—s'écria Berthe avec une joie indicible.
—J'y consens... et cette nouvelle marque de l'élévation de ton cœur m'impose plus que jamais le devoir d'exiger que ton mari te traite avec les égards, les soins, le respect que tu mérites, et aussi vrai que je m'appelle Pierre Raimond... non seulement je l'exigerai, mais je l'obtiendrai.
Madame de Hansfeld, continuant d'écrire à M. de Morville sous un nom supposé, avait reçu plusieurs réponses. Un matin (quelques jours après que M. de Hansfeld eut sauvé la vie du père de Berthe de Brévannes), Iris, revenant du bureau de la poste restante, apporta une lettre à sa maîtresse.
Le cœur de la princesse battit de joie en reconnaissant l'écriture de M. de Morville.
Celle lettre était ainsi conçue:
«Voilà la cinquième fois que j'écris à ma mystérieuse amie, ses consolations me sont tellement douces et précieuses, elles me viennent si bien en aide pour supporter la tristesse où me plonge un amour malheureux, que je ne saurais trop la remercier de son tendre intérêt. Il y a pour moi un charme singulier dans ces confidences à la fois si vagues et si précises faites à une inconnue, qui apprécie l'état de mon cœur avec une délicatesse infinie.... J'ai été frappé de ce que vous me dites sur le bonheur d'aimer même sans espoir, de même qu'on aime Dieu pour Dieu, et de trouver dans la seule dévotion à l'objet adoré une pure et ineffable félicité. Vos pensées, à ce sujet, sont en tout si semblables aux miennes... et cela dans leurs nuances les plus insaisissables, qu'à force de m'en étonner, il m'est venu à l'esprit une idée absurde, bizarre, folle.... Cette idée est que... mais non... je n'oserai pas même vous l'écrire... du moins, avant de vous avoir avoué une autre de mes croyances.. Je suis fermement convaincu que deux personnes, passionnément éprises l'une de l'autre, doivent avoir sur l'amour certaines idées absolument semblables.... Aussi, en conséquence de toutes mes folles pensées, je suis assez fou pour conclure... que vous pourriez bien être... la femme que j'aime... sans espoir, et qui, à un bal de l'Opéra, m'a dit ces mots: Faust et Childe-Harold... lors d'une soirée que je n'oublierai de ma vie.»
En lisant ce passage, madame de Hansfeld tressaillit et devint pourpre de surprise, de bonheur et de confusion; elle continua de lire avec un violent battement de cœur.
«Pardonnez-moi cet espoir insensé... Si je me trompe, ces mots seront incompréhensibles pour vous; si je ne me trompe pas, il peut néanmoins vous convenir que je n'aie pas deviné, alors vous me répondrez que je suis dans l'erreur, et notre correspondance continuera comme par le passé.
«Maintenant, par quel pressentiment, par quel instinct ai-je été amené à croire que ces lettres m'étaient écrites par vous? Je l'ignore.... Sans doute la présence de l'être aimé se manifeste en tout et partout, même malgré le mystère qui semble le plus impénétrable. Si l'on distingue entre mille voix... une voix adorée, pourquoi ne reconnaîtrait-on pas de même l'esprit, la pensée de la femme que l'on chérit? Si je ne me suis pas trompé... ce phénomène s'expliquerait plus encore par la sincérité que par la sagacité de mon amour. Alors... je vous en supplie, ne me refusez pas la seule consolation qui me reste... j'allais presque dire qui nous reste. Songez à tout le bonheur que nous pouvons encore espérer de cette correspondance... et puis quelle confiance absolue, aveugle, doit nous donner l'un pour l'autre mon étrange découverte! Ne prouverait-elle pas autant en faveur de votre amour que du mien? Vous ne m'avez pas écrit un mot qui pût vous déceler, et pourtant je vous ai reconnue.... Oh! de grâce, répondez-moi! Oui, nous pouvons être encore bien heureux, malgré la barrière infranchissable qui nous sépare. Croyant n'être pas aimé de vous, je vous fuyais obstinément, dans la crainte d'augmenter encore les chagrins d'une passion déjà si malheureuse; mais si vous la partagiez... pourquoi me refuseriez-vous le bonheur de vous rencontrer souvent... tout en restant, aux yeux du monde, étrangers l'un à l'autre? J'ai juré... non de ne plus vous aimer, cela m'était impossible; mais j'ai juré, lors même que vous répondriez à mon amour, de ne jamais porter atteinte à la sainteté de vos devoirs, et de ne jamais me présenter chez vous. En restant fidèle, comme je le dois, à ce serment, quels seraient nos torts? qu'aurions-nous à redouter? N'êtes-vous pas liée par votre amour comme je le suis par ma parole... parole dont je ne serais délié que le jour où je pourrais aspirer à votre main?
«Mais à quoi bon entrer dans de pareils détails si mon cœur se trompe... si vous n'êtes pas vous? Un mot encore... si j'ai deviné juste, je vous le jure sur l'honneur, personne au monde ne m'a rien dit qui put me faire soupçonner que vous m'écriviez.... Cette découverte est un de ces miracles de l'amour, qui ne semblent impossibles qu'aux impies et aux athées.
«L. DE M.»
A la lecture de cette lettre, Paula fut pour ainsi dire éblouie. Cette preuve éclatante de divination dans l'amour la confondait et la ravissait à la fois. Ne fallait-il pas aimer immensément pour arriver à ce point de pénétration?
Madame de Hansfeld croyait avec raison M. de Morville incapable d'un mensonge; aussi elle se livrait en toute sécurité aux enchantements de cette lettre, qu'elle relut plusieurs fois avec adoration.
Involontairement la princesse ressentit une sorte de frisson à ce passage où M. de Morville disait clairement qu'il ne serait délié de son serment que si elle devenait veuve.
Pour la première fois de sa vie, madame de Hansfeld eut une pensé qui lui fit horreur, et qu'elle se reprocha comme un crime.
Elle chercha, pour ainsi dire, un refuge dans les nobles sentiments que devait lui inspirer l'amour de M. de Morville; comme lui, elle vit un avenir de bonheur dans cet attachement pur et ignoré. Il échapperait au moins à la grossière malignité du monde, et conserverait, caché dans l'ombre, toute sa délicatesse, toute sa fleur, tout son parfum....
Écrire souvent à M. de Morville, l'apercevoir quelquefois, se savoir aimée de lui... lui répéter sans cesse qu'elle l'aimait... n'avoir jamais à rougir de cette affection si passionnément partagée... quelles brillantes, quelles radieuses espérances!
Un léger frappement qu'elle entendit à sa porte rappela madame de Hansfeld à elle-même. Elle serra la lettre de M. de Morville dans un meuble à secret, et dit:
—Entrez.
La porte s'ouvrit, le prince de Hansfeld entra chez sa femme.
La physionomie du prince était froide et hautaine. On aurait difficilement cru que ses traits fins, mélancoliques et d'une délicatesse toute juvénile, pussent se prêter à cette expression de dureté glaciale.
La princesse regarda son mari avec autant de surprise que d'inquiétude. Jamais elle ne lui avait vu un pareil visage. Arnold était pâle et vêtu de noir.
Voulant dissimuler son embarras, Paula lui dit:
—Êtes-vous dans l'intention de sortir ce soir... Arnold?
—Non, madame... je vous prie de m'accorder quelques moments....
—Je vous écoute.
—J'ai décidé que nous quitterions cet hôtel....
—Comme il vous plaira, monsieur; seulement, après les dépenses toutes récentes que vous y avez faites....
—Cela me regarde.
—Je n'ai plus la moindre objection à élever. Je vous avouerai même franchement... que je suis fort contente d'abandonner ce quartier désert où vous aviez absolument voulu habiter.
—Je suis si bizarre, si original.... Mais voici qui vous paraîtra, madame, plus original et plus bizarre encore... nous quitterons cet hôtel après-demain.
—Et où irons-nous loger, monsieur?
—Vous partirez pour l'Allemagne.
—Vous dites, monsieur?
—Que vous partirez pour l'Allemagne.
—C'est une plaisanterie, sans doute?
—Je n'ai guère l'habitude de plaisanter.
—En ce cas, monsieur, puis-je savoir pour quel motif vous quittez si brusquement Paris au milieu de l'hiver?
—Je ne quitte pas Paris... madame... mais vous, vous quitterez Paris après-demain.... Dans un mois, j'irai probablement vous rejoindre.... Je l'ai résolu... cela sera.
Madame de Hansfeld regardait le prince avec stupeur. Souvent il s'était montré courroucé, violent; mais au milieu de ces emportements dont Paula cherchait en vain la cause, il y avait des élans de passion, des cris de désespoir dont elle était aussi apitoyée que blessée; jamais de sa vie le prince ne lui avait parlé de ce ton froid, dur et tranchant. Elle répondit donc avec une sorte de crainte causée par la surprise:
—J'espère, monsieur, que vous n'insisterez pas sur ce projet de voyage, lorsque vous saurez qu'il me serait extrêmement désagréable de quitter Paris en ce moment.
—Vous vous trompez, madame... vous partirez..
—Monsieur....
—Madame... après-demain vous partirez.
—Je ne partirai pas....
—Vraiment?
—D'ailleurs, je suis bien folle de prendre au sérieux ce que vous me dites.... Quelquefois vos idées sont tellement... bizarres, vos caprices si étranges, vos volontés si éphémères, qu'il y a de l'enfantillage à moi de m'inquiéter de cette nouvelle fantaisie.
—Peu m'importe, madame, que vous vous inquiétiez, pourvu que prévenue vous obéissiez.
—Obéir... le mot est un peu dur... monsieur....
—Il est juste.
—Ainsi, monsieur... c'est un ordre?
—Un ordre.
—Si j'étais capable de m'y soumettre, avouez au moins qu'il serait bien tyrannique....
—Je serais très indulgent.
—Indulgent!... Et qu'avez-vous à me reprocher, monsieur? N'est-ce pas moi... qui ai mille fois été indulgente de supporter vos emportements, de les soigneusement cacher à tout le monde.... Ne m'avez-vous pas cent fois répété que, bien que nous vécussions sous le même toit... j'étais libre de mes actions.... Il est vrai que bientôt après vous veniez tout éploré renier vos paroles. Encore une fois, monsieur, tenez, j'ai tort de vous répondre.... Je suis sans doute à cette heure, et comme vous, dupe d'une aberration de votre esprit.
—Je suis fou, n'est-ce pas, ainsi que mes bizarreries semblent le faire croire? Oh! il n'a pas tenu à vous que ces apparences, dont vous étiez la seule cause, que j'affectais par compassion pour vous (vous ne méritez pas que je vous explique le sens de ces paroles); il n'a pas tenu à vous, dis-je, que ces apparences ne devinssent une réalité... Mais je croyais au moins qu'éclairée par ces alternatives de passion et d'horreur....
—D'horreur!—s'écria la princesse.
—D'horreur—reprit froidement le prince;—je croyais que vous auriez compris l'énormité de vos forfaits et l'opiniâtreté de ma passion qui leur survivait.... Mais non!... pas même cela.... Heureusement pour moi, à cette heure la passion est morte; votre dernier trait l'a tuée.... Mais l'horreur survit... l'horreur, entendez-vous bien?
—Je vous entends, mon Dieu... mais je ne vous comprends pas.
—Mais je vous ai aimée, vous portez mon nom... cet abominable secret restera donc enseveli entre vous et moi. Ainsi donc, partez... au nom du ciel, partez... et remerciez-moi à genoux d'être aussi clément que je le suis.
Madame de Hansfeld regardait son mari avec épouvante; elle n'avait à se reprocher que son amour pour M. de Morville, et cet amour ne méritait pas les reproches affreux dont l'accablait le prince. Celui-ci pourtant semblait plein de raison; il n'y avait rien d'égaré dans son regard, d'altéré dans son accent. Voulant voir s'il ferait allusion à l'amour qu'elle ressentait pour M. de Morville, amour que, par un hasard inexplicable, M. de Hansfeld avait peut-être pénétré, elle lui dit:
—Lorsque je vous ai épousé, monsieur, je vous l'ai dit loyalement... mon cœur n'était pas libre... j'ai aimé, passionnément aimé... Ce que je vous disais alors, à cette heure je vous le répète.... Je ne vous aime pas d'amour; mais devant Dieu qui m'entend, jamais je ne vous ai été infidèle....
—M'être infidèle!—s'écria le prince—ce serait une action louable auprès des crimes que vous avez commis.
—Moi!—s'écria Paula en joignant les mains avec force—mais c'est une calomnie aussi infâme qu'absurde....
—Comment... vous oserez nier qu'hier soir.... Oh! non, jamais!—s'écria le prince en frémissant;—jamais machination plus infernale n'est entrée dans une tête humaine. J'ai frissonné d'épouvante autant que de surprise.... Et vous n'êtes pas à genoux... devant moi, les mains suppliantes.... Et vous êtes là, froide, méprisante.... Mais vous ne savez donc pas qu'il y a des juges et un échafaud, madame!
Paula, cette fois, trembla.
Jusqu'alors elle n'avait souffert des bizarreries de M. de Hansfeld que dans ses accès de colère ou plutôt de douleur désespérée. Il lui avait fait de vagues reproches, presque toujours suspendus par des réticences; mais jamais il n'avait formulé contre elle une accusation aussi précise, aussi terrible.
La princesse crut sincèrement que la raison d'Arnold était égarée. Celui-ci prit la stupeur de la princesse pour un aveu tacite, et lui dit d'une voix plus calme, mais avec une indignation profonde et concentrée:
—Vous voyez bien qu'il faut que vous partiez, madame, non par égard pour vous, mais par égard pour mon nom.... Je serai censé vous accompagner. Je passe pour fou—ajouta-t-il avec un sourire amer—on ne s'étonnera pas de mon départ précipité. Je resterai ici sous un nom emprunté. Excepté madame de Lormoy et un homme de ses amis qui est venu dans sa loge, personne ne me connaît; cette fable sera donc facilement admise.... D'ailleurs, je fréquenterai peu le monde; et dans un mois ou deux, avant peut-être, je quitterai Paris pour aller vous rejoindre en Bohème, où vous vous rendrez sous la conduite de Frantz, qui a mes ordres.... Alors je vous dirai mes volontés, sinon je vous les écrirai. Ce soir, vous irez à l'Opéra; on répandra le bruit de mon départ subit.... Ce sera une bizarrerie de plus; vous pourrez l'attribuer à l'aberration de mon caractère... on y croira sans peine. Vous partirez dans une voiture fermée; tous mes gens vous suivront; on croira facilement que je vous ai accompagnée. Un mot encore. Le mépris et l'exécration que vous m'inspirez sont tels, que je tiens à vous bien persuader que c'est non par clémence, mais par respect pour mon nom que je ne dévoile pas ici tous vos crimes.... Mais prenez bien garde; à la moindre hésitation de votre part à m'obéir, soit ici, soit ailleurs, je surmonte ce dégoût, et je vous abandonne à la vengeance divine et humaine.
Et le prince sortit.
Madame de Hansfeld l'avait écouté sans l'interrompre, se disant qu'il fallait toujours se garder de contrarier les fous.
Iris entra d'un air effrayé:
—Ah! marraine... quel malheur!—s'écria-t-elle.
—Qu'as-tu?...
—D'après vos ordres, je suis allée au troisième rendez-vous que m'a donné Charles de Brévannes....
—Eh bien!
—Je lui ai dit que vous ne vouliez pas consentir à le voir....
—Ensuite!
—Il s'est écrié les yeux brillants de fureur:
«Dis à ta maîtresse que je suis là... que si elle ne me donne pas un rendez-vous prochain où tu assisteras... j'y consens... ce soir je répands partout l'histoire de Raphaël Monti... ta maîtresse me comprendra...»
—Il a dit cela... il a dit cela?...
—Et il a ajouté: «Elle doit savoir que je puis la perdre, et je la perdrai.»
—Malheur!... malheur à moi! Et M. de Morville?... Que pensera-t-il de moi?... Il croira ces calomnies... le malheureux Raphaël y a bien cru!
—Vous lui indiquerez un rendez-vous dans un endroit retiré... Le Luxembourg, m'a-t-il dit, ou le Jardin-des-Plantes.... Vous y viendrez avec moi... et il s'y trouvera.... Sinon... il parlera. Que faire?... que faire?... Ce méchant homme est capable de tout....
Après quelques moments de réflexion, Paula dit à Iris d'une voix ferme:
—Donnez-moi... du papier... une plume....
—Que voulez-vous faire?
—Donner à M. de Brévannes un rendez-vous où tu viendras.
—Y pensez-vous, marraine: écrire... laisser une lettre de vous entre les mains de cet homme? Quelle imprudence!... Mais.... Il ne connaît pas votre écriture?
—Non....
—Si j'écrivais pour vous.
—Tu as raison... écris....
Après-demain, à dix heures, au Jardin-des-Plantes... sous le cèdre du labyrinthe....
—As-tu écrit?
—Oui, marraine.
—Signe... Paula Monti.
—Et s'il veut abuser de ce billet, dit Iris après avoir signé, il sera dupe de sa propre infamie....
—Quand lui remettras-tu cette lettre?
—A l'instant.... Il attend votre réponse à la petite porte du quai d'Anjou.
—Va vite et reviens....
—Et j'aurai bien des choses à vous dire que j'apprends à l'instant.
—Qu'est-ce?
—Depuis huit jours... le prince est allé quatre fois chez un vieil homme, nommé Pierre Raimond, qui demeure ici près....
—Et qu'importe!
—Mais Pierre Raimond est le père de Berthe de Brévannes, que vous trouvez si jolie.
—Que dis-tu?
—Et c'est chez Pierre Raimond que Berthe a deux fois rencontré le prince....
—Lui... lui?
—Sous un faux nom... sous celui d'Arnold Schneider....
—Ah! maintenant... je comprends tout—s'écria la princesse en mettant ses deux mains sur son front.
—Quoi donc, marraine?
—Tu le sauras plus tard... laisse-moi.
Iris sortit.
Quelques minutes après, trompé par les perfides paroles d'Iris, M. de Brévannes, ivre d'une espérance insensée, couvrait de baisers passionnés le billet qu'il croyait avoir été écrit par la princesse de Hansfeld.