—Pauvre Arnold!—dit Pierre Raimond avec émotion.—Sans doute vous êtes faible; mais cette faiblesse même dérivait d'une noble source... vous craigniez d'accuser injustement Paula. En effet, c'est quelque chose d'effrayant que de dire à quelqu'un, et cela sans preuves certaines: Vous êtes homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner....
—N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes paroles à une femme que l'on a passionnément aimée, surtout lorsqu'à côté de preuves matérielles presque irrécusables, il est pour ainsi dire d'autres preuves morales toutes contraires; lorsqu'enfin quelquefois une voix secrète, une révélation occulte, vous dit avec une irrésistible autorité: Non, cette femme n'est pas coupable.... Oh! je vous l'assure, c'était un enfer... un enfer....
—Maintenant—dit Berthe—je conçois que vous ayez feint d'être insensé.
—Mais—dit Pierre Raimond—une dernière tentative ne vous a laissé aucun doute....
—Aucun cette fois.... Le crime me parut avéré... ou plutôt, comme mon amour s'était usé et éteint dans ces luttes, dans ces angoisses continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu jusque-là.
—Vous ne l'aimez plus, enfin?—dit Berthe.
—Non, car, en admettent même que j'eusse été aussi insensé que je le paraissais, je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... et ma femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais (nous habitions alors une grande ville), elle courait les fêtes et s'informait à peine de moi. Cette dureté de cœur me révolta.... Ou ma femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher l'âme la plus perverse, ou elle était innocente, alors les accès de douleur auxquels je me livrais après l'avoir vaguement accusée auraient dû l'émouvoir.
—Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abordé franchement cette question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formulé vos reproches?—dit Pierre Raimond.
—Songez-y; il me fallait lui dire:—Je vous soupçonne, je vous accuse d'avoir voulu m'assassiner deux fois.... Ne pouvais-je pas me tromper?
—En effet, cette position était affreuse—dit. Berthe. Et le dernier trait qui a amené votre séparation, quel est-il?
—Il y a très peu de temps de cela—dit M. de Hansfeld en baissant les yeux.—J'occupais avec ma femme une maison isolée: je ne sais pourquoi mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence; je sortais rarement de mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais à un petit belvédère situé au faîte de notre demeure; c'était une espèce de terrasse très élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d'appui, sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les tristes horizons que présente une grande ville pendant la nuit; je passais là quelquefois de longues heures dans une rêverie profonde. Un soir, la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main.... A peine l'eus-je touchée que, à mon grand effroi, elle céda et tomba avec un fracas horrible....
—Ciel!—s'écria Berthe.
—La hauteur était si grande que cette grille de fer fut brisée en morceaux en tombant sur le pavé.
—Quelle atroce combinaison!—dit Pierre Raimond en levant les mains au ciel.
—Ma mort était inévitable si je me fusse appuyé sur cette rampe.... Qui pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intérêt à ma mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlevé presque toute ma fortune, elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui avais fait donation de mes biens. Cette idée ne m'était jamais venue tant qu'avait duré mon amour.... Il m'a toujours semblé impossible de soupçonner d'une infamie les gens que j'aime.... J'aurais pu, à la rigueur, croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de haine insensée, mais non d'agir par un calcul si lâche et si odieux; pourtant, une fois mon amour éteint, en présence de ce nouveau piége si meurtrier, je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour éviter de tristes scandales, je me contentai de déclarer à Paula qu'elle quitterait à l'instant la ville que nous habitions, que je ne la reverrais jamais, et que j'étais assez indulgent, ou plutôt assez faible pour la livrer à ses seuls remords.... Que vous dirai-je de plus! à quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle affecta de les attribuer à l'égarement de ma raison. Tant de cynisme et d'effronterie me révolta... je la quittai.... De ce moment ma vie fut bien triste... mais au moins j'étais délivré d'une horrible appréhension.
Quelque temps après je vous rencontrai—ajouta M. de Hansfeld en tendant la main à Pierre Raimond.—Tout à l'heure vous parliez d'heureuse étoile.... Vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre chemin... avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie, j'étais seul, abattu et sous le coup de bien amers souvenirs; tout a changé pour moi, j'ai trouvé en vous un ami; mes chagrins sont passés, et si je pouvais compter sur la durée de nos relations, je n'aurais été de ma vie plus heureux....
—Et pourquoi, mon ami, ces relations vous manqueraient-elles jamais? Le charme du commerce des honnêtes gens est dans sa sûreté: qui pourrait altérer notre amitié? N'est-elle pas basée sur des services rendus, sur des services réciproques? N'est-elle pas également chère à ma fille, à vous, à moi?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver dans cette intimité si douce une sorte de refuge contre des pensées cruelles, ces motifs existeront toujours: pour vous, ce sont les crimes de votre femme; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari; pour moi, le ressentiment des chagrins de mon enfant....
—Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir.
—Mon Dieu! que vous avez dû souffrir, monsieur Arnold—dit tristement Berthe.
—Si vous avez témoigné quelque faiblesse—dit Pierre Raimond—votre conduite a été admirable de mansuétude.... C'est le propre d'une âme pleine de délicatesse et d'élévation que de s'imposer les cruelles tortures du doute plutôt que de risquer un reproche... terrible... bien terrible... si contre toute probabilité votre femme eût été innocente.... Ce long récit de vos infortunes me donne de nouvelles preuves de la bonté de votre cœur; et comme on a toujours les défauts de ses qualités, je trouve même dans l'espèce de faiblesse qu'on pourrait vous reprocher une preuve de délicatesse exquise.
—Vous êtes trop indulgent, mon ami....
—Je suis juste... et aussi peu flatteur que Michel-Ange.... Est-ce bien cela—ajouta le vieillard en riant.
—Voici l'heure de mes leçons—dit Berthe;—cette triste confidence finit à temps; j'en suis tout attristée. Ah! monsieur Arnold, quelles souffrances!... Il vous faudra bien du bonheur pour les oublier....
A ce moment deux écolières de Berthe arrivèrent et rompirent la conversation.
M. de Hansfeld quitta Pierre Raimond et sa fille, un peu soulagé par l'aveu qu'il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito qu'il gardait envers eux.
Désirant avant tout éloigner sa femme, qu'il voulait faire partir le lendemain, M. de Hansfeld revint à l'hôtel Lambert.
Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perplexité: son mari exigeait d'elle qu'elle partît le lendemain pour l'Allemagne; il lui fallait ainsi renoncer à M. de Morville, nécessairement retenu à Paris par la santé chancelante de sa mère.
L'éloignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine profonde; elle croyait ce sentiment presque excusé par les bizarreries et par les duretés de son mari. Le dernier coup qu'il lui portait était surtout affreux; la forcer de quitter Paris au moment même où sa passion pour M. de Morville, si longtemps cachée, si longtemps combattue, allait être aussi heureuse qu'elle pouvait l'être.
Iris, en révélant à sa maîtresse que le prince se rendait souvent chez Pierre Raimond, sous un nom supposé, pour y rencontrer madame de Brévannes, avait excité la colère de Paula contre Berthe; c'était sans doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour que le prince exigeait le départ de madame de Hansfeld.
Après de mûres réflexions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut dans la passion même de son mari pour madame de Brévannes.
Malgré l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annoncé son départ à personne, et ne se préparait nullement à ce voyage, espérant que peut-être son mari renoncerait à sa première détermination. Quant à ses menaces de dévoiler les crimes de sa femme et de l'abandonner à la justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de l'aberration de l'esprit d'Arnold.
Jusqu'alors les différents accès de ce qu'elle appelait la folie de M. de Hansfeld lui avaient presque inspiré autant de commisération que d'effroi. Mais dans son dernier entretien, le prince s'était montré si dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacrifiée à l'affection qu'il ressentait pour Berthe, que, blessée dans ce qu'elle avait de plus précieux au monde... son amour pour M. de Morville, Paula partageait sa haine entre son mari et madame de Brévannes.
Telles étaient les réflexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince entra chez elle; il sortait de chez Pierre Raimond; son air était encore plus ferme, encore plus impérieux que la veille.
—Il me semble, madame, que vous ne vous hâtez pas de faire vos préparatifs de départ—lui dit-il sèchement.—Du reste, comme vous ne verrez et ne recevrez personne au château de Hansfeld, où je vous envoie, vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette.... Vous pouvez emporter vos diamants... je vous les abandonne.... Frantz, que je charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible.... Si j'avais pu hésiter à vous laisser ces pierreries... ç'aurait été dans la crainte de vous donner les moyens de gagner votre guide....
Madame de Hansfeld interrompit son mari:
—Je vous remercie, monsieur, de me procurer cette occasion de vous rendre ces pierreries.
Et, se levant, elle alla prendre dans un secrétaire un grand écrin qu'elle remit au prince.
—J'ai autrefois accepté ces présents... depuis longtemps j'aurais dû les remettre entre vos mains.
—Soit—dit le prince en les prenant avec indifférence;—la tendresse la plus vive, l'affection la plus dévouée n'ont pu vous désarmer... ma générosité devait être aussi impuissante.... Il est vrai—ajouta-t-il avec un sourire de mépris écrasant—que j'avais par contrat disposé en votre faveur de la plus grande partie de ma fortune..., et qu'après ma mort vous héritiez de tout... des pierreries comme du reste....
—Monsieur....
—Seulement, comme vous m'avez paru un peu pressée de jouir de ces avantages, j'ai trouvé moyen, en dénaturant une partie de ma fortune, de neutraliser ces dons d'autrefois.... Je vous dis cela pour vous convaincre que si je mourais demain... vos espérances intéressées seraient déçues. J'aurais dû vous prévenir plus tôt... cela vous eût évité... quelques actions un peu hasardées que votre vif désir d'être veuve explique, mais n'excuse pas—ajouta M. de Hansfeld avec une sanglante ironie.
Ces mots cruels firent une étrange impression sur madame de Hansfeld.
Parfaitement indifférente aux reproches qu'ils renfermaient et qu'elle ne comprenait pas, car elle ne les méritait en rien, elle ne fut frappée que de leur injustice et de leur cruauté.
M. de Hansfeld fût alors tombé mort à ses pieds qu'elle aurait été loin de le regretter; car à ce moment même elle se souvint que M. de Morville lui avait écrit: Mon amour sera toujours malheureux, puisque je ne puis prétendre à votre main.
Néanmoins la princesse eut bientôt honte et horreur de sa pensée, ou plutôt de son vœu barbare; elle répondit froidement à son mari:
—Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur; il est si odieux qu'il en est ridicule. Quant à la question d'intérêt, vous le savez... c'est contre mon gré que vous m'avez si magnifiquement avantagée; je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions.
—Tant d'hypocrisie dans les paroles, tant d'audace dans les actions les plus criminelles—dit le prince à demi-voix et comme s'il se fût parlé à lui-même—voilà ce qui confondait ma raison et me faisait toujours douter des crimes de cette femme. Heureusement, à cette heure, elle est dévoilée tout-à-fait... car mon fatal amour est éteint....
Puis il reprit en s'adressant à Paula:
—Je suis venu ici, madame, pour vous ordonner de presser les préparatifs de votre départ. Il faut que demain soir vous ayez quitté Paris....
—Monsieur... je ne quitterai pas Paris....
—Vous préférez alors que je parle, madame?
—Voilà plusieurs fois que vous me faites cette menace, monsieur.... Pour l'amour du ciel, parlez donc... je saurai enfin ce que vous avez à me reprocher....
—Vous comptez trop sur le respect que j'ai pour mon nom et sur ma crainte d'un terrible scandale. Prenez garde... ne me poussez pas à bout. Croyez-moi, partez... partez....
—Franchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe... vous voulez m'effrayer... me forcer de quitter Paris... et pourquoi? pour faire croire aussi à voire départ et conserver ainsi plus facilement votre incognito....
—Que dites-vous, madame?
—Et continuer, grâce à cet incognito, à être favorablement accueilli par Pierre Raimond, père de madame de Brévannes....
—Madame, prenez garde....
—De madame de Brévannes dont vous êtes épris... et que vous rencontrez souvent chez son père.
A ces mots, le prince resta frappé de stupeur, son pâle visage devint pourpre; après un moment de silence, il s'écria:
—Pas un mot de plus, madame... pas un mot de plus.
—Vous aimez cette femme—ajouta madame de Hansfeld.
—Pas un mot de plus, vous dis-je, madame.
—Ainsi, elle vous donne déjà des rendez-vous chez son père; c'est un peu prompt—ajouta madame de Hansfeld avec mépris.
—Vous êtes indigne de prononcer seulement le nom de cet ange!...—s'écria le prince.
—Vraiment; eh bien! je suis curieuse de savoir ce que le mari de cet ange pensera de vos entrevues avec sa femme.
—Vous oseriez?...
—Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom supposé que vous vous introduisez chez Pierre Raimond.
—Mais vous avez donc juré de me mettre hors de moi!... s'écria le prince avec rage.—Vous parlez de folie..., mais c'est vous qui êtes folle, malheureuse femme, de jouer ainsi que vous le faites avec votre destinée.
—L'avenir prouvera qui de vous ou de moi est insensé, monsieur. Il y a longtemps d'ailleurs que vous m'avez habituée aux égarements de votre raison... je ne sais si à cette heure même vous êtes dans votre bon sens. En tout cas, retenez bien ceci: je vous déclare que si vous vous obstinez à me faire quitter Paris... je fais tout savoir à M. de Brévannes.
—Silence, madame... silence.
—Soit, je me tairai... mais vous savez à quelles conditions.
—Des conditions à moi... vous osez m'en imposer....
—Je l'ose, car je veux croire qu'à part votre monomanie de m'adresser des reproches incompréhensibles, vous êtes ordinairement un homme de bon sens.... Nous avons des motifs de nous ménager mutuellement sur certains sujets.... Votre raison n'est pas très saine, je pourrais me mettre sous la protection des lois; mais il me répugnerait d'attirer l'attention publique par un procès contre vous et délivrer à la malignité des curieux les secrets de notre intérieur.... Vous devez craindre de votre côté que M. de Brévannes n'apprenne que vous vous occupez de sa femme... restons donc dans les termes où nous sommes.... Je n'ai aucune prétention sur votre cœur... le mien ne vous a jamais appartenu, agissez donc librement.... S'il vous est même nécessaire de feindre une absence, je consens à me prêter à cette supercherie et à dire que vous avez quitté Paris.... Tout ce que je vous demande en retour, monsieur, c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prétentions, je crois, ne sont pas exorbitantes.
M. de Hansfeld était stupéfait de l'assurance de Paula. Malheureusement pour lui, elle possédait un secret qu'il tremblait de voir ébruiter. Cette considération, plus que la crainte des scandales d'un procès, suffisait pour le mettre jusqu'à un certain point dans la dépendance de sa femme.
Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse instruite des visites qu'il rendait à Pierre Raimond et du motif qui l'attirait chez le graveur. La réputation de Berthe était, pour ainsi dire, à la merci d'une femme pour laquelle Arnold ressentait autant de mépris que d'horreur.
Sans doute la conduite de madame de Brévannes était irréprochable; mais le moindre soupçon, mais la simple découverte du véritable nom du prince suffirait pour exciter la défiance de Pierre Raimond, l'empêcher de recevoir désormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait soulever ces orages!
Qu'on juge de la colère du prince, il se trouvait presque sous la domination de Paula.
Celle-ci triomphait; elle sentait la force de sa position: gagner du temps, rester à Paris, voir quelquefois M. de Morville, lui écrire souvent, après lui avoir peut-être avoué qu'il ne s'était pas trompé sur l'auteur de la mystérieuse correspondance dont nous avons parlé... tel était le vœu le plus ardent de madame de Hansfeld; et, grâce au secret qu'elle possédait, elle pouvait réaliser ce vœu. Elle profita de l'espèce d'accablement de son mari pour ajouter:
—Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce à tous les avantages que vous m'avez faits; mon seul but est de vivre aussi éloignée et séparée de vous qu'il me sera possible... plus encore même, si cela se peut, que par le passé... mon silence est à ce prix.... Vous le voyez, monsieur... vous êtes venu ici la menace aux lèvres.... Les rôles sont changés.
—Non!—s'écria le prince dans un accès d'indignation violente—non, la femme qui a trois fois attenté à mes jours n'osera pas tenir un tel langage... et me menacer! moi... moi, dont la clémence a été si folle... moi qui, par un reste de ménagement stupide, ai toujours reculé devant cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'échafaud!
Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur.
—Monsieur, prenez garde! votre raison s'égare!..
—Je vous dis que, par trois fois, vous avez voulu m'assassiner, madame!
—Moi?
—Vous, madame.... Et le pavillon de Trieste?... et l'auberge déserte de la route de Genève?... et la dernière tentative que l'on a faite, il y a deux jours, contre ma vie?...
—Moi, moi?... mais il est impossible que vous disiez cela sérieusement, monsieur—s'écria Paula.—Dans quel but aurais-je commis un crime si noir? mais c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser vos effroyables soupçons....
—Des soupçons?... madame, dites donc des certitudes.
—Des certitudes? et sur quels faits? sur quelles preuves les basez-vous? Mais j'ai tort de discuter avec vous; en vérité, c'est de la folie.
—Vous osez parler de ma folie... mais cette folie était de la clémence, madame... je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma défiance, m'entourer de précautions, sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait perdue.
Madame de Hansfeld regardait son mari avec une surprise croissante; elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait.
—Maintenant, monsieur—dit-elle en rassemblant ses souvenirs—toutes vos bizarreries, toutes vos réticences s'expliquent.... Cette odieuse accusation a du moins le mérite d'être précise... ma justification sera d'autant plus facile....
—Vous prétendez....
—Me justifier... oui, et j'exige que vous m'écoutiez.
—Cette audace me confond.... Autrefois j'ai pu en être dupe... mais à cette heure....
—A cette heure, monsieur, vous allez me dire sur quoi repose votre accusation; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une à une; il n'y a pas de logique plus puissante que celle de la vérité.
M. de Hansfeld, confondu de cette assurance, regardait à son tour sa femme avec un étonnement profond. Elle était si calme, elle semblait aller de si bonne foi au-devant d'explications qu'une conscience criminelle aurait redoutées, que ses doutes revinrent en foule.
—Comment, madame—s'écria-t-il—vous niez qu'à Trieste, un soir, après une assez pénible discussion, vous ayez tenté de vous débarrasser de moi en jetant, dans une tasse de lait qu'on m'avait servie, un poison si violent qu'un épagneul que j'aimais beaucoup est mort un instant après l'avoir bue?
—Moi... moi... du poison?—s'écria-t-elle en joignant les mains avec horreur.—Mais qui a pu, grand Dieu! vous inspirer de tels soupçons? En quoi les ai-je mérités? Comment, depuis cette époque vous me croyez capable d'un tel crime?
—Et ce crime n'est pas le seul, madame.
—Si les autres ne vous sont pas plus prouvés que celui-là, monsieur, Dieu vous demandera compte de ces terribles accusations....
Après un silence et une réflexion de quelques moments, Paula reprit:
—Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance à laquelle vous faites allusion, et aussi une autre qui me disculpe entièrement et dont vous pourrez vous informer auprès de Frantz, en qui vous avez, je crois, toute confiance. Je me souviens parfaitement que lorsqu'après une pénible discussion, vous êtes sorti du pavillon, on ne nous avait pas encore servi le thé.
—Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j'ai trouvé la tasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence....
—Vous vous trompez. Heureusement les moindres détails de cette soirée me sont présents. Je quittai le pavillon après vous; au moment où j'allais descendre, Frantz apporta le thé, il le déposa devant moi sur la table et m'accompagna jusqu'à notre maison, où je l'occupai une partie de la soirée. Interrogez-le à l'instant, et que je meure s'il contredit une seule de mes paroles.
—Mais qui a donc pu jeter ce poison dans ma tasse?
—Je prétends me disculper, mais non pas éclairer cet horrible mystère....
—Vous seriez disculpée sans doute si Frantz confirmait vos paroles.... Mais l'assassinat de l'auberge de la route de Genève?
—Après votre premier soupçon—dit Paula en souriant avec amertume—celui-ci ne me surprend pas. Pourtant vous auriez dû vous souvenir que je dormais profondément et que vous avez eu beaucoup de peine à m'arracher au sommeil. Quant aux soins que je vous ai donnés après ce funeste événement, je ne crois pas que vous les suspectiez!
—Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime?
—Je ne m'explique pas plus que vous cet étrange incident.... Cette dague assez précieuse et jusqu'alors fort inoffensive me servait de couteau à papier, et je la serrais habituellement dans mon nécessaire à écrire.... Mais j'y songe, cette fois encore Frantz peut témoigner en ma faveur.... Il gardait les clefs des coffres de notre voiture, il avait lui-même serré ce nécessaire, qu'il n'ouvrit qu'à Genève. En partant de Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous auprès d'eux si la dague y était enfermée.... Ils vous l'affirmeront, j'en suis sûre. Or, pendant ce voyage, je ne vous ai pas quitté d'un moment, et Frantz a toujours eu sur lui les clefs de la voiture; comment aurais-je pris cette dague?
Ce que disait madame de Hansfeld paraissait parfaitement vraisemblable; le prince croyait entendre de nouveau cette voix secrète qui lui avait si souvent répété: «Paula n'est pas coupable.»
Le prince sentit encore ses soupçons se dissiper presque complètement; quoiqu'il n'aimât plus Paula, il avait un caractère si généreux qu'il regrettait amèrement d'avoir accusé madame de Hansfeld, et déjà il s'imposait l'obligation (si elle se justifiait complètement) de lui faire une éclatante et solennelle réparation.
—Vous avez, monsieur—dit-elle—une dernière accusation à porter contre moi.... Veuillez vous expliquer.... Terminons, je vous prie, cet entretien, qui, vous le concevez, doit m'être bien pénible....
—Avant-hier, madame, la grille de fer qui entoure la petite terrasse du belvédère de l'hôtel a été sciée au niveau des dalles, elle ne tenait plus à rien; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j'y portai machinalement la main..., la balustrade est tombée.
—Quelle horreur—s'écria Paula;—et vous avez cru... mais pourquoi non..., ce crime n'est pas plus horrible que les autres... j'aurai plus de peine à me disculper cette fois... tout ce que je puis vous dire... c'est qu'avant-hier je suis sortie à onze heures du matin pour aller déjeuner chez madame de Lormoy, je suis rentrée à quatre heures, et vos gens ont pu voir que depuis cette heure jusqu'au moment où je suis partie pour l'Opéra... je n'ai pas quitté mon appartement... il m'aurait fallu traverser la cour pour aller dans votre galerie qui communique seule avec l'escalier du belvédère, et personne n'entre chez vous à l'exception de Frantz... interrogez-le... peut-être par lui saurez-vous quelque chose; quant à moi, je n'ai à ce sujet rien à vous dire de plus.
Après quelques moments de silence, M. de Hansfeld se leva et dit à sa femme:
—Ce que vous m'apprenez, madame, change toutes mes résolutions. Ce départ, que j'exigeais, je ne l'exige plus. Lorsque j'aurai causé avec Frantz je vous reverrai.
Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profondément abattu.
Tout entière à la surprise, à l'effroi que lui causaient les accusations de son mari, madame de Hansfeld, pendant cet entretien, n'avait songé qu'à se disculper; le prince sorti, elle put réfléchir plus profondément.
D'abord elle sentit s'augmenter son indignation contre un homme qui osait la croire coupable de forfaits si noirs, puis elle éprouva pour lui une sorte de reconnaissance en songeant que, moins réservé, moins généreux, il aurait pu parler haut de ces soupçons, auxquels le hasard donnait tant de vraisemblance.
Par un rapprochement bizarre, Paula se souvint en même temps de ces mots de M. de Morville: Mon amour ne saurait être heureux que si je pouvais obtenir votre main.
Entre ces paroles et les terribles accusations de son mari, madame de Hansfeld vit un rapprochement étrange, fatal, qui la frappa.
En admettant que les mystérieuses et homicides tentatives auxquelles le prince avait été exposé eussent réussi, elle se serait trouvée libre... elle aurait pu épouser celui qu'elle idolâtrait et le rendre ainsi le plus heureux des hommes.
Il n'y eut d'abord rien de criminel dans les pensées de Paula.
Que de fois les cœurs les plus purs, les caractères les plus élevés, se sont passagèrement laissé entraîner non pas même à des vœux, mais seulement à de simples suppositions qui, réalisées, eussent été de grands crimes.
Combien de femmes pieusement résignées, endurant avec une douceur angélique les plus mauvais traitements d'un mari brutal et méchant, ont dit: Hélas! que n'ai-je épousé un homme généreux et bon!
Il n'y a rien de meurtrier dans cette supposition, elle n'exprime pas même l'espérance ou le désir de voir la fin des tortures que l'on souffre, et pourtant cette supposition contient le germe d'un vœu meurtrier... c'est l'instinct de conservation qui s'éveille et qui cherche vaguement les moyens de fuir la douleur.
Bien des êtres souffrants s'arrêtent à cette exclamation, et leur vie n'est qu'un long et triste gémissement.
D'autres, blessés plus à vif ou moins résignés, s'écrient:—Oh! si j'étais délivré de mon bourreau!...—D'autres enfin:—Pourquoi la mort ne m'en débarrasse-t-elle pas?
Que l'on suive attentivement les conséquences, la logique de ces plaintes, de ces espérances, de ces vœux... on arrivera toujours à un résultat véniellement meurtrier.
C'est toujours plus ou moins l'effrayante et fatale nécessité qui conduit Macbeth de crime en crime.
Que d'honnêtes gens ont frémi, épouvantés du nombre de crimes platoniques qu'ils étaient entraînés à commettre par une première pensée juste en apparence!
Pour Paula, une des idées résultant de son entretien avec M. de Hansfeld fut donc celle-ci:
—Mon mari, que je n'aime pas; mon mari, que j'ai épousé par obsession; mon mari, qui a de moi une opinion si infâme qu'il m'a crue capable d'avoir trois fois attenté à ses jours... mon mari aurait pu mourir..., et sa mort me permettait de récompenser l'amour le plus passionné.
En vain Paula, qui pressentait la funeste attraction de cette idée, voulut la fuir.... Elle y revint sans cesse, et presqu'à son insu, de même qu'on revient sans cesse et malgré soi au point central d'un labyrinthe où l'on est égaré.
Nous le répétons, rien de plus effrayant que l'entraînement forcé de certaines réflexions.
A cette idée succéda celle-ci:
—La personne qui attentait avec acharnement aux jours de M. de Hansfeld doit vivre dans notre intérieur.... Par quel motif veut-elle cette mort?
Après quelques moments de méditation, Paula, frappée d'une clarté soudaine, se rappela certains mots mystérieux d'Iris, l'attachement aveugle, presque sauvage de cette jeune fille, la haine qu'elle avait quelquefois montrée contre le prince lorsqu'elle, Paula, lui disait ses regrets d'avoir épousé cet homme capricieux et fantasque; plus elle y réfléchit, plus elle crut être sur la trace du véritable auteur de ce crime.... Son premier mouvement fut bon... Épouvantée de l'opiniâtreté féroce avec laquelle Iris poursuivait sa trame homicide, craignant qu'elle ne s'arrêtât pas là, elle voulut l'interroger et la confondre.
Une heure après le départ du prince, Iris, mandée par sa maîtresse, entrait dans la chambre de celle-ci.
Madame de Hansfeld hésitait sur la manière d'ouvrir la conversation et d'arriver à la connaissance de la vérité, elle craignait qu'en lui parlant avec rigueur, Iris, effrayée, s'obstinât dans une négation absolue. Elle crut avoir trouvé le moyen d'éviter cet écueil.
—M. de Hansfeld sort d'ici—dit-elle tristement à Iris.—Je sais enfin la cause de toutes les étrangetés qui m'avaient fait croire sa raison égarée.
—Ce motif, marraine?
—Trois fois on a attenté à ses jours....
—C'est un rêve... comme il en fait tant.
—Trois fois, te dis-je, on a attenté à ses jours... il en a les preuves....
—Alors, il connaît le coupable?...
—Il croit le connaître.
—Et le coupable, marraine?
—C'est moi....
—Vous?...
—Il le croit....
—Il vous a menacée?...
—Oui.
—Et de quoi?
—De la justice... des tribunaux....
—Vous êtes innocente, que vous importe?
—Mais le scandale d'un procès... mais la honte d'être soupçonnée....
—Je pourrai vous suivre, au moins.... Votre pauvre Iris ne vous abandonnera pas.. elle.... Dans un tel malheur son dévouement vous sera nécessaire.
Cette naïveté franche fit frémir Paula; elle commença d'entrevoir une partie de la vérité; elle redoubla donc de prudence, de réserve, tendit la main à Iris, et lui dit:
—Sans doute, dans une telle extrémité tes soins me seraient bien doux; mais, par intérêt pour toi, je les refuserais....
—Marraine!...
—Rien au monde ne me les ferait accepter.
—Par intérêt pour moi, vous les refuseriez?
—Oui, Marianne ou une autre de mes femmes m'accompagnerait.
—Mais moi, moi?
—Je prierais le prince de te renvoyer en Allemagne avant le procès.... Il ne me refuserait pas cela.
—Marraine... je ne vous comprends pas. Pourquoi m'éloigner de vous lorsque tout le monde vous abandonnerait sans doute?
—Parce que ton attachement pour moi est connu... parce qu'il pourrait te faire paraître complice de crimes dont je suis pourtant innocente.
—Mais moi... je veux rester auprès de vous; tant mieux si l'on me croit votre complice.
—Mais moi, Iris, j'exigerais ton départ.... A tous les chagrins qui m'accablent, à tous ceux qui vont m'accabler encore, je ne voudrais pas joindre celui de te voir malheureuse.
Iris réfléchit un moment; sa maîtresse l'examinait avec attention; la jeune fille reprit froidement:
—Puisque le prince vous accuse, marraine, je vais aller le trouver et lui dire que je suis votre complice.... Ainsi, l'on ne me séparera pas de vous.
Paula fut effrayée: Iris était capable de cette démarche.
—Mais, malheureuse enfant! l'avouer ma complice, c'est te dire coupable... c'est m'accuser... c'est peut-être me pousser à l'échafaud!
—Eh bien, j'y monterai avec vous!
—Que dis-tu?—s'écria la princesse, épouvantée du regard triomphant d'Iris et de l'infernale résolution de sa physionomie.
—Je dis—reprit la bohémienne avec une exaltation farouche—je dis que la part que j'ai dans votre vie, marraine, est misérable; je dis que mon vœu le plus ardent serait de vous voir dans une position telle que mon dévouement pour vous fût votre suprême bonheur, votre seule joie, votre seule consolation; je dis que j'aimerais autant vous voir morte qu'indifférente à ce que je ressens pour vous... que j'aime comme ma mère, comme ma sœur, comme mon Dieu; je dis que ceux que vous avez aimés, c'est-à-dire Raphaël et Morville, n'ont pas fait pour vous la millième partie de ce que j'ai fait moi-même, et ils ont occupé, et ils occupent votre vie, votre pensée tout entière, tandis que moi je ne suis rien pour vous.... Cela est injuste, marraine... bien injuste.
—Osez-vous parler ainsi, vous que j'ai recueillie, comblée de mes dons.... Et qu'avez-vous donc fait pour reconnaître mes bontés?
—Vous me demandez ce que j'ai fait, marraine! Eh bien! je vais vous le dire à cette heure... car il faut que notre destinée s'accomplisse. Ce que j'ai fait? J'ai fait tuer Raphaël par M. Charles de Brévannes, d'abord....
—Toi... toi.... Mon Dieu! elle m'épouvante.
—Oui, moi.... Vous ne saviez pas ce que c'était que Raphaël.... Vingt fois, en voyant vos larmes, vos regrets, j'ai été sur le point de vous dire: Vous n'avez rien à regretter.... Raphaël était indigne de vous.... Mais je ne voulais pas parler... je vous dirai tout à l'heure pourquoi.
—Malheureuse! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il qu'une sanglante raillerie?—Non, non, Iris ne raille pas lorsqu'il s'agit de vous... Écoutez-moi donc. Vous m'aviez hissée à Venise, cela me fit une peine horrible; vous ne vous en êtes pas seulement aperçue, ou, du moins, mon chagrin vous a été indifférent... mon désir de vous accompagner vous a semblé importun.... Mon Dieu!... il fallait me laisser périr dans la rue plutôt que de faire naître en moi une reconnaissance dont les témoignages vous devaient être à charge.
—Mais cette malheureuse est folle.... Et que faisait cela à Raphaël?
—Vous m'aviez laissée à Venise; je vous l'ai dit, cela me causa une violente douleur; je ne pus me résigner à rester dans l'ignorance de votre vie et à recevoir seulement de temps à autre quelque froide lettre de vous. A force de prières, je parvins à obtenir d'Inès, votre camériste, qu'elle me tiendrait au courant de vos actions. Vous ne savez pas ce qu'il m'a fallu de persévérance, de promesses, de séductions pour intéresser à mon désir cette indifférente fille, et l'amener à m'écrire presque chaque jour.... Par cela... jugez ce qu'est mon attachement pour vous.
—Je ne sais s'il faut l'exécrer, la plaindre ou l'admirer—se dit Paula.
—Peut-être je mérite à la fois la pitié, la haine et l'admiration—reprit Iris.—Mais écoutez encore.... Par Inès, je sus que Charles de Brévannes vous obsédait de soins, que le bruit public vous accusait de l'aimer, mais que cela était faux.... Vous ne songiez qu'à Raphaël, dont vous parliez presque toujours avec votre tante en présence d'Inès.... Pendant ce temps Raphaël vous trompait....
—Raphaël!... oh! tu mens... tu mens....
—Il vous trompait, vous dis-je, vous en aurez la preuve. Il était venu à Venise pour dégager sa parole; il était fiancé avec une jeune Grecque de Zante... nommée Cora.... Je vous le prouverai.... Il connaissait votre confiance en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je n'avais pas.... Ce fut donc à moi qu'il fit les premiers aveux de sa trahison, en me suppliant de vous en instruire avec tous les ménagements possibles. De moi... ce coup devait vous paraître moins cruel.
—Mais son duel avec Brévannes?
—Tout à l'heure... laissez-moi continuer. En entendant les lâches et parjures paroles de Raphaël... je fus à la fois joyeuse et courroucée.
—Joyeuse?
—Oui, car je hais presque autant ceux qui vous aiment que ceux qui vous sont ennemis.
—Mais c'est le démon... que cette insensée.... Ah! maudit soit le jour où je t'ai rencontrée sur mon chemin!...
—Maudit soit ce jour pour nous deux peut-être. En apprenant la trahison de Raphaël, je fus donc joyeuse et courroucée; pour vous venger à l'instant, là... sous mes yeux, je dis à Raphaël qu'il avait tort de prendre de tels ménagements; que vous l'aviez dès longtemps imité, sinon prévenu dans son insouciance, car, depuis votre arrivée à Florence, vous étiez la maîtresse d'un Français, de Charles de Brévannes....
—Mais Inès t'avait écrit le contraire....
—Mais elle m'avait aussi écrit que les apparences étaient contre vous, et que le bruit public vous accusait.... Je ne croyais que porter un coup douloureux à l'amour-propre de Raphaël: mon attente fut dépassée.... L'orgueil des hommes est si féroce que ce traître, qui vous avait sacrifiée, se révolta en se croyant trompé à son tour. J'irritai encore sa colère. La vanité offensée fit ce que l'amour n'avait pu faire.... Raphaël partit furieux pour Venise avec Osorio, afin de se venger de votre prétendu parjure. Oui... cet homme qui naguère oubliait sans remords ses promesses les plus saintes, parce qu'il se croyait éperdument aimé de vous, se reprit d'une folle passion lorsqu'il se vit dédaigné. Vous savez le reste... comment son erreur fut encore augmentée par la fatuité de Brévannes... qui le tua après l'avoir convaincu de votre infidélité...
—Cela est-il possible, mon Dieu!
—Ces preuves de la trahison de Raphaël, je vous les donnerai... vous dis-je.... Elles consistent dans une lettre pour vous qu'il m'avait apportée à Venise, et dans laquelle il vous prévenait de son prochain mariage avec cette Grecque.... Après le duel, Osorio m'écrivit pour me supplier de ne pas vous remettre cette lettre, voulant venger son ami en vous laissant croire que vous étiez la seule coupable, et que Raphaël vous avait toujours aimée, ainsi qu'il vous l'écrivait dans son dernier billet.
—Mais pourquoi m'as-tu laissée à mes remords?... Pourquoi, en me voyant rester si longtemps fidèle au souvenir d'un homme qui m'avait trompée... ne m'as-tu pas dit qu'il était indigne de moi?...
—Pourquoi?...
—Oui.
—Parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort... que d'un vivant.
—Et lorsque je te faisais part de mes scrupules d'aimer M. de Morville, et d'être ainsi infidèle au souvenir de Raphaël, pourquoi d'un mot n'as-tu pas fait évanouir mes regrets?
—Je vous le répète... parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort que d'un vivant... et puis j'espérais que le souvenir de Raphaël surmonterait votre amour pour M. de Morville.
—Mais tu le hais donc aussi, M. de Morville?—s'écria madame de Hansfeld, reculant épouvantée de ce que le génie infernal de cette fille pouvait imaginer et exécuter.
Avant de répondre, Iris resta quelques moments silencieuse, puis elle reprit d'un air sombre:
—Je vous l'ai dit... ceux qui vous aiment et que vous aimez, je les hais presque autant que vos ennemis.... Cela est mon sentiment, cela est mon impression.
—Ainsi, M. de Morville....
—Mais parce que je suis jalouse de votre affection—reprit Iris en interrompant sa maîtresse—mais parce que je souffre... oh! bien cruellement, de vous voir dépenser des trésors d'attachement pour des êtres qui ne vous chérissent pas comme moi... il ne s'ensuit pas que je pousse l'égoïsme jusqu'à vouloir vous priver d'un bonheur, par cela seulement que ce bonheur fait mon désespoir; non, non. Quelquefois, dans mes mauvais jours..., j'ai de ces pensées; mais je les chasse.
—Ainsi—reprit madame de Hansfeld avec amertume—vous me permettez d'aimer M. de Morville?...
—Je ferai mieux que cela—dit la bohémienne en jetant un regard perçant sur sa maîtresse.
Sans pouvoir se rendre compte ni de ce qu'elle éprouvait, ni de la signification de ce regard, madame de Hansfeld baissa la tête et rougit.
Iris reprit d'un ton plus humble:
—Maintenant que je vous ai dit, marraine, ce qui concernait Raphaël... je dois vous dire... ce qui concerne le prince....
—Elle va tout avouer... enfin—dit la princesse.
Après un moment de silence, Iris reprit, en attachant son regard scrutateur sur madame de Hansfeld:
—Vous n'aviez épousé le prince qu'avec regret, et pour assurer un avenir à votre tante; plusieurs fois vous me l'avez dit.
—Cela est vrai....
—Vous m'avez dit encore que, grâce à la générosité de M. de Hansfeld, la plus grande partie de sa fortune devait vous appartenir après sa mort....
—Ah! malheureuse... vous m'épouvantez.... Ainsi ces tentatives réitérées....
Sans répondre à sa maîtresse, Iris continua.
—Peu de temps après votre mariage, votre tristesse a redoublé... Je n'ai plus hésité, et un soir, à Trieste, sans que personne me vît... dans une tasse de lait....
—Mais vous êtes un monstre!
—J'avais pris mes précautions.... Si le crime eût été découvert, moi seule pouvais être accusée... et d'ailleurs je me serais avouée la seule coupable.
—C'est horrible! horrible!... Et vous n'avez pas reculé devant l'énormité du crime que vous alliez commettre?
—Vous désiriez être veuve....
—Vous l'ai-je jamais dit? me l'étais je seulement dit à moi-même?
—Vous regrettiez de vous être mariée... je vous rendais votre liberté...
—Mais vous n'avez donc aucune notion du mal et du bien?
—Le bien... c'est votre bonheur;... le mal... c'est votre chagrin....
—Qui pourrait croire, mon Dieu! à cette sauvage et féroce exaltation.... Comment votre main n'a-t-elle pas tremblé? comment avez-vous pu méditer un tel crime? Comment surtout avez-vous pu récidiver?
—Après la première tentative... vous avez été encore plus triste que d'habitude.... Vous vous êtes souvent plainte à moi de tout ce que vous faisait souffrir l'inégalité du caractère du prince; devant moi bien souvent vous avez maudit le jour où vous aviez consenti à ce mariage; quelquefois même, en déplorant votre triste existence, vous regrettiez de n'être pas morte.... Alors une seconde fois j'ai voulu le tuer... dans cette auberge isolée; je m'étais introduite dans sa chambre par le balcon de la fenêtre entr'ouverte; je l'avais presque refermée en m'en allant, après le coup manqué...
—Non, non, je ne puis croire à ce que j'entends... si jeune... et un pareil sang-froid, un tel endurcissement....
—Si vous saviez la douleur que je ressens de vos douleurs... si vous saviez combien vos larmes retombent brûlantes sur mon cœur... vous comprendriez mon sang-froid, mon endurcissement, comme vous dites.... Oui... si vous saviez à quel point la vie me pèse depuis que j'ai la conviction d'être si peu pour vous... vous comprendriez que j'ai voulu assurer votre bonheur en risquant une vie qui m'est indifférente. Si je n'ai pas tenté plus souvent, c'est que le prince s'est entouré de telles précautions....
—Assez!... assez! tu me fais horreur.... Et maintenant?... que vais-je faire? j'ai l'aveu de ton crime....
—Peu m'importe.
—Croyez-vous que je puisse à cette heure vous garder près de moi... vous qui trois fois avez tenté de donner la mort à l'homme généreux et bon qui simulait la folie pour ne pas m'accuser?
—Maintenant comme autrefois... vous désirez la mort de cet homme généreux et bon....
—Taisez-vous....
—S'il mourait, vous épouseriez M. de Morville....
Paula resta un moment comme écrasée sous ces foudroyantes paroles; puis elle reprit avec indignation:
—Et qui vous donne le droit de scruter ma pensée? Et parce que la mort de M. de Hansfeld me rendrait la liberté, est-ce une raison pour que je la désire?
—Oui... vous la désirez....
—Sortez! sortez!...
—Oh! grâce! grâce! marraine...—dit Iris en tombant à genoux devant Paula.—Puis elle continua d'une voix déchirante:—Je suis bien coupable, je suis bien criminelle; je sais toute l'étendue, toutes les conséquences des actions que j'ai commises; j'ai agi avec réflexion.... Mais, je vous le répète, pour moi, le mal, c'est votre chagrin; le bien, c'est votre bonheur... peu m'importe le reste! Pourquoi donc me chasseriez-vous? Est-ce pour moi que j'ai cherché à commettre les crimes qui vous épouvantent? N'était-ce pas avant tout... vous, et toujours vous, que je voulais servir?...
—Mais, me servir par de tels moyens... c'était me rendre votre complice!
—Eh bien! je me repens... je vous demande pardon à genoux... mais ne me chassez pas; ce serait vouloir ma mort! Oui... si vous me chassez, je me tuerai.... Vous me connaissez... vous savez si j'en suis capable.... Je tiens à la vie, parce que je puis vous être utile encore....
—Non, non; va-t'en.... Tu veux mourir?... Eh bien! meurs!... ce sera un bienfait pour le monde... et pour moi.... Depuis les accusations du prince et tes révélations, je me sens dans une atmosphère de trahisons et de crimes qui m'épouvante; on dirait qu'elle m'oppresse, qu'elle me pénètre.... J'aurais peur de devenir aussi criminelle que toi. Va-t'en... va-t'en, te dis-je... va-t'en....
Iris se leva pâle et triste, prit la main de sa maîtresse qu'elle baisa, et fit un pas vers la porte.
Madame de Hansfeld crut lire dans les traits de la jeune fille une si effrayante résolution qu'elle s'écria:
—Iris!... restez!...
Iris revint sur ses pas et interrogea Paula du regard.
—Mais enfin—s'écria la princesse—que dire au prince? Une fois convaincu de mon innocence... il voudra connaître le coupable... que lui répondrai-je s'il m'interroge? Ses soupçons, d'ailleurs, ne t'atteindront-ils pas? Et maintenant, mon Dieu!... j'y pense... ne pourra-t-il pas croire que tu as agi par mon ordre, ou du moins sous mon inspiration?... Vois dans quel affreux dédale tu m'as jetée!...
—Marraine, permettez-moi de rester ici.... Si je suis chassée de cette maison, que ce ne soit pas par vous au moins: je saurai me résigner si le prince exige mon départ, ou s'il m'accuse; mais que ce coup terrible ne vienne pas de vous!
—Mais en admettant même que les soupçons de M. de Hansfeld ne t'atteignent pas, n'est-il pas criminel à moi de garder dans ma maison une créature qui trois fois a attenté à la vie de mon mari, et qui pourrait peut-être, par la même monomanie sauvage, y attenter encore?
—Marraine, si vous l'exigez... jamais plus je n'attenterai aux jours du prince....
—Si je l'exige.... Mon Dieu! pouvez-vous en douter?
—Eh bien!... je vous le jure sur vous (c'est pour moi le seul serment que je puisse faire), je vous jure sur vous de respecter les jours de M. de Hansfeld comme je respecterai les vôtres...—dit la bohémienne avec un air singulier et en regardant Paula comme si elle eût voulu pénétrer au plus profond de son cœur.—Mais si jamais vous vouliez épouser M. de Morville sans avoir à vous reprocher la mort du prince, mort à laquelle je serais aussi étrangère que vous..., dites un mot, ou plutôt... non, pas même une parole...—et Iris, jetant les yeux autour d'elle comme pour chercher quelque chose, et avisant sur la cheminée une épingle d'or surmontée d'une boule d'émail constellée de perles, elle la prit et ajouta:—Vous n'auriez qu'à me remettre cette épingle, et, sans qu'aux yeux de Dieu et des hommes ni vous, ni moi, fussions pour rien dans la mort du prince... vous pourriez épouser M. de Morville.... Ce que je vous dis ne doit pas vous étonner.... Vous n'avez pas d'autre désir que ce mariage, je n'ai pas d'autre désir que de vous voir heureuse.
Avant que la princesse pût lui répondre, Iris disparut.
Le vieux graveur et sa fille s'étaient profondément émus du récit de M. de Hansfeld. Berthe avait plaint Arnold, obligé de lutter tour à tour contre son amour et contre d'horribles soupçons; elle trouvait entre elle et lui une étrange conformité de position: tous deux, enchaînés pour jamais à des êtres indignes de leur affection, devaient passer leur vie dans des regrets ou des espérances stériles.
Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait été plus grand encore si elle n'eût pas rencontré dans le sauveur de son père un homme qui lui inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable.
Elle ne prévoyait, elle n'ambitionnait d'autre bonheur que celui de voir souvent Arnold et de l'entendre causer avec Pierre Raimond d'une façon si intéressante et si enjouée; nous ne disons rien du ravissement de la jeune femme lorsque le vieux graveur, resté seul avec elle, s'extasiant sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le plaçait au-dessus de tous les hommes qu'il avait connus.
Le lendemain du jour où madame de Hansfeld avait eu avec Iris la conversation que nous avons reproduite, M. de Brévannes, aigri par une préoccupation et une anxiété violentes, avait de nouveau brutalisé sa femme, dont la présence lui devenait de plus en plus insupportable; persuadé que, libre et garçon, il aurait eu plus de loisir, plus de facilités pour mettre à fin son aventure avec madame de Hansfeld, le matin même du jour dont nous parlons, il avait fait à sa femme une scène violente.
Berthe n'était plus au temps où elle s'éplorait sur ces injustices, elle s'accusait même de s'en consoler trop facilement en songeant que chez son père elle pouvait rencontrer Arnold.
Elle se rendit donc chez Pierre Raimond.
Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille, qu'il n'attendait que le lendemain.
—Quel bonheur! chère enfant, je n'espérais pas te voir aujourd'hui.... Allons... je devine... quelque nouvelle brutalité. Ma foi! maintenant que les grossièretés de ce méchant homme, auxquelles tu deviens de plus en plus indifférente, me valent une longue visite de toi... je sens ma haine de beaucoup diminuer; si tu n'es pas heureuse, du moins tu n'es plus malheureuse... c'est un progrès, et je ne désespère pas... de.... Mais à quoi bon te parler de ces rêveries d'un vieux fou?
—Oh! dites... mon père, dites.
—Eh bien! en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moitié de ta vie chez moi, j'espère qu'un jour il ne te refusera pas la permission de venir habiter tout-à-fait ici....
—Ah! je n'ose le croire... il sait trop la joie que cela me causerait....
—Peut-être.... Mon Dieu! si cela était, juge donc aussi de ma joie, à moi.... Hélas! cette séparation, ne saurait être consentie que par lui; les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures qu'une pauvre femme est obligée de souffrir et dont on peut l'accabler impunément.... S'il faut tout dire, je crois que cet homme a quelque mauvaise passion au cœur; son redoublement de brutalité, son besoin de t'éloigner de lui, tout me le dit. S'il en est ainsi, une séparation ne lui coûtera pas.... Que nous faut-il de plus? Depuis le peu de temps que tu t'es remise à donner des leçons, tu refuses des écolières.... Ce gain modeste nous suffira pour nous faire vivre.... Tu reprendras ta chambre de jeune fille; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Que nous faudra-t-il de plus?
—Oh! rien, mon père, mais ce rêve est trop beau....
—Encore une fois... qui sait!... quoique je connaisse ton attachement pour moi, chère enfant... la compagnie d'un vieillard est si triste que j'aurais eu presque un remords à accepter ton dévouement.... Mais don Raphaël Arnold,—ajouta Pierre Raimond en souriant,—égaiera quelquefois notre solitude, et à ce propos, mon enfant..., vois donc ce que les cœurs honnêtes gagnent... à être honnêtes.... Sans la profonde estime qui nous unit tous trois, et qui rend notre intimité si douce, que de bonheur perdu! Si j'avais cru Arnold capable de t'aimer criminellement et de souiller indignement les relations sacrées du bienfaiteur et de l'obligé..., il eût été privé de notre amitié, qui lui est aussi nécessaire que la sienne nous l'est, à nous.
En ce moment, on frappa à la porte du graveur.
—Entrez, dit-il.
La porta s'ouvrit.... Arnold parut.
—Quel heureux hasard!—s'écria Pierre Raimond,—vous venez à propos, mon cher Arnold.... Mais qu'avez-vous? vous semblez soucieux, préoccupé, triste.
—En effet, monsieur Arnold, vous ne répondez pas, vous avez l'air accablé, auriez-vous quelque chagrin? Quelque mauvaise nouvelle de votre femme, peut-être....
Arnold tressaillit, sourit tristement et répondit:
—Vous dites vrai... il s'agit de ma femme.
—Comment! cette misérable ose encore relever la tête après votre... je dirai le mot... après votre faiblesse?...—s'écria Pierre Raimond.—Oh! cette fois soyez sans pitié, pas de ménagements pour des crimes semblables. Prenez garde d'aller trop loin par excès de générosité... il y a un abîme entre la générosité et une indifférence coupable pour les méchants....
M. de Hansfeld était si abattu qu'il ne chercha pas à interrompre Pierre Raimond; lorsque celui-ci eut parlé, il lui dit tristement:
—Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai trompé... je me suis introduit chez vous sous un faux nom... je dois vous faire cet aveu.
—Que voulez-vous dire, monsieur?—s'écria le vieillard en se levant brusquement.
Berthe, pâle, effrayée, regardait M. de Hansfeld avec une douloureuse anxiété; Pierre Raimond était sombre et sévère.
—Expliquez-vous, monsieur... je ne puis qualifier votre conduite avant de vous avoir entendu.
—Je vous dirai tout; seulement daignez réfléchir que rien ne m'obligeait à l'aveu que je vous fais.... Si j'agis ainsi, c'est pour rester digne de votre amitié.
—Digne de mon amitié après un tel mensonge! N'y comptez plus, monsieur.
—Peut-être serez-vous indulgent, veuillez donc m'écouter.... Lorsque le hasard me mit à même de vous secourir, et qu'à mon tour secouru par vous je fus transporté dans cette maison, mon premier mouvement fut de vous déclarer mon véritable nom... mais à ce moment votre fille entra....
—Eh bien!... monsieur... que fait cela?
—Je la connaissais.
—Vous la connaissiez?—dit le vieillard avec étonnement.
—Moi!...—s'écria Berthe.
—De vue seulement—reprit Arnold.—Oui, quelques jours auparavant, j'avais rencontré votre fille aux Français; on l'avait nommée devant moi, et plus tard j'entendis rendre un juste hommage à la noble et austère fierté de son père.
—A cette heure, monsieur... ces louanges sont de trop...—s'écria Pierre Raimond avec impatience.
—Je ne vous loue pas, monsieur... je vous explique la raison qui m'a fait vous cacher mon titre... puisque le hasard veut que j'aie un titre....
—Vous avez, monsieur, très habilement trompé la confiance d'un vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en félicite....
—J'ai eu tort; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte.... Connaissant votre antipathie pour certaines classes de la société... je craignais donc que ma position ne fût un obstacle aux relations que je désirais déjà si vivement nouer avec vous....
—Pour tâcher de séduire ma fille, sans doute! abuser de ce qu'il y a de plus saint... la reconnaissance d'un obligé... Ah! vous et les vôtres... vous serez toujours les mêmes—dit amèrement Pierre Raimond; puis il reprit avec indignation:—Et moi qui tout à l'heure encore parlais de la noble confiance qui rend certaines relations si douces entre les gens de bien....
—Ah! monsieur—dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse profonde—vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite peu loyale.... Mon père avait en vous une foi si aveugle....
—Je mérite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu m'y exposer.
—Mais qui êtes-vous donc, monsieur?—s'écria le graveur.
—Le prince de Hansfeld!...—dit tristement Arnold en baissant la tête.
—Vous habitez l'hôtel Lambert... ici près?
—Le prince de Hansfeld! répéta Berthe avec une surprise mêlée d'intérêt et d'effroi.
—En vous racontant sous un nom supposé les suites funestes de mon mariage, je vous disais vrai; mon nom seul avait été changé. Alors, convaincu de la culpabilité de ma femme, surtout après la dernière tentative que je vous ai racontée, j'étais décidé à l'obliger de quitter la France.... Aujourd'hui même, j'aurais fait répandre le bruit que je partais avec elle, abandonnant l'hôtel Lambert; conservant précieusement l'incognito à l'abri duquel je m'étais créé des relations si chères, je voulais vivre obscurément... ou plutôt heureusement dans une retraite voisine de la vôtre.... Quelques promenades, ma solitude et notre intimité chaque jour plus resserrée, voilà quelle était mon ambition.... Il me faut renoncer à ces rêves.... Hier, en vous quittant, je suis entré chez madame de Hansfeld; irrité de voir que ses préparatifs de départ n'étaient pas encore faits, exaspéré par son audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu le courage de lui faire.
—Et elle n'était pas coupable?—s'écria Berthe.—Ah! je le savais bien... de tels crimes étaient impossibles.
—Ma femme était innocente—répéta M. de Hansfeld;—elle s'est justifiée avec franchise et dignité... Les raisons qu'elle m'a données m'ont paru convaincantes; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance..., m'a confirmé... qu'il avait été matériellement impossible à madame de Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie.... Je ne puis dire les impressions contraires dont je fus agité après cette découverte.... Tantôt je m'applaudissais d'avoir, malgré les preuves en apparence les plus positives, écouté la voix secrète qui me disait: Elle est innocente; tantôt je me reprochais vivement les accusations, les réticences bizarres qui avaient dû torturer cette malheureuse femme, et changer en haine la faible affection qu'elle me portait; je songeais avec douleur aux chagrins que mes soupçons odieux lui avaient causés; je le sentais, j'avais beaucoup à expier, beaucoup à me faire pardonner. Cette découverte n'a pas ranimé mon amour pour ma femme..., il s'est à jamais éteint au milieu de ces doutes incessants; mais par cela même que je ne l'aime plus, je dois redoubler envers elle d'égards et de soins.... Maintenant.. voici pourquoi je viens vous apprendre une chose que vous eussiez peut-être toujours ignorée.... Je regarderais comme indigne de moi de surprendre, grâce à des faits dont à cette heure je connais la fausseté, un intérêt qui eût encore resserré les liens d'affection qui nous unissaient.... Bien souvent même j'avais été sur le point de vous révéler mon véritable nom... mais la crainte d'exciter votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu.... Maintenant vous savez tout... encore une fois, je ne veux pas nier mes torts; seulement songez à ce que je souffrais, aux consolations ineffables que je trouvais ici, et peut-être me pardonnerez-vous d'avoir reculé devant la crainte de perdre un pareil bonheur.
Pierre Raimond était resté pensif pendant que M. de Hansfeld parlait; peu à peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de colère; un peu avant qu'Arnold eût cessé de parler, Pierre Raimond fit même un signe de tête approbatif en regardant Berthe, comme pour applaudir aux paroles de M. de Hansfeld. Berthe, les yeux baissés, était dans une tristesse profonde; elle connaissait trop son père pour espérer qu'après l'aveu du prince il consentirait encore à le recevoir; il lui fallait donc renoncer à la seule consolation qui l'aidât à supporter ses chagrins; cette idée était affreuse.
Après quelques moments de silence, Pierre Raimond tendit la main à M. de Hansfeld et lui dit:
—Bien... très bien.... Vous triomphez de mes préventions... car vous allez noblement au-devant d'un sacrifice... qui devra vous coûter autant qu'à nous... et il nous coûtera beaucoup....
—Je ne dois donc plus vous revoir?—dit tristement Arnold....
—Cela est impossible.... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et lier avec lui une amitié que notre égalité de position autorisait.... Confiant dans la loyauté de l'homme qui m'avait sauvé la vie, j'ai pu voir sans scrupules son affection honnête et pure pour ma fille... mais de tels rapports ne peuvent plus durer maintenant.... Un pauvre artisan comme moi ne fréquente pas de princes. Enfin, je puis pardonner la ruse dont vous vous êtes servi pour entrer chez moi; mais ce serait l'approuver que de souffrir désormais vos visites.
—Mon Dieu! croyez....
—Je crois que cette séparation vous sera pénible... bien pénible... pas plus qu'à nous, pourtant....
—Oh! non...—murmura Berthe, qui ne put retenir ses larmes.
—Et encore—reprit Pierre Raimond—vous avez, vous, les plaisirs de votre rang....
—Les plaisirs... le croyez-vous?
—Les devoirs... si vous voulez. Vous avez à faire oublier à votre femme les chagrins que vous lui avez causés, et, pour une âme généreuse, c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous reste-t-il pour remplacer une intimité bien chère à notre cœur? Tant que j'aurai cette pauvre femme auprès de moi, je vous regretterai moins; mais lorsque je serai seul! Ma fille elle-même devenait presque insouciante des chagrins qui l'accablaient chez elle, en songeant à la joie douce et calme qui l'attendait ici.... Maintenant, encore une fois, que lui reste-t-il? les regrets d'un passé qu'il aurait mieux pour elle valu ne pas connaître.
—Mon père, j'aurai du courage—reprit Berthe.—Ne me restez-vous pas?
—Oui... et nous parlerons souvent de lui... je te le promets—ajouta le vieillard en tendant la main à Arnold, qui la serra tendrement dans les siennes.
—Allons, du courage, monsieur Arnold—dit Berthe en tâchant de sourire à travers ses larmes.—Mon père vous l'a dit: nous ne vous oublierons jamais; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours, adieu....
M. de Hansfeld pouvait à peine contenir son émotion; il répondit d'une voix altérée:—Adieu, et pour toujours adieu.... Croyez... et....
Mais il ne put achever; les sanglots étouffèrent sa voix, et il cacha sa figure dans ses mains.
—Vous le voyez—dit-il après un moment de silence à Pierre Raimond qui le contemplait tristement—faible... toujours faible.... Que vous devez me mépriser, homme rude et stoïque....
Sans lui répondre, Pierre Raimond s'écria tout-à-coup:
—Mon Dieu! maintenant j'y songe... votre femme est innocente... soit... mais ce crime si obstinément répété... qui l'a commis? A Trieste, ici, des étrangers pouvaient en être accusés... mais en voyage, dans cette auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison, à moins d'une coïncidence extraordinaire.
—Je me suis fait aussi cette question, et elle est demeurée pour moi inextricable.... En voyage, nous n'étions accompagnés que de trois personnes: un vieux serviteur qui m'a élevé, une jeune fille recueillie par madame de Hansfeld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que j'ai depuis très longtemps à mon service. Soupçonner mon vieux Frantz ou une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait absurde; il ne resterait donc que le chasseur.... Mais quoique bon et dévoué, si vous connaissiez la bêtise de ce malheureux garçon, vous comprendriez que, plutôt que de le croire coupable, j'accuserais mon vieux Frantz ou la demoiselle de compagnie de ma femme.
—Mais cependant... ces tentatives....
—Tenez, mon ami, mes injustes soupçons m'ont déjà causé trop de malheurs pour que j'ose encore en avoir....
—Mais ces tentatives sont réelles.... Si on les renouvelle?
—Tant mieux.... Hier je les aurais redoutées... aujourd'hui j'irais au devant....
—Ah! monsieur Arnold... et les amis qui vous restent.... Comment! vous ne ferez aucune perquisition pour découvrir le coupable?
—Aucune.... A quoi bon?... Ne viens-je pas de vous dire: Adieu... et pour toujours?
Et M. de Hansfeld sortit désespéré.