A. Samain

ALBERT SAMAIN

Quand elles savent par coeur ce qu'il y a de pur dans Verlaine, les jeunes femmes d'aujourd'hui et de demain s'en vont rêver Au Jardin de l'Infante. Avec tout ce qu'il doit à l'auteur des Fêtes Galantes (il lui doit moins qu'on ne pourrait croire), Albert Samain est l'un des poètes les plus originaux et le plus charmant, et le plus délicat et le plus suave des poètes:

En robe héliotrope, et sa pensée aux doigts,
Le rêve passe, la ceinture dénouée,
Frôlant les âmes de sa traîne de nuée,
Au rythme éteint d'une musique d'autrefois....

Il faut lire tout ce petit poème qui commence ainsi:

Dans la lente douceur d'un soir des derniers jours....

C'est pur et beau, autant que n'importe quel poème de langue française, et l'art en a la simplicité des oeuvres profondément senties et longuement pensées. Vers libres, poétique nouvelle! Voici des vers qui nous font comprendre la vanité des prosodistes et la maladresse des trop habiles joueurs de cithare. Il y a là une âme.

La sincérité de M. Samain est admirable; je crois qu'il aurait honte à des variations sur des sensations inexplorées par son expérience. Sincérité ne veut pas dire candeur, ici; ni simplicité ne veut dire gaucherie. Il est sincère, non parce qu'il avoue toute sa pensée, mais parce qu'il pense tout son aveu; et il est simple parce qu'il a étudié son art jusqu'en ses derniers secrets et que de ces secrets il se sert sans effort avec une inconsciente maîtrise:

Les roses du couchant s'effeuillent sur le fleuve;
Et, dans l'émotion pâle du soir tombant,
S'évoque un parc d'automne où rêve sur un banc
Ma jeunesse déjà grave comme une veuve....

Cela, c'est, il semble, d'un Vigny attendri et consentant à l'humilité d'une mélancolie toute simple et déshabillée des grandes écharpes.

Il n'est pas seulement attendri; il est tendre, et que de passion, et que de sensualité, mais si délicate!

Tu marchais chaste dans la robe de ton âme,
Que le désir suivait comme un faune dompté,
Je respirais parmi le soir, ô pureté,
Mon rêve enveloppé dans tes voiles de femme.

Sensualité délicate, c'est bien l'impression que donneraient ses vers s'il les avait tous conformés à sa poétique, où il rêve

De vers blonds où le sens fluide se délie
Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie,

De vers silencieux, et sans rythme et sans trame,
Où la rime sans bruit glisse comme une rame,

De vers d'une ancienne étoffe exténuée,
Impalpable comme le son et la nuée,

De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures
Au rite féminin des syllabes mineures,

De vers de soirs d'amours énervés de verveine,
Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine....

Mais, ce poète qui n'aimerait que la nuance, la nuance verlainienne, a pu, certains jours, être un violent coloriste ou un vigoureux tailleur de marbre. Cet autre Samain, plus ancien et non moins véritable, se révèle en les parties de son recueil appelées Évocations; c'est un Samain parnassien, mais toujours personnel, même dans la grandiloquence: les deux sonnets intitulés Cléopâtre sont d'une beauté non seulement de verbe, mais d'idées; ce n'est ni la pure musique, ni la pure plastique; le poème est entier et vivant; c'est un marbre étrange et déconcertant; oui, un marbre qui vit et dont la vie agite et féconde jusqu'aux sables du désert, autour du Sphynx pour un instant énamouré.

Tel est ce poète: délicieux puissamment en l'art de faire vibrer à son unisson toutes les cloches et toutes les âmes: toutes les âmes sont amoureuses de cette «infante en robe de parade».


P. Quillard

PIERRE QUILLARD

C'était aux temps déjà loin et peut-être héroïques du Théâtre d'Art; on nous convia a entendre et à voir la Fille aux Mains coupées: il m'en reste le souvenir du plus agréable des spectacles, du plus complet, du plus parfait, d'un spectacle qui donnait vraiment la sensation exquise et aiguë du définitif. Cela dura une heure à peine: il en demeure des vers qui forment un poème difficilement oubliable.

M. Pierre Quillard a réuni ses premières poésies sous un titre qui serait, pour plus d'un, présomptueux: La Gloire du Verbe. Oser cela, c'est être sûr de soi, c'est avoir la conscience d'une maîtrise, c'est affirmer, tout au moins, que, venant après Leconte de Lisle et après M. de Heredia, on ne faiblira pas en un métier qui demande avec la splendeur de l'imagination une singulière sûreté de main. Il ne nous mentait pas; très habile sertisseur, il glorifie vraiment les multiples pierreries du verbe, il fait sourire l'orient des perles, et rire l'arc-en-ciel des diamants décomposés.

Capitan d'une galère chargée d'opulents esclaves, il navigue parmi les périls tentants des archipels de pourpre (comme on dit qu'à certaines heures apparaissent les îles grecques), et quand la nuit vient il cherche le fond de sable d'un golfe violet

Dans la splendeur des clairs de lune violets.

Et il attend l'apparition du divin:

Alors des profondeurs et des ténèbres saintes
Comme un jeune soleil sort des gouffres marins,
Blanche, laissant couler des épaules aux reins
Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,
Une femme surgit....

dont les yeux sont des abîmes de joie, d'amour et d'épouvanté où l'on voit se réfléchir le monde entier des choses depuis l'herbe jusqu'à l'infini des mers; et elle parle: Poète qui promènes parmi la vie ton étonnement et tes désirs et tes amours, tu te présentes ému par les seules joies chamelles et tu souffres, car ces joies, tu ne les sens vraiment que vaines, mais

Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois
L'enivrement de vins illusoires, qu'importe!
Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte
Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois!
Les jours se sont fanés comme des roses brèves,
Mais ton Verbe a crée le mirage où tu vis...

et ma beauté, c'est toi qui lui donnes sa forme et son geste; je suis ton oeuvre; j'existe parce que tu me penses et parce que tu m'évoques.

Telle est l'idée maîtresse de cette Gloire du Verbe, l'un des rares poèmes de ce temps où l'idée et le mot marchent d'accord en harmonieux rythme.

Au lever du soleil la galère remit à la voile: Pierre Quillard partait pour des pays lointains.

C'est une âme païenne ou qui se voudrait païenne, car si ses yeux cherchent avidement la beauté sensible, son rêve s'attarde à vouloir forcer la porte derrière laquelle dort obscurément la beauté enclose dans les choses. Il est vraiment plus inquiet qu'il ne daigne le dire et le regard des captives le trouble de plus d'un frisson. Comme il sait toutes les théogonies et toutes les littératures,

J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre.

comme il a bu à toutes les source;, il connaît plus d'une manière de s'enivrer: dilettante d'espèce supérieure, quand il aura épuisé la joie des navigations, quand il aura choisi sa demeure (sans doute près d'une vieille fontaine sacrée), ayant beaucoup cueilli, ayant beaucoup semé de nobles graines, il se verra le maître d'un jardin royal et d'un peuple odorant de fleurs,

Fleurs éternelles, fleurs égales aux dieux!


A.-F. Herold

A.-FERDINAND HEROLD

Le danger du vers libre, c'est qu'il demeure amorphe, que son rythme, trop peu accentué, lui donne quelques-uns des caractères de la prose. Le plus beau vers reste bien, il me semble, le vers formé d'un nombre régulier de syllabes pleines ou accentuées et dans lequel la place des accents est évidente et non laissée au choix du lecteur ou du dédamateur; il n'y a pas que les poètes qui lisent les poètes et il est imprudent de se confier au hasard des interprétations. On pense bien que je ne m'amuserai pas à citer tels vers qui me paraissent mauvais; et surtout je n'irai pas les chercher dans les poèmes de M. Herold, pour qui la préférence serait imméritée. Non pas que M. Herold possède à un haut point le don du rythme, mais il le possède assez pour que sa poésie ait la grâce d'une chose vivante, doucement et languidement vivante. C'est un poète de douceur; sa poésie est blonde avec, dans ses blonds cheveux vierges, des perles, et au cou et aux doigts des colliers et des bagues, élégantes et fines gemmes. Ce mot est le mot bien aimé du poète; ses héroïnes sont fleuries de gemmes autant que ses jardins sont fleuris de lys.

La blonde, la blanche, la belle Dame des Lys,

il l'aima, mais que d'autres, que de reines et que de saintes! Liseur de livres oubliés, il trouve là de précieuses légendes qu'il transpose en courts poèmes, souvent de la longueur d'un sonnet. Lui seul les connaît, ces reines, Marozie, Anfélize, Bazine, Paryze, Orable ou Aélis, et ces saintes, Nonita, Bertilla, Richardis,—Gemma! Celle-ci est la premiàre à laquelle il ait pensé; il lui donne sur le vitrail la plus belle place, heureux d'écrire une fois de plus ce mot dont il subit le charme.

M. Herold est l'un des plus objectifs, parmi les poètes nouveaux; il ne se raconte guère lui-même; il lui faut des thèmes étrangers à sa vie, et il en choisit même qui semblent étrangers à ses croyances: ses reines n'en sont pas moins belles, ni ses saintes moins pures. On trouvera ces panneaux et ces vitraux dans le recueil intitulé: Chevaleries sentimentales, la plus importante et la plus caractéristique de ses oeuvres. C'est une lecture vraiment agréable et on passe de douces heures parmi ces femmes, ces lys, ces gemmes, ces roses d'automne.

Les roses d'automne s'étiolent,
Les roses qui fleurissaient les tombes;
Lentement s'effeuillent les corolles
Et le sol froid est jonché de pétales qui tombent.

N'est-ce pas d'une mélancolie bien douce? Et ceci:

Il y a des maisons qui pleurent sur le port,
Il y a des glas qui sonnent dans les clochers,
Où tintent des cloches vagues:
Vers quels fleuves de mort
Les vierges ont-elles marché,
Les vierges qui avaient aux doigts de blondes bagues?

Ainsi, sans forcer son talent à une expression passionnée de la vie, oeuvre à laquelle il serait sans doute malhabile, sans prétendre aux dons qu'il n'a pas, M. Herold s'est créé pour son plaisir et pour le nôtre une poésie de grâce et de pureté, de tendresse et de douceur.

Si l'on demandait tout au même poète, lequel répondrait? L'essentiel est d'avoir un jardin, d'y mettre la bêche et d'y semer des graines; les fleurs qui pousseront, oeillets, violettes ou pivoines, auront leur prix et leur charme, selon l'heure ou selon la saison.


A. Retté

ADOLPHE RETTÉ

Par sa fécondité en poètes, la journée que nous vivons, et qui dure depuis dix ans déjà, n'est presque comparable à aucune des journées passées, même les plus riches de soleil et de fleurs. Il y eut des douces promenades matinales dans la rosée, sur les pas de Ronsard; il y eut une belle après-midi, quand soupirait la viole lasse de Théophile, entendue d'entre les hautbois et les buccins; il y eut la journée romantique orageuse, sombre et royale, troublée vers le soir par le cri d'une femme que Baudelaire étranglait; il y eut le clair de lune parnassien, et se leva le soleil verlainien,—et nous en sommes là si l'on veut, en plein midi, au milieu d'une large campagne pourvue de tout ce qu'il faut pour faire des vers: herbes, fleurs, fleuves, ruisselets, bois, cavernes et des femmes jeunes et si fraîches qu'on dirait les pensées nouvellement écloses d'un cerveau ingénu.

La large campagne est toute pleine de poètes, qui s'en vont, non plus par troupes, comme au temps de Ronsard, mais seuls et l'air un peu farouche; ils se saluent de loin par des gestes brefs. Tous n'ont pas de nom et plusieurs n'en auront jamais: comment les appellerons-nous? Laissons qu'ils jouent, pendant que celui-ci nous accueillera et nous dira un peu de son rêve.

C'est Adolphe Retté.

On le reconnaît entre tous à son allure dévergondée et presque sauvage; il brise les fleurs, s'il ne les cueille, et avec les roseaux il fait des radeaux qu'il jette au courant, vers le hasard, vers demain; mais quand passent les jeunes femmes, il sourit et il s'alanguit. Une belle dame passa... et il dit:

Dame des lys amoureux et pâmés,
Dame des lys languissants et fanes,
Triste aux veux de belladone—

Dame d'un rêve de roses royales,
Dame des sombres roses nuptiale?,
Frêle comme une madone—

Dame de ciel et de ravissement,
Dame d'extase et de renoncement,
Chaste étoile très lointaine—

Dame d'enfer, ton sourire farouche,
Dame du diable, un baiser de ta bouche,
C'est le feu des mauvaises fontaines
Et je brûle si je te touche.

La belle dame passa, mais sans s'émouvoir de l'imprécation finale, qu'elle attribua sans doute à un excès d'amour; elle passa rendant au poète sourire pour sourire.

Cette idylle eut pour premier épilogue une admirable plainte,

Mon âme, il me semble que vous êtes un jardin....

un jardin où l'on voit, laissés aux charmilles, dans la brume du soir, des lambeaux du voile

De la Dame qui est passée.

Quelque temps après cette aventure, on apprit que M. Retté, revenu d'un voyage à l'Archipel en fleurs, s'était enrichi d'une nouvelle cueillaison de rêves. Il s'enrichira encore. Son talent est une greffe vivace entée sur un sauvageon fier et de belle viridité. Poète, M. Adolphe Retté n'a pas que le sens du rythme et l'amour du mot; il aime les idées et les aime neuves et même excessives; il veut se libérer de tous les vieux préjugés et il voudrait pareillement libérer ses frères en esclavage social. Ses derniers livres la Forêt bruissante et Similitudes affirment cette tendance. L'un est un poème lyrique; l'autre, un poème dramatique en prose, très simple, très curieux et très extraordinaire par le mélange qu'on y voit des rêves doux d'un poète tendre et des imaginations un peu rigides et un peu naïves de l'utopie anarchiste. Mais sans naïveté, c'est-à-dire sans fraîcheur d'âme, y aurait-il des poètes?


V. de L'Isle-Adam

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

On s'est plu, témoignage maladroit d'une admiration pieusement troublée, à dire et même à baser sur ce dit une paradoxale étude: «Villiers de l'Isle-Adam ne fut ni de son pays, ni de son temps.» Cela paraît énorme, car enfin un homme supérieur, un grand écrivain est fatalement, par son génie même, une des synthèses de sa race et de son époque, le représentant d'une humanité momentanée ou fragmentaire, le cerveau et la bouche de toute une tribu et non un fugace monstre. Comme Châteaubriand, son frère de race et de gloire, Villiers fut l'homme du moment, d'un moment solennel; tous deux, avec des vues et sous des apparences diverses, recréèrent pour un temps l'âme de l'élite: de l'un naquit le catholicisme romantique et ce respect des traditionnelles vieilles pierres; et de l'autre, le rêve idéaliste et ce culte de l'antique beauté intérieure; mais l'un fut encore l'orgueilleux aïeul de noue farouche individualisme; et l'autre encore nous enseigna que la vie d'autour de nous est la seule glaise à manier. Villiers fut de son temps au point que tous ses chefs-d'oeuvre sont des rêves solidement basés sur la science et sur la métaphysique modernes, comme l'Ève future, comme Tribulat Bonhomet, cette énorme, admirable et tragique bouffonnerie, où vinrent converger, pour en faire la création peut-être la plus originale du siècle,tous les dons du rêveur, de l'ironiste et du philosophe.

Ce point élucidé, on avouera que Villiers, être d'une effroyable complexité, se prête naturellement à des interprétations contradictoires; il fut tout; nouveau Goethe, mais, si moins conscient, si moins parfait, plus acéré, plus tortueux, plus mystérieux, et plus humain, et plus familier. Il est toujours parmi nous et il est en nous, par son oeuvre et par l'influence de son oeuvre, que subissent et avec joie les meilleurs d'entre les écrivains et les artistes de l'heure actuelle: c'est qu'il a rouvert les portes de l'au-delà closes avec quel fracas, on s'en souvint, et par ces portes toute une génération s'est ruée vers l'infini. La hiérarchie ecclésiastique nombre parmi ses clercs, à côté des exorcistes, les portiers, ceux qui doivent ouvrir les portes du sanctuaire à toutes les bonnes volontés; Villiers cumula pour nous ces deux fonctions: il fut l'exorciste du réel et le portier de l'idéal.

Complexe, mais on peut le voir un double esprit. Il y avait en lui deux écrivains essentiellement dissemblables: le romantique et l'ironiste. Le romantique naquit le premier et mourut le dernier: Elën et Morgane; Akëdyssëril et Axël. Le Villiers ironiste, l'auteur des Contes cruels et de Tribulat Bonhomet est intermédiaire entre les deux phases romantiques; l'Ève future représenterait comme un mélange de ces deux tendances si diverses, car ce livre d'une écrasante ironie est aussi un livre d'amour.

Villiers se réalisa donc à la fois par le rêve et par l'ironie, ironisant son rêve, quand la vie le dégoûtait même du rêve. Nul ne fut plus subjectif. Ses personnages sont créés avec des parcelles de son âme, élevées, ainsi que selon un mystère, à l'état d'âmes authentiques et totales. Si c'est un dialogue, il fera proférer à tel personnage des philosophies bien au-dessus de sa normale intelligence des choses. Dans Axël, l'abbesse parlera de l'enfer comme Villiers aurait pu parler de l'hégélianisme, dont vers la fin il enseignait les déceptions, après en avoir accepté, d'abord, les larges certitudes: «C'en est fait! L'enfant éprouve déjà le ravissement et les enivrances de l'Enfer.» Il les éprouva: il aimait, en baudelairien, le blasphème, pour ses occultes effets, le risque immense d'un plaisir qui se prend aux dépens de Dieu même. Le sacrilège est en actes; le blasphème en mots. Il croyait davantage aux mots qu'aux réalités, qui ne sont, d'ailleurs, que l'ombre tangible des mots, car il est bien évident, et par un très simple syllogisme, que, s'il n'y a pas de pensée en absence de verbe, il n'y a pas, non plus, de matière en absence de pensée. La puissance des mots, il l'admettait jusqu'à la superstition. Les seules corrections visibles du second au premier texte d'Axël, par exemple, consistent en l'adjonction de mots d'une spéciale désinence, tels que, afin d'évoquer un milieu ecclésiastique et conventuel: proditoire, prémonitoire, satisfactoire; et: fruition, collaudation, etc. Ce même sens de mystiques pouvoirs de l'articulation syllabique l'incite vers des recherches de dénominations aussi étranges que: le Desservant de l'office des Morts, fonction d'église qui n'exista jamais, sinon au monastère de Sainte-Appollodora; ou, l'Homme-qui-marche-sous-terre, nom que nul Indien ne porta hors des scènes du Nouveau-Monde.

Le réel il l'a, en un très ancien brouillon de page afférant à l'Ève future, peut-être, ainsi défini:

«... Maintenant je dis que le Réel a ses degrés d'être. Une chose est d'autant plus ou moins réelle pour nous qu'elle nous intéresse plus ou moins, puisqu'une chose qui ne nous intéresserait en rien serait pour nous comme si elle n'était pas,—c'est-à-dire, beaucoup moins, quoique physique, qu'une chose irréelle qui nous intéresserait.

«Donc, le Réel, pour nous, est seulement ce qui nous touche, soit les sens, soit l'esprit; et selon le degré d'intensité dont cet unique réel, que nous puissions apprécier et nommer tel, nous impressionne, nous classons dans notre esprit le degré d'être plus ou moins riche en contenu qu'il nous semble atteindre, et que, par conséquent, il est légitime de dire qu'il réalise.

«Le seul contrôle que nous ayons de la réalité, c'est l'idée

Encore:

«... Et sur le sommet d'un pin éloigné, isolé au milieu d'une clairière lointaine, j'entendis le rossignol,—unique voix de ce silence...

Les sites «poétiques» me laissent presque toujours assez froid,—attendu que, pour tout homme sérieux, le milieu le plus suggestif d'idées réellement «poétiques» n'est autre que quatre murs, une table et de la paix. Ceux-là qui ne portent pas en eux l'âme de tout ce que le monde peut leur montrer, auront beau le regarder: ils ne le reconnaîtront pas, toute chose n'étant belle que selon la pensée de celui qui la regarde et la réfléchit en lui-même. En «poésie» comme en religion, il faut la foi, et la foi n'a pas besoin de voir avec les yeux du corps pour contempler ce qu'elle reconnaît bien mieux en elle-même....»

De telles idées furent maintes fois, sous de multiples formes toujours nouvelles, toujours rares, exprimées par Villiers de l'Isle-Adam dans son oeuvre. Sans aller jusqu'aux négations pures de Berkeley, qui ne sont pourtant que l'extrême logique de l'idéalisme subjectif, il recevait, dans sa conception de la vie, sur le même plan, l'Intérieur et l'Extérieur, l'Esprit et la Matière, avec une très visible tendance à donner au premier terme la domination sur le second. Jamais la notion de progrès ne fut pour lui autre chose qu'un thème à railleries, concurremment avec la niaiserie des positivistes humanitaires qui enseignent aux générations, mythologie à rebours, que le Paradis terrestre, superstition si on lui assigne le passé, devient, si on le place dans l'avenir, le seul légitime espoir.

Au contraire, il fait dire à un protagoniste (sans doute Edison), dans un court fragment d'un ancien manuscrit de l'Ève future:

«Nous en sommes à l'âge mûr de l'Humanité, voilà tout. A bientôt la sénilité de cet étrange polype, sa décrépitude, et, l'évolution accomplie, son retour mortel au mystérieux laboratoire où tous les Apparaîtres s'élaborent éternellement grâce à ... quelque indiscutable Nécessité....»

Et en ce dernier mot Villiers raille jusqu'à sa croyance en Dieu. Était-il chrétien? Il le devint à la fin de sa vie: ainsi il connut toutes les formes de l'ivresse intellectuelle.


L. Tailhade

LAURENT TAILHADE

L'individualisme, qui nous donne en littérature de si agréables corbeilles de fleurs nouvelles, se trouve assez souvent stérilisé par la poussée des mauvaises herbes de l'orgueil. On voit des jeunes gens, tout enflés d'une infatuation monstrueuse, avouer la volonté de faire non seulement leur oeuvre, mais en même temps l'Oeuvre, de produire la fleur unique après quoi l'intelligence épuisée devra s'arrêter d'être féconde et se recueillir dans le lent et obscur travail de la reconstitution des sèves. Il y a même à Paris deux ou trois «machines à gloire» qui s'arrogèrent le droit de prononcer seules ce mot qu'elles exilaient du dictionnaire. Mais cela est peu important, car l'esprit souffle où il veut, et, quand il souffle sous la peau des grenouilles et les rend démesurées, c'est pour se distraire, car le monde est triste.

M. Tailhade n'a aucune des tares grotesques de l'orgueil: nul ne fait plus simplement un métier plus simple, celui de littérateur. Les Romains disaient rhéteur et cela signifiait celui qui parle, celui qui dompte le verbe, celui qui assujettit les mots au joug de la pensée et qui sait les manier, les exciter, les aiguillonner jusqu'à  leur imposer, à l'heure même de sa fantaisie, les travaux les plus rudes, les plus dangereux, les plus inédits. Latin de race et de goûts, M. Tailhade a droit à ce beau nom de rhéteur dont se choque l'incapacité des cuistres; c'est un rhéteur à la Pétrone, également maître dans la prose et dans les vers.

Voici, tiré du rare Douzain de Sonnets, l'un d'eux:

HÉLÈNE (la laboratoire de Faust à Wittemberg)

Des âges évolus j'ai remonté le fleuve
Et, le coeur enivré de sublimes desseins,
Déserté le Hadès et les ombrages saints,
Où l'âme d'une paix ineffable s'abreuve.

Le Temps n'a pu fléchir la courbe de mes seins.
Je suis toujours debout et forte dans l'épreuve,
Moi, l'éternelle vierge et l'éternelle veuve,
Gloire d'Hellas, parmi la guerre aux noirs tocsins.

O Faust, je viens à toi, quittant le sein des Mères!
Pour toi, j'abandonnai, sur l'aile des chimères,
L'ombre pâle où les Dieux gisent, ensevelis.

J'apporte à ton amour, du fond des cieux antiques,
Ma gorge dont le Temps n'a pas vaincu les lys
Et ma voix assouplie aux rythmes prophétiques.

Ayant écrit cela et Vitraux, poèmes qu'un mysticisme dédaigneux pimentait singulièrement, et cette Terre latine, prose d'une si émouvante beauté, pages parfaites et uniques, d'une pureté de style presque douloureuse, M. Tailhade se rendit tout à coup célèbre et redouté par les cruelles et excessives satires qu'il appela, souvenir et témoin d'un voyage que nous faisons tous sans fruit, Au pays du Mufle. L'ignominie du siècle exaspère le Latin épris de soleil et de parfums, de belles phrases et de beaux gestes et pour qui l'argent est de la joie qu'on jette, comme des fleurs, sous les pas des femmes, et non de la productive graine qu'on enterre pour qu'elle germe. Il s'y montre le bourreau hautain des hypocrisies et des avarices, des fausses gloires et des vraies turpitudes, de l'argent et du succès, du parvenu de la Bourse et du parvenu du feuilleton. Dur et même injuste, il fouaille ses propres haines; pour lui, comme pour tous les satiristes, l'ennemi particulier devient l'ennemi public, mais quelle belle langue à la fois traditionnelle et neuve, et quelle belle insolence:

Ce que j'écris n'est pas pour ces charognes!

Les ballades de M. Tailhade ne sont pas davantage destinées à faire rêver les belles madames qui s'éventent avec des plumes de paon; il est difficile d'en citer même une pleine strophe. Celle-ci n'est pas fort méchante:

Bourget, Maupassant et Loti
Se trouvent dans toutes les gares.
On les offre avec le rôti,
Bourget, Maupassant et Loti.
De ces auteurs soyez loti
En même temps que de cigares:
Bourget, Maupassant et Loti
Se trouvent dans toutes les gares.

Ce n'est guère qu'amusant. Le Quatorzain d'Été peut se dire en entier et même il est bon de le savoir par coeur, car c'est une merveille de subtilité et un petit tableau de genre à soigner et à conserver. L'épigraphe, ce vers de Rimbaud, dans les Premières Communions,

Elle fait la victime et la petite' épouse,

donne le ton du cadre:

Certes, monsieur Benoist approuve les gens qui
Ont lu Voltaire et sont aux Jésuites adverses.
Il pense. Il est idoine aux longues controverses,
Il adsperne le moine et le thériaki.

Même il fut orateur d'une loge écossaise.
Toutefois—car sa légitime croit en Dieu—
La petite Benoist, voiles blancs, ruban bleu,
Communia. Ça fait qu'on boit maint litre à seize.

Chez le bistro, parmi les bancs empouacrés,
Le billard somnolent et les garçons vautrés,
Rougit la pucelette aux gants de filoselle.

Or, Benoist qui s'émèche et tourne au calotin,
Montre quelque plaisir d'avoir vu, ce matin,
L'hymen du Fils unique et de sa demoiselle.

Ainsi, avec bien moins d'esprit, Sidoine Apollinaire raillait les Barbares parmi lesquels la dureté des temps le forçait de vivre et, comme l'évêque de Clermont, ce n'est pas en vain que Laurent Tailhade les raille et les gouaille, car ses épigrammes dépasseront l'aire du temps actuel: en attendant, je le tiens pour une des plus authentiques gloires des présentes lettres françaises.


J. Renard

JULES RENARD

Un homme se lève de bon matin et s'en va par les chemins creux et par les sentiers; il n'a peur ni de la rosée, ni des ronces, ni de la colère des branches qui font la haie. Il regarde, il écoute, il flaire, il chasse l'oiseau, le vent, la fleur, l'image. Sans hâte, mais anxieux pourtant, car elle a l'oreille fine, il cherche la nature qu'il veut surprendre au gîte; il la trouve, elle est là: alors, les ramilles écartées doucement, il la contemple dans l'ombre bleue de sa retraite et, sans l'avoir réveillée, refermant les rideaux, il rentre chez lui. Avant de s'endormir, il compte ses images: «dociles elles renaissent au gré du souvenir.»

M. Jules Renard s'est donné lui-même ce nom: le chasseur d'images. C'est un chasseur singulièrement heureux et privilégié, car, seul, entre tous ses confrères, il ne rapporte, bêtes et bestioles, que d'inédites proies. Il dédaigne tout le connu, ou l'ignore; sa collection n'est que de pièces rares et même uniques, mais qu'il n'a pas le souci de mettre sous clef, car elles lui appartiennent tellement qu'un larron les déroberait vainement. Une personnalité aussi aiguë, aussi accusée, a quelque chose de déconcertant, d'irritant et, selon quelques jaloux, d'excessif. «Faites donc comme nous, puisez dans le trésor commun des vieilles métaphores accumulées; on va vite, c'est très commode.» Mais M. Jules Renard ne tient pas à aller vite. Quoique fort laborieux, il produit peu, et surtout peu à la fois, semblable à ces patients burineurs qui taillent l'acier avec une lenteur géologique.

Étudiant un écrivain, on aime (c'est une manie que Sainte-Beuve nous légua) à  connaître sa famille spirituelle, à  dénombrer ses ancêtres, à établir de savantes filiations, à noter, tout au moins, des souvenirs de longues lectures, des traces d'influence et le signe de la main mise un instant sur l'épaule. Pour qui a beaucoup voyagé parmi les livres et les idées, ce travail est assez simple et souvent facile au point qu'il vaut mieux s'en abstenir, ne pas contrister l'a-droite ordonnance des originalités acquises. Avec M. Renard, je n'ai pas eu ce scrupule, j'ai voulu lui dessiner un beau feuillet de stud-book, mais le singulier animal s'est présenté seul et les feuillages n'accrochent, parmi les arabesques, que des médaillons vides.

S'être engendré tout seul, ne devoir son esprit qu'à soi-même, écrire (puisqu'il s'agit d'écritures) avec la certitude de réaliser du vrai vin nouveau, de saveur inattendue, originale et inimitable, voilà qui doit être, pour l'auteur de l'Êcornifleur, un juste motif de joie et une raison très forte d'être, moins que tout autre, inquiet de sa réputation posthume. Déjà, son Poil-de-Carotte, ce type si curieux de l'enfant intelligent, sournois et fataliste, est entré dans les mémoires et jusque dans les locutions. Le «Poil-de-Carotte, tu fermeras les poules tous les soirs» est égal en vérité burlesque aux mots les plus fameux des comédies célèbres, et il en est à la fois le Cyrano et le Molière, et cette galère ne lui sera pas volée.

L'originalité bien constatée, les autres mérites de M. Jules Renard sont la netteté, la précision, la verdeur; ses tableaux de vie, parisienne ou champêtre, ont l'aspect de pointes sèches, parfois un peu décharnées, mais bien circonscrites, bien claires et vives. Certains morceaux, plus estompés et plus amples, sont des merveilles d'art; ainsi Une Famille d'Arbres.

«C'est après avoir traversé une plaine brûlée du soleil que je les rencontre.

«Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils habitent les champs incultes, sur une source comme des oiseaux seuls.

«De loin ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.

«Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu, et les petits, ceux dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans jamais s'écarter.

«Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'à la chute en poussière.

«Ils se flattent de leurs longues branches pour s'assurer qu'ils sont tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère, si le vent s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne murmurent que d'accord.

«Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre. Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter, j'apprends ce qu'il faut savoir:

«Je sais déjà regarder les nuages qui passent.

«Je sais aussi rester en place.

«Et je sais presque me taire.»

Quand les anthologies accueilleront cette page, elles n'en auront guère d'une ironie aussi fine et d'une poésie aussi vraie.


L. Dumur

LOUIS DUMUR

Représenter la logique parmi une assemblée de poètes, est un rôle difficile et qui a ses inconvénients. On risque d'être pris trop au sérieux et, par suite, de se sentir porté à maintenir sa littérature dans les tons graves. La gravité n'est pas nécessaire à l'expression de ce que l'on croit être la vérité; l'ironie pimente agréablement la tisane morale; il faut du poivre dans cette camomille; affirmer avec dédain est un moyen assez sûr de n'être pas dupe, même de ses propres affirmations. Cela est très utilisable en littérature, car tout y est incertain et l'art lui-même n'est sans doute qu'un jeu où, philosophiquement, nous nous trompons les uns les autres. C'est pourquoi il est bon de sourire.

M. Dumur sourit rarement. Mais si maintenant, ayant conquis, rien qu'en vivant, plus d'indulgence et quelques droits à la véritable amertume, s'il voulait sourire pour se défendre et se distraire, il semble que toute l'assemblée des poètes protesterait, étonnée et peut-être scandalisée. Alors il demeure grave, par habitude et par la logique.

Il est la Logique même. Il sait observer, combiner, déduire; ses romans, ses drames, ses poèmes sont des constructions solides dont l'architecture pondérée plaît par la savante symétrie des courbes, toutes dirigées vers un dôme central où l'oeil est sévèrement ramené. Il est assez fort et assez volontaire pour, épris d'une erreur, ne l'abandonner qu'après l'avoir acculée à ses conséquences les plus extrêmes, et assez maître de lui-même pour ne pas avouer son erreur et même la défendre avec toutes les ingéniosités du raisonnement. Tel son système de vers français basés sur l'accent tonique; il est vrai que le résultat, souvent manqué, car les langues ont, elles aussi, une logique assez impérieuse, était parfois heureux et inattendu avec des «hexamètres» comme celui-ci.

L'orgueilleuse paresse des nuits, des parfums et des seins.

C'est vers le théâtre que M. Dumur semble avoir orienté définitivement son activité intellectuelle. Ses pièces (je ne parle pas de Rembrandt, drame purement historique, de grand style et de vaste déploiement): d'abord, les pages coupées, on est surpris par un décor rentoilé et des noms repeints et un jour de réalisme conventionnel, une ordonnance de choses et d'êtres usés sous l'habit neuf et le vernis frais,—mais dès la troisième ligne lue, l'auteur affirme qu'en ce triste paysage scénique il fera entendre des paroles valables et qu'un souffle progressif jusqu'à la tempête renversera la plantation.

Le paravent rentoilé est voulu tel que, sa banalité peu à peu détruite, êtres et choses déshabillés par un caprice de la foudre, il ne reste debout qu'une idée nue ou voilée de sa seule obscurité essentielle.

Donc ce vieux-neuf déco, est là comme le plus simple, le plus sous la main, et celui où l'imagination neutre d'une foule spectatrice pourra, avec le moindre effort, situer un combat mental dont les armes sont des accessoires de théâtre.

Un homme s'en va par le monde portant avec soi un coffre plein de terre natale et libre; il porte son amour; mais un jour il est écrasé par son amour. A l'heure de cette chute, un autre homme comprend: il éloigne, de lui la femme qui va lui briser les bras. Aimer, c'est se charger d'un impérieux fardeau au moment même où, cessant d'être libre, on cesse d'être fort. La Motte de terre explique cela avec lucidité et avec force, travail d'un écrivain tout à fait maître de ses dons naturels et qui les manie avec aisance et cet air de domination qui dompte facilement les idées. Il arrive qu'une oeuvre soit, et soit supérieure à l'homme et à son intelligence même, mais de peu; si peu et mensonge innocent, c'est un spectacle humiliant et qui incite au mépris plus que l'aveu écrit de la médiocrité la plus hideuse et la plus adéquate au cerveau qui l'enfanta: l'homme de valeur est toujours supérieur à son oeuvre, car son désir est trop vaste pour qu'il le remplisse jamais, et son amour trop miraculeux pour qu'il le rencontre jamais. La Nébuleuse, que l'on vient de jouer, est un poème d'une belle et profonde perspective, où se voient symbolisées,par des êtres ingénus, les générations successives des hommes qui se suivent sans se comprendre, presque sans se voir, tant leurs âmes sont différentes, et toutes toujours résumées, vers le moment de leur déclin, par l'enfant, par l'avenir, par la «nébuleuse» dont la naissance enfin avérée va faire mourir, sous sa clarté matinale, les sourires fanés des vieilles étoiles. Et l'on pressent, la vision close, que ce demain, qui va devenir aujourd'hui, sera tout pareil à ses frères défunts, et qu'en somme il n'y a rien d'ajouté au spectacle dont s'amusent les défuntes années penchées.

Sur les balcons du Ciel en robes surannées.

Mais ce rien ne laisse pas d'avoir quelque importance pour les atomes humains qui le forment et qui le déterminent; il est le délicieux nouveau que nous respirons et dont nous vivons. Du nouveau! Du nouveau! Et que chaque intelligence affirme, même passagère, sa volonté d'être, et d'être dissemblable des manifestations antérieures ou ambiantes, et que chaque nébuleuse aspire au rôle d'un astre dont la lueur soit distincte et claire entre les autres lueurs!

J'ai lu tout cela dans le texte et dans les silences du dialogue, car lorsque, ce qui arrive, une oeuvre d'art est le développement d'une idée, les interlignes mêmes répondent à ceux qui savent les interroger.

M. Dumur est en train de créer un théâtre philosophique, un théâtre à idées, et, parallèlement, de renouveler le roman à thèses, car Pauline ou la Liberté de l'Amour est une oeuvre sérieuse, ordonnée avec talent, originalement pensée, et qui implique une rare valeur intellectuelle.


G. Eekhoud

GEORGES EEKHOUD

Il y a peu de dramaturges parmi les nouveaux venus, j'entends d'observateurs fervents du drame humain, doués de cette large sympathie qui engage un écrivain à fraterniser avec tous les modes et toutes les formes de la vie. Aux uns les mouvements du vulgaire semblent négligeables, peut-être parce qu'ils manquent de cet esprit de généralisation philosophique qui élève à la hauteur d'une tragédie l'aventure la plus humble. D'autres ont et avouent la tendance à tout simplifier, n'observent et ne comparent les faits que pour en extraire des résumés et des quintessences; ils ont scrupule et comme pudeur à raconter des mécanismes si souvent décrits: ils établissent des portraits d'âmes, ne gardant de l'anatomie physique que la seule matérialité nécessaire à soutenir le jeu des couleurs. Un tel art, outre qu'il a l'inconvénient de répugner au peuple des lecteurs (qui veut qu'on lui conte des histoires et qui alors les demande au premier venu), est le signe d'une évidente et trop dédaigneuse absence de passion: or le dramaturge est un passionné, un amoureux fou de la vie, et de la vie présente, non des choses d'hier, des représentations mortes dont on retrouve les décors fanés dans les cercueils de plomb, mais des êtres d'aujourd'hui avec toutes leurs beautés et leurs laideurs animales, leurs âmes obscures, leur vrai sang qui va jaillir d'un coeur et pas d'une vessie gonflée, si on les poignarde au cinquième acte.

M. Georges Eekhoud est un dramaturge, un passionné, un buveur de vie et de sang.

Ses sympathies sont multiples et très diverses; il aime tout, «Nourrissez-vous de tout ce qui a vie.» Obéissant à la parole biblique, il se fortifie à tous les repas que le monde lui offre; il s'assimile la tendre ou la dure sauvagerie des paysans ou des marins avec autant de certitude que la psychologie la plus déliée et la plus hypocrite des créatures ivres de civilisation, l'inquiétante infamie des amours excentriques et la noblesse des passions dévouées, le jeu brutal des lourdes moeurs populaires et la perversion délicate de certaines âmes adolescentes. Il ne fait aucun choix, mais il comprend tout, parce qu'il aime tout.

Cependant, soit volontairement, soit cloué au sol natal par les nécessités sociales, il a limité le champ de ses chasses fantastiques aux limites mêmes des vieilles Flandres. Cela convenait à son génie, qui est flamand, merveilleusement, excessif en ses extases sentimentales comme en ses débauches vitales, Philippe de Champaigne ou Jordaens, allongeant des faces maigres dramatisées par les yeux de l'idée fixe ou déployant tout le rouge débordement des chairs joyeuses. M. Eekhoud est donc un écrivain représentatif d'une race, ou d'un moment de cette race: cela est important pour assurer à une oeuvre la durée et une place dans les histoires littéraires.

Cycle patibulaire, qui, réimprimé, vient d'être rendu au public, Mes communions, parues l'an passé, semblent les deux livres de M. Eekhoud où ce passionné crie le plus hautement et le plus clairement ses charités, ses colères, ses pitiés, ses mépris et ses amours, lui-même troisième tome de cette merveilleuse trilogie dont les deux premiers ont pour titre, Maeterlinck, Verhaeren.

Jouant un peu sur le mot, je l'ai appelé «dramaturge», au mépris des étymologies et de l'usage, quoiqu'il n'ait jamais écrit pour le théâtre; mais à la façon dont ses récits sont machinés et comme équilibrés à miracle sur le revirement, sur le retour à leur vraie nature des caractères d'abord affolés par la passion, on devine un génie essentiellement dramatique.

Il a le génie des revirements. Un caractère, puis la vie pèse et le caractère fléchit; une nouvelle pesée le redresse et le dresse selon sa vérité originelle: c'est l'essence même du drame psychologique, et si le décor participe aux modifications humaines, l'oeuvre prend un air d'achèvement, de plénitude, donne une impression d'art inattendu par la logique acceptée des simplicités naturelles. Cela pourrait être un système de composition (pas encore mauvais), mais non pas ici: les chuchotements de l'instinct sont écoutés et accueillis; la nécessité de la catastrophe s'impose à cet esprit lucide (qui n'a point troublé son miroir en soufflant dessus) et il relate clairement les conséquences des mouvements sismiques de l'âme humaine. Il y a de bons exemples de cet art dans les nouvelles de Balzac: El Verdugo n'est qu'une suite de revirements, mais trop sommaires: le Coq Rouge de M. Eekhoud, aussi dramatique, est d'une analyse bien plus profonde et, enfin, s'ouvre largement comme un beau paysage transformé sans effort par le jeu des nuées et les vagues lumineuses.

Pareillement belle, quoique d'une beauté cruelle, la tragique histoire appelée simplement Une mauvaise rencontre où l'on voit la transfiguration héroïque de l'âme pitoyable d'un frêle rôdeur dompté par la puissance d'un geste d'amour et, sous le magnétisme impérieux du verbe, fleuri martyr, jet de sang pur jaillissant en miracle des veines putréfiées de la charogne sociale. Plus tard Mauxgavres jouit et meurt de l'épouvante d'avoir vu ses paroles se réaliser jusqu'à leurs convulsions suprêmes et la cravate rouge du prédestiné devenue le garrot d'acier qui coupe en deux les cous blancs.

Il y a dans un roman de Balzac[1] un rapide épisode, et confus, qui rappellerait cette tragédie aux généalogistes des idées. Par haine de l'humanité, M. de Grandville donne un billet de mille francs à un chiffonnier afin d'en faire un ivrogne, un paresseux, un voleur; quand il rentre chez lui, il apprend que son fils naturel vient d'être arrêté pour vol: ce n'est que romanesque. Cette même anecdote, moins la conclusion, se retrouve dans A Rebours où des Esseintes agit, mais sur un jeune voyou, à peu près comme M. de Grandville et pour un motif de scepticisme haineux. Voilà un possible arbre de Jessé, mais que je déclare inauthentique, car la perversité tragique de M. Eekhoud, chimère ou effraie, est un monstre original et sincère.

Si la sincérité est un mérite, ce n'est pas sans doute un mérite littéraire absolu; l'art s'accommode fort bien du mensonge et nul n'est tenu de confesser ni ses «communions», ni ses répulsions; mais j'entends ici par sincérité cette sorte de désintéressement artistique qui fait que l'écrivain, n'ayant peur ni de terrifier le cerveau moyen ni de contrister tels amis ou tels maîtres, déshabille sa pensée selon la calme impudeur de l'innocence extrême du vice parfait,—ou de la passion. Les «communions» de M. Eekhoud sont passionnées; il s'attable avec ferveur et, s'étant nourri de charité, de colère, de pitié, de mépris, ayant goûté à tous les élixirs d'amour fabriqués pieusement par sa haine, il se lève, ivre, mais non repu, des joies futures.