Ils vécurent ainsi quelque temps; les feuilles allaient et venaient. Valentin jurait ses grands dieux qu'il ne ferait plus à aucune femme l'honneur de l'apercevoir; mais souvent déjà il retournait à Paris et y demeurait un jour ou deux, quelquefois trois ou quatre. C'était comme de petites vacances qu'il donnait à sa douleur. Georges trouvait tout bien, pourvu qu'on lui permît de gravir la côte d'Herblay chaque matin. Quand un hasard s'opposait à ce qu'il vît Mme Rose, la journée lui semblait vide. Malgré l'humeur égale de sa voisine et la sérénité qu'on voyait en elle, on sentait qu'il y avait un chagrin dans sa vie, comme on devine à certains bouillonnements qui rident la surface des lacs que des sources invisibles s'épanchent dans leurs secrètes profondeurs; mais ce chagrin, M. de Francalin ne se l'expliquait pas, et Mme Rose n'en parlait jamais. Elle avait une manière de regarder bien en face, avec des yeux limpides et chastes, qui rendait toute question presque impossible, et ce n'était pas Georges qui aurait eu l'intrépidité de lui en adresser.
On sait que Mme Rose vivait seule avec une vieille servante dans une petite maison où jamais elle ne recevait personne, si ce n'est M. de Francalin, le curé d'Herblay et quelques notables du village qui venaient lui demander des secours pour leurs pauvres. Cette solitude profonde, avec toutes les apparences des habitudes les plus élégantes, n'était pas déjà tout à fait ordinaire. On sait en outre que le piéton lui remettait souvent des lettres qu'elle lisait avec avidité et qui la jetaient dans un grand trouble. Georges l'avait quelquefois surprise après ces lectures, et il voyait sur ses joues comme des traces de larmes. Il ne pouvait alors s'empêcher de penser à cet inconnu qui deux ou trois fois avait paru à Herblay et qu'il n'avait pas vu. Était-il pour quelque chose dans ces larmes secrètement versées? Quel titre avait-il au souvenir de Mme Rose, et quelle place tenait-il dans son intimité? Canada avait raconté à M. de Francalin que, dans les premiers temps du séjour de Mme Rose à Herblay, on avait épluché sa conduite jour par jour, heure par heure. Les plus méchantes langues n'avaient pu rien découvrir qui prêtât aux médisances. On en vint à penser que, si elle avait quelque sujet d'être malheureuse, c'était un grand crime de la part de ceux qui en étaient la cause. Quelques indices pouvaient faire croire qu'elle était de Paris, ou que du moins elle l'avait longtemps habité, puisqu'elle y allait encore de temps à autre; mais on ne pouvait tirer aucune conséquence de ces voyages, qui étaient d'ailleurs fort rares et fort courts. Mme Rose rappelait, dans sa retraite d'Herblay, ces beaux oiseaux qu'un coup de vent a jetés sur des rives lointaines et qui s'y arrêtent quelque temps. On ne sait d'où ils viennent, on ne sait où ils vont.
Au plus fort de l'hiver, après deux mois de séjour à Maisons, et quand les branches de houx avaient remplacé les feuilles jaunes ramassées chaque matin et dont se paraient les jeunes gens, Valentin laissa voir une grande négligence dans la toilette de son chapeau. Souvent même il faisait de longues absences de plus en plus renouvelées; mais quand il était à la Maison-Blanche, Georges était à peu près sûr de le trouver sur son passage aussitôt qu'il mettait le pied dehors. Un matin qu'il avait oublié de se couvrir de l'emblème protecteur, Vatentin l'aborda résolûment.
«Je connais ta solitude, lui dit-il; elle a les cheveux châtins et les yeux bleus.»
Georges se mordit les lèvres.
«Après? dit-il d'un ton bourru.
—Oh! ne te fâche pas! Tu as le goût bon, et je comprends qu'on passe l'hiver auprès d'elle; tu aurais dû seulement me prévenir plus tôt; je ne t'aurais pas si longtemps dérangé.»
Georges frappa du pied.
«Mais que crois-tu donc? s'écria-t-il.
—Parbleu! c'est assez clair. Tu habites le parc de Maisons, elle demeure à Herblay; la Seine vous sépare, mais l'amour a jeté un pont sur l'eau, et vous faites à vous deux la plus jolie pastorale qu'on puisse voir! Je m'explique à présent pourquoi tu courais si souvent chez le curé.
—Ne va pas plus loin! s'écria Georges en saisissant le bras de Valentin; je n'ai pas même baisé la main de Mme Rose.»
Valentin partit d'un grand éclat de rire.
«Ah! elle s'appelle Mme Rose, et tu en es là!» dit-il.
Georges regarda Valentin tout surpris.
«Tu la connais donc; reprit-il.
—Point du tout; mais à quoi bon? Raisonnons un peu, s'il te plaît. Voilà une femme avec qui on ne voit ni père, ni frère, ni mari (j'ai bien pris mes renseignements), qui demeure toute seule à Herblay, et qui s'appelle Mme Rose! Est-ce assez de preuves, ou de symptômes, si le mot te paraît trop vif?»
Valentin continua quelque temps sur ce ton de persiflage. Les arguments ne lui manquaient pas pour détruire les objections de Georges à mesure que celui-ci les produisait. La bonne réputation de Mme Rose ne témoignait qu'en faveur de son adresse; cette charité inépuisable qu'elle montrait prouvait qu'elle avait la main prodigue. Ce mystère dont elle s'entourait n'indiquait-il pas suffisamment qu'elle avait une vie antérieure à cacher? Quelque jour on découvrirait qu'elle s'appelait de son vrai nom Mme de Saint-Phar ou Mme de Saint-Pierre.
Il arrive souvent que les choses qui impressionnent le plus douloureusement sont précisément celles auxquelles on s'arrête le plus volontiers. Chaque parole de Valentin blessait Georges au cœur, et il en gardait l'empreinte profondément. Il faut dire aussi que tous ces raisonnements présentés sous une forme railleuse, il se les était faits à lui-même bien des fois. Il ne croyait pas beaucoup aux vertus cachées comme les violettes au fond des bois, à ces âmes blessées qui ensevelissent leurs larmes dans le silence et la retraite, pareilles aux biches qui meurent sous l'ombre muette des taillis. Le motif qui l'avait conduit à Maisons le rendait peu propre à ces chères croyances qui sont l'apanage des jeunes esprits. Il ne pouvait pas non plus oublier les visites de l'inconnu qui payait si généreusement à Canada une promenade en bateau; que de fois ce souvenir cruel ne l'avait-il pas troublé dans son bonheur! Mais en présence de Mme Rose il subissait le charme et ne voyait plus qu'elle. A la voix moqueuse de son ami, les soupçons lui revenaient en foule. Certainement ce que Valentin disait dans ce moment était en parfaite contradiction avec ce qu'il avait fait lui-même toute sa vie et ce qu'il était prêt à faire le lendemain; mais en quoi la logique paraît-elle dans les actions humaines? Ce n'était pas d'ailleurs un motif pour amoindrir l'effet de ses remontrances. Georges allait et venait, et mâchait avec fureur un cigare qu'il finit par jeter violemment. En tirant de sa poche un étui pour lui en offrir un autre, Valentin fit tomber une lettre couverte d'une écriture fine qu'il s'empressa de ramasser.
«Qu'est-ce que cela? dit Georges.
—Une lettre d'affaires qui me force à retourner à Paris, mais pour quelques jours seulement,» répondit Valentin un peu troublé.
Georges le regarda.
«Une lettre d'affaires sur papier rose! bon, voilà que ta maladie te reprend, s'écria-t-il, heureux d'exercer des représailles.
—Accompagne-moi, et tu verras que Mathilde ne ressemble pas à toutes les autres!» répondit Valentin avec une exaltation inaccoutumée.
Ce cri était comme le chant de l'insurrection; adieu le chagrin, le désespoir n'était plus de saison. Georges haussa les épaules, mais l'impression que Valentin avait éveillée resta dans son cœur. Il n'alla pas à Herblay ce jour-là ni le jour suivant; il gronda Pétronille et repoussa Tambour, qui ne savait à quoi attribuer ces accès de mauvaise humeur et s'en vengeait en disparaissant jusqu'au soir. Quand Valentin partit, Georges l'assura qu'il ne tarderait pas à le rejoindre, et le quitta pour préparer sa malle; mais il tourna du côté de la rivière et monta sur la Tortue. Il n'avait pas donné dix coups de rames, qu'il aperçut Mme Rose sur la rive opposée et Tambour auprès d'elle. Il salua la dame et siffla le chien sans s'arrêter. Le cœur lui battait à l'étouffer. Tambour arriva à la nage en rechignant, et son maître le jeta au fond du canot d'un coup de pied. Il rentra le soir mécontent de lui et mécontent des autres; le dîner que Pétronille servit lui parut détestable; il prit un livre, s'enferma et ne put lire. Les plaintes du vent qui soufflait lui rappelèrent une soirée qu'il avait passée auprès de Mme Rose, à Herblay, au coin du feu. Jamais soirée ne lui avait semblé si courte. Avec quel plaisir ne regardait-il pas la lumière qui brillait derrière les vitres de la maisonnette, tandis qu'il descendait la côte au bas de laquelle son canot l'attendait! «Ah! pourquoi Valentin est-il venu?» murmura-t-il.
Le lendemain, il passa la rivière sans y penser; il n'avait pas dormi de la nuit. Il monta chez la Thibaude et poussa la porte. Mme Rose était assise au pied d'un petit lit dans lequel Jeanne était couchée. Elle mit un doigt sur sa bouche en le voyant.
«Ne faites pas de bruit, dit-elle, la petite repose.
—Qu'est-il donc arrivé? demanda Georges en apercevant la Thibaude, qui pleurait dans un coin.
—Jeanne a failli mourir depuis qu'on ne vous a vu, répliqua Mme Rose en parlant tout bas; elle a eu un transport au cerveau. Elle s'est endormie ce matin, et le médecin pense qu'elle est hors de danger; mais il a recommandé beaucoup de repos et de précautions. J'ai voulu l'emmener chez moi, sa mère n'a pas voulu.
—Mais non!» dit la Thibaude en se rapprochant du lit de Jeanne d'un air farouche, comme une louve dont on menace les petits.
Cette mère si rude, qui frappait son garçon au moment où on le retirait de l'eau, avait des larmes dans les yeux en regardant dormir sa fille. Elle se baissa et embrassa les draps qui la couvraient. Georges, qui regardait tour à tour la Thibaude et Mme Rose, s'aperçut alors que celle-ci avait les yeux fatigués et le teint battu comme une personne qui a longtemps veillé. Il se rapprocha d'elle.
«Qu'êtes-vous devenu? lui dit-elle; si je n'avais pas vu Tambour tous les jours, j'aurais cru que vous étiez malade.
—Vous en seriez-vous informée seulement? dit M. de Francalin.
—Certainement; vous me croyez donc bien peu attachée à mes amis? Pourquoi ne vous êtes-vous pas approché de moi hier, quand vous êtes passé sur la rivière avec la Tortue? Je vous ai fait signe avec la main; vous avez détourné la tête.
—J'étais fou,» répondit Georges.
Si la présence de la Thibaude ne l'avait pas retenu, il se serait jeté aux pieds de Mme Rose et lui aurait baisé les mains avec transport. Rien ne lui restait plus dans l'esprit de tout ce que Valentin lui avait dit. Ces soupçons qu'il avait vaguement conçus et ce dédain que la veille il avait montré lui semblaient le plus grand des crimes.
«Ainsi vous avez veillé auprès de ces pauvres gens? reprit Georges attendri. Vous ne craignez pas que la fatigue vous rende malade?
—Moi! Qu'ai-je de mieux à faire?» dit Mme Rose.
La nuance de tristesse qui perçait dans ces paroles ne pouvait échapper à Georges; son émotion s'en augmenta. Sous prétexte de caresser Tambour, qui venait brusquement de se jeter entre eux, il se baissa et embrassa le bas de la mante qui enveloppait Mme Rose. Il avait le cœur gonflé. Comme il arrive toujours, la réaction victorieuse le poussait plus loin qu'il n'était jamais allé. Si Valentin se fût présenté à la porte, il l'aurait battu.
Faut-il ajouter que Georges resta toute la journée à Herblay, et qu'il ne manqua pas d'y retourner le lendemain? Tambour n'était pas le plus leste à partir. Jeanne étant la protégée de M. de Francalin comme elle était celle de Mme Rose, les prétextes ne lui manquaient pas pour entrer chez la Thibaude à toute heure; d'ailleurs, à vrai dire, il n'en cherchait plus. Il lui avait été impossible de taire à Mme Rose le motif de cette absence qu'elle avait remarquée: si une force secrète le poussait à s'en confesser, peut-être espérait-il aussi tirer d'elle quelque explication; mais de ce côté-là son espoir fut déçu. Mme Rose écouta son aveu avec un sourire où une sorte de mélancolie se mêlait à l'étonnement.
«Si vous me connaissiez mieux, dit-elle, rien de semblable ne vous serait venu à l'esprit; mais je suis seule: ce n'est donc pas votre faute si vous m'avez mal jugée.»
Cette résignation toucha M. de Francalin plus que ne l'auraient fait mille protestations d'innocence. Quand la petite Jeanne fut tout à fait rétablie, Georges pria Mme Rose d'accepter à dîner à la Maison-Blanche pour lui bien prouver qu'elle ne lui en voulait pas.
«J'y consens, dit Mme Rose, mais à une condition: c'est qu'au lieu de dîner nous déjeunerons; quand on est seule, les choses qu'on fait, il faut les faire au grand jour.»
Le matin du jour convenu, Georges et Tambour allèrent prendre Mme Rose dans sa petite maison d'Herblay. La Tortue, que ce poids nouveau semblait alléger, traversa lestement la rivière. Tambour manifestait sa joie par mille cabrioles; pour ne pas s'éloigner de la main caressante de Mme Rose, il négligea le taureau noir, dont il entendait au loin les mugissements. La table était dressée dans une petite pièce qui donnait sur la prairie et qu'éclairait un gai soleil. Pétronille s'était surpassée dans l'ordonnance du menu, et Jacob avait trouvé des fleurs pour égayer le service. Pendant le déjeuner, Georges se montra plus embarrassé que Mme Rose. Mille choses lui venaient aux lèvres qu'il ne disait pas. Il était heureux, mais inquiet; il lui semblait que les aiguilles de la pendule en marchant lui dérobaient une part de son bonheur. Le repas fini, ils visitèrent ensemble le jardin et la maison. La bibliothèque surtout les retint longtemps. Elle était ouverte au jour de tous côtés; l'éclat du feu pétillant se mêlait aux rayons du soleil qui entrait joyeusement par les fenêtres. Mme Rose avisa dans un coin, au-dessus de la cheminée, un portrait de femme en médaillon. Elle le prit et l'examina.
«C'est une bien jolie femme, dit-elle.
—Je l'ai cru quelque temps,» répondit Georges.
Il s'empara du médaillon que Mme Rose avait posé sur la cheminée et le jeta dans le feu.
Tout le visage de Mme Rose devint rouge. Elle avança la main pour le retirer; Georges la saisit.
«Il est trop tard à présent,» dit-il.
Il sentait que la main de Mme Rose tremblait entre les siennes, tandis que la flamme dévorait le médaillon; elle la dégagea doucement et regarda par la fenêtre, ne sachant comment dissimuler son trouble. Georges gardait le silence. Il s'était fait comprendre tout d'un coup, en quelque sorte malgré lui, et craignait de parler, de peur d'offenser sa compagne. Ils restèrent ainsi l'un près de l'autre quelque temps, immobiles et tremblants. Tambour, qui jouait entre eux, les poussait gaiement de son museau; ils le caressaient quelquefois de la main, mais évitaient de se regarder.
«Voilà que le soleil se couche, dit enfin Mme Rose.
—Déjà!» s'écria Georges naïvement.
Ils retournèrent à Herblay par le même chemin qu'ils avaient pris pour venir, et Tambour fut encore du voyage.
«Au revoir,» dit Mme Rose doucement quand elle fut devant sa porte.
Georges descendit la côte d'Herblay en bondissant. Lorsqu'il fut au bord de la rivière, il se retourna et vit au loin dans la nuit une lumière qui brillait à la fenêtre de Mme Rose.
«Ah! dit-il à demi-voix, elle m'aimera peut-être un jour.... peut-être m'aime-t-elle déjà!»
Il sauta dans son canot et le laissa descendre au fil de l'eau; il regardait le ciel plein d'étoiles; il avait le feu dans le cœur; il lui semblait qu'il avait vingt ans.
«Oh! hier! oh! mes chagrins! où êtes-vous?» dit-il.
A quelque temps de là, il reçut un billet de Valentin, dont il n'avait pas eu de nouvelles depuis son départ de la Maison-Blanche. Par ce billet orné de quelques plaisanteries sur l'amour de Georges pour la solitude, Valentin prévenait son ami qu'il se proposait de lui rendre visite le lendemain avec quelques personnes de ses amies, et qu'on lui demanderait à déjeuner. Un post-scriptum plus long que le billet ajoutait que Mathilde serait de la partie. Elle avait désiré faire la connaissance de M. de Francalin, et Valentin n'avait rien eu de plus pressé que de céder à ce vœu.
«Pourquoi n'y a-t-il pas deux Mathilde sur la terre? Tu serais heureux!» disait-il en finissant.
Georges sourit et donna ordre à Jacob de tout préparer pour le déjeuner; mais le lendemain, quand Pétronille lui demanda où il faudrait dresser le couvert, l'idée que tout ce monde tapageur et vagabond s'abattrait dans cette même pièce que Mme Rose avait traversée lui devint tout à coup insupportable; il lui sembla que ce serait une profanation, et que rien ne pouvait l'excuser. Tout ce bruit, tous ces rires, toutes ces chansons, ces robes de soie équivoques, ces dentelles frelatées dans cette maison où la chasteté avait laissé son parfum, révoltaient sa pensée. Son cœur en avait comme le dégoût. Il appela Jacob et lui cria de courir au Petit Havre, et d'y retenir bien vite la chambre la plus grande. Pétronille fut invitée à renverser ses fourneaux et à transporter tout le produit de sa science dans la cuisine de l'auberge. «Après quoi, reprit-il, vous fermerez la porte, et, si l'on vous interroge, vous direz que je ne rentrerai pas de quinze jours, parce que les cheminées fument.»
Pétronille gronda, Jacob obéit sans répondre, comme c'était son habitude, et Georges alla bravement se poster sur la grande avenue de Maisons pour attendre ses convives, qu'il mena tout droit à l'auberge.
«Quoi! ce n'est pas chez toi que nous allons? dit Valentin.
—La cuisine est en réparation.
—Bon! tu nous feras voir la bibliothèque.
—Les maçons l'ont ravagée.
—Alors nous nous promènerons dans le jardin.
—Il est tout effondré.»
Valentin regarda Georges sournoisement.
«Je vois ce que c'est, reprit-il, la solitude demeure à la Maison-Blanche.
—Écoute, répondit Georges en pressant le bras de Valentin avec un accent où le rire se mêlait à la colère, tu as du vin de Bordeaux et du vin de Champagne, des volailles exquises et des pâtés délicieux; bois et mange; mais si tu me parles encore d'elle, ici surtout, il faudra que je te tue, aussi vrai que tu es mon ami.
—Je te comprends, répliqua Valentin en regardant Mathilde. C'est comme moi, tu aimes!»
Georges lui tourna le dos. Jamais journée ne lui parut plus longue. Toute son intelligence s'appliqua à conduire ses convives loin de la Maison-Blanche; toute sa crainte était que le hasard ne lui fît rencontrer Mme Rose. Chaque fois qu'il apercevait une robe de femme au détour d'une allée, il tressaillait. Parler d'elle ou la laisser voir par une telle compagnie lui paraissait un sacrilége. Cet amour né dans la retraite, et que le monde ignorait, lui avait comme rendu toutes les délicatesses et toutes les susceptibilités charmantes des premières émotions. Il n'entendait rien de ce qu'on disait autour de lui; c'était comme si l'on se fût exprimé en une langue étrangère. Les propos les plus extravagants et les rires les plus vifs n'y faisaient rien.
«C'est donc là ce qu'on appelle de la gaieté?» disait-il; et il ne comprenait pas qu'il eût jamais pu être gai de la même manière.
Après le déjeuner, on dîna, et il fallut mettre le village à sac pour trouver un menu présentable. Au dessert, on fit grand bruit. Tous ces cris, toutes ces plaisanteries, qui avaient la prétention d'être spirituelles, jetèrent M. de Francalin dans une mélancolie singulière; il regardait les convives tour à tour avec étonnement. «Sont-ils malheureux de s'amuser ainsi!» répétait-il.
Le dîner fini, on voulut se promener en bateau. Les bords de la Seine retentirent de chants. Georges trouva qu'on lui gâtait sa rivière. Combien elle était plus belle quand la Tortue y passait seule avec Mme Rose!
Quand la compagnie songea à se retirer, le dernier convoi du chemin de fer était parti. On dut mettre en réquisition toutes les voitures du pays pour trouver des moyens de transport. Quelques tours de roue emportèrent enfin la dernière chanson et le dernier adieu. Georges prit sa course du côté d'Herblay. Il était à bout de patience et avait besoin de respirer un peu le même air que respirait Mme Rose pour se rafraîchir. Le temps était magnifique. Le croissant de la lune montait au-dessus de la forêt de Saint-Germain. Les premières senteurs de la verdure nouvelle remplissaient l'atmosphère. Georges cueillit dans les haies de gros rameaux de branches fleuries; il en fit un bouquet qu'il posa sur l'appui d'une fenêtre derrière laquelle Mme Rose travaillait souvent. «Elle le verra demain, dit-il, et il faudra bien que sa première pensée s'adresse à moi!» Quand il rentra à la Maison-Blanche, Jacob lui remit une lettre timbrée de Beauvais. «Tiens! de ma tante!» dit Georges.
La baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury priait en quelques lignes son neveu de la venir voir à Beauvais, où elle avait découvert une jeune fille d'extraction noble qu'elle désirait lui faire épouser; elle ajoutait que jamais occasion meilleure ne se présenterait, et faisait entendre qu'une bonne moitié de sa fortune récompenserait la soumission de son bon neveu.
«Bonsoir!» dit Georges en jetant la lettre. Il souffla la bougie et s'endormit en pensant à Mme Rose.
Lorsque M. de Francalin se présenta le lendemain vers dix heures chez Mme Rose, elle n'y était déjà plus. Gertrude lui annonça qu'elle avait dû se rendre à Paris de grand matin; elle ne savait pas à quelle heure sa maîtresse rentrerait.
«La lettre qui l'a fait partir l'a rendue bien triste, reprit Gertrude.
—Ah! c'est une lettre!» dit Georges.
Ce seul mot réveilla en partie les doutes que Valentin avait excités déjà; il se souvint de l'inconnu. Georges se promena devant la maison sans parler jusqu'à midi. Il craignait d'interroger la bonne femme, et à chaque instant il ouvrait la bouche pour le faire. Afin de ne pas succomber à la tentation, il s'éloigna. Tambour le suivait; mais, habitué qu'il était aux rêveries de son maître, il ne se gênait pas pour courir un peu de tous côtés. Quelle était donc cette lettre mystérieuse qui appelait si précipitamment Mme Rose à Paris? Quel lien l'attachait encore à un passé mystérieux dont elle subissait l'influence? pourquoi n'en parlait-elle jamais? pourquoi même évitait-elle avec une sorte d'attention inquiète tout ce qui pouvait en rappeler le souvenir? N'était-elle donc pas sûre de l'ami qu'elle avait rencontré, et craignait-elle de s'ouvrir à un cœur qui lui appartenait tout entier? Cette crainte ne l'autorisait-elle pas à croire qu'il y avait quelque fondement de vérité dans les soupçons émis par Valentin? Georges se débattait vainement contre toutes ces réflexions; elles le poursuivaient sans relâche, avec l'obstination de ces insectes qui assaillent un voyageur en été. Pour se délivrer de cette obsession tyrannique, il résolut de parler franchement à Mme Rose, et retourna à pas rapides vers Herblay. Elle n'y était pas encore arrivée. Il s'assit sur un banc à quelques pas de la maison et regarda devant lui. Il n'avait fallu qu'une minute pour changer en trouble la profonde quiétude où il vivait. Mme Rose s'était peut-être éloignée pour ne plus revenir. Maintenant il la croyait capable de toutes les fautes dont son esprit, la veille encore, aurait repoussé la pensée avec horreur. Cette existence retirée qu'elle menait dans un village écarté n'était certainement qu'une expiation, ou peut-être même qu'un entr'acte entre deux équipées. Par un de ces revirements subits dont les âmes passionnées connaissent l'empire, les mêmes choses qui hier lui faisaient croire à l'innocence de cette vie chastement abritée sous un toit modeste lui semblaient autant de preuves de la perfidie et de la corruption de Mme Rose; il s'étonnait seulement de la place qu'elle pouvait tenir dans son cœur. Il avait été la dupe et le jouet d'une coquette; comment se refuser à l'évidence? C'était bien la peine d'avoir trente ans sonnés, pour tomber dans des piéges auxquels les écoliers ne se prenaient plus! «Paris me guérira!» dit-il, et il se leva brusquement.
Au même moment, il aperçut Mme Rose qui montait la côte; il courut au-devant d'elle: «Ah! qu'il me tardait de vous revoir!» dit-il. Craintes, soupçons, colères, tout avait disparu comme par enchantement; il ne pensait plus qu'au bonheur de voir Mme Rose et de lui parler. Elle lui prit le bras et le pressa silencieusement contre le sien. Elle avait dans la physionomie quelque chose de grave et de recueilli qu'il ne lui connaissait pas. Elle regarda la campagne, où les premières chaleurs du printemps avaient semé les parfums de la violette.
«Si vous n'êtes pas fatigué, nous nous promènerons un peu, dit-elle, j'ai besoin d'air.»
Ils prirent par un sentier qui descendait vers la rivière. Mme Rose paraissait absorbée par une pensée intérieure.
«Ne pourriez-vous pas me dire ce qui vous préoccupe? demanda Georges timidement. Si vous avez un chagrin, ne puis-je en prendre la moitié?»
Mme Rose secoua la tête.
«Non, dit-elle, c'est une lettre qui a causé cette tristesse, cette agitation où vous me voyez, et, si je ne l'avais pas reçue, peut-être serais-je plus triste et plus agitée encore.»
Un sentiment de jalousie se glissa dans le cœur de Georges.
«Celui qui a écrit cette lettre a donc une bien large part d'influence dans votre vie? dit-il avec amertume.
—Laissons cela,» répondit Mme Rose.
Elle tourna la tête du côté de la brise qui soufflait, et l'aspira avec délices.
«Ah! qu'il fait bon ici! reprit-elle, et que vous êtes heureux de pouvoir y demeurer toujours!»
Cet impénétrable mystère dont Mme Rose s'enveloppait, cette volonté qu'elle montrait de ne pas permettre qu'on en soulevât un seul côté, irritèrent M. de Francalin.
«Oh! toujours, c'est incertain, reprit-il d'un ton léger. Moi aussi, j'ai reçu une lettre d'une tante que j'ai dans le département de l'Oise, à Beauvais; elle veut me marier avec une riche héritière qui fait l'ornement de ce chef-lieu.
—Ah! fit Mme Rose.
—Oui, ma tante, la baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury, prétend que je ne saurais rester plus longtemps célibataire sans compromettre la dignité et l'éclat de mon nom. Il faut vous dire que cette excellente baronne, baronne je ne sais pourquoi, a pris son titre au sérieux, et assure que mon nom de Francalin dérive de franc-alleu, ce qui démontrerait tout au moins que mes ancêtres étaient les compagnons d'armes de Mérovée et de Clodion le Chevelu. Une si noble descendance ne saurait se perdre sans forfaire à l'honneur. C'est pourquoi madame ma tante s'est mise en quête d'une personne à qui je puisse m'allier. Elle l'a trouvée, à ce qu'il paraît, et, bien que ma fiancée ne puisse prétendre à une origine aussi glorieuse, elle est de bonne souche et comtesse de son chef. Ma tante a souligné ces derniers mots dans un post-scriptum où, pour donner plus d'éclat à cette union des Francalin et des Valpierre, elle y ajoute l'appoint d'un demi-million.»
Tout cela fut dit avec une extrême volubilité et d'un ton de persiflage sous lequel M. de Francalin espérait dissimuler sa colère.
«Et qu'avez-vous répondu? demanda Mme Rose.
—Moi! j'ai refusé.
—Pourquoi?»
Ce mot, dit simplement, fit tomber la verve factice de M. de Francalin, comme le plus léger choc abat un château de cartes.
«Mais, dit-il embarrassé, j'ai refusé parce que....»
Il ne put aller plus loin, et s'arrêta court.
«Parce que vous m'aimez!» poursuivit Mme Rose.
Georges tressaillit à ce mot.
«Est-ce bien cela, et me démentirez-vous? reprit-elle avec émotion.
—Non,» répondit Georges, qui ne ricanait plus.
Mme Rose s'appuya doucement sur son bras. «Écoutez-moi, reprit-elle, et, au risque de vous faire de la peine, laissez-moi tout vous dire. Ce mariage qu'on vous propose, il ne faut pas le refuser. Pourquoi me sacrifier votre avenir et m'offrir un dévouement que je ne puis pas récompenser?»
Georges vit bien, à l'air de Mme Rose, que l'entretien était sérieux. Il n'y avait en elle ni colère ni dépit, bien moins encore de coquetterie. Il en fut tout bouleversé.
«Mais, dit-il, que vous importe que je me marie?... Pourquoi m'y contraindre?... Je ne vous demande rien, et suis heureux comme cela.
—Croyez-vous que je ne souffre pas du chagrin que je vous fais? Mais tout m'y force, reprit-elle. Bien plus même, quelles que soient vos résolutions à l'égard de ce mariage, il faudra que vous quittiez la Maison-Blanche.... Vous tressaillez, mon ami? Si vous ne partiez pas, c'est moi qui partirais. Vous m'estimez assez pour que je vous parle franchement. Cette solitude où nous vivons est dangereuse pour tous deux. Croyez-vous donc que je n'aie pas tout compris depuis longtemps? Le jour où vous m'avez engagée à déjeuner, je savais si bien que vous m'aimiez, que je suis allée seule à la Maison-Blanche, sans vouloir que Gertrude m'accompagnât. Qu'avais-je à craindre auprès de vous?»
Ce mot, qui mettait Mme Rose à des hauteurs où le désir ne pouvait atteindre, toucha M. de Francalin. Il prit la main de sa compagne et la porta à ses lèvres avec un mouvement où la tendresse se mêlait au respect.
«Peut-être alors aurais-je dû m'éloigner, ou vous prier de ne plus me voir, ajouta Mme Rose; je n'en ai pas eu le courage: là est mon tort, il rend l'épreuve plus difficile.
—Mais enfin ne puis-je rester près de vous? dit Georges. Je vous verrai aussi peu souvent que vous le voudrez.
—Non, reprit Mme Rose avec une force persuasive. Si je vous ai bien jugé, je puis vous avouer sans rougir que je ne suis pas d'un caractère à braver un danger de tous les jours, isolée surtout comme je le suis. Les conditions de ma vie ne sauraient changer: elles sont telles que je ne dois plus vous voir. Le hasard nous a fait nous rencontrer aux abords d'un village; une même jeunesse, un même isolement nous rapprochaient; j'ai rempli votre vie plus peut-être qu'il n'aurait fallu. Séparons-nous, afin qu'un jour, si Dieu le permet, nous puissions nous retrouver sans trouble. Le voulez-vous, et m'aimez-vous assez pour me faire ce sacrifice?
—Croyez-vous donc que je vous oublie, étant loin de vous?
—Je ne sais si je le désire, mais je l'espère. Il y aurait déloyauté à moi d'accepter toute une vie en échange des quelques heures que je puis vous donner, quand demain peut-être la dernière de ces heures aura sonné. Partez donc, allez à Beauvais, voyez cette jeune fille qu'on vous destine; peut-être lui trouverez-vous des qualités que vous ne lui supposez pas, et un moment de sagesse vous décidera à en faire la compagne de votre vie.
—C'est vous qui me le conseillez?
—Je fais plus, je vous le demande. Je ne veux pas qu'un jour vous me demandiez compte de votre jeunesse perdue. Vous savez si je vous ai tendu la main le jour où pour la première fois vous m'êtes apparu pâle et défaillant. Si j'étais libre, je vous dirais: «Gardez-la, c'est la main d'une honnête femme;» mais je ne m'appartiens plus, partez.»
L'accent de cette voix tout à la fois ferme et tremblante pénétra le cœur de M. de Francalin. Il leva sur Mme Rose des yeux remplis de larmes: «Que votre volonté soit faite!» dit-il.
Une heure après, Georges suivait lentement le bord de la rivière, comme un homme qui ne sait où il va. Sur le chemin de halage, il rencontra Canada qui portait une paire d'avirons. «Je les ai pris dans un canot qui s'en allait à la dérive et que j'ai amarré, dit le pêcheur en s'arrêtant. Je crois bien avoir vu ce canot hier du côté de Conflans; il était attaché par un méchant bout de corde à un arbre. Je me suis dit: «Voilà une corde qui cassera bien sûr,» et elle a cassé. Je ramènerai le bateau à son propriétaire, et ça me vaudra une pièce de dix francs.»
Le coup d'œil de Canada semblait dire: «Je connais la main qui a aidé la corde à casser; je la tiens au bout de mon bras.» Il allait rire quand il s'arrêta devant le visage décomposé de M. de Francalin.
«Qu'avez-vous? reprit-il.
—Je pars, répondit Georges; j'ai déjà fait mes adieux à Mme Rose.
—C'est elle qui le veut?» s'écria le pêcheur, qui comprit tout.
M. de Francalin inclina la tête.
«Dame! si elle le veut, il faut obéir; mais c'est dur. J'avais comme ça l'espoir que vous pourriez bien vous marier ensemble quelque jour....»
Georges tourna la tête du côté d'Herblay. «Sais-je seulement si je la reverrai jamais!» dit-il.
Canada frappait la terre à coups de sabot.
«La vie est la vie, reprit-il, il ne faut pas se désespérer.... Moi qui vous parle, je me suis vu trois fois au fond de la rivière, un certain soir surtout, par un temps à faire peur aux poissons. Eh bien! me voilà sur mes pieds, bien vivant et bien grouillant. Demain est un fameux médecin, allez!»
Comme Georges s'éloignait tristement après lui avoir donné une poignée de main, Canada le retint par le bras et fouilla dans sa poche.
«J'ai là, monsieur Georges, un morceau de ruban que Mme Rose portait à son cou avec une espèce de médaille au bout.... une médaille en argent, ma foi.... Elle l'a laissé tomber hier, et je l'ai ramassé, je ne sais pourquoi. J'avais idée de le lui rapporter demain.... Elle m'en aurait bien donné vingt francs. Le voulez-vous?
—Si je le veux! s'écria Georges, qui tira un louis de sa poche.
—J'imagine que Mme Rose ne m'en voudra pas si elle sait que c'est vous qui l'avez, reprit-il; ce sera comme un souvenir que vous aurez d'elle. Sentez!... il a cette odeur qui fait qu'on reconnaîtrait Mme Rose la nuit.»
Georges sauta sur le ruban et embrassa Canada.
—L'aime-t-il, mon Dieu! l'aime-t-il!» dit le pêcheur en le regardant s'éloigner.
Le soir même, M. de Francalin quittait la Maison-Blanche et partait pour Paris.
Quand M. de Francalin arriva à Paris, une fantaisie nouvelle s'était emparée de Valentin. Il le trouva dans son entre-sol de la rue de la Victoire, en train d'essayer un uniforme tout battant neuf de capitaine de la garde nationale.
«Quel est ce déguisement? dit Georges.
—Que parles-tu de déguisement? s'écria Valentin; ne sais-tu pas que la société est en péril? Il est temps que les hommes de cœur s'arment pour défendre l'ordre et la famille.»
Un domestique, qui cogna timidement à la porte, interrompit la philippique de Valentin; il apportait une lettre dont un cachet de cire parfumée fermait l'enveloppe couverte d'azur.
«Ah! de Juliette!...» s'écria le défenseur de la famille. Il lut rapidement la lettre. «C'est bien, j'irai, dit-il.... Tu vois, reprit-il après que le domestique se fut rétiré, je ne m'appartiens plus.... Dans une heure inspection, ce soir prise d'armes, et il y a une première représentation aux Variétés, où j'ai promis d'aller. Toi, tu ne me quittes pas; si tu veux, je te fais nommer lieutenant.»
Comme beaucoup d'hommes préoccupés de choses qui leur sont personnelles, Valentin s'enquérait fort peu de celles qui intéressaient son ami; il entraîna Georges aux Champs-Élysées, où sa compagnie paradait, le contraignit à le suivre à l'hôtel de ville, où il était de garde le soir, et le mena souper au café Anglais. Au bout de trois jours, M. de Francalin fut las de cette existence tapageuse et partit pour Beauvais.
Mme la baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury était bien telle que Georges l'avait représentée: elle occupait un vaste hôtel dans une des plus belles rues de la ville, et y recevait avec de grands airs le monde le plus distingué du chef-lieu. Quand son neveu arriva, elle était à sa toilette. «Priez M. le comte, mon neveu, dit-elle, de m'attendre dans le boudoir.»
Ce titre de comte qu'elle donnait à M. de Francalin était de son invention, mais elle le tenait pour authentique. Si, l'Armorial de France à la main, on avait voulu lui prouver que Georges n'y avait aucun droit, elle aurait déclaré tout net que l'Armorial de France était un sot et ne s'y connaissait pas. A bout d'arguments, Georges la laissait dire.
Mme de Bois-Fleury parut bientôt un éventail à la main, et dans l'attitude qu'elle aurait prise pour une présentation à la cour. Elle tendit sa main à M. de Francalin, qui la baisa.
«Je vous remercie de votre empressement, mon beau neveu, dit-elle; il me prouve que vous êtes tout prêt à faire ce que j'attends de vous.»
Georges sourit.
«Je ne crois pas, belle tante, dit-il; bien plus même, j'ai grand'peur que la race des Francalin n'expire avec moi.»
Mme de Bois-Fleury agita son éventail comme Mme la duchesse de Châteauroux aurait pu le faire quand un ministre du roi hésitait à lui accorder ce qu'elle demandait.
«Mlle de Valpierre dîne ce soir à l'hôtel, vous la verrez,» reprit-elle.
Mlle de Valpierre s'assit en effet à la table de la baronne et passa la soirée à l'hôtel, où quelques personnes firent un peu de musique et jouèrent au whist jusqu'à minuit. C'était une grande jeune fille blonde, qui avait l'air très-doux. Georges causa pendant quelques minutes avec elle. Quand il n'y eut plus personne au salon, la baronne montra à son neveu un fauteuil voisin de celui qu'elle occupait.
«Eh bien! dit-elle, comment la trouvez-vous?
—Suffisamment jolie et parfaitement bien élevée.
—Éléonore de Valpierre a dix-neuf ans et tient aux familles les plus considérables de la Picardie; elle a, de plus, une fortune personnelle qui dépasse quatre cent mille francs.
—C'est fort beau.
—Si tel est votre avis, je n'ai plus qu'à demander sa main en votre nom; elle ne me sera pas refusée. Embrassez-moi, mon neveu, et dormez bien.»
M. de Francalin embrassa Mme de Bois-Fleury et ne remua point.
«Ma chère tante, reprit-il, vous ne voudriez pas me conseiller de commettre une vilaine action; eh bien! celle d'épouser Mlle de Valpierre serait fort laide. Mlle de Valpierre est faite pour être aimée, et je sens que je n'ai pas le cœur au mariage.
—Que signifie ce langage? Voyons, parlez clairement.»
Georges prit entre ses mains les deux mains de sa tante: «Vous souvient-il d'un temps où un écolier, qui pouvait bien avoir seize ans, vint passer les vacances dans un beau château tout au bord de l'Oise, à quelques lieues d'ici?»
Mme de Bois-Fleury rougit très-fort.
«Quel rapport voyez-vous entre ce château et ce qui se passe en ce moment? dit-elle.
—A cette époque-là, poursuivit Georges sans répondre directement à l'observation de la baronne, il y avait dans le château une femme qui était dans tout l'éclat de sa beauté: c'était moins une mortelle qu'une déesse. L'écolier qui vivait auprès d'elle était
à peu près dans l'âge de Chérubin; il en avait toutes les agitations. La personne qu'il voyait à toute heure fondait en un seul amour tous ces amours divers que le page de la comédie éprouvait pour la comtesse, pour Suzanne, pour Fanchette. Il avait des tressaillements subits quand il rencontrait sa main; il ne pouvait la voir et l'entendre sans pâlir ou rougir. Quels trésors n'avait-il pas amassés de bouts de rubans, de fleurs un instant caressées par elle, de gants perdus! Comme il les embrassait quand personne ne pouvait le surprendre! Un soir, soir lumineux et d'impérissable mémoire, il la rencontra seule dans un jardin; elle avait une robe blanche et les bras nus, elle venait de perdre une rose qu'on voyait flotter à la surface d'un ruisseau. Quels doux mouvements pour l'atteindre, et quels légers cris! Elle fit signe à l'écolier, qui d'un bond saisit la fleur et la lui présenta; mais à la vue de tant de grâce, animée et comme embellie par la course, il eut comme un éblouissement. «Ah! je vous aime, je vous aime!» s'écria-t-il en couvrant ses mains et ses bras de baisers brûlants. «Georges!» dit-elle. A ce mot, la fièvre de l'écolier tomba; il devint pâle et s'échappa en courant. Le lendemain, il n'osait regarder celle qu'il avait offensée. Cependant il rencontra ses yeux: il y avait dans leur douce clarté plus d'intelligence que de colère; et puis il tremblait tant! Ah! si pour elle il eût fallu se jeter sous la roue d'un moulin, il s'y serait précipité tête baissée! Eh bien! ce qu'il éprouvait alors, cet écolier, à présent qu'il a âge d'homme il l'éprouve encore; mais un autre sentiment a remplacé le sentiment qu'il ne pouvait ni combattre ni avouer.»
Georges raconta alors à Mme de Bois-Fleury toute son histoire, sans rien omettre et sans rien cacher, avec cette chaleur et cet entraînement qui imposent l'attention. Tout son cœur débordait. Peu de femmes restent insensibles à l'expression d'un amour jeune et sincère, même lorsqu'elles n'y sont pas engagées. Georges était assuré de la sympathie de celle qui l'écoutait; son émotion eut comme un retentissement dans le cœur de Mme de Bois-Fleury.
«Pourquoi êtes-vous venu? demanda la baronne.
—J'étais si malheureux!...»
Toute bouleversée, Mme de Bois-Fleury prit la tête de Georges entre ses mains et l'embrassa sur le front avec un élan où une nuance de tendresse indéfinissable se mêlait à l'expression de l'amour maternel.
«Eh bien! dit-elle, qu'il ne soit plus question de Mlle de Valpierre ni d'une autre! Si vous épousez Mme Rose, vous me la conduirez, et je l'aimerai; si vous êtes malheureux, vous pleurerez près de moi.»
Mme de Bois-Fleury n'avait jamais oublié l'épisode auquel M. de Francalin avait fait allusion. Cette fougue, ce transport, ce cri qu'il venait de rappeler, l'avaient remuée jusqu'au fond des entrailles. Sincèrement attachée à ses devoirs, elle n'avait jamais rien laissé paraître de cette émotion qu'elle avait combattue et dominée; mais sa rigidité en avait été amollie, et c'était comme un point lumineux de sa vie vers lequel sa pensée la reportait souvent. De ce jour-là, elle était devenue la meilleure amie de Georges et la plus dévouée; elle avait en quelque sorte remplacé la mère qu'il n'avait plus, mais de loin et secrètement, pour ne pas s'exposer à une nouvelle secousse. Elle avait même enveloppé sa vive et profonde affection de formes graves et méthodiques et d'une sorte de solennité qui la préservait du danger des épanchements. C'était elle qui, à l'insu de Georges, prenait soin de sa fortune, la réparait quand elle était compromise, et veillait à ce que rien ne menaçât le repos d'une existence qu'elle voulait rendre heureuse. Veuve depuis trois ou quatre ans et plus âgée que Georges de huit ou dix, Mme de Bois-Fleury avait eu la pensée de le rapprocher de Beauvais par un mariage qu'elle-même aurait préparé. A son insu peut-être, et tout en songeant au bonheur de Georges, elle avait fait choix d'une femme que sa beauté ou sa supériorité intellectuelle ne pouvait pas rendre redoutable; non pas qu'elle désirât revenir en rien sur le passé, mais parce qu'elle voulait rester la première dans le cœur de Georges. Un mot avait renversé tout cet échafaudage et ces longs projets. Certes Mme de Bois-Fleury n'avait pas entendu l'aveu de cet amour si violent sans un déchirement secret qui avait rajeuni son cœur en le faisant saigner; mais elle avait noyé cette émotion jalouse sous un flot de tendresse épurée, et la femme s'effaça devant la mère quand elle embrassa Georges sur le front.
Georges demeura chez sa tante quelque temps, s'efforçant de ne plus penser à Mme Rose et y revenant sans cesse; mais cet éloignement dans lequel il avait cherché un soulagement irrita bientôt sa blessure au lieu de la guérir. Beauvais était pour lui comme le bout du monde. Au moins à Paris avait-il la chance de rencontrer Mme Rose. Elle n'avait plus rien à lui demander, à présent qu'il avait cédé à son désir et bien compris que tout mariage lui était impossible. Il lutta quelques jours; mais, son angoisse devenant de plus en plus vive, il prit prétexte d'une lettre d'affaires pour retourner à Paris, où son premier soin fut de s'informer de Tambour, qu'il y avait laissé sous la surveillance de Jacob. Tambour n'était plus au logis; dès le premier jour, il avait pris la fuite. Jacob l'avait fait afficher sans succès. A bout de recherches, l'idée lui était venue de courir à Maisons. Tambour s'y promenait, tout le monde l'y rencontrait du matin au soir, il avait les mœurs errantes d'un outlaw. Une nuit il dormait chez Mme Rose, et le lendemain chez Canada. Il rendait visite aussi à Pétronille, qui gardait la Maison-Blanche. Jacob désespérait de le ramener à Paris. Il voyait bien, disait-il, que Tambour avait des intelligences dans le pays.
«Heureux Tambour!» murmura Georges, et il donna ordre qu'on le laissât tranquille.
Valentin avait été prévenu du retour de Georges. Il se hâta de l'introduire dans les boudoirs où il avait ses libres entrées. A cette époque, la fièvre révolutionnaire, communiquée par les événements de février et qui avait fait explosion aux journées de juin, n'était point calmée encore: on sentait dans la ville comme le frisson du vent sur la mer. Le lendemain n'était jamais sûr, on vivait au jour le jour; mais cette agitation n'empêchait pas qu'on ne cherchât les plaisirs avec la même ardeur qu'au temps de la plus grande sécurité. Il y avait même une certaine excitation produite par l'imprévu, qui donnait à ces plaisirs une saveur plus vive et plus séduisante. Georges se laissa faire, mais la lassitude et l'ennui s'asseyaient partout à côté de lui. Son seul bonheur était de se promener la nuit seul sur les boulevards, et de revoir en esprit la maison d'Herblay, la grande prairie où l'ombre des peupliers se jouait, la forêt de Saint-Germain, les canots sous les saules, et, dans cette campagne si souvent parcourue, l'image d'une femme svelte et souriante qui lui tendait la main. Le tumulte des événements et le cri des passions déchaînées faisaient moins de bruit à son oreille que le doux murmure d'une voix mystérieuse qui parlait tout bas dans son cœur. Il n'entendait qu'elle dans Paris, au milieu de ce tumulte et de ce choc quotidien des hommes, il était seul. Quelquefois il s'étonnait du long silence que gardait Mme Rose: était-elle toujours à Herblay, et se pouvait-il qu'elle l'oubliât à ce point? Il rentrait précipitamment chez lui, et cherchait une lettre; la lettre n'arrivait jamais. Alors aussi l'idée de l'inconnu qui deux ou trois fois avait rendu visite à Herblay revenait le poursuivre. Si dans ces moments-là tout à coup la générale eût battu, Georges se fût élancé avec joie pour mourir à l'assaut d'une barricade. Pouvait-il douter en effet qu'un mystère n'existât dans la vie de Mme Rose, et ce mystère ne se rattachait-il pas à cet étranger qu'il n'avait jamais vu?
Valentin, qui aimait sincèrement Georges, ne comprenait pas que les amusements de toute sorte auxquels il le conviait n'eussent aucune action sur sa tristesse. Un soir, las de lui verser du vin de Champagne, Valentin prit Georges à part.
«Écoute, lui dit-il, il faut que cela finisse. Casse-moi la tête si tu veux, tu ne m'empêcheras pas de te parler de Mme Rose.
—Parle, répondit Georges.
—Un jour que tu étais plus triste qu'un tombeau, l'idée me vint d'aller à Herblay. Je me souvenais parfaitement de Mme Rose pour l'avoir vue au temps où nous portions des feuilles à nos chapeaux. Je ne savais pas bien ce que je voulais lui dire; mais tu me faisais pitié.»
Georges serra la main de Valentin.
«Attends, reprit celui-ci, tu me remercieras tout à l'heure. J'arrive donc à Herblay, et je monte la côte fort en peine de mon discours. «Si elle a un petit brin de cœur dans la poitrine, pensais-je, elle va me dire de lui amener Georges.» Une voix de femme me fait lever la tête. Je regarde, c'était Mme Rose; elle marchait au bras d'un grand jeune homme qui avait des moustaches noires et qui fumait.
—Ah! fit Georges.
—Je n'en voulus pas voir davantage, et redescendis la côte sans plus songer à mon discours. Voilà ce que j'avais à te dire. A présent mange et bois, et n'y pense plus.
—Tu dis un grand jeune homme?
—Oui, avec des moustaches noires et un cigare.
—Merci.»
Georges était d'une pâleur de mort. Il remplit son verre de vin de Champagne et le vida d'un trait. Il riait beaucoup; mais Valentin, malgré son étourderie, ne fut pas la dupe de cette gaieté.
«Es-tu bête! lui dit-il; tu as la fièvre, va te coucher.... J'ai peut-être eu tort de te conter cette histoire!
—Non, dit Georges, cela m'a fait du bien.»
Pendant deux heures, Georges resta étendu sur son lit les yeux ouverts; il pleurait comme un enfant. Au petit jour, il n'y tint plus, et courut au chemin de fer de la rue Saint-Lazare. Un convoi partait pour Rouen; il s'y jeta et s'arrêta à Maisons. Cinq minutes après, il avait traversé le pont et cherchait Herblay des yeux. A mi-côte, un chien courut à sa rencontre, et faillit le jeter par terre en sautant sur lui. C'était Tambour qui aboyait de toutes ses forces. Il faisait mille bonds en tournant autour de son maître. Ils arrivèrent ainsi à la petite maison d'Herblay. La porte était entr'ouverte; Tambour la poussa, et Georges le suivit jusque dans le petit salon où Mme Rose l'avait reçu une première fois. Un jeune homme était assis dans un fauteuil auprès de la fenêtre. Il lisait un journal. A la vue de Georges, il se leva et salua. Georges remarqua qu'il avait des moustaches noires.
«C'est donc vrai!» pensa-t-il.
Tambour, qui ne se tenait pas de joie, allait et venait par la chambre; après chaque tour, il frottait son museau contre la main pendante de Georges. Les deux jeunes gens se regardaient. Un demi-sourire passa sur les lèvres de l'inconnu.
«A la pantomime de ce chien, je vois bien que vous êtes son maître; veuillez vous asseoir, monsieur, je vous prie,» dit-il avec la plus grande politesse.
Comme Georges appuyait sa main sur le dos d'un fauteuil sans répondre, la porte du salon s'ouvrit de nouveau, et Mme Rose parut. Elle était un peu plus pâle qu'au temps où Georges l'avait quittée. A son aspect, elle eut comme un léger tressaillement; mais, se remettant presque aussitôt:
«M. Georges de Francalin, dont je vous ai parlé quelquefois,» dit-elle en se tournant vers le jeune homme aux moustaches noires.
Et désignant celui-ci à Georges:
«M. le comte Olivier de Réthel, mon mari,» ajouta-t-elle.
La présence de M. Olivier de Réthel, ce mari qui mettait à néant toutes les espérances de M. de Francalin, lui fit cependant éprouver comme un sentiment de joie. Mme Rose ne perdait rien de cette auréole dont il l'avait entourée, et restait telle qu'il l'avait aimée. Georges ne pensa pas une minute à repartir pour Paris. Si douloureuse que lui fût la vue d'un étranger qui avait tous les droits d'un maître dans cette maison où si longtemps il avait été seul, qu'était-ce en comparaison de ce qu'il avait craint? Tout cédait devant cette pensée rafraîchissante qu'il pouvait aimer Mme Rose sans rougir. Chez certaines âmes délicatement douées ou élevées à un niveau supérieur par de grandes passions, la connaissance d'un malheur irréparable cause moins de souffrances que la perte d'une de ces croyances dont les racines sont au cœur. Georges, que M. Olivier de Réthel retint à déjeuner avec une parfaite aisance, rentra chez lui, sinon heureux, du moins calme. Une barrière infranchissable existait entre Mme Rose et lui; mais l'image adorée avait la même pureté et le même rayonnement.
Georges n'hésita pas à retourner chez Mme Rose dans la journée. Elle lui fut reconnaissante de cet empressement, qui donnait à leurs relations le caractère d'une intimité honnête et franche. M. de Réthel, qui avait beaucoup à écrire, les laissa seuls; mais il ne le fit pas avant d'avoir causé quelques instants avec M. de Francalin. Il avait en toutes choses une rare élégance et les manières simples du meilleur monde, avec une certaine brusquerie qui n'était pas sans originalité. Quand Mme Rose se trouva seule avec Georges, ils se promenèrent autour de la maison, et descendirent dans le pays pour voir la Thibaude et Jeanne, sur qui Mme Rose veillait toujours. La petite fille avait le visage vermeil comme une pomme; elle se jeta dans les bras de Mme Rose avec cette familiarité qui succède si vite chez les enfants de la campagne à une timidité farouche. Tout allait bien dans ce ménage, dont la vue rappela à M. de Francalin les premières paroles échangées avec Mme Rose auprès d'un berceau. La Thibaude remercia Georges des secours qu'il avait envoyés à Jeanne malgré son absence. C'était encore une attention de Mme Rose qui l'associait à sa vie. Il n'était donc pas un étranger pour elle! Il ne voulut pas détromper la Thibaude, pour rester l'obligé de Mme Rose. Quand ils sortirent, la jeune femme prit le bras de Georges comme au temps passé.
«Se peut-il que je sois si tranquille auprès de vous après ce que j'ai vu? dit M. de Francalin, tandis qu'ils côtoyaient la rivière.
—Pourquoi ne le seriez-vous pas? Ce que j'étais hier pour vous, ne le suis-je pas aujourd'hui? répondit Mme Rose. Qu'y a-t-il de changé entre nous?»
Georges lui pressa doucement le bras.
«Mais, reprit-il, pourquoi m'avez-vous laissé partir sans me dire la vérité?
—Le pouvais-je sans vous dire le nom de mon mari! répondit Mme Rose; il y avait dans cet aveu inévitable comme un blâme dont j'avais l'instinct, et que je ne me croyais pas en droit de faire subir à celui dont je porte le nom. Je ne m'explique peut-être pas bien.... Essayez de me comprendre.
—Mais, reprit Georges, quel motif a donc ramené M. de Réthel auprès de vous? Quand et comment est-il arrivé? A-t-il le projet de vivre dans la retraite ou l'intention de vous conduire à Paris?... Pardonnez-moi toutes ces questions, et n'y voyez pas autre chose que le sentiment profond que m'inspire une personne en qui je ne verrai jamais que Mme Rose, quel que soit le nom qu'elle porte. Me le permettez-vous?
—Ah! je fais mieux, je vous en prie!... Il me semble que j'aurai moins à craindre auprès de vous, à présent que vous connaissez la vérité.
—Eh bien! parlez-moi de M. de Réthel.
—Vous savez quel rôle il a joué pendant la dernière révolution, et quelle place il tient dans le parti qui s'agite toujours. Le repos est insupportable à un tempérament aussi terrible. Toutes les agitations dans lesquelles il m'a fait vivre chez lui ont été la cause de notre séparation, il s'y replongea fatalement; son passé engage son avenir. Il était à Paris dans ces derniers temps; souvent il m'écrivait, et vous n'avez certainement pas oublié l'état dans lequel me mettaient ces lettres, dont l'origine vous était inconnue. Pouvais-je m'éloigner, quand tous les jours il était en péril de mort?... Je suis sa femme, et je n'ai pas à le juger. Vous savez cependant comment j'oubliais tout.... Quelquefois je me berçais de l'illusion que cette vie, dont j'avais contracté la douce habitude à Herblay, pourrait durer. Tout à coup une lettre nouvelle m'arriva au moment où je venais de trouver sur ma fenêtre un bouquet laissé par vous après un jour passé sans vous voir. M. de Réthel m'appelait à Paris pour me prévenir que peut-être il serait contraint de me demander asile au premier moment. «Si vous êtes menacé, venez,» lui dis-je. Je compris alors qu'il fallait cesser de vous voir, c'est pourquoi je vous pressai de partir. Je n'avais rien à me reprocher, mais j'avais peur de votre désespoir. Un soir, il y a de cela huit jours, M. de Réthel a frappé à ma porte. Il ne m'a plus quittée depuis ce moment. Deux ou trois personnes sont venues le trouver. Il reçoit beaucoup de lettres, et il a l'air très-préoccupé. Quelque chose se prépare que je ne connais pas. Il m'a déjà prévenue qu'il me quitterait un de ces jours, tout à coup.... Ce qu'il projette me fait peur. Olivier s'agite dans un enfer! Il y a des heures où je le plains amèrement.»
Mme Rose détourna la tête pour essuyer ses yeux. Son émotion était visible et Georges la comprenait. Le nom de M. Olivier de Réthel avait suffi pour expliquer à Georges la situation de Mme Rose. Le comte était l'un des chefs reconnus d'une des fractions militantes de la démocratie. Issu d'une famille d'ancienne noblesse, Olivier avait rompu avec son passé et brisé, un à un, tous les liens de la tradition, de l'habitude, de l'éducation. Patricien, il combattait avec la plèbe; fils d'un pair de France, il était l'un des instruments les plus actifs des sociétés secrètes. Il avait d'incontestables qualités qui mettaient sa personnalité en relief, un certain talent de parole, une grande bravoure, de l'audace; le prestige de son nom lui donnait en outre un éclat et une autorité qu'à mérite égal ses amis n'avaient pas. Seulement le tribun était resté gentilhomme, et, s'il touchait la main des pamphlétaires les plus fougueux, il mettait des bottes vernies pour aller au club.
«Comprenez-vous à présent, continua Mme Rose, pourquoi j'avais une telle hâte de vous voir loin de moi? Quel pouvait être le résultat de votre présence à Herblay? Neussé-je pas mérité la confiance que mon mari mettait en moi, que la liberté où il me laissait m'aurait imposé le devoir de la justifier.
—Qu'allez-vous faire à présent, dit Georges.
—Et le sais-je? C'est un événement inconnu qui en décidera. Si j'en crois certains indices, cet événement ne tardera pas à éclater; il peut se faire alors que j'aille à Beauvais.
—A Beauvais! répéta Georges d'un air tout surpris.
—Vous ne savez donc pas qu'une de vos parentes est venue me voir il y a près d'un mois? elle m'a mise au fait du motif de sa visite en quatre mots. La conversation n'était pas finie, que Mme la baronne de Bois-Fleury et moi nous nous entendions à merveille. Elle est restée trois jours et m'a embrassée en partant. Elle m'a dit de me souvenir dans l'occasion que j'avais une amie à Beauvais, et je m'en souviendrai. Il m'a semblé qu'elle m'aimait beaucoup à cause de vous, et un peu parce qu'elle a su que j'étais comtesse.»
Georges sourit à ce mot, qui lui fit voir que Mme Rose avait pénétré Mme de Bois-Fleury d'un regard.
«Je devrais peut-être vous dire de partir, reprit-elle en regagnant sa maison, et cependant je désire que vous restiez.
—Eh bien! dit-il, je resterai jusqu'à ce que vous alliez à Beauvais.»
A ces mots Mme Rose, qui était sur le pas de sa porte, retint Georges par la main.
«Il ne faut pas que vous vous mépreniez au sens de mes paroles, reprit-elle; tout ce qu'une honnête femme peut tenter, je le tenterai pour ramener M. de Réthel; il est auprès de moi, il est menacé, je porte son nom: c'est plus qu'il n'en faut pour m'indiquer un devoir auquel j'ai la volonté de ne pas faillir. Ne soyez donc pas surpris si quelque jour vous apprenez que je pars pour l'Amérique et pour toujours.
—Le ferez-vous sans m'en prévenir?
—Oh! vous ne le croyez pas!» dit-elle avec vivacité.
L'accent de cette voix chérie fit tressaillir Georges: il vit bien que le cœur n'était pas du côté de la volonté, bien que celle-ci restât maîtresse; il ne prolongea pas l'entretien, et se retira à la fois triste et charmé. Comme M. de Francalin suivait la rivière, cherchant un bateau qui pût le conduire à la Maison-Blanche, il rencontra Canada qui achevait d'assujettir la porte d'une cabane dont il avait pêché tous les matériaux pièce à pièce dans la Seine. Canada jeta son marteau et accueillit Georges par une vigoureuse poignée de main; puis il jeta un coup d'œil du côté d'Herblay et le reporta vers M. de Francalin.
«Je vois à votre air que vous savez ce qui se passe là-bas. Ça m'a surpris tout de même le jour où cet autre est revenu.... Dès que je l'ai vu, je me suis dit que vous ne tarderiez pas à paraître. A présent que vous avez fait votre visite, vous allez filer, j'imagine?
—Non, je reste, répondit Georges.
—Comme ça vous tient! On voit bien que vous avez des rentes! S'il vous fallait comme moi chercher dans l'eau votre dîner de tous les jours, vous auriez bien vite noyé l'amour!»
Canada acheva d'assujettir la porte sur ses gonds.
«Je la reconnais, cette porte, reprit-il: elle provient d'un gros bateau qui allait à Rouen et qui a donné contre une pile du pont ici près. Je l'ai pêchée.»
Il fit un signe à Georges tout en cherchant des clous dans une caisse.
«Approchez-vous donc, qu'on vous parle, ajouta-t-il. Tout marin d'eau douce que je suis, comme ils disent, j'y vois clair. Il y a une bourrasque dans le temps. Le monsieur de Paris qui est chez Mme Rose le sait bien, lui. Toutes sortes de gens vont et viennent par ici. Moi qui suis pour ceux d'en bas contre ceux d'en haut depuis l'affaire des lapins, vous savez, je leur rends de petits services dans l'occasion. S'il y a un bon avis à donner, c'est moi qui le fais passer. Tenez, vous allez voir.»
Canada siffla, et Tambour entra dans la cabane. Le pêcheur tira de sa poche un papier, l'attacha au collier du chien et le lâcha. Tambour partit comme un trait.
«Ce n'est pas plus difficile que ça, continua-t-il; dans un quart d'heure, on saura chez Mme Rose que des gens à mine suspecte rôdent dans le pays depuis ce matin. Ce que j'en fais, c'est autant pour elle que pour lui; à part le profit que j'en tire, je ne voudrais pas qu'elle fût inquiétée. On ne se gêne guère aujourd'hui pour vous mettre la main sur le collet pendant la nuit.
—Sérieusement craignez-vous quelque chose?» dit Georges, que les confidences de Canada étonnaient un peu.
Canada regarda autour de lui en jouant du marteau et fit un mouvement de tête affirmatif.
«Dame! dit-il, tout est possible; s'il plaît aux hommes de se faire casser la tête, vous comprenez, ça les regarde; mais il ne faut pas que Mme Rose en souffre.
—S'il arrivait quelque chose, me préviendriez-vous? demanda M. de Francalin.
—Sur-le-champ, et sans penser au dérangement qui pourrait en résulter pour moi.»
Georges rentra chez lui, l'esprit tout plein de ce que Canada lui avait dit. Ce qu'il avait pu voir de l'état de Paris pendant le séjour qu'il y avait fait ne lui laissait aucun doute sur la possibilité d'un mouvement. Il prévoyait bien que M. Olivier de Réthel en serait l'un des principaux instigateurs, et il tremblait que Mme Rose ne ressentît le contre-coup de ces nouvelles perturbations.
Vers le soir, et poussé par un sentiment plus fort que la réflexion, il retourna à Herblay. Mme Rose était assise dans ce même salon où si souvent il l'avait trouvée; elle brodait près de la fenêtre. M. de Réthel lisait une brochure. Tambour leur dit bonjour à tous deux à sa manière, c'est-à-dire en promenant son museau sous leurs mains, et disparut par une porte.
«Faites comme Tambour, dit le comte en se levant, et chez moi agissez comme si vous étiez chez vous.»
Georges prit une chaise et s'approcha de la fenêtre. Il faisait un temps clair et doux; un vent léger agitait le feuillage comme un frisson; mille cris d'oiseaux s'échappaient de la campagne, dont le crépuscule estompait les derniers plans. Olivier posa la brochure qu'il tenait à la main et regarda du côté de la rivière, où l'on entendait le chant de quelques mariniers. Mme Rose, qui s'était levée, appuya un doigt sur son épaule:
«Me trompé-je, dit-elle, en pensant que cela vaut bien une discussion politique?»
Le comte sourit.
«C'est autre chose, répondit-il; ici c'est le repos, ailleurs c'est l'agitation, mais c'est aussi la vie....
—Eh bien! marchons, reprit-elle en passant son bras sous celui du comte avec un geste mignon.
Ils descendirent tous trois vers les bords de la Seine. Tambour allait et venait autour d'eux, cherchant querelle aux bestiaux qui regagnaient le village et se mêlant aux jeux des enfants. Le bruit de quelques coups de marteau qui retentissaient dans le silence les attira du côté de la cabane de Canada. Le pêcheur remplaçait de vieilles planches par des ais tout neufs.
«Ils s'en allaient à la dérive, dit-il en ôtant son bonnet; je n'ai pas voulu qu'ils fussent perdus.
—Canada, mon ami, vous sauvez trop de choses; prenez garde, dit Mme Rose.
—Bah! on a bon pied et bon œil!» répondit le bohémien.
Il était tout au haut d'une échelle et enfonçait les clous à tour de bras; mais, du coin de l'œil il regardait alternativement Georges et M. de Réthel; sa femme raccommodait de vieux filets aux dernières lueurs du soleil couchant.
«Dites donc, mon brave, dit M. de Réthel, si l'on vous amenait à la ville avec la promesse d'une bonne condition où vous ne manqueriez de rien, y viendriez-vous?
—Quelle condition? demanda Canada. Faudrait voir.
—Oh! vous auriez la pièce blanche tous les matins, la soupe à midi, et point de nuits à passer sur l'eau.
—Ah! vous m'en direz tant!... Je pourrais bien accepter.... Mais tout de même la rivière me manquerait, et il ne faudrait pas être surpris si un beau matin j'y retournais. Quand on en a l'habitude, la pluie qui vous mouille, ça ne fait pas de mal.»
Le comte regarda sa femme.
«Vous l'entendez, dit-il à demi-voix, le pli est fait.»
En ce moment, une voix grêle appela Canada, et on aperçut sur le chemin de halage un enfant qui traînait une pièce de bois attachée au bout d'une corde.
«Eh! c'est le petit Jacques!» dit le pêcheur.
Il courut vers l'enfant et l'aida à tirer la pièce de bois jusqu'à la cabane. Le front du petit était baigné de sueur; il portait un paquet sur la tête et s'était passé la corde autour du corps pour marcher plus commodément. Il s'essuya le visage du revers de la main et s'assit un instant sur la pièce de bois.
«C'est un accord que nous avons fait entre nous, dit Canada; toutes les fois qu'il trouve quelque épave au bord de l'eau, il me l'apporte, et à mon tour je lui raccommode ses lignes et lui arrange ses petits filets. Ce sera un homme, allez!»
Jacques repoussa la crinière de cheveux tout mêlés dont les boucles tombaient sur son front, et se leva pour partir.
«Mais, mon petit, ce paquet est plus gros que toi! dit Mme Rose.
—Oh! je le porterai bien tout de même.... C'est une commission qu'on m'a donnée pour maman, et elle ne badine pas, vous savez.... avec ça que je suis en retard déjà à cause de ce morceau de bois qui était dans la vase, là-bas.»
Le petit Jacques avait un air fort et résolu qui charmait M. de Réthel. Il tira de sa poche une pièce de monnaie pour la lui donner.
«Faites mieux, lui dit Mme Rose, accompagnez-le chez la Thibaude; vous le soulagerez chemin faisant, et sa mère, le voyant avec vous, ne le grondera pas.»
M. de Réthel prit l'enfant par la main et partit.
«Au pied de la côte, tu me donneras le paquet,» dit-il.
Georges et Mme Rose les suivirent de loin.
«Vous le voyez, dit-elle lorsqu'elle fut hors de portée d'être entendue par Canada, voilà que mon travail commence. Je m'efforce de rattacher M. de Réthel à cette solitude où il a peur du repos.... Ah! si je pouvais créer autour de lui des liens d'affection et d'habitudes!
—Vous êtes ici bien près de Paris, dit Georges, un peu surpris de la simplicité et de la franchise que Mme Rose mettait dans l'aveu de ses projets.
—J'y ai bien pensé, reprit-elle; parfois même j'ai eu quelque envie de profiter d'un jour d'abattement pour lui proposer d'aller dans ce far-west solitaire, où la vie agricole a des allures guerrières et le travail un côté aventureux qui séduiraient peut-être M. de Réthel; mais ces jours de découragement et de lassitude ne durent chez lui qu'une heure.»
Elle réfléchit quelques minutes: «Que faire cependant pour le tirer de ce milieu où il périra s'il y reste?» reprit-elle.
Cette confiance absolue qui faisait que Mme Rose lui parlait comme à un frère toucha Georges. Il voulut s'élever à la hauteur de cette âme si fière et si chaste, si compatissante aussi. «C'est une œuvre difficile, dit-il; mais si je puis vous y aider, comptez sur moi.»
Il souffrait bien en parlant ainsi; mais cette souffrance lui était chère, quand il la comparait à l'abandon et à l'inquiétude où il avait vécu à Paris.
Quand ils arrivèrent à la maison de la Thibaude, ils trouvèrent M. de Réthel en grande amitié avec le petit Jacques, pour lequel il raccommodait une petite charrette de bois avec un petit couteau.
«Je ne m'étonne plus si ce bonhomme s'entend si bien avec Canada, dit-il. Ah! le gaillard! Il a gagné cette charrette en se battant à coups de poing contre un enfant deux fois plus âgé que lui!...»