Il prit l'enfant sur ses genoux et l'embrassa. «Tu viendras me voir tous les matins,» dit-il. Et se tournant vers Mme Rose: «Je vous laisse la petite fille, reprit-il; moi, je prends le garçon. Cela vous va-t-il, la Thibaude?»
La Thibaude, qui ravaudait des hardes, leva la tête. «Oui, pourvu que je les garde tous les deux,» répondit-elle.
Cette première journée se termina par une tasse de thé que M. de Réthel obligea Georges à prendre chez lui. On aurait dit qu'il voulait l'étudier. Une lampe avait été allumée, et la bouilloire chantait sur son réchaud. Mme Rose lut quelques pages d'un livre nouveau à haute voix. Pas un mot de politique ne se glissa dans l'entretien. Georges, qui regardait M. de Réthel, ne pouvait pas croire que ce fût là cet homme dont la réputation avait un tel retentissement. Un paysan d'Herblay cogna à la porte et pria Mme Rose, qui rendait de petits services à tout le monde, de répondre pour lui à une lettre qu'il tenait à la main. Mme Rose poussa la plume et le papier sur la table, devant M. de Réthel, et le contraignit doucement à écrire.
«Mais je n'y entends rien, dit le comte qui mordillait le bout de sa plume.
—Lisez d'abord, puis écrivez; si vous êtes embarrassé, eh bien! je dicterai.»
Vers onze heures Georges se retira. En le reconduisant jusqu'à la porte extérieure du jardin, Mme Rose lui serra la main: «Il s'y fera peut-être! dit-elle.
—Se peut-il que de si grands efforts soient nécessaires pour contraindre un homme à être heureux!» disait Georges.
Il ne put pas dormir; mais sa nuit fut paisible. Quelque chose de la sérénité de Mme Rose était descendu en lui. C'était bien encore la même femme, mais il ne la voyait pas sous le même aspect; un sentiment plus profond de respect se mêlait à son amour. La pensée seulement qu'elle pourrait disparaître un jour lui faisait mal; c'était presque le seul côté douloureux de son cœur. Durant les deux ou trois jours qui suivirent cette première rencontre, il vit à peine M. de Réthel. Le tribun ne quittait presque pas un cabinet voisin de la pièce où se tenait Mme Rose; il y était occupé à écrire ou à discuter avec les quelques personnes qui venaient le visiter. Mme Rose recevait Georges avec la même prévenance; peut-être même pouvait-il remarquer qu'elle mettait plus d'affabilité dans son accueil, comme si elle eût voulu tempérer par sa bonne grâce le mal dont il souffrait. La crainte et l'espérance se partageaient le cœur de Mme Rose, crainte violente, espérance amère, qui la déchiraient presque également. Un peu de pâleur était le seul indice qu'on découvrît de ces combats. On entendait quelquefois la voix du comte qui s'élevait dans d'orageuses discussions. Un jour que M. de Francalin était auprès de Mme Rose, ils saisirent au vol ces paroles: «Que tout le monde soit prêt comme moi!... Je ne vous demande rien de plus.»
Mme Rose, qui avait reconnu la voix de son mari, regarda Georges: «La crise approche, dit-elle; mais n'importe, je lutterai jusqu'au bout.»
L'expression qu'il voyait alors sur le visage de Mme Rose la lui rendait plus chère et plus sacrée: c'était l'expression du sacrifice dans toute sa plénitude et sa foi. Georges se sentait meilleur et plus grand auprès d'elle. Bien loin de visiter moins souvent ceux qui s'étaient accoutumés à l'aimer, Mme Rose se montrait fréquemment dans les plus pauvres maisons du village, et attirait chez elle tous ceux qui lui devaient des secours ou des consolations. Elle avait mille ruses charmantes pour dérober à M. de Réthel le plus de temps qu'elle pouvait et l'amener à prendre sa part de ces occupations familières. Elle se faisait suivre par lui chez la Thibaude, où elle savait que le babil et l'audace du petit Jacques, qui était toujours en train de guerroyer contre ses camarades, plaisaient au comte, et elle l'y retenait longtemps. Un soir que Jacques se balançait au plus haut d'un peuplier où il cherchait à dénicher des pies, Olivier le montra du doigt à sa femme: «Il aurait cet âge!» dit-il.
Deux grosses larmes vinrent aux yeux de Mme Rose. Le comte s'éloigna. «Ah! dit Mme Rose en répondant au regard de Georges, c'est le plus amer souvenir de ma vie. Moi aussi j'ai eu un fils..., il est mort tout petit; j'étais malade déjà.... cette mort faillit me mettre au tombeau. C'est alors que d'autres ont pris sur M. de Réthel cet empire contre lequel je lutte en vain!» Elle cacha sa tête entre ses mains et se mit à sangloter. «Vous ne savez pas ce qu'il me faut de courage pour n'y plus penser! reprit-elle. Dès qu'on y touche, la blessure saigne.»
M. de Réthel était au pied de l'arbre et recevait Jacques dans ses bras.
«S'il eût vécu! qui sait?» murmura Mme Rose.
Georges la quitta remué jusqu'au fond du cœur. Ce soir-là, il se promena longtemps dans la prairie déserte, cherchant dans son esprit à comprendre comment le mari d'une telle femme avait pu jouer son bonheur domestique, le repos de son foyer, pour le mince plaisir de faire un peu de bruit. Un vent chaud s'éleva, et les étoiles disparurent sous un noir manteau de nuées épaisses; bientôt la tempête se déchaîna, et la pluie tomba à flots accompagnée de coups de tonnerre. On entendait dans la nuit le craquement des arbres secoués par l'orage. Georges courut vers la Maison-Blanche et s'y enferma. Il n'y était pas depuis deux heures, lisant dans la bibliothèque et regardant par la fenêtre le feu des éclairs, lorsque deux ou trois coups, frappés rapidement à la porte, le tirèrent de sa rêverie.
«Eh! là-haut! ouvrez! ouvrez donc!» criait la voix bien connue de Canada. Georges descendit rapidement l'escalier, et le pêcheur parut en compagnie d'un étranger dont les vêtements étaient tout ruisselants d'eau.
«Pardon, monsieur Georges, si je vous dérange, dit Canada; c'est monsieur qui l'a voulu, et, entre nous, il n'a fait que me prévenir dans mon idée.... Ah! quel temps! Ce n'est pas de la pluie, c'est la rivière qui tombe!»
L'étranger se découvrit.
«Je viens, monsieur, dit-il, vous demander l'hospitalité pour un jour ou deux. Me l'accorderez-vous?»
Georges salua le comte de Réthel et le pria d'entrer.
«La maison est à vous, dit-il.
—A présent que la promenade est faite, on s'en va, reprit Canada. Si l'on se doutait que je cours par un temps pareil, merci! les coquins qui sont à vos trousses seraient bientôt chez moi.»
Un quart d'heure après Georges de Francalin et Olivier de Réthel étaient ensemble dans la bibliothèque. Lecomte s'était assis auprès du feu, dans le même grand fauteuil que Mme Rose avait occupé. Il regardait la flamme et battait la mesure sur la table d'un air distrait. Ce silence permit à Georges de l'observer. M. de Réthel, qui paraissait avoir trente-cinq ans, et qui était grand et sec, avec des yeux très-beaux, noirs comme de l'encre, mais fatigués, avait alors la physionomie contractée et comme éclairée par un sourire amer. Son front, qui commençait à se dégarnir vers les tempes, et son visage, coupé de profondes rides, exprimaient mille sentiments divers que la colère et le dédain dominaient tous. Il était d'une pâleur extrême: mais cette pâleur était animée et vivante, et indiquait moins la maladie que l'inquiétude et les accès d'une passion réveillée en sursaut. Le comte avait un grand air et des manières pleines d'aisance, où se mêlait par intervalles quelque chose de débraillé et de violent qui trahissait le gentilhomme déchu. Ce n'était déjà plus l'homme que M. de Francalin avait rencontré chez Mme Rose; c'était un chef de parti en proie à toutes les agitations. Il releva tout à coup la tête.
«J'ai des excuses à vous faire, dit-il, pour le sans-façon avec lequel je me suis introduit chez vous. Il n'y avait pas à hésiter: un mandat d'arrêt a été lancé contre moi: demain on voudra le mettre à exécution, mais il sera trop tard. Tandis qu'on surveille la route et la station du chemin de fer à Maisons, je suis ici, et certes ce n'est pas chez M. de Francalin qu'on viendra chercher le mari de Mme Rose.»
Georges fit un mouvement.
«Cela vous étonne, ce que je dis là? reprit Olivier; mais c'est précisément parce que je sais, avec tout le monde, que vous aimez Mme Rose, que je me suis réfugié à la Maison-Blanche. Là seulement je n'ai rien à craindre.
—Mais, monsieur, s'écria Georges, parler de sentiments dont je ne vous dois pas l'aveu, c'est offenser celle de qui vous venez de prononcer le nom. Sachez que, si je les éprouve, mon respect les égale tout au moins.
—Qu'est-ce? répliqua M. de Réthel avec un air de hauteur. Me feriez-vous gratuitement cette insulte de supposer que je serais dans cette maison, si j'avais eu la sottise ou la lâcheté de soupçonner Mme de Réthel un instant? Ah! monsieur, vous ne le pensiez pas!... Je vous estime parce que Mme de Réthel vous aime.»
Ce dernier mot laissa M. de Francalin sans réponse.
«Oui, monsieur, poursuivit Olivier, cela m'a donné de votre caractère une opinion que vous méritez certainement. Si vous pouviez apprécier comme moi ce que vaut Mme de Réthel, vous me comprendriez.»
Un coup de vent ébranla les volets, et la pluie frappa les vitres à flots. M. de Réthel se mit à rire.
«Je plains les pauvres diables qui sont à m'attendre sur la route, dit-il. Les niais ont cru que le coup était pour demain. Ils ne savent pas leur métier. Quand ils verront que rien ne bouge, ils se tiendront tranquilles, et l'émeute fera explosion. Priez Dieu seulement que nous ne réussissions pas!»
Georges regarda M. de Réthel avec étonnement.
«C'est vous qui parlez? vous! dit-il.
—Eh! oui, c'est moi, et je parle ainsi, parce que je les connais mieux que vous, ces gens avec qui je marche! Ah! quelle race! Les imbéciles même sont mauvais, jugez des autres!
—Mais alors, puisque vous les connaissez si bien, pourquoi rester avec eux?
—Pourquoi? Ah! voilà la grande question, s'écria le comte en frappant du pied. On est dans un courant, on suit le flot. Le pas qu'on a fait la veille est la cause du pas qu'on fait le lendemain, et on va jusqu'au bout. Si je m'arrêtais à présent, on dirait que j'ai peur ou que je me suis vendu, que sais-je? Et je marche. La queue pousse la tête!
—Si j'osais, je vous adresserais bien une question, monsieur le comte, dit Georges avec une certaine hésitation.
—Une question? Je la lis dans vos yeux. Cela vous surprend que moi, de race noble, un privilégié de la naissance, comme ils disent, un aristocrate enfin, j'aie pu descendre jusqu'à cet enfer. Si je vous disais quel misérable motif m'y a poussé, vous ne me croiriez pas. Moi aussi, j'ai voulu faire un peu de bruit. Vous vous souvenez de M. de Mirabeau, marchand drapier, élu député par le tiers état; j'ai marché sur ces vieilles brisées. Un auditoire de quelques centaines de niais m'a applaudi, cela m'a grisé. Je m'étais endormi membre de l'opposition, je me suis réveillé démocrate, révolutionnaire, que sais-je? La pente est si rapide, et la vanité a le pied si complaisant pour glisser!»
Un amer dédain crispait les lèvres de M. de Réthel.
«Ah! reprit-il, le mieux est de n'y plus penser.
—Non, répondit Georges avec force, le mieux serait d'y penser pour en finir.... Je ne comprends pas pourquoi, ayant l'énergie que je vous suppose, vous ne rompriez pas brutalement avec votre entourage.
—Et le puis-je? s'écria le comte. Tenez, je m'étais réfugié à Herblay le cœur plein de dégoût.... Chose étrange! je m'obstinais à ne pas entrer dans l'exécution des projets qu'on me présentait.... C'est alors qu'on se souvient de moi pour me traquer. A présent, mon acceptation est partie avec Canada, et je ne le regrette pas. J'en veux à tout le monde de mon insuccès et de ma sottise. Il y a des bouillonnements de colère et de haine dans mon cœur quand je vois ce que je suis. Ah! ce prestige d'un rôle à jouer, vous ne savez pas ce que c'est!
—Monsieur le comte, reprit Georges, en me répondant tout à l'heure, vous n'avez vu qu'un côté de la question. Il en est un plus délicat que j'aborderai hardiment; vous aviez une femme....»
Le front d'Olivier se voilà tout à coup.
«Ses observations, ses conseils, ses prières, ne m'ont pas manqué, dit-il. Elle a vu plus juste et plus loin que moi; mais alors j'étais aveugle. J'ai repoussé ses avis avec hauteur au commencement. Est-ce que je ne me croyais pas un grand homme! Elle a persisté; j'y ai répondu avec violence.... Ce n'est pas que je ne l'aimasse beaucoup; mais en l'épousant il me semblait, étrange contradiction, que je lui avais fait un grand honneur. Elle était fille d'un manufacturier, et partant de race plébéienne. Explique qui pourra cette logique d'un ami de l'égalité, d'un tribun du peuple! Ma maison fut bientôt pleine d'un monde bizarre, où ce n'étaient pas les vanités froissées et les ambitions impatientes qui manquaient. Pour plaire à ces hommes dont j'étais le chef, je contractai quelques-unes de leurs habitudes. Rose s'en aperçut et me le fit sentir.... Je voulais bien que cela fût, mais je ne voulais pas qu'on le vît. Irrité contre moi, je le fus contre elle. Une femme qui prêchait l'indépendance et qui la pratiquait se trouva sur mon passage.... Elle était jeune et séduisante.... Le temps que la révolution, alors dans toute sa fièvre, ne me prenait pas, lui appartint bientôt. Un jour Rose me demanda la permission de se retirer; je crus voir dans ces paroles un reproche sur le fol emploi que j'avais fait de sa fortune.... J'ai bien pu voir depuis qu'elle n'y avait pas songé. L'orgueil dicta ma réponse, et elle partit pour Herblay.... Ce fut ma perte; mais, si elle avait pu s'inspirer de ma conduite et m'imiter, je l'aurais tuée.
—Après ce que vous aviez fait, vous l'auriez tuée! s'écria Georges.
—Oui, sans hésiter.... Cela vous paraît monstrueux! Je puis bien me l'avouer à moi-même; mais je n'entends pas qu'on me le dise.
—Vous permettez tout au moins qu'on le pense....»
M. de Réthel regarda M. de Francalin; il était fort pâle.
«Ne m'obligez pas à me souvenir qu'il y a eu des heures où je vous ai haï autant que je vous estimais!
—S'il vous plaît de vous en souvenir, faites-le,» dit Georges froidement.
Le comte fit un pas, puis, frappant du pied:
«Ah! je suis fou! reprit-il presque aussitôt; j'avais donné mon nom à Mme de Réthel, elle ne pouvait pas faillir!»
Olivier tendit la main à Georges avec un mouvement plein de noblesse.
«Oubliez ce que je vous ai dit, poursuivit-il; ce qui m'irrite, c'est que je vois qu'avec vous elle aurait été heureuse.»
M. de Réthel passa la main sur son front. «Croyez vous à la destinée?» dit-il brusquement. Et, sans attendre la réponse de M. de Francalin: «Moi j'y crois, reprit-il. Autrefois, j'aurais été condottiere ou capitaine d'aventure. Il y a dans mon esprit un fonds d'inquiétude que rien ne peut calmer.... Il faut bien que cela soit, puisque Mme de Réthel n'a pu en éteindre les folles ardeurs, et là où elle a échoué, rien ne peut.»
La pendule sonna trois heures. M. de Réthel allait et venait par la bibliothèque, regardant par la fenêtre, où l'on voyait les premières lueurs du jour naissant. Pâle, agité, fiévreux, l'œil tout en flamme, le geste violent, l'allure saccadée, rompant sa parole comme sa marche, il laissait voir à nu un mélange incroyable d'aristocratie et de cynisme, où le gentilhomme et le conspirateur se montraient tour à tour avec la même crudité. Il faisait grand jour quand M. de Réthel gagna la chambre que Georges lui avait fait préparer. Il dormit profondément jusqu'à midi. Il déjeuna de grand appétit et parcourut les journaux. «Ah! ah! dit-il, le bruit court que je suis arrêté!»
Vers le soir, Tambour revint d'une promenade avec un papier caché dans son collier. M. de Réthel était averti de se tenir prêt à partir le lendemain. On avait fait une visite domiciliaire à la maison d'Herblay dès le matin, et on était convaincu qu'il était rentré dans Paris. Les manières et la physionomie du comte étaient déjà changées. Il ne restait plus rien de la violence et de l'âpreté qu'il avait montrées la veille. A le voir, on l'eût pris pour un homme du meilleur monde en visite chez un voisin de campagne. Jamais son regard n'avait été plus tranquille et sa mise plus soignée. Il s'assit devant la table et écrivit quelques lettres. Quand il eut fini, il regarda Georges:
«J'avais quelque envie de vous prier d'inviter Mme de Réthel à dîner, dit-il.
—Le voulez-vous? dit Georges; elle sera ici dans un instant.
—Non, j'ai réfléchi; ce serait imprudent, et puis je craindrais de m'attendrir; il pourrait se faire que je ne la revisse jamais!»
Georges posa sa main sur le bras du comte.
«Il en est temps encore; vous avez une femme qui mérite tout le cœur, toute la vie d'un homme: arrêtez-vous!»
Les yeux de M. de Réthel parurent s'humecter.
«C'est vous qui m'y engagez? reprit-il.
—Oui, et du plus profond de mon âme.... pour elle, pour vous....»
Olivier lui serra la main. «Pour moi, c'est possible; pour elle!...» Il secoua la tête et sourit. «Il est trop tard.... N'en parlons plus,» dit-il.
Il prit un papier sur la table, y ajouta quelques mots et le cacheta.
«Ceci est mon testament, poursuivit-il; si je viens à mourir, vous le remettrez à Mme de Réthel. C'est vous que je charge de mes dernières volontés. Je ne vous connaissais pas il y a huit jours, un mot vous a fait mon ami.»
Il se promena quelques instants en silence. Une nuance de tristesse adoucissait le caractère inquiet et hautain de sa physionomie.
«Si j'avais à vous parler une dernière fois, où pourrais-je vous voir à Paris?» reprit Olivier avec une sorte d'hésitation.
Georges lui tendit sa carte. «Rue de Clichy, 29, dit-il; je serai samedi chez moi toute la journée.
—Voulez-vous y être vendredi? vous me ferez plaisir.
—Volontiers.»
Ce dernier mot fit comprendre à Georges que l'événement auquel Olivier avait fait si souvent allusion devait éclater vers la fin de la semaine. On était alors au lundi. Georges le demanda franchement au comte, qui fit un signe de tête affirmatif en ajoutant: «Vous n'en parlerez pas à Herblay.»
Il prit différentes lettres qu'il tira d'un portefeuille caché au fond du caban que lui avait prêté Canada, et les jeta au feu après les avoir parcourues. «C'est une partie perdue, murmura-t-il à demi-voix. Cependant, qui sait?...»
Le lendemain, au point du jour, on entendit siffler sous les fenêtres de la Maison-Blanche; c'était Canada qui passait, en donnant le signal du départ. M. de Réthel fut prêt en un instant. Au moment de quitter cette maison dans laquelle il avait dormi tranquille comme un voyageur entre deux étapes également rudes, il pressa la main de Georges avec émotion: «Je vous recommande Mme de Réthel,» dit-il.
Jamais son visage n'avait paru plus bouleversé. Il s'arrêta sur le seuil de la maison et regarda du côté d'Herblay; puis il fit de la main le geste d'un homme qui prend son parti, et sauta sur le chemin.
M. de Francalin revit Mme Rose dans la journée. Il ne lui cacha rien de ce que M. de Réthel lui avait dit, sauf cependant ce qui avait trait à la prière qu'il lui avait adressée de se trouver à Paris le vendredi suivant. Ce récit fit venir quelques larmes aux yeux de Mme Rose.
«Ah! dit-elle, s'il avait voulu, nous aurions pu être heureux!»
Un singulier sentiment de jalousie perça le cœur de Georges. «Vous le regrettez donc bien? dit-il.
—Je le devrais,» répondit Mme Rose.
Ce mot si simple désarma M. de Francalin; il prit la main de Mme Rose et la baisa.
«Oh! je vous la laisse à présent, reprit-elle; n'êtes-vous pas son ami?»
Georges comprit tout ce qui se passait dans cette âme si chaste et si ferme. Le séjour de M. de Réthel à Herblay et à la Maison-Blanche avait créé entre Mme Rose et lui des relations dont la pensée même du péril était écartée par la confiance.
«Maintenant que je vous connais mieux, dit-il, si j'avais pu vous obéir quand vous m'avez envoyé à Beauvais, je ne vous aurais pardonné jamais.»
Mme Rose sourit.
«Oh! je pensais bien que vous ne vous marieriez pas, répondit-elle.
—Et si cependant je l'avais fait?
—Eh bien! j'aurais prié pour vous dans un coin de l'église, et vous ne m'auriez plus revue.»
Georges réfléchit un instant.
«Et si, par impossible, M. de Réthel revenait à vous, guéri de cette fièvre qui le ronge?» reprit-il.
Mme Rose le regarda bien en face.
«Répondez vous-même; que devrais-je faire? dit-elle.
—Le suivre et m'oublier, répondit Georges avec effort.
—Donnez-moi votre main, Georges; je le suivrai et ne vous oublierai pas.»
Mme Rose lui raconta qu'elle avait failli la veille se rendre à la Maison-Blanche; deux fois elle avait traversé la rivière pour le faire. La crainte de compromettre M. de Réthel l'avait retenue; mais elle ne se croyait pas dégagée par le départ du comte, et elle était résolue à tout tenter encore pour l'arracher de l'abîme. «J'ai eu ces derniers jours une lueur d'espoir, dit-elle; sa fuite ne l'a pas éteinte.»
Ces entretiens se prolongèrent pendant trois jours. Georges et Mme Rose revirent ensemble les mêmes lieux qu'ils avaient parcourus si souvent. Les fleurs avaient succédé à la neige, mais ce sourire de la nature n'avait point de reflet dans leur cœur. Il y avait entre eux plus d'intimité et moins d'expansion. Ils étaient tout à la fois unis et séparés. Tambour, qui s'étonnait de n'avoir plus de lettres à cacher dans sa fourrure, égayait ses loisirs par de nouvelles luttes contre le taureau noir, quelque temps négligé. On ne voyait plus Canada que par intervalles. Quand il ne maraudait pas sur la rivière, y cherchant quelque canot à perdre pour le sauver, en fouillant dans son lit pour y trouver des pierres et du sable, et çà et là quelques débris de cargaisons naufragées, le pêcheur était à Paris. Ces absences inquiétaient Mme Rose, qui prévoyait une catastrophe.
Un soir, c'était le jeudi, Georges et Mme Rose se promenaient sur la route où pour la première fois M. de Francalin l'avait vue, peu d'instants après qu'il eut tiré la petite Jeanne de la Seine. Georges devait partir le lendemain.
Mme Rose regarda les bateaux qui étaient sur la rive.
«Vous souvient-il du jour où je vous aperçus sortant de l'eau? Etiez-vous pâle! dit-elle. C'est singulier! si la petite Jeanne et son frère Jacques n'avaient pas failli se noyer, je ne vous aurais peut-être jamais connu. J'ai fait une petite aquarelle de cette scène. Voulez-vous la voir?
—Volontiers,» dit Georges, qui trouvait dans cette proposition le moyen de prolonger l'entretien.
On prit aussitôt le chemin d'Herblay.
«Je vous dois bien une peinture en échange d'une autre que vous avez brûlée.... Si la mienne vous plaît, je vous la donnerai,» reprit Mme Rose en baissant les yeux, et toute rouge du souvenir qu'elle évoquait.
Georges lui pressa le bras sans répondre. Quand on fut dans la petite maison d'Herblay et tandis que Georges regardait l'aquarelle, Mme Rose posa sur la cheminée une miniature qu'elle avait tirée d'une boîte.
«Trouvez-vous ce portrait bien ressemblant? dit-elle. Voyez, je n'y suis déjà plus gaie.»
M. de Francalin poussa un cri. Cette miniature signée d'un nom célèbre rendait admirablement les traits de Mme de Réthel. «C'est le regard, c'est l'expression, c'est la vie,» dit-il.
Au bout de quelques minutes, Mme Rose lui enleva le portrait des mains en badinant. «Laissez cela, reprit-elle, cette peinture ferait tort à mon aquarelle, et c'est pour mon aquarelle que vous êtes venu.»
Georges soupira.
«Vous avez raison; si je regardais plus longtemps ce portrait, l'envie me prendrait de vous le dérober.»
Il descendait la côte un quart d'heure après, portant le dessin dans un carton, lorsqu'il entendit une voix d'enfant qui l'appelait. Il se retourna et aperçut la petite Jeanne qui courait de toutes ses forces après lui. «Eh! parrain, arrêtez-vous,» criait l'enfant qui donnait par habitude le nom de parrain et de marraine à Georges et à Mme Rose. La petite Jeanne arriva tout essoufflée; elle tenait dans sa main une boîte qu'elle présenta à Georges. «Tenez, parrain, reprit-elle, voici une boîte que marraine m'a dit de vous remettre.... Elle veut que vous m'embrassiez et acceptiez la boîte en souvenir de moi.... J'ai bien répété la chose trois fois pour ne pas l'oublier.»
Georges ouvrit la boîte et reconnut le portrait de Mme Rose; il était entouré d'une bande de papier sur laquelle on lisait ces mots: Si vous vous mariez, brûlez-le; si je pars, gardez-le.
«Oh! oui, je t'embrasserai! s'écria Georges qui prit l'enfant dans ses bras. Va! je n'aurais qu'un morceau de pain qu'il serait pour toi!»
Après qu'il eut assez mangé la petite Jeanne de baisers, Georges la laissa tout étonnée au milieu du chemin, et prit sa course, serrant ses deux mains sur sa poitrine, contre laquelle il pressait le portrait.
«Enfin j'ai quelque chose d'elle, donné par elle!» disait-il ivre de joie.
Lorsque Georges arriva le lendemain à Paris, une sourde agitation régnait dans la ville. Valentin, qu'il rencontra, lui dit qu'il courait mettre son uniforme, et qu'on craignait des troubles pour la journée. Georges passa chez lui; on n'y avait vu personne. Il sortit et remarqua des groupes qui se formaient çà et là. Deux heures après, le tambour battait le rappel dans toutes les rues, et les boutiques se fermaient précipitamment. Un régiment de ligne défilait silencieusement sur les boulevards. Il entendit des cris au loin, et ne douta plus que le mouvement dont M. de Réthel lui avait parlé ne fût au moment d'éclater. Il retourna dans son appartement de la rue de Clichy, et attendit plein d'anxiété.
Il n'y était pas depuis une heure, que Mme Rose entra tout à coup.
«Ce n'est pas moi que vous attendiez, je le sais, dit-elle; quelques mots de Canada m'ont tout appris.... Je viens pour sauver M. de Réthel, et vous m'y aiderez.»
Georges lui serra la main.
«Je ne vous remercie pas, reprit-elle; vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous, et j'y compte.»
Jamais M. de Francalin ne lui avait vu un regard si ferme et l'expression du visage si résolue. Elle s'assit près de la fenêtre et regarda dans la rue.
«Dans une heure, avant même, il sera ici, continua-t-elle; il faut que dans une heure tout soit prêt pour notre départ.»
Georges devint pâle à ces mots.
«Bien, dit-il, tout sera prêt.»
Mme Rose se leva par un mouvement spontané, et lui jeta les bras autour du cou.
«Embrassons-nous, mon ami, dit-elle d'une voix dans laquelle tout son cœur palpitait, et maintenant que le passé soit mort entre nous.... Un homme est en péril; je suis sa femme, pensons à lui.
—Que faut-il faire?» demanda Georges.
Mme Rose lui apprit alors que le mouvement projeté avait échoué par l'hésitation de ceux qui l'avaient commencé; on ne manquerait pas d'en poursuivre les principaux instigateurs, et M. de Réthel était gravement compromis.
«Il faut donc qu'il quitte la France, poursuivit-elle; mais pour la quitter il faut un passe-port.... Je ne sais que vous qui puissiez me le procurer.»
Georges réfléchit une minute.
«Ce passe-port, je l'aurai, répondit-il; mais êtes-vous bien sûre que M. de Réthel consentira à partir?
—Oui, si nous savons profiter du premier mouvement.... Je sens en moi quelque chose qui me dit qu'il m'écoutera.»
Comme elle parlait, un violent coup de sonnette retentit dans l'appartement; on ouvrit, et M. de Réthel parut en riant aux éclats. Il ne manifesta aucun étonnement en voyant Mme Rose, et lui tendit la main après avoir salué Georges, qu'il remercia de son exactitude.
«Quelle fuite! quelle déroute! dit-il.... On a commencé par de beaux discours, on a fini par une course au clocher.
—Oui, dit Mme Rose froidement, et cette course au clocher, dont vous riez, pourrait bien finir à la Conciergerie pour quelques-uns.
—Je le sais,» répliqua M. de Réthel.
Mme Rose craignit qu'un projet nouveau ne se cachât sous l'apparente tranquillité de cette réponse.
«Ainsi, dit-elle, vous consentiriez à coucher en prison, à subir la flétrissure d'un jugement?
—Oh! reprit M. de Réthel, on peut toujours ne pas être pris vivant.
—Ah! s'écria Mme Rose avec élan, on peut surtout ne pas chercher dans le suicide un refuge contre une folie! J'ai toujours été votre amie fidèle, j'ai donc bien le droit de vous donner un conseil, et peut-être me devez-vous de l'écouter.»
Toute la feinte gaieté du comte était tombée. Il se promenait par la chambre inquiet et le regard fiévreux; mais à la voix de sa femme il s'arrêta court, et avec la courtoisie d'un gentilhomme il s'inclina devant elle.
«Parlez, dit-il.
—Vous pouvez partir, reprit-elle, et changer contre le repos cette vie d'angoisse et d'agitation.... Vous pouvez assurer ma tranquillité, et je vous la demande.... Ce que j'ai suffira amplement à tous nos besoins; ce sera comme une nouvelle existence que vous commencerez, et peut-être y trouverez-vous plus de douceur que vous ne le pensez. Essayez de la patience et de l'isolement. Il est digne de votre courage de le tenter.»
Mme Rose parlait avec une singulière animation. Elle avait cette éloquence que donnent la conviction et le dévouement; tout suppliait en elle, le regard, la voix, l'accent, et ce rayonnement des traits qu'aucune expression ne peut rendre. Le visage de M. de Réthel s'attendrit.
«Mais pour partir, encore faut-il un passe-port, dit-il. Qui me le procurera?
—Moi,» dit Georges.
Le comte lui tendit la main.
«Je cède,» dit-il noblement.
Georges ne perdit pas une minute. Il avait cru remarquer qu'une vague ressemblance existait entre Valentin et M. de Réthel; s'il obtenait du comte le sacrifice de ses longues moustaches, cette ressemblance devenait presque réelle. Il courut chez son ami, et l'emmena à la préfecture de police sans lui laisser le temps de respirer.
«Çà, lui dit-il, tandis que la voiture roulait sur le quai, tu vas prendre un passe-port pour Bruxelles.
—Moi?
—Oui, et tu me le remettras.»
Valentin sourit.
«Bon! tu enlèves Mme Rose,» s'écria-t-il.
Le cœur de M. de Francalin se serra.
«Justement, reprit-il; tu auras grand soin de demander ce passe-port pour M. et Mme Des Aubiers.»
Le chef de bureau, qui connaissait Valentin, donna ordre qu'on délivrât le passe-port sur-le-champ.
«Je ne vous savais pas marié, dit-il en souriant à Valentin.
—Qu'est-ce que cela fait?» répondit celui-ci d'un air fat.
Cette petite expédition, dans laquelle le beau capitaine ne voyait qu'une affaire de galanterie, le remplissait de joie.
«Si le pays te plaît, dit-il à Georges en le quittant, tu me l'écriras.... j'irai te rejoindre avec Juliette.»
Chaque mot de Valentin entrait comme une flèche dans le cœur de Georges; mais il voulait prouver à Mme Rose qu'il était digne d'elle. Tout fut organisé promptement pour le départ, et dès le lendemain ils gagnèrent tous trois la Belgique. Quand ils eurent passé la frontière, Mme Rose soupira.
«Oh! Herblay!» murmura-t-elle tout bas.
Le comte et sa femme s'installèrent dans une petite maison des faubourgs, du côté de Laeken. Cette maison avait un jardin avec une sortie sur la campagne. Georges y demeura deux jours. Quand il partit, M. de Réthel lui donna une vigoureuse poignée de main.
«Vous avez donc voulu une part dans mon amitié?... Merci, dit-il.
—Maintenant serez-vous heureux? dit Georges.
—Dieu est le maître,» reprit M. de Réthel, les yeux tournés du côté de la France.
Quand M. de Francalin se retrouva seul à la Maison-Blanche, il fut saisi d'un abattement profond. La pensée du sacrifice ne le soutenait plus. Les campagnes qu'il avait tant aimées lui parurent un désert. Il y cherchait partout Mme Rose et revoyait partout son image. Au moment de son départ de Bruxelles, Mme Rose lui avait recommandé de mettre en location la petite maison d'Herblay.
«Je le ferai si vous le voulez absolument,» dit-il.
Elle comprit sa pensée et n'insista pas. Le plus grand plaisir de Georges, à présent qu'il ne la voyait plus, était de retourner dans cette maison et de passer de longues heures, un livre à la main, dans la pièce qu'elle animait autrefois de sa vie. Il revoyait les objets qui étaient à son usage, la lampe qui avait éclairé son travail, le fauteuil où elle s'asseyait près de la fenêtre, l'écheveau de fil ou de soie encore enroulé autour de la bobine, la tapisserie tendue sur le métier et piquée d'une aiguille, le vase tout plein de fleurs fanées, le livre entr'ouvert à la page à demi parcourue, le buvard et l'encrier placés sur un petit bureau qu'elle avait apporté, et qui datait du temps qu'elle était jeune fille. Mme Rose avait laissé un petit châle suspendu à une patère; son panier à ouvrage était sur le coin de la cheminée; quand Georges regardait longtemps ces objets, une étrange inquiétude s'emparait de son esprit; il arrivait à croire qu'elle était dans la maison, il entendait le bruit léger de ses pas dans le corridor, et, si un aboiement sonore de Tambour le tirait de sa rêverie, il courait à la porte et l'ouvrait, croyant qu'elle allait entrer.
Les seules personnes qu'il vît alors étaient la Thibaude et Canada. Il visitait la Thibaude journellement et s'efforçait de remplacer Mme Rose auprès de la petite Jeanne, à laquelle il donnait cent bagatelles au nom de sa marraine. Jacques non plus n'était pas oublié, et il avait force chevaux de bois. Quant à Canada, il n'avait pas de plus fidèle compagnon sur la rivière. Chaque jour M. de Francalin l'aidait à jeter ses filets et à retirer ses lignes. Avec une délicatesse que l'éducation n'enseigne pas, le pêcheur n'était jamais le premier à lui parler de Mme Rose; mais il répondait volontiers aussitôt que Georges commençait. Cette persévérance à aimer une femme que peut-être il ne reverrait plus touchait Canada et le surprenait surtout.
«Monsieur Georges, lui dit-il un jour, comptez-vous l'aimer longtemps comme ça? Vous voilà en âge de vous marier, ce me semble?
—Je n'y puis rien, répondit Georges; Mme Rose a emporté mon cœur.»
Canada se gratta l'oreille.
«C'est drôle tout de même, reprit-il; j'ai été amoureux il y a quelque vingt ans, et ça tenait dur.... Un jour, je m'aperçus que la Louison, une grande brune qui avait des joues comme des pommes d'api, me trompait pour un meunier de la Frette.... Je pleurai pendant tout un jour comme un benêt.... J'en avais le col de ma chemise tout mouillé.... Le soir, je rencontrai mon rival.... Ah! dame! je ne l'avais pas cherché, mais il fallait voir comme mes poings allaient!... La chose faite j'entrai au cabaret et j'en sortis gris comme un tonneau. Le lendemain, c'était fait de l'amour et de la Louison.... j'y pensais comme à une pipe de l'an dernier.»
Au bout d'un mois de cette vie solitaire que rien n'avait interrompue, pas même une visite de Valentin, trop occupé de sa candidature au grade de chef de bataillon pour songer à Georges, qu'il avait à peine entrevu à son passage à Paris, M. de Francalin reçut une lettre timbrée de Bruxelles. Il courut se cacher à Herblay pour la lire.
«C'est encore moi, mon ami, et je viens vous donner des nouvelles de personnes qui ne vous oublient pas. Un jour ne se passe pas sans que votre nom soit prononcé; une heure se passe-t-elle sans que vous pensiez à nous?
«Notre vie est ici très-tranquille jusqu'à présent. Quelques lectures, des promenades dans la campagne, deux ou trois petites excursions dans les villes curieuses qui nous entourent, la remplissent. M. de Réthel paraît se soumettre, sans trop de chagrins, à cet exil auquel je l'ai condamné. Il lit beaucoup; les journaux de Paris l'émeuvent quelquefois. Il sort alors, et se fatigue à marcher. Sa promenade favorite est le champ de bataille de Waterloo, où il va souvent à cheval. Quand il rentre, il est plus calme; mais ce caractère primesautier a des révoltes si rapides! Il lui faudrait de nouvelles habitudes, et elles ne sont pas encore nées.
«Ces temps-ci, peut-être partirons-nous pour un voyage en Suisse par le Rhin. Si M. de Réthel se trouve bien de cette course, nous pousserons jusqu'en Italie ou dans le Tyrol. Le voisinage de Paris m'effraye. Il nous vient parfois des visites dans le goût de celles que nous recevions à Herblay; elles agitent mon malade et diminuent dans son esprit les bienfaits de l'isolement. Je veux l'en éloigner. J'ai pensé sérieusement à le mener en Amérique. C'est mettre l'Océan entre les boulevards et lui; mais là-bas j'aurais peur qu'il n'enrôlât une troupe d'aventuriers et ne partît pour le Texas ou Mexico. Et puis j'hésite à faire ce grand voyage. A mon âge, le cœur se serre à la pensée de quitter la France et tout ce que j'y aime.
«Le nom d'Herblay s'est rencontré sous ma plume.... Cher Herblay! y retournerai-je jamais?... En visitez-vous quelquefois les doux paysages? Toute campagne me paraît triste auprès de celle-là. Quand je ferme les yeux, il me semble la voir; les moindres accidents du coteau et de la rive, la fumée du village, le clocher de pierres grises, le rideau noir de la forêt, tout se reflète en moi. Je vois la Tortue sur l'eau, je vois Canada la perche ou l'aviron à la main, je vois la queue blanche de Tambour qui furette, je l'entends qui jappe.... Vous souvient-il de votre dernier mot à M. de Réthel? «Serez-vous heureux maintenant?...» Ah! que je sais de gens qui le seraient à peu de frais! Un petit coin de l'horizon leur suffirait, et ils laisseraient le reste de la terre aux ambitieux....
«J'en étais là de ma lettre quand l'arrivée de M. de Réthel m'a interrompue. Il revenait de la ville, où il avait rencontré une de ses vieilles connaissances de Paris. M. de Réthel avait dans les yeux quelque chose que je connais et que je redoute: j'y lisais les mouvements impétueux de son cœur. Je l'ai questionné, il m'a répondu par monosyllabes; mais comme j'insistais: «Ce n'est rien, m'a-t-il dit, c'est un assaut, j'en viendrai à bout!» Il a mis une grande douceur dans ces paroles, avec un regard douloureux qui me navrait. Les larmes me sont venues aux yeux. «Quel mal je vous fais!» a-t-il repris. Ah! c'est sur lui que je pleure! Sera-t-il toujours le maître des furieux assauts qu'il essuie? Donnez-moi un conseil, mon ami; que dois-je faire? Faut-il partir, et partir au plus tôt? Mais quel but indiquer à cette activité farouche, à cet âpre besoin d'agitation? quel aliment calmera cette fièvre? Je suis reconnaissante à M. de Réthel des efforts qu'il fait pour se vaincre: on y sent une âme généreuse en révolte contre mille passions. Hélas! j'ai bien peur que les passions ne soient les plus fortes!
«Ne croyez pas, à ce langage, que mon espoir soit perdu et mon courage à bout. Non, je lutterai, et n'épargnerai rien pour m'assurer la victoire. Ma conscience me crie bien haut qu'il ne faut pas céder. Elle n'est pas non plus sans me faire quelques reproches. Peut-être ai-je senti trop profondément une blessure qu'il eût été d'une femme vaillante et droite d'oublier; sous le coup de cette blessure, j'ai abandonné M. de Réthel et l'ai livré sans défense à toute la furie de ses instincts. J'étais une barrière, j'ai détruit cette barrière par ma fuite! Encore aujourd'hui, n'ai-je pas des tressaillements douloureux quand je songe au passé? Ah! que Dieu m'assiste pour que je triomphe de moi-même et de lui!
«Si nous partons, mon ami, vous le saurez; si nous quittons l'Europe, vous viendrez à Bruxelles: c'est bien le moins que je vous embrasse une dernière fois, si la mer doit nous séparer.»
Le trouble dans lequel cette lettre jeta M. de Francalin est inexprimable. Il la relut dix fois, et toujours il voyait l'Océan entre Mme Rose et lui. Il voulait partir pour la Belgique, et craignit de le faire de peur de la contrarier. Canada, qui le rencontra, n'osa pas lui parler, tant il avait le visage attristé. Georges allait et venait de la Maison-Blanche à Herblay, repassant en esprit chaque mot de cette lettre où sa vie était comme suspendue. Quel conseil pouvait-il donner à celle qui poussait vers lui un cri de détresse? Et lui-même n'était-il pas décidé à partir pour l'Amérique, si Mme Rose y fuyait?
Cet état de fièvre dura trois jours. Le quatrième au matin, Georges prit le chemin d'Herblay. Ses pieds l'y conduisaient d'eux-mêmes. Comme il montait la côte les yeux à terre, Tambour partit comme une flèche en aboyant. Georges leva les yeux et vit au loin les fenêtres de la petite maison d'Herblay toutes grandes ouvertes au soleil. L'idée que Mme Rose était peut-être de retour lui vint au cœur. Il poussa un grand cri et se mit à courir; puis il s'arrêta, n'osant plus marcher. «Si c'était encore un rêve!» pensa-t-il. Cependant les rideaux s'agitaient joyeusement, chassés par la brise. Tambour aboyait toujours. Georges s'élança vers la maison. Une femme était sur la porte qui lui tendait les mains. Georges les prit et fondit en larmes.
Mme Rose était rentrée seule à la maison d'Herblay. Le premier moment d'effusion passé, elle raconta à M. de Francalin quels motifs l'avaient ramenée si peu de jours après sa lettre. Le soir même du jour où elle avait écrit, un homme qu'elle croyait avoir vu à Herblay avant son départ pour la Belgique s'était présenté chez M. de Réthel. Mme Rose était assise auprès d'une fenêtre qui ouvrait sur le jardin où M. de Réthel avait conduit cet homme. L'entretien paraissait animé. Quelques mots, souvent interrompus par la marche, arrivaient jusqu'à Mme Rose; elle comprit bientôt qu'il s'agissait d'une tentative nouvelle dont le plan était proposé à M. de Réthel. Elle était heureuse néanmoins de voir que le comte se défendait d'y prendre part. La voix des interlocuteurs s'abaissait et s'élevait avec des alternatives de vivacité et d'emportement. On voyait que la conversation s'échauffait. Tout à coup l'étranger s'arrêta: «Je vois ce que c'est, dit-il, vous avez peur! Ne nous vendez pas seulement, nous agirons sans vous.» Plus prompte que l'éclair, la main de M. de Réthel tomba sur le visage de cet homme. «Battez-moi, dit le sombre sectaire, et marchez pour montrer que vous n'êtes pas un traître!
—Eh bien! répondit M. de Réthel, j'irai si loin que pas un de vous n'osera me suivre!»
«Je n'avais pas une goutte de sang dans les veines, continua Mme Rose. «Vous avez tout entendu, me dit M. de Réthel quand il rentra, je n'ai donc rien à vous expliquer.» Sa voix était brève et impérieuse comme celle d'un homme qui a peur des contradictions. «Qu'allez-vous faire à présent?» lui dis-je. «Demain, je vous le dirai; ce que je sais seulement, c'est que l'honneur me défend de reculer.» L'honneur! où le plaçait-il, mon Dieu! Ce n'était déjà plus le même accent et le même regard; l'homme des anciens jours venait de reparaître. Le lendemain, il resta dehors toute la journée. Je le vis à peine quelques minutes. «Dormez,» me dit-il le soir; «j'ai affaire dans la ville, je rentrerai un peu tard.» Il m'embrassa et sortit. A mon réveil, j'appris que M. de Réthel était parti. On me remit une lettre par laquelle il me priait de retourner à Herblay. «Au moins n'y serez-vous pas seule,» disait-il. Il ajoutait que je recevrais de ses nouvelles prochainement. Je n'ai pas perdu une minute pour regagner Paris, où je n'ai pu trouver aucune trace de l'arrivée de M. de Réthel; comprenant bien que toutes mes recherches seraient inutiles, je me suis rendue à Herblay. Je ne croyais pas y revenir de sitôt. J'ai bien des sujets de tristesse, et cependant je ne sais quel mouvement de joie m'a fait tressaillir quand j'ai découvert les noyers du village et le toit de ma maison.»
Georges remarqua avec chagrin que le visage de Mme Rose portait la trace des épreuves qu'elle subissait depuis déjà longtemps. Elle devina ce qui se passait en lui et sourit. «La campagne me remettra,» dit-elle.
Dès le jour même, elle avait revu Canada, la Thibaude, Jeanne et le petit Jacques, qui lui demanda des nouvelles de son grand ami. «Il m'a promis de me mener à la guerre, dit-il d'un air déterminé, je n'entends pas qu'il m'oublie.»
Mme Rose l'embrassa. «Il m'a chargé de voir comment tu courrais,» répondit-elle. Et, prenant des oranges dans un panier, elle les jeta au loin dans une prairie. Jacques s'élança à la poursuite des oranges, et Tambour courut après Jacques. Les rires des enfants qui se roulaient dans l'herbe et les aboiements joyeux du chien remplissaient la campagne.
«Ah! je me sens renaître!» dit Mme Rose.
On était alors en plein été. Le bleu du ciel était éclatant; la rivière prenait le soir des teintes magnifiques. Mme Rose voulut revoir tous les coins qu'elle avait parcourus; elle était comme un voyageur qui revient dans sa patrie après une longue absence. Elle était allée prendre du lait dans cette ferme; elle avait cueilli des fraises dans ce taillis; elle avait lu tout un matin au pied de ce saule; c'était là que la pluie l'avait surprise un soir d'hiver; en passant sur cette berge, un coup de vent avait emporté son mouchoir, que Tambour avait été chercher dans l'eau. Le plus petit brin d'herbe lui semblait beau. La première fois qu'elle mit le pied sur la Tortue, elle fut prise d'une joie folle.
Un jour elle s'avisa de rassembler tous les enfants pauvres dont les mères travaillaient aux champs et de les mener chez la Thibaude, qui était blanchisseuse de son état.
«Eh! mère Thibaude, lui dit-elle, voilà des petits que je vous confie.... Gardez-moi tout ça et donnez leur une bonne miche de pain pour leur goûter.
—Eh! bonté du ciel! où voulez-vous que je le prenne, ce pain-là? dit la mère Thibaude, qui aimait les enfants, bien qu'elle eût la main brusque.
—Donnez toujours, répondit Mme Rose; le boulanger est de mes amis, et c'est moi que cela regarde.»
Quand elle vit tous les enfants rassemblés autour d'un grand panier rempli de morceaux de pain jusqu'au bord, Mme Rose battit des mains et voulut qu'on ajoutât une grande jatte de lait à ce régal. Les enfants se pressaient autour d'elle comme des poussins.
«Je prétends que chaque jour il y en ait autant, dit-elle; ce qui restera sera pour votre peine, mère Thibaude.»
Tout compte fait, c'était un petit revenu bien clair pour la blanchisseuse.
«Ce sont encore vos distractions d'autrefois qui recommencent, dit Georges.
—Ah! répondit Mme Rose, si je dois quitter ce pays, je veux au moins que mon souvenir y reste.»
Malgré le mouvement qu'elle se donnait et les retours de gaieté qui la faisaient rire pendant ses longues courses, on voyait bien qu'une pensée constante préoccupait Mme Rose; elle ne manquait jamais de demander à Gertrude si le piéton n'avait rien apporté pour elle. Elle cherchait souvent dans les journaux un nom qui ne s'y trouvait plus. Le silence de Canada lui faisait croire que le pêcheur savait quelque chose. Elle l'interrogea.
«Dame! répondit Canada, on m'a raconté que M. de Réthel était à Paris.
—On vous l'a raconté seulement?» dit Mme Rose.
Canada cligna de l'œil en regardant de côté et d'autre d'un air embarrassé.
«Voyons, poursuivit Mme. Rose, est-ce bien à moi que vous cacherez la vérité?
—Eh bien! dit le pêcheur vaincu, je puis vous dire à vous, mais à vous seulement, qu'il est venu ici un jour ou deux après votre retour; il a vu Tambour aussi, qui l'a parfaitement reconnu, bien qu'il eût une blouse comme un ouvrier. Il s'est caché pour vous regarder, tandis que vous vous promeniez au bord de l'eau. M. de Réthel était pâle à faire peur. Il m'a fait jurer de l'aller voir là-bas s'il me faisait appeler, et m'a glissé deux ou trois pièces d'or dans la poche, comme c'est son habitude.»
Mme Rose prit entre ses mains les rudes mains de Canada, et attachant sur lui ses yeux humides:
«Me promettez-vous, en retour de l'amitié que je vous ai toujours montrée ainsi qu'à tous les vôtres, de me prévenir s'il vous appelle?»
Canada se mordait les lèvres en hésitant: «C'est manquer à ma parole, dit-il.
—Je suis sa femme et je vous en prie, reprit-elle.
—Eh bien! je vous le promets.... Puis-je donc oublier que vous m'avez donné du pain quand je n'en avais pas?»
Vers la fin de la semaine, Canada parut un matin à Herblay. «J'ai une lettre de M. de Réthel, dit-il; la voici.» Et il tira mystérieusement un papier du fond de sa poche. Cette lettre, très-brève, engageait Canada à se trouver à Paris le jour même. Mme Rose regarda le pêcheur.
«Que pensez-vous que cela veuille dire?» lui demanda-t-elle.
Canada tourna son bonnet vingt fois dans ses mains: «On ne peut pas savoir, dit-il enfin; le plus sûr est d'y aller.
—Oh! c'est bien à quoi je suis décidée. Savez-vous seulement où est M. de Réthel? reprit Mme Rose qui déjà avait jeté un châle sur ses épaules.
—Oh! pour ça, oui!»
Sans perdre une minute, Mme Rose écrivit deux lignes à M. de Francalin pour lui annoncer son départ. «Demain vous aurez de mes nouvelles,» ajouta-t-elle. Une voiture vint, qui la conduisit sur-le-champ à Paris avec Canada. Les quelques mots qu'elle put tirer de Canada pendant la route lui firent bien voir que le moment qu'elle avait redouté était proche. Elle ne savait même pas si elle arriverait à temps pour essayer un effort suprême. Une sorte de fièvre l'agitait; elle regardait à tout instant par la portière pour voir si Paris était encore loin.
Le pêcheur prit un fiacre à la barrière et poussa droit à la rue du Faubourg-Saint-Denis.
«C'est ici, dit-il en arrêtant le cocher devant une maison d'assez pauvre apparence; demandez à présent M. Laforêt.»
Mme Rose jeta ce nom au portier en tremblant.
«Montez!» lui dit cet homme qui l'examina curieusement.
Elle remercia Dieu et grimpa l'escalier. Le cœur lui battait à l'étouffer. Qu'allait-elle dire pour sauver Olivier d'une dernière folie, la plus périlleuse de toutes? Canada la suivait à grand'peine. Il lui cria de s'arrêter devant une porte située au troisième étage, et frappa trois coups d'une certaine façon. M. de Réthel ouvrit lui-même. A la vue de sa femme, il fronça le sourcil et regarda Canada.
«C'est elle qui l'a voulu, dit le pêcheur; est-ce qu'on ne se jetterait pas à la rivière, si elle l'exigeait?»
Tambour, qui avait suivi la voiture en courant, se glissa entre les jambes de Canada et sauta sur M. de Réthel. Malgré la gravité de la situation, le comte ne put s'empêcher de sourire.
«Si M. de Francalin était ici, ce serait comme à la Maison-Blanche, dit-il.
—Il va venir, répliqua Mme Rose; il se joindra à moi pour vous supplier de renoncer à toute entreprise nouvelle.
—Ah! pourquoi êtes vous venue? J'espérais vous éviter cette dernière secousse.»
Il y avait dans le visage du comte un mélange d'attendrissement et de résolution qui frappa Canada lui-même. Mme Rose s'empara des mains de son mari.
«Si vous m'avez aimée un jour, écoutez-moi, je vous en prie, dit-elle d'une voix suffoquée; n'y a-t-il rien qui puisse vous arrêter? n'aurez-vous donc pas pitié de moi?»
Tous les traits de M. de Réthel se contractèrent.
«Ah! quelle femme Dieu m'avait donnée! s'écria-t-il en l'embrassant avec violence.
—Eh bien! si je tiens quelque place dans votre affection, dans votre estime, prouvez-le moi en restant!...»
En ce moment, neuf heures sonnèrent à une horloge voisine. M. de Réthel boutonna sa redingote par un mouvement fébrile.
«Eh bien! dit-il, pas plus que vous je ne crois à un résultat sérieux. Je vais tout tenter pour dégager ma parole; si je réussis, vous ferez de moi ce que vous voudrez.
—Vous me le jurez?
—Je vous le jure.»
Les amis du comte étaient dans une pièce voisine. Il y passa; Mme Rose s'assit sur une chaise, la tête entre les mains. Toute sa vie lui revint à l'esprit en quelques minutes. Elle avait lutté; elle allait vaincre peut-être. C'était une existence toute nouvelle qui allait commencer. Quelques larmes tombèrent de ses yeux.
«Eh bien! dit-elle en relevant sa tête par un mouvement de fierté, j'aurai fait mon devoir.»
Au bout d'un quart d'heure, étonnée du silence qui régnait partout, elle s'approcha de la porte par laquelle le comte était sorti. Elle prêta l'oreille et n'entendit rien, elle frappa un coup léger, puis deux; personne ne répondit. Effrayée déjà, Mme Rose poussa la porte. La pièce dans laquelle elle pénétra était vide; un papier plié en forme de lettre était sur une table. Mme Rose y jeta les yeux et lut son nom. M. de Réthel lui déclarait qu'il était lié par un serment. Une lutte pouvait seule le dégager. S'il en sortait vivant, il jurait de nouveau d'être tout à elle. Il l'engageait, en finissant, à se rendre rue de Clichy où elle serait en sûreté et où Canada lui porterait des nouvelles. L'écriture de cette lettre était rapide et violente comme celle d'un homme pressé. La tête de Mme Rose tomba sur sa poitrine avec accablement. «Ah! pourquoi l'ai-je quitté?» dit-elle.
Une porte était dans le coin de cette pièce qui donnait sur un escalier noir. Elle s'y jeta et le descendit rapidement. La rue était déjà toute en rumeur quand elle y parvint. Personne ne put rien lui dire sur la direction qu'avait prise M. de Réthel. Elle se décida alors à obéir à la recommandation de son mari. Rendue rue de Clichy, elle se hâta d'envoyer un exprès à Maisons pour prier M. de Francalin de la joindre au plus vite. Chaque bruit qu'on entendait dans la rue la faisait tressaillir. Elle avait le visage collé aux vitres. Sa pensée revenait sans cesse au séjour qu'elle avait fait à Bruxelles pendant un mois. Elle se reprochait comme un crime de n'avoir pas entraîné M. de Réthel au bout du monde.
«Ah! répétait-elle à tout instant, j'aurais peut-être été malheureuse, mais il eût été sauvé!»
Vers midi, une voiture s'arrêta à la porte, et M. de Réthel en descendit soutenu par Canada. Il avait été frappé de deux coups de feu, l'un à la jambe, l'autre à la poitrine. Mme Rose le reçut plus pâle qu'une morte, mais ferme et active comme une sœur de charité.
«Je me reproche de vous avoir trompée, dit Olivier. Et pourquoi?...
—Oublions tout cela et que Dieu vous sauve!» répondit-elle.
Un médecin vint, amené par Canada. M. de Réthel le pria de lui dire la vérité, rien que la vérité.
«L'une des blessures est grave, très-grave, répondit l'homme de la science; cependant on peut encore conserver quelque espoir; mais si la fièvre arrive, je ne réponds de rien.
—Merci,» dit M. de Réthel.
Il demanda à Mme Rose si M. de Francalin était prévenu. Sur sa réponse affirmative, il la remercia.
«J'aurais été fâché de partir sans le revoir,» dit-il.
Une heure ou deux après, Georges entra. M. de Réthel se souleva sur le coude pour le recevoir.
«Vous souvient-il de ce que je vous disais un soir à la Maison-Blanche? Il y a une destinée,» dit-il en souriant à demi.
Mme Rose, qui avait les yeux gros de larmes, essaya de le raffermir dans un espoir qu'elle ne partageait pas.
«Vous n'avez jamais que de bonnes intentions et de bonnes paroles, dit Olivier; mais voilà M. de Francalin qui vous dira qu'avant de partir pour Bruxelles, j'avais déjà fait mon testament.»
Comme il achevait ces mots, Georges entendit une espèce de gémissement, et sentit sous sa main un museau velu qui le caressait doucement.
«Tambour! s'écria-t-il.
—Voilà ce que je craignais,» dit Canada en frappant du poing sur un meuble.
Georges se pencha sur Tambour, qui se plaignait et léchait sa main. Une longue traînée de sang partait de la chambre voisine, où on l'avait enfermé, et finissait aux pieds de M. de Francalin. Le pauvre chien avait reçu une balle en plein corps, il tremblait de tous ses membres; Georges s'agenouilla auprès de lui.
«Ah! ce n'est pas ma faute, dit Canada; vous savez combien, Tambour et moi, nous étions bons amis; il a voulu me suivre; le cœur m'a manqué pour lui jeter des pierres; il s'est mis dans l'émeute; il a attrapé une balle. Comme nous portions M. de Réthel, j'ai senti quelque chose qui se frottait contre mes jambes; c'était Tambour, il pouvait à peine se traîner; un camarade l'a pris et l'a porté là. Ce n'est pas que je veuille rien dire contre M. de Réthel; mais la blessure de ce pauvre chien, ça m'a fait autant de mal que la sienne. Nous vivions là-bas comme des camarades!»
Du revers de sa main Canada essuya une grosse larme. Le chien remuait faiblement la queue toutes les fois qu'on prononçait son nom. Il regardait son maître, et la vie s'en allait de ses yeux. Un frisson le prit, il voulut se lever, posa sa tête entre les genoux de M. de Francalin, lui lécha la main une dernière fois et tomba mort.
Un instant Georges resta la tête cachée entre ses mains. Il avait le cœur gros.
«Pardonnez-moi, monsieur, dit-il enfin; si vous avez été chasseur, vous me comprendrez!
—Moi, dit le comte, j'ai pensé au chagrin que vous auriez en voyant tomber le chien; il y a bien des hommes qui ne valent pas Tambour.»
M. de Réthel se coucha sur le dos, les yeux au plafond, et fit signe qu'il désirait garder le silence. Son bras était hors du lit, et quelquefois on l'entendait battre la retraite avec ses doigts contre le mur. Vers le soir, une fièvre ardente se déclara. Olivier tourna le visage du côté de la chambre, dans laquelle on avait allumé deux bougies. «C'est fini,» dit-il tranquillement.
Mme Rose lui demanda comme une grâce qu'on fît venir un prêtre.
«Faites, dit-il; n'ai-je pas juré que, la lutte terminée, je vous appartiendrai tout entier?»
Quand le prêtre eut été ramené par Canada, qui était allé le chercher à Saint-Louis-d'Antin, M. de Réthel voulut que tout le monde se rangeât autour de son lit, et fit signe à Mme Rose d'approcher.
«Moi que le démon de l'orgueil et de la révolte a perdu, je vous demande pardon de tout le mal que je vous ai fait,» dit-il d'une voix haute et claire.
Mme Rose se mit à pleurer.
«Ne pleurez pas, reprit-il; je sens bien que si j'étais vivant et debout, je recommencerais!... Seulement je m'en irais malheureux, si je croyais que vous m'en voulez encore.
—Non, dit Mme Rose.
—Eh bien! dit alors M. de Réthel, laissez-moi vous adresser une prière. Je sais que vous aimez la petite Jeanne; c'est comme si vous l'aviez adoptée. Promettez-moi de veiller sur Jacques et de l'aimer. Il vous souvient d'un soir où il grimpait au sommet d'un arbre.... Je me suis senti remué jusqu'au fond des entrailles en le recevant dans mes bras.... Ah! je pensais à un autre enfant.... Me le promettez-vous?
—Je vous le jure, dit Mme Rose, qui sanglotait.
Il l'attira vers lui et l'embrassa sur le front.
«A présent, laissez-moi tous,» ajouta-t-il.
Au bout d'une demi-heure, le prêtre se retira. M. de Réthel était tombé dans une sorte d'assoupissement. Quelquefois il prononçait des paroles confuses et sans suite, et agitait ses bras. Quand il ouvrait les yeux, on y voyait le feu de la fièvre mêlé aux ombres de la mort. Mme Rose était agenouillée au pied du lit. Georges se tenait dans un coin, osant à peine respirer. Canada regardait M. de Réthel, dont l'agonie se prolongeait. Vers minuit le comte se dressa tout à coup.
«Canada! s'écria-t-il, la mort vient, mets-moi debout!»
Canada obéit sans parler. Le comte resta debout une minute, les yeux tout grands ouverts et le front haut; puis sa tête s'appesantit, et il s'affaissa lourdement dans les bras de Canada.
Mme Rose se mit à genoux et pria longtemps, le front caché dans les plis du drap. Quand elle se leva, elle tendit la main à Georges.
«Madame de Réthel vous remercie de tout ce que vous avez fait pour celui qui n'est plus. A présent, j'ai besoin d'être seule,» dit-elle.
M. de Francalin resta quelques jours sans revoir Mme Rose, que Mme de Bois-Fleury avait conduite à Beauvais, et dont la santé avait été ébranlée par le spectacle de cette mort violente. Vers la fin du mois, étant à la Maison-Blanche, il reçut une lettre par laquelle Mme de Bois-Fleury le prévenait qu'elle partait pour l'Italie, un changement d'air et un climat plus doux ayant été recommandés à sa compagne. Elle ajoutait en terminant que, si son neveu ne les avait pas oubliées, il les trouverait dans un an à Rome ou à Beauvais.
Au bas de la lettre, il y avait ces deux mots: Au revoir! écrits de la main de Mme Rose.
Georges porta ces deux mots à ses lèvres avec un élan passionné. Il courut dans sa chambre, et, ouvrant une cassette dans laquelle il avait serré le ruban donné par Canada et le portrait de Mme Rose, il y ajouta la lettre de Mme de Bois-Fleury.
«Un an! encore un an! ô mes chers trésors, aidez-moi donc à passer cette année,» dit-il.
Puis, se ravisant tout à coup: «Jacob, s'écria-t-il, vite, préparez mes malles; demain nous partons pour l'Italie.»