«Au nom de Sa Majesté éternelle et invincible, Vantripan IV, roi légitime de la Chine, du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée et de tous les Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés, qu'il a plu au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts Himalaya, Pierrot, général en chef de Sadite Majesté, défie, dans un combat à mort, le géant Pantafilando, empereur des îles Inconnues, soi-disant roi de la Chine.»
Une ancienne loi obligeait les prétendants au trône de la Chine de vider leur querelle en combat singulier, et d'éviter ainsi d'inutiles massacres. Pierrot comprit avec raison que Pantafilando, fier de sa force et de son courage, accepterait le combat.
Dès le matin, Pantafilando aperçut l'affiche, qui était imprimée en lettres gigantesques, et fit annoncer à son de trompe, dans la ville, que Pierrot pouvait se présenter sans crainte dans l'arène, et que le combat aurait lieu à trois heures de l'après-midi. Si le géant succombait, tous les Tartares devaient quitter la Chine; s'il était vainqueur, Bandoline serait le prix de la victoire.
La belle princesse trouva d'abord cette condition fort dure; mais bientôt, se rappelant le courage et l'adresse de Pierrot, et voyant bien qu'après sa mort elle serait livrée sans défense au premier venu, elle accepta et alla s'asseoir sur un fauteuil magnifique, à quelques pas duquel devait avoir lieu le combat.
Pierrot ne manqua pas, après avoir fait ses prières à Dieu, d'invoquer la fée Aurore. Elle secoua la tête d'un air de mauvais augure et lui dit:
—Mon ami, il en est temps encore, veux-tu rentrer dans la cabane de ton père et laisser là ta princesse? Je la connais, elle s'en consolera très-vite, et tu pourras faire tranquillement le bonheur de tes parents et le tien propre. Crois-moi, renonce à ce combat. Ce sera pour toi, je le prévois, la source d'une douleur cruelle.
—Dût-il m'en coûter la vie, dit l'héroïque Pierrot, je défendrai ma princesse.
—Va donc, dit la fée Aurore, et entre dans l'arène, car Pantafilando t'attend.
En effet, le géant provoquait déjà Pierrot. Tous deux étaient armés: le géant de son grand sabre et d'une lance de cent pieds de long; Pierrot d'un sabre seulement. Il comptait sur son adresse bien plus que sur sa force.
Du premier coup, Pantafilando, poussant brusquement sa lance sur Pierrot, manqua de l'embrocher comme une mauviette. Le fer de la lance rencontra le manteau court de Pierrot (c'était la mode alors) et le déchira dans toute sa longueur. Pierrot dégrafa son manteau et se trouva en simple pourpoint. Il prit son élan, et, d'un bond impétueux, il alla donner la tête la première, comme une catapulte, contre la poitrine du géant. Celui-ci, étourdi du coup, chancela un instant, tourna sur lui-même et tomba en arrière. Pierrot courut à lui sur-le-champ pour lui mettre le pied sur la gorge, mais Pantafilando, dans ses efforts pour se relever, le frappa du pied si violemment qu'il fut renversé et jeté à trois cents pas.
Jusqu'ici le combat paraissait égal; mais Pierrot, quoique renversé une fois, n'avait rien perdu de sa force, tandis que le géant, ébranlé du choc terrible qu'il avait reçu dans la poitrine, ne se soutenait plus qu'à peine, semblable à une puissante muraille à demi renversée par la canonnade.
—Qu'on m'apporte à boire, dit le géant.
Et prenant une barrique remplie de vin, il la vida d'un trait. Puis, en loyal adversaire, il fit offrir du vin à Pierrot qui but, le remercia, et lui cria:
—En garde!
Pantafilando saisit une des portes du cirque où avait lieu le combat et la jeta sur Pierrot. Celui-ci, saisissant une autre porte, para le coup et lança à son tour sa porte, qui atteignit le géant à la cuisse. Il fut abattu du coup, et, se relevant sur un genou, essaya inutilement de continuer le combat. D'un coup de sabre il coupa une oreille à Pierrot; mais celui-ci para encore avec son propre sabre, sans quoi celui du géant, poursuivant son chemin, l'aurait fendu en deux, et d'un revers il coupa la tête de Pantafilando.
Un long cri de joie s'éleva de toutes parts. Tout le monde cria:
—Gloire et longue vie au vaillant Pierrot!
Et la belle Bandoline, touchée de tant d'amour et de tant de courage, se leva elle-même pour aller au-devant du vainqueur; mais quand elle ne fut plus qu'à trois pas, elle s'écria tout à coup avec horreur:
—Otez-moi cet objet effroyable!
Le malheureux Pierrot, qui s'était cru au comble du bonheur, se vit rejeté dans les abîmes du désespoir. Il avait oublié son oreille, aux trois quarts détachée par le sabre de Pantafilando. C'était cette pauvre oreille, coupée à son service, qui avait fait pousser à la princesse ce cri d'horreur, et il faut avouer qu'un héros qui n'a qu'une oreille devrait se rendre justice et ne pas paraître devant les dames.
Quoi qu'il en soit, à peine Bandoline eut-elle dit d'ôter cet objet effroyable, que Pierrot, qui se croyait l'idole du peuple, fut abandonné en un instant. Les Tartares s'étaient enfuis après la mort de leur chef. Les Chinois coururent au palais de Vantripan, le proclamèrent roi de nouveau, lui jurèrent fidélité, et Pierrot, tout saignant, alla se faire panser chez le chirurgien.
—Mort et damnation! s'écria Vantripan en se mettant à table; ma contenance ferme a singulièrement imposé à l'ennemi!
—Sire, dit le ministre de la guerre, la bouche pleine, vous avez montré une âme vraiment royale, et César n'était qu'un pleutre auprès de vous.
—J'aime à voir, lui dit le roi, qu'on me dit la vérité sans flatterie. Pour ta peine, je te donne une pension de cent mille livres sur ma cassette privée.... Donne-moi du pâté d'anguilles!
—Sire, dit le ministre, je remercie Votre Majesté, et j'ose dire que mon dévouement....
—C'est bon! c'est bon! Donne-moi du pâté, morbleu! Ton dévouement m'ennuie et tes phrases me font bâiller. Où donc étais-tu, ajouta-t-il au bout d'un instant, pendant le règne de Pantafilando?
—Sire, j'imposais, comme Votre Majesté, à ces Tartares par ma contenance.
—Qu'est-ce qu'il y a? Tu imposais, dis-tu, comme Ma Majesté? Tu oses te comparer à moi, bélitre?
—Sire....
—A moi, maroufle?
—Sire....
—A moi, misérable menteur? à moi, arlequin? à moi, polichinelle? à moi?...
—Sire....
—Gardes, emmenez-le et qu'on l'empale! Voilà, ajouta Vantripan, comment je sais punir un traître!... Horribilis!
—Mon père?
—Va chercher Pierrot.
—Mon père, vous n'y songez pas. Moi, l'héritier présomptif de la couronne, aller chercher un simple officier des gardes!
—Héritier présomptif, cours chercher Pierrot, ou je vais te jeter mon assiette à la tête!
—J'y vais, mon père, dit Horribilis.
Et il se disait en lui-même: Coquin de Pierrot, tu me payeras cette humiliation.
Pierrot parut bientôt. Il était pansé, et, franchement, les linges qui enveloppaient sa blessure ne l'embellissaient pas.
—C'est donc toi, dit Vantripan, qui as tué Pantafilando?
—Oui, sire, répondit modestement Pierrot.
—Pourquoi l'as-tu fait sans mon ordre? Je me réservais d'essoriller ce bandit de ma main.
—Sire, je l'ignorais, dit Pierrot, qui riait en pensant à la mine du grand Vantripan le jour de l'entrée de Pantafilando.
—Je te pardonne cette fois. A l'avenir, ne montre pas de zèle.
—Il suffit, seigneur.
—Ce n'est pas tout, Pierrot. Je veux plus que jamais, malgré ton étourderie, t'attacher à ma personne. Je te fais grand connétable....
—Sire!...
—Grand amiral!...
—Sire!...
—Grand échanson!...
—Sire!...
—Et grand... tout ce que tu voudras. Tu ne me quitteras plus: tu déjeuneras, dîneras, souperas avec moi, et, pour m'endormir, tu me conteras des histoires.
—Sire, dit Pierrot, tant de faveurs vont me faire bien des envieux.
—Tant mieux, morbleu! Je veux qu'on enrage.
—Et je crains beaucoup de mal remplir tant de fonctions à la fois.
—Qu'est-ce que cela te fait, si je te trouve propre à tout? Crois-tu que ceux qui t'ont précédé les remplissaient mieux?
—Sire, dit Pierrot poussé dans ses derniers retranchements, où prendrais-je le temps de dormir?
—Dormir! Tu ne m'as donc pas compris? c'est pour que je dorme qu'il faut que tu veilles. Dormir! Le devoir d'un fidèle sujet est de veiller sur son roi, et non de dormir.
—J'aurais mieux fait, pensa Pierrot, de suivre le conseil de la fée et de retourner à la maison.
Tant d'honneurs ne tournèrent pas la tête à Pierrot. Il aurait donné de bon coeur l'amirauté et la connétablie pour un sourire de la dédaigneuse Bandoline; mais on ne peut pas tout avoir. La première fois qu'il se présenta à la cour, il voulut lui baiser la main; elle lui tourna le dos avec mépris et d'un air si offensé, que le pauvre connétable en fut tout déconcerté.
—Hélas! disait-il, où est le temps où j'avais mes deux oreilles, où Pantafilando régnait ici, et où mon ingrate princesse chevauchait seule avec moi, trop heureuse alors que je voulusse la suivre et la défendre?
Ces réflexions firent tant d'impression sur le pauvre Pierrot qu'il pâlit, maigrit, devint malade de langueur, et n'offrit bientôt plus que l'ombre de lui-même.
La fée Aurore s'en aperçut: c'était, comme nous l'avons dit, la plus charitable personne qui ait jamais été au ciel ou sur la terre. Elle ne donnait de conseil que lorsqu'elle était priée de le faire, et toujours avant l'événement. «Quand le mal est fait, disait-elle, il faut le réparer, et surtout ne pas jeter au nez du malheureux l'éternel refrain des pédants: Je vous l'avais bien dit.»
—Pierrot, dit-elle, tu as besoin de distraction; il faut voyager.
—Chère marraine, dit d'un ton dolent le pauvre Pierrot, puis-je laisser le devoir de ma charge et les affaires publiques dont le roi Vantripan m'a confié le soin?
—Pierrot, dit la fée, tu n'es pas sincère. Tu ne te soucies pas beaucoup des devoirs de ta charge; et quant aux affaires publiques, crois-moi, elles ne vont jamais mieux que lorsque personne ne s'en occupe. Je sais ce qui te retient ici. Tu aimes Bandoline, et elle se moque de toi.
—Hélas! oui, s'écria le malheureux Pierrot, elle me méprise parce que je n'ai plus qu'une oreille. Elle oublie, la perfide, que j'ai perdu l'autre à son service.
—Ami Pierrot, dit la sage fée, l'aimerais-tu encore si elle n'avait que la moitié d'un nez et qu'elle eût perdu l'autre moitié par quelque accident?
—Ce n'est pas possible, répondit Pierrot, elle a le plus joli nez du monde, après le vôtre, chère marraine. C'est un nez dont la courbe aquiline....
—Je ne t'en demande pas la description, dit la fée.
Encore une fois, l'aimerais-tu si elle perdait la moitié de ce nez charmant?
—Je... le... crois... dit Pierrot hésitant.
—Tu le crois? tu n'en es pas sûr. Eh bien, je suis, moi, sûre du contraire. Tu n'en pourrais pas supporter la vue. Pourquoi veux-tu qu'elle soit plus philosophe que toi, et qu'elle prenne plus aisément son parti de te voir essorillé? Les hommes se vantent d'être plus forts, plus fermes, plus sensés, plus raisonnables que les femmes; et, dans la pratique, ils exigent d'elles mille fois plus de force, de fermeté, de sens et de raison.
—Comment peut-elle oublier, dit Pierrot, le service que je lui ai rendu, et le danger que j'ai couru pour elle?
—C'est une autre affaire, dit la fée. Mais l'amour n'est-il autre chose que de la reconnaissance, ou bien est-ce une chose qui vient et qui s'en va sans qu'on sache pourquoi?
—Je suis trop ignorant pour raisonner sur ce sujet, dit Pierrot; tout ce que je sais, c'est que je l'aime et qu'elle me méprise.
—Pierrot, dit la fée, je te quitte; tu n'es pas d'humeur à entendre raison ni à causer métaphysique. Adieu donc, quand tu auras besoin de moi, tu sais que tu peux compter sur ta marraine.
Le lendemain, Pierrot fut appelé secrètement chez le prince Horribilis. Il s'y rendit sur-le-champ, tout étonné d'une telle faveur, car le prince royal ne l'y avait pas accoutumé.
Horribilis le reçut d'une manière si aimable que Pierrot crut s'être mépris sur son caractère.
—Je l'ai calomnié, se dit-il, quand je le croyais méchant et stupide. Ce sont ces gredins de courtisans qui lui attribuent toutes sortes de vices. Il n'est pas brave, je l'avoue, et c'est très-malheureux pour un prince, mais d'autres se chargeront d'être braves pour lui; et, qui sait? ce sera peut-être, malgré sa poltronnerie, un très-grand prince et un admirable conquérant.
Après les premiers compliments, Horribilis lui dit:
—Mon cher Pierrot, vous avez pu remarquer que j'ai toujours été votre ami, et je veux contribuer à votre fortune.
—Hum! hum! pensa Pierrot, si nous sommes amis, c'est de fraîche date. (Haut.) Seigneur, comment pourrai-je reconnaître tant de faveur?...
—En m'écoutant, interrompit le prince. Vous n'êtes pas riche, mon ami?
—Va-t-il me faire l'aumône? dit Pierrot dont la fierté commençait à s'indigner. (Haut.) Seigneur, les bienfaits de votre père ont comblé mes espérances.
—Je sais... je sais... mais, entre nous, si un caprice de mon père (car il est capricieux, mon respectable père le grand Vantripan!) vous privait aujourd'hui de toutes vos dignités, demain vous seriez aussi pauvre que le jour de votre arrivée à la cour.
—Seigneur, dit Pierrot, il me resterait l'honneur; avec ce bien un homme n'est jamais pauvre. Je ne suis pas né sujet de votre auguste père, et je puis offrir mes services à un roi qui les appréciera mieux.
—Et voilà justement ce que je veux éviter, s'écria Horribilis. Pierrot, le sauveur de la Chine, le vainqueur de l'invincible Pantafilando, le soutien de la dynastie des Vantripan, irait seul et sans secours, comme défunt Bélisaire, offrir de porte en porte et de pays en pays son courage à un de nos ennemis! La Chine se déshonorerait par cette ingratitude! Non, Pierrot, je ne le souffrirai pas.
Et se levant avec enthousiasme, il serra le grand connétable dans ses bras.
—Mais comment l'éviter? dit Pierrot.
—Ah! voilà! Je suis riche, moi, et je suis ton ami. Entre amis, tout est commun. Je veux te mettre pour toujours à l'abri des caprices de mon père. Tu connais ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni.
—Votre terre de Lirichiki! dit Pierrot qui ne pouvait pas s'habituer aux noms chinois.
—De Li-chi-ki-ri-bi-ni, reprit Horribilis, celle qui a vingt lieues de tour, et qui est toute fermée de hautes murailles entre lesquelles courent des milliers de tigres, de lions, de sangliers, de cerfs et de chevreuils. C'est le plus beau domaine de la Chine. Je te la donne.
—Vous me la donnez? s'écria Pierrot frémissant de joie à la pensée des belles chasses qu'il y pourrait faire. Ce n'est pas possible, seigneur, et votre générosité...
—Que parles-tu de générosité? Ne te dois-je pas tout, et pourrai-je jamais m'acquitter envers toi? n'as-tu pas sauvé ma race et mon trône?
—C'est-à-dire, reprit Pierrot, le trône de votre auguste père, qui doit un jour vous appartenir.
—Nous ne nous entendons pas, à ce qu'il paraît, ami Pierrot.
—Je le crains, pensa le grand connétable subitement refroidi.
—Je te laisse toutes les charges que mon père t'a données; j'y ajoute le don de ma terre de Li-chi-ki-ri-bi-ni, et je fais de toi mon bras droit et mon premier ministre; mais à une condition: c'est que tu me prêteras ton aide pour devenir roi et détrôner Vantripan.
—Détrôner Vantripan, mon bienfaiteur! s'écria Pierrot.
—Il veut se faire payer plus cher, pensa Horribilis. C'est étonnant, l'ambition de ces gens de peu. Écoute, ajouta-t-il, est-ce trop peu du don de ma terre et veux-tu que j'y joigne le royaume du Tibet et la main de ma soeur Bandoline?
Cette dernière offre fit palpiter le coeur de Pierrot. Roi du Tibet! la belle Bandoline! quelle tentation pour le fils d'un meunier et pour l'amoureux Pierrot! Il n'hésita pas cependant.
—Monseigneur, dit-il, vous me connaissez mal. Je reçois, comme je le dois, l'honneur que vous me faites. Certes, s'il ne fallait que se jeter dans les flammes pour obtenir de vous cette adorable princesse, je m'y précipiterais sur-le-champ; mais il s'agit d'une trahison....
—D'une trahison! s'écria Horribilis, pour qui me prends-tu, grand connétable? Suis-je un traître, moi?
—Monseigneur, dit Pierrot, j'ai mal compris, sans doute. Souffrez que je me retire.
—Non, par le ciel! Tu ne sortiras pas ainsi, emportant mon secret. Reste, Pierrot, et combats avec moi ou tu es mort. Je ne me laisserai pas dénoncer à mon père.
—Seigneur, dit Pierrot d'un ton ferme, certaines actions sont faites pour de certaines gens. Quant à moi, je ne sais ni trahir ni dénoncer.
Et il fit un pas vers la porte.
—Pierrot! s'écria Horribilis transporté de colère, il faut me suivre ou mourir!
—Monseigneur, dit Pierrot, je ne vous suivrai ni ne mourrai.
Et, tirant son sabre, il marcha vers la porte. Au même moment, le prince frappa trois fois dans ses mains et le capitaine des gardes parut.
—Arrêtez-moi ce scélérat! cria Horribilis.
—Ventre-Mahom! dit Pierrot, nous allons rire.
Et il marcha sur le capitaine des gardes du prince; mais celui-ci ne s'amusa pas à l'attendre. Il s'élança si brusquement vers la porte qu'il renversa son lieutenant qui le suivait, et le sous-lieutenant qui suivait le lieutenant. A cette vue, les gardes, sans s'occuper du prince ni de leurs chefs, prirent la fuite de tous les côtés, et l'invincible Pierrot passa, jetant sur eux un regard de mépris.
En rentrant chez lui, il se jeta dans un fauteuil.
—Voilà donc, dit-il, cette cour, la plus illustre de l'univers: le roi est un glouton, sa femme est une buse, son fils est une vipère, sa fille une.... Non, ne blasphémons pas; à quoi servent les richesses et la puissance, grand Dieu?
—A rendre sages ceux qui savent s'en passer, ami Pierrot, lui dit la fée Aurore, qui parut tout à coup devant lui.
—Ah! c'est vous, chère marraine? dit Pierrot, vous venez à propos. Je suis bien malheureux. Je souffre cruellement.
—De quel mal? du mal de dents ou du mal d'amour?
—Rien, si vous voulez, marraine; vous m'aviez bien prédit, quand j'allais combattre Pantafilando, qu'il m'en arriverait malheur. Hélas! hélas! oreille infortunée! cruel Pantafilando!
—Il ne t'a coupé qu'une oreille, et tu l'appelles cruel! Que serait-ce donc s'il t'avait coupé la tête?
—Je m'en consolerais plus aisément, dit le mélancolique Pierrot.
—Ou du moins tu garderais le silence. Voyons donc cette oreille si mal à propos détachée. Il est vrai, mon ami, qu'elle pend d'une vilaine façon, et que cela doit faire un fâcheux effet au bal.... Souffres-tu beaucoup?
—Oh! oui, marraine, j'ai le coeur bien malade.
—Ce n'est rien, mon ami, mange ce morceau de sucre, cela passera.
Tout en parlant, elle prononça deux mots magiques en touchant l'oreille de sa baguette.
—Tiens! dit tout à coup Pierrot, mon oreille va mieux, mon oreille est rattachée, je suis guéri. Et il se mit à gambader dans sa chambre. Quand il en eut fait le tour douze ou quinze fois en sautant sur les chaises et renversant les tables, il se jeta à genoux devant la fée Aurore, et lui baisa la main d'un air si tendre et si reconnaissant qu'elle en fut touchée.
Tout à coup Pierrot sonna.
Un nègre parut.
—Donne-moi ma chemise de dentelles avec mon jabot, ma plus belle cravate et mon grand habit de cour.
La fée se mit à rire.
—Où vas-tu, Pierrot?
Pierrot rougit.
—Tu n'as pas besoin de parler, reprit la fée, je le vois dans tes yeux. On se moque de toi, Pierrot.
—Qu'on se moque, dit Pierrot. Si un homme me rit au nez, je l'enverrai, d'un coup de pied, voir aux confins de la lune si j'y suis.
—Et si c'est une femme, si c'est ta belle princesse?
Pierrot se gratta la tête.
—Va, mon ami, lui dit la bonne fée, je ne veux pas troubler le plaisir que tu te proposes, va où le destin t'appelle. Je t'attends ici.
Pierrot, tout habillé de soie, de velours et d'or, fit son entrée en grande pompe dans le palais de Vantripan. Il était monté sur un cheval noir magnifique, cousin germain du célèbre Rabican, que montait la duchesse Bradamante. Ce cheval était si léger à la course qu'il s'élançait du sommet des montagnes, et courait dans les airs comme s'il avait eu des ailes, en prenant son point d'appui dans les nuages. Chacun sait que nous pourrions, nous aussi, marcher sur les nuages si nous n'appuyions pas trop fort et trop longtemps sur ce sol mobile; mais c'est là justement qu'est la difficulté, car il ne faut pas demeurer à la même place plus d'un millionième de seconde; et, lourds, épais et lents comme nous sommes, aucun de nous n'a pu encore en trouver le moyen.
Le cousin germain de Rabican s'appelait Fendlair. Il faisait l'admiration et l'envie de toute la cour. Pierrot seul, par une permission de la fée Aurore, qui le lui avait donné, pouvait le monter. Le prince Horribilis ayant voulu l'essayer un jour, en l'absence de Pierrot, fut envoyé d'une ruade jusqu'au premier étage du palais, où, fort heureusement pour lui, il entra par la fenêtre ouverte et tomba sur un tapis qui amortit la chute. En se relevant, il ordonna de mettre à mort ce cheval indomptable; mais lorsque les gardes voulurent exécuter cet ordre, Fendlair, devinant leur intention, s'avança d'un air si résolu sur le plus brave d'entre eux, que celui-ci, tout troublé, tira sa flèche au hasard. Cette flèche, mal dirigée, rencontra, par une fatalité bien malheureuse, la bouche toute grande ouverte du ministre de la justice qui bâillait, et le bois de la flèche s'étant cassé dans l'effort que fit ce pauvre homme pour la retirer, le fer resta fiché entre les deux mâchoires sans qu'il pût fermer la bouche. On entendait sortir de son gosier des cris de rage inarticulés qui se mêlaient aux éclats de rire du grand Vantripan et de tous ses courtisans.
Ces éclats de rire ne durèrent pas longtemps. En lançant des ruades de côté et d'autre, Fendlair avait mis en fuite toute la garde royale, et se trouva face à face, ou, si vous voulez, naseaux à nez avec son ennemi, le prince Horribilis. Celui-ci voulut fuir, mais Fendlair le saisit avec les dents par le milieu des reins et le porta en courant douze fois autour de la grande cour du palais.
—Sauvez mon fils! criait la reine.
—Au secours! hurlait Horribilis.
—A la garde! vociférait Vantripan.
—La garde? dit Pierrot paraissant tout à coup, ah! sire, elle est loin si elle va toujours du même pas. Ils doivent faire au moins trente lieues à l'heure.
—Au nom du ciel, Pierrot, sauve mon fils.
—Voilà une méchante affaire, dit Pierrot, et il voulut saisir Fendlair par la bride; mais celui-ci voyant que son maître allait lui enlever sa proie, la lâcha lui-même en grinçant des dents et en crachant un morceau de gigot qu'il avait pris dans le fond de la culotte d'Horribilis.
—Justice! mon père! s'écria ce pauvre prince, justice!
—Contre qui?
—Contre Pierrot, mon père, et contre son cheval enragé, dont je porterai toujours les marques. Voyez plutôt.
A ces mots, tournant le dos à la compagnie, il lui montra le fond de sa culotte emporté et sa blessure plus risible que touchante. Vantripan se mit dans une colère furieuse.
—Sabre et mitraille! cria-t-il, tu abuses de ma patience, Pierrot.
—Sabre et mitraille! répondit hardiment Pierrot en criant plus fort que le roi, qu'avez-vous à vous fâcher, Majesté, et à crier comme une oie qu'on met à la broche?
—Pierrot, tu es un insolent.
—Majesté, vous êtes une bête.
—Pierrot, je te ferai couper en quatre et donner en pâture à mes chiens.
—Majesté, ne m'agacez pas; j'ai les nerfs irrités, je vous mettrais en poudre avec tous vos Chinois.
—Voyons, dit Vantripan effrayé, sois raisonnable, ami Pierrot. De quoi as-tu à te plaindre ici? Je te ferai justice sur-le-champ.
—Je me la ferai moi-même quand je voudrai, dit fièrement Pierrot.
—Pierrot, mon bon Pierrot, je t'en supplie, sois calme.
—Que je sois calme, Majesté, quand je vois votre grand nigaud de fils, ce grand touche-à-tout qui a failli mettre en colère mon bon cheval?
—Il a raison, dit Vantripan. Pourquoi as-tu touché ce cheval, Horribilis?
—Mon père, dit Horribilis, c'est le cheval qui m'a jeté au premier étage de votre palais.
Mon bon cheval est fort méchant,
Quand on l'attaque il se défend.
chantonnait Pierrot dans ses dents.
—Pourquoi le prince a-t-il voulu monter Fendlair malgré ma défense expresse?
—C'est vrai, dit Vantripan, pourquoi as-tu violé la défense de Pierrot?
—Ah! mon père, s'écria douloureusement Horribilis, quel langage tenez-vous là, vous, le roi de la Chine?
—Du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée et de tous les Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés qu'il a plu au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts Himalaya, continua Pierrot de la voix aiguë et monotone d'un huissier qui commande le silence ou d'un tambour de ville qui lit une proclamation de monsieur le maire.
—Horribilis, dit le roi, va te faire panser, je te ferai justice, sois-en sûr.
Horribilis sortit.
—Et toi, dit Vantripan à Pierrot, ne lui garde pas rancune. Il n'a pas cru mal faire. Il est un peu étourdi, mais au fond il a bon coeur, je te le garantis.
—A votre sollicitation, Majesté, dit Pierrot, je lui pardonne, mais qu'il n'y revienne pas.
—J'y veillerai, dit Vantripan, heureux d'avoir apaisé son grand connétable; et maintenant, amis, mettons-nous à table.
Cette scène se passait quelques jours avant la proposition qu'Horribilis fit à Pierrot de détrôner Vantripan. Il est aisé de comprendre si Pierrot devait se défier de ce prétendant à la couronne. On comprend aussi la fierté de notre héros lorsqu'il entra dans la cour du palais, monté sur Fendlair. Vingt pages le précédaient, et, comme au convoi de Marlborough, l'un portait son grand sabre, l'autre portait son bouclier, l'autre ne portait rien.
Pierrot mit pied à terre dans la cour et monta lentement les degrés, la tête haute, le regard assuré, comme un vrai fils de Jupiter. C'était l'heure du dîner. Il entra dans la salle à manger sans être annoncé. A cette vue, le gros Vantripan remplit sa coupe d'or d'un vieux vin de Chio de l'année de la comète, et l'élevant au-dessus de sa tête:
—Dieux immortels! s'écria-t-il, soyez bénis, vous qui m'avez donné à boire du vin de Chio et à aimer un tel ami. A ma santé, Pierrot! As-tu faim?
—Non, Majesté.
—As-tu soif?
—Non, Majesté.
—Par Brahma! qu'as-tu donc avec ta mine solennelle?
—J'ai à vous parler d'affaires, Majesté.
Horribilis, qui était assis à table en face de Pierrot, pâlit en le voyant; il crut que Pierrot allait le dénoncer, et se leva pour fuir.
—Restez assis, prince, dit gravement Pierrot, il ne sera pas question de vous dans cet entretien.
Horribilis respira. Il comptait sur la parole de Pierrot.
Quand le roi eut vidé ses six bouteilles, il se leva de table, l'oeil brillant et plein de gaieté.
—Comme te voilà beau, dit-il. Tu es paré comme une châsse. Vas-tu à la noce?
—A la mienne, dit Pierrot, oui, Majesté.
—Et qui épouses-tu? sans indiscrétion.
—Majesté, dit Pierrot, il n'y a pas d'indiscrétion. Si vous n'en aviez parlé le premier, j'allais vous le dire. J'ai l'honneur de vous demander en mariage la princesse Bandoline, votre fille.
—Ah! ah! dit Vantripan, n'est-ce que cela? Eh! mon ami, je te la donne. Grand bien te fasse! Ventre Mahom! je danserai à cette noce, et nous dînerons pendant huit jours sans nous lever de table.
—Sire, dit la reine, vous n'y songez pas: savez-vous seulement si celui que vous voulez prendre pour gendre est prince ou fils de prince?
—Qu'il ait pour père qui il voudra, dit Vantripan, je m'en... moque. Est-ce que Bandoline va épouser son père?
—Et si votre fille le refuse, dit la reine, qui n'aimait pas Pierrot, et qui était bien aise de trouver une excuse si légitime.
—Si ma fille n'en veut pas, ma fille est une sotte, cria Vantripan.
—Majesté, lui demanda Pierrot, je demande la permission de consulter la princesse.
Bandoline était présente et se taisait pour la première fois de sa vie. En effet, cela méritait réflexion.
—Sire, dit-elle enfin, tous les désirs de mon père sont des lois sacrées pour moi, mais....
—Bon, dit Vantripan, voilà le mais éternel de toutes ces belles capricieuses.
Marion pleure, Marion crie,
Marion veut qu'on la marie.
Vient le mari, Marion n'en veut pas: il est trop vieux, ou trop jeune, ou trop beau, ou trop laid, ou trop sage, ou trop débauché, ou trop avare, ou trop pauvre. Sait-on jamais ce qui se passe dans ces têtes de filles, dans ces pendules détraquées? Voyons, parle franchement, que peux-tu reprocher à Pierrot? N'es-t-il pas brave? n'est-il pas jeune? n'est-il pas plein d'esprit? n'a-t-il pas sauvé à toi la vie et l'honneur, à nous le trône? Que veux-tu de plus?
—Sire, dit Bandoline, tout cela est vrai; mais il n'a qu'une oreille.
—Eh bien, au service de qui a-t-il perdu l'autre? dit Vantripan.
—Au mien, je le sais bien; mais cela n'empêche pas qu'il ne lui reste qu'une oreille, et qu'une oreille dépareillée n'est pas belle à voir.
—Sérénissime Altesse, dit modestement Pierrot, j'ai prévu cette objection, et j'ai remis mon oreille à sa place légitime. Daignez vous en assurer vous-même. Tirez, ne craignez rien, c'est bon teint. Bien; maintenant, Altesse, daignez tirer l'autre.
La princesse tira si fort que Pierrot poussa un cri.
—Voilà, dit-elle, un grand prodige. Il a raison. Ses deux oreilles sont vivantes; mais je ne comprends pas comment une blessure si grave a été guérie si vite. Il faut qu'il y ait là-dessous quelque magie, et je ne veux pas épouser un magicien.
—Ta, ta, ta, voilà bien une autre histoire, s'écria Vantripan qui craignait que Pierrot ne vînt à se fâcher; mais il se trompait.
Pierrot, qui avait mis le genou en terre devant la princesse, se leva avec un grand sang-froid et lui dit:
—Altesse Sérénissime, vous n'aurez pas le chagrin d'épouser un magicien; mais je vous prédis, moi, sans être un grand prophète, que vous épouserez un chien coiffé. Sire, ajouta-t-il en se tournant du côté de Vantripan, daignez me permettre de m'absenter pour quelque temps. Il est convenable qu'un homme que vous honorez de votre confiance fasse une tournée sur les frontières de l'empire pour veiller à la bonne administration de l'État, et empêcher l'invasion des Tartares du grand Kabardantès, frère cadet de Pantafilando.
—Grand Dieu! s'écria Vantripan, sont-ils si près de nous?
—Sire, reprit Pierrot, ne craignez rien, je vais moi-même au-devant d'eux.
—Au nom du ciel, Pierre, ne les brusque pas; ils ont le caractère mal fait. Donne-leur de l'or, de l'argent, des esclaves, des troupeaux, des étoffes de soie, tout ce que tu voudras; mais, à tout prix, empêche-les de venir.
—Il ne vous en coûtera que du fer, Majesté, dit Pierrot.
—Eh bien! pars, et ne reviens pas sans les avoir tués jusqu'au dernier.
—Bon voyage! dit Horribilis quand Pierrot fut parti.
—Bon débarras! dit la reine.
—Vous êtes de sottes gens, dit Vantripan, vous me fourrez toujours dans quelque querelle qui trouble ma digestion. Pierrot est parti très-mécontent; malgré sa dissimulation, je l'ai bien vu.
—Eh! que nous fait le mécontentement de Pierrot? dit la reine d'un air méprisant.
—Vous ne savez ce que vous dites, dit le pauvre Vantripan. Taisez-vous, péronnelle.
—Mais, mon père....
—Ma fille, vous êtes une chipie.
—Ma mère a raison, dit Horribilis, et....
—Quant à toi, mon cher Horribilis, tais-toi, si tu ne veux que je te fasse tordre le cou comme à un poulet. Et nous, enfants, allons souper.
Toute la cour le suivit.
Pendant ce temps, Pierrot, revenu chez lui, congédia sa suite et partit à cheval avec la fée Aurore. Si vous voulez encore me suivre, mes amis, je vous dirai dans le chapitre suivant où il alla et quel était son dessein.
La fée Aurore avait voulu accompagner Pierrot dans ses voyages. Pierrot, plus heureux encore que fier d'une pareille compagnie, avait tout à fait oublié sa mésaventure. Il riait, il chantait, il galopait, il admirait l'herbe des prés, les feuilles des arbres et jusqu'aux chenilles qui les dévorent.
—Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup dans un transport d'enthousiasme, que toute la nature est belle et admirable! O marraine, que je vous rends grâce de m'avoir emmené loin de cette cour, de ce gros Vantripan, de sa sotte femme, de sa plus sotte fille et de son gredin de fils!
—Oh! oh! dit la fée en souriant, qu'est-il donc arrivé, Pierrot? Quelque mésaventure? Sa sotte femme! sa plus sotte fille! Quel langage pour un courtisan et pour un homme amoureux!
—Amoureux! dit Pierrot, je ne le suis plus, grâce au ciel; courtisan, je ne l'ai jamais été. Ce n'est pas moi qu'on verra attendre dans une antichambre que le roi passe et daigne me regarder; ni sous les fenêtres de cette pimbêche, qu'elle veuille, en abaissant ses regards vers la terre, s'apercevoir de ma présence.
—Tu es donc guéri, Pierrot?
—Radicalement, marraine. Je ne tenais plus à elle que par l'habitude ou par politesse, comme un oiseau qui a un fil à la patte. Ses mépris de ce matin ont coupé ce fil, et maintenant je suis libre.
—Eh bien! Pierrot, puisque tu es dans de si heureuses dispositions, veux-tu que je te dise pourquoi tu n'as pas réussi?
—Je ne veux pas le savoir, marraine.
—Oui, mais je veux te le dire, moi. Tu n'as pas réussi, parce que tu es ingrat.
—Moi, envers vous, marraine! Oh! vous me calomniez.
—Non pas envers moi, mais envers d'autres personnes. Réfléchis.
—Envers ce gros roi? Il m'a comblé d'honneurs, c'est vrai; mais ne l'ai-je pas bien servi?
—Ce n'est pas cela. Pierrot, quel est le revenu de tes emplois?
—Deux millions par an, à peu près, marraine.
—C'est une jolie somme. Et depuis quel temps es-tu en charge?
—Depuis six mois à peu près.
—C'est-à-dire que tu as reçu un million?
—Oui, marraine.
—Sur cette somme, qu'est-ce que tu as envoyé à tes parents qui sont pauvres, comme tu sais, et qui vivent de leur travail? Réponds; deux cent mille francs?
Pierrot rougit et garda le silence.
—Davantage? dit la fée. Trois cents? Non. Quatre cents? Non. Cinq cents? Non. Six cents? Non. Aurais-tu envoyé davantage, Pierrot? Tu es plus généreux que je ne croyais. Sept cents? huit cents? neuf cents? Quoi! le million tout entier! Oh! oh! c'est un beau trait, Pierrot.
—Hélas! marraine, dit Pierrot tout confus, je n'ai rien envoyé du tout.
—Eh bien! ami, comment appelles-tu cette conduite? Comprends-tu maintenant pourquoi, malgré tant de succès apparents, tu n'as pas été heureux?
—Je le comprends, dit Pierrot.
—Et tu profiteras de cette leçon dans l'avenir?
—Oh! oui, marraine.
—N'aie plus de remords, Pierrot; tes parents n'ont pas souffert de ta négligence. Je veille sur eux, je leur donne ce qui est nécessaire, et je leur laisse croire que c'est toi qui l'as envoyé.
—Oh! marraine, comment ai-je pu mériter tant de bontés? dit Pierrot en lui baisant les mains avec tendresse.
—Tu les mériteras un jour, dit la fée. Pékin n'a pas été construit en une heure. Tu es né vaniteux, oublieux, ingrat comme tous les enfants des hommes. Plus tard, tu seras bon et bienfaisant comme les enfants des génies.
—Grâce à vous et à votre protection, marraine, dit l'heureux Pierrot.
—Grâce à ma protection, si tu veux, qui t'a été plus utile encore que tu ne penses.
—Comment donc? demanda Pierrot.
—C'est à moi que tu dois les mépris de la belle Bandoline. M'en sais-tu mauvais gré?
—Par tous les saints du paradis! s'écria joyeusement Pierrot, je ne sais ce que j'aurais pensé hier de votre confidence. Aujourd'hui, elle me comble de joie.
—Tant mieux, Pierrot, c'est signe que tu es bien guéri. Je lis dans l'avenir, et je devine aisément ce que, d'après son caractère, tout homme doit faire un jour, et s'il sera heureux ou malheureux. C'est une branche de ce grand art de la divination que je t'ai montré, et que tu n'as pas compris parce qu'il exige des études profondes, un grand dévouement à la science, une vie isolée et une grande expérience du monde. La différence qu'il y a sur ce point entre les hommes et les génies, c'est que les hommes ne peuvent savoir qu'après trois cent quarante ans de travaux continuels ce que nous savons, nous, dès notre naissance et par intuition.
—Vous êtes bien heureuse d'être si savante, dit Pierrot en soupirant.
—Heureuse! dit la fée. Crois-tu qu'on soit heureux de prévoir l'avenir? Ah! malheureux enfant, que le ciel te préserve de ce bonheur et de cette science!
—Quelle raison aviez-vous, dit Pierrot, de m'empêcher d'être aimé de la princesse?
—Une raison admirable, Pierrot: c'est que tu ne l'aimais pas toi-même, et qu'après quinze jours de mariage vous auriez fait un ménage détestable. Elle est orgueilleuse et fille de roi; elle t'aurait vanté sa supériorité; tu es fier et peu endurant, tu l'aurais maltraitée....
—Oh! dit Pierrot.
—En paroles, ami; mais, pour les gens délicats, les paroles sont des gestes. Elle se serait plainte à son père qui t'aurait fait couper le cou.
—Oh! oh! dit Pierrot, il aurait bien demandé la permission.
—Sans doute, et comme tu es le plus fort, tu l'aurais détrôné, mis en prison, tué peut-être; tu te serais débarrassé de ta femme et tu aurais été roi de la Chine.
—Ce qui n'est pas à dédaigner, dit Pierrot pensif.
—Et tu aurais ainsi commis deux ou trois crimes pour satisfaire ta vanité!
—Vous avez raison, marraine, dit Pierrot, et vous me parlez comme si vous lisiez dans ma conscience. Mais est-ce que les choses n'auraient pas pu se passer autrement? Ne pouvais-je être heureux avec cette belle dédaigneuse?
—Supposons, dit la fée, qu'il n'y eût pas de sang versé; supposons que Bandoline eût fait de grands efforts pour te plaire et plier son humeur à la tienne, quelle conduite crois-tu qu'elle aurait tenue avec tes parents? Car tu pensais, sans doute, à vivre avec ton père et ta mère?
—Sans doute, dit Pierrot, qui n'y avait jamais pensé.
—Vois-tu d'ici la belle Bandoline pleine de respect et de déférence envers tes vieux parents, envers sa belle-mère, une meunière, et son beau-père, le vieux meunier! Je disais, Pierrot, que vous n'auriez pas vécu quinze jours ensemble; c'est deux jours que je devais dire.
—O marraine sage et charmante! s'écria Pierrot, aidez-moi toujours de vos conseils, car désormais je ne veux rien faire de moi-même, et je me ferai gloire de vous obéir. Mais quoi! toutes les femmes sont-elles aussi dédaigneuses, et faut-il que j'aime une meunière si je veux vivre heureux avec mes parents?
—Il y a des femmes de toutes les espèces, dit la fée, comme il y a des hommes de toutes les couleurs. Ce serait une grande erreur de croire que tous les hommes sont blancs, noirs, rouges ou jaunes, et une grande injustice de dire que toutes les femmes sont parleuses, méchantes, médisantes, vaniteuses et occupées d'elles-mêmes et de leurs chiffons du matin jusqu'au soir. On en trouve aussi, et beaucoup, qui sont bonnes, discrètes, attachées à leur maison, à leur mari et à leurs enfants; ta mère, par exemple, n'est-elle pas de ce nombre?
—Oh! dit Pierrot, y a-t-il une meilleure femme et une meilleure mère?
—Il n'y en a pas de meilleure, Pierrot, mais il y en a d'aussi bonnes. Ne souhaites-tu pas d'en trouver une de cette espèce?
—Si je le souhaite, grand Dieu! c'est la première chose que je demande au ciel tous les matins.
—Cherche et tu trouveras, dit la fée.
Tout en causant, nos deux voyageurs avaient fait beaucoup de chemin. La conversation changea de sujet. La fée se plut à instruire Pierrot de ses devoirs envers lui-même et envers les autres hommes, et lui dit sur ce sujet de si belles choses, que si vous les aviez entendues, ô mes amis! vous voudriez n'entendre jamais d'autre discours.
Malheureusement, la langue des hommes, si riche pour répandre le mensonge, est pauvre en vérités, et dans la crainte de ne pas vous répéter dignement cette conversation, je n'en dirai pas un mot. Qu'il vous suffise de savoir que Pierrot, jusqu'alors gâté par le succès et fort enorgueilli de son mérite, comprit pour la première fois qu'il n'était qu'une créature faible et bornée, ignorante et portée au mal; qu'il eut honte de lui-même et de son égoïsme, et qu'il se promit de devenir un modèle pour tous les hommes nés ou à naître. Au reste, vous vous imaginez assez, sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans le détail des choses, ce que devaient être les enseignements d'une fée qui était la propre fille du sage roi des génies, le grand Salomon.
Pierrot était ravi de joie.
—Ah! marraine, disait-il souvent, si tous les prédicateurs vous ressemblaient, que la vertu serait aimable! Mais ils sont, pour la plupart, si ennuyeux, si pédants, si gourmés, si roides! Ils mettent tant de latin dans leurs discours, et ils s'inquiètent si peu de se faire comprendre, qu'on ne peut pas s'empêcher de bâiller en les écoutant, et d'attendre avec impatience qu'ils aient fini leur sermon. Vous, au contraire, chère marraine, vous causez si bien, vous contez d'une façon si intéressante, vous avez un visage si beau et si doux, que rien qu'à vous regarder on se sent attiré vers vous, et qu'en vous écoutant on croit entendre la céleste musique que les anges font devant le trône du Seigneur.
La fée Aurore sourit.
—Mon ami, dit-elle à Pierrot, pourquoi exiger des autres hommes une perfection qui n'est pas dans la nature? S'ils étaient tous beaux et bons, bienfaisants et aimables, quelle peine aurais-tu à être vertueux parmi eux? Avant de juger ton prochain, connais-toi toi-même. Par exemple, tu es le premier ministre du roi Vantripan, et tu exerces en son nom l'autorité suprême; dis-moi, je te prie, as-tu jamais songé à faire le bonheur de tes semblables et à mettre à leur service la grande puissance que tu as reçue de Dieu?
—Pas trop, dit Pierrot.
—As-tu jamais songé à autre chose qu'à réaliser tes fantaisies?
—Je l'avoue.
—Eh bien, c'est le moment d'essayer. Nous voici à Nankin. Commence, et crois que si tu veux faire ton devoir jusqu'au bout, tu auras de la besogne.
—J'essayerai, dit Pierrot.
—Soit; mais ne t'annonce pas comme un ministre, ou l'on te cachera tout ce qui se passe et tu ne verras rien. Il n'y a que les pauvres gens qui voient tout, parce que tous les fardeaux retombent sur leur dos.
A ces mots, Pierrot mit pied à terre et laissa la bride sur le cou de son cheval. La fée en fit autant, et tous deux entrèrent dans la ville, vêtus comme de pauvres pèlerins.
Au détour d'une rue, Pierrot rencontra un grand cortége: c'était un riche mandarin qui allait à la campagne avec sa femme et ses enfants. Il était assis dans un palanquin porté par un éléphant. Vingt domestiques marchaient devant lui et écartaient les passants à coups de bâton. Tout le monde se rangeait avec empressement sur son passage. Pierrot, oubliant que rien ne distingue un grand connétable mal vêtu d'un autre citoyen, continua son chemin sans s'inquiéter du mandarin, sans le braver et sans l'éviter.
—Ote-toi de là, canaille! cria un des domestiques en lui donnant un coup de bâton.
Pierrot, furieux, se retourna, arracha le bâton des mains de son adversaire et lui administra la volée la plus complète qui soit jamais tombée sur les épaules d'un laquais de bonne maison. Aux cris de celui-ci, les autres accoururent et chargèrent Pierrot. Celui-ci était si animé par leur insolence, qu'il les eût assommés tous sans l'intervention de la bonne fée.
—Est-ce ainsi que tu remplis ta promesse? lui dit-elle tout bas. Dès le premier accident, te voilà hors de toi-même. Souviens-toi donc que tu n'es qu'un pauvre pèlerin, et non un grand seigneur.
A ces mots, Pierrot jeta le bâton et se croisa les bras en regardant les domestiques du mandarin avec des yeux qui firent reculer les plus hardis.
—Tu vas voir comment la justice se rend en ce pays, lui dit la fée.
Le tumulte et les cris avaient ameuté une foule nombreuse. Au fond, tout le monde était charmé de l'action de Pierrot, mais personne n'osait l'approuver tout haut, par crainte de la bastonnade.
Le mandarin descendit de son palanquin. C'était un gros homme, fort rouge et marqué de la petite vérole, qui était redouté de tous à cause de sa puissance et de sa méchanceté. Il était chef du tribunal suprême de la province, et, en cette qualité, rendait des jugements sans appel.
—Qu'est-ce? dit-il en s'avançant d'un air assorti à sa dignité. Quel est le coquin qui a osé frapper un de mes domestiques?
—Ce coquin, dit fièrement Pierrot, c'est moi. Il m'a frappé le premier, et j'ai fait ce que chacun en pareil cas devrait faire.
—Ah! c'est toi, dit le mandarin. Qu'on me saisisse ce drôle et qu'on le fasse mourir sous le bâton pour son insolence.
—Un moment! dit Pierrot. Est-ce pour avoir eu l'insolence de vous répondre, ou pour avoir rendu des coups de bâton à votre domestique que vous me condamnez?
—Je crois, dit le mandarin, que cette espèce ose m'interroger! Qu'on le saisisse!
Trois ou quatre domestiques s'élancèrent à la fois sur Pierrot.
—Attention! dit-il, je n'ai provoqué personne et ne veux faire de mal à qui que ce soit. Que le premier qui mettra la main sur moi compte et numérote ses os pour les reconnaître et les remettre en place au jour du jugement dernier. Et toi, mon gros seigneur, à nous deux!
A ces mots, malgré ses cris, il saisit le mandarin par ses longues moustaches qui pendaient jusque sur sa poitrine, l'enleva de terre et le montra aux spectateurs comme un bateleur montre des singes sur la place publique; puis, le retournant les pieds en l'air et la tête en bas, il le lança comme une balle, le reçut dans ses mains, et le renvoya de nouveau, au milieu des cris de joie du peuple, des cris d'alarme des domestiques et de la joie de tous. Quand ce jeu eut duré quatre ou cinq minutes, il le remit sur ses pieds, le hissa sur son éléphant et partit en disant:
—Au revoir, seigneur mandarin!
Le pauvre justicier n'avait plus la force de répondre. La colère, l'indignation d'avoir subi un pareil traitement, lui si élevé en dignité, et cela en vue de tout un peuple, le transportèrent au point qu'il en fit une maladie de plus de six mois.
—Par Brahma et Bouddah! disait la foule en se séparant, voilà une prompte et bonne justice.
Nos deux voyageurs poursuivirent leur route sans autre rencontre, et allèrent se loger dans une hôtellerie d'assez pauvre apparence. Ils soupèrent cependant avec appétit, grâce à un potage aux nids d'hirondelle qui est si exquis que le proverbe chinois dit: «Bouddah ayant créé le ciel et la terre, inventa le potage aux nids d'hirondelle.» Si vous voulez en goûter, et du meilleur, vous en trouverez chez le seigneur Ki, aubergiste à Pékin, l'un de mes bons amis, et le plus céleste cuisinier du Céleste Empire.
Le lendemain, Pierrot se leva de bonne heure et alla se promener par la ville. Il fut bientôt accosté par un douanier, qui, d'un air très-poli, suivant la coutume chinoise, l'invita à quitter ses habits et à laisser regarder dans ses poches.
—A quoi bon? dit Pierrot, je n'ai pris le bien de personne.
—A Dieu ne plaise! dit humblement le douanier, que nous ayons de vous un semblable soupçon. Mais peut-être avez-vous, sans vous en apercevoir, introduit dans la ville quelque denrée. Dans ce cas, seigneur, vous aurez la bonté de payer les droits d'entrée.
—Je n'ai rien introduit, dit Pierrot; donnez-moi la paix!
Cependant, se souvenant des recommandations de la fée, il se laissa fouiller. On ne trouva rien dans ses poches. Il se crut libre, quand le douanier, se ravisant:
—De quelle étoffe, dit-il, est votre manteau à capuchon?
—De grosse laine, dit Pierrot.
—Justement, reprit le douanier, c'est ce que j'avais deviné.
—Et qu'as-tu deviné?
—La laine, seigneur, est défendue dans la ville de Nankin, par égard pour nos manufacturiers, qui fabriquent des étoffes moins commodes et plus chères. Ayez la bonté de nous donner votre manteau et de payer l'amende.
—Je ne donnerai rien et ne payerai rien, dit Pierrot. Je ne veux pas me promener dans les rues en manches de chemise. Ce serait peu convenable. Quant à l'amende, je ne dois pas la payer, puisque j'ignorais la loi.
—Nul n'est censé ignorer la loi, dit sentencieusement le douanier.
—Pas même les étrangers? demanda Pierrot.
—Ayez la bonté de me suivre, dit le douanier.
—Où?
—En prison.
Sur ce mot, le receveur des douanes sortit de son bureau. C'était un beau jeune homme, bien frisé et pommadé, qui avait un lorgnon sur l'oeil, et qui regarda Pierrot du haut de ce lorgnon, comme un animal très-curieux.
—Monsieur, dit Pierrot, j'ai par mégarde, étant pauvre, acheté un manteau de laine, faute de pouvoir porter un manteau de velours et de soie, et votre douanier veut m'envoyer en prison.
—Que voulez-vous, mon bon? dit négligemment le receveur, c'est la loi.
—C'est la loi à Nankin, dit Pierrot, mais non dans le reste de la Chine, et je ne suis pas citoyen de Nankin.
—Allez en prison, mon ami, allez, dit le beau receveur d'un air de protection. J'entendrai votre affaire un autre jour. Quelques amis m'attendent en ville et veulent faire un déjeuner de garçons.
—Monsieur, dit Pierrot, dont la bile s'échauffait, ne me laissez pas aller en prison. Peut-être les cris d'un malheureux qu'on enferme troubleraient votre digestion.
—Rassurez-vous, mon bon, ces choses-là sont si communes que j'y suis tout à fait habitué.
—Monsieur, je vous en prie, écoutez-moi un instant. Peut-être un jour vous aurez besoin de moi et vous me supplierez à votre tour. On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
—Qu'est-ce à dire, mon bon? dit le beau frisé. Allez en prison, et ne vous le faites pas répéter. Dans un mois ou deux, si j'ai du loisir, j'écouterai vos réclamations.
—Et moi, pendant ces deux mois, je grincerai des dents en invoquant la justice et la vengeance du ciel! s'écria Pierrot.
—Mon bon, vous m'excédez. Douanier, faites-moi mettre cet homme au cachot; s'il fallait écouter tous ceux qui parlent de leur innocence, on n'en finirait pas.
Le douanier prit Pierrot au collet.
—Ventre-Mahom! cria Pierrot, tu iras toi-même au cachot, et tu y resteras longtemps. Ah! gredin, c'est ainsi que tu disposes de la liberté des hommes! Ne sais-tu pas que la liberté est plus que la vie, et qu'il vaut mieux mourir de faim au grand air qu'engraisser entre quatre murailles?
Ce disant, Pierrot prit le receveur d'une main, le douanier de l'autre, les poussa dans la cave de la maison, en prit la clef et leur jeta du pain et une cruche d'eau par le soupirail; puis il retourna à l'hôtellerie.
Elle était pleine de gens qui, sans le connaître, parlaient de lui et de son aventure de la veille. Le malheur du mandarin avait fait grand bruit. De mémoire de Chinois on n'avait entendu parler d'un pauvre homme qui se fût fait justice à lui-même contre un grand seigneur. Quelque part qu'il pût aller, Pierrot était destiné à étonner le peuple, qui ne pouvait comprendre une fierté et un courage si peu ordinaires.
Pierrot n'était pourtant que le fils d'un paysan, mais il faut vous dire, mes amis, que son père avait été l'un des volontaires de la grande république; et ceux-là, voyez-vous, Dieu les a bénis, eux et leur postérité, jusqu'à la troisième génération, parce qu'ils ont combattu pour la patrie et pour la justice.
Pierrot, étonné de ce bruit, se mêla parmi les groupes et eut le plaisir, bien rare pour ceux qui écoutent aux portes, d'entendre faire son éloge.
—Ah! dit un vieillard, si celui-là voulait se mettre à notre tête, il nous ferait rendre justice.
—Et si nous prenions les armes nous-mêmes et sans l'attendre? dit un autre.
Jusque-là on avait parlé fort librement; mais, à cette proposition inattendue, on se regarda avec frayeur. Tant qu'il ne s'agissait que de parler, les orateurs ne manquaient pas, non plus qu'en aucun pays; quand il fut question d'agir, un silence morne régna dans l'assemblée. Pierrot, qui était resté jusque-là immobile et silencieux, éleva la voix:
—Bonnes gens de Nankin, dit-il, de qui avez-vous à vous plaindre?
On se tourna vers lui avec étonnement.
—Je ne suis qu'un simple pèlerin, ajouta-t-il, mais je puis, comme un autre, vous dire ce qu'il est convenable de faire. Si vous vous révoltez, vous serez punis; l'impôt sera doublé, et quelques-uns d'entre vous seront empalés; c'est inévitable. Pourquoi ne portez-vous pas vos plaintes au grand connétable qui est à Pékin? Il vous fera rendre justice.
—Oui, dit un bourgeois, il nous renverra au mandarin qui a été si maltraité hier, et celui-ci, qui est l'ami du gouverneur, fera justement, comme vous le disiez tout à l'heure, empaler les plaignants pour l'exemple. Nous connaissons bien les usages de ces grands seigneurs!
Pierrot fut forcé d'avouer qu'il disait vrai.
—Cependant, dit-il, je connais un peu le seigneur Pierrot... de réputation, et il n'est ni injuste, ni avide, ni intéressé.
—Oui, mais il laisse agir ses lieutenants qui le sont. Que nous importe à nous qu'il soit vertueux ou non, s'il ne s'occupe pas du gouvernement?
—Attrape, dit tout bas la fée Aurore qui venait de rejoindre son filleul.
—Puisque personne n'ose se joindre à moi, dit Pierrot, j'irai seul chez ce gouverneur si redouté, et il m'entendra. Quelles sont vos plaintes?
—Nous nous plaignons, dit le vieillard qui avait déjà parlé, de recevoir trop de coups de bâton et pas assez de rations de riz. On nous prend notre thé de force et à bas prix, et on nous le vend dix fois plus cher. On nous fait payer un impôt sur la laine et le coton qui font nos habits, un autre sur le fil qui les coud, un autre sur les aiguilles, un autre sur la doublure et un autre pour la permission de les coudre. Encore tout cela n'est rien; mais tous ces impôts réunis devraient produire dix millions à peine, et ils en produisent trente par la cruelle industrie des receveurs, douaniers, péagers, mandarins et gouverneurs, dont chacun veut prélever son bénéfice proportionné à son grade et au cas qu'il fait de son importance.
—En effet, dit Pierrot, cela est fâcheux.
—Fâcheux! seigneur pèlerin, dites que cela est mortel; déjà nous ne pouvons plus nous vêtir et nous avons peine à nous nourrir.
—Prenez patience, dit Pierrot, avant la fin de la journée vous aurez justice.
—Est-ce un Dieu? disait-on, ou bien est-ce un fou qui fait le grand seigneur?
—Sur ces entrefaites, un officier, suivi d'une troupe de soldats, saisit Pierrot par le bras.
—Suis-nous sur-le-champ, dit-il.
—Où?
—Au palais du gouverneur.
—J'y allais.
—Tant mieux, tu expliqueras ton affaire. Ah! coquin, tu mets un receveur et un douanier en prison; tu usurpes notre emploi; tu te mêles de rendre la justice!...
A chaque mot il joignait une bourrade, et ses soldats, voyant Pierrot sans défense, lui donnaient de grands coups dans le dos avec le bois de leurs lances.
—Pardieu! se dit Pierrot, j'ai bien envie d'en faire justice sur-le-champ; mais patience, j'ai promis à la fée Aurore d'attendre jusqu'au bout.
On le mena dans cet équipage jusqu'au palais du gouverneur. Une foule immense le suivait, riant de la folie de cet homme qui promettait un moment auparavant de lui faire rendre justice, et qu'on allait pendre sans forme de procès.
Pierrot fut mis dans une cour brûlée par un soleil ardent. On lui ôta son bonnet. Sous ce climat, la chaleur est insupportable. Pierrot demanda à boire. Les soldats se moquèrent de lui et lui jetèrent de la poussière. Il avait les fers aux pieds et aux mains.
—J'ai soif, dit une seconde fois Pierrot.
—Tu n'attendras pas longtemps, dit l'officier, le pal est prêt. Tu boiras dans l'autre monde.
Enfin le gouverneur parut.
—C'est toi, misérable, dit-il, qui as battu hier le mandarin, qui as jeté aujourd'hui le receveur et le douanier dans un cachot, et qui promettais tout à l'heure à ce peuple justice contre moi?
—Oui, seigneur, dit humblement Pierrot; et il raconta ce qui s'était passé.
Avant qu'il fût à la moitié de son récit:
—C'est bien, dit le gouverneur, qu'on l'empale.
—Quoi, seigneur, dit douloureusement Pierrot, n'y a-t-il pas de grâce à espérer?
Cette fois, le gouverneur ne daigna pas même répondre et fit signe qu'on exécutât ses ordres.
Tout à coup, Pierrot, roidissant ses poignets et ses jambes, cassa ses fers et les jeta à la figure du gouverneur, dont le nez enfla et saigna abondamment. Tous les soldats se précipitèrent sur lui. Pierrot prit la lance de l'un d'eux, l'enfonça dans le corps du premier, du second, du troisième et du quatrième, et ficha la lance en terre.
—Vous ne savez pas empaler, dit-il; mes amis, voilà comment on s'y prend.
Tous les soldats prirent la fuite; le gouverneur resta seul avec la foule, qui battait des mains en reconnaissant son héros de la veille.
Otant alors son manteau de laine, Pierrot parut en costume de cour.
—Je suis Pierrot, le grand connétable, le vainqueur de Pantafilando, dit-il, et voici comment je rends justice.
—Seigneur connétable, dit le gouverneur en se mettant à genoux et essuyant son nez qui saignait encore; seigneur grand connétable, ayez pitié de moi! Hélas! si j'avais su qui j'avais la sacrilége audace de vouloir faire empaler, croyez que mon respect....
—Oui, sans doute, dit Pierrot, si tu avais su que tu avais affaire à plus fort que toi, tu aurais été aussi lâche que tu t'es montré insolent.
—Seigneur grand connétable, pardonnez-moi.
—Si tu n'as pas commis d'autre crime, dit Pierrot, je te pardonne; mais voyons d'abord si personne ne se plaint. Parlez! dit-il en s'adressant à la foule.
—Seigneur, dit un bourgeois de Nankin, il a fait mourir mon frère sous le bâton, parce que mon frère, qui était fort distrait, avait oublié de le saluer dans la rue.
—Est-ce vrai? dit Pierrot.
—Oui, seigneur, s'écria-t-on de toutes parts.
—Ne fallait-il pas faire respecter en ma personne l'autorité royale dont j'étais revêtu? dit le gouverneur.
—C'est tout ce que tu as à dire pour ta défense? reprit Pierrot; à un autre.
—Seigneur, dit un autre bourgeois, il a fait empaler mon père.
—Pourquoi?
—Parce que mon père, trop pauvre, ne pouvait payer l'impôt, ni l'amende à laquelle il l'avait condamné.
—Est-ce vrai? dit Pierrot.
—Seigneur, je l'avoue. Notre grand roi Vantripan avait si grand besoin d'argent pour faire la guerre aux Tartares!
Beaucoup d'autres se présentèrent. Les uns avaient eu les yeux crevés, d'autres les oreilles coupées. Le front de Pierrot se rembrunit.
—Je voulais, dit-il, que mon premier acte d'autorité fût un acte de clémence. C'est impossible! La clémence envers l'oppresseur est une cruauté envers l'opprimé. Qu'on l'empale!
Ce qui fut fait aux applaudissements de la foule. Mais les bravos devinrent éclatants et unanimes quand Pierrot ajouta:
—A l'avenir, quiconque aura fait donner des coups de bâton à un Chinois en recevra lui-même le triple, dût-il en mourir. Quiconque aura mis un Chinois en prison, sauf le cas de condamnation légale, sera mis lui-même en prison autant de mois que le plaignant y aura resté de jours. Quiconque aura condamné à mort et fait exécuter un Chinois, sans ma permission, sera lui-même empalé.
Ayant proclamé ces belles, sages et magnifiques ordonnances, comme les qualifie le vieil Alcofribras, dont je traduis ici les chroniques, Pierrot quitta Nankin en compagnie de la fée Aurore.
—Eh bien, Pierrot, lui dit la fée quand ils furent tous deux à cheval dans la campagne, comprendstu maintenant pourquoi je te disais d'entrer déguisé dans cette ville? Vois-tu, par ce qui t'arrive à toi-même qui peux te défendre, ce qui a dû arriver aux pauvres gens qui sont sans armes, sans force, et, par suite d'une longue oppression, sans courage?
—Vous avez raison en tout, sage marraine, dit Pierrot; ce gouverneur et ce mandarin sont deux coquins abominables dont je suis bien aise d'avoir fait justice.
—Ce n'est rien encore, dit la fée, tu en verras bien d'autres.
—Il n'est pas si agréable que je croyais, dit Pierrot, de gouverner un grand royaume.
La fée sourit. Elle vit que Pierrot commençait à profiter des leçons de l'expérience.
Cependant le soleil dardait sur leurs têtes ses rayons brûlants. Un vent léger soulevait la poussière et aveuglait les voyageurs.
—Arrêtons-nous un instant dans ce bois, dit la fée, et laissons reposer nos chevaux.
Ils s'assirent au plus épais du bois, près d'un ruisseau qui longeait une fort belle prairie. Au bout de cette prairie, et vers le milieu d'une colline dont le ruisseau baignait le pied, était construite une petite maison très-propre et très-jolie; au-devant, dans la cour, étaient plantés deux vieux tilleuls; derrière s'étendait en pente douce, vers le ruisseau, un grand jardin ombragé avec art, non pas à la manière de ces jardins anglais qui ressemblent à des taillis percés au hasard, mais comme ceux de Le Nôtre et des jardiniers français, qui sont, mes amis, croyez-le bien, les seuls jardiniers du globe. Dans ce jardin charmant, on voyait des arbres à fruit le long des carrés de légumes, et le long des murailles, des vignes et des pêchers étaient couverts de fruits. Au fond du jardin s'étendait un grand carré de verdure, et à côté de ce carré un petit parterre planté des plus belles fleurs de la création. Le carré de verdure était bordé de tous côtés par des tilleuls. A quelque distance du jardin paissaient dans la prairie une vingtaine de vaches laitières avec leurs veaux. Ces vaches, qui n'appartenaient ni à la race durham, ni à la race schwytz, ni à aucune race ou sous-race couronnée dans les concours agricoles, étaient pourtant fort propres, grasses et bien nourries. Plus haut, sur la colline, on voyait paître un troupeau de moutons de la plus belle espèce.
Pierrot, du fond du bois, regardait avec plaisir ce doux spectacle.
—Que les habitants de cette maison sont heureux, dit-il; c'est ainsi que je voudrais vivre toujours.