La fée n'eut pas le temps de répondre. Ils entendirent un grand bruit dans le bois, et virent accourir une jeune fille d'environ seize ans, poursuivie par un tigre royal, qui faisait pour l'atteindre des bonds prodigieux.

En apercevant la fée, elle se jeta dans ses bras et lui cria:

—Sauvez-moi!

—Pierrot, dit la fée, c'est le moment de montrer ce que tu sais faire.

Pierrot, qui n'avait pas besoin d'être encouragé, s'élança au-devant du tigre. C'était un magnifique spectacle que celui de ces deux adversaires en face l'un de l'autre: tous deux étaient, l'homme et le tigre, d'une proportion et d'une beauté de formes admirables; tous deux étaient d'une force et d'une agilité incomparables; tous deux étaient puissamment armés, l'un de ses griffes, l'autre d'un sabre damas à poignée d'or incrustée de diamants: leurs yeux étaient étincelants. Des narines du tigre sortaient des étincelles de feu; Pierrot se sentait fier d'avoir quelqu'un à défendre, et de montrer à sa marraine qu'il était digne d'elle.

Le tigre, ramassé sur lui-même comme un chat qui va sauter sur une table, bondit tout à coup et se jeta sur Pierrot; celui-ci le reçut de pied ferme, et sur son sabre qui s'enfonça jusqu'à la garde dans le ventre du tigre. La blessure était grave, mais non pas mortelle. Le tigre tomba à terre sur ses pattes et voulut s'élancer de nouveau; mais Pierrot l'avait prévenu. Prenant son sabre par la pointe, il frappa avec la poignée la tête de son ennemi d'un coup si violent, que la tigre fut assommé, et que sa tête fut aplatie comme une figue sèche. Il expira sur-le-champ.

Pierrot, essuyant sur l'herbe son sabre dégouttant de sang, revint vers la fée Aurore et la trouva occupée à tenir dans ses bras la jeune fille qui s'était évanouie. Pierrot put donc regarder celle-ci fort à l'aise et sans la gêner. Nous allons en profiter pour faire la même chose.

Figurez-vous, mes amis, la plus belle enfant qu'on ait jamais vue. Je suis bien en peine pour vous expliquer sa beauté en détail. Il faut l'avoir vue pour s'en faire une idée: c'était quelque chose de plus semblable à un ange qu'à une personne humaine. Pierrot ne put remarquer d'abord ni son front, ni son nez, ni sa bouche, ni rien, tant il fut ébloui de l'ensemble. Ses cheveux étaient d'un blond cendré admirable comme ceux de la divine Juliette, dont Shakespeare a chanté la beauté et les malheurs. Sa figure était si belle, si intelligente, si attrayante et si douce, qu'on ne pouvait en détacher ses regards. On n'aurait pu dire par quoi elle plaisait. Je crois qu'elle était comme le soleil et qu'elle envoyait des rayons autour d'elle; mais c'étaient des rayons de grâce naturelle et irrésistible. Pierrot sentit, en la voyant, qu'il aurait plus de plaisir à se faire tuer pour elle, même sans qu'elle le sût et sans attendre de récompense, qu'il n'avait jamais espéré d'en avoir en épousant Bandoline et en devenant roi de la Chine.

Après quelques instants, elle rouvrit les yeux, et se trouva appuyée sur les genoux de la fée. Elle la remercia doucement; et tournant ses regards sur Pierrot, elle se souvint du danger d'où il l'avait tirée, et lui sourit d'une manière si ravissante, que le pauvre Pierrot, pour obtenir un second sourire semblable au premier, aurait combattu, non pas un à un, mais tous ensemble, tous les tigres de la création.

La fée Aurore lui fit alors quelques questions auxquelles la jeune fille répondit avec une modestie charmante. Elle dit qu'elle s'appelait Rosine, qu'elle habitait avec sa mère la petite maison qu'on voyait au bout de la prairie; que la prairie même, le bois et la colline appartenaient à sa mère, et que cette petite fortune les faisait vivre heureusement avec quelques domestiques qui cultivaient la terre sous la direction de sa mère; qu'elle avait perdu son père quelques années auparavant, et que sa mère, désespérée de cette perte, était venue s'établir à la campagne; qu'elles y vivaient seules, et d'une vie si paisible que, depuis cinq ans, elles n'étaient pas sorties de cette petite vallée.

Ce récit, comme vous pensez bien, ne fut pas fait tout d'une haleine. C'est le résumé des réponses qu'elle fit successivement aux questions de la fée Aurore. Il était aisé de voir que ces questions étaient causées par quelque chose de plus que la curiosité. La bonne fée n'avait que faire d'interroger Rosine sur ce qu'elle savait fort bien en qualité de fée; mais elle voulait la faire parler devant Pierrot, qui, au bout de quelques instants, fut si charmé et saisi d'un si grand respect pour elle, qu'il n'osait ni lui parler ni même la regarder.

Elle termina son récit en disant qu'elle se promenait seule quelques instants auparavant, lorsque le tigre s'était tout à coup précipité sur elle; qu'elle avait fui sans savoir dans quelle direction, et qu'elle aurait sûrement péri sans le courage héroïque de Pierrot (ledit Pierrot se sentit plein d'une fierté sans égale); qu'il lui tardait de rassurer sa mère, et qu'elle priait les deux voyageurs de venir recevoir ses remercîments.

A ces mots, le pauvre Pierrot se tourna vers la fée d'un air si suppliant, et ses yeux la conjurèrent tellement d'accepter l'invitation, que la bonne fée se mit à rire, et feignit d'abord d'hésiter et d'être pressée de continuer sa route.

—O divine marraine! s'écria Pierrot effrayé, cette vallée est si belle, reposons-nous ici quelques instants.

Rosine insista de son côté si gracieusement, que la fée Aurore qui, au fond, ne demandait pas mieux, consentit à les suivre.

La mère de Rosine, qui était loin de se douter du danger qu'avait couru sa fille et du service qu'on lui avait rendu, fut un peu étonnée de l'arrivée des deux étrangers. Elle les reçut néanmoins avec une politesse noble et gracieuse, devinant bien aux manières de la fée, quoique celle-ci fût vêtue d'une manière fort ordinaire, qu'elle avait affaire à une personne de distinction. Elle-même était une femme d'un grand mérite, âgée de quarante ans à peine, et d'une beauté qui, dans sa jeunesse, avait dû être semblable à celle de sa fille, et qui était encore admirable, quoique plus grave et plus imposante. Elle parla à Pierrot avec beaucoup d'effusion du service qu'il venait de lui rendre, et fit une légère réprimande à sa fille pour s'être aventurée dans le bois toute seule.

Celle-ci s'excusa, mais avec douceur et modestie, sur ce qu'il n'y avait jamais eu de tigre dans la forêt, ni à dix lieues à la ronde, et promit de ne plus exposer la tendresse de sa mère à de pareilles alarmes. Après quelques discours de ce genre, la bonne dame servit à ses hôtes un repas très-délicat, dans lequel n'abondaient pas, comme on peut croire, les viandes substantielles et épicées, mais où l'on trouvait tous les fruits du jardin et de la saison. Pierrot, qui avait le coeur gonflé de joie, put à peine manger; quant à la fée, qui ne vivait que du parfum des roses et de la rosée du matin, elle prit quelques fruits par politesse, et, après quelques minutes, tout le monde alla au jardin.

La belle veuve prit plaisir à montrer à ses hôtes ce jardin dans tous ses détails. C'était presque entièrement son oeuvre. Quoiqu'elle ne fût pas assez forte pour le bêcher elle-même, et que d'ailleurs ses autres occupations ne lui en laissassent pas le temps, elle n'aurait voulu laisser à personne le soin de planter, de semer, de greffer, de cueillir. Rosine, beaucoup moins habile, mais déjà aussi zélée que sa mère, ratissait elle-même les allées du jardin et s'occupait du parterre. Un jardinier bêchait les carrés de légumes et tirait l'eau du puits. Par le moyen d'un tuyau de pompe, on arrosait le jardin tout entier sans peine. Pierrot fut si enchanté de tout ce qu'il voyait, qu'il voulut sur-le-champ se mettre à l'oeuvre, bêcher et arroser. Il quitta son sabre, dont la poignée était enrichie de diamants, et se mit au travail avec une ardeur qui fit sourire la fée Aurore.

—Pierrot, dit-elle tout bas, est-ce que tu aurais pour le jardinage une vocation dont tu ne m'as jamais parlé? Tu as eu grand tort, mon ami, car je me serais bien gardée de la contrarier. J'ai cru que tu n'aimais qu'à te battre, à te couvrir de gloire, et à gouverner les peuples et les empires. D'où te viennent ces goûts champêtres?

—Ah! marraine, répondit Pierrot, qu'on est bien ici! que l'air est pur! que le ciel est bleu! que la vallée est verdoyante et magnifique! et qu'il vaut mieux greffer et arroser toute sa vie que de faire empaler les mandarins et dépaler les pauvres diables!

La fée Aurore n'insista pas, elle vit bien que l'esprit de Pierrot était à cent lieues de la guerre, de la gloire des armes, de la grande connétablie, et, ce qui lui fit encore plus de plaisir, de la princesse Bandoline. On eût cru, à le voir travailler, sarcler, bêcher, tracer des lignes et planter de la salade, qu'il n'avait jamais fait autre chose. Ceci ne doit pas vous étonner, mes amis. D'abord, Pierrot avait une aptitude naturelle à tout ce qu'il faisait. Il était adroit de ses pieds et de ses mains; de plus, il avait vu travailler son père et travaillé souvent avec lui: bon sang ne peut mentir. A la vue d'une pioche et d'un râteau, il se souvint de la pioche et du râteau de son père, et comprit qu'il est bon et naturel que les grands seigneurs se promènent en costume de cour, et usent leur temps à faire des révérences, puisqu'ils ne savent pas d'autre métier et que les autres hommes veulent bien le souffrir; mais que si tout le monde voulait faire ce métier, nous mourrions de faim avant une semaine. La jeune fille, le voyant travailler de si grand coeur, voulut l'aider à son tour, et, en quelques minutes, et sans y avoir songé, cette communauté d'occupations établit entre eux une douce et intime familiarité qui fit penser à Pierrot qu'en vérité bêcher était la plus belle et la plus agréable chose du monde, et que si les anges et les bienheureux avaient bêché une fois, ils ne voudraient plus faire autre chose pendant l'éternité.

Il fallut cependant quitter cet ouvrage si attrayant et se rendre à l'appel de la fée et de la mère de Rosine qui voulaient visiter les étables, la prairie, les terres labourées et les troupeaux. Le jour baissait, et Pierrot quitta sa bêche, et sa compagne l'arrosoir avec regret; mais Pierrot fut bien consolé en voyant du coin de l'oeil que les deux chevaux étaient débridés, dessellés et enfermés dans l'écurie, et que la fée Aurore ne parlait plus de partir.

Tout était à sa place et dans un ordre admirable. Les fruits étaient rangés sur la paille dans le cellier. Trente mille de pommes faisaient face à cinquante mille poires de la plus belle espèce et qui fondaient sous la dent. Des millions de prunes reine-claude, jaunies par le soleil et légèrement entamées par les abeilles, mais dont la blessure s'était cicatrisée, se trouvaient à côté de pêches magnifiques et savoureuses. Encore n'était-ce que la moitié de la récolte. Le reste pendait aux arbres du jardin et de l'enclos. La prairie, qui était fort grande, se divisait en deux parts que séparait une magnifique haie vive. La partie qui n'était pas réservée au pâturage était couverte de regain fraîchement coupé, dont la délicieuse odeur parfumait au loin toute la vallée. Des hommes et des femmes étaient occupés à retourner ce foin et paraissaient travailler avec une ardeur qui n'avait rien de servile ou de mercenaire; car, grâce à la générosité de la mère de Rosine et au soin qu'elle avait de fournir à chacun un travail proportionné à ses forces, il n'y avait ni pauvres, ni oisifs, ni mendiants dans la vallée.

A quelque distance de la maison s'élevaient cinq ou six chaumières assez bien bâties et fort propres. Dans chacune habitait une famille honnête et laborieuse dont les petits enfants se jouaient devant la porte, sur une place aplanie et garnie d'un gazon vert plus abondant et plus frais que celui des plus beaux parcs d'Angleterre. Un grand marronnier étendait au loin ses branches deux fois séculaires. On ne voyait pas devant les maisons ni devant les écuries cet amas de fumier et d'immondices qui salit et déshonore la plupart de nos villages de France. Le fumier, soigneusement recueilli, se rendait dans des réservoirs par des canaux souterrains qui traversaient la place, mais qui étaient recouverts de pierre et de gazon. De ces réservoirs on le transportait ensuite dans les terres du voisinage. Enfin, sur le haut de la colline était bâtie une église très-simple, de construction récente, dont la croix de cuivre doré se détachait sur le bleu profond du ciel et réfléchissait les derniers rayons du soleil. Il faut vous dire, mes amis, que ce village était composé de chrétiens nouvellement convertis par un missionnaire venu de France.

Pierrot était plein d'un bonheur inexprimable. A chaque instant il interrompait la conversation pour faire des questions dont il n'attendait pas la réponse. Il marchait, il courait, allait, revenait, sans raison et sans but; il poussait des exclamations de joie, sautait par-dessus les murs et les haies comme un jeune cheval échappé, montait dans les arbres, et, se suspendant par les mains aux branches, il se laissait retomber à terre. La fée Aurore le regardait en souriant d'un bonheur si grand et si nouveau. Elle en avait promptement deviné la cause, et attendait qu'il lui en fit confidence, suivant son habitude.

Le soir, quand ils furent seuls, elle demanda à Pierrot à quelle heure il voudrait partir le lendemain. Le pauvre Pierrot retomba du ciel en terre, et demeura quelques instants sans répondre. Enfin il demanda timidement si quelque affaire pressée les forçait de quitter sitôt une dame qui les accueillait si bien.

—Mon ami, dit la fée, il ne faut pas abuser de l'hospitalité. C'est une vertu dont on se lasse vite. Si nous partons demain, on nous regrettera; mais si nous restons ici trop longtemps, on finira par se demander pourquoi nous ne partons pas.

Pierrot n'osa répondre. Il lui semblait en son âme qu'il ne gênerait personne en demeurant plus longtemps; mais il n'osait ni ne pouvait dire pourquoi. Il trouva enfin un biais par lequel il crut dissimuler fort habilement sa pensée véritable.

—Peut-être, dit-il à la fée, ne sommes-nous pas des hôtes bien gênants? Je puis travailler à la terre, et vous avez vu vous-même, marraine, que je m'en tire assez bien. Ces dames ont besoin d'un homme en qui elles puissent avoir confiance, qui fasse pour elles le travail le plus pénible, qui les protége et les défende au besoin.

—Et toi, qui n'as pas encore de barbe au menton, tu veux être cet homme de confiance?

—Pourquoi non? dit Pierrot. Le roi Vantripan m'a bien confié l'administration de la Chine tout entière!

—Et il a donné là une belle preuve de sagesse! Voilà ce grand connétable, ce grand amiral, la terreur des Tartares et le soutien des opprimés, qui, pour une fantaisie, laisse là son amirauté, sa connétablie et le reste, et qui veut semer des haricots et récolter du foin! Voilà tout le royaume à l'abandon, parce que le seigneur Pierrot a été bien accueilli dans une ferme!

—Eh bien, après tout, dit Pierrot, s'il ne tient qu'à cela, je jetterai au vent mon amirauté et ma connétablie, et je reprendrai ma liberté.

—Et tu viendras ici bêcher, arroser et sarcler, sous les yeux de la belle Rosine? Sais-tu, grand étourdi, si cet arrangement lui plaira autant qu'à toi, et surtout si sa mère voudra le souffrir?

Cette question coupa la parole au pauvre Pierrot.

La fée Aurore eut compassion de son embarras. Elle commençait toujours par faire des objections raisonnables, et elle finissait par céder et par chercher des moyens de satisfaire son désolé filleul. O mes amis! vous chercherez pendant cent ans sur toute la surface de la terre sans trouver un coeur qui approche de celui de cette charmante fée! Aussi avait-elle été élevée par Salomon lui-même, qui l'avait faite de trois rayons, le premier de lumière ou d'intelligence, le second de bonté, et le dernier de grâce et de beauté. Ces trois rayons, pris parmi ceux qui entourent le trône de Dieu même, et dont les anges ne peuvent soutenir l'éclat, se rencontraient en un centre commun qui était le coeur de la fée.

—J'ai ton affaire, dit-elle à Pierrot. Console-toi. Je me charge-de te faire retenir ici pendant huit jours, après lesquels tu iras reprendre tes fonctions.

A ces mots, Pierrot, transporté de joie, se mit à genoux devant la fée et lui baisa les mains avec des transports de joie folle et de reconnaissance. La bonne fée jouissait tranquillement du bonheur d'avoir fait un heureux, bonheur si grand que Dieu se l'est réservé presque entièrement, et qu'il n'en a laissé aux hommes que l'apparence. Quant à elle, son devoir la rappelait à la cour du roi des Génies, et elle partit sur-le-champ pour baiser la barbe blanche et parfumée du vénérable Salomon.

Dès le lendemain, Pierrot, sans savoir comment, se trouva installé et traité comme un vieil ami. Le jour, il travaillait au jardin ou dans les champs, seul ou sous les yeux de la belle Rosine et de sa mère, et, dans son ardeur à labourer, à fumer, à semer, il faisait à lui seul l'ouvrage de six hommes. Le soir, en revenant du travail, il recevait le prix de ses peines; il lisait tout haut les plus beaux livres des anciens poëtes, et avec tant de chaleur et de sensibilité que la pauvre Rosine s'étonnait d'avoir lu vingt fois les mêmes choses sans y rien découvrir de ce qui la charmait dans la bouche de Pierrot. Quelquefois la mère racontait une de ces vieilles histoires qui sont nées avec le genre humain, et qui ne mourront qu'avec lui. C'était la pauvre Geneviève de Brabant, condamnée à mort par le traître Golo, et retrouvée dans la forêt par son mari, le duc Sigefroi. C'était la belle Sakontala et le roi Douchmanta égarés dans les forêts de lotus et de palmiers qui couvrent les bords du Gange. C'était le Juif errant condamné à marcher pendant plus de mille ans. Le dernier jugement finira son tourment. C'était la lamentable histoire du bon saint Roch et de son chien, qui finit d'une façon si pathétique qu'à cet endroit tout le monde versa des larmes:

Exempt de blâme
Il rendit l'âme,
En bon chrétien,
Dans les bras de son chien.

—J'ai vu, mes enfants, dit le vieil Alcofribas, des gens impies rire de ce dernier couplet. Eh bien, croyez-moi, ce sont des coeurs endurcis et dont il faut se défier.

Pierrot, à son tour, prié de dire son histoire, hésita quelque temps par modestie. Il commença enfin le récit de ses aventures, en passant sous silence, comme vous pouvez vous l'imaginer, l'impression qu'avaient faite sur lui les beaux yeux de la belle Bandoline. Etait-ce manque de mémoire ou autre chose? Je ne sais; je crois qu'il avait complétement oublié que la princesse fût encore de ce monde, et qu'il se souciait d'elle et du royaume de la Chine aussi peu que d'une noix vide. Quoi qu'il en soit, personne ne lui demanda compte de cet oubli; mais quand il raconta son combat contre le terrible Pantafilando, Rosine pâlit, et il ne fallut pas moins que la fin de l'histoire et la mort du géant pour la rassurer complétement.

Quoique Pierrot, par le conseil de la fée, fût devenu plus modeste, il ne put s'empêcher d'être un peu fier de lui-même et de laisser paraître dans son récit quelque chose de cette légitime fierté; mais il fut bien mortifié de la conclusion que la mère de la belle Rosine donna à son discours.

—Seigneur, dit-elle, nous nous souviendrons toute notre vie avec bonheur du service que vous nous avez rendu et de l'honneur que vous nous faites en demeurant quelques jours dans cette pauvre ferme; mais souffrez que je vous rappelle ce que votre modestie semble vouloir oublier; je veux dire que l'administration d'un grand royaume vous a été confiée, et que nous commettrions un crime envers l'État si nous cherchions à vous retenir plus longtemps avec nous. Il y a déjà quinze jours que vous daignez prendre part à nos amusements et à nos travaux. Il est temps que nous vous laissions aller où la gloire et la volonté de Dieu vous appellent.

Si la lune était tombée sur la tête de Pierrot, elle ne l'aurait pas plus étonné. Il demeura quelque temps l'étourdi du coup et ne savait que répondre. Sous la politesse de la bonne dame il sentait un congé formel. Enfin il recouvra la parole et protesta mille fois que l'Etat n'avait aucun besoin de lui; que le roi Vantripan trouverait sans peine des ministres aussi zélés que lui pour le bien de la Chine; qu'il était sans exemple que les candidats eussent manqué à ces fonctions; que, d'ailleurs, dût la Chine manquer de connétables et d'amiraux pendant un siècle, il n'était pas Chinois, ni obligé de remplacer tous les ministres qui viendraient à mourir ou à être destitués; que son unique bonheur était de cultiver la terre dans cette vallée délicieuse, et qu'il ne demandait que la permission de travailler ainsi jusqu'à la consommation des siècles.

La bonne dame demeura inflexible. Elle n'avait pris son parti qu'après de mûres réflexions, et ne se laissa fléchir ni par les supplications et les larmes de l'infortuné Pierrot, ni par le regret trop visible que la pauvre Rosine marquait d'un si prompt départ. Tout ce que Pierrot put obtenir, ce fut la permission de revenir lorsque sa tournée serait terminée, et que la paix serait faite avec les Tartares, dont le nouveau roi, Kabardantès, frère cadet de Pantafilando, menaçait déjà la frontière chinoise.

Le lendemain, Pierrot partit piteusement sur son bon cheval Fendlair, non sans regarder souvent derrière lui, jusqu'à ce qu'il eût perdu de vue la maison et la vallée. Alors il pressa sa marche, et arriva en deux jours à l'embouchure du fleuve Jaune, où il devait passer la flotte chinoise en revue.

La simplicité de ses manières et de son équipage n'annonçaient rien moins qu'un grand seigneur; personne ne vint au-devant de lui, et il alla coucher dans une hôtellerie comme tous les voyageurs. Dès le lendemain, sans faire annoncer sa visite à personne, il se dirigea vers le port, et demanda à un marin, qui fumait une pipe d'opium, où se trouvait la flotte de guerre chinoise. Le marin se mit à rire, et sans se déranger, lui montra de la main une barque magnifique, toute pavoisée de drapeaux, dorée par le dehors et garnie de soie et de velours à l'intérieur.

—Bien. Voilà la barque de l'amiral, dit Pierrot, mais où est l'escadre?

—L'escadre et la barque de l'amiral ne font qu'un, dit le marin.

Pierrot n'en pouvait croire ses yeux. Il prit un bateau et se fit conduire à cette barque amirale. Un seul matelot la gardait; les autres étaient à terre attendant l'arrivée de Son Excellence le seigneur amiral. Pierrot se fit conduire au palais dudit seigneur et fut introduit après trois heures d'attente.

—Seigneur, dit-il en abordant l'amiral, je suis chargé par le roi Vantripan de prévenir Votre Excellence qu'il faudra mettre à la voile dès ce soir pour faire une descente sur les côtes de l'empereur du Japon.

—Et qu'allons-nous faire au Japon? demanda l'amiral.

—Seigneur, je suis chargé de vous transmettre l'ordre et non de le discuter.

—Mon cher, dit l'amiral en frappant familièrement sur l'épaule de Pierrot, tu diras au roi qu'il faut attendre une occasion plus favorable et que l'escadre n'est pas prête.

—Que lui manque-t-il? demanda Pierrot.

—Oh! peu de chose, une bagatelle, en vérité, dit l'amiral en se frisant la moustache. Il manque des vaisseaux, des hommes, des vivres, des armes et de l'argent.

—Ce n'est pas possible! dit Pierrot. On vous avait confié tout cela. Qu'en avez-vous fait?

—D'abord, mon cher, dit l'amiral en brossant sa manche au nez de Pierrot, tu sauras qu'il n'est pas poli, pour un officier subalterne, d'interroger son supérieur; de plus, que si tu me fais une autre question, je te ferai, moi, jeter à l'eau comme une carcasse vide.

—Vous réfléchirez avant de le faire, dit résolument Pierrot.

A ces mots, l'amiral, qui déjà lui tournait le dos et commençait à se promener de long en large dans l'appartement, se retourna, et, le regardant fixement, vit dans ses yeux une fierté si peu ordinaire aux officiers qu'il avait sous ses ordres, qu'il changea de ton sur-le-champ et lui dit:

—C'est une plaisanterie, mon cher, que je voulais faire pour t'éprouver.

—La plaisanterie est mauvaise, répliqua Pierrot, et je ne plaisante pas, moi. Je vous demande compte des cinquante vaisseaux de guerre, des trente mille matelots et des amas de vivres, d'armes et d'argent dont on vous a donné le commandement.

—Un dernier mot, dit l'amiral. Tu me parais bon enfant, tu as du coeur, et je crois que nous nous arrangerons fort bien ensemble. Choisis donc l'une de ces deux alternatives, ou de prendre cent mille livres que je vais te compter sur-le-champ, et d'aller à Pékin dire au roi que tout est en ordre, que la flotte est bien équipée et qu'elle va partir ce soir, ou d'être empalé sur l'heure et sans autre forme de procès.

—Mon choix est fait, dit Pierrot. Rendez-moi vos comptes.

—Tu t'obstines? Prends garde. Voyons, cent mille livres, est-ce trop peu? Veux-tu un million? deux millions, dix millions? Songe que j'ai amassé vingt ou trente millions à peine, et que dix millions de moins font une forte brèche. Veux-tu ou non?

—Je veux des comptes, dit Pierrot.

—Eh bien, tu n'auras ni comptes ni argent.

Et il frappa sur un timbre. Six nègres parurent.

—Qu'on saisisse cet homme, dit-il; qu'on le bâillonne et qu'on le jette à l'eau. Qu'on apprête ensuite la barque amirale: je veux faire une promenade sur le fleuve.

Il faisait chaud, et les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin. Pierrot, sans s'émouvoir, prit un nègre de la main droite et un autre de la main gauche et les lança dans les plates-bandes; deux autres suivirent le même chemin de la même manière, et les deux derniers, se voyant seuls, demandèrent à Pierrot la grâce de sauter d'eux-mêmes et sans y être forcés, ce que Pierrot leur accorda volontiers. Les six nègres se relevèrent sur-le-champ et coururent vers la ville.

Quant à l'amiral, il était muet de frayeur. Pierrot se croisa les bras et lui dit:

—Eh bien, mon cher, qui de nous deux est en mesure de rendre ses comptes au Père éternel? Puisque tu ne peux pas t'y soustraire, une dernière fois, dis-moi ce que tu as fait de la flotte?

—Je l'ai vendue, dit l'amiral.

—Et les marins?

—Je les ai congédiés.

—Et l'argent?

—Il est dans mes coffres.

—C'est bien, dit Pierrot, prends ton manteau et sors de ce pays. Si dans vingt-quatre heures on t'y retrouve encore, je te ferai pendre.

L'amiral ne se le fit pas répéter. Il courut vers le port, s'embarqua, fut pris par des pirates malais, délivré par des philanthropes anglais, et amené à Londres, où il a figuré lors de la grande exposition universelle, sous le nom du Mandarin au bouton de cristal. Il s'appelle Ki-Li-Tchéou-Tsin. Si jamais vous le rencontrez, mes amis, saluez-le, c'était dans son pays un fort grand seigneur, avant que Pierrot en eût fait un pauvre sire.

Le connétable ne se contenta pas de faire justice de l'amiral. Il rappela les marins congédiés, fit construire une flotte nouvelle, l'équipa, la pourvut de vivres et de munitions, grâce à l'argent qu'il trouva dans les coffres de l'amiral, et continua sa tournée avec le même succès, se faisant applaudir du peuple et maudire des mandarins. Il serait trop long de rapporter ici tous les actes de justice, d'humanité et de générosité qui signalèrent ce voyage. Qu'il vous suffise de savoir que depuis cette époque, toutes les fois que le peuple chinois se plaint ou se révolte, il redemande les lois et ordonnances du sage et vaillant Pierrot.

Tout semblait concourir à son bonheur; mais le ciel lui réservait encore de cruelles épreuves. Pendant qu'il faisait bénir son nom avec l'espérance que la belle Rosine apprendrait quelque chose de ces grandes actions et qu'elle l'en aimerait davantage (car le premier effet du véritable amour est d'élever l'âme au-dessus d'elle-même et de lui inspirer de nobles et sublimes pensées), il apprit que Kabardantès avait enfin terminé ses préparatifs, qu'il marchait à la tête de cinq cent mille Tartares, et que le pauvre roi Vantripan, mourant de frayeur, le rappelait en toute hâte pour lui donner le commandement de l'armée chinoise. Je vous dirai, mes amis, dans le prochain chapitre par quels nouveaux exploits et par quel dévouement Pierrot mérita la protection de la fée Aurore et l'amour de la charmante Rosine. Je terminerai celui-ci par une judicieuse réflexion du vieil Alcofribas. La voici textuellement traduite.

«On demandera, dit ce sage magicien, ce qu'il y a de si merveilleux dans la troisième aventure de Pierrot, puisqu'on n'y trouve ni enchanteur ni prodige. Or croyez-vous, mes enfants, que ce ne soit pas une merveille qu'un ministre armé d'un si grand pouvoir, et qui va lui-même réformer les abus, rendre la justice, punir les méchants et protéger les faibles? Soyez-en certains, depuis que le monde est monde, ni sur la terre, ni dans Vénus, ni dans Saturne, ni dans aucune des planètes qui tournent autour du soleil, on ne vit jamais chose si miraculeuse. Et je pense, sauf erreur, que l'amour de Pierrot n'est pas étranger à une vertu si nouvelle et si extraordinaire.»

Voilà la conclusion du vieil enchanteur, et c'est aussi la mienne.


IV

QUATRIÈME AVENTURE DE PIERROT

PIERROT MET EN FUITE CINQ CENT MILLE TARTARES

Le style de l'ordre qui rappelait Pierrot à la cour et lui donnait le commandement de l'armée était si pressant, qu'il ne crut pas pouvoir se détourner de quelques lieues pour voir, ne fût-ce qu'une heure, la belle Rosine, qui était devenue l'étoile polaire de toutes ses pensées et le mobile secret de toutes ses actions. La Chine était dans un danger si grand, que le pauvre grand connétable remit sa visite à des temps plus heureux. Autrefois, Pierrot n'eût pas hésité un instant, dût l'État être en danger par sa négligence; mais les conseils de la fée en avaient fait un tout autre homme. Il arriva à la cour sans être attendu ni annoncé, suivant sa coutume, et, apprenant que le grand roi Vantripan était à table, il alla se promener dans le jardin, sous les fenêtres de la salle à manger, qui étaient ouvertes à cause de la chaleur. Au bout de quelques instants, il entendit prononcer son nom avec de grands éclats de voix, et sans vouloir écouter, chose dont il avait horreur, il fut forcé d'entendre le dialogue suivant:

C'étaient le roi Vantripan et le prince Horribilis qui parlaient.

—Sire, dit au roi Horribilis, ne trouvez-vous pas que Pierrot se fait trop attendre et qu'il devrait être ici?

—Et comment veux-tu qu'il soit déjà de retour? Il y a cinq jours à peine que je l'ai rappelé, et le courrier avait deux cents lieues à faire. Si Pierrot avait des ailes....

Du zèle, voulez-vous dire, Majesté, interrompit Horribilis.

Tous les courtisans feignirent de trouver le calembour excellent; c'était un vrai calembour de prince. Croyez, mes amis, que ce n'est pas en faire l'éloge. Vantripan, jaloux du succès de son fils, voulut en avoir un semblable et demanda:

—Horribilis!

—Sire?

—Sais-tu pourquoi les marchands de tabac à priser ne font pas fortune?

—Non, sire.

—A cause de la descente d'Énée aux enfers.

Toute la cour se mit à rire bruyamment. Vantripan regarda autour de lui d'un air triomphant.

—Le vôtre est détestable, mon père, dit Horribilis; on le trouve dans tous les recueils de calembredaines. C'est un calembour rance.

—Ventre-saint-Gris! s'écria Vantripan, vit-on jamais insolence pareille? Eh bien, dis-moi, toi qui as lu tous ces recueils de calembredaines, quelle différence y a-t-il entre Alexandre et un tonnelier?

—Voilà qui est bien difficile, dit Horribilis: Alexandre a mis la Perse en pièces, et le tonnelier met la pièce en perce.

—Mort du diable! dit Vantripan, ce gredin ne m'en laissera pas un.

Les courtisans, voyant le tour que prenait la conversation, s'exercèrent à leur tour, et firent les plus beaux calembours du monde. Chacun cherchait le sien, et le renvoyait comme une balle en réponse à celui de son voisin. On parlait, on riait, on criait, on se disputait; c'était un vacarme infernal et la véritable image de la cour du roi Pétaud. Enfin, Vantripan frappa sur la table trois fois avec son couteau. A ce signal, tout le monde se tut.

—Savez-vous, dit-il, pourquoi les grenouilles n'ont pas de queue?

Cette question inattendue fit rêver tout le monde. La belle Bandoline elle-même se mit à chercher avec sa mère la solution d'un problème si haut et si profond. Elle ne trouva rien. Horribilis chercha pareillement et tout le monde avec lui. Après quelques instants:

—Non, s'écria-t-on d'une voix unanime.

—Ni moi non plus, répliqua le gros Vantripan.

A ces mots, ce fut dans toute l'assemblée un rire inextinguible, comme à la table des dieux d'Homère.

Horribilis, ne perdant pas de vue ce qu'il avait à dire, ramena bientôt la conversation sur Pierrot. Après avoir fait de lui pendant quelques minutes un éloge perfide, il ajouta:

—Au reste, il est bien récompensé de sa justice, car on m'écrit que partout on lui fait un accueil royal; que le peuple se presse autour de lui, et a voulu, ces jours derniers, le proclamer roi.

—En vérité! dit Vantripan effrayé.

—Oh! rassurez-vous, mon père, il a refusé le trône.

—Tu vois bien que c'est un sujet fidèle et mon meilleur ami!

—Vous avez raison, sire; mais qui a refusé une première fois acceptera peut-être un jour, et ce retard calculé à se rendre à vos ordres pourrait bien être un moyen de continuer ses intrigues dans les provinces, et de s'y faire un parti puissant avant de recourir à la force.

Jusque-là Pierrot était calme, mais il ne put tenir au désir de confondre le calomniateur; et s'élançant du jardin, au moyen des saillies du mur, dans la salle à manger, il se trouva en face d'Horribilis qui pâlit à cette vue.

—Sire, dit gravement Pierrot, j'ai appris qu'on se plaint de mes retards. En trois heures, pour vous obéir, j'ai fait deux cents lieues à cheval. Faut-il autre chose pour vous prouver mon zèle?

—Non, ami Pierrot, lui cria le gros Vantripan, je suis content, parfaitement content de toi.

—Je sais, ajouta Pierrot, qu'on dit que j'abuse de mon pouvoir. Je n'en abuserai plus désormais. Je le dépose entre les mains de Votre Majesté, avec ce sabre dont elle m'a fait présent. Qu'on le remette à un homme plus digne que moi d'un pareil honneur.

Et, dégrafant son sabre, il le présenta au roi par la poignée.

—Tu te trompes, ami Pierrot, je ne crois rien de ces calomnies.

—Calomnies, mon père? demanda fièrement Horribilis.

—Oui, calomnies, Horribilis. Retire-toi d'ici, héritier présomptif, tu m'agaces les nerfs. C'est toi qui cherches toujours à me brouiller avec mon vrai, mon seul ami. Va-t'en à cent lieues d'ici, et que je n'entende plus parler de toi.

—Non, sire, dit fièrement Pierrot, Votre Majesté ne doit pas envoyer son fils en exil. Il n'est pas convenable que je sois cause d'une querelle de famille. Ce serait bien mal vous rendre les bienfaits que j'ai reçus de vous.

—Pierrot, dit Vantripan, tu ne sais ce que tu dis. C'est le pire ennemi que tu aies dans cette cour. Il te fera tant de méchancetés que tu seras forcé de me quitter; et que ferai-je sans toi?

—Il n'importe, sire, je pars si vous l'exilez.

—Que ta volonté soit faite, dit Vantripan; mais parlons d'autre chose et reprends ce sabre de commandement. Tu vas rassembler l'armée et marcher aux frontières.

—Quand partirai-je? dit Pierrot.

—Demain à midi. Avant ton départ, je te donnerai mes dernières instructions. Va te reposer.

Pierrot sortit, et fut suivi de toute la cour. Quand le roi fut seul avec la reine:

—A quoi pensez-vous, dit la reine, de donner un si grand pouvoir à un sujet? C'est lui offrir l'occasion d'une trahison.

—Vous voilà, dit Vantripan, comme d'habitude, du même avis qu'Horribilis.

—Horribilis a raison, dit la reine, et vous l'avez traité ce soir d'une manière offensante et injuste.

—S'il n'est pas content de moi, dit le roi, qu'il parte; je ne ferai pas courir après lui.

—Tout cela serait fort bien, dit la reine, s'il partait seul; mais nous sommes résolues à le suivre, ma fille et moi, et à quitter un père dénaturé.

—Eh bien! suivez-le si bon vous semble, dit Vantripan impatienté.

Au fond, cependant, il se sentait ébranlé.

—Oui, nous le suivrons, dit la reine en prenant son mouchoir, et vous aurez la barbarie de nous sacrifier tous à un étranger.

A ces mots, elle tira de sa poche un petit oignon fraîchement pelé, qui lui servait dans ces occasions, s'en frotta les yeux et se mit à pleurer abondamment.

Le pauvre Vantripan commença à se regarder comme un méchant mari et un fort mauvais père. Il voulut consoler sa femme qui ne l'écouta pas. Après avoir pleuré, elle se mit à sangloter, puis elle eut une attaque de nerfs, et remua si douloureusement les bras et les jambes dans toutes les directions que le pauvre roi, bien qu'accoutumé à des scènes pareilles, crut qu'elle allait mourir ou devenir folle. En même temps elle tournait les yeux d'une façon effrayante.

—Faut-il sonner? faut-il appeler ses femmes? se disait le gros Vantripan. Quel scandale! On croira que je l'ai maltraitée, battue peut-être.

Tout à coup, voyant une carafe pleine d'eau, il allait la verser sur elle, lorsqu'elle fit signe qu'elle se portait mieux et qu'elle allait rentrer dans son appartement. Vantripan, bénissant Dieu qui a créé l'eau, et l'homme de génie qui a inventé les carafes, la reconduisit doucement et allait se retirer lorsqu'elle le retint.

—Vous donnerez à Horribilis le commandement de l'armée, dit-elle.

—Il le faut bien, puisque vous le voulez; mais Pierrot sera son lieutenant.

—J'y consens. Vous êtes un bon père et un grand roi!

—J'ai bien peur de n'être qu'un imbécile, pensa Vantripan: je sacrifie Pierrot à la crainte de subir la colère de ma femme. Si du moins j'avais la paix dans mon ménage! Ce qui me console, c'est qu'il n'y a pas un mari qui ne soit aussi bête que moi en pareille occasion.

Sur cette mélancolique réflexion, il s'endormit. Faites-en autant, mes amis, si ce n'est déjà fait. L'homme qui dort, dit le vieil Alcofribas, est l'ami des dieux.

Le lendemain, à midi, Pierrot se présenta au conseil.

Vantripan le regarda pendant quelque temps d'un air embarrassé. Il roulait sa tabatière dans ses doigts en cherchant un exorde.

—Pierrot, dit-il enfin, es-tu mon ami?

—Oh! sire, pouvez-vous douter de mon dévouement?

—Eh bien! donne-m'en une preuve sur-le-champ.

—Je suis prêt, dit Pierrot. Que faut-il faire?

—Veux-tu partager le commandement de l'armée avec Horribilis?

Pierrot se mit à rire.

—Sire, dit-il, la nuit a porté conseil, à ce que je vois. Pourquoi voulez-vous partager entre nous un commandement que vous pouvez lui donner tout entier.

—Mon ami, dit le roi, je désire qu'Horribilis fasse ses premières armes sous ta direction; mais comme il n'est pas convenable qu'un prince de sang royal obéisse à un simple sujet....

—Sire, dit Pierrot, vous vous trompez, je ne suis pas un sujet: je suis venu me mettre à votre service, vous m'avez accepté, vous pouviez me refuser; s'il vous plaît aujourd'hui de m'ôter mon commandement, reprenez-le, sire. Aussi bien Votre Majesté est sujette à revenir si souvent sur ses résolutions, que je ne puis guère compter sur la continuation de votre faveur. J'aime mieux partir de plein gré aujourd'hui qu'être renvoyé plus tard.

—Bon! dit Vantripan, le voilà qui se fâche. Hélas! pourquoi ne puis-je accorder tout le monde et te faire vivre en bonne intelligence avec ma femme et mon fils!

—Sire, dit Pierrot, je suis étranger, et par là suspect à tout le monde. Laissez-moi partir, vous vivrez plus tranquille et moi aussi.

—Ingrat, dit le roi en pleurant, si tu pars, qui commandera l'armée?

—Le prince Horribilis, sire.

—Il se fera battre!

—Cela vous regarde.

—Il se sauvera le premier et déshonorera mon nom.

—Que puis-je y faire? dit Pierrot.

—Ami, reste avec nous.

—Je ne puis, sire. Celui qui commande est responsable. Si vous me donnez un collègue, je ne le serai plus; si vous me donnez un maître, ce sera pire encore. Que le prince Horribilis vienne à l'armée avec moi si cela lui plaît; mais qu'il m'obéisse, ou je ne réponds de rien.

—Je te le promets, dit Vantripan; je t'en donne ma parole royale. Voici les pleins pouvoirs. Pars maintenant.

—Voilà un bon homme, dit Pierrot en rentrant chez lui, et un pauvre homme.

Là-dessus il fit ses préparatifs, c'est-à-dire qu'il fit seller Fendlair et prit un manteau de voyage. Trois jours après il était au camp.

L'armée chinoise, composée de huit cent mille hommes, attendait l'arrivée des Tartares à l'abri de la fameuse muraille qui sépare la Chine du vaste empire des îles Inconnues. Vous savez, mes amis, que cette muraille a été construite pour préserver les Chinois des attaques de la cavalerie tartare, qui est la plus redoutable du monde. Comme la plupart d'entre vous n'ont pas eu l'occasion de voir ce singulier rempart, vous ne saurez pas mauvais gré, je crois, au vieil Alcofribas de vous en donner une idée.

«Cette muraille, dit-il, a plus de cent pieds de haut et de trente pieds de large. Elle est semée de tours qui s'élèvent de distance en distance. Elle s'étend sur une longueur de plus de six cents lieues, et sert de frontière aux deux pays, tantôt bornant la plaine, tantôt surplombant d'affreux précipices. Au pied de chaque tour sont deux portes, l'une qui s'ouvre du côté de la Chine, l'autre qui fait face aux îles Inconnues.»

Pierrot était à peine au camp depuis deux jours lorsqu'un bruit semblable aux grondements de la foudre, au pétillement de la grêle sur les toits et au désordre confus d'une foire, se fit entendre et annonça l'approche de l'ennemi. A ce bruit, les malheureux Chinois se crurent tous morts. Ils jetaient leurs armes, ils couraient dans le camp, éperdus et en désordre. Pierrot calma tout à coup cette confusion en faisant publier que le premier qui serait trouvé hors de sa place et de son rang serait pendu pour l'exemple. Chaque soldat courut aussitôt chercher ses armes et rejoindre son drapeau. Le général monta sur la tour pour voir l'armée tartare.

C'était un spectacle effrayant et admirable. Imaginez-vous cinq cent mille cavaliers montés à cru sur de petits chevaux sauvages et hérissés. Chaque cavalier était armé d'un arc, d'une lance et d'un sabre. En tête s'avançait le formidable Kabardantès, le frère cadet de Pantafilando; il était beaucoup moins grand que son frère, et mesurait vingt pieds à peine, mais sa force était colossale. Il luttait sans arme, corps à corps, avec les ours, et les écartelait de ses mains; il portait à l'arçon de sa selle une massue en argent, du poids de dix mille livres. Il ne tuait pas, il assommait et réduisait en poussière ses ennemis. Son cheval, d'une taille proportionnée à la sienne, et d'une vigueur extraordinaire, avait un aspect effroyable; on ne pouvait le regarder sans frémir. Kabardantès était le fils du fameux Tchitchitchatchitchof, empereur des îles Inconnues, et de la cruelle sorcière Tautrika, dont le nom est si célèbre dans les annales du Kamtchatka. Il avait appris de sa mère quelque chose des pratiques de la magie noire. Il pouvait, à son gré, soulever et pousser les nuages, évoquer les vents et les brouillards, faire paraître et employer à son service les démons. Sa férocité était sans bornes; il avait massacré plus de cent mille Chinois du vivant de Pantafilando, et de leurs têtes il avait fait construire une tour, au sommet de laquelle il s'enfermait le soir dans les nuits sombres et étoilées, pour contempler les astres et évoquer les puissances infernales. Une main invisible avait gravé sur son front, pendant son sommeil, les trois lettres que voici: