«Arrière, s'écrie-t-il, ceux qui n'aiment que le bonheur sans fatigue! Arrière ceux qui veulent que les alouettes tombent rôties dans leur bouche! Arrière les paresseux et les lâches, car ceux-là pourront bien goûter un instant les joies fugitives des sens, mais ils ne toucheront jamais aux fruits immortels de la félicité, qui est le partage des âmes sublimes. Qui n'a pas semé ne récoltera pas.»

Voyez, mes amis, si vous voulez vous contenter de cette raison; pour moi, je la trouve excellente, et n'en veux pas chercher d'autre.

Pierrot, resté seul, fit trois ou quatre fois le tour de l'enceinte du château, comme un lion qui cherche la porte d'une bergerie, mais il ne trouva aucun moyen de tenter l'escalade de force. S'il n'avait eu affaire qu'à des hommes, il aurait tenté l'aventure, et, grâce au présent de la fée Aurore, il en serait sorti, sans aucun doute, avec succès; mais il savait bien que les démons, qui disposaient d'armes aussi puissantes que les siennes, et qui faisaient bonne garde, viendraient aisément à bout de lui, grâce à leur nombre. Il résolut d'essayer la ruse.

Il prit un manteau de couleur sombre et percé d'autant de trous qu'une vieille écumoire; il se coiffa d'un chapeau de pèlerin, et, s'appuyant sur un grand bâton, il frappa à la porte du château.

A ce bruit le portier vint à la grille, et, regardant Pierrot, qui avait l'air d'un vieillard cassé par les années, il se mit à rire.

—Passe ton chemin, lui cria-t-il à travers les barreaux, et ne viens pas nous importuner.

—Hélas! seigneur, dit Pierrot d'une voix tremblante, faites l'aumône au pauvre pèlerin: je n'ai plus que quelques jours à vivre.

Le diable a des vices, comme le fait très-bien observer M. Victor Hugo, c'est ce qui le perd. A ces mots: Je n'ai plus que quelques jours à vivre, le portier crut l'occasion favorable pour entraîner en enfer une âme de plus, et recevoir la gratification que Satan promet à ceux qui lui amènent une victime. Il tira de sa ceinture un trousseau de clefs et s'empressa d'ouvrir la porte. Pierrot, riant sous cape, entra lentement, comme s'il avait eu peine à se traîner, et demanda l'hospitalité. Justement c'était un vendredi, et le diable, qui dînait d'un excellent jambon de Mayence et d'un bon pâté froid, trouva plaisant de faire commettre à son hôte un péché mortel dès son entrée dans le château. Il offrit donc un siége à Pierrot et la moitié de son dîner. Pierrot comprit la ruse et sourit. Il s'assit sur un banc de bois près de la table (car si les portiers font bonne chère, ils sont en général assez mal logés, même en enfer) et coupa une tranche de jambon. Le diable le regardait avec des yeux brûlants de convoitise. Il croyait déjà tenir sa victime, mais il avait affaire à plus fort que lui.

Au moment où Pierrot allait porter le jambon à sa bouche, il poussa vivement du coude la bouteille de vin muscat qui était entre son hôte et lui: elle tomba à terre et se brisa en plusieurs morceaux. Le portier, alarmé, se baissa pour en ramasser les précieux restes, et Pierrot, profitant de ce qu'il était occupé et ne pouvait le voir, cacha subtilement la tranche de jambon dans son manteau et la remplaça par un énorme morceau de pain qui lui remplissait la bouche et lui gonflait les joues.

—Quel maladroit vous êtes! dit le portier en colère, voilà tout ce vin perdu: un muscat délicieux que j'avais justement volé hier au sommelier; je n'en ai plus que deux bouteilles, encore faut-il que j'aille les chercher à la cave.

—Excusez-moi, dit Pierrot la bouche pleine, ma main tremble de vieillesse, et je regrette bien plus que vous ce triste accident.

—Attendez-moi un instant, dit le gardien, qui ne soupçonna pas la ruse, je vais chercher du vin; continuez de manger.

Aussitôt il sortit, et Pierrot, saisissant prestement le jambon tout entier, le jeta au chien du portier, qui le dévora en un clin d'oeil. Comme il finissait ce repas, le gardien rentra.

—Eh bien! où est le jambon? dit-il.

—Hélas! dit Pierrot d'un ton lamentable, ne m'aviez-vous pas dit de manger sans vous?

—Malepeste! mon camarade, comme vous y allez!

A ces mots, croyant que Pierrot avait commis le péché mortel de manger de la viande le vendredi, il leva sur lui son bâton, en disant:

—Çà, qu'on me suive!

—Où donc, mon bon seigneur? dit Pierrot larmoyant.

—Tu ne sais donc pas chez qui tu es? dit le gardien d'un air malin et féroce.

—Eh! mon bon seigneur, je pense être chez d'honnêtes gens et de dignes chrétiens.

—Ah! ah! dit le portier en riant, tu es dans le château de Belzébuth, mon ami, j'en suis le gardien.

—Hélas! mon bon seigneur, que vous ai-je fait?

—Tu as mangé du jambon un vendredi; donc tu es ma proie, viens.

Et il le saisit par son capuchon.

—Où me menez-vous? dit Pierrot.

—Dans l'antre de mon souverain maître, où tu auras le temps de pleurer ta gourmandise pendant l'éternité.

Il l'entraînait de force; mais Pierrot se dégagea.

—Ah! traître, dit-il, c'est là l'hospitalité que tu m'offres! Je te connaissais, perfide, et je me suis défié de toi. Je n'ai mangé que du pain.

—Pécaïre! dit le gardien.

En même temps Pierrot prit une corde, non de ces cordes de chanvre qu'un homme peut couper ou casser, mais une corde divine, bénie par la fille du grand Salomon, et il lia les pieds et les mains du gardien; puis il l'enferma dans la huche, alluma de la cire et cacheta la huche avec son anneau constellé, qui représente la figure du roi des génies, ce qui est une barrière infranchissable pour les démons.

—Reste là, dit-il, hôte perfide, jusqu'à ce que je vienne moi-même te délivrer.

Puis prenant le trousseau de clefs du prisonnier, il entra sans crainte dans le château.

Personne ne s'étonna de le voir et ne lui fit de questions. Les démons, parmi beaucoup de vices et de défauts, n'ont pas celui de la curiosité: celui qui sait tout, ne s'informe de rien. Ils étaient d'ailleurs habitués à voir rentrer leurs camarades vêtus d'habits vénérables lorsqu'ils revenaient d'expéditions lointaines. Pierrot passa donc pour un des leurs.

Il entra dans la cuisine et s'assit tranquillement au coin du feu.

—D'où viens-tu, camarade? lui dit amicalement l'un des marmitons.

—De faire un tour de promenade, où je me suis fort amusé; mais j'ai froid et faim. Quel est donc ce repas que tu prépares?

—Ne le sais-tu pas? C'est celui du grand Belzébuth et de toute sa cour, qui dîne avec lui aujourd'hui.

—- Ah! ah! dit Pierrot, ces grands seigneurs se nourrissent bien. Qu'est-ce qui cuit là dans ce pot-au-feu?

—C'est un gros financier, dit dédaigneusement le marmiton.

—Il est gras et dodu, dit Pierrot en soulevant le couvercle.

Une vapeur succulente de bouilli se répandit aussitôt dans toute la cuisine.

—Hélas! hélas! disait le pauvre financier, après avoir si souvent, si longtemps et si bien dîné, je sers à mon tour de pâture à ces drôles.

—Qu'appelles-tu ces drôles? dit le marmiton en colère.

—Toi et les tiens, répliqua le financier.

Le marmiton saisit une grande fourchette et la plongea dans le pot comme pour s'assurer que le bouilli était assez cuit.

—Malheur à moi! cria le financier, il m'a percé les reins.

—Allons, camarade, dit Pierrot saisi de compassion, laisse là ce pauvre homme et ne le tourmente pas inutilement.

—Tu en as compassion? dit le marmiton étonné; tu es donc un faux frère?

—Moi, un faux frère! dit Pierrot indigné. Tu ne me connais guère. Je vois bien le bouilli, où sont les entrées? ajouta-t-il pour changer de conversation.

—Les entrées sont exquises, dit le marmiton, et toute la cour va s'en lécher les doigts jusqu'au coude. Celle de droite est une petite marquise en fricassée, tendre comme la rosée du matin, et que je vais mettre à une sauce dont tu n'as pas d'idée, mon pauvre ami; car tu ne parais pas avoir beaucoup fréquenté la haute société ni la haute cuisine.

—Hélas! non, dit Pierrot, mais cela viendra. Tu es bien heureux, toi, d'approcher de si grands personnages et d'avoir leur confiance; car tu dois être fort en faveur, étant si habile cuisinier?

—Moi? dit le marmiton d'un air dégagé, je m'en soucie comme de cela, et il fit claquer le pouce sous la dent. Quand on voit comme moi Belzébuth tous les jours, on se blase sur cet honneur, mon ami, on se blase.

Et, tournant sur lui-même, il mit ses mains dans ses poches et fit deux ou trois pas en levant le pied jusqu'à la hauteur de son nez.

Pierrot paraissait ébloui et stupéfait. Il fit encore quelques questions au marmiton, auxquelles celui-ci répondit d'un ton de protection bienveillante.

—Tu vois donc bien souvent Belzébuth? ajouta-t-il.

—Tous les jours, mon cher. C'est moi qui lui porte son café le matin.

—Te parle-t-il souvent?

—Tous les jours.

—Mais qu'est-ce qu'il te dit?

—Il me dit: «Ote-toi de là, imbécile!»

—Oh! oh! dit Pierrot, ce n'est guère la peine de le voir de si près, si tu n'en obtiens que de pareilles marques de faveur.

—C'est égal, mon cher, c'est toujours quelque chose de l'approcher. Les miettes d'un roi valent mieux que le rôti d'un pauvre diable.—A propos de rôti, dit Pierrot, qu'est-ce que c'est que celui qui cuit là devant le feu?

—Eh! parbleu! dit le marmiton, c'est le Grand-Turc; ne le reconnais-tu pas? on l'a rapporté hier, tout saignant, du marché. Il venait d'être fraîchement poignardé par son frère.

—Mahomet! Mahomet! criait piteusement le rôti.

Va-t'en voir s'ils viennent, Jean;
Va-t'en voir s'ils viennent,

chanta le marmiton d'une voix de fausset.

La conversation continua. Pendant que Pierrot se chauffait, le marmiton continuait sa besogne, préparant des fritures de jeunes filles, piquant avec du lard un filet de notaire, et un fricandeau d'épicier qui avait vendu du sucre à faux poids et de l'ocre pour du café. Notre ami s'introduisit peu à peu dans la confiance du marmiton, pensant qu'il pourrait en tirer des renseignements précieux.

En effet, le marmiton lui apprit que Rosine et sa mère étaient enfermées dans une tour située à l'angle du château, et qu'on leur portait tous les jours de la nourriture.

—Mais elles ne touchent à rien, dit-il, et paraissent fort tristes; il faut que le chagrin leur ait coupé l'appétit, ou que quelqu'un leur apporte secrètement des provisions par le chemin des airs, car elles sont déjà enfermées depuis plusieurs mois, et elles vivent encore.

—Qui est-ce qui porte leur nourriture? dit Pierrot.

—Et qui serait-ce, si ce n'est moi? dit avec humeur le marmiton. N'est-ce pas sur moi que retombent toutes les corvées? Chienne d'existence! Pendant que les grands seigneurs font bombance là-haut, je suis réduit à lécher le fond des casseroles.

—Je te plains, dit Pierrot.

—Ce ne serait rien, reprit le marmiton; mais figure-toi, mon cher, que, je ne sais pourquoi, l'on s'est embarrassé de ces pimbêches qui me font la mine du matin jusqu'au soir, et que je ne puis pas maltraiter comme les autres. Cela m'est défendu par ordre supérieur.

—Ah! dit Pierrot qui reconnut l'effet des soins de la fée Aurore.

—Cela fait pitié, dit le marmiton, de voir l'ennui que causent ici ces péronnelles.

A ce mot, Pierrot ne put se contenir et lui fit tomber les pincettes, rougies au feu, sur le pied. La corne du pauvre diable en fut brûlée et son poil roussi.

—Ah! gredin, dit le marmiton, et moi qui te traitais en ami!

Aussitôt, saisissant une broche, il se jeta sur Pierrot; celui-ci, plus leste, prit une casserole pleine d'eau bouillante et l'en coiffa. Le marmiton poussa des cris affreux et tous ses camarades accoururent; mais comme les diables entre eux n'ont point de pitié, ils éclatèrent de rire en le voyant la tête prise sous la casserole que Pierrot maintenait de force, tout en évitant les coups de broche. Enfin Pierrot l'ayant désarmé, consentit à ôter sa casserole; mais le marmiton, furieux, tira son couteau de cuisine, large et tranchant, et voulut le plonger dans le ventre de son ennemi. A cette vue, Pierrot saisit un tison brûlant et l'approcha des oreilles du malheureux diable, qui, comme tous ses confrères, les avait longues et velues. Ce fut un incendie après un déluge. Le diable jeta de désespoir son couteau sur Pierrot qui l'évita. Le couteau alla percer le ventre du maître d'hôtel, qui regardait cette scène en riant toujours. Aussitôt il s'affaissa sur lui-même en retenant, avec ses deux mains, ses entrailles qui s'échappaient. Le combat devint alors terrible. Le marmiton, toujours plus exaspéré, prit le pilon de marbre qui servait à broyer les purées et se jeta tête baissée sur Pierrot. Celui-ci, toujours de sang-froid, l'évita encore; le pilon et celui qui le portait allèrent donner dans la poitrine du chef des marmitons qui tomba renversé et sans connaissance. Peu à peu la mêlée devint générale, et les coups tombèrent si dru et si menu sur tous les assistants, qu'on ne savait plus auquel entendre ni qui l'on allait frapper, ami ou ennemi.

Cependant, Pierrot, auteur de tout ce tapage, avait saisi à deux mains un tronc d'arbre arrondi sur lequel on hachait les damnés, et, le faisant tournoyer autour de sa tête, à chaque coup il abattait un des diables. Peu à peu tous s'écartèrent de lui et allèrent plus loin continuer le combat. Pierrot, profitant de l'occasion, gagna la porte, et prenant des mains du marmiton évanoui les clefs de la tour et de l'appartement de Rosine, il y courut sans s'inquiéter si on le poursuivait ou non.

Aussitôt qu'il fut parti, tout s'expliqua. On se demanda qui était cet étranger, cet intrus, cause d'un si effroyable désordre. Le diable qui commandait en chef le poste placé dans la tour la plus voisine prit des informations, courut à la loge du portier, qui, toujours enfermé dans sa huche, où le sceau de Salomon le tenait cloué jusqu'à la fin des temps, conta piteusement son histoire. On courut sur les traces de Pierrot, et l'on arriva juste au moment où il retirait en dedans la clef de la tour, fermait la porte et montait à l'appartement qu'occupaient Rosine et sa mère. Les diables essayèrent d'enfoncer la porte, mais inutilement. Elle était faite d'un métal choisi par Satan lui-même, et dont la solidité était aussi supérieure à celle du diamant que celle du diamant est supérieure à celle du verre de vitre. Restait la serrure, mais les esprits infernaux qui montaient la garde n'étaient que de pauvres diables, peu versés dans les sciences, et qui ne connaissaient rien au secret magique dont elle était fermée. Il fallut attendre l'arrivée de Belzébuth, qui justement, devant dîner en grande compagnie ce jour-là, était allé à la chasse pour gagner de l'appétit. Ce fut la première nouvelle dont on salua son arrivée.

—Bon! dit-il en se frottant la barbe avec un air de satisfaction, l'ennemi est dans la place, il n'en sortira pas. Je le tiens enfin, ce fameux Pierrot qui me brave, ce protégé de la fée Aurore, ma mortelle ennemie. Laissez-le en paix, ajouta-t-il, jusqu'à demain matin. Seulement, faites bonne garde: s'il s'échappe, vous aurez chacun trois cents coups de fouet. A demain les affaires sérieuses. Ce soir, dînons en paix.

En dix secondes Pierrot escalada les deux cents marches au bout desquelles se trouvait le corridor sombre qui conduisait à la chambre des deux prisonnières. Il frappa précipitamment à la porte. Elles crurent entendre un de leurs gardiens et se jetèrent dans les bras l'une de l'autre en frémissant.

—C'est moi, Pierrot, votre ami Pierrot.

A cette voix si connue, elles coururent à la porte, et, dans le premier transport de leur joie, je dois tout dire, elles l'embrassèrent tendrement, comme un vieil ami; mais cette joie se changea bientôt en tristesse.

—Quel malheur! dit la mère, de vous voir ici prisonnier! Nous ne comptions que sur vous et sur la bonne fée Aurore.

—Moi, prisonnier? dit Pierrot. Ah! si je l'étais, madame, près de vous combien la prison serait douce! (Il parlait à la mère, et ses yeux étaient tournés vers Rosine qui baissait les siens en rougissant). Mais je ne le suis pas. Je viens ici de ma propre volonté et pour vous délivrer.

En même temps il leur raconta par quelle ruse il était arrivé jusqu'à elles, et il leur parla de sa campagne contre les Tartares. Ce fut un long récit, mêlé de protestations d'amitié, de dévouement, de fidélité à toute épreuve. Il montra à Rosine l'anneau constellé qu'il portait au doigt, et lui raconta dans quelles circonstances la fée le lui avait donné. Enfin, je ne sais s'il était éloquent, ni à quelle école il avait appris tout ce qu'il disait, mais depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à trois heures du matin dura son discours, et après douze heures de conversation il ne s'ennuyait point de parler, ni les prisonnières de l'écouter.

Cependant, quand trois heures sonnèrent, la mère fit signe à Pierrot qu'il était temps de se retirer, et le pauvre Pierrot monta à l'étage supérieur; mais il ne put dormir, et, se levant, il monta sur la plate-forme de la tour et se mit à contempler les étoiles.

Toute la voûte du ciel était constellée, et Pierrot se livra à de profondes méditations. Au fond, malgré son inébranlable courage, il n'était pas rassuré sur le succès de son expédition.

—Je me suis mis dans la gueule du loup, pensa-t-il, il s'agit de m'en tirer.

Comme il réfléchissait à la situation, il aperçut en face de lui l'un des esprits infernaux qui étaient en sentinelle sur la muraille extérieure du château. Ce démon, qui était d'une taille gigantesque, le regardait d'un air moqueur.

—Pierrot fait le chevalier, dit-il; Pierrot protége les dames persécutées; Pierrot se fait prendre; Pierrot sera pendu.

—Peut-être, dit Pierrot; mais auparavant il te coupera les oreilles.

—Les oreilles! à moi! dit le démon furieux.

Il allongea brusquement sa lance, qui avait plus de trois cents pieds de long, et voulut en percer Pierrot; mais celui-ci, qui était sur ses gardes, saisit la hampe de la lance près du fer et la tira brusquement à lui. Du côté de l'intérieur du château, le rempart n'avait pas de parapet. Le pauvre démon suivit malgré lui sa lance jusqu'à moitié chemin, et là, lâcha prise. Il tomba sur le pavé de la cour et se brisa les reins. A ses cris effroyables, ses camarades accoururent, le chargèrent sur une civière et le portèrent à l'hôpital.

Ici l'on me demandera peut-être comment il se fait que les démons, qui sont de purs esprits, ont pu recevoir ou donner des coups de sabre, de lance ou de tout autre instrument tranchant ou contondant. Je vous avoue, mes enfants, que cette question m'a fort embarrassé pendant longtemps, jusqu'à ce que le vieil Alcofribas, qui est vraiment un puits de sagesse, m'ait donné l'explication suivante qu'il tenait lui-même du vieux Milton.

«Les coups que reçoivent les démons, dit-il, ne peuvent jamais être des coups mortels, parce que les démons ne meurent pas; mais ils produisent tous les effets de la mort civile: on enlève les blessés, on les porte à l'hôpital; ils sont hors de combat et ne peuvent plus nuire à leurs adversaires.»

Pierrot demeura sur la plate-forme jusqu'à ce que le ciel, blanchissant, lui annonçât le lever du soleil; il fit sa prière à Dieu, se recommanda à la fée Aurore, et attendit tranquillement, sans crainte ni impatience, l'attaque dont il était menacé. De leur côté, Rosine et sa mère n'avaient pu dormir. Dès que le soleil fut levé, elles allèrent rejoindre Pierrot et lui faire leurs adieux. C'était une scène déchirante, et je vous souhaite, mes amis, de n'en voir jamais de pareille. Pierrot les obligea enfin de redescendre; il craignait pour elles l'émotion trop violente du combat qui se préparait.

Vers huit heures du matin, Belzébuth se leva, encore fatigué de l'orgie de la veille, car il avait passé la nuit presque entière à boire avec ses officiers. Il ceignit son cimeterre, s'arma de pied en cap, et donna enfin le signal de l'attaque.

Les démons étaient réunis dans la cour intérieure du château et sous les armes. L'avant-garde était armée de pics, de pioches et de haches pour enfoncer la porte. Au signal de Belzébuth, six des plus braves s'avancèrent et frappèrent la porte à coups redoublés. Belzébuth avait prononcé les paroles magiques qui la retenaient sur ses gonds. Elle vola en éclats, et les assaillants purent voir derrière ses débris Pierrot armé d'une masse d'armes qu'il avait trouvée abandonnée dans la tour. L'un d'eux s'avança résolûment; mais Pierrot abaissa sa masse et l'assomma d'un seul coup. Le coup fut si violent, que le malheureux démon en fut aplati, et que sa tête rentra dans son cou, son cou dans sa poitrine, et sa poitrine dans son ventre.

A cet aspect, les plus fiers reculèrent. Le second voulut prendre la place de son camarade, mais Pierrot, d'un revers, lui écrasa la cervelle contre le mur. En ce moment, il était armé de la force divine avec laquelle l'archange Michel terrassa Satan. Un pied sur le seuil de la porte, l'autre appuyé sur la première marche de l'escalier de la tour, superbe, les yeux étincelants de courage et de colère, les narines gonflées et frémissantes, il effrayait les plus braves.

—Quoi! dit Belzébuth, un homme seul pourrait nous arrêter!

Et il fit un pas vers Pierrot.

—O ma marraine! s'écria alors Pierrot, venez me voir vaincre ou mourir.

A ces mots, il porta à Belzébuth un coup si épouvantable, que si la tête de celui-ci n'eût pas été garantie par un casque à l'épreuve de tout, excepté de la foudre du Très-Haut, il eût été réduit en poussière. Malgré le casque, il roula tout étourdi dans la poussière. Ses soldats reculèrent épouvantés. La pauvre Rosine, qui de sa fenêtre regardait cet effrayant combat, battit des mains et applaudit au courage de Pierrot. Celui-ci, transporté de joie et d'orgueil, s'élança hors de la tour, renversa à ses pieds une dizaine d'ennemis, se pencha sur Belzébuth, lui arracha son cimeterre, et voulut lui couper la tête.

Au même moment, Belzébuth revenait à lui. Il se pelotonna sur lui-même, et, roulant comme une boule, il échappa au coup que Pierrot lui destinait.

L'ennemi était en fuite. Pierrot rendit grâces au ciel, referma la porte de la tour, la scella avec l'anneau magique de Salomon, et, tranquille désormais de ce côté, remonta sur la plate-forme. Mais le danger n'était point passé; il n'avait que changé de forme.

«Qu'est-ce que nos combats d'homme à homme, dit très-bien Alcofribas en cet endroit, en comparaison de cette lutte sublime d'un seul homme contre les démons. Chez nous, cent mille hommes, tambours battant, enseignes déployées, marchent en ligne contre cent mille hommes. On se bat pendant quelques heures, et, de quelque côté que soit la victoire, le vainqueur fait panser les blessés et traite les prisonniers avec humanité: l'homme a affaire à l'homme. Le malheureux Pierrot se voyait seul, abandonné, contre tout l'enfer réuni. S'il tombait entre les mains de ses ennemis, il savait quelles tortures lui étaient destinées. Rien ne pourrait fléchir Belzébuth, l'éternel ennemi de sa race. Il le savait, et il ne trembla pas, il ne recula pas. Quand la terre et l'enfer eussent été ligués contre lui, seul il eût fait face à tout. Son courage croissait avec le danger; il ne sentait plus ni la peur, ni les défaillances des autres hommes. Celui qui défend la justice, pensait-il, est invincible. Armé d'une conscience pure, il allait au combat. Quel que fût l'ennemi, il était sûr de vaincre.»

O mes amis! retenez bien ces paroles du vieil Alcofribas. Quel que soit l'ennemi, si votre cause est juste, avancez et frappez: la victoire est à vous.

Peut-être croyez-vous que Pierrot était inquiet ou malheureux dans une lutte si inégale contre toutes les puissances de l'enfer? Vous vous trompez. Pierrot était le plus heureux des hommes. Il jouissait du bonheur infini de donner sa vie pour ce qu'il aimait par-dessus toutes choses: verser son sang pour Rosine, et sous ses yeux, était un bonheur supérieur à tout ce qu'il avait rêvé. Heureux celui qui meurt pour ce qu'il aime! Son âme est animée d'un principe divin. Plus heureux encore celui à qui l'amour inspire des actions héroïques. Il est comme ces vases consacrés où le prêtre boit le sang de Dieu même, et que l'homme pieux honore parce qu'ils ont retenu quelque chose du passage de la Divinité.

II

Le combat à l'entrée de la tour n'avait duré au plus que dix minutes. C'était plutôt une escarmouche qu'une bataille décisive. Pierrot le sentit bien, et, sans s'arrêter à recevoir les félicitations de Rosine et de sa mère, il attendit en silence et les bras croisés un nouvel assaut.

Les diables allèrent chercher des échelles qu'ils appuyèrent contre le mur de la tour, et commencèrent à monter. Là, il ne s'agissait plus, comme avec les Tartares, de renverser l'assaillant dans le fossé, car les échelles, douées par Belzébuth lui-même d'un pouvoir magique, s'incrustaient dans le mur de manière à ne pouvoir en être séparées. Jusque-là les diables avaient combattu Pierrot à armes égales. Le pouvoir dont la fée Aurore avait investi son filleul le mettait à l'abri de tous les enchantements. Sans cette précaution, dès son entrée dans le château, le pauvre Pierrot, malgré son courage et sa présence d'esprit, eût été victime des esprits infernaux.

Cependant, quoique les diables n'eussent sur lui que l'avantage du nombre et non celui d'une puissance magique supérieure à toutes les forces humaines, Pierrot, en les voyant grimper aux échelles, fut saisi d'un désespoir sublime.

—Grand Dieu, s'écria-t-il, si telle est ta volonté sainte, laisse-moi périr, mais sauve Rosine et sa mère!

Tout à coup il reconnut le doux parfum que la fée Aurore répandait partout autour d'elle.

—Est-ce ainsi que tu perds courage? lui dit-elle. Frappe, je suis avec toi. A ces mots parut sur la muraille Astaroth, le lieutenant de Belzébuth. Il poussa un long cri de joie et de triomphe.

—Courage, amis, Pierrot est à nous!

Comme il finissait de parler, et se dressait debout sur la plate-forme, Pierrot le frappa de sa masse d'armes dans la poitrine, et le précipita dans la cour. Il eut le crâne fracassé, et sa mort rendit quelque temps ses camarades indécis. Notre héros profita de cette hésitation pour frapper sans relâche les plus avancés. Ses coups tombaient sur leurs têtes comme la grêle sur les toits, et chacun d'eux froissait une cervelle, ou un bras, ou une jambe. Les morts et les mourants jonchaient le pavé de la cour.

Pendant tout ce carnage, la pauvre Rosine élevait vers le ciel ses innocentes prières.

—O Dieu! disait-elle, sauvez celui qui se dévoue pour moi.

Son coeur battait de frayeur et de joie à chaque coup que frappait l'invincible Pierrot. Quel homme que celui qui osait la disputer à l'enfer même!

Enfin, les démons se lassèrent de fournir à Pierrot de nouvelles victimes.

—Amis, dit Belzébuth, ne nous consumons pas en efforts inutiles. Nous n'avons pas encore usé de toutes nos armes. La plus terrible nous reste. Brûlons Pierrot dans sa tour.

Aussitôt tous les diables entassèrent du bois et des fascines, et y mirent le feu. De leurs bouches sortaient des flammes, ces flammes dont ils seront dévorés dans l'éternité. Elles environnèrent la tour et montèrent bientôt jusqu'au sommet. Cette fois tout était fini. Le courage de Pierrot ne pouvait plus lui servir de rien.

Pardonnez-moi, mes amis, de le laisser dans un péril si cruel, mais il faut que je vous dise ce qui était arrivé à l'armée chinoise depuis qu'elle obéissait aux ordres du prince Horribilis. Mon coeur souffre de laisser Pierrot en danger de mort, mais Alcofribas veut que je vous parle des Chinois et des Tartares, et je suis forcé d'obéir.


VI

SIXIÈME AVENTURE DE PIERROT

OU HORRIBILIS APPREND QU'IL Y A DE GRANDS CAPITAINES QUI NE SONT PAS PRINCES, ET DES PRINCES QUI NE SONT PAS DE GRANDS CAPITAINES.—FIN DE L'HISTOIRE DE PIERROT.

Vous avez sans doute entendu parler de la célèbre ville de Kraktaktah. Au surplus, si vous ne la connaissez pas, vous la chercherez sur la carte des îles Inconnues, que fit publier le sage Alcofribas pour servir de guide à l'histoire de Pierrot. C'est la plus belle et la plus célèbre de toutes les villes de l'Asie. Elle est composée de sept enceintes concentriques et parfaitement circulaires, dont voici à peu près le plan:

Au centre était le palais de Kabardantès, empereur des îles Inconnues, dont Kraktaktah était la capitale. Autour du palais étaient rangés, dans un ordre parfait, une suite de hangars sous lesquels on abritait les chevaux pendant la nuit. Au-dessus de chaque hangar était une chambre où logeait pêle-mêle et couchait sur la paille toute la famille du propriétaire. Vous entendez bien, mes enfants, que le mobilier était assorti au logement. Ce mobilier se composait d'une botte de paille pour chaque membre de la famille, et d'une grande marmite dans laquelle se faisait et se mangeait avec les doigts la soupe commune. Les cuillers et les fourchettes, dit le vieil Alcofribas, sont bonnes pour des gens délicats et désoeuvrés, mais un homme ne doit se servir que de ses mains; quand il a dîné, il les essuie à sa barbe, ou, s'il n'en a pas, à celle de son voisin. Chacun portant ainsi en tout temps sa serviette avec soi, il n'est plus besoin de tant de linge et de tous les bagages dont on s'encombre aujourd'hui dès qu'on veut aller en voyage.

Qu'Alcofribas ait raison suivant sa coutume, ou qu'il ait seulement le désir de blâmer la mollesse de ses contemporains, peu importe. Cette description de la capitale de l'empire des îles Inconnues n'est pas un hors-d'oeuvre comme on en voit souvent dans les ouvrages de gens qui cherchent à plaire à leurs lecteurs plutôt qu'à les instruire. Alcofribas, mes amis, n'était pas de ce caractère. C'était un vieux magicien très-savant, très-austère, et qui se souciait de la vérité beaucoup plus que des hommes. Les hommes passent, disait-il, et au bout de quarante ans, les plus célèbres sont oubliés; mais la vérité demeure, elle est immortelle comme Dieu même. D'après ce principe, il ne dit que ce qui peut contribuer à la découverte de la vérité; tout le reste lui est tout à fait indifférent.

Donc, un matin, comme les citoyens de Kraktaktah, après avoir déjeuné et pansé les chevaux, causaient ensemble de la guerre et des affaires publiques, on entendit un grand bruit dans la plaine, et la sentinelle qui veillait sur le palais de Kabardantès, et qui dominait de là tout le pays, s'écria: Voilà nos gens qui reviennent. En même temps, on distinguait le galop des chevaux; tout le monde courut sur les remparts.

On fut un peu étonné de les voir revenir si vite. Comme on s'attendait à ce qu'ils ramèneraient un immense butin, la Chine étant le plus riche et le plus fertile pays du monde, on remarqua que non-seulement ils revenaient seuls, mais encore qu'ils avaient eux-mêmes perdu leurs bagages, et l'on devina la triste vérité. Enfin, chaque soldat ayant défilé à son tour, on vit avec épouvante que les trois quarts manquaient à l'appel, et que ceux qui survivaient étaient en fort mauvais état. Aussitôt il s'éleva, parmi les femmes qui attendaient leurs maris ou leurs fils, un tel concert de lamentations et de cris, qu'on ne pouvait s'entendre. Kabardantès, assourdi de ce tapage, et furieux d'ailleurs de sa défaite, déclara qu'il couperait le cou sur-le-champ à tous ceux qui ne garderaient pas un silence absolu.

En entendant cet ordre si sage, les femmes devinrent muettes comme des poissons.

Cependant l'armée chinoise approchait sous la conduite d'Horribilis. Celui-ci, persuadé que la poursuite était sans danger, vint camper sous les murs de Kraktaktah. La campagne était déserte. Moissons, troupeaux, chevaux, tout ce qui sert à la subsistance de l'homme était rentré dans les murs de la ville. Horribilis, satisfait de l'épouvante que son nom répandait partout, envoya sommer la place de se rendre.

A cette sommation insolente, Kabardantès saisit l'envoyé chinois par les deux oreilles, l'enleva de terre, et le tenant dans ses mains, lui dit sans vouloir le lâcher:

—Va dire à ton maître que je l'appelle en combat singulier.

—J'y vais, dit le Chinois faisant un effort pour se dégager et retomber à terre.

—Attends donc, tu es bien pressé... Dans quels termes lui diras-tu cela?

—Seigneur, au nom du ciel! lâchez-moi; je vais vous satisfaire.

—Non, non. Dis-moi auparavant comment tu vas rédiger mon cartel.

—Seigneur, je vous supplie....

—Parleras-tu, triple buse? Crois-tu que le grand Kabardantès s'exprime comme le premier pékin venu?

—Seigneur, je ne le crois pas, mais....

—Songe que j'ai fait de bonnes études aux écoles de Kraktaktah.

—Seigneur, je le vois bien, mais....

—Et que j'ai eu pour maître le seigneur Poukpikpof, qui ne le cédait en rien à Aristote.

—Seigneur....

—Ni dans les lettres,

—Seigneur....

—Ni dans les sciences,

—Seigneur....

—Ni dans l'histoire naturelle,

—Seigneur....

—Ni dans la physique, la botanique, la dialectique et l'hyperphysique.

—Majesté...

—Et que j'ai bien profité de ses leçons.

—Grand empereur....

—Eh bien, voyons, rédige-moi un peu ce cartel pour que je sache comment tu t'en tireras.

—Grand empereur, dit le Chinois bleuissant de rage et de douleur, le moment n'est pas favorable, daignez me laisser retomber à terre.

—En effet, dit Kabardantès, tes oreilles tiennent à mes mains plus qu'à ta tête.

A ces mots, le Chinois retomba lourdement à terre. Ses oreilles étaient restées aux mains de Kabardantès. Il se releva à moitié mort, et essaya de s'enfuir; mais le Tartare le retint:

—Rédige, lui dit-il.

—Seigneur, dit le Chinois tremblant, je vais vous obéir. Daignez me faire donner un peu d'eau fraîche pour baigner ma blessure.

—En effet, mon pauvre ami, comme te voilà saignant.

Et il ordonna d'aller chercher du vinaigre, dont on épongea les oreilles du Chinois, ou plutôt la place où elles avaient été. Le malheureux poussait des cris affreux, mais il fut forcé de subir cette opération.

—Maintenant, dit Kabardantès, as-tu l'esprit bien présent et la pleine possession de tes facultés?

—Assurément, seigneur, s'écria le Chinois redoutant quelque mystification nouvelle.

—Eh bien, écris: «Chien de Pierrot...» Qu'as-tu à me regarder comme un imbécile?

—Majesté, dit le Chinois, Pierrot n'est plus à l'armée.

—Vraiment!

—Oui, Majesté.

—Et depuis quand?

—Depuis le jour de votre....

Ici le Chinois hésita et parut chercher l'expression.

—De ma fuite?

—Non, seigneur, de votre concentration précipitée du côté de Kraktaktah.

—Est-ce qu'il est mort?

—Non, il a été destitué.

—Pierrot destitué! Qui le remplace?

—Le prince Horribilis, sire.

—Ah! bravo! dit Kabardantès. Je n'ai que faire de tes services à présent. Va, pars, cours, vole.

Et se tournant vers les principaux officiers:

—Amis, à cheval. Pierrot est parti. La journée sera bonne.

Une heure après, toute l'armée tartare sortit des murs de Kraktaktah, et se précipita dans le camp des Chinois. Ceux-ci ne s'attendaient à rien moins. La plupart étaient à dîner; d'autres étaient au fourrage ou brûlaient les villages tartares dans la campagne. Au premier cri des sentinelles et des gardes avancées, tout le monde courut aux armes, et vit avec terreur s'avancer au galop l'effroyable Kabardantès.

Les Chinois n'hésitèrent pas, et reprirent sans tarder le chemin de la grande muraille. Les plus affamés ne se donnèrent pas le temps d'emporter des provisions pour la route; quant aux autres, ils étaient déjà loin.

Figurez-vous, mes amis, huit cent mille Chinois courant à la fois dans la plaine, tous dans la même direction. Ceux qui étaient à cheval formaient l'avant-garde comme il est naturel. A leur tête galopait, ou plutôt volait le prince Horribilis. Les pieds de son cheval touchaient à peine la terre; quant à lui, il maudissait sa mauvaise étoile, et la sotte idée qu'il avait eue de venir à la guerre et de faire destituer Pierrot. De temps en temps il pensait à Kabardantès.

—Quel enragé Tartare! pensait-il; voilà trois jours que nous galopons après lui, il rentre dans sa maison, et au lieu d'embrasser, comme un bon mari et comme un bon père, sa femme et ses enfants, le voilà qui remonte à cheval et qui court après nous! Est-ce du bon sens? est-ce de la logique? S'il voulait entrer en Chine, pourquoi s'enfuyait-il vers Kraktaktah? Et s'il voulait rentrer à Kraktaktah, pourquoi galope-t-il maintenant du côté de la Chine?

Tout en faisant ces sages réflexions et beaucoup d'autres que je passe sous silence, parce qu'elles ne lui ont guère profité et qu'elles ne l'ont rendu ni plus prudent, ni plus habile, ni plus brave, ni meilleur, ni plus disposé à reconnaître et à récompenser le mérite des autres hommes, il éperonnait toujours son cheval. A une assez grande distance derrière lui, mais avec une ardeur toute pareille, courait tout son état-major, suivi de près par la foule des martyrs. Les lances des Tartares piquaient ce troupeau de fuyards et leur donnaient des ailes. Enfin le soleil se coucha, et les malheureux Chinois, protégés par les ombres de la nuit, purent prendre un peu de repos.

Le premier jour, plus de cent mille Chinois périrent ou furent fait prisonniers. Le lendemain, la poursuite continua. Cent cinquante mille Chinois restèrent encore en route. Le troisième jour, les débris de l'armée arrivèrent à la grande muraille et se cachèrent derrière les remparts qu'avait défendus Pierrot. Kabardantès, animé par le succès, voulut sur-le-champ escalader la muraille; mais la plupart des Tartares, épuisés par une course continuelle, refusèrent de le suivre et remirent l'attaque au lendemain.

Il y a un proverbe qui dit: «Ne remettez jamais à demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui.» Jamais proverbe ne fut mieux appliqué qu'en cette occasion.

Horribilis, désespéré, faisait chercher partout Pierrot pour lui rendre le commandement. Dans les grands dangers, les âmes courageuses reprennent naturellement le pouvoir. La jalousie et la haine avaient fait place à la peur. Le malheureux Horribilis ne voyait de salut qu'en Pierrot.

—Où est-il? disait-il à Tristemplète. Dis-le-moi, toi qui es sorcier.

—Je n'ai pas besoin d'être sorcier pour le deviner, répondit Tristemplète avec un affreux sourire. En quittant la cour du roi votre père, il est allé délivrer sa fiancée.

—Eh bien, envoie sur-le-champ un exprès pour le rappeler et lui dire que je remets tout en ses mains, et que s'il n'arrive à l'instant, je suis perdu, l'armée est perdue, toute la Chine est perdue.

Aussitôt le magicien siffla aux quatre vents de l'horizon.

Quatre esprits infernaux accoururent à ce signal.

—Qu'on me transporte à la cour du roi Vantripan, dit-il.

Une seconde après, il était au pied du grand escalier. En entrant dans la salle, il aperçut Vantripan assis sur son trône, la couronne en tête, les yeux rayonnant de bonheur et de fierté. Il donnait audience aux envoyés du schah de Perse.

—Oui, messieurs, disait-il en se rengorgeant, la terreur de mon nom et la valeur du prince Horribilis ont mis en fuite tous ces Tartares. Mon fils m'écrit qu'il marche sur leur capitale, Kraktaktah, et qu'il n'en fera qu'une bouchée.

—Majesté, dit l'envoyé du schah, nous vous félicitons de ce succès et des exploits du prince Horribilis. Il paraît qu'il a été vaillamment secondé par tous ses officiers, et surtout par le grand connétable.

—Qui? Pierrot? interrompit dédaigneusement le roi. Vous aurez lu cela dans les gazettes. Ces gazettes, voyez-vous, c'est un tas de mensonges. Tromper, mentir, prêcher le faux pour savoir le vrai, c'est le métier de ces gens-là, c'est de cela qu'ils vivent. Horribilis secondé par Pierrot! Ah! ah! ah!

Et il se renversa sur son fauteuil en riant aux éclats.

—Majesté, dit le chef des huissiers, voici un courrier du prince Horribilis.

—Fais entrer. Tenez, messieurs, ajouta-t-il, je ne m'y attendais guère, puisque j'ai reçu de ses nouvelles hier. Pierrot a quitté l'armée depuis six jours. Ce n'est donc pas à lui qu'on pourra attribuer le mérite des nouvelles que je vais recevoir.

Tristemplète s'avança d'un air modeste.

—Eh bien! dit Vantripan, où sont tes dépêches?

—Sire, j'ai ordre du prince Horribilis de ne parler qu'à vous seul.

—A moi seul? Pourquoi tant de mystère? Parle devant tous. Il n'y a personne de trop ici.

—Sire, dit Tristemplète, puisque vous le voulez, je parlerai. Après le départ du grand connétable, le prince Horribilis a poursuivi l'ennemi jusqu'aux portes de Kraktaktah.

—Qu'est-ce que je vous disais, messieurs? interrompit le gros Vantripan.

—Tout à coup, continua Tristemplète, Kabardantès et ses soldats ont tourné bride et se sont précipités sur nous avec fureur en apprenant le départ du grand connétable.

—Diable! diable! dit Vantripan pensif. Et vous les avez étrillés, j'imagine?

—Sire, c'est ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, si les ordres du prince Horribilis avaient été mieux compris et mieux exécutés.

—Quels ordres?

—A la vue de Kabardantès et de ses Tartares qui se précipitaient sur nous au galop, le prince a crié: «En avant!» Malheureusement, comme, je ne sais pour quelle raison, il était tourné du côté de la Chine au moment où il a donné cet ordre, on a cru qu'il voulait dire: «En avant! retournons en Chine.» Tout le monde s'est précipité de ce côté-là, et le prince, entraîné et poussé par le courant, est arrivé le premier à la grande muraille, où il attend vos ordres souverains.

—Mes ordres souverains, dit le gros Vantripan, sont qu'il aille se faire pendre. Combien d'hommes a-t-il perdus?

—Sire, cent mille le premier jour, cent cinquante mille le second, et deux cent mille le troisième.

—En tout, quatre cent cinquante mille hommes. Voilà trois jours bien employés! Quelle activité! C'était bien la peine de faire destituer ce pauvre Pierrot. Nous allons chanter la chanson:

Mardi, mercredi, jeudi,
Sont trois jours de la semaine.
Je m'assemblai le mardi,
Mercredi je fus en plaine;
Je fus battu le jeudi.

Ah! mon Dieu! comment faire? Maudit Horribilis! qu'allait-il faire chez les Tartares?

—Majesté, il ne pouvait prévoir ce qui est arrivé.

—Horribilis est un sot.

—Sire, le respect ne me permet pas de vous contredire.

—Il s'agit bien de respect. Donne-moi un conseil. Vous tous qui êtes ici la bouche ouverte comme des carpes hors de l'eau, donnez-moi des conseils.

—Sire, c'est bien facile, dit un courtisan: mettez-vous à la tête de l'armée. Votre présence électrisera les Chinois, et....

—Va te faire électriser toi-même, interrompit le bon roi.

—Sire, dit un autre, faites faire un recensement général de tous les hommes en état de porter les armes.

—Oui, et pendant qu'on les recensera, nous serons dans la poêle à frire. Imbécile, va!

—Sire, dit un troisième, faites semer des chausse-trapes sur toutes les routes pour arrêter la cavalerie tartare.

—Bon! et elle passera à travers champs, et nos chevaux se prendront dans les chausse-trapes. Triple butor!

—Majesté, dit un quatrième, si l'on substituait des piéges à loups aux chausse-trapes?

—Grand innocent! dit le roi.

—Sire, dit un cinquième, si l'on empoisonnait toutes les fontaines?

—Qu'est-ce que nous boirons? dit Vantripan. Il serait plus court, je crois, de leur couper franchement le cou.

Chacun proposa son moyen.

—Vous êtes tous des ânes, dit enfin Vantripan. Et toi, ajouta-t-il, s'adressant à Tristemplète, qu'est-ce que tu proposes?

—Sire, rappelez Pierrot.

—Ah! voilà un véritable ami et une personne de bon sens, dit Vantripan. Mais où est Pierrot?

—Sire, il est parti.

—Bon! nouveau malheur! Que le diable vous emporte tous!

—Sire, dit modestement Tristemplète, si Votre Majesté veut me donner ses pleins pouvoirs, je me fais fort de vous le ramener.

—Tu les as, dit Vantripan.

Le lendemain matin, Tristemplète arriva au château de Belzébuth fort à propos pour notre pauvre ami, que les flammes environnaient de toutes parts avec sa fiancée.

La pauvre Rosine et sa mère se croyaient à leur dernier jour et recommandaient leurs âmes à Dieu. Pierrot lui-même, inaccessible à la crainte, mais désespérant de les sauver, voulait périr avec elles. Les diables criaient et applaudissaient en entretenant le feu avec toutes sortes de matières inflammables prises dans les magasins de l'enfer. Sur ces entrefaites, Tristemplète entra dans la cour.

—Où est Belzébuth? dit-il en descendant de cheval.

—Me voilà! dit Belzébuth encore tout froissé de sa chute. Que me veut-on?

A la vue de Tristemplète, il se jeta dans ses bras.

—Eh! bonjour, ami, qu'il y a de temps que je ne t'ai vu! dit-il.

—Oui, mes affaires....

—C'est bon, c'est bon, je les connais, tes affaires. Quand viendras-tu définitivement parmi nous?

—Le plus tard possible, dit Tristemplète en faisant la grimace.

—Tu fais le dégoûté? dit Belzébuth. Franchement tu as tort: l'enfer n'est pas ce que tu crois; il y a de bons diables parmi nous, et nous menons joyeuse vie. Quand veux-tu que j'aille te chercher?

—Nous parlerons de cela plus tard, dit Tristemplète. Je viens ici pour affaire sérieuse. Où est Pierrot?

—Regarde! il va griller. Tu vois comme nous avons exécuté tes ordres!

—Malheureux! s'écria Tristemplète, fais éteindre le feu à l'instant!

—Ah bah! et pourquoi?

—Éteins le feu, te dis-je, l'explication viendra plus tard.

—Je ne veux pas, dit fièrement Belzébuth: il m'a rossé, il a tué ou blessé plus de soixante de mes soldats; je n'ai dû la vie qu'à mon casque, dont la trempe est au-dessus de toutes les trempes connues. Il périra.

—Il vivra, dit Tristemplète.

—Il périra!

—Il vivra!!

—Il périra!!!

A ces mots, les deux amis allaient se précipiter l'un sur l'autre.

—Au nom d'Éblis, le roi des esprits infernaux et le rival de Salomon; au nom de la puissance que tu auras sur moi après ma mort; au nom de cet anneau magique qui peut redoubler dans tes os le feu de l'éternelle destruction, obéis, Belzébuth; éteins ces flammes.

Belzébuth, vaincu, souffla en grognant sur la flamme et se retira à l'écart comme un chien à qui l'on vient d'enlever un os.

—Et toi, cria Tristemplète à Pierrot, descends et ne crains rien.

—Puis-je me fier à lui? dit Pierrot à la fée Aurore.

—Tu le peux, dit-elle, il a besoin de toi.

—Je ne descendrai pas seul, dit Pierrot, j'emmènerai avec moi ma fiancée et sa mère.

—Emmène-les si tu veux, dit Tristemplète.

Pierrot descendit triomphant en leur donnant la main; mais il ne voulut sortir du château que le dernier, de peur que, par une perfidie nouvelle, on fermât la porte sur elles. Il traversa les rangs des diables la tête haute, le regard ferme et assuré. Ses ennemis, rangés sur deux lignes, ne purent s'empêcher d'admirer son courage. Rosine disait dans son coeur: Que je suis heureuse d'être aimée d'un pareil homme! Et la fée Aurore elle-même, qui fermait la marche, sourit en montrant à Belzébuth son filleul:

—Tu n'as pu ni le vaincre ni l'effrayer, dit-elle.

Le farouche Belzébuth grinçait des dents en voyant sa proie lui échapper. Un pouvoir plus fort que le sien le forçait à l'obéissance; car vous savez, mes amis, que si le démon peut tenter l'homme et le conduire à sa perte, l'homme, à son tour, par un privilége divin, peut enchaîner et dompter le démon. C'est toute la science des anciens magiciens, science aujourd'hui presque oubliée, négligée du moins, à cause des inconvénients qu'elle aurait pour le repos public et pour la sûreté des États, mais réelle et que cultivent encore dans la solitude quelques sages ignorés. Un jour, peut-être, il me sera permis de vous en dévoiler les arcanes; aujourd'hui, tirons le rideau. Ces mystères ne sont pas faits pour être entendus par toutes les oreilles, ni répétés par toutes les bouches. Sachez seulement que cette science s'étend et pousse ses racines jusque dans les entrailles de la terre, et qu'il n'y a pas un arbre, un oiseau, un rocher, un serpent, une étoile qui ne parle à l'esprit du philosophe et qui ne lui dévoile un des secrets de la nature.

I

Lorsque Pierrot et ses compagnons furent sortis du château de Belzébuth, le premier soin de Pierrot fut de demander à Tristemplète, qui les avait suivis, où il voulait le conduire.

—A la cour du roi, dit Tristemplète; et il lui apprit ce que vous savez déjà, et le besoin qu'on avait de ses services.

—Cela m'est fort égal, dit Pierrot. J'ai mieux à faire que de me battre pour un roi ingrat et pour son scélérat de fils. Horribilis a voulu prendre ma place, qu'il la garde, et, s'il doit périr, qu'il périsse; ce ne sera qu'un méchant homme de moins.

—Pierrot, dit la fée Aurore, n'as-tu pas d'autre raison?

—Ma vraie raison, dit Pierrot embarrassé, c'est que je ne veux plus me séparer de Rosine. J'ai trop souffert de son éloignement et de ses dangers. Je veux que désormais tout soit commun entre nous.

—Voilà une raison raisonnable, dit la fée; mais rassure-toi, je me charge de veiller sur elle et sur sa mère. Toi, va où l'honneur t'appelle.

—Mais... dit Pierrot.

—Partez, mon ami, lui dit Rosine avec un doux regard. Il faut sauver ces pauvres Chinois d'abord. Plus tard nous penserons à être heureux.

—Allons, puisqu'il le faut, dit en soupirant le pauvre Pierrot.

Et, prenant congé de sa fiancée, il partit avec le magicien. Quelques secondes plus tard, il était auprès de Vantripan.

Le pauvre roi était bien triste et bien malheureux. Sa fille dédaignée, son fils déshonoré par sa lâcheté, son armée taillée en pièces et son royaume envahi lui avaient ôté l'appétit. Quand Pierrot parut, il fut saisi de joie et de tendresse, et lui sauta au cou en pleurant. Pierrot, qui avait le coeur tendre, fut si ému de cet accueil qu'il se sentait lui-même envie de pleurer. Tous les courtisans, voyant le roi pleurer, se mirent à sangloter d'une façon pitoyable. La reine mit son mouchoir sur ses yeux, et la pauvre Bandoline, blessée au coeur par les dédains de Pierrot, saisit avec empressement une si belle occasion de fondre en larmes.

—Ah! mon pauvre ami, dit enfin Vantripan, qui sanglotait comme un veau qui a perdu sa mère, quelle joie de te revoir! Quand tu n'y es pas, tout va de travers. Tu sais ce qui est arrivé?

—Je le sais, dit Pierrot.

—Hélas! c'est ma faute, dit Vantripan. Avais-je besoin de donner le commandement à un benêt qui poursuit l'ennemi quand l'ennemi se sauve, et qui se sauve quand l'ennemi le poursuit? Enfin, te voilà, tout est réparé. Tu vas partir, tu reprendras le commandement, tu mettras en fuite les Tartares, tu couperas le cou à Kabardantès, tu feras la conquête de Kraktaktah et de l'empire des îles Inconnues, et....

—Y a-t-il encore quelque chose à faire? dit Pierrot, souriant de cette confiance que Vantripan avait dans son courage et dans son habileté.

—Non, voilà tout, pour le moment.

—Partons, dit alors Pierrot, et il prit congé de Sa Majesté.

Comme il traversait un corridor pour sortir, une femme de chambre de la princesse Bandoline lui toucha le bras et fit signe de la suivre.

Ce message embarrassa fort Pierrot. Il n'aimait plus la princesse, et même, suivant l'usage en pareille occasion, il se souvenait à peine de l'avoir aimée; mais il était trop poli et trop délicat pour lui dire une pareille chose en face. Cela ne se dit pas à une simple paysanne, à plus forte raison à une grande princesse, dont le principal défaut était d'être assez vaine, ce qui est pardonnable à une fille de roi, et de ne pas plaire à Pierrot. Il suivit donc la femme de chambre à contre-coeur et arriva dans l'appartement de Bandoline.

Elle l'attendait, à demi couchée sur un canapé, et lui fit signe de s'asseoir à côté d'elle. Il hésitait un peu, pressé comme il l'était de partir et d'échapper à une corvée assez désagréable.

—Asseyez-vous, lui dit-elle tristement; ce que j'ai à vous dire ne vous retiendra pas longtemps.

Il obéit.

—Pierrot, reprit-elle, d'où vient que vous ne m'aimez plus? Suis-je moins belle qu'autrefois?

—Vous êtes toujours la reine de Beauté, répondit Pierrot en détournant les yeux.

—Vous ai-je fait du tort?

—Aucun, dit Pierrot.

—Ou parce que je suis fille de roi?

—Non, dit Pierrot.

—Est-ce parce que j'ai refusé autrefois de vous épouser?

Le pauvre Pierrot était à la torture.

—On aime quand on peut, dit-il, et non pas quand on veut.

Grande et triste vérité! La pauvre Bandoline rougit et pâlit. Enfin, elle se leva et lui dit:

—Vous aimez une autre femme?

—Oui, dit Pierrot, que cet aveu embarrassait moins que tout le reste.

—Elle est bien heureuse! dit Bandoline en soupirant. Qu'elle le soit, ajouta-t-elle, puisque le destin le veut. Et vous, Pierrot, souvenez-vous que vous avez en moi une amie sincère.

A ces mots elle lui tendit la main, que Pierrot baisa avec respect, et se détourna pour lui cacher ses larmes. Pierrot sortit tout troublé, et alla rejoindre son nouvel ami Tristemplète. En un instant ils furent à cheval, et, dans le temps qu'une religieuse mettrait à dire: Jesu, Maria, ils se trouvèrent au camp des Chinois. Tristemplète ne voyageait jamais autrement.

Dès son arrivée, Pierrot entendit des cris affreux et comprit que le combat était engagé. Il y courut plein d'ardeur. Il était temps.

Toutes ces choses que je viens de vous conter si longuement, je veux dire le combat de Pierrot contre les diables dans le château de Belzébuth; sa délivrance par Tristemplète; l'audience de Vantripan; l'entrevue avec Bandoline et le voyage au camp des Chinois, s'étaient, grâce aux moyens de transport de Tristemplète, passées en moins de deux heures. Nous parlons beaucoup de nos chemins de fer, et nous sommes très-fiers de faire dix ou douze lieues à l'heure, tandis que nos pères se transportaient en un clin d'oeil d'un bout de la Chine à l'autre, et vous saurez qu'entre ces deux bouts il n'y a pas moins de sept cents lieues. Nous sommes des enfants qui ont mis le pied dans les bottes de leur père, et qui, pour cela, se croient déjà des hommes. Que de progrès nous avons à faire avant de retrouver seulement la moitié des sciences qui étaient vulgaires au temps d'Abraham et des mages de l'antique Chaldée!

Nous avons laissé Horribilis et les Chinois fort en peine derrière leur grande muraille. Ils ne furent sauvés d'une destruction complète que par la lassitude des Tartares, qui demandèrent un peu de repos à Kabardantès. Celui-ci, sûr du lendemain, l'accorda volontiers. Le matin, vers onze heures, après un bon déjeuner, il sortit de sa tente, et, sans s'amuser à faire un long discours à ses soldats, il leur montra la muraille:

—C'est là, dit-il, qu'il faut aller. Marchons avec confiance, Pierrot n'y est pas.

A ces mots, il partit le premier, et, donnant l'exemple à tous, dressa contre la muraille une immense échelle. Tous les Tartares le suivirent, et en quelques minutes parurent sur le parapet.

Horribilis, au lieu de s'occuper du salut de l'armée, n'avait pensé qu'au sien propre. Il faisait préparer des relais de chevaux frais pour lui et sa suite. Les généraux, laissés sans ordres et incapables de se tirer d'affaire eux-mêmes, songeaient aussi à la retraite ou plutôt à la fuite; et le gros de l'armée, saisi d'une terreur panique, n'attendait que l'apparition du premier soldat tartare pour s'enfuir.

Lorsque Kabardantès, debout sur la muraille, poussa son cri de guerre et fondit sur eux, ce fut à qui tournerait le dos le premier. Ses Tartares se jetèrent sur les fuyards le sabre en main, en taillèrent, percèrent et en prirent plusieurs milliers. Le reste, tout en fuyant, poussait des cris affreux. C'est à ce moment que Pierrot arriva sur le champ de bataille.

Je ne sais si vous avez lu, mais, à coup sûr, vous lirez un jour l'Iliade. Vous verrez comment l'invincible Achille, seul et sans armes, en poussant son cri de guerre, arrêta, aux portes du camp des Grecs, les Troyens victorieux. Le son de cette voix terrible porta l'épouvante dans l'âme d'Hector lui-même. Pierrot, qui dans son genre valait bien Achille et peut-être Roland, ne s'y prit pas autrement que ce fameux héros pour faire reculer les Tartares victorieux.

—En avant! cria-t-il d'une voix qui fut entendue des deux armées.

A cette voix si connue, les Chinois s'arrêtèrent sur-le-champ, et, voyant Pierrot, firent face à l'ennemi.

—En avant! cria une seconde fois Pierrot.

A ce second cri, les Chinois se jetèrent sur les Tartares, qui soutinrent le choc de pied ferme.

—En avant! cria une troisième fois Pierrot, et il se précipita dans les rangs des Tartares.

A cette vue, à ce cri, tous s'enfuirent. Kabardantès lui-même n'osa attendre son adversaire. Ils se précipitèrent du haut des murs dans les fossés, ils rompirent les échelles sous leur poids, et ne se crurent en sûreté (ceux du moins qui ne s'étaient en sautant rompu ni bras ni jambe) que lorsqu'ils eurent mis la grande muraille entre eux et Pierrot.

Celui-ci ne s'arrêta point à massacrer quelques traînards qui n'avaient pu rejoindre assez vite le gros de l'armée. Il rangea sur-le-champ les Chinois en bataille, et, poursuivant son succès, il fit ouvrir toutes les portes des tours et se précipita avec les plus braves de l'armée dans le camp des Tartares.

Ici le combat devint vraiment terrible. Les Tartares, un peu remis de leur frayeur panique, se défendirent avec courage. Kabardantès, entouré de ses gardes, faisait de temps en temps une sortie, et, du poids de sa masse d'armes, écrasait, renversait, mutilait tout ce qui s'opposait à lui; mais, à la vue de Pierrot, il rentra dans les rangs de sa garde, qui se serrait autour de lui. Enfin, Pierrot s'élança au milieu des Tartares, abattit à droite et à gauche une centaine de têtes, comme un moissonneur avec sa faucille coupe les épis mûrs, et se trouva face à face avec Kabardantès.

L'empereur des îles Inconnues était brave. Sa force était colossale, et personne encore n'avait osé lui résister; mais à la vue de Pierrot, il pâlit, et se sentit en présence de son maître. Ce n'est pas que Pierrot fût à beaucoup près aussi robuste que lui: Kabardantès l'emportait par la taille et la force; mais il y avait dans le coeur de Pierrot un courage si indomptable, et qui prenait sa source dans une âme si ferme et si sûre d'elle-même, que ses yeux mêmes jetaient des éclairs dans la bataille. Pas un homme n'en pouvait soutenir la vue. Il regarda Kabardantès, qui se précipita sur lui tête baissée.

Pierrot l'attendit de pied ferme. La massue de Kabardantès allait tomber sur sa tête; d'un coup de sabre il la coupa en deux morceaux. Le tronçon seul resta dans la main du géant. A son tour, Pierrot frappa sur la tête de son ennemi un coup si terrible que le casque de Kabardantès fut coupé en deux parts qui tombèrent à terre. Il redoubla, mais le crâne du géant était invulnérable; seulement, il fut étourdi de ces deux coups si violents et étendit les bras en avant comme un homme qui va tomber.

A cette vue, les deux armées s'arrêtèrent d'elles-mêmes, attendant la fin du combat pour obéir au vainqueur. O mes enfants, Dieu vous préserve d'assister à un pareil spectacle! Qu'il est imposant, mais qu'il est terrible! La vie de deux hommes et le destin de deux grands empires dépendaient en ce moment d'un coup de sabre. Pierrot, ayant affaire à un ennemi invulnérable, avait un grand désavantage; il le savait, et ne se découragea point. Celui qui avait combattu, sans pâlir, Belzébuth et toute la troupe des démons, ne pouvait pas reculer devant un homme. Quand il vit que son sabre ne pouvait rien contre la peau de Kabardantès, plus impénétrable que douze écailles d'un crocodile, il chercha quelque arme nouvelle.

Si le géant eût été moins fort, Pierrot l'aurait étouffé dans ses bras, mais il n'y fallait pas songer. Il fit trois pas en arrière, et saisissant à deux mains un rocher énorme, il voulut le lancer sur Kabardantès pour l'écraser en détail, puisqu'il ne pouvait le blesser.

Au même moment, celui-ci revenait de son étourdissement; il comprit le dessein de Pierrot, et, tirant son cimeterre, il s'élança sur lui. Ce cimeterre lui avait été donné par sa mère, la sorcière Vautrika, et sa lame, forgée par les esprits infernaux, était d'une trempe si fine que rien ne pouvait lui résister. Il en asséna un coup furieux sur Pierrot; celui-ci, agile comme une hirondelle, évita le cimeterre qui retomba sur le tronc d'un chêne gigantesque. Le chêne fut coupé en deux avec la même précision qu'un poil de barbe par le rasoir d'un barbier. Il tomba avec un grand bruit et écrasa, dans sa chute, plus de cinquante soldats des deux armées.

A cette vue, tout le monde s'écarta pour faire place aux deux combattants.

Pierrot sentit que si le combat se prolongeait, son adversaire, plus robuste, mieux armé et invulnérable, finirait par le vaincre.

Il prit alors à deux mains le rocher dont nous avons parlé, et le jeta de toute sa force dans la poitrine du géant. Celui-ci chancela sur sa base et vomit des flots de sang. En même temps, Pierrot remarqua une chose singulière, c'est que le sang coulait non-seulement de ses lèvres, mais de sa poitrine.

Il en conclut qu'à cet endroit Kabardantès n'était pas invulnérable, et prit son parti sur-le-champ.

Il arracha des mains d'un Tartare stupéfait, une longue lance, et l'enfonça dans le creux de la poitrine du géant. La lance pénétra jusqu'au coeur, et Kabardantès tomba mort.

Tous les spectateurs, qui jusque-là, dans les deux armées, avaient tressailli de crainte et d'espérance, commencèrent à respirer: quel que fût le vainqueur, on sentait bien que sa victoire décidait de tout. Je n'oserais dire si la mort de Kabardantès excita de grands regrets chez les Tartares; ce qui est certain, c'est que les Chinois poussèrent un long cri de joie en voyant leur ennemi à terre.

—Victoire et longue vie à Pierrot! s'écrièrent-ils de toutes parts.

Le général tartare Trautmanchkof prit le commandement de ses compatriotes et demanda une trêve pour ensevelir l'empereur défunt. Pierrot l'accorda sur-le-champ, fit l'éloge de son courage, et ajouta gracieusement qu'il ne dépendait que des Tartares de changer cette courte trêve en une longue et solide paix.

Aussitôt les deux armées se séparèrent, et chacune regagna son camp. Les Chinois, ivres de joie, ne savaient comment témoigner leur tendresse au bon Pierrot. Chacun d'eux croyait avoir retrouvé en lui un protecteur, un père, un frère, un ami. Quand il demanda ce qu'était devenu Horribilis, on lui répondit en riant qu'il avait pris le chemin de Pékin, et qu'au train dont il était parti, il devait déjà être arrivé.

L'autre armée était fort divisée. Après la mort de Kabardantès et de Pantafilando, il n'y avait plus d'héritier du trône, la dynastie était éteinte: perte médiocre, car il y a toujours plus de rois sans royaumes que de royaumes sans rois. Au reste, rien n'était plus facile que de faire un roi: on n'avait que l'embarras du choix. Comme les chefs des principales familles étaient au camp, chacun d'eux s'offrit pour candidat et fit valoir sa naissance, sa fortune et son courage. La discussion fut très-vive: chacun des orateurs avait le sabre au poing, et paraissait disposé à soutenir son droit de toutes les manières. Enfin l'un des plus âgés, qui, par hasard, n'avait aucune prétention au trône, ouvrit un avis qui fut bientôt approuvé de tous.

—Il nous faut, dit-il, pour empereur le plus brave des hommes, afin qu'il soit digne de commander aux Tartares, qui sont, après les Français, le plus brave peuple de l'univers. Il faut qu'il n'ait point de famille ni de liaison dans le pays, afin qu'il ne favorise aucun parti au détriment des autres. Il n'y a qu'un homme ici qui remplisse ces deux conditions.

—Qui donc? cria-t-on tout d'une voix.

—C'est Pierrot.

Cette proposition, par un hasard singulier, réunit toutes les voix: on offrit le trône à Pierrot, qui le refusa.

—Je n'en suis pas digne, répondit-il modestement.

La vérité est que Pierrot, devenu sage par l'expérience, et connaissant la difficulté de gouverner les hommes, ne voulut pas s'engager dans une affaire si épineuse.

—Que ceux qui se sentent la vocation, disait-il, essayent de le faire; pour moi, je veux vivre tranquille, et dans un repos complet avec ma famille. Je veux bien combattre pour ma patrie quand elle aura besoin de moi, mais je ne veux pas régner. Dans ce métier-là, le plus habile fait chaque jour cent sottises irréparables; que ferai-je, moi qui ne suis qu'un ignorant? J'aime mieux travailler en paix, élever mes enfants, cultiver la terre, donner le bon exemple autour de moi, et quelquefois, mais rarement, de bons conseils à ceux qui me les demanderont avec un coeur sincère: la Providence se chargera du reste.