Mlle Marthe n'a guère été citée que pour mémoire au début de ce récit. Je lui demande humblement pardon de mon irrévérence. C'était encore une très belle personne. Tous les âges ont leur genre de beauté, et quelques femmes ont vraiment tort de regretter si amèrement leur première jeunesse. Il est des arrière-saisons, chez les brunes surtout, qui n'ont absolument rien à envier aux vertes richesses des printemps. Mlle Marthe avait d'admirables épaules, et des bras d'un modelé superbe, en pleine chair sans empâtement, avec les deux fossettes légendaires souriant à la rondeur des coudes. Aux lumières, elle avait une splendeur de reine, et elle faisait encore sensation dans un bal de charité. Aux temps mythologiques, le maître de l'Olympe l'eût certainement préférée à toute la suite juvénile, mais un peu ascétique, de la Diane chasseresse, et de nos jours, un lieutenant-colonel du génie, un très beau capitaine de frégate, et même un propriétaire de hauts-fourneaux, personnage considérable de l'Eure, avaient sérieusement aspiré à sa main potelée; mais l'armée de terre et l'armée de mer, ainsi que la grande usine, avaient échoué devant son ferme vouloir de rester demoiselle. Quelque mystérieux hidalgo défunt lui souriait-il encore au fond de son passé dormant? Ceci la regardait seule. Elle adorait sa nièce, se plaisait à revivre en elle et le surplus de son coeur se répandait en bonnes oeuvres, largement et sagement réparties. Fort pieuse, très aimée des pauvres, elle savait encore occuper sa vie et la poétiser dans ses reflets de soleil couchant.
Elle était peut-être imbue de quelques préjugés, mais ces légères imperfections donnaient du relief à ses qualités grandes. Sa présence fut très heureuse ce soir-là, au milieu des passions contenues qui couvaient autour d'elle, sans qu'elle pût s'en douter. Georges lui plut de prime abord. Toute vive, elle eut son franc parler. Elle avait gardé la nostalgie de l'Estramadure et fut très injuste pour la France méridionale, qu'elle déclarait une mauvaise parodie de l'Espagne. Les arènes d'Arles et de Nîmes ne furent pas épargnées et baptisées par elles de faux cirques où grimaçaient de faux toréadors, évoluant sous de faux soleils. Carcassonne, Collioure et Perpignan sonnaient mal à son oreille, à côté de Séville, de Grenade et de Cordoue, et elle avoua que les dialectes de la Provence et du Languedoc lui donnaient particulièrement sur les nerfs quand elle songeait à sa belle langue espagnole, faite de musique et de lumière, où de simples porteurs d'eau se nomment des Aguadores.
Son petit havanais, gros comme le poing, dont Georges caressait les belles soies blanches, tout en lui donnant du sucre et en admirant ses oreilles roses, fit également très bon accueil au paysagiste. La conversation ne languit pas un instant. Mlle Marthe s'étonna à bon droit de plusieurs choses qu'elle avait peine à comprendre.... Elle trouvait que les Français, pour la plupart si contents d'eux-mêmes, sont généralement d'une ignorance de carpes sur les détails les plus habituels de la vie. «Je n'en connais pas un sur mille, disait-elle, sachant que le café dont il boit tous les jours lui vient d'un arbuste à fruits rouges comme nos cerises.»
Elle avait demandé un jour dans un cercle d'érudits, où se trouvaient quelques botanistes, le vrai nom de l'arbre qui fournit le palissandre, et personne n'avait pu lui répondre.
Mlle Marthe, ayant beaucoup voyagé, se plut à donner à Georges de curieux détails sur les pépites, les paillettes et la poudre d'or, vannés sur la côte de Guinée, dans le sable des rivières, par de beaux noirs du plus magnifique ébène, et elle raconta qu'elle avait ramassé de sa main des diamants à fleur de terre dans les antiques forêts incendiées du Brésil. Il n'y eut pas de lacunes regrettables dans les dialogues variés de la soirée, mais il n'y eut pas de musique non plus, et on se quitta d'assez bonne heure. Le trio des masques (ils furent assez dissimulés pour mériter ce nom-là), Henri, Georges et Marie, fut affligé d'insomnies bien différentes des beaux rêves de la veille. Seule, Mlle Marthe passa la nuit calme. Avant de fermer les yeux, en songeant à Georges, elle crut bien avoir déjà vu cette figure-là quelque part, mais dans un souvenir très lointain et très vague, et comme cet effort de mémoire commençait à lui fatiguer le cerveau, elle prit le parti de ne plus y penser et s'endormit en paix du sommeil des heureux et des justes.
Le lendemain, le premier rayon du soleil levant tomba sur la palette de Georges, installé déjà sur le pont d'une arche attenant au vieux moulin de la Sinope. Il était revenu seul au bord de la petite rivière où ils étaient deux la veille. Condamné à partir le jour d'après, il n'avait pas voulu quitter sa chère vallée sans lui dire un dernier adieu, et il tenait à emporter dans son bagage d'artiste un vivant souvenir de cette promenade où pour la première fois son amour avait discrètement parlé.
Le comte, qui n'avait pas fermé l'oeil de la nuit, était parti de grand matin pour les dunes de Ravenoville, espérant qu'une longue course à cheval dans les brumes de la Manche lui rafraîchirait le sang, et que l'agitation du corps endormirait un peu la tempête morale; mais il eut beau longer les grèves et lancer son coureur au ras du flot, jusque dans la haute et folle écume des lames, rien ne put calmer sa fièvre, et il eut grand'peine à patienter jusqu'à l'heure habituelle où Marie descendait au jardin.
Elle n'avait pas dormi non plus, et, pour elle surtout, cette nuit fut terrible. Pour échapper aux tourments de son insomnie, elle essaya de lire, mais nos plus grands écrivains, prosateurs et poètes, étaient fades près du roman de son coeur. Elle jeta un rapide coup d'oeil sur sa vie ... que devait clore bientôt l'union projetée avec Henri de Morsalines. Ce mariage, qui lui avait presque souri le mois précédent, lui semblait aujourd'hui sérieux comme une prise de voile; mais elle était résolue au grand sacrifice, se regardant comme engagée par sa promesse antérieure et comme indissolublement liée au grave gentilhomme qui avait si courtoisement aspiré à l'honneur de cette union. Le jour de sa demande, elle avait, sans arrière-pensée, mis franchement sa main dans la sienne, et, ce jour-là, très certainement, sa petite main n'avait pas menti.
Elle descendit à dix heures, comme d'habitude. A sa vue, le comte, pour la première fois, fut troublé comme un enfant; il lui sembla que toute son énergie s'en allait. Il était planté, tout songeur, derrière une grosse touffe de lilas, confus d'abord et presque hésitant. Elle ne l'avait pas encore aperçu.
Cette fois, elle ne fit pas attention aux grandes corolles de ses magnolias, à peine accorda-t-elle un regard distrait aux myosotis des sources acclimatés dans l'eau de son jardin; mais en passant près d'une plate-bande de sable, elle se baissa vivement pour cueillir une jacinthe orientale, puis quelques brins d'hysope aux fleurettes bleues qui, ce jour-là peut-être, lui disaient quelque chose de l'Égypte et de Jérusalem. Elle était vêtue de blanc, un simple ruban mauve nouait sa chevelure. Tout en froissant les fleurettes parfumées dans ses doigts, elle marchait avec lenteur et recueillement. Henri la contemplait. De vagues ressouvenirs de poésie sacrée, d'Esther et de Saint-Cyr, lui revenaient en mémoire avec des fraîcheurs d'aurore, et jamais il n'avait eu pour elle une si religieuse admiration. Dès qu'elle put apercevoir le comte, elle vint à lui, qui semblait se trouver là comme par hasard, tandis qu'en réalité il attendait depuis deux mortelles heures. Quand les yeux de Marie répondirent aux siens, ce clair regard apaisa comme un enchantement tous les tumultes de son coeur. Il se demanda comment il avait pu douter d'elle un seul instant; mais, décidé d'avance à lui parler le matin même, il entama l'entretien d'un ton qui n'était ni trop intime ni trop solennel mais avec une certaine gravité dans la voix:
«Marie, dit-il en forme d'exorde, je suis vraiment heureux de pouvoir causer avec vous quelques instants ce matin; si vous le permettez, je tiendrais à votre assentiment sur quelques points en litige dans mon for intérieur, et serais très désireux de connaître votre manière de voir et de penser sur une question qui me donne à réfléchir....»
Sans témoigner trop de surprise à ce grave début, Marie fit signe qu'elle écoutait; il continua:
«Je dois vous avouer en toute franchise qu'il m'est venu des scrupules, puérils peut-être, qui assurément ne pèsent pas sur ma conscience comme des remords, mais qui me préoccupent néanmoins, et même assez sérieusement pour que je prenne la liberté de vous en faire part: je me suis demandé parfois si, malgré de belles apparences qui plaident en ma faveur, je ne serais pas au fond un très grand égoïste?»
Marie répondit par un geste de dénégation, en essayant de le détromper; elle commençait à comprendre où il voulait en venir.
«Je songeais, ce matin même, dit le comte, à un gentleman farmer, pas très vieux encore, c'est possible, mais un peu mûr déjà, ayant passé la trentaine, d'habitudes rustiques, presque sauvages, aimant la chasse à courre, le son des trompes, sa meute aux longs abois et même le hennissement de ses chevaux, et je me demandais si ce gentilhomme campagnard, confiné dans son manoir féodal comme un seigneur du temps jadis, a bien le droit d'enchaîner à son existence monotone la vie d'une femme jeune, belle, intelligente, faite pour s'épanouir en pleine lumière dans les bals ou les salons de Paris, qui seuls peuvent apprécier dignement ses éclairs de jeunesse, l'aristocratie de sa beauté, toutes les fleurs de son esprit charmant et même (pourquoi ne pas le dire?) le grand style de ses toilettes vraiment incomparables!
—Vous vous calomniez, monsieur le comte, répondit-elle avec un demi-sourire.
—Certes, non; mais, en réalité, est-ce une perspective bien attrayante que cet éternel horizon de prés, de bois et de grèves, aux fenêtres d'un vieux château perdu dans un fond de province, où trop souvent l'ennui doit tomber des plafonds? Enterrer de gaieté de coeur la jeunesse d'une femme et ses plus belles années dans une pareille solitude, n'est-ce pas aussi cruel que de prendre de beaux papillons de jour, encore tout frémissants de la sainte lumière du soleil, pour les clouer vivants dans les ténèbres?
—Vos comparaisons ne sont-elles pas un peu outrées et ne représentez-vous pas sous des bien sombres quelques scènes tranquilles de villégiature? Arrivez au but simplement.
—Pardonnez-moi, reprit-il avec animation, si je n'ai pas dit précisément ce que je voulais dire, et permettez-moi d'expliquer plus clairement ma pensée.»
Et mettant dans ses paroles un respect absolu et les nuances de la plus discrète réserve, mais avec un tremblement nerveux dans la voix:
«Marie, dit-il, le jour où, n'écoutant que mes voeux personnels, je vous ai demandé votre main, ce jour-là peut-être vous êtes-vous crue liée à mon égard par des sentiments de gratitude exagérée, que j'apprécie sans doute et qui vous font, à mes yeux, le plus grand honneur; mais si je n'avais rien dit encore, si je vous adressais aujourd'hui cette demande pour la première fois, votre réponse serait-elle absolument la même, en toute liberté d'esprit, en pleine indépendance de coeur?
—Oui, monsieur le comte,» dit-elle à voix basse et les yeux gravement baissés.
Le comte respira. Il y eut un long silence, et quand ils se levèrent tous deux, avec son intuition de femme, Marie ajouta:
«Saviez-vous que M. Fontan veut absolument nous quitter demain? Sa résolution est inébranlable. Il paraît que ce voyage au Nord lui tient décidément à coeur.
—Et moi qui jusqu'alors avais regardé ce nouveau pèlerinage comme un simple prétexte! C'est donc réellement sérieux?
—Très sérieux,» répondit-elle.
S'il restait encore des nuages dans la pensée du comte, ils furent promptement dissipés.
Le paysagiste, bon marcheur, rentra à l'heure militaire, rapportant l'esquisse de la Sinope, que le comte trouva fort belle et que Marie Alvarès ne put voir sans être émue profondément.
«Hier, dit Georges à Henri, je t'ai fait cadeau de mon Avenue des Hêtres; aujourd'hui, si tu le permets, je garde pour moi ce coin de vallée comme un souvenir du pays.»
En déjeunant, on avait parlé, pour l'après-midi, d'une excursion à Saint-Waast-de-la-Hougue. On attela Sélim, alezan brûlé à crinière et queue flottantes, un arabe très doux, de onze ans déjà, âge fort respectable pour un cheval; néanmoins, Mlle Marthe, qui, cette fois, n'était pas sollicitée par une oeuvre de charité, préféra rester à la maison. Ils étaient donc trois pour ce voyage: Georges et Henri sur le devant de la voiture (Henri conduisait), Marie seule dans le fond, où sa longue robe pouvait à l'aise épanouir son ampleur. Par la vitre, baissée, il lui était facile, du reste, de renouer l'entretien interrompu, quand, de temps à autre, il lui en prenait fantaisie. Tout alla fort bien jusqu'à la croix des routes de Montebourg à Quinéville; mais, un peu plus loin, en vue des hautes ruines de Saint-Michel, où commence une côte rapide, qui descend en droite ligne, Sélim fut quelque peu effarouché par de longs nuages emportés au vent de mer et qui, passant entre soleil et terre, barraient la route par intervalles de leurs grandes ombres fuyantes; ce n'eût rien été, mais un troupeau de moutons poudreux se jeta dans les roues; on coupa le troupeau. Pour surcroît d'embarras (c'était ce jour-là foire de Quettehou, près Saint-Waast, on n'y avait pas songé), une bande indisciplinée de gros bétail, boeufs, taureaux, vaches et bouvillons, descendait la pente opposée et venait rapidement à leur rencontre. (Les bêtes se rangent moins volontiers que les hommes.)
Il y avait surtout dans le nombre un petit taureau noir sauvage, aux regards de travers, qui faisait blanc de son oeil et à qui, sans doute, la robe alezan de Sélim ne revenait pas. Il se rua sur lui en droite ligne et se campa sur ses quatre pieds en baissant la tête comme s'il voulait éventrer le cheval et mettre à néant l'équipage. Sélim fit un bond de côté, se cabra, partit à fond de train sans qu'on pût l'arrêter et vint s'abattre au bas de la côte, sur la borne kilométrique. Georges et Henri furent jetés à terre violemment, Georges sur le gros tas de pierre des cantonniers, Henri au revers du fossé. Marie Alvarès, à part quelques éclats de vitre, n'eut aucun mal. Elle s'échappa comme un éclair de la voiture renversée, et quand elle aperçut Georges étendu sans mouvement, pâle et la tête en sang, elle ne fut plus maîtresse d'elle-même, et courut à lui d'abord: la rivière étant là tout près, elle y descendit en hâte pour mouiller une grande plaie ouverte à la tempe; son mouchoir, son foulard de cou, ses manches de batiste y passèrent, et pour assujettir le bandeau improvisé, elle noua convulsivement sur le tout la coiffure en grosse cotonnade bleue de la petite bergère aux moutons, qui se trouvait là. Georges revint à lui:
«Merci, Marie, ce n'est rien,» dit-il à voix basse.
Pour le comte, brusquement étourdi de sa chute, quand il rouvrit les yeux, il eût préféré ne jamais les rouvrir. Il avait tout vu dans l'empressement affolé de Marie près de Georges, et désormais il n'était que trop éclairé. Sous le coup rapide de cette commotion morale qui le frappait si rudement en plein coeur, il retomba dans un long évanouissement réel, et, quand il reprit conscience de la vie, Georges, Marie et la petite bergère lui jetaient encore de l'eau froide au visage.
La voiture étant brisée et le pauvre Sélim couronné, ils revinrent dans une longue charrette de paysan, que son conducteur ramenait à vide. Au retour, on coucha l'artiste, pris de fièvre; mais le médecin déclara son état sans danger (deux ou trois jours de repos devaient suffire), et Mlle Marthe s'installa au chevet du malade en vraie soeur hospitalière.
Le comte n'avait aucune blessure sérieuse apparente. Sa détermination était prise. Il s'était dit:
«Je comprends tout maintenant de Marie Alvarès. Rien ne prévaudra contre son opiniâtre et inflexible volonté. Georges serait parti demain; c'est elle qui a dû hâter son départ. Elle en a eu le courage. Je la connais bien: esclave d'une première parole donnée, elle aurait mis sa main dans la mienne sans hypocrisie, et elle aurait suivi jusqu'au bout la ligne rigoureuse du devoir. J'en suis sûr. Il est des femmes que leur dignité sauvegarde, qui, d'instinct, ont horreur d'une tache, comme l'hermine de la boue; mais elle en serait morte. Et moi, d'ailleurs, aurais-je pu étouffer ses pensées, renverser d'un souffle les images de ses rêves, écraser ses lèvres, qui, peut-être, dans la franche illusion du sommeil, auraient prononcé à haute voix le seul nom qui lui reste au coeur! aurais-je eu la force d'assister froidement à cette longue agonie? non, ce viol me révolte. Il faut une victime, je disparaîtrai.»
De toute la soirée, le comte ne laissa rien voir de son agitation, il resta impassible. Marie put croire même que son empressement de folle près de Georges, blessé, n'avait pas été aperçu. Avant de rentrer chez lui, le comte de Morsalines vint s'informer de la santé de l'artiste, qui sommeillait, et, quand il prit congé de Marie, il lui souhaita le bonsoir affectueusement, mais simplement, comme s'il devait la revoir le lendemain; pourtant elle remarqua quelque chose de singulier dans son regard, un peu fixe ce soir-là, mais affable toujours.
Le comte de Morsalines ne se coucha pas de la nuit, et voulut partir sans phrases, sans récriminations banales, sans faux attendrissements sur lui-même. Il écrivit trois lettres, dont deux très courtes, à Georges et à Marie; la troisième à son notaire, sous le couvert de Mlle Marthe. Voici les deux premières:
«MARIE,
«J'ai compris le secret de votre héroïque mensonge, mais je n'accepte pas le sacrifice. Vous êtes libre. Je me suis toujours fait une joie d'obéir à vos moindres volontés, je désire que, pour une fois, les miennes soient exécutées. J'ai prié Mlle Marthe de vous les exprimer.»
La seconde lettre était ainsi conçue:
«GEORGES,
«La vie est semée de singuliers inattendus. Nos deux rôles sont changés. Aujourd'hui, c'est moi qui voyage, et pour revenir, Dieu sait quand? J'ai toujours eu l'envie de connaître la flore de l'Himalaya.»
En post-scriptum, il avait ajouté: «Reste. Ton départ l'aurait tuée.»
Dans la troisième lettre, destinée à son notaire, le comte, voulant que Marie qui, après tout, était de sa famille, figurât au contrat avec un apport convenable, lui donnait le château du Haut-Mesnil, où elle se trouvait, et toutes ses dépendances.
Il descendit les grands escaliers bien avant l'aube, sur la pointe du pied, à pas furtifs, pour n'éveiller personne. Dans la cour, un gros chien de chasse lui mit en silence ses deux pattes sur la poitrine comme s'il comprenait. Le comte embrassa sa fine tête de bonne race, et s'esquiva en toute hâte. Son coupé l'attendait, à quelques minutes de là, au village de Fontenay.
Par une amère ironie de sa destinée, une heure après, il rencontra sur la route, dans la pleine lumière du soleil levant, deux personnages de sa connaissance, des enfants de ses fermiers, qu'il avait mariés la semaine passée: François Corbin et Guillette Mauger. Guillette avait sur l'épaule la grosse canne de cuivre où chaque fille du pays porte son lait; François, en guise de collier sur sa blouse neuve, le talbot de sa vache et les enferges de sa Grise. A leur salut, le comte fit arrêter:
«Eh bien, mes enfants, leur dit-il, vous voilà bien heureux, n'est-ce pas! Il ne vous manque rien?»
François affirma naïvement que ses voeux étaient comblés.
«Et toi, Guillette? dit Henri.
—Dame, répondit la petite Normande à la mine éveillée ... il y aurait bien le pré de la Gervaise attenant à la maison ... mais, faute de cinq cents francs.
—Voici le pré de la Gervaise, dit le comte en lui glissant un billet dans la main. Adieu, mes enfants.»
Il arriva à Valognes quelques minutes avant l'arrêt du train. Le chef de gare, qui le connaissait, le salua avec les marques du plus profond respect, lui ouvrit le wagon, sa casquette à la main, et quand il eut refermé la portière, au sifflet de vapeur, il remarqua, avec surprise, deux grosses larmes dans les yeux du gentilhomme qui n'avait jamais pleuré.
Si tes deux mains sont pleines de vérités, ne laisse échapper que les vérités consolantes.
Les règles générales ne ressemblent-elles pas aux grandes routes qui poudroient sous les mille pieds des troupeaux aveugles.
Le siècle fourmille de vieux enfants las qui répugnent à la fatigue de penser. Déploie un rouleau d'images, ou chante-leur des chansons.
On associe un peu trop aisément la misère et le génie: la misère est une rude couveuse; pour un oeuf enchanté qu'elle a fait éclore, combien en a-t-elle écrasés!
La conscience: petite lanterne sourde que la solitude allume dans la nuit.
Le vin, l'argent, la gloire: sources de trois ivresses difficiles à bien porter. Bon an, mal an, vous avez rencontré cinq ou six buveurs de belle compagnie ayant le bourgogne ou le bordeaux galant homme; dans l'espace d'un demi-siècle, peut-être deux ou trois riches que leur fortune ne grisait pas, à l'aise dans leurs millions comme une grande dame dans sa toilette: pour la troisième ivresse, si, dans le cours de votre existence, vous avez connu un seul demi-dieu pouvant aspirer les arômes du cigare magique sans être étourdi par ses bouffées capiteuses, montrez-le-moi, je vous prie;—que je mette un genou en terre.
Si vous faites la part de l'organisation d'un homme, de son éducation, du milieu social où l'ont jeté sa naissance ou le hasard, et si vous daignez réfléchir à la somme d'énergie nécessaire au lutteur engagé dans cette passe terrible de la vie, vous serez parfois effrayé de la grandeur morale de certains personnages que l'histoire oubliera, et vous trouverez dans l'intimité de votre coeur une indulgence sans bornes pour les faiblesses de tant d'autres.
Connaissez-vous le pic, l'oiseau grimpeur habillé de vert, qui creuse son nid à coups de bec dans les arbres de haute futaie, les chênes ou les hêtres de nos forêts d'Europe; l'oiseau farouche, inquiet, bizarre, qui rit dans la pluie et qui pleure quand le ciel est bleu? Quoi qu'en dise la belle phrase brodée de M. de Buffon, ses oeufs ne sont pas verdâtres comme sa robe de noces, mais blancs de neige, à coquille lustrée comme la porcelaine fine, afin d'être visible à l'oeil de la couveuse, dans la cavité profonde où s'abritent les nouveaux mariés.
Ne trouvez-vous pas le bon sens ridicule et la raison stupide, quand le coeur est en jeu?
A quelques lieues de Paris, le chemin de fer passe à travers un cimetière. A la vue des cyprès et des pierres blanches fuyant aux deux bords de la route, on se demande: A quoi bon marcher si vite pour en arriver là?
Au fond des plus belles proses on trouve souvent un poète défleuri, qui, d'un oeil mal essuyé, contemple son ancienne couronne de Nanterre.
La valeur d'un écrivain se mesure à la somme de pensées qu'il remue dans un siècle.
La vieille bouche stridente de Voltaire, soufflant une bise froide qui roula tant de feuilles sèches, dit moins de choses que la lèvre pincée d'Erasme.
Le chemin de ceinture a creusé un long tunnel sous la colline du Père-Lachaise. J'ignore jusqu'à quel point la taupe industrielle a le droit d'établir ses galeries souterraines sous la ville des morts. Une voie de fer, installée sous mes vertèbres, me semble une violation de sépulture. Il y a solution de continuité entre mes os et le centre du globe. Le propriétaire du dessus n'a-t-il pas droit au dessous? Au nom de ma concession à perpétuité, je réclame. J'ai ma pudeur funèbre et me crois mal enterré.
Comme l'algèbre, le merveilleux a sa logique; c'est un petit monde à part, un paradis terrestre hanté par de rares adeptes qui se grisent d'azur et de rosée. Une fausse note dans cette assemblée d'élite est d'une discordance aussi terrible que le cri rauque d'une perruche à travers une belle phrase de Mozart.
Il y a gens d'esprit et gens d'esprit. Que de frelons passent pour abeilles! Heureux qui sait cueillir les sommités fleuries!
Laisser croire qu'on a des idées rapporte souvent plus que d'en avoir.
S'il est des femmes qui spiritualisent la chair, il en est d'autres qui bestialiseraient le génie.
Nous ne sommes créés ni pour les grandes douleurs, ni pour les joies trop grandes ... une pluie fine réjouit les oeillets et les tulipes, et ne fait qu'en raviver les couleurs; une averse brise les tiges et couche les plus belles fleurs dans la boue.
C'est au pays de l'oiseau-lyre, dans la chaude contrée des arômes, parmi les riches bouquets d'îles formés par des récifs de corail, que vivent en bande les grands paradisiers. Le somptueux faisceau de leurs plumes subalaires les oblige à courir des bordées contre le vent pour ne pas froisser leur costume de cérémonie. Quand ils ont le bonheur de prévoir assez tôt les brusques ouragans des tropiques, ils s'enlèvent comme une fusée volante bien au-dessus de la ligne des nuages, et laissent passer la tempête en promenant leur fantaisie dans les plus hautes régions de l'éther. Ils attendent que la paix soit rétablie sur la terre pour descendre dans leurs forêts parfumées. Leur robe-parachute est magnifique d'ampleur. Mais si, trop enivrés par les amandes fraîches des muscadiers, ou simplement attardés par une légitime folie d'amour, ces pauvres rois de l'air sont surpris par l'orage sous les arbres serrés de la Polynésie, le luxe de leur toilette devient pour eux un embarras terrible; ils s'enchevêtrent en aveugles dans les lianes et les menues branches, et les indigènes les abattent d'une flèche, ou les prennent à la main sans blessure. C'est alors que commence leur supplice: dans l'intérêt des plumes, pour conserver tout son lustre à l'oiseau rare, on lui brûle les entrailles vives; puis on expédie dans le creux d'un bambou le merveilleux défunt aux belles filles d'Europe et d'Asie. Ce riche supplicié ne fait-il pas songer aux bien-aimés poètes qu'une pensée malencontreuse engage trop avant dans la mêlée contemporaine? Planez dans l'azur, ô poètes! laissez aux prosateurs la rude besogne qui veut de longues bottes et des balais à grands manches. Platon, le divin penseur, rendait pleine justice à votre charme souverain, mais il comprenait que vous gêniez la manoeuvre: pleurez vos souvenirs, chantez vos espérances; mais, pour Dieu! ne descendez jamais dans la désolante ornière du présent.
La langue française, si pauvre pour les écrivains qui la connaissent peu, n'est-elle pas d'une richesse inouïe pour le virtuose qui laisse à point tomber son doigt sur la note précise de l'immense clavier?
Les bons vers sont comme les bons vins, ils gagnent à vieillir.
Il est de pauvres gens qui ont le malheur de tout comprendre.
Pourquoi s'étonner du grand nombre des ingrats? Donner de bonne grâce est si rare! Aux mauvais semeurs, la récolte des ronces.
Belle pensée de Tertullien: Notre impossibilité de concevoir Dieu nous donne une idée magnifique de sa grandeur.
Hygiène morale, santé du coeur.
Autrefois le rat de moulin, le rat d'église, le rat d'égout vivaient à l'aise, chacun dans son domaine; la civilisation moderne les oblige à cumuler, à se disputer le royaume étroit des ténèbres, pour ne pas mourir de faim. Pas un pauvre petit coin du monde qui n'ait son inspecteur ou son éclairage au gaz!
Si vous avez eu le génie de Richelieu et la féconde astuce de Mazarin pour vous édifier un trône, il vous est permis d'être grand comme Louis XIV.
Ne lisez Montaigne qu'à cinquante ans, quand vous aurez le torse enveloppé de chaude flanelle, le ventre au feu, les pieds sur les chenets, dans une chambre bien close et bien capitonnée, lorsque la première bise d'hiver fouette les vitres et fait songer aux pauvres errants sur les routes. Montaigne est la prose d'Horace. Son livre est le bréviaire des vieux gourmets au coeur sec, hommes d'expérience aimant à siroter la vie par petites gorgées et tenant à jouir pour tous les centimes que renferme une pièce d'or quand ils consentent à la dépenser; livre écrit en beau français, soit; et pour notre langue un des plus riches filons du XVIe siècle; je l'avoue; mais livre des vieux, évangile des égoïstes.
Est-ce bien le même homme qui a écrit une si belle page sur l'amitié?
Les grands poètes de la Grèce antique sont nés sous une mauvaise étoile:
«Eschyle a le crâne brisé par une tortue tombant du ciel.
—Euripide est dévoré par la meute d'un roi de Macédoine.
—Sophocle est traîné comme un vieux fou devant l'Aréopage par ses enfants irrévérencieux.»
Les historiens qui blâment Julien l'Apostat trouveront toute naturelle la conscience méridionale de Henri IV.
Panthères et léopards ont une robe d'étoiles; mais le tigre est zébré de grandes zones; il n'a jamais été tigré. On aura confondu, dans nos premières ménageries, les rois et les reines de la race féline, et l'usage aura religieusement consacré l'erreur populaire.
Dans les belles années de votre jeunesse, à quatorze ou quinze ans, vous avez rencontré sans doute en voyage une charmante ville haute abritée par de vieux châtaigniers coquettement étagés sur ses pentes, et se mirant de loin dans un fleuve tranquille, empourpré des lueurs du matin. Aux derniers plans du paysage, comme un fil d'araignée jeté dans la brume d'or, la courbe d'un pont suspendu mariait deux collines. Le soleil printanier vous envoyait ses rayons, comme une pluie de joie; toutes les cloches étaient en branle, l'orgue chantait et le vent tiède et parfumé vous apportait des lambeaux de musique sacrée. Des enfants roses jouaient au seuil des portes ouvertes. De jeunes femmes à longues robes cheminaient vers l'église, et les petites vieilles, proprettes et réjouies, laissaient épanouir de belles rides maternelles sous les amples tuyaux de leurs bonnets à barbes de neige. Quoique étranger, vous vous sentiez chez vous. La bienvenue rayonnait sur tous les visages, comme une sainte lumière des coeurs. Depuis, vous avez vu bien d'autres villes, plus grandes ou plus célèbres; mais la première est restée comme une vivante image incrustée dans votre souvenir. Plus tard, vous avez voulu la revoir; vous l'avez longtemps cherchée sans pouvoir la retrouver. Vous ne saviez plus son nom: «Était-ce en France, ou sur un versant d'Espagne? N'était-ce pas une cité flamande, une riveraine de la Moselle ou du Rhin? Peut-être au pied des Alpes la retrouverais-je? Je me rappelle une fraîche voisine de Saint-Gall, de Lucerne ou de Glaris.» Mais non; vous perdez votre peine. Les années passent, et votre souhait ... vous finissez par ne plus y songer. Vous vous étiez dit pourtant: «Si j'entendais prononcer le nom de cette ville, je la reconnaîtrais.» Un jour, par hasard, un indifférent répète devant vous ce nom-là; vous tressaillez: c'est bien elle. Des syllabes identiques vous ont frappé l'oreille. La ville est tout près de vous. Vous avez passé cent fois près d'elle sans le savoir; c'est au plus à quinze ou vingt lieues. Vous y courez en toute hâte; en route, vous écoutez chanter en sourdine dans votre coeur l'orchestre magique des lointains souvenirs. Enfin, vous entrez dans la ville de vos rêves; mais vous ne la reconnaissez plus. C'est bien elle, pourtant; voici le mail, le pont là-bas, le clocher, l'église, rien n'y manque; mais le ciel est gris, le fleuve sale, les arbres rouillés, les gens rogues, les chiens maussades, les enfants déguenillés et pleurards. «Quel changement! dites-vous; est-ce possible! c'est une erreur, sans doute.» Pauvre homme! Toi seul as changé.
Les robes jouent un assez grand rôle dans notre existence d'homme. Lorsque percent nos premières dents, que nous bégayons nos premières syllabes et que nous essayons notre premier pas en trébuchant, notre petite main s'accroche à une robe, la robe de la jeune et gracieuse femme que Dieu fit notre mère. Elle, tricotant nos bas ou brodant nos vestes futures, va tout droit son chemin sur le haut tapis des salons ou le sable fin des allées, n'osant détourner la tête pour ne pas décourager nos efforts ..., mais son coeur a des yeux. Elle est un écho de nos moindres mouvements. Elle chemine heureuse ... l'enfant grandira ... et peut-être un jour sera Duguay-Trouin, Pétrarque ou Vélasquez;—elle est la mère d'un homme qui doit dompter la mer ou conquérir des âmes.—Au printemps de la vingtième année, le frôlement d'une robe éveille une tempête en nous; nos oreilles tintent, nos yeux se troublent; quelque chose nous prend à la gorge et paralyse nos paroles; avec quelle joie nous verserions tout le sang de nos veines pour un seul pli de cette robe qui passe!—Et plus tard, quand nous avons vu soixante et quelques fois s'effeuiller la cime rougeâtre des marronniers, que l'heure est venue de quitter la scène, que nous nous sommes couchés pour passer bientôt par cette petite porte basse ouvrant sur les grandes régions inconnues; alors, si à notre oreiller nous entendons le bruit d'une robe qui veille, nous savons qu'une belle main pieuse est là pour clore nos paupières. Cette suave pensée nous console presque de mourir, nous aide à passer doucement, à nous éteindre comme la dernière lueur d'un cierge béni, qui se fond dans un flot parfumé de cire blanche.
J'aime le sourire des gens graves. Quand je vois s'entr'ouvrir la bouche discrète des penseurs, je me souviens des riches floraisons répandues sur les calmes étangs des bois: trèfles d'eau, sagittaires, nymphaeas, villarsies. Les enfants qui passent ne se doutent pas des longues racines chevelues qui plongent aux abîmes; ils n'aperçoivent que la fleur suave éclose des profondeurs.
Pour marcher dans l'histoire, quel guide préférez-vous, de Jules ou de Henri? L'un vous prend la main comme à un enfant, et, témoin ému de vos rires et de vos pleurs, vous promène haletant à travers les comédies ou les drames du passé; l'autre est froid et fatigant comme un procès-verbal: ce sera l'Anquetil des races futures; on l'achète pour meubler sa bibliothèque, mais on l'ouvre peu. Il me semble que la Muse sévère de l'histoire n'interdit pas les manifestations de la vie; flammes visibles ou feux couvants, tous les vrais historiens sont passionnés. Hérodote est grand-oncle de l'Arioste; Thucydide, un peu cousin de Tyrtée; et Tacite frère de Juvénal.
Il est des heureux qui naissent pour aimer, d'autres pour être aimés.
Pourquoi saluez-vous le corbillard qui passe, conduisant un mort que vous n'avez jamais connu? les opinions varient: les Pharisiens disent: «Bon voyage; il ne pourra plus nuire: morte la bête, mort le venin;» les chrétiens: «S'il a eu des torts envers moi, j'en ai eu peut-être à son égard: je lui pardonne;» les masses, raisonnant peu, mais souvent fort éclairées sans le savoir, obéissent à une pensée plus haute, saluent, à son entrée dans une autre vie, un être d'un ordre supérieur, et tirent simplement leur casquette à l'immortalité de l'âme.
A notre époque, les acteurs comiques, injectés d'atrabile, succombent à des accès de folie noire, tandis que les préposés aux pompes funèbres meurent souvent de pléthore alcoolique, exhilarés, épanouis; leur dernier soupir est un éclat de rire.
Entre les aveugles-nés et les aveugles par accident la différence est grande; aux derniers seuls la douleur. Ils ont joui de la lumière, ils savent ce qu'ils ont perdu, tandis que les premiers marchent au milieu d'un paradis terrestre qu'ils ne connaissent que par ouï-dire; ils ne peuvent soupçonner les splendides paysages que chaque aurore éclaire pour les voyants.
Les êtres qui n'ont jamais aimé ressemblent aux premiers aveugles.
Les coloristes naissent au pays du soleil ou de la brume: Vénitiens ou Flamands; Titien et Véronèse, Rubens et Van Dyck. La lumière des uns est-elle plus riche, plus grasse, plus ruisselante, plus égale, plus légère, plus subtile, plus aérienne? chacune a son caractère et sa beauté. Ce sont des lumières soeurs, sous des latitudes extrêmes. L'une est comme un rayonnement du vrai soleil; l'autre semble jaillir de l'âme, du foyer divin qui éclaire l'artiste noyé dans les ténèbres des basses régions humides.
Le plus riche héritier des belles traditions de la grâce antique, le grand maître de la Renaissance, Jean Goujon, n'a jamais copié ni imité la Grèce. Il l'a comprise, il l'a aimée, se l'est assimilée dans son ardent amour, et, devenu créateur, il a laissé des oeuvres qui vivent, et qui vivront tant qu'un soleil se fera gloire de les éclairer. Il a retrouvé le charme souverain de la beauté païenne dans l'harmonie de ces corps suaves qui savent chanter aux yeux. C'est un frère de Prud'hon et d'André Chénier.
Les serments se prêtent, mais ne se donnent pas: ce qui explique leur grand nombre.
Toutes les religions sont bonnes; la plus belle des raisons ne vaudra jamais la suprême douceur de croire à quelque chose.
Jusqu'à présent personne n'a pu me prouver que Dieu n'existait pas: donc j'y crois.
Les artistes n'ont pas la folie de vouloir plaire à tout le monde. Ils savent bien qu'ils travaillent pour des groupes similaires, des voyants organisés comme eux, mais qui, ne sachant ni sculpter, ni peindre, se glorifient d'un frère supérieur réalisant son oeuvre dans l'harmonie de leurs pensées.
Chacun a ses pauvres. Pour moi, je donne de préférence à ceux qui me plaisent; c'est injuste pour ceux que j'oublie à regret: j'aime à penser qu'ils pourront plaire à d'autres.
J'aime peu les avocats. Quand on veut me prouver quelque chose, j'ai l'habitude de m'en aller.
De son vivant donner son nom à une rue de Paris, représente chez nous le comble de la gloire: rue Rossini, rue Auber, rue Lamartine. Alfred de Musset et Théophile Gautier, qui pourtant ne se ressemblent guère, mais tous deux d'une distinction si rare, obtiendront-ils jamais cette sanction municipale?
Les choses les plus graves, les plus belles, les plus saintes, ne se prouvent pas, mais se révèlent: nous comprenons l'amour en aimant, la charité en donnant, la foi en croyant.
Après cette vie terrestre, où donc irai-je? Où sont allés ceux que j'aime. Le reste m'importe peu.
Quand la poésie se met à la queue d'un parti politique, elle se dégrade. De souveraine, elle descend au rôle de servante. La princesse éblouissante devient Peau d'Ane. Et pourtant notre coeur devrait être un abîme d'indulgence pour les poètes, ne fût-ce que par gratitude pour les saintes joies qu'ils nous ont données dans leurs jours de lumière.
Au printemps dernier, j'ai pu voir un papillon sortant de sa chrysalide comme de l'étui d'un éventail. D'abord étourdi et comme ébloui par le grand jour, il se traîna gauchement sur le sol, étirant ses ailes gommeuses, agglutinées, collant au corps comme une robe de soie chiffonnée; mais le soleil eut bientôt fait de lui sécher les ailes, et, comme une flèche, il disparut dans un rayon du matin. Après son départ, l'intérieur de la chrysalide garda longtemps ses couleurs: bandes de pourpre, stries d'azur et points d'or.—En songeant à cette chrysalide et aux riches empreintes qu'y avait laissées le splendide pèlerin du ciel, je me souviens des coeurs où l'amour a passé.
On a comparé les hommes qui changent d'opinion à des girouettes qui tournent; ceux qui n'en changent pas, à des girouettes rouillées qui n'obéissent plus au vent. Nous voilà donc rangés dans une de ces deux catégories: nous sommes des pantins ou des ganaches; dure alternative.—Tous les changements sont fort honorables quand ils n'ont pas eu l'intérêt pour mobile. Mais qui le saura?
Au Théâtre-Italien, ne comprenant pas les paroles, j'écoute simplement la passion qui chante, et me laisse aller en pleine eau, sans contrainte, au courant du grand fleuve harmonique. A l'Opéra, c'est autre chose, je souffre presque toujours d'entendre notre belle langue française si cruellement martyrisée par un ténor pour l'émission facile de sa note à effet. Est-ce un jargon de Savoie ou d'Auvergne? Je pars désappointé, ne pouvant endurer plus longtemps un tel supplice de l'oreille.
L'oiseau qui n'a pas encore brisé la coquille de son oeuf peut-il se douter par avance des magnifiques paysages qu'il verra défiler dans son vol, lorsque, obéissant au libre gouvernail de ses ailes, il s'en ira tout en joie par le ciel, saluant au miroir des rivières la frémissante image des chênes et des hêtres dont les hautes cimes verdoient mêlées à des rougeurs d'aurore.—Pour l'inconnu d'une autre vie, nous sommes l'oiseau dans l'oeuf, hermétiquement clos: impossible de rien voir au travers. Mais nous avons des pressentiments, et plus nos pressentiments sont riches, plus notre intelligence est grande.
Un positiviste peut être un honnête homme, mais, assurément, il est affligé d'un cerveau étroit: il peut savoir beaucoup; avec la patience des taupes souterraines, il peut creuser, pour une certaine classe de curieux, de profondes galeries d'érudition, mais il n'invente rien. L'imagination lui manque, et le goût et le sens critique. Dans mes jours gris, j'ai eu le malheur d'en connaître quelques-uns: pas une lueur dans leur physionomie, pas une inflexion reposante dans leur timbre de voix.
Les grands prosateurs sont presque aussi rares que les grands poètes.