Rentrés en ville vers trois heures du matin, les deux amis continuèrent à se faire part de leurs impressions.
Couchés dans une grande chambre à deux lits comme d'anciens camarades, après avoir soufflé leurs bougies, enveloppés de larges draps fleurant la bonne lessive de province, ils prolongèrent dans l'obscurité leur intime causerie à l'horizontale.
Georges Paulet ne pouvait parvenir à fermer l'oeil, et ne tarissait pas sur les trésors de jeunesse, d'élégance, d'esprit et de beauté de la petite fée de Saint-Christophe.
—A propos, explique-moi donc pourquoi sa mère l'appelle Thérèse et son père Mésange?
—Un surnom qu'elle mérite bien et qu'on lui a donné quand elle avait cinq ou six ans, à cause de sa gentillesse et de sa vivacité.... Elle ne tenait jamais en place, pas plus que le petit oiseau bleu cendré de nos jardins fruitiers.
—C'est curieux!... Et depuis la femme est restée vive comme l'enfant?
A une autre question, sans doute plus longue et plus sérieuse, que le marin adressait à l'avocat, il resta sans réponse. Guérineau n'avait peut-être pas entendu, car bientôt un ronflement sonore et régulier de l'orateur fit comprendre à Georges qu'il pérorait dans le désert. Il dut forcément se résoudre à dévider en silence l'interminable écheveau d'or de ses rêves.
Le lendemain, dans la matinée, entre neuf et dix heures, un assez curieux personnage se présentait à Saint-Christophe, à la petite porte du moulin, une longue et large caisse de bois blanc sur son épaule.
C'était ce qu'on appelle un vieux loup de mer, un ancien gabier d'artimon, ayant suivi Georges Paulet dans tous ses voyages et lui étant dévoué comme un terre-neuve à son maître.
Fourniment bien astiqué, veste courte, petit chapeau de toile cirée en arrière, grand col bleu rabattu, large pantalon ballant au-dessus des chevilles, anneaux d'or fin aux oreilles, et une bonne grosse figure irrégulière, tellement rouge, cuite et boucanée par les soleils, de l'équateur, qu'on l'eût dite taillée à coups de serpe dans un bloc d'acajou.
Il demanda Mlle Julie, fille de chambre de Thérèse Desmarennes.
—Que diable peut bien me vouloir ce garçon-là? se demanda Julie, jeune paysanne alerte et affriolante comme une soubrette d'opéra comique.
—Que désirez-vous, mon brave, avec un si gros colis?
—Gros, mais pas lourd, répliqua le matelot. Mlle Thérèse est-elle à la maison?
—Pas encore revenue de sa course à cheval.
—Ah! tant mieux, fit Baptiste avec un large rire. (Baptiste était son nom.) Nous allons pouvoir tout arranger. Vite, sa chambre, s'il vous plaît!
Un peu surprise, mais voyant qu'il n'y avait pas à répliquer, Julie précéda le porteur dans le grand escalier, et le gabier ne fut pas long à déballer le contenu de sa caisse, mais avec des précautions infinies, comme une mère pour le trousseau de son enfant.
Il disposa lui-même, au fur et à mesure de l'exhibition, sur la cheminée, sur les tables, sur les étagères, jusque sur les fauteuils, tout un stock d'oiseaux rares de la Polynésie et de précieux coquillages de la mer des Indes que le soleil d'Orient met en couleur à des profondeurs insondables:
D'abord un oiseau-lyre, presque introuvable aujourd'hui dans les îles de corail du Pacifique; puis un argus aux plumes caudales d'un dessin et d'un ton merveilleux; des merles du Sénégal aux reflets métalliques; de grandes conques marines à bouche de nacre rose, où soufflaient autrefois les tritons de Virgile; de larges papillons de toutes les nuances: le noir et vert de l'île d'Amboine, pris à vol ralenti sur la fleur capiteuse des girofliers; le noir et or, indigène de Ceylan; le noir et gris perle, en somptueux demi-deuil, des Indes orientales; le grand azuré du Brésil; et, dans le nombre des menus souvenirs des pays étrangers, toute une collection d'éventails, rivalisant pour la variété des formes et la richesse des couleurs avec les oiseaux et les papillons.
Quand Baptiste eut disposé le tout à sa guise, se reculant un peu, la main gauche en visière sur les yeux, pour mieux juger de l'effet produit, il respira longuement comme un homme satisfait.
—Bien comme ça, dit-il; un petit aquarium comme on en voit peu.
—Muséum, voulez-vous dire. De la part de qui? fit la soubrette.
Le matelot mit un doigt sur sa bouche.
—C'est un secret, je n'en sais rien moi-même.
Et il disparut en remportant sa caisse vide, sans qu'on pût en tirer une parole de plus.
—Moyen singulier de faire une déclaration, se dit tout bas la fine guêpe d'antichambre.
Georges attendait son homme avec une impatience fiévreuse. Dès qu'il fut de retour:
—As-tu bien fait tout ce que je t'avais dit?
—Oui, mon commandant. L'oiseau n'était pas en cage. En son absence, j'ai tout arrimé comme à bord.
—C'est bien. Merci, Baptiste.
—Ah! mon pauvre ami, disait Guérineau à son camarade, comme te voilà féru en plein coeur! Pas de précipitation, je t'en prie. Ne gâtons rien.—Je t'aime assez, tu le sais bien, pour ne rien compromettre, et ne t'engager dans aucune démarche inconsidérée. Laisse-moi donc faire, je vais étudier sérieusement ta cause, la suivre comme une affaire du Palais qui serait mienne.
—Mais quand reviendrons-nous à Saint-Christophe? Les pieds me brûlent et ma tête s'en va.
—Quand reviendrons-nous? Dans trois ou quatre jours au plus tôt; mieux vaudrait à la fin de la semaine. Heureusement que Desmarennes ne nous a pas fait encore les honneurs de ses caves, et que nous n'avons pas visité les chais dont il se fait gloire à bon droit. Ce sera un prétexte plausible, et nous en profiterons pour rendre visite aux dames.
Le troisième jour (Georges n'eut pas la patience d'attendre le quatrième), Paulet et Guérineau revenaient à Saint-Christophe dans l'après-midi; mais, cette fois, ils avaient compté sans leurs hôtes, absents depuis le matin, pour faire une excursion aux ruines de Taillebourg, Desmarennes et sa femme en panier, Thérèse (ou Mésange) sur sa belle petite jument favorite, fine coquette à robe alezan doré, qu'elle nommait Topaze. Les deux autres bêtes de selle préférées était un vif arabe noir et lustré connu sous le nom de Mistral, et la Grise, une bonne et grosse normande qui ne fléchissait pas sous le poids de son maître, quand Desmarennes accompagnait sa fille.
—A quelle heure doit rentrer la famille? demanda l'avocat.
—Peut-être pas avant la nuit.
—Et le maître de chais, pouvons-nous lui parler?
—Justement, le voilà sur le seuil de sa porte basse.
—Allons faire notre visite aux chais, dit Guérineau.
Bien que vivement contrarié de voir la maison vide, Georges Paulet fit contre fortune bon coeur et se disposa à partager l'enthousiasme de son ami pour l'aménagement des caves et des chais de Guillaume Desmarennes, qu'ils visitèrent en détail, ayant pour introducteur le maître de chai lui-même.
Il leur fit les honneurs de son domaine avec la majesté d'un suisse de cathédrale. On commença par le chai principal, au ras du sol, et en pente, qui suivait dans toute sa longueur, en ligne parallèle, les bordures d'osier du jardin bas.
Les chais de Saintonge sont de vrais sanctuaires. On n'y voit pas d'abord en entrant. Une impression de fraîcheur et de ténèbres vous saisit à la fois, comme à l'entrée des vieilles cryptes romanes. On marche à tâtons comme un aveugle; puis votre oeil se familiarise avec un demi-jour crépusculaire aux tons roux, comme dans certains intérieurs de Van Ostade, élève de Rembrandt (ou digne de l'être). Bientôt toute une rangée de barriques en bon ordre émerge des pénombres. Les barriques pleines rendent un son mat, mais si d'un coup sec votre doigt coudé interroge une futaille vide, un son d'orgue pur et vibrant s'éveille et se répercute en multiples échos jusqu'au bout du long sanctuaire. Ce n'est pas une odeur d'encens, de myrrhe ou de benjoin qui vous prend les narines, comme sous les piliers d'une église, mais le subtil et tonique esprit de la vigne qui vous pénètre et vous réconforte. Peu à peu le jour se fait; on commence à voir clair; et, dans une pensée quasi-religieuse, on suppute l'âge et le nom de ces belles eaux-de-vie, gloire de nos aïeux, qui vieillissent en paix dans leur bon fût de chêne solidement cerclé; les unes presque blanches, d'autres jaune paille ou couleur d'ambre, de trente, quarante, et même soixante ans, sans aucun mélange adultère; provenant des vignes fameuses qui s'étalent au soleil sur les deux bords de la Charente, soit dans les régions calcaires et crayeuses de la rive gauche, reconnues comme les plus favorables (Gimeux, Mainxe, Segonzac), donnant la grande et la petite champagne; soit dans les terrains jurassiques et un peu argileux fournissant les premiers et les seconds bois (le Cluzeaux, Cigogne, Mérignac); puis les Borderies, provenant de vignes encadrées sans doute par une lisière de forêts du temps de nos ancêtres;—et jusqu'à des échantillons de crus inférieurs, tels que les eaux-de-vie de Surgères et d'Aigrefeuille, destinées à des amateurs moins gourmets ou moins fortunés.
Tout s'y rencontrait, avec certificat d'origine et extrait de naissance.
Maître Guérineau, quelque peu émerillonné par cette atmosphère spiritueuse, avouait en toute sincérité, les narines gonflées, que cet assortiment de futailles vénérables lui semblait moins funèbre que la double rangée historique des caveaux de Saint-Denis. Il cheminait avec lenteur et solennité dans un aimable recueillement, et quand les deux amis passèrent, des chais où vieillissaient les eaux-de-vie, dans ceux où fermentaient les vins de la dernière récolte, dans leurs barriques à bondes levées, le bruit ou plutôt le grouillement simultané de leur écume en bouillons sur trois ou quatre cents fûts en bon ordre qui chantaient à la fois, ce bruit, à première entente, pouvait se confondre avec le frémissement continu des hauts peupliers qui frôlaient au dehors la toiture de ces interminables galeries. Les deux bruits semblaient être un écho l'un de l'autre.
Jusqu'à six heures du soir, Georges Paulet, en victime résignée, eut le courage de suivre et d'écouter Me Guérineau, qui se grisait à la fois de sa parole éloquente et de l'esprit des vins.
Quand ils sortirent des chais comme d'une crypte crépusculaire, en remontant au grand jour, le marin ne put retenir un cri de délivrance et de joie.
Un bruit de roues se rapprochait, les maîtres de Saint-Christophe revenaient, Thérèse en avant, au grand trot de sa vive et coquette alezane. Devant la porte d'entrée, Topaze s'arrêta court, toute frémissante sur ses fines jambes de race, le frein blanc d'écume et des éclairs dans l'oeil. Georges fut souffleté au passage par le vent d'une longue jupe d'amazone. Courant au devant de l'écuyère, il lui tendit la main, qu'elle accepta, pour descendre comme un oiseau qui prend terre.
Il était pourpre d'émotion, Thérèse un peu rouge, mais sa rougeur, à elle, pouvait être mise sur le compte d'une course précipitée dont elle était encore toute haletante.
Il n'avait pas dit un mot; sa voix lui restait dans la gorge.
—Merci, fit-elle en parlant la première. Êtes-vous bon cavalier, monsieur?
—Bien que marin, je puis tenir en selle, répondit Georges, croyant à une fine pointe d'ironie.
—Eh bien! nous verrons, dit-elle.
Desmarennes voulut les retenir à dîner; mais, soit par diplomatie, soit par discrétion, tous deux refusèrent. Guérineau prétexta d'ailleurs que, le soir même, il attendait des confrères à sa table: parfait mensonge, mais qui lui semblait utile à ses vues.
—Eh bien! je n'insiste pas pour aujourd'hui, fit Desmarennes; mais après-demain, dans la matinée, mes affaires me laisseront libre. Venez tous deux de bonne heure. Pour mieux faire, je vous enverrai prendre en voiture; puis nous ferons à cheval une excursion jusqu'au bout des grandes prairies. M. Paulet pourra se rendre compte des nouveaux barrages établis sur la rivière, dans l'air vif du matin, et nous n'en déjeunerons que mieux. Qu'en dis-tu, Mésange?... Seras-tu de la partie?
—Mais volontiers, mon père.
Au jour dit, tout le monde fut prêt.
A l'encontre de certains militaires, raides et gourmés, quand ils s'habillent en hommes, en bourgeois, comme on dit, Georges Paulet se trouvait parfaitement à l'aise en costume civil: petite jaquette noire, pantalon gris, simple béret de laine brun, comme à la campagne.
Quand il mit le pied à l'étrier pour enfourcher Mistral, le bel arabe le regarda d'abord de travers, en secouant sa crinière chevelue et dressant sa queue en éventail: d'un vif mouvement de côté, il chercha à le désarçonner; mais il s'aperçut vite qu'il avait affaire à quelqu'un de souple et solide, dont la jambe nerveuse l'enveloppait bien. D'ailleurs le cavalier l'appelait par son nom avec des inflexions câlines dans la voix, en lui caressant l'encolure. Bientôt Mistral fila doux comme un chevreuil.
Mlle Thérèse était sur Topaze, en amazone bleu cendré, et coiffée d'un léger feutre à voilette relevée, ses adorables cheveux châtain clair noués en arrière, un peu haut sur le cou, comme un gros bouquet à torsades moirées.
Desmarennes montait la Grise.
Me Guérineau et Mme Desmarennes suivaient, dans un coquet petit panier.
Et, comme acolyte à la caravane, mais également à cheval, miss Flower, sèche créature anglaise, à dents longues, pouvant avoir la trentaine, mais accusant quarante ans; bonne écuyère au regard boréal, dont le coeur, à basse température, devait certainement être au-dessous de zéro.
Ancienne institutrice, elle jouait présentement un triple rôle à Saint-Christophe: elle tenait bien les écritures pour les nombreux articles de toilette des fournisseurs; écrivait en pur idiome britannique aux divers correspondants d'outre-Manche pour les vins et spiritueux exportés à Londres et à Liverpool, et pouvait au besoin tenir deux grandes heures au piano pour les sauteries improvisées. Au demeurant, fille assez bon garçon, tenant les grandes utilités, en termes de théâtre.—Sur le théâtre de la vie, ces rôles ont souvent leur emploi. Elle s'était donc fait un nid dans la maison, et touchait d'assez beaux revenus, en oubliant les orages du coeur.
A côté de Desmarennes, sur la Grise, elle montait Néra, une haute et longue indigène bai-brun du Yorkshire.
Tout fut arrangé pour le mieux dans cette excursion matinale, et l'amour y trouva largement son compte.
Miss Flower et Desmarennes, carrément établis sur leurs paisibles bêtes, comme des gens qui ne tiennent pas à se fatiguer et qui d'ailleurs ont tout le loisir d'arriver à destination, ralentissaient d'instinct leur marche aux montées, tandis que Georges et Thérèse, s'interrogeant d'un coup d'oeil pour un petit temps de galop, enlevaient prestement leurs montures.
Mistral et Topaze bondissaient en hennissant clair.
Le soleil dissipait les dernières buées de la nuit, qui se traînaient encore en longues écharpes blanches sur les prés bas et les terres de labour.
Et, perdues dans les hauteurs du ciel, de petites alouettes invisibles multipliaient en notes vibrantes leurs trilles d'espérance et de joie.
Quand Georges et Thérèse furent bien seuls, laissant la caravane en arrière, Mistral et Topaze se remirent au pas, et quelques phrases rapides furent échangées entre l'amazone et le cavalier.
—Vous devez reconnaître, monsieur, que votre manière d'agir à mon égard a quelque chose d'étrange, de peu conforme aux vieux usages de notre monde européen....
Georges se taisait.
—Mais, reprit-elle, l'intention sauve peut-être le procédé.... Julie a laissé faire votre matelot, et n'a pas eu le courage de réintégrer dans sa caisse tous les trésors exotiques exhibés à mon intention, sans doute d'après vos ordres?...
—Oh! mademoiselle, ce pauvre Baptiste eût été si malheureux! répondit Georges dont la voix frémissait.
—C'est ce qu'a pensé Julie. Il est parti d'ailleurs comme si la foudre l'emportait.... Pour ma part, toute réflexion faite, je me suis laissé traiter comme une reine des pays étrangers, qu'on veut se rendre favorable en abordant dans son île.
Georges répondit par un radieux sourire de gratitude en s'inclinant sur l'encolure de Mistral.
Désormais, la glace était brisée, les regards s'échangeaient, les deux coeurs se parlaient.
Topaze et Mistral, dont parfois les fines têtes intelligentes se rapprochaient, se mordillaient la crinière à dent courtoise.
Ils semblaient tout comprendre et se dire:
—«Comme ils vont bien ensemble tous deux! Comme ils sont bien faits l'un pour l'autre!»
—Décidément, songeait Thérèse en interrogeant ses plus intimes pensées, si ce garçon-là veut de moi pour sa femme, je crois bien que je ne tarderai pas à m'appeler madame Georges Paulet. Ce nom-là me sonne bien à l'oreille.
En résumé, Georges était bon valseur, avait fort belle tenue à cheval. Bien que jeune encore (quel âge? vingt-sept ou vingt-huit ans peut-être), il parlait sérieusement, en homme d'expérience mûri par de nombreux voyages, ayant souvent changé de ciel.... Comme réserve et savoir-vivre, elle ne connaissait personne à lui comparer.... Assurément, il se serait jeté à l'eau ou au feu pour elle, afin de ravoir son bracelet ou son éventail.... L'occasion ne s'en était pas encore présentée, mais elle n'en doutait pas.... Parfaite concordance dans les âges ... rare harmonie dans les caractères.... Il n'en fallait pas davantage ... d'ailleurs il l'adorait tout simplement ... et pour un convalescent pris encore par intermittences des fièvres malignes de la Vera-Cruz ou du Sénégal, quel meilleur remède que la sainte fièvre d'amour?
Ainsi pensait-elle, en relevant sa voilette et attachant sur lui un de ces francs regards qui sont toute une révélation des coeurs.
En homme bien appris cependant, Georges n'oubliait pas absolument Desmarennes et quand on arriva, avec une apparence de bon ensemble, au bout de la grande prairie, le marin écouta fort complaisamment toutes les explications du gros propriétaire.
Desmarennes lui fit voir d'un coup d'oeil, en suivant la ligne des peupliers, de longues et solides chaussées, établies avec des rigoles en contre-bas de la rivière; rigoles alimentées par des vannes sans nombre.
—Quand mes prés ont soif, ajouta Desmarennes, on lève la pale aux petites écluses, et toute la prairie se trouve inondée comme par enchantement, à dose et à hauteur voulues. On n'a qu'à baisser toutes les pales quand les prés ont assez bu.
Desmarennes ne s'en tint pas là. Il voulut initier le marin aux rendements de ses prairies, lui expliquant la nature des bons fourrages et lui nommant les principales graminées constituant la valeur de ses foins exceptionnels; il cita la grande fétuque et le brome, sans oublier la fléole, la flouve odorante et le vulpin des prés.
Georges écoutait fort obligeamment et paraissait parfaitement se rendre compte de la prospérité de ces grands herbages, grâce à l'intelligence et à l'activité du propriétaire, dont les yeux ne s'endormaient sur aucun détail.
Au retour, le déjeuner fut très animé, les causeries quasi familières. Il y avait là, comme élément de conversation, quelque chose de plus intime qu'au grand dîner de la semaine précédente. Quand, vers trois heures de l'après-midi, Georges Paulet et Guérineau se laissèrent reconduire en voiture par Desmarennes lui-même, et lorsque Mésange leur eut dit: «Au revoir, messieurs!» simplement à la manière dont elle prononça: «Au revoir!» dans la bonne grâce attendrie de l'inflexion et le rêve du regard, maître Guérineau comprit, à n'en plus douter, que cette fois les deux coeurs étaient fiancés.
Trois jours après, Desmarennes, à huit heures du matin, entrait comme un obus dans le cabinet de l'avocat, déjà à son travail et compulsant ses nombreux dossiers.
—Voyons ... maître Guérineau ... pas d'équivoque et parlons sérieusement.... Nous sommes bien seuls ... et personne ne viendra nous déranger?
—A cette heure matinale, ce n'est guère probable, et d'ailleurs je condamne l'entrée.
Ce disant, il poussa la targette de sa porte et offrit son plus large fauteuil à Desmarennes, qui s'y installa en essuyant la sueur de son front et posa son grand chapeau sur la table.
—Savez-vous, maître Guérineau, que votre ami me plaît fort?... Entre nous, bien sincèrement, dites-moi donc quelle est la position de ce garçon-là ... qui me semble avoir ensorcelé la maison.
—Ce n'est pas un reproche, n'est-ce pas? Posons bien nos prémisses.... Ce n'est pas moi qui vous l'ai jeté à la tête. C'est bien vous qui êtes venu l'inviter et le prendre chez moi?...
—Assurément.... Mais, enfin, quelle est sa position, présente et à venir?...
—Comme position officielle, lieutenant de vaisseau ... brillant avenir ... le grade de capitaine de frégate en prochaine perspective.... Comme position pécuniaire ... à peu près dix mille livres de rentes simplement, du chef de sa mère défunte. Le plus riche de la famille sera plus tard son jeune frère, du second lit, qui possédera toute la grosse fortune de l'armateur-expéditeur de Bordeaux.
—La fortune, pour moi, c'est quelque chose assurément. J'y tiendrais un peu, je l'avoue, mais sur ce chapitre-là Mésange voit autrement, et je ne veux pas la contrarier.... Mais dans l'espèce, comme vous dites, moi je vois encore de très sérieuses difficultés.
—Lesquelles? fit l'avocat.
—Dans le cas où votre ami se prononcerait, je vous avoue franchement que je ne veux pas d'un gendre qui serait en route continuelle, ballotté du cap Horn au cap des Tempêtes; aujourd'hui sur la côte de Guinée, demain à Madagascar, avec une pauvre fille à la maison, noyée dans un déluge de larmes à propos de son cher absent. D'autre part, comment faire? En France, un officier de marine ne peut pas, comme en Angleterre, prendre sa femme à bord pour une traversée, à moins, dit-on, d'être contre-amiral. Et nous n'en sommes pas encore là. D'ailleurs, quand bien même il le pourrait, je ne tiens pas à ce qu'un étranger m'emporte ma fille et me laisse dans une maison vide.... Comment faire?
—Dame! je ne vois qu'un moyen qui me semble très simple.
—Lequel?
—Une bonne démission. Georges Paulet a fait ses preuves au Mexique et au Sénégal. Il est encore souffrant de son dernier voyage.... En temps de paix, il peut très bien renoncer définitivement à la vie d'aventure.
—Voilà, précisément, où je voulais en arriver, répondit Desmarennes comme allégé d'un grand poids qui lui étouffait la poitrine.... Qu'il donne sa démission, autrement il ne sera jamais mon gendre.... C'est un homme à la mer.... Voilà mon ultimatum.
—Rien n'est donc encore désespéré, répondit l'intelligent avocat en dissimulant sa joie.... Laissez-moi négocier cette affaire-là.... Vous savez parfaitement que vous parlez avant tout à un homme d'honneur qui vous aime et vous estime profondément et ne trahirait en rien vos intérêts de coeur ou d'argent, n'est-ce pas?
—J'en suis convaincu....
—Eh bien ... je ne dirai absolument rien à Georges Paulet de notre entrevue de ce matin ... et je vais l'interroger sérieusement sur ses intentions.... Si, comme je veux l'espérer, le navigateur renonce définitivement aux voyages, et désire fixer sa tente au bord de votre petite rivière, comme un gendre bienheureux et dévoué ... il contribuera, assurément, à la joie tranquille de vos derniers jours, qui sont encore très loin, grâce à Dieu et à votre constitution robuste, qui vous permettrait d'enterrer tous les gendres.
Desmarennes remercia l'avocat d'un large sourire. Il pourrait donc garder sa fille, sa fille bien mariée et vraiment heureuse. Ne lui avait-elle pas dit, la veille: «Mon père, si vous voulez me donner un mari, choisissez M. Georges Paulet, je n'en veux pas d'autre»?
Le jour même, Guérineau se proposait de dire à Georges:
—Mon ami, donne ta démission, autrement tu n'auras jamais la fille; je connais Desmarennes, il ne bronchera pas.
Donner sa démission!... L'officier de marine y avait déjà songé.... Certes, renoncer à la mer et à ses belles perspectives d'avenir, si jeune encore, à vingt-huit ans, au premier abord cette décision lui semblait un rude sacrifice.
S'il était au moins capitaine de frégate!... Mais quand parviendrait-il au grade d'officier supérieur, dans un temps de paix profonde et pour longtemps assurée? Qui pouvait le dire?
C'était aussi difficile à savoir par avance que de sortir de la Région des Calmes avec un navire à voiles avant l'usage de la vapeur.
D'autre part, il devait le reconnaître, il avait déjà suffisamment fait ses preuves en mer, et même sur terre, dans des circonstances graves. Plus d'une fois porté par ses chefs à l'ordre du jour, à la rigueur il avait bien droit au repos.... Sa santé se trouvait déjà compromise. Son devoir strict de marin ne l'empêchait donc pas d'obéir au voeu le plus cher de son coeur.
Qui peut d'ailleurs se vanter de connaître l'impénétrable avenir? Les circonstances présentes se trouvant toutes favorables, s'il ne se prononçait pas d'un jour à l'autre, Mésange, par déception, peut-être par dépit de voir qu'il hésitait à tout sacrifier pour elle, qu'il ne l'aimait pas absolument et sans réserve, en un mot, jalouse de la mer, Mésange donnerait sa main au premier prétendant disponible, à un être quelconque, indifférent pour elle.... On voit parfois de ces brusques revirements néfastes.... Et toute sa vie à lui, par la faute de son irrésolution, serait à jamais désenchantée ... il se trouverait réduit à reprendre la rude existence de bord, à courir, comme un morne et éternel bohème de la mer, sur toutes les houles du globe, avec une sourde plaie au coeur et le poignant souvenir d'un paradis perdu.
Aussi, quand Maître Guérineau, sur un ton de grave confidence et avec un demi-sourire perplexe, lui demanda:
—Georges, s'il te fallait donner ta démission ... que ce fût le seul moyen de réussir?...
—Le faut-il absolument?
—Absolument.
—Eh bien! c'est dit. Je renonce à la mer.
Les deux amis s'embrassèrent spontanément.
Georges écrivit le soir même au ministre de la marine, en faisant surtout valoir une santé profondément altérée par un trop long séjour aux colonies.
La démission fut acceptée et, après ses bons états de service, trouvée toute naturelle en temps de paix par ses camarades de bord.
Pour le mariage, les préliminaires ne furent pas longs. Georges fit correctement sa demande, fut agréé comme gendre par Desmarennes, et deux mois après on put voir à Saint-Christophe une des plus belles cérémonies dont les Charentais aient gardé souvenir.
On ne raconte pas le bonheur des élus.
Un simple petit détail nous semble pourtant de nature à ne pas être oublié.
Quelques semaines avant la célébration du mariage, comme les fiancés et leurs familles faisaient une promenade dans le grand parc, Desmarennes fut tout surpris de voir son pavillon de chasse bouleversé de fond en comble par un groupe de maçons et de charpentiers qui piétinaient dans ses ruines.
Son architecte lui-même, Anselme Durieux, était là en personne, commandant à une équipe d'ouvriers, son feutre sur l'oreille et tout bosselé, et ses habits couverts de plâtras.
Il semblait ne pas reconnaître Desmarennes au passage, avait déjà fait abattre le grand mur de droite, et les pioches entamaient le grand mur de gauche du pavillon central.
—Que diable faites-vous donc là, Durieux? s'exclama Desmarennes.... Certes, voilà du nouveau pour moi ... le propriétaire ne sait pas ce qu'on fait chez lui?
—Ordre de mademoiselle Thérèse, fit gravement Durieux, impassible et fort de son droit.
—Ah! c'est différent, fit le père avec une moue sérieuse.... Mais pourquoi ne m'a-t-on rien dit?
—Une surprise ... tu le sauras plus tard ... quand il le faudra, répondit Mésange souriante, en se haussant sur la pointe de ses petits pieds et prenant d'une main familière le menton de son père désarmé, absolument comme une jeune déesse antique lorsqu'elle adressait une demande au maître des dieux.
Mlle Thérèse avait commandé à l'architecte deux chambres de plus au rez-de-chaussée et une chambre à l'étage supérieur. Quelque chose de simple, avait-elle dit, de rustique, d'élégant, de commode et de bien éclairé.
L'architecte avait d'abord contrecarré tous ses plans pour y substituer les siens, comme un petit Bramante de province, rêvant d'édifier un palais ducal et mystifié de se voir réduit à construire une masure; mais Mlle Thérèse avait tenu bon.
—Voilà ce que je veux, avait-elle ajouté, ni plus ni moins.... C'est à faire ou à ne pas entreprendre.
Il avait bien fallu en passer par là, et Anselme Durieux exécutait en hâte, bien à contre-coeur, mais à la lettre, les ordres précis de Mlle Desmarennes.
A l'époque de leurs migrations, les oiseaux bienheureux qui reviennent à nos régions tempérées, ramiers des bois, loriots et rossignols, rêvent en voyage à l'édification de leur nid futur.
A peine installés dans leurs nouveaux cantonnements, ils le bâtissent, le façonnent à leur guise, bien capitonné de fins duvets, de crins, de laine et de soie ... souvent de terre et de mousse à l'extérieur ... mais, à l'intérieur, ouaté comme une vraie conque de velours.
Mésange avait eu la même pensée.
Elle avait pris toutes ses mesures pour être prête au jour fortuné marquant une si belle page dans sa vie.
Les oiseaux, que bien à tort on dit légers, sont très sérieux quand il faut songer à tous ces menus détails de ménage, qui contribuent pour une si grande part aux joies sacrées bénies par le créateur des mondes.
Pourquoi une jeune, charmante, heureuse petite femme intelligente et bien Française, n'aurait-elle pas fait comme eux?
Le soir du mariage, au lieu de quitter brusquement leurs familles, pour s'en aller Dieu sait où!... prendre un bruyant chemin de fer, crachant sa fumée noire; au lieu de traverser des villes inconnues, de passer par de froids et luxueux hôtels qui, à vrai dire, ne sont que des auberges où entre tout le monde; où les glaces, rayées en tous sens, affichent de vulgaires noms de femmes écrits au diamant par les grandes coureuses des stations balnéaires ou hivernales, les nouveaux mariés restèrent simplement chez eux, à Saint-Christophe, bien seuls, au fond du grand parc, inaugurant le pavillon restauré comme Mésange l'entendait, ayant pour uniques serviteurs la fine soubrette Julie, et Baptiste, le gabier d'artimon, qui, son temps fini, restait au service de son maître pour le département de la pêche et des bateaux.
Ce fut au bruit des eaux courantes, dans une verte presqu'île, tout embaumée par les menthes et les reines des prés, que la jeune femme interna son bien-aimé, l'enveloppa de ses deux bras et prit sa tête heureuse sur son coeur enchanté, pour le reposer de ses rudes et longs voyages.
L'inattendu joue un si grand rôle dans nos pauvres destinées humaines, qu'un sage du monde antique, un Athénien, disait:
«Pour affirmer avec certitude que tel homme fut heureux, il faut attendre qu'il ait cessé de vivre.»
Réflexion peu consolante, mais qui trop souvent nous revient en mémoire.
A Rochefort-sur-Mer, Georges avait fait construire une barque de forme élégante, quillée, toute blanche avec un fin liston bleu.
Par une chaude matinée, suivant les sinuosités de leur petite rivière, tous deux remontaient le courant, lui aux avirons, elle au gouvernail, une main à la barre, l'autre pendante au fil de l'eau qui la rafraîchissait.
Par instants, tous deux se contemplaient et s'enivraient l'un de l'autre; leurs beaux regards rayonnaient de la sainte joie des coeurs, lorsque, à un détour de la rivière, dans le demi-jour verdâtre tamisé par les aunes, en écoutant le frémissement des feuilles, Mésange eut un frisson brusque, un tressaillement involontaire, et devint toute pâle.
—Qu'as-tu donc, ma pauvre Mésange? froid peut-être. Un bras nu dans l'eau. C'est imprudent.
—Non, non, c'est autre chose, dit-elle en hochant la tête; une pensée noire, un pressentiment, une horrible crainte m'a serré le coeur.
—Que veux-tu dire? Parle, je t'en prie! Qu'avons-nous à craindre?
—Je ne sais ... mais je souffre d'une vague appréhension dont je ne me rends pas compte.... Je rêvais que j'étais trop heureuse ... que les grands bonheurs durent peu ... je croyais voir passer des nuages dans notre ciel.
—Songe fantastique, ma belle peureuse.... Et moi qui te croyais brave!
Mais, toute frémissante, elle appuya sa tête inquiète contre la poitrine de Georges, comme y cherchant un refuge, et l'étreignit convulsivement de ses deux bras.
Georges lui répondit par un long baiser.
Elle essaya de sourire, mais en vain, et jusqu'au soir resta toute sérieuse, obsédée par une pensée fixe, comme par une sombre hallucination....
Bien que Georges l'eût traitée de superstitieuse, ses craintes n'étaient pas vaines et ne tardèrent pas à se réaliser.
Le mois d'après, nous étions en juillet: de mauvais bruits, inconsistants d'abord, commençaient à se confirmer. Dans l'air passaient déjà de vagues rumeurs de guerre et comme des bouffées d'orages lointains.... Les événements marchent vite, ainsi que les morts de l'ancienne ballade d'outre-Rhin.
Pour la première fois depuis le commencement du siècle, avant de s'en être aperçue, la France avait l'ennemi aux frontières et se trouvait brusquement envahie.
Se reposant un peu trop peut-être sur de glorieux souvenirs et ses grandes conquêtes d'autrefois, elle se croyait forte et plus qu'en mesure de résister, tandis que rien n'était prêt pour la défendre.
Nous étions en juillet de l'année terrible.
Aujourd'hui que les plus braves des deux armées reposent, pour la plupart, dans la grande égalité de la mort, gardons-nous de récriminations rétrospectives et de larmes déclamatoires. Assurément, mieux vaudrait oublier; mais qui peut oublier? Ne rien taire est un devoir grave. Le passé doit éclairer l'avenir.
Que ceux qui restent et ne peuvent être consolés nous pardonnent du moins si nous touchons d'une main pieuse à de profondes douleurs encore mal endormies.
Les hommes de terre ne suffisant pas à la défense de Paris, on fit appel aux hommes de mer. Lorient, Toulon, Brest, Cherbourg, Rochefort fournirent leur contingent. De tous les points du littoral, on répondit.
Quand, aux dernières nouvelles, plus sombres que les précédentes; Georges Paulet interrogea Thérèse, simplement du regard:
—Va, dit-elle, répondant la première à sa pensée. Fais ton devoir; je serai courageuse.
—Tu viens, Baptiste? avait demandé Georges.
—Oui, mon commandant.
Deux jours plus tard, tous deux s'enfermaient dans Paris assiégé.
Nous ne raconterons pas tous les épisodes funèbres de ce désastreux hiver. Nous tournerons d'une main rapide la page marquée de noir dans le grand livre de nos annales. D'autres, plus tard, diront mieux que nous les scènes d'héroïsme obscurément accomplies, les sentinelles perdues frappées en silence et tombant à leur poste dans les brumes glacées de la nuit. Nous nous bornerons aux quelques détails indispensables pour l'intelligence de notre récit.
Dans le premier effarement de la grande ville investie, renfermée dans un cercle de feu, nos marins arrivèrent simplement, sans cri, sans geste et sans phrases, comme de braves gens qui accomplissent un devoir.
Avec leur habituel sang-froid et une rigoureuse discipline, ils se multiplièrent sans bruit, heureux d'obéir à des chefs intelligents et graves, que tous aimaient et respectaient.
Répartis sur divers points de la ceinture, où rien n'était encore préparé, ils déployèrent une activité surhumaine, et grâce à eux, tous nos forts, mis en état de défense, purent décemment répondre au feu de l'ennemi.
Le 21 décembre, Georges Paulet et son matelot se trouvaient à l'affaire du Bourget, héroïque et funèbre journée, qui jette un éclair de gloire sur le fond noir de nos souvenirs, et que certes nos adversaires n'oublieront pas.
Tandis qu'eux, abrités, tiraient à coup sûr du trou des caves, des fenêtres des maisons, des rues barricadées, des murs crénelés d'un parc, nos marins, tête haute et la poitrine en avant, sans détacher leur fusil de l'épaule, attaquaient au pas de course, hache à la main, comme à l'abordage, sous Jean-Bart et Duguay-Trouin.
Ce fut là, dans une lutte inégale et terrible, que tombèrent trois cents des nôtres, humbles et stoïques serviteurs d'une grande cause. La plupart d'entre eux savaient qu'ils n'en reviendraient pas, mais s'étaient dit que leur exemple était bon, et c'est avec une âpre joie qu'ils s'en allaient dans la mort.
Que de jeunes et vaillants coeurs cessèrent de battre ce jour-là! Que de beaux et francs regards éteints pour jamais! Quelles mains robustes et loyales brusquement refroidies, crispées dans une dernière étreinte sur la grande hache de combat!
De toute cette ardente et sérieuse jeunesse, emportée d'un souffle épique, comme si Jeanne d'Arc et Marceau revivaient en elle, restèrent quelques flaques de sang noir éparses dans la neige.
Quand Georges Paulet tomba, d'un coup de feu en pleine poitrine, son matelot s'agenouilla pour arracher l'uniforme et de la main chercha son coeur, qui ne répondait plus. Il voulut emporter son maître, mais presque aussitôt, frappé lui-même, il s'affaissa sur le corps de son lieutenant.
Il ne reprit connaissance que deux nuits après, sur un froid grabat d'hôpital, la tête enveloppée de linges saignants, à la lueur d'une pâle veilleuse qui tremblait sous les voûtes.
—Mon commandant? où est mon commandant? furent ses premières paroles.
—Derrière l'église, où sont couchés les braves, répondit un camarade, du lit voisin.... Il était encore temps pour toi ... et pour moi.... Les brancardiers nous ont ramassés.... Mais ceux qui dorment sont plus heureux que nous.
La paix signée, après un séjour de trois longs mois à l'hôpital, Baptiste revint seul au Moulin des Prés, avec une large balafre à la tempe gauche et un crêpe au bras.
A Saint-Christophe, tout le monde prit le deuil. Bien que le souvenir de l'héroïque défunt fût encore tout récent dans les coeurs, personne n'osait en parler, dans la crainte de faire déborder le torrent des larmes. Tous y pensaient, les yeux se comprenaient, mais les bouches restaient muettes.
—Baptiste, avait dit Guillaume Desmarennes au matelot, si rien ne t'appelle ailleurs, reste avec nous, mon garçon. Ici le travail n'est pas trop rude. Regarde-toi comme faisant partie de la maison. Ta vie est assurée, et chacun aura pour toi les égards qui sont dus à un digne serviteur respectant comme nous la mémoire de celui que nous pleurons.
Baptiste avait accepté. Il eut son installation à part, dans une cabane rustique, mais bien aménagée, où il remisa les filets, les verveux et les nasses, les perches et les avirons des barques et des bateaux, et tous les engins et instruments de pêche.
C'était au fond du grand parc, non loin du cher pavillon où, quelques mois avant, s'abritaient, comme dans un nid d'amour, les pauvres bienheureux au bonheur si rapide, sanctuaire à jamais voilé depuis à tous les yeux profanes, où portes et fenêtres restaient hermétiquement closes.
Après son travail de la journée, Baptiste, à l'heure du souper, racontait parfois les divers épisodes de l'année terrible, et les misères du siège, aux paysans de Saintonge revenant de leurs vignes ou de leurs champs de blé; gens paisibles qui, dans nos temps modernes, sont restés si loin du bruit des guerres. A chacun son tour: ils en ont eu leur bonne part autrefois.
A l'époque de saint Louis, de Charles IX et de Louis XIII, ils ont assez largement payé leur tribut. La bataille de Taillebourg, le siège de la Rochelle, la prise de Saint-Jean-d'Angély, ont laissé chez les arrière-petits-fils comme de vagues réminiscences lointaines des luttes religieuses où ligueurs et parpaillots se portaient de si rudes coups, au temps des grandes amours et des vigoureuses haines.
Mais voilà des siècles que les vignerons de Saintonge sont bien tranquilles chez eux. Aussi les narrations de Baptiste, rapides et colorées comme les récits des marins primitifs, leur semblaient-elles des chroniques toutes neuves, attrayantes comme les fabuleuses légendes d'un autre âge.
Peu à peu on se reprit à vivre à Saint-Christophe. Le train régulier des affaires, la bruyante activité du moulin, les arrivages de blé, la vente des farines, le bruit des longues charrettes allant et revenant de jour et de nuit, et la récolte des foins, et la moisson, et la vendange, occupèrent plus ou moins tout le monde.
Me Guérineau, l'avocat; Verdier, le notaire; le docteur Laborde revinrent d'abord à de rares intervalles, puis régulièrement, comme autrefois, déjeuner ou dîner à la maison.
Me Guérineau était certainement un de ceux qui avaient le plus douloureusement ressenti la perte de Georges Paulet, son ami d'enfance et son plus cher camarade, mais lui-même évita plus d'une fois de prononcer son nom, d'abord à cause du grand deuil trop récent de Thérèse, par crainte de toucher à des plaies encore vives; puis, par habitude, soit qu'on y songeât moins, soit que, dans le tumulte et le mouvement des affaires courantes, l'oubli, comme une mousse sur les arbres, eût envahi par degrés une bonne partie des pensées quotidiennes. De sorte qu'au bout de quelques mois on finit par ne plus en parler, bien que sa mémoire restât profondément gardée dans le silence des coeurs.
Quelques jours avant la funèbre nouvelle, Thérèse avait fait une grave confidence à Mme Desmarennes: elle avait senti vaguement quelque chose d'inconnu tressaillir en elle. Prise du fol espoir d'être mère, de voir revivre dans un fier garçon bien à elle l'image du cher absent tant pleuré, elle s'était quelque temps rattachée à ce dernier lambeau d'espérance; mais, trop vite déçue dans son rêve, la jeune et sombre veuve était retombée, de tout le poids de son coeur, dans sa résignation muette, vouée simplement désormais au culte religieux des stériles souvenirs.
La seconde année de son deuil, vers la fin du printemps, Mme Desmarennes avait dit à sa fille:
—Thérèse, je vois bien que notre santé s'altère.... Rester ainsi, toujours au même endroit, ce n'est pas vivre, mais végéter. Il serait bon de changer d'air. La saison sera belle et chaude. Que dirais-tu de Royan-les-Bains? Si nous allions y passer deux mois? Pour ma part, j'y retournerai volontiers si le voyage t'agrée. Qu'en penses-tu, ma fille?
—Mon père viendrait-il?
—Nous accompagner, si tu le désires. Cela te distraira sans doute un peu, et, dans tous les cas, vaudra mieux pour nous que de piétiner constamment sur place, avec toute une légion de pensées noires qui nous obsèdent jour et nuit. Si tu m'en crois, nous partirons en juillet.
—Comme vous voudrez, répondit Thérèse, avec son pâle sourire de résignée à qui tout semble indifférent.
La belle saison venue, Mme Desmarennes et sa fille louèrent à Royan le chalet des Pins, où Desmarennes resta deux jours avec elles, et vécurent là, non précisément comme deux recluses, mais très modestement et comme dans un monde à part, sans se mêler à la foule tumultueuse et bariolée grouillant aux bains de Pontaillac ou au théâtre du Casino; se bornant, pour toute société, aux deux familles qui étaient venues les rejoindre, celle du docteur et celle du notaire. Me Guérineau lui-même apparaissait quelquefois, entre deux plaidoyers, au bord de la mer, pour y retremper son éloquence, assurait-il avec la verve enjouée et par instants gouailleuse qui était le vrai fond de son caractère.
Thérèse avait officiellement fini son deuil, et obéissant à l'étiquette mondaine, avait quitté ses robes noires, pour ne pas attirer trop longtemps l'attention des indifférents sur ses afflictions personnelles, gardant pour elle seule le secret de sa douleur intime et profonde; mais, comme d'instinct, elle avait renoncé aux couleurs claires et aux nuances gaies d'autrefois. Ses toilettes habituelles étaient toujours plus ou moins sévères, en harmonie avec le ton sérieux de ses pensées.
Bien qu'elle descendît rarement sur les plages, elle devint bientôt, malgré elle, le point de mire des lorgnettes et des longues-vues (rien n'échappe à l'oeil désoeuvré des curieux qui s'ennuient); et peu à peu les espérances des prétendants commencèrent à renaître. Une jeune veuve, très belle encore, sans enfants, fille unique dont la fortune était par avance cotée à son chiffre, intéressait au plus haut point tous les élégants à bourse mince qui ouvrent si facilement leur bouche de fretin vulgaire à l'hameçon d'argent.
Quand elle sortait avec sa mère pour une promenade à pied tout simplement, du côté de Saint-Georges ou de Saint-Palais-sur-Mer, tous les regards étaient braqués sur elle. On se montrait de loin cette jeune femme aux sourcils froncés, aux lèvres serrées et ne souriant jamais. On se demandait, avec une curiosité désobligeante, si parmi les beaux élégants de la contrée personne ne pourrait tôt ou tard réveiller un éclair dans ces grands yeux si obstinément voilés; si ce coeur en deuil de son premier amour resterait à jamais fermé; et, en attendant la solution du problème, on avait baptisé la jeune femme d'un surnom. On disait la Carmélite en parlant d'elle.
Thérèse et Mme Desmarennes avaient fait une excursion à la Pointe-de-Grave; elles étaient descendues à Soulac, dans la vieille église souterraine si profondément enfouie dans les sables. Une autre fois, par un jour de calme exceptionnel, elles avaient pu aborder à Cordouan, au phare planté sur un écueil à quatre lieues des côtes, et qui, de loin, par les temps clairs, se dresse en champ d'azur comme une haute aiguille blanche.
Thérèse monta jusqu'au sommet de la tour, d'où le magnifique panorama de la Saintonge et du Médoc se déroulait à ses yeux dans les splendides lueurs d'un soleil tombant.
Si l'aspect de la mer élargit les pensées et rend plus solennelles les saintes joies des heureux, en revanche, pour ceux qui souffrent, elle fait plus grande la solitude des coeurs. Vue de si haut et de si loin, cette plaine bleue qui s'en allait à l'infini lui semblait immense et éternelle comme son premier amour.
—Quel admirable décor, pensait-elle, pour notre pauvre bonheur perdu! S'il était encore là, celui qui depuis deux ans ne peut rien voir ni rien entendre!
Elle se sentit défaillante, et, prise d'un frisson mortel, eut une vraie crise de larmes. Mais elle essuya vite ses joues en entendant derrière elle le pas de sa mère montant les dernières marches de granit.
—Tu as pleuré, ma fille?...
—C'est le grand vent de mer qui nous fouette les yeux, répondit-elle en essayant de sourire.
—Descendons, tu n'y tiendrais pas.
D'autres fois, levée avec le soleil, elle s'en allait toute seule, emportée par son bel arabe noir, jusqu'à la descente pittoresque et sauvage où commence la Grande-Côte. Narines ouvertes et la crinière au vent, Mistral semblait aspirer dans la brise de mer comme un souvenir du pays natal. A l'aspect de ces larges grèves étalées à perte de vue, l'impressionnable et fin pur-sang, dans sa noble intuition de race, rêvait de ces grands déserts de sable où dormaient ses glorieux ancêtres d'Orient. Il semblait entrevoir, comme par un effet de lointain mirage à travers les âges, ces merveilleuses contrées d'outre-mer qu'il n'avait jamais connues, mais qui lui apparaissaient comme dans une perspective étrange, à la fois lumineuse et confuse.
Et Thérèse et Mistral, lancés tous deux à corps perdu dans ces grands espaces libres, s'enivraient de la fraîcheur des brises, dans leur course vertigineuse, aérienne et rapide comme un vol.
Un de ces jours-là, Thérèse commit une grave imprudence à son retour. Au lieu de suivre, à gauche, dans les sables, le chemin tout tracé par la roue des voitures, elle descendit à droite jusqu'au Puits-de-Lauture, où le flot de marée s'engouffre avec des bruits de tonnerre.
De nombreux spectateurs, déjà groupés sur la falaise, regardaient, comme à un décor de théâtre, jaillir par le trou béant les formidables flocons d'écume.
Elle aussi voulut voir de près, mais sans descendre de cheval, le curieux phénomène, et poussa Mistral en avant. Mal lui en prit: Mistral regimba, d'abord effrayé du bruit; puis, hennissant et flairant la mer, il s'arrêta court, humilié d'abord d'engager son fin sabot d'arabe sur des roches de granit, coupantes comme des lames de rasoir, et qui eussent effarouché des pieds de mule. L'écuyère s'entêta, la bête s'obstina. Un coup de cravache bien cinglé répondit à son hésitation. Et Mistral, bondissant sous l'outrage, se leva tout droit et, baissant l'oreille, partit comme une flèche vers l'abîme où ils allaient infailliblement rouler et disparaître tous deux.
Mais du groupe des curieux quelqu'un s'élança, se jetant à la tête du cheval, et d'une main de fer lui comprima les naseaux.
Mistral s'abattit presque au bord de la falaise; Thérèse, dégagée de l'étrier, se releva sans aucun mal apparent.... Mistral se remit sur pied en boitant, mais il n'en fut pas de même du courageux sauveteur, gisant inanimé sur les roches, tout pâle, avec un flot de sang qui lui jaillissait des lèvres.
Le danger disparu, la foule s'approcha pour voir et fit cercle autour de l'homme tombé.... C'était un jeune garçon imberbe, d'une vingtaine d'années au plus. Sa fine chemise de batiste, déchirée par endroits, laissait voir une poitrine toute blanche, labourée de sillons rouges, et les tempes saignaient sous les cheveux blonds agglutinés. Ses yeux fermés devaient-ils se rouvrir? Le coeur, interrogé, répondait encore par de faibles battements. On lui jeta de l'eau de mer au visage, mais en vain. Rien ne put le faire revenir de son évanouissement.
Deux douaniers, accourus en hâte, le couchèrent sur un brancard, pour le transporter, avec des précautions infinies, jusqu'à la petite auberge dominant la hauteur. Un lit de sangle y fut provisoirement disposé.
Quel était ce pauvre garçon? Personne ne le connaissait parmi les gens du pays. Tout ce qu'on savait de lui, c'est qu'arrivé seul depuis trois jours par le vapeur de Bordeaux, il avait loué pour la saison un chalet à Saint-Palais-sur-Mer. Comme signalement, pantalon gris, cravate de foulard et jaquette bleue ... le vent de la côte avait emporté son béret. Sur lui ni montre ni portefeuille, pas même une simple carte de nature à éclairer sur son identité.
Le docteur Laborde, mandé d'urgence, n'arriva que deux heures après l'accident. Thérèse, inquiète et surprise, encore pâle de sa chute et toute émue du danger que le jeune inconnu avait couru pour elle, était restée à son chevet.
Dans l'attente, et durant deux mortelles heures, elle put contempler à son aise et envelopper de tous ses regards ce jeune et courageux garçon, immobile et les yeux fermés, et qui semblait endormi de son dernier sommeil.
Plus elle le contemplait et plus elle croyait retrouver en lui une vague ressemblance avec quelqu'un ... vu autrefois, mais à une époque très lointaine qu'elle ne pouvait préciser.... A qui ressemblait-il? Était-ce une hallucination de son pauvre cerveau troublé? Il y avait là quelque chose d'étrange, de mystérieux et de voilé comme l'implacable destin antique. Elle n'osait s'arrêter sur une telle pensée et frémissait de se répondre à elle-même.
Enfin le docteur Laborde arriva. Il commença par faire sortir tout le monde, même Thérèse qui dut s'y résigner, et ouvrit toute grande l'unique fenêtre pour faire affluer l'air vif du dehors.
Puis il mit un petit flacon sous les narines du malade, qui aspira longuement et rouvrit enfin les yeux.
Il voulut parler, mais sans pouvoir articuler aucun son; la voix expira dans sa gorge.
Le docteur l'ausculta, épongea ses plaies, les recouvrit de bandelettes, mit un doigt sur ses lèvres pour lui imposer un silence absolu et ordonna une potion calmante pour la nuit.
A Thérèse anxieuse qui attendait sa réponse:
—La convalescence sera longue peut-être dit-il, mais je réponds du malade. Aucun organe essentiel n'est sérieusement intéressé.... Pas de lésion interne.... Nous le sauverons. Mais que personne ne le fasse parler. Pas un mot. Demain, de très bonne heure, je serai là, et dans trois ou quatre jours nous pourrons le transporter dans un bon lit.
Sur ces entrefaites, Me Guérineau, en quête de toutes les nouvelles, était survenu. Il avait pris des informations. Cet intéressant jeune homme, objet de l'attention publique, si rapidement éveillée, avait loué pour toute la saison le chalet des Grèves, à Saint-Palais-sur-Mer.
Il demeurait à Bordeaux, quai des Chartrons.... Orphelin de père et de mère, il n'avait pas encore vingt et un ans, et ses tuteur et subrogé-tuteur veillaient à son immense fortune, en attendant sa majorité.
—Et son nom? dit vivement Thérèse.
—Henri Paulet, votre jeune beau-frère.
La ressemblance qui l'avait frappée s'expliquait naturellement.
—Et comment se fait-il que je ne l'aie jamais vu ni connu jusqu'à présent? reprit-elle comme se parlant à elle-même.
—Par une raison bien simple, reprit l'avocat.... Il voyageait dans l'Amérique du Sud à l'époque de votre mariage ... et, depuis, les circonstances dans lesquelles vous auriez pu le connaître ne se sont pas présentées.... Depuis votre deuil vous avez toujours vécu dans l'isolement, en recluse, absolument retirée du monde ... et vos deux familles sont restées comme étrangères l'une à l'autre....
—C'est singulier, reprit-elle ... et lui sans doute ne sait pas sans doute qui je suis ... et ne connaît pas le moins du monde la femme qu'il a sauvée.
—Nous le saurons bien dans quelques jours, répondit sentencieusement Me Guérineau, puisque le docteur nous affirme sa guérison prochaine. Dans tous les cas, l'incident n'en serait pas moins curieux pour des reporters ... mais je reste bouche close pour tout ce qui intéresse votre chère famille.
Malgré les prévisions du docteur et ses potions calmantes, le malade eut fièvre et délire deux jours et deux nuits, tantôt les yeux grands ouverts et prononçant des mots incohérents d'une voix à peine perceptible, tantôt retombant dans une prostration profonde et dans une somnolence comateuse prolongée d'assez mauvais augure. Enfin, au lever du troisième jour, on vit apparaître dans son regard quelques lueurs de raison et dans son état général un vrai retour à la vie normale.
Le docteur, anxieux, malgré son calme apparent, épiait de tous ses regards la renaissance tardive de son précieux sujet, observant les phases diverses de son retour à la vie.
Quand le malade rouvrit enfin les yeux, étonné de se voir dans une chambre d'auberge, cherchant à se rendre compte de son entourage, et comme mal réveillé d'un mauvais rêve, Thérèse, à son chevet, soufflait sur une tasse de tisane un peu chaude et attendait l'ordre du médecin pour la présenter.
Mais le malade, peu soucieux du breuvage, les yeux obstinément fixés sur la belle et sombre veuve, buvait simplement la femme du regard.
—C'est bien moi!... Sauvée, grâce à vous, dit Thérèse.
Puis, rapprochant la tasse:
—Allons, prenez, fit-elle d'une voix caressante et quasi-maternelle, mais impérieuse dans sa prière, comme si elle parlait à un enfant.
Il but d'un trait et remercia en baissant la tête. Puis, comme fatigué d'un premier effort, et doutant de la réalité, il referma les yeux et retomba sur l'oreiller comme pour retrouver en songe une apparition trop prompte à s'évanouir.
Le docteur crut comprendre alors que le pauvre garçon avait reçu en plein coeur une de ces rudes atteintes que les médecins terrestres ne guérissent pas.
—Diantre! pensa-t-il à part lui, ce cas pathologique échapperait à mon ministère.
Dès que le malade fut bien couché dans un grand lit horizontal, au chalet des Grèves, sa convalescence fut beaucoup plus rapide qu'on ne l'avait d'abord supposé.
On avait fait venir de Bordeaux une vieille servante de la maison, du nom de Rosalie, portant la grande coiffe des filles de Marennes, et qui veillait, comme un vrai garde du corps, près du malade qu'elle avait connu tout enfant.
Si jamais convalescent fut choyé, soigné, dorloté comme un vrai fils de prince, ce fut assurément le jeune héros de cette aventure.
Le chalet des Grèves n'était pas éloigné du chalet des Pins, où demeuraient Thérèse et sa mère; et d'autre part la famille Verdier et celle du docteur s'étaient installées, d'un commun accord, au chalet des Bruyères, avoisinant la Conche de Vaux.
Quant à Me Guérineau, pour garder, disait-il, sa pleine liberté d'envergure, il était tout simplement à Royan même, à l'hôtel de Bordeaux, mais tous les jours un panier de louage le ramenait aux chalets amis, où les familles en villégiature de mer continuaient assidûment leurs relations de bon voisinage.
Grâce à la parenté désormais reconnue des familles, il n'était pas rare de voir réunies dans la chambre du malade, mais parlant à voix basse et à phrases décousues, Thérèse et sa mère en compagnie de Mmes Verdier et Laborde, occupées à divers ouvrages d'aiguille ou de crochet, et menant à bonne fin ces menus chefs-d'oeuvre de dessin et de couleur qui révèlent à la fois la patience et l'esprit des petits doigts féminins, pour la plus grande joie des heureux à qui les cadeaux sont destinés.
Un matin que le docteur, après sa première visite, avait bien auguré de la journée et permis au convalescent de causer un peu plus que d'habitude, Thérèse se trouva quelques instants seule avec lui....
Sur un pliant, assise au pied du lit dont les rideaux étaient relevés et continuant son travail de tapisserie (un grand vulcain, papillon rouge et noir, épanoui sur une branche de tilleul), elle travaillait avec recueillement, les yeux baissés sur son aiguille, tandis que lui (qu'elle croyait assoupi) la regardait fixement avec une douceur infinie.
Bientôt ce regard pesa sur elle dans un silence embarrassant qu'elle voulut rompre.
Elle se leva vivement, sous prétexte d'arranger les oreillers, qu'elle tassa d'une main rapide en se rapprochant du malade.
Lui continuait à la contempler, mais sans mot dire, comme si le bruit d'une parole eût brisé le charme de ses pensées.