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V

Le lendemain, à une heure de l'après-midi, tous les convives de la veille se trouvaient au rendez-vous. Le père de Germaine, familièrement nommé le père Joussaulme, prit une grosse clef des vieux âges, et fit bientôt tourner sur ses gonds rouillés une mystérieuse petite porte basse ouvrant sur les ruines, ruines vénérables qui, depuis vingt ans, n'avaient eu pour visiteurs que des merles ou des rossignols, et parfois, en hiver, une mouette blanche venue de Saint-Malo jusqu'aux étangs.

Les vieilles futaies du parc servaient de cadre aux ruines, et leurs feuillaisons d'automne étaient riches en couleur: les chênes roux, les hêtres jaune d'ocre teinté de feu, et par intervalles la note pourprée d'un néflier sauvage donnaient la plus chaude valeur pittoresque à ce coin de paysage, en plein été de la Saint-Martin.

On admira d'abord. Puis différents groupes se formèrent parmi les promeneurs.

En tête marchaient M. Grandperrin, Maître Gerbier, le père Joussaulme et le docteur, qui se baissait de temps à autre pour cueillir une jusquiame ou un pied de belladone.

Dans les ruines mêmes, Mme Grandperrin Mlle Alise, Germaine, très animée du geste et de la voix, et l'abbé Dufresne, examinant de près, avec son oeil d'archéologue, les curieuses dentelles de la grande rosace.

De l'un à l'autre groupe, et parfois restant un peu en arrière, autant que la politesse pouvait le permettre, le comte Albert de Rhuys, très ému, presque silencieux et fort réservé, songeait à la grave question qui peut-être ce jour même allait se décider pour lui.

Les groupes s'étaient rapprochés, et Maître Gerbier pérorait avec assez d'animation en s'adressant à M. Grandperrin.

—Vous le voyez, c'est pittoresque, et bon surtout pour un peintre cherchant un motif de tableau; mais, comme j'avais eu l'honneur de vous le dire hier dans la soirée, toutes ces vieilles futaies à branches gourmandes, poussées à tort et à travers, ne valent guère mieux que les ruines effritées. Si on voulait en faire une vente partielle, il n'y aurait qu'à estimer la valeur intrinsèque du terrain.

—Et d'ailleurs, ajouta Mlle Alise, je réponds qu'il y a d'autres parties du parc non moins pittoresques et bien plus accidentées, au delà des étangs. Hier même je les ai vues.

Mme Grandperrin appuya son dire d'un signe de tête affirmatif.

—Fort bien, fit M. Grandperrin, mais quelle étendue voudrait racheter M. le comte de Rhuys?

—De la grille au premier étang, répondit Maître Gerbier.

—C'est-à-dire une contenance de...? reprit M. Grandperrin en consultant Gerbier du regard.

—De dix-neuf à vingt hectares tout au plus. N'est-ce pas, père Joussaulme?

—Plutôt vingt que dix-neuf, répondit ce dernier, flatté d'avoir à donner son avis.

—Estimés combien par hectare? continua M. Grandperrin.

—De neuf cents francs à mille francs, tout au plus, reprit Gerbier. Les terres sont bonnes, mais il faudrait défricher pour en faire des terres arables. D'autre part, en tenant compte du bois qu'on pourrait abattre, restons à mille francs l'hectare, soit une vingtaine de mille francs. Qu'en pensez-vous, Joussaulme?

—C'est un chiffre raisonnable.

—Eh bien, nous allons peut-être pouvoir nous entendre.

Et comme Maître Gerbier se disposait à faire de la main un signe de ralliement au comte Albert, resté un peu à l'écart, par une réserve facile à comprendre:

—Attendez, dit vivement M. Grandperrin, avant de rien décider, je demande un instant de réflexion.

En jetant par hasard les yeux sur les hauteurs, il avait aperçu à mi-côte un ruisseau rapide qui tombait en cascades, et dont les eaux lui semblaient assez bien nourries.

—Comment nommez-vous ce petit cours d'eau?

—Il est connu dans le pays sous le nom de ru des Ormes, mais il ne figure pas sur les cartes.

—Ce n'est pas une raison. D'où vient-il?

—La source est tout près d'ici, répondit Maître Gerbier, sur la hauteur même, dans un pli caché de la colline. Il sort d'une belle fontaine que nous pourrons voir, fait plusieurs circuits, paraît et disparaît, suivant la déclivité du terrain, se perd un instant sous les ruines mêmes, et rejaillit au delà du chemin, tout au bas de la côte, pour tomber dans la rivière, en amont du moulin que vous apercevez.

—Le mien, dit le père Joussaulme.

M. Grandperrin s'étant rapproché du cours d'eau, restait tout rêveur (ce qui lui arrivait rarement), et, se caressant la barbe, il semblait ruminer profondément quelque chose. Il ne s'était pas encore prononcé. Le comte attendait avec une impatience fébrile son arrêt définitif, comme un verdict du jury, quand un incident fort imprévu vint troubler le groupe des promeneurs et déranger brusquement l'ordre des idées.

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VI

Une chaise de poste à quatre chevaux, lancée à fond de train, et menant grand bruit de roues, hennissements, grelots, fouets et jurons, s'arrêtait court en face de la grille, avec deux postillons en selle, tout flambants neufs du costume traditionnel: longues bottes cirées, culotte jaune, veste courte et chapeaux enrubannés. La portière s'ouvrit à un assez gros garçon d'une trentaine d'années, aux joues fleuries, en paletot de velours marron, et dont le ventre, déjà en saillie, s'arrondissait dans un pantalon clair.

Le nouveau personnage avait trouvé sans doute original de se faire conduire à grand'guides pour éblouir les populations, rangées effectivement aux deux bords de la route avec des yeux écarquillés.

—Tiens! Alexandre, s'écria M. Grandperrin ce farceur d'Alexandre! Il n'en fait jamais d'autres, on le croit à Plombières, et il vous arrive comme une trombe, sans se faire annoncer.

Le voyageur monta la côte et sauta au cou de M. Grandperrin, qui l'embrassa joyeusement et le présenta aux promeneurs:

—Mon neveu, messieurs, Alexandre Grandperrin, associé de ma maison de Rouen.

Alexandre salua tout le monde et il eut pour Mlle d'Évran un sourire familier qui déplut singulièrement au comte de Rhuys; il fut bientôt mis au courant de la question qui s'agitait, et des vingt mille francs regardés comme rémunérateurs; mais dès qu'il aperçut le ru des Ormes:

—Mon oncle, vous n'y pensez pas, s'écria-t-il, Vous n'avez donc pas vu ce petit cours d'eau? Il n'a l'air de rien, mais sa force motrice peut être merveilleuse; ce serait justement votre affaire pour la nouvelle usine dont nous avions parlé.

—Mais si, mais si, je l'avais parfaitement vu, tout aussi bien que toi, répondit M. Grandperrin, piqué au jeu (ce diable d'Alexandre a raison, pensait-il), mais je n'avais encore rien dit. D'autres considérations me faisaient réfléchir. Et, quand tu es arrivé, je me demandais s'il n'y aurait pas un moyen de concilier nos intérêts avec le bien légitime désir de M. le comte Albert, à qui je veux être agréable.

Par la plus étrange des fatalités, le ru des Ormes passait précisément sous la grande rosace.

—On ne peut pourtant pas déplacer les ruines, disait M. Grandperrin; il y a trop d'arbustes cramponnés, des racines et des branches, aux jointures des pierres ... tout s'écroulerait ... mais peut-être pourrait-on détourner le cours d'eau. C'est à quoi je pensais. Pour creuser un nouveau lit au ru des Ormes, sur fond de roc, il faudrait faire jouer la mine, puis tailler à pic une tranchée, sans compter les frais de terrassement. Le devis de mon ingénieur ne dépasserait pas, je crois, les vingt mille francs que vous êtes sans doute prêt à sacrifier, monsieur le comte. Eh bien, s'il en est ainsi, vous pouvez regarder l'affaire comme déjà conclue entre nous. Dans tous les cas, ce ne serait pas avant l'an prochain que je pourrais établir une nouvelle usine. En attendant, regardez-vous ici absolument comme chez vous; à toute heure, nous absents ou présents, les clefs sont à votre disposition.... D'ailleurs, comme notre séjour ici sera d'un mois, probablement, j'espère bien avoir l'honneur d'être présenté à Mlle Berthe, que Mme Grandperrin désire vivement connaître, et sans doute avant notre départ, nous pourrons faire ensemble quelques promenades dans les environs.

Albert remercia, s'inclina et prit congé de la famille Grandperrin dans les meilleurs termes, mais quand il passa devant Alexandre, ce dernier reçut en plein visage un froid regard qui figea sur place le sourire banal qui d'habitude lui fleurissait aux lèvres.

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VII

Albert de Rhuys fit un récit détaillé de sa journée à Mlle Berthe, qui trouva son neveu désappointé, moins triste pourtant, moins désespéré qu'elle aurait pu le craindre. La chère et fine vieille se complut à le faire causer longuement, et comprit sans doute qu'il y avait désormais dans ce coeur-là quelque chose de plus que des ruines.

—Autrefois, j'ai connu les d'Évran, dit-elle, surtout la mère de Mme Grandperrin. C'était une femme d'un grand sens et fort distinguée. Malgré la mésalliance de sa fille, sans doute excusable, je ne serais pas fâchée de la connaître.

Le lendemain, vers dix heures, dans un rayon de soleil qui tombait des fenêtres et jetait une barre d'or sur la nappe, la tante et le neveu déjeunaient paisiblement en tête-à-tête. Le comte coupait lui-même, sur l'assiette de Mlle Berthe, de petites bouchées que sa fourchette trouvait ensuite aisément (on se souvient même qu'elle tricotait sans voir), lorsque Germaine entra. Elle apportait une pleine corbeille de ses plus beaux fruits mûrs; Mlle Berthe la remercia et profita de l'occasion pour obtenir quelques détails supplémentaires dans le récit de la veille:

—Et les nouveaux arrivés, où logent-ils, Germaine?

—Mme Grandperrin et Mlle d'Évran, tout simplement chez nous. C'est plus commode pour elles; M. Grandperrin et son neveu, dans la dernière maison du bourg, la plus grande, qu'ils ont louée pour un mois.

Et quand Germaine s'en alla, Albert, en la reconduisant, n'oublia pas de lui demander pour son propre compte:

—Et ce M. Alexandre, venu d'hier seulement? le connais-tu? Quel homme est-ce donc?

—Ma foi! tout le contraire de vous-même, monsieur Albert, un vieil enfant gâté, bien heureux d'avoir un oncle pareil, qui lui passe toutes ses fantaisies. Il l'aime comme Mlle Berthe vous aime (à chacun les siens), et ferme les yeux presque en riant sur ses petites folies. Ce neveu mène grand train à Paris, joue à la Bourse et passe pour un beau parieur sur le terrain des courses.

—Je vois ce que c'est, dit Albert, tout simplement ce que les journaux de Paris nomment un petit gras des hautes écuries, un merveilleux du sport, un gandin de Tattersalt.

—Je ne connais pas bien ces termes-là, monsieur Albert, mais ce doit être quelque chose d'approchant. Quant à la graisse, c'est précisément ce qui le désespère. Il prend des leçons de boxe et d'escrime pour maigrir. Mais ce qu'il perd aux exercices violents, il le rattrape vite à ses déjeuners. Il mange et boit déjà comme son oncle.

—Ton petit doigt en sait long, Germaine. Tu me sembles merveilleusement renseignée.

—Ce n'est pas bien difficile. J'ai connu tous ces détails par hasard; vous savez bien que je suis allée à Paris deux fois: il y a trois ans, puis l'hiver dernier. Mlle d'Évran m'a conduite dans sa loge au théâtre, et même aux grandes séances de la Chambre.

—Encore un mot, Germaine. Ne trouves-tu pas ce M. Alexandre un peu familier avec Mlle d'Évran?

—C'est bien naturel: depuis le berceau, ils sont élevés ensemble ... côte à côte.... Mais depuis qu'elle est sortie du couvent, et lui du collège, elle lui a formellement interdit de la tutoyer, ne répondant qu'à vous. Il a bien fallu obéir, et je vous assure qu'elle ne se gêne pas avec lui et goûte fort médiocrement ses plaisanteries, souvent cousues de gros fil. Tenez ... pas plus tard que ce matin, il y a une heure à peine, au moment même où Mlle d'Évran ouvrait sa fenêtre sur le parc, M. Alexandre, pour essayer un fusil neuf, ne trouvait rien de mieux que d'abattre un rouge-gorge qui chantait au soleil sur la grande rosace, et du second coup, presque à bout portant, un pauvre petit faon de chevreuil, qui n'a poussé qu'un soupir en tombant roide avec du sang dans les yeux. Mlle Alise était hors d'elle-même. «C'est odieux et ridicule, a-t-elle dit.—Une autre fois, quand vous tuerez vos bêtes, que ce ne soit jamais sous mes yeux.» Après cela, M. Alexandre n'est peut-être pas un méchant garçon, mais un vaniteux bouffi qu'elle regarde comme un être sans conséquence.

Albert resta inquiet pourtant, et le soir même il aperçut au fond de la grande avenue Mlle Alise à cheval, accompagnée d'Alexandre, tous deux emportés par un galop rapide; et il lui sembla qu'ils étaient bien près l'un de l'autre.... Il sentit comme une dent de couleuvre lui faire en plein coeur une morsure profonde.

—Je suis tout aussi bon écuyer que ce garçon-là, maugréa-t-il, et je n'entends pas que mon Noir s'endorme à l'écurie.

Le soir même, il dit à Mlle Berthe:

—Ma tante, vous plaît-il d'être présentée à la famille d'Évran?

—Très volontiers, répondit-elle.

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VIII

Mlle Berthe et Mme Grandperrin se comprirent parfaitement, et leur mutuelle sympathie se resserra d'un jour à l'autre. Mlle Berthe vint souvent aux soirées de Mme Gerbier où se trouvait Mme Grandperrin, et fut parfois de leurs promenades en voiture et à pied, tantôt marchant au bras d'Albert, tantôt au bras de Mme Grandperrin, quelquefois s'appuyant à celui de Mlle Alise, qui lui témoigna beaucoup d'égards et de déférence. Elle lui en sut gré, et trouva son timbre de voix très doux, presque chantant. Elle aurait bien voulu pouvoir démêler quelque chose dans les inflexions variées de sa voix caressante, deviner ce qu'elle pensait de son neveu, mais les secrets de Mlle Alise n'étaient pas faciles à pénétrer. «Si je pouvais au moins voir ses yeux», pensait la pauvre vieille; mais en cela l'aveugle se trompait. Elle aurait pu les voir sans être mieux éclairée: car ces yeux-là ne disaient que ce qu'ils voulaient dire.

Pourtant, dès les premiers jours de sa rencontre avec Albert, Mlle d'Évran l'avait à peu près jugé: «Voilà sans doute le gentilhomme vraiment digne de me donner son nom.» Et elle s'était accordé un mois pour réfléchir, pour en faire une étude sérieuse approfondie. La moindre faute de goût, la plus légère infraction aux règles de l'étiquette, une fausse note du coeur suffisaient pour le perdre à jamais dans son esprit. Elle attendait avec une anxiété curieuse, qui n'était pas sans charmes, pour se prononcer en dernier ressort à son égard. Quant à lui, elle avait compris, dès le premier soir, qu'il était bien à elle, subjugué, parfaitement conquis; cela ne faisait pas de doute. Mais elle-même se trouva bientôt prise à ce terrible jeu, comme une baigneuse en rivière, souriant aux eaux limpides et perdant pied sans s'en apercevoir.

Et par une étrange loi des contrastes, la Parisienne pur sang trouvait dans cet amour discret d'un gentilhomme retiré du monde, quelque chose de primitif, de salubre et de fortifiant comme un parfum sauvage de marjolaine ou de romarin, tandis que lui respirait en elle une fine plante de serre, au parfum subtil, exquis et pénétrant comme une fleur de gardénia qui l'enivrait. Ils ne s'attendaient pas l'un et l'autre à cette mutuelle surprise.... Ils se trouvaient ainsi dans la joie profonde d'une rencontre inespérée, après s'être longtemps rêvés avant de se connaître.

Lui était comme effrayé de son amour, et s'était bien promis de ne jamais en rien révéler, de l'enfouir silencieusement dans la profonde intimité de son coeur, à la fois trop humble et trop fier pour en faire l'aveu, adorant Alise pour elle et ne voulant pas qu'elle pût songer un instant qu'il lui ferait l'injure de mendier sa dot, dot considérable au dire de maître Gerbier, qui évaluait à cinq cent mille francs au moins les revenus annuels de M. Grandperrin, dont la fortune, par moitié, appartiendrait plus tard à Mlle d'Évran.

Sans être précisément jaloux d'Alexandre, type vulgaire, causeur nul, dont le front très étroit se dérobait sous un épais gazon de cheveux ras, Albert restait soucieux cependant et trouvait que ce personnage de famille était beaucoup trop souvent près de Mlle Alise. Aussi ne voulait-il perdre aucune occasion de suivre à cheval les promenades en voiture dans les avenues du grand parc ou dans les bois environnants.

Albert montait un vigoureux petit cheval du pays, noir comme jais, avec une étoile blanche au front, qui se nommait Érèbe; à peine sorti de ses landes bretonnes, d'un naturel un peu sauvage, chevelu comme les bons coureurs de l'Ukraine, ayant quelque chose de vif, de svelte, d'allègre et de fier, avec sa narine ouverte et son oeil de feu. Il faisait vaguement rêver des fabuleux hippogriffes chantés par nos vieux conteurs du moyen âge. Secouant sa longue crinière et sa large queue en éventail, avec un hennissement de joie, il s'enlevait comme un oiseau sous la main nerveuse de son maître, qui le maniait avec autant d'adresse que de vigueur, l'arrêtant court au galop, et rivé en selle comme si l'homme et la bête ne faisaient qu'un; tandis qu'Alexandre, perché dans sa rondeur sur un très haut cheval anglais, dit de grande race, et long jointé, manquait absolument de grâce naturelle; il était solide, mais gourmé. Dans sa manière on retrouvait la haute école, la roideur automatique, la rhétorique de manège, et ceux qui le voyaient passer ne se gênaient pas pour se dire: «En voilà un qui a dû payer cher son professeur.» Il n'y avait aucune comparaison possible entre les deux cavaliers, et Mlle d'Évran n'était pas la dernière à s'en apercevoir.

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IX

Dans l'intervalle des promenades au parc ou en forêt, il y eut quelques parties de pêche, et Albert ne fut pas fâché d'un incident dont Alexandre se trouva le héros. Devant le pont même de son moulin, le père Joussaulme avait ramassé d'un seul coup d'épervier une très belle friture de goujons. Alexandre voulut avoir son tour, il prit bien son temps, fit en conscience le triage des mailles, ramena un bout du filet sur l'épaule, comme le père Joussaulme, prit entre ses dents une des balles de plomb qui bordent l'épervier, pour lui donner du poids dans son jet, puis il lança brusquement son engin avec la vigueur d'un rétiaire antique. Par malheur, il avait oublié de rouvrir la bouche, et emporté par la balle de plomb qui lui restait aux dents, il perdit l'équilibre et fit un merveilleux plongeon, éclaboussant du coup toute la bande affolée des canards, tandis que Mlle d'Évran riait aux éclats. Il n'y avait que trois pieds d'eau dans la rivière, ce qui enlevait toute couleur dramatique à l'épisode.

Le même soir, Albert fut plus adroit et plus heureux. Dans une excursion au marais, par un temps superbe, Mlle d'Évran s'était approchée d'une petite vache bretonne dont la clochette au cou tintait clair, et qui portait sur le front sa chaînette en fil d'acier tordu, coquettement tressée. Elle mangeait tranquillement une poignée d'herbes dans sa main et regardait avec plaisir Mlle Alise (comme les bêtes savent regarder les gens qui les aiment), quand Albert aperçut un taureau venant droit sur la belle promeneuse, l'oeil irrité par le foulard cerise qu'elle avait au cou:

—Prenez garde mademoiselle, et permettez....

Et sans attendre sa réponse, il enleva le foulard d'un geste et déploya ses couleurs vives aux yeux de la bête furieuse qui se rua sur lui. Il fit volte-face comme un toréador, et quand la bête revint une seconde fois, par une manoeuvre habile il contourna le tronc d'un saule creux qui se trouvait à sa portée, mais en agitant toujours le foulard, tandis que le taureau, lancé droit à plein corps, s'envasait jusqu'aux fanons dans un large fossé plein d'eau limoneuse. Rafraîchi sans doute par ce bain inattendu, le taureau disparut sur la rive opposée, tout cuirassé de lentilles vertes, avec des guirlandes de cresson dans les cornes.

Albert s'inclina et rendit le foulard à Mlle d'Évran, qui lui serra vivement la main. Elle était devenue toute pâle. Etait-ce du danger couru par elle? était-ce par crainte pour lui-même? Il n'eut pas la vanité d'y songer.

Mlle d'Évran fut absente deux jours pour une excursion au mont Saint-Michel qu'elle fit seule avec M. Grandperrin. Pour Albert, ces deux jours furent éternels. Il comprit pour la première fois toute la profondeur de son amour. Le monde lui semblait vide. Bien qu'elle fût à quelques lieues seulement, et dût promptement revenir, il eut au coeur une impression de froide solitude comme si elle s'en était allée loin, très loin, de l'autre côté de la grande mer, et qu'il ne dût jamais la revoir. Et durant les deux nuits il entendit sonner toutes les heures à l'église du bourg. La seconde journée, errant comme une âme en peine, il vint et revint plusieurs fois chez Germaine, ne pouvant y revoir Alise, mais espérant du moins retrouver là quelque chose d'elle, et avoir la consolation d'en parler.

Avec Germaine il eut de longs entretiens; il finit par lui dire:

—Germaine, pourquoi Mlle d'Évran ne s'est-elle pas encore mariée?

—Et vous? répondit Germaine.

—Moi? c'est différent.

—C'est toujours différent, reprit Germaine, très sérieuse sur un ton plaisant. Vous pensez bien qu'elle a dû avoir ses raisons, comme vous les vôtres. Elle n'a pas encore trouvé sans doute celui qu'elle a rêvé, et cependant, avec un peu de mémoire, la liste serait longue des prétendants éconduits.

—Ah! reprit Albert curieux.

—Oui, des officiers supérieurs de marine et de l'armée de terre, continua Germaine; des magistrats, présidents et procureurs; des avocats en renom, des commerçants et des industriels; maîtres de forges, raffineurs de sucre, fabricants de Champagne, dont les caves, dit-on, sont assez vastes pour qu'on s'y promène en voiture; nous avons eu jusqu'à un proviseur d'une grande ville du pays chartrain, qui s'est permis d'espérer.... Pour celui-là, je vous assure qu'il n'a pas fait longue antichambre sur le palier des soupirants.

Mais, continua Germaine, il y avait toujours quelque chose à redire. Nous avons trouvé les officiers de terre trop peu instruits ou trop contents d'eux-mêmes, les marins trop absents, les magistrats trop hauts sur cravate et trop gourmés, roides comme les militaires sans avoir la distinction des nobles; les avocats trop vaniteux et trop parleurs; trop prosaïques, les commerçants et les industriels; en somme, tous ces gens-là beaucoup trop intéressés et trop désireux de la grosse dot de la belle fille aux yeux d'or plutôt que vraiment amoureux de Mlle d'Évran. Grâce à Dieu et à son esprit, elle a su se garer de la marée montante, pour se donner le temps de réfléchir et de choisir à son gré; il est probable qu'elle voudra simplement de quelqu'un qui la prendra pour elle-même, et qui, sans être précisément un Narcisse de beauté, sera capable d'apprécier sa rare valeur de femme, un homme ayant la fierté du caractère et la richesse du coeur; ce qui n'est pas si facile à trouver qu'on pourrait le croire, aujourd'hui surtout.

—Elle a raison, parfaitement raison, dit Albert; je comprends mademoiselle d'Évran et l'approuve de tous points. Mais avoue, Germaine, que sa fortune la rend inabordable, et fera sans doute reculer ceux qui seraient peut-être dignes d'elle, et qui, l'aimant comme elle mérite de l'être, se tairont ... n'oseront jamais....

—Ils auront tort, ceux-là, repartit vivement Germaine. Tenez, permettez-moi de vous le dire; je vous connais mieux que vous-même, mon pauvre monsieur Albert. Eh bien, avec votre caractère de rêveur, vous n'arriverez jamais à rien. Votre fierté mal placée vous fera toujours craindre une humiliation.

Ici Germaine changea de voix:

—Et si, au lieu d'être riche, elle était pauvre, que diriez-vous?

—Explique-toi, Germaine.

—Je m'entends fort bien: si elle se marie au gré de son beau-père (M. Grandperrin songe peut-être pour elle à son neveu, ce qui n'aurait rien d'étonnant)....

Albert devint très pâle.

—Dame, dans ce cas-là, continua Germaine, la dot sera belle, moitié de l'immense fortune à chacun. Mais dans le cas contraire, si M. Grandperrin n'approuve pas le choix de Mlle d'Évran, elle est d'âge à suivre sa volonté, à faire les trois sommations respectueuses, pour ne pas dire irrévérencieuses. Et alors, si elle se trouve simplement réduite aux apports de sa mère, elle n'aura pas grand'chose, presque rien pour ainsi dire ... ce qu'elle apportera à son adorateur, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler.

A mesure que Germaine s'expliquait, la belle et franche physionomie du comte Albert s'éclairait.... Tout son coeur était comme envahi par un souverain philtre d'espérance; il se sentait revivre et se trouvait de force à remuer le monde.... Il entrait dans un nouvel ordre de pensées. Des perspectives inattendues s'ouvraient à son regard charmé comme de grandes avenues lumineuses.

—Vraiment, dit Germaine, paraissant toute surprise, je n'aurais jamais cru que cette dernière nouvelle pût vous causer une joie si grande.

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X

Quand Alise revint, Albert alla au-devant d'elle, ému comme s'il la retrouvait après un long voyage, et qu'il eût failli ne plus la revoir. Cette courte absence de Mlle d'Évran n'était peut-être qu'un petit acte de diplomatie féminine de sa part; toujours est-il qu'à dater de ce jour-là, elle fut parfaitement sûre qu'elle était profondément aimée.

Le lendemain de son retour dans l'après-midi, M. Grandperrin prit son fusil pour lever une compagnie de perdreaux signalée dans un champ de sarrazin; et Alexandre se dirigea vers le moulin Joussaulme, où la veille il avait posé des verveux en rivière sous les yeux du meunier.

Albert et Alise partirent seuls pour une longue promenade dans la forêt faisant suite au grand parc, Albert monté sur Érèbe, Mlle d'Évran sur une vive et coquette jument blanche qu'elle avait baptisée du nom d'Hermine.

Quand les dernières maisons du bourg furent bien loin derrière eux, lorsque, après un galop rapide, ils entrèrent sous bois et se trouvèrent bien seuls, on eût dit que les chevaux comprenaient la pensée de leurs maîtres; ils se mirent au pas, et quand leurs têtes fines se rapprochaient, le petit Noir mordillait à dents câlines la crinière blanche d'Hermine, avec un hennissement clair, qui parfois faisait sourire l'amazone et le cavalier. Tous deux avaient tant de choses à se dire qu'ils gardaient un silence profond. L'automne était doux comme un printemps, si doux que, se trompant de saison, quelques églantiers avaient refleuri. Apercevant une touffe de ces rosiers sauvages:

—Ah! les belles fleurs, dit Alise.

Elle voulut en avoir aussitôt, et quitta l'étrier.... Tous deux arrivèrent ensemble au buisson de roses. Il n'en resta pas une sur la haie. Quand il fallut remonter sur Hermine, Albert fit un marchepied de sa main à mademoiselle d'Évran, elle accepta de bonne grâce et s'enleva toute légère en se prenant à la crinière blanche.

Mais quand Albert eut dans sa main ce petit pied de fée, chaussé de gris, petit pied fin bien arqué, spirituel et tout ému, dont il voyait transparaître la cheville rose, et qu'il enserrait de ses doigts convulsifs comme un vif oiseau prisonnier, il perdit absolument le peu de raison qui flottait dans sa tête, et comme en délire il appuya sur le pied divin ses deux lèvres de feu. Elle en tressaillit jusqu'à sa grande chevelure, comme une plante qu'un chaud soleil aurait baisée brusquement dans sa racine et qui en frémirait de toute la hauteur de sa tige.

Elle était pourpre. D'instinct elle étreignit sa cravache comme pour en frapper l'insulteur ... mais la cravache lui tomba des mains, et par une réaction subite, Mlle d'Évran, de pourpre qu'elle était, devint pâle comme une morte.... Ses yeux se fermèrent, elle défaillit et s'affaissa dans les bras d'Albert.... Il reçut pieusement le fardeau sacré, l'emporta près d'une source vive qui pleurait sous les grands arbres, déposa Mlle d'Évran sur la mousse comme un enfant qui dort, enveloppa religieusement des longs plis de sa robe les petits pieds qu'il ne songeait plus à voir, lui jeta de l'eau fraîche au visage, s'agenouilla devant elle et attendit....

Quand elle rouvrit les yeux, comme en sortant d'un mauvais rêve, elle ne parut ni courroucée, ni confuse, mais triste, profondément triste, comme d'une grave infraction à sa liberté individuelle, faute sérieuse qu'elle avait peine à comprendre et qu'elle ne pardonnait pas.

Lorsqu'elle fut à peu près remise de son trouble, elle se leva (Hermine arrêtée broutait des branches de saule en attendant sa maîtresse). Albert se disposait à la suivre; elle l'arrêta d'un geste.

—Je n'ai besoin de personne, dit-elle.

Elle se fit un montoir d'un vieil arbre tronqué, se remit prestement en selle et, sans détourner la tête, elle disparut au galop sous les hautes voûtes de la forêt.

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XI

Le lendemain se trouvait être un dimanche. A l'heure des vêpres, quand Mlle d'Évran entra dans l'église, Albert et Alexandre étaient près du bénitier. Tous deux lui présentèrent l'eau bénite. Alise toucha le doigt d'Alexandre, et passa devant Albert sans le voir.

Plongé dans un abîme de réflexions désespérées, Albert se demandait comment il pourrait sortir de cette impasse terrible où se perdaient sa tête et son coeur.

Une singulière occasion lui vint en aide.

Alexandre n'avait pas l'habitude de mettre les pieds à l'église. Il y était entré, ce jour-là, par hasard, par pur désoeuvrement, ne sachant trop que faire, pour voir. Il regardait les pratiques religieuses comme une faiblesse bonne tout au plus pour les enfants, les femmes et les vieillards. Quant à lui, il n'admettait que la souveraineté de la raison.

L'abbé Dufresne, ce jour-là prêchait précisément le contraire, disant que la haute intelligence des plus grands personnages n'expliquait absolument rien, que, malgré tous nos progrès scientifiques, il est certaines questions sur lesquelles l'homme du XIXe siècle n'est pas plus avancé que Noé sortant de l'arche; et que l'enfant au berceau, qui n'a pas fait ses dents et bégaye ses premières paroles, en sait tout aussi long que le vieillard de quatre-vingts ans, dont toutes les dents sont parties, et qui radote en sceptique.

Il parla fort éloquemment.

Pendant le sermon, Alexandre eut des accès d'impatience, de petits bâillements étouffés, de légers mouvements d'épaules, certains clignements d'yeux, un jeu de physionomie presque irrévérencieux; il toussa, piétina, se leva brusquement, et, sous prétexte de voir de près les tableaux appendus, il fit une petite promenade, examinant les chemins de croix qui décoraient humblement les murs presque nus de cette pauvre église de village.

Il dérangea même quelques dévotes recueillies, qui reculèrent leur chaise poliment, mais semblèrent toutes surprises d'un tel procédé; enfin, à bout de patience, il sortit au milieu du sermon.

Albert, qui ne perdait aucun de ses mouvements, sortit presque aussitôt, et comme il y avait beaucoup de monde épars dans le cimetière autour de l'église, on put entendre les paroles échangées:

—C'est scandaleux, disait Albert. Agissez à votre guise, en plein air, tant que bon vous semblera, mais non pas dans notre église.

—C'est une leçon? répondit Alexandre.

—Certainement....

—Fort bien, monsieur. A vos ordres, quand il vous plaira.

Albert trouva facilement quatre anciens militaires comprenant ces petites questions-là, et la rencontre eut lieu vers la fin du jour, derrière le grand mur du cimetière, endroit peu fréquenté.

Malgré ses ridicules, Alexandre était brave et n'avait pas oublié ses nombreuses leçons d'escrime. Aux premières passes, les témoins comprirent qu'il était de beaucoup supérieur à son adversaire, et paraît avec plus de méthode et de sang-froid. L'emportement d'Albert lui fit tort. Quand il se fendit à fond, l'âme au bout de sa pointe fiévreuse, l'attaque fut très bien parée, et presque aussitôt, d'un coup droit en pleine poitrine, Albert tomba.

Alexandre eut un mot cruel:

—Pas de chance pour moi: voilà un coup d'épée qui va rendre intéressant ce garçon-là.

Il ne se trompait pas.

Lorsque Mlle d'Évran sut que le comte était blessé dangereusement peut-être, elle comprit qu'elle seule était la vraie cause de cette rencontre. Elle se fit aussitôt de graves reproches à elle-même, elle eut des repentirs, presque des remords, se regardant comme responsable de ce qui était arrivé.—L'épisode de la veille, dans sa promenade en forêt, s'éclaira d'un nouveau jour à ses yeux. Elle se trouva ridicule dans son rôle de petite pensionnaire effarouchée pour un simple baiser sur la pointe du pied, baiser fervent, sans doute, puisqu'elle en avait tressailli de tout son être, mais innocente peccadille après tout, qu'elle avait encouragée, presque autorisée par la franche sympathie de son accueil, ses regards, ses sourires ou ses paroles émues dont elle ne se rendait pas bien compte. Si un galant homme, ébloui par son ravissant petit pied de Cendrillon, s'était oublié jusqu'à y porter ses lèvres, il fallait qu'un ardent et profond amour eût parlé plus haut que la froide raison; si le comte avait un instant perdu la tête, ce grand crime était bien excusable. Et comme il a dû souffrir, le pauvre garçon, pensa-t-elle, quand, avec une attitude résignée et des regards suppliants, il m'a offert l'eau bénite que j'ai méchamment prise au doigt de ce gros fat d'Alexandre. Après tout, le comte Albert a prouvé qu'il préférait une mort immédiate à mon indifférence, et s'il est coupable, cette légitime folie d'amour est déjà trop cruellement expiée. Et résumant toutes ses réflexions dans cette dernière pensée, Mlle d'Évran courut en hâte chez Mlle Berthe.

Il était nuit ... elle frappa ... personne ... mais par la porte entre-bâillée passait une longue bande de lumière. Elle entra, guidée par cette lumière, suivit un long corridor, et pénétra, sur la pointe du pied, jusqu'à la chambre du fond.

Mlle Berthe était assise dans son grand fauteuil, muette et pleurant, près de l'oreiller de son neveu. Dormant d'un mauvais sommeil, Albert parlait en rêve, et prononçait un nom de femme ... le sien ... Alise ... Alise....

—Toujours ce nom-là, mon pauvre Albert, soupira Mlle Berthe.

L'aveugle n'avait pas encore entendu le pas assoupi de Mlle d'Évran, et se croyait seule. Mais un sanglot mal étouffé d'Alise lui fit dresser l'oreille, et se levant les bras tendus:

—Qui est là? dit-elle.

Alise prit ses deux mains, la fit se rasseoir, et s'agenouillant devant elle:

—C'est moi ... Mlle d'Évran.

Et elle ajouta tout bas:

—Votre fille.

—Ah! ma chère enfant! dit la pauvre vieille.

Et elle s'affaissa dans son fauteuil, enveloppant Alise de ses deux bras.

Quand le torrent des larmes eut débordé:

—Vous êtes venue seule? dit Mlle Berthe.

—Oui, répondit Alise.

—Va, dit vivement la vieille à sa petite servante qui rentrait, va vite chez Mme Grandperrin, et dis-lui que Mlle Berthe de Rhuys désire instamment la voir et lui parler. Ramène-la si tu peux.

Mme Grandperrin arriva, comprit tout et remercia avec larmes Mlle Berthe ... qui prit la main de Mlle d'Évran, la mit dans celle de sa mère et leur dit:

—Maintenant, partez vite ... il faut éviter toute émotion trop vive à mon cher enfant.... Embrassez-moi encore, Alise. Quand il le faudra, je lui dirai que vous êtes venue et que ... vous êtes sa femme.


XII

M. Grandperrin n'était pas homme à se payer d'histoires sentimentales. Il aimait d'ailleurs franchement son neveu, auquel tôt ou tard il destinait Alise. De cette manière-là, pensait-il, ma fortune ne sera pas morcelée: tout restera en famille.

Il voulut avoir avec Mlle d'Évran un sérieux entretien. Pourtant cet homme pratique, d'une rare intelligence dans les affaires, célèbre par de grands succès de tribune, qui n'avait pas reculé devant la faconde engluée des avocats les plus retors, et qui, à la Chambre, avait tenu bon contre les charges à fond de train des plus impétueux généraux, cet homme se trouva embarrassé, un peu interdit, presque petit garçon devant cette belle et grande jeune fille qui le regardait simplement de ses yeux clairs, et qui, avec autant de réserve que de dignité dans son maintien habituel, attendait ce que M. Grandperrin avait à lui dire.

Il fallut pourtant commencer.

—Alise, lui dit-il avec un certain trouble dans la voix, saviez-vous qu'Alexandre....

—Alexandre? fit-elle.

—Ne vous a-t-il jamais parlé de ses intentions, de son plus cher désir.... Ne vous a-t-il pas dit que son unique pensée.... Enfin qu'il aspirait à votre main?

—Il ne me l'a jamais fait entendre, et s'il m'en parlait aujourd'hui, je n'hésiterais pas à lui dire, comme à vous-même, la simple vérité.

—Quelle vérité?

—Ma main ne m'appartient plus.

Ici, M. Grandperrin, dont le teint était toujours si coloré, devint très pâle. Il n'en croyait pas ses oreilles. La volonté d'Alise s'élevant contre la sienne lui semblait quelque chose d'anormal, d'impossible. Autour de lui, d'habitude, on ne résistait pas. Ses moindres désirs étaient des ordres pour tout son monde. Quand il reprit la parole, il avait des tremblements dans la voix.

—Mademoiselle (il n'employait ce terme solennel que dans les circonstances graves), mademoiselle, connaissez-vous bien toute la portée de vos paroles? Avez-vous suffisamment réfléchi à tout ce qu'il y a de sérieux dans une telle déclaration?

—Je crois parfaitement le savoir, monsieur répondit Alise.

—Alors c'est un parti pris de me blesser profondément, de me désespérer?

—Comment pouvez-vous m'attribuer une intention pareille?

—Eh bien! oubliez quelque folle pensée en germe dans votre esprit, et renoncez à des sentiments peut-être irréfléchis....

—Mes sentiments personnels, dit Alise, froissée à son tour, n'ont absolument rien dont je doive rougir; et quelle que soit ma déférence à votre égard, je n'en saurais changer.

M. Grandperrin reçut un nouveau coup mais cette fois il parvint à se maîtriser.

—Alise, continua-t-il, avez-vous eu jamais quelque grave reproche à me faire ... quelque faute sérieuse commise à mon insu à votre égard?

Elle fit un signe de tête négatif.

—Eh bien, alors, pourquoi ce manque de confiance, pourquoi juger indignes de vos confidences ceux qui vous aiment?... Même, sans me demander mon assentiment, ne pouviez-vous pas m'informer de ce que vous aviez décidé ... me dire que vous aviez librement disposé de vous-même?

—Il n'y a qu'une heure, je n'en savais encore rien moi-même.

—Et à présent, me direz-vous le nom de cet heureux que vous avez préféré?

—Le comte Albert de Rhuys!...

—J'apprécie ses rares qualités, sans doute, mais bien mince est sa fortune, vous le savez.

Et il ajouta avec un peu d'hésitation:

—Et la vôtre, y avez-vous songé quelquefois? Vous êtes-vous préoccupée?...

—Jamais, dit-elle. Celui à qui j'accorderai l'honneur de ma main me trouvera toujours assez riche pour lui-même. Pour vous personnellement, monsieur, je vous garde religieusement toute ma reconnaissance pour le passé, mais ne vous demande rien pour l'avenir. Je quitterai votre seuil aussi pauvre que vous m'avez prise au berceau.

Et comme elle se levait en regardant la porte, M. Grandperrin se mit devant elle et lui barra le passage. Il n'entendait pas de cette oreille-là. Par un brusque revirement, il se sentait vaincu devant cet inflexible vouloir d'un grand coeur. Le masque de l'homme sérieux fut sillonné de larmes, il prit Mlle d'Évran dans ses bras et lui dit d'une voix qui tremblait:

—Ma chère enfant, que votre volonté soit faite.... Dormez en paix cette nuit. Et il la ramena tout ému sous le toit de Germaine, où Mme Grandperrin attendait sa fille.


XIII

Le soir même, en rentrant, il eut une dernière explication avec son neveu, et lui dit presque brutalement:

—Alexandre, tu ne peux pas épouser Mlle d'Évran.

—Parce que?

—Parce que....

—Et encore?...

—D'abord, parce qu'elle ne veut pas de toi; ensuite, parce que sa main est promise à un autre; enfin, parce que, voulût-elle y consentir, jamais, en réalité, cette femme-là ne t'appartiendrait. Tiens, regarde-moi bien en face. Tu me connais un peu, tu sais que pour Mme Grandperrin, l'ancienne marquise d'Évran, sainte et digne femme que j'ai toujours adorée, je donnerais encore jusqu'à la dernière goutte de mon sang; eh bien elle n'a jamais été à moi absolument. Qu'importe le corps, quand l'âme est ailleurs. Comprends-tu? Voilà ce que j'avais à te dire.

—Et Mlle d'Évran, qui épousera-t-elle?

—Qui bon lui semblera.

—Sans doute ce gentilhomme de mince étoffe, qui dans sa personne a gardé quelque chose de don Quichotte et de don Juan ... le comte Albert....

—Précisément.

—C'était bien la peine, reprit Alexandre, de venir dans ce pays perdu pour se butter à un petit hobereau de province, que j'ai égratigné du bout de mon fleuret, et qui sera sur pied avant un mois; le docteur Le Bihan en a répondu.

—Tant mieux, dit M. Grandperrin. D'ailleurs il me plaît, à moi, ce gentilhomme, et désormais je te défends d'y toucher et d'en dire un mot mal sonnant devant moi. Tu as compris, n'est-ce pas? Je veux ce que je veux.

Alexandre savait fort bien qu'avec un oncle pareil, qui par son entêtement légendaire tenait moins de l'homme que du sanglier, il n'avait qu'à se taire; ce qu'il fit prudemment, ses intérêts d'ailleurs pouvant plus tard en être gravement compromis.


XIV

Un mois après, Mlle d'Évran devenait Mme la comtesse de Rhuys, dans la petite église rustique où la bénédiction nuptiale leur fut donnée, pour ne pas déplacer Mlle Berthe.

M. Grandperrin avait mis dans la corbeille de noces l'ancien domaine de Rhuys et une fort belle dot, sans préjudice des dispositions à venir.

Les nouveaux mariés ne reculèrent pas devant le devis de l'architecte, comme l'ancien notaire de Vitré. Un petit château moderne, un peu dans le style de l'ancien, fut édifié sur la hauteur, à la source même du ru des Ormes, qui put librement continuer son cours dans le voisinage des ruines, intégralement respectées.

L'abbé Dufresne baptisa le premier-né, qui fut un garçon, et le docteur Le Bihan, convive aimable, sans pédantisme, vint souvent en ami plutôt qu'en médecin, chez ses bienheureux hôtes.

M. et Mme Gerbier devinrent également les habitués du château, où le comte et sa femme passaient, chaque année, la plus grande partie de la belle saison, restant trois mois d'hiver à Paris et un mois ou deux en voyage.