Le jeune homme pâle et moi, nous restâmes en contemplation l'un devant l'autre, dans la chambre de l'Hôtel Barnard, jusqu'au moment où nous partîmes d'un grand éclat de rire.
«Est-il possible!... Est-ce bien vous? dit-il.
—Est-il possible! Est-ce bien vous?» dis-je.
Et puis nous nous contemplâmes de nouveau, et de nouveau nous nous remîmes à éclater de rire.
«Eh bien! dit le jeune homme pâle en avançant sa main d'un air de bonne humeur, c'est fini, j'espère, et vous serez assez magnanime pour me pardonner de vous avoir battu comme je l'ai fait?»
Je compris à ce discours que M. Herbert Pocket (car Herbert était le prénom du jeune homme pâle), confondait encore l'intention et l'exécution; mais je fis une réponse modeste, et nous nous serrâmes chaleureusement les mains.
«Vous n'étiez pas encore en bonne passe de fortune à cette époque? dit Herbert Pocket.
—Non, répondis-je.
—Non, répéta-t-il, j'ai appris que c'était arrivé tout dernièrement. Je cherchais moi-même quelque bonne occasion de faire fortune à ce moment.
—En vérité?
—Oui, miss Havisham m'avait envoyé chercher pour voir si elle pourrait me prendre en affection, mais elle ne l'a pas pu... ou dans tous les cas elle ne l'a pas fait.»
Je crus poli de remarquer que j'en étais très étonné.
«C'est une preuve de son mauvais goût! dit Herbert en riant; mais c'est un fait. Oui, elle m'avait envoyé chercher pour une visite d'essai, et si j'étais sorti avec succès de cette épreuve, je suppose qu'on aurait pourvu à mes besoins; peut-être aurais-je été le..., comme vous voudrez l'appeler, d'Estelle.
—Qu'est-ce que cela?» demandai-je tout à coup avec gravité.
Il était occupé à arranger ses fruits sur une assiette, tout en parlant; c'est probablement ce qui détournait son attention, et avait été cause que le vrai mot ne lui était pas venu.
«Fiancé! reprit-il, promis... engagé... comme vous voudrez, ou tout autre mot de cette sorte.
—Comment avez-vous supporté votre désappointement? demandai-je.
—Bah! dit-il, ça m'était bien égal. C'est une sauvage.
—Miss Havisham? dis-je.
—Je ne dis pas cela pour elle: c'est d'Estelle que je voulais parler. Cette fille est dure, hautaine et capricieuse au dernier point; elle a été élevée par miss Havisham pour exercer sa vengeance sur tout le sexe masculin.
—Quel est son degré de parenté avec miss Havisham?
—Elle ne lui est pas parente, dit-il; mais miss Havisham l'a adoptée.
—Pourquoi se vengerait-elle sur tout le sexe masculin? comment cela?...
—Comment, monsieur Pip, dit-il, ne le savez-vous pas?
—Non, dis-je.
—Mon Dieu! mais c'est toute une histoire, nous la garderons pour le dîner. Et maintenant, permettez-moi de vous faire une question. Comment étiez-vous venu là le jour que vous savez?»
Je le lui dis, et il m'écouta avec attention jusqu'à ce que j'eusse fini; puis il se mit à rire de nouveau, et il me demanda si j'en avais souffert dans la suite. Je ne lui fis pas la même question, car ma conviction sur ce point était parfaitement établie.
«M. Jaggers est votre tuteur, à ce que je vois, continua-t-il.
—Oui.
—Vous savez qu'il est l'homme d'affaires et l'avoué de miss Havisham, et qu'il a sa confiance quand nul autre ne l'a?»
Ceci m'amenait, je le sentais, sur un terrain dangereux. Je répondis, avec une contrainte que je n'essayai pas de déguiser, que j'avais vu M. Jaggers chez miss Havisham le jour même de notre combat; mais que c'était la seule fois, et que je croyais qu'il n'avait, lui, aucun souvenir de m'avoir jamais vu.
«Il a eu l'obligeance de proposer mon père pour être votre précepteur, et il est venu le voir à ce sujet. Sans doute il avait connu mon père par ses rapports avec miss Havisham. Mon père est le cousin de miss Havisham, non pas que cela implique des relations très suivies entre eux, car il n'est qu'un bien mauvais courtisan, et il ne cherche pas à se faire bien voir d'elle.»
Herbert Pocket avait des manières franches et faciles qui étaient très séduisantes. Je n'avais jamais vu personne alors, et je n'ai jamais vu personne depuis qui exprimât plus fortement, tant par la voix que par le regard, une incapacité naturelle de faire quoi que ce soit de vil ou de dissimulé. Il y avait quelque chose de merveilleusement confiant dans tout son air, et, en même temps, quelque chose me disait tout bas qu'il ne réussirait jamais et qu'il ne serait jamais riche. Je ne sais pas comment cela se faisait. J'eus cette conviction absolue dès le premier jour de notre rencontre et avant de nous mettre à table; mais je ne saurais définir par quels moyens.
C'était toujours un jeune homme pâle; il avait dans toute sa personne une certaine langueur acquise, qu'on découvrait même au milieu de sa belle humeur et de sa gaieté, et qui ne semblait pas indiquer une nature vigoureuse. Son visage n'était pas beau, mais il était mieux que beau, car il était extrêmement gai et affable. Son corps était un peu gauche, comme dans le temps où mes poings avaient pris avec lui les libertés qu'on connaît; mais il semblait de ceux qui doivent toujours paraître légers et jeunes. Les confections locales de M. Trabb l'auraient-elles habillé plus gracieusement que moi? C'est une question. Mais ce dont je suis certain, c'est qu'il portait ses habits, quelque peu vieux, beaucoup mieux que je ne portais les miens, qui étaient tout neufs.
Comme il se montrait très expansif, je sentis que pour des gens de nos âges la réserve de ma part serait peu convenable en retour. Je lui racontai donc ma petite histoire, en répétant à plusieurs reprises, et avec force, qu'il m'était interdit de rechercher quel était mon bienfaiteur. Je lui dis un peu plus tard, qu'ayant été élevé en forgeron de campagne, et ne connaissant que fort peu les usages de la politesse, je considèrerais comme une grande bonté de sa part qu'il voulût bien m'avertir à demi-mot toutes les fois qu'il me verrait sur le point de faire quelque sottise.
«Avec plaisir, dit-il, bien que je puisse prédire que vous n'aurez pas besoin d'être averti souvent. J'aime à croire que nous serons souvent ensemble, et je serais bien aise de bannir sur-le-champ toute espèce de contrainte entre nous. Vous plaît-il de m'accorder la faveur de commencer dès à présent à m'appeler par mon nom de baptême, Herbert?»
Je le remerciai, en disant que je ne demandais pas mieux et, en échange, je l'informai que mon nom de baptême était Philip.
«Je ne donne pas dans Philip, dit-il en souriant, cela sonne mal et me rappelle l'enfant de la fable du syllabaire, qui est un paresseux et tombe dans une mare, ou bien qui est si gras qu'il ne peut ouvrir les yeux et par conséquent rien voir, ou si avare qu'il enferme ses gâteaux jusqu'à ce que les souris les mangent, ou si déterminé, qu'il va dénicher des oiseaux et est mangé par des ours, qui vivent très près dans le voisinage. Je vais vous dire ce qui me conviendrait. Nous sommes en bonne harmonie, et vous avez été forgeron, rappelez-vous le.... Cela vous serait-il égal?...
—Tout ce que vous me proposerez me sera égal, répondis-je; mais je ne vous comprends pas.
—Vous serait-il égal que je vous appelasse Haendel? Il y a un charmant morceau de musique de Haendel, intitulé l'Harmonieux forgeron.
—J'aimerais beaucoup ce nom.
—Alors, mon cher Haendel, dit-il en se retournant comme la porte s'ouvrait, voici le dîner, et je dois vous prier de prendre le haut de la table, parce que c'est vous qui m'offrez à dîner.»
Je ne voulus rien entendre à ce sujet. En conséquence, il prit le haut de la table et je me mis en face de lui. C'était un excellent petit dîner, qui alors me parut un véritable festin de Lord Maire; il avait d'autant plus de valeur, qu'il était mangé dans des circonstances particulières, car il n'y avait pas de vieilles gens avec nous, et nous avions Londres tout autour de nous; mais ce plaisir était encore augmenté par un certain laisser aller bohème qui présidait au banquet; car, tandis que la table était, comme l'aurait pu dire M. Pumblechook, le temple du luxe, étant entièrement fournie par le restaurant, l'encadrement de la pièce où nous nous tenions était comparativement mesquin, et avait une apparence peu appétissante. J'étonnais le garçon par mes habitudes excentriques et vagabondes de mettre les couverts sur le plancher, où il se précipitait après eux, le beurre fondu sur le fauteuil, le pain sur les rayons des livres, le fromage dans le panier à charbon, et la volaille bouillie dans le lit de la chambre voisine, où je trouvai encore le soir, en me mettant au lit, beaucoup de son persil et de son beurre, dans un état de congélation des moins gracieux: tout cela rendit la fête délicieuse, et, quand le garçon n'était pas là pour me surveiller, mon plaisir était sans mélange.
Nous étions déjà avancés dans notre dîner, quand je rappelai à Herbert sa promesse de me parler de miss Havisham.
«C'est vrai, reprit-il, je vais m'acquitter tout de suite. Permettez-moi de commencer, Haendel, par vous faire observer qu'à Londres, on n'a pas l'habitude de mettre son couteau dans sa bouche, par crainte d'accident, et que, bien que la fourchette soit réservée pour cet usage, il ne faut pas la faire entrer plus loin qu'il est nécessaire. C'est à peine digne d'être remarqué, mais il vaut mieux faire comme tout le monde. J'ajouterai qu'on ne tient pas sa cuiller sur sa main, mais dessous. Cela a un double avantage, vous arriverez plus facilement à la bouche, ce qui, après tout, est l'objet principal, et vous épargnez, dans une infinité de cas, à votre épaule droite, l'attitude qu'on prend en ouvrant des huîtres.»
Il me fit ces observations amicales d'une manière si enjouée, que nous en rîmes tous les deux, et qu'à peine cela me fit-il rougir.
«Maintenant, continua-t-il, parlons de miss Havisham. Miss Havisham, vous devez le savoir, a été une enfant gâtée. Sa mère mourut qu'elle n'était encore qu'une enfant, et son père ne sut rien lui refuser. Son père était gentleman campagnard, et, de plus, il était brasseur. Je ne sais pourquoi il est très bien vu d'être brasseur dans cette partie du globe, mais il est incontestable que, tandis que vous ne pouvez convenablement être gentleman et faire du pain, vous pouvez être aussi gentleman que n'importe qui et faire de la bière, vous voyez cela tous les jours.
—Cependant un gentleman ne peut tenir un café, n'est-ce pas? dis-je.
—Non, sous aucun prétexte, répondit Herbert; mais un café peut retenir un gentleman. Eh bien! donc, M. Havisham était très riche et très fier, et sa fille était de même.
—Miss Havisham était fille unique? hasardai-je.
—Attendez un peu, j'y arrive. Non, elle n'était pas fille unique. Elle avait un frère consanguin. Son père s'était remarié secrètement... avec sa cuisinière, je pense.
—Je croyais qu'il était fier? dis-je.
—Mon bon Haendel, certes, oui, il l'était. Il épousa sa seconde femme secrètement, parce qu'il était fier, et peu de temps après elle mourut. Quand elle fut morte, il avoua à sa fille, à ce que je crois, ce qu'il avait fait; alors le fils devint membre de la famille et demeura dans la maison que vous avez vue. En grandissant, ce fils devint turbulent, extravagant, désobéissant; en un mot, un mauvais garnement. Enfin, son père le déshérita; mais il se radoucit à son lit de mort, et le laissa dans une bonne position, moins bonne cependant que celle de miss Havisham.... Prenez un verre de vin, et excusez-moi de vous dire que la société n'exige pas que nous vidions si stoïquement et si consciencieusement notre verre, et que nous tournions son fond sens dessus dessous, en appuyant ses bords sur notre nez.»
Dans l'extrême attention que j'apportais à son récit, je m'étais laissé aller à commettre cette inconvenance. Je le remerciai en m'excusant:
«Pas du tout,» me dit-il.
Et il continua.
«Miss Havisham était donc une héritière, et, comme vous pouvez le supposer, elle était fort recherchée comme un bon parti. Son frère consanguin avait de nouveau une fortune suffisante; mais ses dettes d'un côté, de nouvelles folies de l'autre, l'eurent bientôt dissipée une seconde fois. Il y avait une plus grande différence de manière d'être, entre lui et elle, qu'il n'y en avait entre lui et son père, et on suppose qu'il nourrissait contre elle une haine mortelle, parce qu'elle avait cherché à augmenter la colère du père. J'arrive maintenant à la partie cruelle de l'histoire, m'arrêtant seulement, mon cher Haendel, pour vous faire remarquer qu'une serviette ne peut entrer dans un verre.»
Il me serait tout à fait impossible de dire pourquoi j'essayais de faire entrer la mienne dans mon verre: tout ce que je sais, c'est que je me surpris faisant, avec une persévérance digne d'une meilleure cause, des efforts inouïs pour la comprimer dans ces étroites limites. Je le remerciai de nouveau en m'excusant, et de nouveau avec la même bonne humeur, il me dit:
«Pas du tout, je vous assure.»
Et il reprit:
«Alors apparut dans le monde, c'est-à-dire aux courses, dans les bals publics, ou n'importe où il vous plaira un certain monsieur qui fit la cour à miss Havisham. Je ne l'ai jamais vu, car il y a vingt-cinq ans que ce que je vous raconte est arrivé, bien avant que vous et moi ne fussions au monde, Haendel; mais j'ai entendu mon père dire que c'était un homme élégant, et justement l'homme qu'il fallait pour plaire à miss Havisham. Mais ce que mon père affirmait le plus fortement, c'est que sans prévention et sans ignorance, on ne pouvait le prendre pour un véritable gentleman; mon père avait pour principe qu'un homme qui n'est pas vraiment gentleman par le cœur, n'a jamais été, depuis que le monde existe, un vrai gentleman par les manières. Il disait aussi qu'aucun vernis ne peut cacher le grain du bois, et que plus on met de vernis dessus, plus le grain devient apparent. Très bien! Cet homme serra de près miss Havisham, et fit semblant de lui être très dévoué. Je crois que jusqu'à ce moment, elle n'avait pas montré beaucoup de sensibilité, mais tout ce qu'elle en possédait se montra certainement alors. Elle l'aima passionnément. Il n'y a pas de doute qu'elle l'idolâtrât. Il exerçait une si forte influence sur son affection par sa conduite rusée, qu'il en obtint de fortes sommes d'argent et l'amena à racheter à son frère sa part de la brasserie, que son père lui avait laissé par faiblesse, à un prix énorme, et en lui faisant prendre l'engagement, que lorsqu'il serait son mari, il gérerait de tout. Votre tuteur ne faisait pas partie, à cette époque, des conseils de miss Havisham, et elle était trop hautaine et trop éprise pour se laisser conseiller par quelqu'un. Ses parents étaient pauvres et intrigants, à l'exception de mon père. Il était assez pauvre, mais il n'était ni avide, ni jaloux, et c'était le seul qui fût indépendant parmi eux. Il l'avertit qu'elle faisait trop pour cet homme, et qu'elle se mettait trop complètement à sa merci. Elle saisit la première occasion qui se présenta d'ordonner à mon père de sortir de sa présence et de sa maison, et mon père ne l'a jamais revue depuis.»
À ce moment du récit de mon convive je me rappelai que miss Havisham avait dit: «Mathieu viendra me voir à la fin, quand je serai étendue morte sur cette table,» et je demandai à Herbert si son père était réellement si fâché contre elle.
«Ce n'est pas cela, dit-il, mais elle l'a accusé, en présence de son prétendu, d'être désappointé d'avoir perdu tout espoir de faire ses affaires en la flattant; et s'il y allait maintenant, cela paraîtrait vrai, à lui comme à elle. Revenons à ce prétendu pour en finir avec lui. Le jour du mariage fut fixé, les habits de noce achetés, le voyage qui devait suivre la noce projeté, les gens de la noce invités, le jour arriva, mais non pas le fiancé: il lui écrivit une lettre....
—Qu'elle reçut, m'écriai-je, au moment où elle s'habillait pour la cérémonie... à neuf heures moins vingt minutes....
—À cette heure et à ces minutes, dit Herbert en faisant un signe de tête affirmatif, heures et minutes auxquelles elle arrêta ensuite toutes les pendules. Ce qui, au fond de tout cela, fit manquer le mariage, je ne vous le dirai pas parce que je ne le sais pas.... Quand elle se releva d'une forte maladie qu'elle fit, elle laissa tomber toute la maison dans l'état de délabrement où vous l'avez vue et elle n'a jamais regardé depuis la lumière du soleil.
—Est-ce là toute l'histoire? demandai-je après quelque réflexion.
—C'est tout ce que j'en sais, et encore je n'en sais autant que parce que j'ai rassemblé moi-même tous ces détails, car mon père évite toujours d'en parler, et même lorsque miss Havisham m'invita à aller chez elle, il ne me dit que ce qui était absolument nécessaire pour moi de savoir. Mais il y a une chose que j'ai oubliée: on a supposé que l'homme dans lequel elle avait si mal placé sa confiance a agi, dans toute cette affaire, de connivence avec son frère; que c'était une intrigue ourdie entre eux et dont ils devaient se partager les bénéfices.
—Je suis surpris alors qu'il ne l'ait pas épousée pour s'emparer de toute la fortune, dis-je.
—Peut-être était-il déjà marié, et cette cruelle mystification peut avoir fait partie du plan de son frère, dit Herbert; mais faites attention que je n'en suis pas sûr du tout.
—Que sont devenus ces deux hommes? demandai-je après avoir réfléchi un instant.
—Ils sont tombés dans une dégradation et une honte plus profonde encore si c'est possible; puis la ruine est venue.
—Vivent-ils encore?
—Je ne sais pas.
—Vous disiez tout à l'heure qu'Estelle n'était pas parente de miss Havisham, mais seulement adoptée par elle. Quand a-t-elle été adoptée?
Herbert leva les épaules.
«Il y a toujours eu une Estelle depuis que j'ai entendu parler de miss Havisham. Je ne sais rien de plus. Et maintenant, Haendel, dit-il en laissant là l'histoire, il y a entre nous une parfaite entente: vous savez tout ce que je sais sur miss Havisham.
—Et vous aussi, repartis-je, vous savez tout ce que je sais.
—Je le crois. Ainsi donc il ne peut y avoir entre vous et moi ni rivalité ni brouille, et quant à la condition attachée à votre fortune que vous ne devez pas chercher à savoir à qui vous la devez, vous pouvez compter que cette corde ne sera ni touchée ni même effleurée par moi, ni par aucun des miens.»
En vérité, il dit cela avec une telle délicatesse, que je sentis qu'il n'y aurait plus à revenir sur ce sujet, bien que je dusse rester sous le toit de son père pendant des années. Et pourtant il y avait dans ses paroles tant d'intention, que je sentis qu'il comprenait aussi parfaitement que je le comprenais moi-même, que miss Havisham était ma bienfaitrice.
Je n'avais pas songé tout d'abord qu'il avait amené la conversation sur ce sujet pour en finir une fois pour toutes et rendre notre position nette; mais après cet entretien nous fûmes si à l'aise et de si bonne humeur, que je m'aperçus alors que telle avait été son intention. Nous étions très gais et très accorts, et je lui demandai, tout en causant, ce qu'il faisait. Il me répondit:
«Je suis capitaliste assureur de navires.»
Je suppose qu'il vit mon regard errer autour de la chambre à la recherche de quelque chose qui rappelât la navigation ou le capital, car il ajouta:
«Dans la Cité.»
J'avais une haute idée de la richesse et de l'importance des assureurs maritimes de la Cité, et je commençai à penser avec terreur que j'avais renversé autrefois ce jeune assureur sur le dos, que j'avais noirci son œil entreprenant et fait une entaille à sa tête commerciale. Mais alors, à mon grand soulagement, l'étrange impression qu'Herbert Pocket ne réussirait jamais, et ne serait jamais riche, me revint à l'esprit. Il continua:
«Je ne me contenterai pas à l'avenir d'employer uniquement mes capitaux dans les assurances maritimes; j'achèterai quelques bonnes actions dans les assurances sur la vie, et je me lancerai dans quelque conseil de direction; je ferai aussi quelques petites choses dans les mines, mais rien de tout cela ne m'empêchera de charger quelques milliers de tonnes pour mon propre compte. Je crois que je ferai le commerce, dit-il en se renversant sur sa chaise, avec les Indes Orientales, j'y ferai les soies, les châles, les épices, les teintures, les drogues et les bois précieux. C'est un commerce intéressant.
—Et les profits sont grands? dis-je.
—Énormes!» dit-il.
L'irrésolution me revint, et je commençai à croire qu'il avait encore de plus grandes espérances que les miennes.
«Je crois aussi que je ferai le commerce, dit-il en mettant ses pouces dans les poches de son gilet, avec les Indes Occidentales, pour le sucre, le tabac et le rhum, et aussi avec Ceylan, spécialement pour les dents d'éléphants.
—Il vous faudra un grand nombre de vaisseaux, dis-je.
—Une vraie flotte,» dit-il.
Complètement ébloui par les magnificences de ce programme, je lui demandai dans quelle direction naviguaient le plus grand nombre des vaisseaux qu'il avait assurés.
«Je n'ai pas encore fait une seule assurance, répondit-il, je cherche à me caser.»
Cette occupation semblait en quelque manière plus en rapport avec l'Hôtel Barnard, aussi je dis d'un ton de conviction:
«Ah!... ah!...
—Oui, je suis dans un bureau d'affaires, et je cherche à me retourner.
—Ce bureau est-il avantageux? demandai-je.
—À qui?... Voulez-vous dire au jeune homme qui y est? demanda-t-il pour réponse.
—Non, à vous?
—Mais, non, pas à moi...»
Il dit cela de l'air de quelqu'un qui compte avec soin avant d'arrêter une balance.
«Cela ne m'est pas directement avantageux, c'est-à-dire que cela ne me rapporte rien et j'ai à... m'entretenir.»
Certainement l'affaire n'avait pas l'air avantageuse, et je secouai la tête comme pour dire qu'il serait difficile d'amasser un grand capital avec une pareille source de revenu.
«Mais c'est ainsi qu'il faut s'y prendre, dit Herbert Pocket. Vous êtes posé quelque part; c'est le grand point. Vous êtes dans un bureau d'affaires, vous n'avez plus qu'à regarder tout autour de vous ce qui vous conviendra le mieux.»
Je fus frappé d'une chose singulière: c'est que pour chercher des affaires il fallût être dans un bureau; mais je gardai le silence, m'en rapportant complètement à son expérience.
«Alors, continua Herbert, le vrai moment arrive où vous trouvez une occasion; vous la saisissez au passage, vous fondez dessus, vous faites votre capital et vous êtes établi. Quand une fois votre capital est fait, vous n'avez plus rien à faire qu'à l'employer.»
Sa manière de se conduire ressemblait beaucoup à celle qu'il avait tenue dans le jardin le jour de notre rencontre. C'était bien toujours la même chose. Il supportait sa pauvreté comme il avait supporté sa défaite, et il me semblait qu'il prenait maintenant toutes les luttes et tous les coups de la fortune comme il avait pris les miens autrefois. Il était évident qu'il n'avait autour de lui que les choses les plus nécessaires, car tout ce que je remarquais sur la table et dans l'appartement finissait toujours par avoir été apporté pour moi du restaurant ou d'autre part.
Cependant, malgré qu'il s'imaginât avoir fait sa fortune, il s'en faisait si peu accroire, que je lui sus un gré infini de ne pas s'en enorgueillir.
C'était une aimable qualité à ajouter à son charmant naturel, et nous continuâmes à être au mieux. Le soir nous sortîmes pour aller faire un tour dans les rues, et nous entrâmes au théâtre à moitié prix. Le lendemain nous fûmes entendre le service à l'abbaye de Westminster. Dans l'après-midi, nous visitâmes les parcs. Je me demandais qui ferrait tous les chevaux que je rencontrais; j'aurais voulu que ce fût Joe.
Il me semblait, en supputant modérément le temps qui s'était écoulé depuis le dimanche où j'avais quitté Joe et Biddy, qu'il y avait plusieurs mois. L'espace qui nous séparait participa à cette extension, et nos marais se trouvèrent à une distance impossible à évaluer. L'idée que j'aurais pu assister ce même dimanche aux offices de notre vieille église, revêtu de mes vieux habits des jours de fêtes, me semblait une réunion d'impossibilités géographiques et sociales, solaires et lunaires. Pourtant, au milieu des rues de Londres, si encombrées de monde et si brillamment éclairées le soir, j'éprouvais une espèce de remords intime d'avoir relégué si loin la pauvre vieille cuisine du logis; et, dans le silence de la nuit, le pas de quelque maladroit imposteur de portier, rôdant çà et là dans l'Hôtel Barnard sous prétexte de surveillance, tombaient sourdement sur mon cœur.
Le lundi matin, à neuf heures moins un quart, Herbert alla à son bureau pour se faire son rapport à lui-même et prendre l'air de ce même bureau, comme on dit, à ce que je crois toujours, et je l'accompagnai. Il devait en sortir une heure ou deux après, pour me conduire à Hammersmith, et je devais l'attendre dans les environs. Il me sembla que les œufs d'où sortaient les jeunes assureurs étaient incubés dans la poussière et la chaleur, comme les œufs d'autruche, à en juger par les endroits où ces petits géants se rendaient le lundi matin. Le bureau où Herbert tenait ses séances ne me fit pas l'effet d'un bon Observatoire; il était à un second étage sur la cour, d'une apparence très sale, très maussade sous tous les rapports, et avait vue sur un autre second étage également sur la cour, d'où il devait être impossible d'observer bien loin autour de soi.
J'attendis jusqu'à près de midi. J'allai faire un tour à la Bourse; je vis des hommes barbus, assis sous les affiches des vaisseaux en partance, que je pris pour de grands marchands, bien que je ne puisse comprendre pourquoi aucun d'eux ne paraissait avoir sa raison. Quand Herbert vint me rejoindre, nous allâmes déjeuner dans un établissement célèbre, que je vénérai alors beaucoup, mais que je crois aujourd'hui avoir été la superstition la plus abjecte de l'Europe, et où je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il y avait beaucoup plus de sauce sur les nappes, sur les couteaux et sur les habits des garçons que dans les plats. Cette collation faite à un prix modéré, eu égard à la graisse qu'on ne nous fit pas payer, nous retournâmes à l'Hôtel Barnard, pour chercher mon petit portemanteau, et nous prîmes ensuite une voiture pour Hammersmith, où nous arrivâmes vers trois heures de l'après-midi. Nous n'avions que peu de chemin à faire pour gagner la maison de M. Pocket. Soulevant le loquet d'une porte, nous entrâmes immédiatement dans un petit jardin donnant sur la rivière, où les enfants de M. Pocket prenaient leurs ébats, et, à moins que je ne me sois abusé sur un point où mes préjugés ou mes intérêts n'étaient pas en jeu, je remarquai que les enfants de M. et Mrs Pocket ne s'élevaient pas, ou n'étaient pas élevés, mais qu'ils se roulaient.
Mrs Pocket était assise sur une chaise de jardin, sous un arbre; elle lisait, les jambes croisées sur une autre chaise de jardin; et les deux servantes de Mrs Pocket se regardaient pendant que les enfants jouaient.
«Maman, dit Herbert, c'est le jeune M. Pip.»
Sur ce, Mrs Pocket me reçut avec une apparence d'aimable dignité.
«Master Alick et miss Jane! cria une des bonnes à deux enfants, si vous courez comme cela contre ces buissons, vous tomberez dans la rivière, et vous vous noierez, et alors que dira votre papa?»
En même temps, cette bonne ramassa le mouchoir de Mrs Pocket, et dit:
«C'est au moins la sixième fois, madame, que vous le laissez tomber!»
Sur quoi Mrs Pocket se mit à rire, et dit:
«Merci, Flopson.»
Puis, s'installant sur une seule chaise, elle continua sa lecture. Son visage prit une expression sérieuse, comme si elle eût lu depuis une semaine; mais, avant qu'elle eût pu lire une demi-douzaine de lignes, elle leva les yeux sur moi, et dit:
«J'espère que votre maman se porte bien?»
Cette demande inattendue me mit dans un tel embarras, que je commençai à dire de la façon la plus absurde du monde, qu'en vérité si une telle personne avait existé, je ne doutais pas qu'elle ne se fût bien portée, qu'elle ne lui en eût été bien obligée, et qu'elle ne lui eût envoyé ses compliments, quand la bonne vint à mon aide.
«Encore!... dit-elle en ramassant le mouchoir de poche; si ça n'est pas la septième fois!... Que ferez-vous cette après-midi, madame?»
Mrs Pocket regarda son mouchoir d'un air inexprimable, comme si elle ne l'eût jamais vu; ensuite, en le reconnaissant, elle dit avec un sourire:
«Merci, Flopson.»
Puis elle m'oublia, et reprit sa lecture.
Maintenant que j'avais le temps de les compter, je vis qu'il n'y avait pas moins de six petits Pockets, de grandeurs variées, qui se roulaient de différentes manières.
J'arrivai à peine au total, quand un septième se fit entendre dans des régions élevées, en pleurant d'une façon navrante.
N'est-ce pas Baby[6]? dit Flopson d'un air surpris; dépêchez-vous, Millers, d'aller voir.»
Millers, qui était la seconde bonne, gagna la maison, et peu à peu l'enfant qui pleurait se tut et resta tranquille, comme si c'eût été un jeune ventriloque auquel on eût fermé la bouche avec quelque chose. Mrs Pocket lut tout le temps, et j'étais très curieux de savoir quel livre ce pouvait être.
Je suppose que nous attendions là que M. Pocket vînt à nous; dans tous les cas, nous attendions. J'eus ainsi l'occasion d'observer un remarquable phénomène de famille. Toutes les fois que les enfants s'approchaient par hasard de Mrs Pocket en jouant, ils se donnaient des crocs-en-jambe et se roulaient sur elle, et cela avait toujours lieu à son étonnement momentané et à leurs plus pénibles lamentations. Je ne savais comment expliquer cette singulière circonstance, et je ne pouvais m'empêcher de former des conjectures sur ce sujet, jusqu'au moment où Millers descendit avec le Baby, lequel Baby fut remis entre les mains de Flopson, laquelle Flopson allait le passer à Mrs Pocket, quand elle alla donner la tête la première contre Mrs Pocket. Baby et Flopson furent heureusement rattrapés par Herbert et moi.
«Miséricorde! Flopson, dit Mrs Pocket en quittant son livre, tout le monde tombe ici.
—Miséricorde vous-même, vraiment, madame! repartit Flopson en rougissant très fort, qu'avez-vous donc là?
—Ce que j'ai là, Flopson? demanda Mrs Pocket.
—Mais c'est votre tabouret! s'écria Flopson; et si vous le tenez sous vos jupons comme cela, comment voulez-vous qu'on ne tombe pas?... Tenez, prenez le Baby, madame, et donnez-moi votre livre.»
Mrs Pocket fit ce qu'on lui conseillait et fit maladroitement danser l'enfant sur ses genoux, pendant que les autres enfants jouaient alentour. Cela ne durait que depuis fort peu de temps, quand Mrs Pocket donna sommairement des ordres pour qu'on les rentrât tous dans la maison pour leur faire faire un somme. C'est ainsi que, dans ma première visite, je fis cette seconde découverte, que l'éducation des petits Pockets consistait à tomber et à dormir alternativement. Dans ces circonstances, lorsque Flopson et Millers eurent fait rentrer les enfants dans la maison, comme un petit troupeau de moutons, et quand M. Pocket en sortit pour faire ma connaissance, je ne fus pas très surpris en trouvant que M. Pocket était un gentleman dont le visage avait l'air perplexe, et qui avait sur la tête des cheveux très gris et en désordre, comme un homme qui ne peut pas parvenir à trouver le vrai moyen d'arriver à son but.
«Je suis bien aise de vous voir, me dit M. Pocket, et j'espère que vous n'êtes pas fâché de me voir non plus, car je ne suis pas, ajouta-t-il avec le sourire de son fils, un personnage bien effrayant.»
Il avait l'air assez jeune, malgré son désordre et ses cheveux très gris, et ses manières semblaient tout à fait naturelles. Je veux dire par là qu'elles étaient dépourvues de toute affectation. Il y avait quelque chose de comique dans son air distrait, qui eût été franchement burlesque, s'il ne s'était aperçu lui-même qu'il était bien près de l'être. Quand il eut causé un moment avec moi, il dit, en s'adressant à Mrs Pocket, avec une contraction un peu inquiète de ses sourcils, qui étaient noirs et beaux:
«Belinda, j'espère que vous avez bien reçu M. Pip?»
Elle regarda par-dessus son livre et répondit:
«Oui.»
Elle me sourit alors, mais sans savoir ce qu'elle faisait, car son esprit était ailleurs; puis elle me demanda si j'aimerais à goûter un peu de fleur d'oranger. Comme cette question n'avait aucun rapport éloigné ou rapproché avec aucun sujet, passé ou futur, je considérai qu'elle l'avait lancée comme le premier pas qu'elle daignait faire dans la conversation générale.
Je découvris en quelques heures, je puis le dire ici sans plus tarder, que Mrs Pocket était fille unique d'un certain chevalier, mort d'une façon tout à fait accidentelle, qui s'était persuadé à lui-même que défunt son père aurait été fait baronnet, sans l'opposition acharnée de quelqu'un, opposition basée sur des motifs entièrement personnels. J'ai oublié de qui, si toutefois je l'ai jamais su. Était-ce du souverain, du premier ministre, du chancelier, de l'archevêque de Canterbury ou de toute autre personne? Je ne sais; mais en raison de ce fait, entièrement supposé, il s'était lié avec tous les nobles de la terre. Je crois que lui-même avait été créé chevalier pour s'être rendu maître, à la pointe de la plume, de la grammaire anglaise, dans une adresse désespérée, copiée sur vélin, à l'occasion de la pose de la première pierre d'un édifice quelconque, et pour avoir tendu à quelque personne royale, soit la truelle, soit le mortier. Peu importe pourquoi; il avait destiné Mrs Pocket à être élevée, dès le berceau, comme une personne qui, dans l'ordre des choses, devait épouser un personnage titré, et de laquelle il fallait éloigner toute espèce de connaissance plébéienne. On avait réussi à faire si bonne garde autour de la jeune miss, d'après les intentions de ce père judicieux, qu'elle avait toutes sortes d'agréments acquis et brillants, mais qu'elle était du reste parfaitement incapable et inutile. Avec ce caractère si heureusement formé, dans la première fleur de jeunesse, il n'avait pas encore décidé s'il se destinerait aux grandeurs administratives ou aux grandeurs cléricales. Comme pour arriver aux unes ou autres, ce n'était qu'une question de temps, lui et Mrs Pocket avaient pris le temps par les cheveux (qui, à en juger par leur longueur, semblaient avoir besoin d'être coupés) et s'étaient mariés à l'insu du père judicieux. Le père judicieux, n'ayant rien à accorder ou à refuser que sa bénédiction, avait magnifiquement passé ce douaire sur leurs têtes, après une courte résistance, et avait assuré à M. Pocket que sa femme était un trésor digne d'un prince. M. Pocket avait installé ce trésor de prince dans les voies du monde tel qu'il est, et l'on suppose qu'il n'y prit qu'un bien faible intérêt. Cependant Mrs Pocket était en général l'objet d'une pitié respectueuse, parce qu'elle n'avait pas épousé un personnage titré, tandis que, de son côté, M. Pocket était l'objet d'une espèce de reproche tacite, parce qu'il n'avait jamais su acquérir la moindre distinction honorifique.
M. Pocket me conduisit dans la maison et me montra ma chambre, qui était une chambre agréable, et meublée de façon à ce que je pusse m'y trouver confortablement. Il frappa ensuite aux portes de deux chambres semblables et me présenta à leurs habitants, qui se nommaient Drummle et Startop. Drummle, jeune homme à l'air vieux et d'une structure lourde, était en train de siffler. Startop, plus jeune d'années et d'apparence, lisait en tenant sa tête comme s'il eût craint qu'une très forte charge de science ne la fît éclater.
M. et Mrs Pocket avaient tellement l'air d'être chez les autres, que je me demandais qui était réellement en possession de la maison et les laissait y vivre, jusqu'à ce que j'eusse découvert que cette grande autorité était dévolue aux domestiques. C'était peut-être une assez agréable manière de mener les choses pour s'éviter de l'embarras, mais elle paraissait coûteuse, car les domestiques sentaient qu'ils se devaient à eux-mêmes de bien manger, de bien boire, et de recevoir nombreuse compagnie à l'office. Ils accordaient une table très généreusement servie à M. et Mrs Pocket; cependant il me parut toujours que l'endroit où il était de beaucoup préférable d'avoir sa pension était la cuisine; en supposant toutefois le pensionnaire en état de se défendre, car moins d'une semaine après mon arrivée, une dame du voisinage, personnellement inconnue de la famille, écrivit pour dire qu'elle avait vu Millers battre le Baby. Ceci affligea grandement Mrs Pocket, qui fondit en larmes à la réception de cette lettre, et s'écria qu'il était vraiment extraordinaire que les voisins ne pussent s'occuper de leurs affaires.
J'appris peu à peu, par Herbert particulièrement, que M. Pocket avait étudié à Harrow et à Cambridge, où il s'était distingué, et qu'ayant eu le bonheur d'épouser Mrs Pocket à un âge peu avancé, il avait changé de voie et avait pris l'état de rémouleur universitaire. Après avoir repassé un certain nombre de lames émoussées, dont les possesseurs, lorsqu'ils étaient influents, lui promettaient toujours de l'aider dans son avancement, mais oubliaient toujours de le faire, quand une fois les lames avaient quitté la meule, il s'était fatigué de ce pauvre travail et était venu à Londres. Là, après avoir vu s'évanouir graduellement ses plus belles espérances, il avait, sous le prétexte de faire des lectures, appris à lire à diverses personnes qui n'avaient pas eu occasion de le faire ou qui l'avaient négligé; puis il en avait refourbi plusieurs autres; de plus, en raison de ses connaissances littéraires, il s'était chargé de compilations et de corrections bibliographiques; et tout cela, ajouté à des ressources particulières, très modérées, avait finir par maintenir la maison sur le pied où je la voyais.
M. et Mrs Pocket avaient un pernicieux voisinage; c'était une dame veuve, d'une nature tellement sympathique, qu'elle s'accordait avec tout le monde, bénissait tout le monde, et répandait des sourires ou des larmes sur tout le monde, selon les circonstances. Cette dame s'appelait Coiler, et j'eus l'honneur de lui offrir le bras pour la conduire à table le jour de mon installation. Elle me donna à entendre, en descendant l'escalier, que c'était un grand coup pour cette chère Mrs Pocket et pour ce cher M. Pocket, de se voir dans la nécessité de recevoir des pensionnaires chez eux.
«Ceci n'est pas pour vous, me dit-elle dans un débordement d'affection et de confidence, il y avait un peu moins de cinq minutes que je la connaissais; s'ils étaient tous comme vous, ce serait tout autre chose. Mais cette chère Mrs Pocket, dit Mrs Coiler, après le désappointement qu'elle a éprouvé de si bonne heure, non qu'il faille blâmer ce cher M. Pocket, a besoin de tant de luxe et d'élégance....
—Oui, madame, dis-je pour l'arrêter, car je craignais qu'elle ne se prît à pleurer.
—Et elle est d'une nature si aristocratique!...
—Oui, madame, dis-je encore dans le même but que la première fois.
—Que c'est dur, continua Mrs Coiler, de voir l'attention et le temps de ce cher M. Pocket détournés de cette chère Mrs Pocket!»
Tandis que j'accordais toute mon attention à mon couteau, à ma fourchette, à ma cuillère, à mes verres et aux autres instruments de destruction qui se trouvaient sous ma main, il se passa quelque chose, entre Mrs Pocket et Drummle, qui m'apprit que Drummle, dont le nom de baptême était Bentloy, était actuellement le plus proche héritier, moins un, d'un titre de baronnet, et plus tard, je sus que le livre que j'avais vu dans le jardin entre les mains de Mrs Pocket, était un traité de blason, et qu'elle connaissait la date exacte à laquelle son grand-papa aurait figuré dans le livre, s'il avait jamais dû y figurer. Drummle parlait peu; mais, dans ces rares moments de loquacité, il me fit l'effet d'une espèce de garçon boudeur; il parlait comme un des élus et reconnaissait Mrs Pocket comme femme et comme sœur. Excepté eux et Mrs Coiler, la pernicieuse voisine, personne ne prit le moindre intérêt à cette partie de la conversation, et il me sembla qu'elle était pénible pour Herbert. Elle promettait de durer encore longtemps, lorsque le groom vint annoncer un malheur domestique. En effet, la cuisinière avait manqué son rôti. À mon indicible surprise, je vis alors pour la première fois M. Pocket se livrer, pour soulager son esprit, à une démonstration qui me sembla fort extraordinaire, mais qui ne parut faire aucune impression sur les autres convives, et avec laquelle je me familiarisai bientôt comme tout le monde. Étant en train de découper, il posa sur la table son couteau et sa fourchette, passa ses deux mains dans ses cheveux en désordre et parut faire un violent effort pour se soulever avec leur aide. Après cela, voyant qu'il ne soulevait pas sa tête d'une ligne, il continua tranquillement ce qu'il était en train de faire.
Ensuite, Mrs Coiler changea de sujet et commença à me faire des compliments. Cela me plut pendant quelques instants; mais elle me flatta si brutalement, que le plaisir ne dura pas longtemps. Elle avait une manière serpentine de s'approcher de moi, lorsqu'elle prétendait s'intéresser sérieusement aux localités et aux amis que j'avais quittés, qui ressemblait à celle de la vipère à langue fourchue, et quand, par hasard, elle s'adressait à Startop, lequel lui parlait fort peu, ou à Drummle, qui lui parlait moins encore, je les enviais d'être à l'autre bout de la table.
Après dîner, on amena les enfants, et Mrs Coiler se livra aux commentaires les plus flatteurs, sur leurs yeux, leurs nez ou leurs jambes. C'était un moyen bien trouvé pour former leur esprit. Il y avait quatre petites filles et deux petits garçons, sans compter le baby, qui était l'un ou l'autre, et le prochain successeur du Baby, qui n'était encore ni l'un ni l'autre. Ils furent introduits par Flopson et Millers, comme si ces deux sous-officiers avaient été envoyés pour recruter des enfants, et avaient enrôlé ceux-ci. Mrs Pocket regardait ses jeunes bambins, qui auraient dû être nobles, comme si elle avait déjà eu le plaisir de les voir quelque part, mais ne sachant pas au juste ce qu'elle en voulait faire.
«Donnez-moi votre fourchette, madame, et prenez le Baby, dit Flopson. Ne le prenez pas de cette manière, ou vous allez lui mettre la tête sous la table.»
Ainsi prévenue, Mrs Pocket prit le Baby de l'autre sens, et lui mit la tête sur la table; ce qui fut annoncé, à tous ceux qui étaient présents, par une affreuse secousse.
«Mon Dieu! mon Dieu! rendez-le-moi, madame, dit Flopson, Miss Jane, venez danser devant le Baby, oh! venez! venez!»
Une des petites filles, une simple fourmi, qui semblait avoir prématurément pris sur elle de s'occuper des autres, quitta sa place près de moi et se mit à danser devant le Baby jusqu'à ce qu'il cessât de crier, et se mît à rire. Alors tous les enfants éclatèrent de rire, et M. Pocket, qui pendant tout le temps avait essayé à deux reprises différentes de se soulever par les cheveux, se prit à rire également, et nous rîmes tous, pour manifester notre grande satisfaction.
Flopson, à force de secouer le Baby et de faire mouvoir ses articulations, comme celles d'une poupée d'Allemagne, parvint à le déposer, sain et sauf, dans le giron de Mrs Pocket, et lui donna le casse-noisette pour s'amuser, recommandant en même temps à Mrs Pocket de bien faire attention que les branches de cet instrument n'étaient pas de nature à vivre en parfait accord avec les yeux de l'enfant, et chargea sévèrement miss Jane d'y veiller. Les deux bonnes quittèrent ensuite l'appartement et se disputèrent vivement sur l'escalier, avec un groom débauché, qui avait servi à table, et qui avait perdu au jeu la moitié des boutons de sa veste.
Je me sentis l'esprit très mal à l'aise quand je vis Mrs Pocket, tout en mangeant des quartiers d'oranges trempés dans du vin sucré, entamer une discussion avec Drummle à propos de deux baronnies, oubliant tout à fait le Baby qui, sur ses genoux, exécutait des choses vraiment effroyables avec le casse-noisette. À la fin, la petite Jane, voyant le jeune cerveau de son petit frère en danger, quitta doucement sa place, et, employant une foule de petits artifices, elle parvint à éloigner l'arme dangereuse. Mrs Pocket finissait au même instant son orange, et n'approuvant pas cela, elle dit à Jane:
«Oh! vilaine enfant! comment oses-tu?... Va t'asseoir de suite....
—Chère maman, balbutia la petite fille, le Baby pouvait se crever les yeux.
—Comment oses-tu me répondre ainsi? reprit Mrs Pocket; va te remettre sur ta chaise, à l'instant.»
La dignité de Mrs Pocket était si écrasante, que je me sentais tout embarrassé, comme si j'avais fait moi-même quelque chose pour la mettre en colère.
«Belinda, reprit M. Pocket, de l'autre bout de la table, comment peux-tu être si déraisonnable? Jane ne l'a fait que pour empêcher le Baby de se blesser.
—Je ne permets à personne de se mêler du Baby, dit Mrs Pocket; je suis surprise, Mathieu, que vous m'exposiez à un pareil affront.
—Bon Dieu! s'écria M. Pocket poussé à bout, doit-on laisser les enfants se tuer à coups de casse-noisette sans essayer de les sauver?
—Je ne veux pas que Jane se mêle du Baby, dit Mrs Pocket, avec un regard majestueux, à l'adresse de l'innocente petite coupable; je connais, j'espère, la position de mon grand-papa. En vérité, Jane...»
M. Pocket mit encore ses mains dans ses cheveux, et, cette fois, il se souleva réellement à quelques pouces de sa chaise.
«Écoutez ceci, s'écria-t-il en s'adressant aux éléments, ne sachant plus à qui demander secours, faut-il que les Babies des pauvres gens se tuent, à coups de casse-noisette, à cause de la position de leur grand-papa?»
Puis il se souleva encore, et garda le silence.
Nous tenions tous les yeux fixés sur la nappe, avec embarras, pendant que tout cela se passait. Une pause s'ensuivit pendant laquelle l'honnête Baby, qu'on ne pouvait pas maintenir en repos, se livra à une série de sauts et de mouvements pour aller avec la petite Jane, qui me parut le seul membre de la famille, hors les domestiques, avec lequel il eût envie de se mettre en rapport.
«Monsieur Drummle, dit Mrs Pocket, voulez-vous sonner Flopson? Jane, désobéissante petite créature, va te coucher. Et toi, Baby chéri, viens avec maman.»
Le Baby avait un noble cœur, et il protesta de toutes ses forces; il se plia en deux et se jeta en arrière par-dessus le bras de Mrs Pocket; puis il exhiba à la compagnie une paire de bas tricotés et de jambes à fossettes au lieu de sa douce figure; finalement on l'emporta dans un accès de mutinerie terrible. Après tout, il finit par gagner la partie, car quelques minutes après, je le vis à travers la fenêtre, dans les bras de la petite Jane.
On laissa les cinq autres enfants seuls à table, parce que Flopson avait une occupation secrète qui ne regardait personne; et je pus alors me rendre compte des relations qui existaient entre eux et M. Pocket. On le verra par ce qui va suivre. M. Pocket, avec l'embarras naturel à son visage échauffé et à ses cheveux en désordre, les regarda pendant quelques minutes comme s'il ne se rendait pas bien compte comment ils couchaient et mangeaient dans l'établissement, et pourquoi la nature ne les avait pas logés chez une autre personne; puis, d'une manière détournée et jésuitique, il leur fit certaines questions:
«Pourquoi le petit Joe a-t-il ce trou à son devant de chemise?»
Celui-ci répondit:
«Papa, Flopson devait le raccommoder quand elle aurait le temps.
—Comment la petite Fanny a-t-elle ce panaris?»
Celle-ci répondit:
«Papa, Millers allait lui mettre un cataplasme, quand elle l'a oublié.»
Puis il se laissa aller à sa tendresse paternelle, leur donna à chacun un shilling, et leur dit d'aller jouer. Dès qu'ils furent sortis, il fit un effort violent pour se soulever par les cheveux et ne plus penser à ce malencontreux sujet.
Dans la soirée, on fit une partie sur l'eau. Comme Drummle et Startop avaient chacun un bateau, je résolus d'avoir aussi le mien et de les battre tous deux.
J'étais assez fort dans la plupart des exercices en usage chez les jeunes gens de la campagne; mais, comme je sentais que je n'avais pas assez d'élégance et de genre pour la Tamise, pour ne rien dire des autres rivières, je résolus de me placer de suite sous la direction d'un homme qui avait remporté le prix aux dernières régates, et à qui mes nouveaux amis m'avaient présenté quelque temps auparavant. Cette autorité pratique me rendit tout confus, en disant que j'avais un bras de forgeron. S'il avait su combien son compliment avait été près de lui faire perdre son élève, je doute qu'il l'eût fait.
Un bon souper nous attendait à la maison, et je pense que nous nous serions tous bien amusés, sans une circonstance des plus désagréables. M. Pocket était de bonne humeur quand une servante entra et dit:
«Monsieur, je voudrais vous parler, s'il vous plaît.
—Parler à votre maître? dit Mrs Pocket, dont la dignité se révolta encore. Comment! y pensez-vous? Allez parler à Flopson, ou parlez-moi... à un autre moment.
—Je vous demande pardon, madame, repartit la servante; je désire parler tout de suite, et parler à mon maître.»
Là-dessus, M. Pocket sortit de la salle, et jusqu'à son retour nous fîmes de notre mieux pour prendre patience.
«Voilà quelque chose de joli, Belinda, dit M. Pocket, en revenant, avec une expression de chagrin et même de désespoir sur le visage; voilà la cuisinière qui est étendue ivre-morte sur le plancher de la cuisine, et qui a mis dans l'armoire un énorme morceau de beurre frais, tout près à être vendu comme graisse!»
Mrs Pocket montra aussitôt une aimable émotion, et dit:
«C'est encore cette odieuse Sophie!
—Que veux-tu dire, Belinda? demanda M. Pocket.
—Oui, c'est Sophie qui vous l'a dit, fit Mrs Pocket; ne l'ai-je pas vue de mes yeux et entendue de mes oreilles, revenir tout à l'heure ici et demander à vous parler?
—Mais ne m'a-t-elle pas emmené en bas, Belinda, répondit M. Pocket, montré la situation dans laquelle se trouvait la cuisinière et jusqu'au paquet de beurre?
—Et vous la défendez, Mathieu, dit Mrs Pocket, quand elle fait mal?»
M. Pocket fit entendre un grognement terrible.
«Suis-je la petite fille de grand-papa pour n'être rien dans la maison? dit Mrs Pocket; sans compter que la cuisinière a toujours été un très bonne et très respectable femme, qui a dit, en venant s'offrir ici, qu'elle sentait que j'étais née pour être duchesse.»
Il y avait un sofa près duquel se trouvait M. Pocket; il se laissa tomber dessus, dans l'attitude du Gladiateur mourant. Sans abandonner cette posture, il dit d'une voix creuse:
«Bonsoir, monsieur Pip.»
Alors je pensai qu'il était temps de le quitter pour m'en aller coucher.
Deux ou trois jours après, quand je me fus bien installé dans ma chambre, que j'eus fait plusieurs courses dans Londres et commandé à mes fournisseurs tout ce dont j'avais besoin, M. Pocket et moi nous eûmes une longue conversation ensemble. Il en savait plus sur ma carrière future que je n'en savais moi-même, car il m'apprit que M. Jaggers lui avait dit que n'étant destiné à aucune profession, j'aurais une éducation suffisante, si je pouvais m'entretenir avec la pension moyenne que reçoivent les jeunes gens dont les familles se trouvent dans une bonne situation de fortune. J'acquiesçai, cela va sans dire, ne sachant rien qui allât à l'encontre.
Il m'indiqua certains endroits de Londres où je trouverais les rudiments des choses que j'avais besoin de savoir, et moi je l'investis des fonctions de directeur et de répétiteur pour toutes mes études. Il espérait qu'avec une direction intelligente, je ne rencontrerais que peu de difficultés et serais bientôt en état de me dispenser de toute autre aide que la sienne. Par le ton avec lequel il me dit cela, et par beaucoup d'autres choses semblables, il sut admirablement gagner ma confiance, et je puis dire dès à présent qu'il remplit toujours ses engagements envers moi, avec tant de zèle et d'honorabilité, qu'il me rendit zélé à remplir honorablement les miens envers lui. S'il m'avait montré l'indifférence d'un maître, je lui aurais, en retour, montré celle d'un écolier; il ne me donna aucun prétexte semblable, et nous agissions tous deux avec une égale justice. Je ne le considérai jamais comme un homme ayant quelque chose de grotesque en lui, ou quoique ce soit qui ne fût sérieux, honnête et bon dans ses rapports de professeur avec moi.
Une fois ces points réglés, et quand j'eus commencé à travailler avec ardeur, il me vint dans l'idée que, si je pouvais garder ma chambre dans l'Hôtel Barnard, mon existence serait agréablement variée, et que mes manières ne pourraient que gagner dans la société d'Herbert. M. Pocket ne fit aucune objection à cet arrangement; mais il pensa qu'avant de rien décider à ce sujet, il devait être soumis à mon tuteur. Je compris que sa délicatesse venait de la considération, que ce plan épargnerait quelques dépenses à Herbert. En conséquence, je me rendis dans la Petite Bretagne, et je fis part à M. Jaggers de mon désir.
«Si je pouvais acheter les meubles que je loue maintenant, dis-je, et deux ou trois autres petites choses, je serais tout à fait comme chez moi dans cet appartement.
—Faites donc, dit M. Jaggers avec un petit sourire, je vous ai dit que vous iriez bien. Allons, combien vous faut-il?»
Je dis que je ne savais pas combien.
«Allons, repartit M. Jaggers, combien?... cinquante livres?
—Oh! pas à beaucoup près autant.
—Cinq livres?» dit M. Jaggers.
C'était une si grande chute, que je dis tout désappointé:
«Oh! plus que cela.
Plus que cela? Eh?... dit M. Jaggers, en se posant pour attendre ma réponse, les mains dans ses poches, la tête de côté et les yeux fixés sur le mur qui était derrière moi: combien de plus?
Il est si difficile de fixer une somme, dis-je en hésitant.
Allons, dit M. Jaggers, arrivons-y: deux fois cinq, est-ce assez?... trois fois cinq, est-ce assez?... quatre fois cinq, est-ce assez?...»
Je dis que je pensais que ce serait magnifique.
«Quatre fois cinq feront magnifiquement votre affaire, vraiment! dit M. Jaggers en fronçant les sourcils, et que faites-vous de quatre fois cinq?
—Ce que j'en fais?
—Ah! dit M. Jaggers, combien?
—Je suppose que vous en faites vingt livres, dis-je en souriant.
—Ne vous inquiétez pas de ce que j'en fais, mon ami, observa M. Jaggers, en secouant et en agitant sa tête d'une manière contradictoire; je veux savoir ce que vous en ferez, vous?
—Vingt livres naturellement!
—Wemmick! dit M. Jaggers en ouvrant la porte de son cabinet, prenez le reçu de M. Pip et comptez-lui vingt livres.»
Cette manière bien accusée de traiter les affaires me fit une impression très profonde, et qui n'était pas des plus agréables. M. Jaggers ne riait jamais, mais il portait de grandes bottes luisantes et craquantes, et en appuyant ses mains sur ses bottes, avec sa grosse tête penchée en avant et ses sourcils rapprochés pour attendre ma réponse, il faisait craquer ses bottes, comme si elles eussent ri d'un rire sec et méfiant. Comme il sortit en ce moment, et que Wemmick était assez causeur, je dis à Wemmick que j'avais peine à comprendre les manières de M. Jaggers.
«Dites-lui cela, et il le prendra comme un compliment, répondit Wemmick. Il ne tient pas à ce que vous le compreniez. Oh! ajouta-t-il, car je paraissais surpris, ceci n'est pas personnel; c'est professionnel... professionnel seulement.»
Wemmick était à son pupitre; il déjeunait et grignotait un biscuit sec et dur, dont il jetait de temps en temps de petits morceaux dans sa bouche ouverte, comme s'il les mettait à la poste.
«Il me fait toujours l'effet, dit Wemmick, de s'amuser à tendre un piège à homme, et de le veiller de près. Tout d'un coup, clac! vous êtes pris!»
Sans remarquer que les pièges à hommes n'étaient pas au nombre des aménités de cette vie, je dis que je le supposais très adroit.
«Profond, dit Wemmick, comme l'Australie, en indiquant avec sa plume le parquet du cabinet, pour faire comprendre que l'Australie était l'endroit du globe le plus symétriquement opposé à l'Angleterre. S'il y avait quelque chose de plus profond que cette contrée, ajouta Wemmick en portant sa plume sur le papier, ce serait lui.»
Je lui dis ensuite que je supposais que le cabinet de M. Jaggers était une bonne étude. À quoi Wemmick répondit:
«Excellente!»
Je lui demandai encore s'ils étaient beaucoup de clercs. Il me dit:
«Nous ne courons pas beaucoup après les clercs, parce qu'il n'y a qu'un Jaggers, et que les clients n'aiment pas à l'avoir de seconde main. Nous ne sommes que quatre. Voulez-vous voir les autres? Je puis dire que vous êtes des nôtres.»
J'acceptai l'offre. Lorsque M. Wemmick eut mis tout son biscuit à la poste et m'eut compté mon argent, qu'il prit dans la cassette du coffre-fort, la clef duquel coffre-fort il gardait quelque part dans son dos, et qu'il l'eût tirée de son collet d'habit comme une queue de cochon en fer, nous montâmes à l'étage supérieur. La maison était sombre et poussiéreuse, et les épaules graisseuses, dont on voyait les marques dans le cabinet de M. Jaggers semblaient s'être frottées depuis des années contre les parois de l'escalier. Sur le devant du premier étage, un commis qui semblait être quelque chose d'intermédiaire entre le cabaretier et le tueur de rats, gros homme pâle et bouffi, était très occupé avec trois ou quatre personnages de piètre apparence, qu'il traitait avec aussi peu de cérémonie qu'on paraissait traiter généralement toutes les personnes qui contribuaient à remplir les coffres de M. Jaggers.
«En train de trouver des preuves pour Old Bailey,» dit M. Wemmick en sortant.
Dans la chambre au-dessus de celle-ci, un mollasse petit basset de commis, aux cheveux tombants, dont la tonte semblait avoir été oubliée depuis sa plus tendre enfance, était également occupé avec un homme à la vue faible, que M. Wemmick me présenta comme un fondeur qui avait son creuset toujours brûlant, et qui me fondrait tout ce que je voudrais. Il était dans un tel état de transpiration, qu'on eût dit qu'il essayait son art sur lui-même. Dans une chambre du fond, un homme haut d'épaules, à la figure souffreteuse, enveloppé d'une flanelle sale, vêtu de vieux habits noirs, qui avaient l'air d'avoir été cirés, se tenait penché sur son travail, qui consistait à faire de belles copies et à remettre au net les notes des deux autres employés, pour servir à M. Jaggers.
C'était là tout l'établissement quand nous regagnâmes l'étage inférieur, Wemmick me conduisit dans le cabinet de M. Jaggers, et me dit:
«Vous êtes déjà venu ici.
—Dites-moi, je vous prie, lui demandai-je, en apercevant encore les deux bustes au regard étrange, quels sont ces portraits?
—Ceux-ci, dit Wemmick, en montant sur une chaise et soufflant la poussière qui couvrait les deux horribles têtes avant de les descendre, ce sont deux célébrités, deux fameux clients, qui nous ont valu un monde de crédit. Ce gaillard-là...—mais tu as dû, vieux coquin, descendre de ton armoire pendant la nuit, et mettre ton œil sur l'encrier, pour avoir ce pâté-là sur ton sourcil,—a assassiné son maître.
—Cela lui ressemble-t-il? demandai-je en reculant devant cette brute, pendant que Wemmick crachait sur son sourcil et l'essuyait avec sa manche.
—Si cela lui ressemble!... mais c'est lui-même, le moule a été fait à Newgate, aussitôt qu'il a été décroché.—Tu avais de l'amitié pour moi, n'est-ce pas, mon vieux gredin?» dit Wemmick, en interpellant le buste.
Il m'expliqua ensuite cette singulière apostrophe, en touchant sa broche, et en disant:
«Il l'a fait faire exprès pour moi.
—Est-ce que cet autre animal a eu la même fin? dis-je. Il a le même air.
—Vous avez deviné, dit Wemmick, c'est l'air de tous ces gens-là; on dirait qu'on leur a saisi la narine avec du crin et un petit hameçon. Oui, il a eu la même fin. C'est, je vous assure une fin toute naturelle ici. Il avait falsifié des testaments, et c'est cette lame, si ce n'est pas lui, qui a envoyé dormir les testateurs supposés.—Tu étais un avide gaillard, malgré tout, dit M. Wemmick, en commençant à apostropher le second buste; et tu te vantais de pouvoir écrire le grec; tu étais un fier menteur; quel menteur tu faisais! Je n'en ai jamais vu de pareil à toi!»
Avant de remettre son défunt ami sur sa tablette, Wemmick toucha la plus grosse de ses bagues de deuil, et dit:
«Il l'a envoyée acheter, la veille, tout exprès pour moi.»
Tandis qu'il mettait en place l'autre buste, et qu'il descendait de la chaise, il me vint à l'idée que tous les bijoux qu'il portait provenaient de sources analogues. Comme il n'avait montré aucune discrétion sur ce sujet, je pris la liberté de le lui demander, quand il se retrouva devant moi, occupé à épousseter ses mains.
«Oh! oui, dit-il, ce sont tous des cadeaux de même genre; l'un amène l'autre. Vous voyez, voilà comment cela se joue, et je ne les refuse jamais. Ce sont des curiosités. Elles ont toujours quelque valeur, peut-être n'en ont-elles pas beaucoup; mais, après tout, on les a et on les porte. Cela ne signifie pas grand'chose pour vous, avec vos brillants dehors, mais pour moi, l'étoile qui me guide me dit: «Accepte tout ce qui se peut porter.»
Quand j'eus rendu hommage à cette théorie, il continua d'un ton affable:
«Si un de ces jours vous n'aviez rien de mieux à faire, et qu'il vous fût agréable de venir me voir à Walworth, je pourrais vous offrir un lit, et je considèrerais cela comme un grand honneur pour moi. Je n'ai que peu de choses à vous montrer: seulement deux ou trois curiosités, que vous serez peut-être bien aise de voir. Je raffole de mon petit bout de jardin et de ma maison de campagne.»
Je lui dis que je serais enchanté d'accepter son hospitalité.
«Merci! dit-il alors, nous considèrerons donc la chose comme tout à fait entendue. Venez lorsque cela vous fera plaisir. Avez-vous déjà dîné avec M. Jaggers?
—Pas encore.
—Eh bien! dit Wemmick, il vous donnera du vin et du bon vin. Moi, je vous donnerai du punch et du punch qui ne sera pas mauvais. Maintenant je vais vous dire quelque chose: Quand vous irez dîner chez M. Jaggers, faites attention à sa gouvernante.
—Verrai-je quelque chose de bien extraordinaire?
—Vous verrez, dit Wemmick, une bête féroce apprivoisée. Vous allez me dire que ça n'est pas si extraordinaire; je vous répondrai que cela dépend de la férocité naturelle de la bête et de son degré de soumission. Je ne veux pas amoindrir votre opinion de la puissance de M. Jaggers, mais faites-y bien attention.»
Je lui dis que je le ferais avec tout l'intérêt et toute la curiosité que cette communication éveillait en moi; et, au moment où j'allais partir, il me demanda si je ne pouvais pas disposer de cinq minutes pour voir M. Jaggers à l'œuvre.
Pour plusieurs raisons, et surtout parce que je ne savais pas bien clairement à quelle œuvre nous allions voir M. Jaggers, je répondis affirmativement. Nous plongeâmes dans la Cité, et nous entrâmes dans un tribunal de police encombré de monde, où un individu assez semblable au défunt qui avait du goût pour les broches, se tenait debout à la barre et mâchait quelque chose, tandis que mon tuteur faisait subir à une femme un interrogatoire ou contre-interrogatoire, je ne sais plus lequel. Il la frappait de terreur, et en frappait également le tribunal et toutes les personnes présentes. Si quelqu'un, à quelque classe qu'il appartînt, disait un mot qu'il n'approuvait pas, il demandait aussitôt son expulsion. Si quelqu'un ne voulait pas admettre son affirmation, il disait:
«Je saurai bien vous y forcer!»
Et si, au contraire, quelqu'un l'admettait, il disait:
«Maintenant, je vous tiens!»
Les juges tremblaient au seul mouvement de son doigt. Le voleurs, les policemen étaient suspendus, avec un ravissement mêlé de crainte, à ses paroles, et tremblaient quand un des poils de ses sourcils se tournait de leur côté. Pour qui était-il? Que faisait-il? Je ne pouvais le deviner, car il me paraissait tenir la salle tout entière comme sous la meule d'un moulin. Je sais seulement que quand je sortis sur la pointe des pieds, il n'était pas du côté des juges, car par ses récriminations il faisait trembler convulsivement sous la table les jambes du vieux gentleman qui présidait, et qui représentait sur ce siège la loi et la justice britanniques.