C'était une cabane très-simple, partagée par des clayes, en trois ou quatre pièces, où je trouvai quelques nègres, que le roi me donnait, pour me servir. Ils avaient ordre de me demander si je voulais des femmes, je répondis que non, et les congédiai, ainsi que le Portugais, en les assurant que je n'avais besoin que d'un peu de repos.

A peine fus-je seul, que je fis de sérieuses réflexions sur le malheureux sort dans lequel je me trouvais. La scélératesse de l'âme du seul Européen, dont j'eus la société, me paraissait aussi dangereuse que la dent meurtrière des cannibales, dont je dépendais. Et ce rôle affreux,... ce métier infâme, qu'il me fallait faire, ou mourir, non qu'il portât la moindre atteinte à mes sentimens pour Léonore,... je le faisais avec tant de dégoût ... je ressentais une telle horreur, qu'assurément ce que je devais à cette charmante fille, ne pouvait s'y trouver compromis. Mais n'importe, je l'exerçais, et ce funeste devoir versait une telle amertume sur ma situation, que je serais parti, dès l'instant, si, comme je vous l'ai dit, l'espoir que Léonore tomberait peut-être sur cette côte, où je pouvais la supposer, et qu'alors elle n'arriverait qu'à moi, si, dis-je, cet espoir n'avait adouci mes malheurs. Je n'avais point perdu son portrait; les précautions que j'avais prises de le placer dans mon porte-feuille, avec mes lettres de change, l'avait entièrement garanti. On n'imagine pas ce qu'est un portrait, pour une âme sensible; il faut aimer, pour comprendre ce qu'il adoucit, ce qu'il fait naître. Le charme de contempler à son aise, les traits divins qui nous enchantent, de fixer ces yeux, qui nous suivent, d'adresser à cette image adorée, les mêmes mots que si nous serrions dans nos bras l'objet touchant qu'elle nous peint; de la mouiller quelquefois de nos larmes, de l'échauffer de nos soupirs, de l'animer sous nos baisers.... Art sublime et délicieux, c'est l'amour seul qui te fit naître; le premier pinceau ne fut conduit que par ta main. Je pris donc ce gage intéressant de l'amour de ma Léonore, et l'invoquant à genoux: «ô toi que j'idolâtre! m'écriai-je, reçois le serment sincère, qu'au milieu des horreurs où je me trouve, mon coeur restera toujours pur; ne crains pas que le temple où tu règnes, soit jamais souillé par des crimes. Femme adorée, console-moi dans mes tourmens; fortifie-moi dans mes revers; ah! si jamais l'erreur approchait de mon âme, un seul des baisers que je cueilles sur tes lèvres de roses, saurait bientôt l'en éloigner».

Il était tard, je m'endormis, et je ne me réveillai le lendemain, qu'aux invitations de Sarmiento, de venir faire avec lui une seconde promenade vers une partie que je n'avais pas encore vue.—Sais-tu, lui dis-je, si le roi a été content de mes opérations?—Oui; il m'a chargé de te l'apprendre, me dit le Portugais en nous mettant en marche; te voilà maintenant aussi savant que moi; tu n'auras plus besoin de mes leçons. Il a passé, m'a-t-on dit, toute la nuit en débauche, il va s'en purifier ce matin, par un sacrifice, où s'immoleront six victimes.... Veux-tu en être témoin?—Oh! juste ciel, répondis-je alarmé, garantis-moi tant que tu pourras, de cet effrayant spectacle.—J'ai bien compris que cela te déplairait, d'autant plus que tu verrais souvent, sous le glaive, les objets même de ton choix.—Et voilà mon malheur: j'y ai pensé toute la nuit.... voilà ce qui va me rendre insupportable le métier que l'on me condamne à faire; quand la victime sera de mon choix, je mourrai du remord cruel que fera naître en mon esprit, l'affreuse idée de l'avoir pu sauver, en lui trouvant quelques défauts, et de ne l'avoir pas fait.—Voilà encore une chimère infantine dont il faudrait te détacher; si le sort ne fut pas tombé sur celle-là, il serait tombé sur une autre; il est nécessaire à la tranquillité de se consoler de tous ces petits malheurs; le général d'armée qui foudroye l'aile gauche de l'ennemi, a-t-il des remords de ce qu'en écrasant la droite, il eût pu sauver la première? Dès qu'il faut que le fruit tombe, qu'importe de secouer l'arbre.—Cesse tes cruelles consolations et reprends les détails qui doivent achever de m'instruire de tout ce qui concerne l'infâme pays dans lequel j'ai le malheur d'être obligé de vivre.

Il faut être né comme moi, dans un climat chaud, reprit le Portugais, pour s'accoutumer aux brûlantes ardeurs de ce ciel-ci; l'air n'y est supportable que d'Avril en Septembre; le reste de l'année est d'une si cruelle ardeur, qu'il n'est pas rare de trouver des animaux dans la campagne expirer sous les rayons qui les brûlent; c'est à l'extrême chaleur de ce climat qu'il faut attribuer, sans doute, la corruption morale de ces peuples; on ne se doute pas du point auquel les influences de l'air agissent sur le physique de l'homme, combien il peut être honnête ou vicieux, en raison du plus ou moins d'air qui pèse sur ses poumons[15], et de la qualité plus ou moins saine, plus ou moins brûlante de cet air. O vous qui croyez devoir assujettir tous les hommes aux mêmes loix, quelques soient les variations de l'atmosphère, osez-le donc après la vérité de ces principes.... Mais ici il faut avouer que cette corruption est extrême; elle ne saurait être portée plus loin. Tous les désordres y sont communs, et tous y sont impunis; un père ne met aucune espèce de différence entre ses filles, ses garçons, ses esclaves, ou ses femmes; tous servent indistinctement ses débauches lascives. Le despotisme dont il jouit dans sa maison; le droit absolu de mort, dont il est revêtu, rendrait fort dure la condition de ceux dont il éprouverait des refus. Quelque besoin pourtant, que le peuple ait de femmes, il ne traite pas mieux celles qu'il possède; je t'ai déjà peint une partie de leur sort; il n'est pas plus doux dans l'intérieur. Jamais l'épouse ne parle à son mari, qu'à genoux; jamais elle n'est admise à sa table; elle ne reçoit pour nourriture, que quelques restes qu'il veut bien lui jeter dans un coin de la maison, comme nous faisons aux animaux, dans les nôtres. Parvient-elle à lui donner un héritier; arrive-t-elle à ce point de gloire, qui les rend si intéressantes dans nos climats, je te l'ai dit, le mépris le plus outré, l'abandon, le dégoût deviennent ici les récompenses qu'elle reçoit de son cruel mari. Souvent bien plus féroce encore, il ne la laisse pas venir au terme, sans détruire son ouvrage, dans le sein même de sa compagne; malgré tant d'opposition, ce malheureux fruit vient-il à voir le jour, s'il déplaît au père, il le fait périr à l'instant; mais la mère n'a nul droit sur lui: elle n'en acquiert pas davantage, quand il atteint l'âge raisonnable; il arrive souvent alors qu'il se joint à son père, pour maltraiter celle dont il a reçu la vie[16]. Les femmes du peuple ne sont pas les seules qui soient ainsi traitées; celles des grands partagent cette ignominie. On a peine à croire à quel degré d'abaissement et d'humiliation ceux-ci réduisent leurs épouses, toujours tremblantes, toujours prêtes à perdre la vie, au plus léger caprice de ces tyrans; le sort des bêtes féroces est sans doute préférable au leur.

L'ancien gouvernement féodal de Pologne peut seul donner l'idée de celui-ci; le royaume est divisé en dix-huit petites provinces, représentant nos grandes terres seigneuriales, en Europe; chaque gouvernement a un chef qui habite le district, et qui y jouit à-peu-près de là même autorité que le roi. Ses sujets lui sont immédiatement soumis; il peut en disposer à son gré. Ce n'est pas qu'il n'y ait des loix dans ce royaume: peut-être même y sont-elles trop abondantes; mais elles ne tendent, toutes, qu'à soumettre le faible au fort, et qu'à maintenir le despotisme, ce qui rend le peuple d'autant plus malheureux, que, quoiqu'il puisse réversiblement exercer le même despotisme dans sa maison, il n'est pourtant dans le fait, absolument le maître de rien. Il n'a que sa nourriture et celle de sa famille, sur la terre qu'il herse à la sueur de son corps. Tout le reste appartient à son chef, qui le possède, en sure et pleine jouissance, aux seules conditions d'une redevance annuelle en filles, garçons, et comestibles, exactement payée quatre fois l'an au roi. Mais ces vassaux fournissent ce tribut au chef; il n'a que la peine de le présenter, et comme il est imposé à proportion de ce qu'il peut payer, il n'en est jamais surchargé.

Les crimes du vol et du meurtre, absolument nuls parmi les grands, sont punis avec la plus extrême rigueur, chez l'homme du peuple, s'il a commis ces crimes, hors de l'intérieur de sa maison; car s'il est le chef de sa famille, et que le délit n'ait porté que sur les membres de cette famille, qui lui sont subordonnés, il est dans le cas de la plus entière impunité; hors cette circonstance, il est puni de mort. Le coupable arrêté, est à l'instant conduit chez son chef, qui l'exécute de sa propre main; ce sont pour ces chefs, des parties de plaisir, semblables à nos chasses d'Europe; ils gardent communément leurs criminels jusqu'à ce qu'ils en ayent un certain nombre; ils se réunissent alors sept ou huit ensemble, et passent plusieurs jours à maltraiter ces individus, jusqu'à ce qu'enfin ils les achèvent. Leur chasse alors sert au festin, et la débauche se termine avec leurs femmes, qu'ils ont de même réunies, et dont ils jouissent en commun. Le roi agit également dans son apanage, et comme son district est plus étendu, il a plus d'occasions de multiplier ces horreurs.

Tous les chefs, malgré leur autorité, relèvent immédiatement de la couronne; le monarque peut les condamner à mort, et les faire exécuter sur-le-champ, sans aucune instruction de procès, pour les crimes de rébellion ou de lèse-majesté; mais il faut que le délit soit authentique, sans quoi, tous se révolteraient, tous prendraient le parti de celui qu'on aurait condamné, et travailleraient, de concert, à détrôner un roi mal affermi par ce despotisme.

Ce qui rend au monarque de Butua sa postérité indifférente, c'est qu'elle ne règne point après lui. Il n'en est pas de même de ses dix-huit grands vassaux; les enfans succèdent au père dans leurs fiefs. Dès que le chef est mort, le fils aîné s'empare du gouvernement, du logis, et réduit sa mère et ses soeurs dans la dernière servitude; elles n'ont plus rang, dans sa maison, qu'après les esclaves de sa femme, à moins qu'il ne veuille épouser une d'elles; dans ce cas, elle est hors de cette abjection; mais celle où l'usage la fait retomber, comme épouse, n'est-elle pas aussi dure? Si la mère est grosse, quand le père meurt, il faut qu'elle fasse périr son fruit, autrement l'héritier la tuerait elle-même.

A l'égard du roi, dès qu'il meurt, les chefs s'assemblent, et les barbares confondant, à l'exemple des Jagas, leurs voisins, la cruauté avec la bravoure[17], n'élisent pour leur chef, que le plus féroce d'entre eux. Pendant neuf jours entiers, ils font des exploits dans ce genre, soit sur des prisonniers de guerre, soit sur des criminels, soit sur eux-mêmes, en se battant corps-à-corps, à outrance, et celui qui a fait paraître le plus de valeur ou d'atrocité, regardé dès-lors comme le plus grand de la nation, est choisi pour la commander; on le porte en triomphe dans son palais, où de nouveaux excès succèdent à l'élection, pendant neuf autres jours. Là, l'intempérance et la débauche se poussent quelquefois si loin, que le nouveau roi lui-même y succombe, et la cérémonie recommence. Rarement ces fêtes ne se célèbrent, sans qu'il n'en coûte la vie à beaucoup de monde.

Lorsque cette nation est en guerre avec ses voisins, les chefs fournissent au roi un contingent d'hommes armés de flèches et de piques, et ce nombre est proportionné aux besoins de l'état. Si les ennemis sont puissans, les secours envoyés sont considérables; ils le sont moins, quand il s'agit de légères discussions. La cause de ces discussions est toujours, ou quelques ravages dans les terres, ou quelques enlevemens de femmes ou d'esclaves; quelques jours d'hostilités préliminaires et un combat terminent tout; puis chacun retourne chez soi.

Malgré le peu de morale de ces peuples; malgré les crimes multipliés où ils se livrent, il est dévot, crédule, et superstitieux; l'empire de la religion, sur son esprit, est presqu'aussi violent qu'en Espagne et en Portugal. Le gouvernement théocratique suit le plan du gouvernement féodal. Il y a un chef de religion dans chaque province, subordonné au chef principal, habitant la même ville que le roi. Ce chef, dans chaque district, est à la tête d'un collège de prêtres secondaires, et habite avec eux un vaste bâtiment contigu au temple; l'idole est par-tout la même que celle du palais du roi, qui, seul, a le privilège d'avoir, indépendamment du temple de sa capitale, une chapelle particulière où il sacrifie. Le serpent qu'on révère ici, est le reptile le plus anciennement adoré; il eut des temples en Egypte, en Phénicie, en Grèce , et son culte passa de-là en Asie et en Afrique, où il fut presque général[18]. Quant à ces peuples, ils disent que cette idole est l'image de celui qui a créé le monde; et pour justifier l'usage où ils sont de le représenter, moitié figure humaine, et moitié figure d'animal, ils disent que c'est pour montrer qu'il a créé également les hommes et les animaux.

Chaque gouverneur de province est obligé d'envoyer seize victimes par an, de l'un et de l'autre sexe, au chef de la religion qui les immole avec ses prêtres, à de certains jours prescrits par leur rituel. Cette idée, que l'immolation de l'homme était le sacrifice le plus pur qu'on put offrir à la divinité, était le fruit de l'orgueil; l'homme se croyant l'être le plus parfait qu'il y eût au monde, imagina que rien ne pouvait mieux apaiser les dieux, que le sacrifice de son semblable; voilà ce qui multiplia tellement cette coutume, qu'il n'est aucun peuple de la terre, qui ne l'ait adoptée; les Celtes et les Germains immolaient des vieillards et des prisonniers de guerre; les Phéniciens, les Cartaginois, les Perses et les Illiriens, sacrifiaient leurs propres enfans; les Thraces et les Egyptiens, des vierges, etc.

Les prêtres, à Butua, sont, chargés de l'éducation entière de la jeunesse; ils élèvent, à-la-fois, les deux sexes, dans des écoles séparées, mais toujours dirigées par eux seuls. La vertu principale, et presque l'unique, qu'ils inspirent aux femmes, est la plus entière résignation, la soumission la plus profonde aux volontés des hommes; ils leur persuadent qu'elles sont uniquement créées pour en dépendre, et, à l'exemple de Mahomet, les damnent impitoyablement à leur mort.—A l'exemple de Mahomet, dis-je, en interrompant Sarmiento, tu te trompes, mon ami, et ton injustice envers les femmes, te fait évidemment adopter une opinion fausse, et que jamais rien n'autorisa. Mahomet ne damne point les femmes; je suis étonné qu'avec l'érudition que tu nous étales, tu ne saches pas mieux l'alcoran. Quiconque croira, et fera de bonnes moeurs, soit homme, soit femme, il entrera dans le paradis, dit expressément le prophète, dans son soixantième chapitre; et dans plusieurs autres, il établit positivement que l'on trouvera dans le paradis, non-seulement celles de ses femmes que l'on aura le mieux aimées sur la terre, mais même de belles filles vierges, ce qui prouve qu'indépendamment de celles-ci, qui sont les femmes célestes, il en admettait de terrestres, et qu'il ne lui est jamais venu dans l'esprit de les exclure des béatitudes éternelles. Pardonne-moi cette digression en faveur d'un sexe que tu méprises, et que j'idolâtre; et continue tes intéressans récits.—Que Mahomet damne ou sauve les femmes, dit le Portugais, ce qu'il y a de bien sûr, c'est que ce ne seraient pas elles qui me feraient désirer le paradis, si je croyais à cette fable-là, et fussent-elles toutes anéanties sur le globe, que Lucifer m'écorche tout vif, si je m'en trouvais plus à plaindre. Malheur à qui ne peut se passer, dans ses plaisirs ou dans sa société, d'un sexe bas, trompeur et faux, toujours occupé de nuire ou de teindre, toujours rampant, toujours perfide, et qui, comme la couleuvre, n'élève un instant la tête au-dessus du sol, que pour y carder son venin. Mais ne m'interromps plus, frère, si tu veux que je poursuive.

A l'égard des hommes, reprit mon instituteur, ils leur inspirent d'être soumis, d'abord aux prêtres, puis au roi, et définitivement à leurs chefs particuliers; ils leur recommandent d'être toujours prêts à verser leur sang pour l'une ou l'autre de ces causes.

Le danger des écoles, en Europe, est souvent le libertinage; ici, il en devient une loi. Un époux mépriserait sa femme, si elle lui donnait ses prémices[19]; ils appartiennent de droit aux prêtres; eux-seuls doivent flétrir cette fleur imaginaire, où nous avons la folie d'attacher tant de prix; de cette règle sont pourtant exceptés les sujets qui doivent être conduits au roi. Resserrés avec soin dans les maisons des gouverneurs de chaque province, ils n'entrent point dans les écoles; c'est un droit que les prêtres n'ont jamais osé disputer à leur souverain qui le possède, comme chef du temporel et du spirituel Toutes ces roses se cueillent à certains jours de fêtes, prescrits dans leur calendrier. Alors les temples se ferment; il n'est plus permis qu'aux seuls prêtres, d'y entrer, le plus grand silence règne aux environs; ou immolerait impitoyablement quiconque oserait le troubler. La défloration se fait aux pieds de l'idole. Le chef commence, il est suivi du collège entier. Les filles sont présentées deux fois, les garçons, une. Des sacrifices, suivent la cérémonie; à treize ou quatorze ans, les élèves retournent dans leurs familles; on leur demande s'ils ont été sanctifiés: s'ils ne l'avaient pas été, les garçons seraient horriblement méprisés, et les filles ne trouveraient aucun époux. Ce qui s'opère dans les provinces, se pratique de même dans la capitale; la seule différence qu'il y ait, lors de ces initiations, consiste dans le droit qu'a le monarque d'opérer, s'il veut, avant les prêtres. Ici, comme dans le royaume de Juida, si quelqu'un refusait de placer ses enfans dans ces écoles, les prêtres pourraient les faire enlever.—Que d'infamies, m'écriai-je; toutes ces turpitudes me choquent au dernier point. Mais je ne tiens pas, je l'avoue, a voir la pédérastie érigée en initiation religieuse; à quel point de corruption doit être parvenu un peuple, pour instituer ainsi en coutume, le vice le plus affreux, le plus destructeur de l'humanité, le plus scandaleux, le plus contraire aux loix de la nature, et le plus dégoûtant de la terre.—Que d'invectives, me répondit le Portugais, (trop malheureux partisan de cette intolérable dépravation!) Écoute, ami, je veux bien m'interrompre un moment, pour te convaincre de tes torts, .au risque de contrarier quelques uns de mes principes, pour mieux te prouver l'injustice des tiens. N'imagine pas que cette erreur à laquelle on attache une si grande importance en Europe, soit aussi conséquente qu'on le croit. De quelque manière qu'on veuille l'envisager, on ne la trouvera dangereuse, que dans un seul point. Le tort qu'elle fait à la population. Mais ce tort est-il bien réel? c'est ce qu'il s'agit d'examiner. Qu'arrive-t-il, en tolérant cet écart? qu'il naît, je le suppose, dans l'état, un petit nombre d'enfans de moins; est-ce donc un si grand mal, que cette diminution, et quel est le gouvernement assez faible, pour pouvoir s'en douter? Faut-il à l'État, un plus grand nombre de citoyens, que celui qu'il peut nourrir? Au-delà de cette quantité, tous les hommes, dans l'exacte justice, ne devraient-ils pas être maîtres de produire, ou de ne pas produire; je ne connais rien de si risible, que d'entendre crier sans-cesse pour la population. Vos compatriotes, sur-tout, vos chers Français, qui ne s'aperçoivent pas que si leur gouvernement les traite avec tant d'indifférence, que si leur fuite, leur mort le touche si peu, que si leurs loix les sacrifient chaque jour si inhumainement, ce n'est qu'à cause de leur trop grande population; que si cette population était moindre, ils deviendraient bien autrement chers à cet État qui se moque d'eux, et seraient bien autrement épargnés par le glaive atroce de Thémis; mais laissons ces imbéciles crier tout à leur aise, laissons-les remplir leurs dégoûtantes compilations de projets fastueux, pour augmenter des hommes, dont l'excès forme déjà un des plus grands vices de leur État, et voyons seulement si ce qu'ils désirent est un bien. J'ose dire que non: j'ose assurer que par-tout où la population et le luxe seront médiocres, l'égalité, dont tu parais si partisan, sera plus entière, et par conséquent, le bonheur de l'individu, plus certain. C'est l'abondance du peuple, et l'accroissement du luxe, qui produit l'inégalité des conditions, et tous les malheurs qui en résultent. Les hommes sont tous frères, chez le peuple médiocre et frugal; ils ne se connaissent plus, quand le luxe les déguise et que la population les avilit; à mesure qu'augmentent l'un et l'autre de ces choses, les droits du plus fort naissent insensiblement; ils asservissent le plus faible, le despotisme s'établit, le peuple se dégrade, et se trouve bientôt écrasé sous le poids des fers, que sa propre abondance lui forge[20]; ce qui diminue la population dans un État, sert donc cet État, au lieu de lui nuire; politiquement considéré, voilà donc ce vice si abominable, dans la classe des vertus, plutôt que dans celle des crimes, chez toutes les nations philosophes. L'examinerons-nous du côté de la nature? Ah! si l'intention de la nature eût été que tous les grains de bleds germassent, elle eût donné une meilleure constitution à la terre. Cette terre ne se trouverait pas si long-tems hors d'état de rapporter; toujours féconde, n'attendant jamais que la semence, on ne lui donnerait jamais, qu'elle ne rendît. Un coup-d'oeil sur le physique des femmes, et voyons si cela est. Une femme qui vit 70 ans, je suppose, en passe d'abord 14 sans pouvoir encore être utile; puis 20, où elle ne peut plus l'être: reste à 36, sur lesquelles il faut prélever 3 mois par an, où ses infirmités doivent encore l'empêcher de travailler aux vues de la nature, si elle est sage, et qu'elle veuille que le fruit produit soit bon. Reste donc 27 ans, au plus, sur 70, où la nature lui permet de la servir. Je le demande, est-il raisonnable de penser que si les vues de la nature tendaient à ce que rien ne fût perdu, elle consentirait à perdre autant[21], et si cette perte est indiquée par ses propres loix, pouvons-nous légitimement contraindre les nôtres à punir ce qu'elle exige elle-même? La propagation n'est certainement pas une loi de la nature, elle n'en est qu'une tolérance: a-t-elle eu besoin de nous, pour produire les premières espèces? N'imaginons pas que nous lui soyons plus nécessaires pour les conserver, si l'existence de ces espèces était essentielle à ses plans; ce que nous adoptons de contraire à cette opinion, n'est que le fruit de notre orgueil.

Quand il n'y aurait pas un seul homme sur la terre, tout n'en irait pas moins comme il va; nous jouissons de ce que nous trouvons; mais, rien n'est créé pour nous; misérables créatures que nous sommes, sujets aux mêmes accidens que les autres animaux, naissant comme eux, mourant comme eux, ne pouvant vivre, nous conserver et nous multiplier que comme eux, nous nous avisons d'avoir de l'orgueil, nous nous avisons de croire que c'est en faveur de notre précieuse espèce que le soleil luit, et que les plantes croissent. O déplorable aveuglement! convainquons-nous donc que la nature se passerait aussi bien de nous, que de la classe des fourmis ou de celle des mouches; et que d'après cela, nous ne sommes nullement obligés à la servir dans la multiplication d'une espèce qui lui est indifférente, et dont l'extinction totale n'altérerait aucune de ses loix. On peut donc perdre, sans l'offenser en quoi que ce soit. Que dis-je? nous la servons, en n'augmentant pas une sorte de créature, dont la ruine entière, en lui rendant l'honneur de ses premières créations, lui ferait reprendre des droits, que sa tolérance nous cède. Le voilà donc, ce vice dangereux, ce vice épouvantable contre lequel s'arme imbécilement les loix et la société, le voilà donc démontré utile à l'État et à la nature, puisqu'il rend à l'un son énergie, en lui ôtant ce qu'il a de trop, et à l'autre sa puissance, en lui laissant l'exercice de ces premières opérations. Eh! si ce penchant n'était pas naturel, en recevrait-on les impressions, dès l'enfance? ne cèderait-il pas aux efforts de ceux qui dirigent ce premier âge de l'homme. Qu'on examine pourtant, les êtres qui en son empreints; il se développe; malgré toutes les digues qu'on lui oppose, il se fortifie avec les années; il résiste aux avis, aux sollicitations, aux terreurs d'une vie à venir, aux punitions, aux mépris, aux plus piquans attraits de l'autre sexe; est-ce donc l'ouvrage de la dépravation, qu'un goût qui s'annonce ainsi, et que veut-on qu'il soit, si ce n'est l'inspiration la plus certaine de la nature? Or, si cela est, l'offense-t-il? Inspirerait-elle ce qui l'outragerait? Permettrait-elle ce qui gênerait ses loix? Favoriserait-elle des mêmes dons, et ceux qui la servent, et ceux qui la dégradent? Etudions-la mieux, cette indulgente nature, avant d'oser lui fixer des limites. Analisons ses loix, scrutons ses intentions, et ne hasardons jamais de la faire parler sans l'entendre.

Osons n'en point douter enfin, il n'est pas dans les intentions de cette mère sage que ce goût s'éteigne jamais; il entre au contraire dans ses plans qu'il y ait, et des hommes qui ne procréent point, et plus de quarante ans dans la vie des femmes où elles ne le puissent pas, afin de nous bien convaincre que la propagation n'est pas dans ses loix, qu'elle ne l'estime point, qu'elle ne lui sert point, et que nous sommes les maîtres d'en user sur cet article comme bon nous semble, sans lui déplaire en quoi que ce soit, sans atténuer en rien sa puissance.

Cesse donc de te récrier contre le plus simple des travers, contre une fantaisie où l'homme est entraîné par mille causes physiques que rien ne peut changer ni détruire, contre une habitude enfin, que l'on tient de la nature, qui la sert, qui sert à l'État, qui ne fait aucun tort à la société, qui ne trouve d'antagonistes que parmi le sexe, dont elle abjure le culte, raison trop faible, sans doute, pour lui dresser des échafauds. Si tu ne veux pas imiter les philosophes de la Grèce, respecte au moins leurs opinions: Licurgue et Solon armèrent-ils Thémis contre ces infortunés? Bien plus adroits, sans doute, ils tournèrent au bien et à la gloire de la patrie le vice qu'ils y trouvèrent régnant. Ils en profitèrent pour allumer le patriotisme dans l'âme de leurs compatriotes: c'était dans le fameux bataillon des amans et des aimés[22] que résidait la valeur de l'État. N'imagine donc pas que ce qui fit fleurir un peuple, puisse jamais en dégrader un autre. Que le soin de la cure de ces infidèles regarde uniquement le sexe qu'ils dépriment; que ce soit avec des chaînes de fleurs que l'amour les ramène en son temple; mais s'ils les brisent, s'ils résistent au joug de ce Dieu, ne crois pas que des invectives ou des sarcasmes, que des fers ou des bourreaux les convertissent plus sûrement: on fait avec les uns des stupides, et des lâches, des fanatiques avec les autres; on s'est rendu coupable de bêtises et de cruautés, et on n'a pas un vice de moins[23].

Mais reprenons: quel fruit recueilleras-tu de la description que tu me demandes, si tu en interromps sans cesse le récit?

Les crimes contre la religion, continue le Portugais, existent ici comme dans notre Europe, et y sont même plus sévèrement punis[24]; le premier prêtre en devient le souverain juge et l'exécuteur: un mot contre le clergé ou contre l'idole, quelques négligences au service public du temple, l'inobservance de quelques fêtes, le refus de placer ses enfans dans les écoles, tout cela est puni de mort: on dirait que ce malheureux peuple, pressé de voir sa fin, imagine avec soin tout ce qui peut l'accélérer.

Ignorant absolument l'art de transmettre les faits, soit par l'écriture, soit par les signes hiérogliphiques, ce peuple n'a conservé aucuns mémoriaux qui puissent servir à la connaissance de sa généalogie ou de son histoire; il ne s'en croit pas moins le peuple le plus ancien de la terre: il dominait autrefois, assure-t-il, tout le continent, et principalement la mer, qu'il ne connaît pourtant plus aujourd'hui; sa position dans le milieu des terres, ses perpétuelles dissentions avec les peuples de l'Orient et de l'Occident, qui l'empêchent de s'étendre jusques-là, le privera vraisemblablement encore long-tems de connaître les côtes qui l'avoisinent. Son seul commerce consiste à exporter son riz, son manioc et son maïs aux Jagas, qui habitant un pays sablonneux, se trouvent manquer souvent de ces précieuses denrées; ils en importent des poissons qu'il aime beaucoup et qu'il mange presqu'avec la même avidité que la chair humaine; les querelles survenues dans ces échanges sont un de ses fréquens motifs de guerre, et alors il se bat au lieu de commercer, les comptoirs deviennent des champs de bataille.

La politique, qui apprend à tromper ses semblables en évitant de l'être soi-même, cette science née de la fausseté et de l'ambition, dont l'homme c'était fait une vertu, l'homme social un devoir, et l'honnête homme un vice.... La politique, dis-je, est entièrement ignorée de ce peuple; ce n'est pas qu'il ne soit ambitieux et faux, mais il l'est sans art, et comme ceux auxquels il a affaire ne sont pas plus fins, il en résulte qu'ils se trompent gauchement les uns et les autres; mais tout autant que s'ils le faisaient avec plus d'industrie. Le peuple de Butua tâche d'être le plus fort dans les combats, de gagner le plus qu'il peut dans ses échanges, voilà où se bornent toutes ses ruses. Il vit d'ailleurs avec insouciance et sans s'inquiéter du lendemain, jouit du présent le mieux qu'il peut, ne se rappelle point le passé, et ne prévoit jamais l'avenir; il ne sait pas mieux l'âge qu'il a; il sait celui de ses enfans jusqu'à quinze ou vingt ans, puis il l'oublie et n'en parle plus.

Ces Africains ont quelques légères connaissances d'astronomie, mais elles sont mêlées d'une si grande foule d'erreurs et de superstition, qu'il est difficile d'y rien comprendre; ils connaissent le cours des astres, prédisent assez bien les variations de l'atmosphère, et divisent leurs tems par les différentes phases de la lune: quand on leur demande quelle est la main qui meut les astres dans l'espace, quel est enfin le plus puissant des êtres, ils répondent que c'est leur idole, que c'est elle qui a créé tout ce que nous voyons, qui peut le détruire à son gré, et que c'est pour prévenir cette destruction qu'ils arrosent sans cesse ses autels de sang.

Leur nourriture ordinaire est le maïs, quelques poissons quand le commerce le leur en apporte, et de la chair humaine; ils en ont des boucheries publiques où l'on s'en fournit en tous tems; quelquefois ils joignent à cela de la chair de singe, qu'on estime fort dans ces contrées. Ils tirent du maïs une liqueur très-enivrante, et préférable à notre eau-de-vie; quelquefois ils la boivent pure, souvent ils la mêlent avec de l'eau communément mauvaise et saumâtre; ils ont une manière de confire et de garder l'igname[25], qui le rend délicat et bon.

Ils n'ont point de monnaie entr'eux, ni signe qui la représente: chacun vit de ce qu'il a; ceux qui veulent des productions étrangères rapportées par les commerçans, se les procurent par échange, ou en prêt d'esclaves, de femmes et d'enfans pour les travaux ou pour les plaisirs. La table du Roi est servie des prémices de tout ce qui croit dans le pays, et de tout ce qui s'y apporte; il y a des gens chargés d'aller retirer ces différens tributs, et sans s'incommoder en rien, la nation le nourrit ainsi en détail. Il en est de même de la table des chefs et des prêtes. Rien ne se vend au peuple que ces premières maisons ne soient fournies. Ce sont les tributs imposés sur le commerce, une fois acquittés, le marchand tire ce qu'il peut de sa denrée, et s'en fait payer comme je viens de le dire.

Les établissemens de ce peuple, aussi médiocres que sa population, ne se voient guères qu'aux endroits les plus cultivés: on compte là une douzaine de maisons ensemble, sous l'autorité du plus ancien chef de famille, et sept ou huit de ces bourgades composent un district, au Gouverneur duquel les chefs particuliers rendent compte, comme ceux-ci le font au Roi. Les besoins, les volontés, les caprices des Gouverneurs sont expliqués aux Lieutenans des bourgades, qui exécutent à l'instant les ordres de ces petits despotes, autrement, et cela sans que le Roi pût le blâmer, le Gouverneur ferait brûler la bourgade et exterminer ceux qui l'habitent. Ce Lieutenant de bourgade ou chef particulier n'a nulle autorité dans son district, il n'en n'a que dans sa famille comme tous les autres individus; il n'est en quelque façon que le premier agent du despote; il n'est point étonnant de voir un de ces petits souverains faire passer l'ordre à une bourgade de son département de lui envoyer telle ou telle denrée, telle fille ou tel garçon, et le refus de cette sommation coûter l'existence entière de la bourgade; moins rare encore de voir deux ou trois principaux chefs se réunir, pour aller, par seul principe d'amusement, saccager, détruire, incendier une bourgade, et en massacrer tous les habitans sans aucune distinction d'âge ou de sexe; vous voyez alors ces malheureux sortir de leur hutte avec leurs femmes et leurs enfans, présenter à genoux la tête aux coups qui les menacent, comme des victimes dévouées, et sans qu'il leur vienne seulement à l'esprit de se venger ou de se défendre ... puissant effet, d'un côté, de l'abaissement et de l'humiliation de ces peuples, et de l'autre, preuve bien singulière de l'excès du despotisme et de l'autorité des grands.... Que de réflexions fait naître cet exemple! serait-il réellement, comme je le suppose, une partie de l'humanité subordonnée à l'autre par les décrets de la main qui nous meut? Ne doit-on pas le croire en voyant ces usages dans l'enfance de toutes nos sociétés, comme chez ce peuple encore dans le sein de la nature, si cette nature incompréhensible a soumis à l'homme des animaux bien plus forts que lui, ne peut-elle pas lui avoir également donné des droits sur une portion affaiblie de ses semblables? et si cela est, que deviennent alors les systèmes d'humanité et de bienfaisance de nos associations policées?—Dusses-tu me gronder de l'interrompre encore, dis-je au Portugais, je ne te pardonne pas ces principes; ne tire jamais aucune conséquence, en faveur de la tyrannie, de toutes les horreurs que nous montre ce peuple; l'homme se corrompt dans le sein même de la nature, parce qu'il naît avec des passions dont les effets font frémir toutes les fois que la civilisation ne les enchaîne pas. Mais conclure de là que c'est chez l'homme sauvage et agreste qu'il faut se choisir des modèles, ou reconnaître les véritables inspirations de la nature, serait avancer une opinion fausse: la distance de l'homme à la nature est égale, puisqu'il peut être aussi-tôt corrompu par ses passions dès le berceau de cette nature, que dans son plus grand éloignement. C'est donc dans le calme qu'il faut juger l'homme, ou dans l'état tranquille où le mettent à la longue les digues de ses passions élevées par le législateur qui le civilise.—Je poursuivrai, reprit Sarmiento, car il faudrait, sans cela, discuter si cette main qui élève des digues, a réellement le droit de les édifier, si c'est un bonheur qu'elle l'entreprenne, si les passions qu'elle veut subjuguer sont bonnes ou mauvaises, si, de quelqu'espèce qu'elles puissent être, leurs effets contrariés les uns par les autres, ne contribueraient pas plus au bonheur de l'homme que cette civilisation qui le dégrade; or, nous perdrions un tems énorme dans cette dissertation, et nous aurions beaucoup parlé tous deux sans nous convaincre.... Je reprends donc.

Lorsque les prêtres veulent une victime; ils annoncent que leur Dieu leur est apparu, qu'il a désiré tel ou telle, et dans l'instant il faut que l'être requis soit remis au temple, loi cruelle sans doute, loi dictée par les seules passions, puisqu'elle les favorise toutes.

Sans l'intime union des chefs spirituels et temporels, peut-être ce peuple serait-il moins foulé; mais l'égalité de leur pouvoir leur a prouvé la nécessité d'être unis pour se mieux satisfaire, d'où il résulte que la masse de ces deux autorités despotiques pressant également de par-tout ce peuple infortuné, le dissout et l'écrase à-la-fois[26].

Les habitans du Royaume de Butua ont un souverain mépris pour tous ceux qui ne savent pas gagner leur vie; ils disent que chaque individu tenant à un district quelconque, et devant être nourri par ce district s'il y remplit sa tâche, ne doit manquer que par sa faute; de ce moment ils l'abandonnent, ne lui fournissent aucune sorte de secours, et en cet état de délaissement et d'inaction, il devient bientôt la victime du riche, qui l'immole, en disant que l'homme mort est moins malheureux que l'homme souffrant.

Ici la médecine s'exerce par les prêtres secondaires des temples;. ils ont quelques teintures de botanique qui les mettent à même d'ordonner certains remèdes quelque fois assez à propos. Ils n'exercent jamais ce ministère gratis, ils se font payer en prêt de femmes, de garçons ou d'esclaves, cela regarde la famille du malade; ils n'exigent aucuns comestibles, qu'en feraient-ils dans une maison plus que suffisamment entretenue par les revenus de l'idole qu'on y sert.

Chaque particulier prend en mariage autant de femmes qu'il en peut nourrir; le chef de chaque district, à l'instar du Roi, a un sérail plus eu moins considérable, et communément proportionne à l'étendue de son domaine. Ce sérail, composé comme je l'ai dit, des tributs qu'il retire, est dirigé par des esclaves qui ne sont point eunuques; mais dans une si grande dépendance, d'ailleurs, si prêts à tout moment à perdre la vie, que rien n'est plus rare que leur malversation. Il y a dans ce sérail une Sultane privilégiée et regardée comme la maîtresse de la maison: elle change fort souvent; cependant, tant qu'elle règne, les enfans qu'elle fait, ce qui est fort rare, sont regardés comme légitimes, et l'aîné de tous ceux que le père a eu pendant sa vie, n'importe de quelle femme, succède à tous les biens. Tant que cette première Sultane est regardée comme favorite, elle a une sorte d'inspection sur les autres, sans qu'elle soit pour cela elle-même dispensée de la subordination cruelle imposée à son sexe; dès qu'elle a eu des enfans, elle est communément reléguée dans quelque coin de la maison, où l'on n'entend plus parler d'elle: ce qui fait que la manière la plus sûre dont elle puisse conserver son rang, est de ne jamais être enceinte; aussi l'art de ces femmes est-il inouï sur cet article.

Indépendamment des lions et des tigres qui se tiennent vers le Nord du Royaume, dans la partie la plus couverte de bois, on voit ici quelques quadrupèdes absolument inconnus en Europe: il y a entr'autres un animal un peu moins gros que le boeuf, qui tient du cheval et du cerf; on rencontre aussi quelques girafes[27]. Il y a beaucoup d'oiseaux singuliers, mais qui s'arrêtant peu, et qui n'étant jamais chassés, deviennent très-difficiles à connaître.

La nature y est aussi très-variée dans les plantes et dans les reptiles: il y en a beaucoup de venimeux dans l'un et l'autre genre, et ce peuple, singulièrement raffiné dans toutes les manières d'être cruel, compose avec une de ces plantes, qui ne croît que dans ces climats, une sorte de poison si actif, qu'il donne la mort en une minute[28]; quelquefois ils en n'imbibent la pointe de leurs flèches, dont les plus légères blessures alors font tomber dans des convulsions qui entraînent bientôt la mort après elles; mais ils se gardent bien de manger la chair de ceux qui meurent de cette manière.

Essayons maintenant de rapprocher les traits qui caractérisent ce peuple, par des coups de pinceaux plus rapides: ils sont tous extrêmement noirs, courts, nerveux, les cheveux crépus, naturellement sains, bien pris dans leur taille, les dents belles, et vivant très-vieux, ils sont adonnés à toutes sortes de crimes, principalement à ceux de la luxure, de la cruauté, de la vengeance et de la superstition, et d'ailleurs, emportés, traîtres, colères et ignorans. Leurs femmes sont mieux faites qu'eux: elles ont les formes superbes; elles sont fraîches, et presque toutes ont de belles dents et de beaux yeux; mais elles sont si cruellement traitées, si abruties par le despotisme de leurs époux, que leurs attraits ne se soutiennent pas au-delà de 30 ans, et qu'elles ne vivent guères au-delà de 50.

Quant au luxe et aux arts de ces peuples, tu vois jusqu'où ils s'étendent; quelques poteries qu'ils vernissent assez bien avec le jus d'une plante indigène de ces climats; quelques claies, quelques paniers et des nattes délicatement travaillées, mais qui ne sont l'ouvrage que des femmes.

Le Roi, qui connaît l'espèce des femmes blanches, et qui en a eu quelques-unes échouées sur les côtes des Jagas, tient d'elles une petite quantité d'ouvrages plus précieux, que tu pourras voir dans son palais. Le peu qu'il a connu de ces femmes l'en a rendu très-friand, et il paierait d'une partie de son Royaume celles qu'on pourrait lui procurer.

Entièrement privé de sensibilité, et peut-être en cela plus heureux que nous, ces sauvages n'imaginent pas qu'on puisse s'affliger de la mort d'un parent ou d'un ami; ils voient expirer l'un ou l'autre sans la plus légère marque d'altération, souvent même ils les achèvent, quand ils les voient sans espérance de guérir, ou parvenus à un âge trop avancé, et cela sans penser faire le plus petit mal. Il vaut mille fois mieux, disent-ils, se défaire de gens qui souffrent, ou qui sont inutiles, que de les laisser dans un monde, dont ils ne connaissent plus que les horreurs.

Leur manière d'enterrer les morts, est de placer tout simplement le cadavre aux pieds d'un arbre, sans nul respect, sans aucune cérémonie, et sans plus de façon qu'on n'en ferait pour un animal. De quelle nécessité sont nos usages sur cela? Un homme non n'est plus bon à rien, il ne sent plus rien; c'est une folie que d'imaginer qu'on lui doive autre chose que de le placer dans un coin de terre, n'importe où; quelquefois ils le mangent, quand il n'est pas mort de maladie. Mais, quelque chose qu'il arrive, les prêtres n'ont rien à faire en cet instant, et quelque soient leurs vexations sur tout le reste, elle ne s'étend pas cependant jusqu'à se faire ridiculement payer du droit de rendre un cadavre aux élémens qui l'ont formé.

Leurs notions sur le sort des âmes après cette vie, sont fort confuses; d'abord, ils ne croient pas que l'âme soit une chose distincte du corps; ils disent qu'elle n'est que le résultat de la sorte d'organisation que nous avons reçue de la nature, que chaque genre d'organisation nécessite une âme différente, et que telle est la seule distance qu'il y ait entre les animaux et nous. Ce système m'a paru bien philosophique pour eux.

Mais cette étincelle de raison est bientôt étouffée par des extravagances pitoyables: ils disent que la mort n'est qu'un sommeil, au bout duquel ils se trouveront tout entiers et tels qu'ils étaient dans ce monde, sur les bords d'un fleuve charmant, où tout concourra à leurs désirs, où ils auront des femmes blanches et des poissons en abondance. Ils ouvrent ce séjour fabuleux également aux bons comme aux méchans, parce qu'il est égal, selon eux, d'être l'un ou l'autre; que rien ne dépend d'eux qu'ils ne se sont pas faits, et que l'Être qui a tout créé peut les punir d'avoir agi suivant ses vues.... Singulière manie des hommes, de ne pouvoir presque dans aucune de leurs associations se passer de l'idée absurde d'une vie à venir; il est bien singulier qu'il leur faille les plus puissans secours de l'étude et de la réflexion pour réussir à absorber en eux une chimère née de l'orgueil, aussi ridicule à admettre, et aussi cruellement destructive de toute félicité sur la terre.—Ami, dis-je à Sarmiento, il me paraît que tes systèmes....—Sont invariable sur ce point, répondit le Portugais; c'est vouloir s'aveugler à plaisir, que d'imaginer que quelque chose de nous survive; c'est se refuser à tous les argumens démonstratifs de la raison et du bon sens, c'est contrarier toutes les leçons que la nature nous offre, que de distinguer en nous quelque chose de la matière; c'est en méconnaître les propriétés, que de ne pas voir qu'elle est susceptible de toutes les opérations possibles par la seule différence de ses modifications.... Ah! Si cette âme sublime devait nous survivre, si elle était d'une substance immatérielle, s'altérerait-elle avec nos organes? croîtrait-elle avec nos forces, dégénérerait-elle au déclin de notre âge, serait-elle vigoureuse et saine, quand rien ne souffre en nous? Triste, abattue, languissante sitôt que se dérange notre santé; une âme qui suit aussi constamment toutes les variations du physique, ne peut guère appartenir au moral; mon ami, il faut être fou pour croire un instant que ce qui nous fait exister, soit autre chose que la combinaison particulière des élémens qui nous constituent: altérez ces élémens, vous altérez l'âme, séparez-les, tout s'anéantit; l'âme est donc dans ces élémens, elle n'en est donc que le résultat, mais n'en est point une chose distincte; elle est au corps ce que la flamme est à la matière qui le consume: ces deux choses agiraient-elles l'une sans l'autre? la flamme existerait-elle sans l'élément qui l'entretient? et réversiblement, celui-ci se consumerait-il sans la flamme? Ah! mon ami, sois bien en repos sur le sort de ton âme après cette vie,... elle ne sera pas plus malheureuse qu'elle l'était avant d'animer ton corps, et tu ne seras pas plus à plaindre pour avoir végété malgré toi quelques instans sur le globe, que tu ne l'étais avant d'y paraître.—Sans me donner le tems de détruire ou de réfuter une opinion si contraire à la raison et à la délicatesse de l'homme sensible, si injurieuse à la puissance de l'Être qui ne nous a donné cette âme immortelle que pour arriver par son moyen à la sublime idée de son existence, d'où découle naturellement la suite et la nécessité de nos devoirs, tant envers ce Dieu saint et puissant, que relativement aux autres créatures, au milieu desquelles il nous a placé; sans, dis-je, me permettre de lui répondre un mot, le Portugais, qui n'aimait point qu'on le contrariât, reprit ainsi le fil de sa description.

La connaissance que tu as des moeurs, des coutumes, des loix et de la religion des habitans du Royaume de Butua, te fait aisément deviner leur morale; aucuns de leurs actes de tyrannie et de cruauté, aucuns de leurs excès de débauche, aucunes de leurs hostilités ne passent pour des crimes chez eux. Pour légitimer les premiers articles, ils disent que la nature, en créant des individus inégaux, a prouvé qu'il y en avait quelques-uns qui devaient être soumis aux autres; elle n'eût mis sans cela aucune distance entr'eux: voilà l'argument d'après lequel ils partent pour molester leurs femmes, qui, selon leur manière de penser, ne sont que des animaux inférieurs à eux, et sur lesquels la nature leur donne toute espèce de droits; quant à leur égarement de débauche, l'homme, disent-ils, est conformé de manière à ce que telle chose peut plaire à l'un, et doit déplaire à l'autre: or, dès que la nature lui a soumis des êtres, qui, par leur faiblesse, doivent indifféremment satisfaire ou l'un ou l'autre de ces besoins, ils ne peuvent devenir des crimes; d'un côté, l'homme reçoit des goûts; de l'autre, il a ce qu'il faut pour se contenter: quelle apparence que la nature eût réuni ces deux moyens, si elle était offensée de la manière dont on en use.

Tout ce que je viens de dire, continua le Portugais en terminant son récit, va redoubler sans doute l'horreur que tu ressens déjà pour ce peuple, et d'après l'obligation où te voilà d'y vivre, j'ai peut-être eu tort de te donner autant de détails.—Sois bien certain, répondis-je, qu'il n'est aucun principe de ces monstres que je ne mette au rang des plus affreux écarts de la raison humaine; je ne suis pas plus scrupuleux qu'on ne doit l'être; tu dois, je crois, t'en être aperçu ... mais favoriser, suivre ou croire des maximes aussi révoltantes, est au-dessus de mes forces et de mon coeur.... Sarmiento voulut répliquer, je ne lui répondis plus, bien persuadé que je ne convertirais pas cet homme endurci, et que c'était une de ces sortes d'âmes dont la perversité rend la cure d'autant plus impossible, que ne se trouvant point dans un état de souffrance par cette dépravation, elles ne désirent nullement une meilleure manière d'être. Je lui témoignai, pour rompre notre dialogue, l'envie d'entrer dans une cabane où notre course nous avait conduit: nous y pénétrâmes; c'était l'asyle d'un homme du peuple: nous le trouvâmes assis sur des nattes, mangeant du maïs bouilli, et sa femme à genoux devant lui, le servant avec toutes les marques possibles de respect. Comme le Portugais était connu pour le favori du Prince, le Paysan se leva et s'agenouilla dès qu'il parut, peu après il lui présenta sa fille, jeune enfant de 13 ou 14 ans.... Tu vois la politesse de ces cantons, me dit Sarmiento. Dis-moi, dans quel pays de ton Europe on recevrait ainsi un étranger?... Il résulte donc quelque chose de bon de ce despotisme qui t'effraie, et le voilà donc au moins, dans un cas, d'accord avec la nature.—Ne mets cette coutume qu'au rang des écarts et des désordres, m'écriai-je, et puisqu'elle ne m'inspire que de l'éloignement et du dégoût, elle ne peut être dans la nature.—Dis, dans les moeurs, et ne confonds pas l'usage, le pli donné par l'éducation avec les loix de la nature.... Et pendant ce tems-là Sarmiento ayant repoussé durement la jeune fille, demanda du feu, alluma sa pipe, sortit, et nous regagnâmes la Capitale.

Il y avait déjà trois mois que j'étais dans ce triste séjour, maudissant mon malheur et mon existence, désespérant qu'aucun hasard m'y fit jamais rencontrer Léonore, n'aimant qu'elle, ne pensant qu'à elle, lorsque le sort, pour calmer un instant mes maux, fit naître au moins pour moi, l'occasion d'une bonne oeuvre.

J'étais sorti seul un matin pour aller rêver plus à l'aise à l'objet de mon coeur; je préférais ces promenades solitaires à celles où Sarmiento m'empestait de sa morale erronée, et cherchait toujours à combattre ou à pervertir mes principes, lorsque je découvris un spectacle fait pour arracher les pleurs de tous autres individus que ceux de ce peuple féroce, peu faits pour le plaisir touchant de s'attendrir sur les douleurs d'un sexe délicat et doux, que le ciel forma pour partager nos maux, pour mêler de roses les épines de la vie, et non pour être méprisées et traitées comme des bêtes de somme.

Une de ces malheureuses hersait un champ où son mari voulait semer du maïs, attelée à une charrue lourde; elle la traînait de toutes ses forces sur une terre grasse et spongieuse qu'il s'agissait d'entr'ouvrir. Indépendamment de ce travail pénible où succombait cette infortunée, elle avait deux enfans attachés devant elle, que nourrissait chacun de ses seins, elle pliait sous le joug; des sanglots et des cris s'entendaient malgré elle, sa sueur et ses larmes coulaient à-la-fois sur le front de ses deux enfans.... Un faux pas la fait chanceler ... elle tombe ... je la crus morte ... son barbare époux saute sur elle, armé d'un fouet, et l'accable de coups pour la faire relever.... Je n'écoute plus que la nature et mon coeur, je m'élance sur ce scélérat ... je le renverse dans le sillon ... je brise les liens qui attachent sa mourante compagne au timon de la charrue ... je la relève ... la presse sur ma poitrine, et l'assis sous un arbre à côté de moi ... elle était évanouie, elle serait morte sans ce secours.... Je tenais sur mes genoux ses enfans froissés de la chute.... Cette malheureuse ouvre enfin les yeux ... elle me regarde ... elle ne peut concevoir qu'il existe dans la nature un être qui peut la secourir et la venger ... elle me fixe avec étonnement; bientôt les larmes de sa reconnaissance arrosent les mains de son bienfaiteur ... elle prend ses enfans, elle les baise ... elle me les donne ... elle a l'air de m'engager à leur sauver la vie comme à elle. Je jouissais délicieusement de cette scène, lorsque j'aperçois le mari revenir à moi avec un de ses camarades; je me lève, décidé à les recevoir tous deux comme ils le méritent.... Ma contenance les effraie: j'emmène la femme, j'emporte les enfans, j'établis chez moi cette malheureuse famille, et défends au mari d'y paraître. Je fis demander le soir cette femme au Roi, comme si j'avais eu le dessein de la destiner à mes plaisirs: le Monarque, qui m'avait déjà beaucoup reproché le célibat dans lequel je vivais, me l'accorda sans difficulté, et fît défendre à l'époux d'approcher de ma maison. Je lui proposai d'être mon esclave: on ne peut peindre la joie qu'elle eut de l'accepter; je la chargeai donc du soin de mon petit ménage, et je rendis sa vie si douce, qu'elle voulait se tuer de désespoir quand elle sut que je songeais à quitter le pays. Il a donc, là comme ailleurs, de l'âme, de la sensibilité, de la reconnaissance et de la délicatesse, ce sexe si cruellement outragé dans ces féroces climats; il a donc tout ce qu'il faut pour rendre ses maîtres heureux, si, renonçant à l'affreux droit de le maîtriser, ces tyrans préféraient celui bien plus doux de cultiver des vertus qui feraient aussi bien la douceur de leur vie.

Sarmiento n'eut pas plutôt appris cette action qu'il la blâma; non-seulement elle choquait ses indignes maximes, mais elle était même, prétendait-il, contre les loix du pays, puisqu'elle ravissait à un époux les droits qu'il avait sur sa femme, et comment, d'ailleurs, avec de l'esprit, poursuivait ce cruel sophiste, comment l'imaginer avoir fait une bonne oeuvre, quand de deux êtres qu'intéresse cette action, il en reste un de malheureux.—Celui qui souffre était criminel.—Non, puisqu'il agissait d'après les usages de son pays; mais le fût-il, qu'importe, son crime le rendait heureux; en t'y opposant, tu fais un infortuné.—Il est juste que le coupable souffre.—Ce qui est juste, c'est qu'il n'y ait dans l'état de souffrance que l'être faible, créé par la nature pour végéter dans l'asservissement, et tu déranges cet ordre en prêtant ton secours à cet être faible, contre le maître qui a tout droit sur lui; aveuglé par une fausse pitié, dont les mouvemens sont trompeurs et les principes égoïstes, tu troubles et pervertis les vues de la nature; mais allons plus loin: supposons les deux êtres égaux, je n'en soutiens pas moins que si dans l'action à laquelle se livre l'homme que tu appelles humain, il faut nécessairement que des deux que cette action touche, il y en ait un de malheureux; l'action n'est plus vertueuse, elle est indifférente; car une bonne action qui n'est qu'aux dépens du bonheur d'un homme, une bonne action d'où résulte une manière d'être désagréable pour un des deux individus qu'elle touche, en remettant les choses comme elles étaient, ne peut plus être regardée comme vertueuse, elle n'est plus qu'indifférente, puisqu'elle n'a fait que changer les situations.—Elle est bonne dès qu'elle venge le crime.—Elle ne peut être telle, dès qu'elle laisse un individu dans le malheur, et pour qu'elle pût avoir ce caractère de bonté que tu lui supposes, il faudrait qu'on fût mieux instruit sur ce qui est crime ou sur ce qui ne l'est pas; tant que les idées de vice ou de vertu ne seront pas plus développées, tant qu'on variera, tant qu'on flottera sur ce qui caractérise l'un ou l'autre, celui qui, pour venger ce qu'il croit mal, rendra un autre être à plaindre, n'aura sûrement rien fait de vertueux.—Eh! que m'importent tes raisonnemens, dis-je en colère à ce maudit homme, il est si doux de se livrer à de telles actions, que fussent-elles même équivoques, il nous reste toujours au fond du coeur la jouissance délicieuse de les avoir faites.—D'accord, reprit Sarmiento, dis que tu as fait cette action parce qu'elle te flattait, que tu t'es livré, en la faisant, à un genre de plaisir analogue à ton organisation; que tu as cédé à une sorte de faiblesse flatteuse pour ton âme sensible; mais ne dis pas que tu as fait une bonne action, et si tu m'en vois faire une contraire, ne dis pas que j'en fais une mauvaise, dis que j'ai voulu jouir comme toi, et que nous avons cherché chacun ce qui convenait le mieux à notre manière de voir et de sentir.

Enfin la vengeance du Ciel éclata sur ce malheureux Portugais: le fourbe, en me dévoilant une partie de sa conduite, dont les détails que je vous cache, vous feraient frémir sans doute, m'avait pourtant déguisé le crime affreux qu'il méditait pour lors. Cet homme, sans âme, sans reconnaissance, comme tous ceux que l'ambition dévore, oubliant qu'il devoit la vie à ce Monarque contre lequel il complotait, osait penser à le détrôner pour se mettre lui-même à sa place. Avec les seules troupes de la Couronne, il imaginait forcer les grands vassaux à le reconnaître, ou les réduire à la servitude. Je pensai être enveloppé dans l'orage: heureusement le Roi, sûr de mon innocence, et ayant besoin de mes services, distingua le coupable, le punit seul, et me rendit justice.

J'ignorais, et le complot de ce scélérat, et la découverte qu'on venait d'en faire, lorsque, sortis tous deux un jour pour une de nos courses ordinaires, six nègres embusqués tombèrent sur lui, et l'étendirent à mes pieds; il respirait encore....—Je meurs, me dit-il, je connais la main qui me frappe, elle fait bien, dans deux jours je lui en ravissais la puissance; puisse le traître périr un jour comme moi. Ami, je pars en paix; ni amendement, ni correction même à cette heure cruelle où le voile tombe et la vérité perce; et si j'emporte un remords au tombeau, c'est de n'avoir pas comblé la mesure; tu vois qu'on meurt tranquille quand on me ressemble. Il n'y a de malheureux que celui qui espère; celui qui frémit, est celui qui croit encore; celui dont la foi est éteinte ne peut plus rien avoir à redouter: meurs comme moi si tu le peux.... Ses yeux se fermèrent, et son âme atroce alla paraître aux pieds de son Juge, souillée de tous les crimes, et du plus grand sans doute, l'impénitence finale.

Je ne perdis pas un instant, pour me rendre chez le roi, et m'éclaircissant avec lui, il me raconta les odieux desseins du Portugais, m'assura que je ne devais rien craindre, que mon innocence lui était connue, et que je pouvais continuer de le servir tranquille. Je rentrai chez moi, moins agité. Là, tout entier à mes réflexions, je me convainquis combien il est vrai qu'aucun crime ne reste sans châtiment, et que la main équitable de la Providence sait tôt ou tard accabler celui qui la méconnaît ou l'outrage. Cependant je plaignis et regrettai ce malheureux; je le plaignis, parce que plus un homme est entraîné au mal, plus il y est porté par des circonstances ou des causes physiques, et plus, sans-doute, il est à plaindre: je le regrettai, parce que c'était le seul être avec qui je pus raisonner quelquefois; il me semblait qu'isolé au milieu de ces barbares, je devenais plus faible et plus infortuné.

Depuis que j'y étais, j'avais déjà exercé mon ministère sur cinq troupes de femmes, sans qu'aucune blanche eût encore paru. Ne me flattant plus de voir jamais arriver ma chère Léonore sur ces côtes, où l'espoir de la délivrer et de la ramener en Europe, fixait seul mes destins, je m'occupais sérieusement de mon secret départ, lorsque le roi me fit dire qu'il avait quelque chose à me communiquer. Il entendait fort bien le portugais: je l'avais appris avec Sarmiento, et j'étais, au moyen de cela, très en état, depuis quelque temps, de m'entretenir avec sa majesté; elle m'apprit donc qu'elle venait de recevoir des nouvelles d'une troupe de femmes blanches, actuellement dans un petit fort portugais, existant sur les frontières du Monomotapa, lesquelles seraient fort aisées à enlever; que pour parvenir à ce fort, il y avait à la vérité des montagnes presqu'inaccessibles à traverser, que les défilés de ces barrières étaient presque toujours gardés par les Bororès, peuple plus guerrier et plus cruel encore que le sien, mais que le moment était propice, parce que ces fiers et intraitables voisins se trouvaient alors très-occupés avec les Cimbas, leurs plus grands ennemis, et qu'il n'y avait aucun danger à entreprendre la conquête qu'il méditait. A l'égard des Portugais, je ne les crains pas, continua le monarque, ils sont d'ailleurs en très-petit nombre dans le fort dont je parle; ainsi rien ne peut troubler mon projet.

Il n'est pas besoin de vous dire avec quel empressement je le saisis moi-même; tout paraissait ici ranimer mon espoir; Léonore pouvait être au nombre de ces femmes blanches; obtenais-je la permission d'être de ce détachement, ou de le commander, une fois au fort portugais, j'emmenais Léonore en Europe, si j'étais assez heureux, pour l'y trouver. N'y était-elle pas, cette expédition m'ouvrait toujours la route des établissemens d'Europe, et je quittais ces barbares, dès que je me retrouvais avec des chrétiens.

Mais Ben Mâacoro avait autant de politique que moi; il redoutait ma désertion; il était attaché aux services que je lui rendais, et décidé à tout, pour me garder chez lui, à quelque prix que ce pût être, moyennant quoi, non-seulement je ne pus obtenir la conduite des troupes, mais il me fut même très-défendu d'être de l'expédition. Il ne me communiqua ce qu'il venait de me dire, que pour me faire part du plaisir qu'il en recevait, et me prévenir en même temps, d'être moins difficile sur le choix de ces femmes, parce que leur seule couleur suffisait pour lui plaire.

Mon triste espoir déçu aussi-tôt que formé, ma situation me sembla plus affreuse; je ne pouvais plus que craindre ce que je venais de désirer. Quel moyen me restait-il, pour ravir Léonore au roi, à supposer qu'elle fût parmi ces femmes? J'aurais la douleur de la lui livrer moi-même, sans la connaître. Un instant, je le sais, j'avais cru que le flambeau de l'amour m'empêcherait de m'égarer; mais cette idée n'était qu'un fruit de mon ivresse, que détruisait aussi-tôt la raison. De ce moment, je ne trouvai plus pour moi de tranquillité, qu'à me convaincre qu'il était impossible que Léonore fût au nombre de ces femmes; je regardai comme une chimère, ce qui venait de me rendre heureux, peu de temps avant.... Quelle apparence, me disais-je, que de la côte occidentale d'Afrique où on la supposait, lorsque je passai à Maroc, elle se trouve maintenant sur la côte orientale? Pour que cela pût être, il aurait fallu, ou qu'elle eût traversé les terres, ce qui était presque incroyable, ou qu'elle eût fait, par mer, le tour du continent, ce qui me paraissait encore plus difficile. Je chassai donc totalement cette pensée de mon esprit. Quand l'illusion qui nous a séduit, ne sert plus qu'à notre supplice, le plus court est de la détruire.

Je m'affermis si bien, d'après cela, dans l'impossibilité de mes craintes, que je ne m'occupai pas plus des femmes blanches qui allaient arriver, que je ne l'avais fait jusqu'alors des noires, et la ferme résolution de fuir, aussitôt que j'en trouverais le moyen, ne remplit que plus fortement mon esprit. Dès qu'il devenait impossible que Léonore parvint jamais dans le royaume, je devais mettre tout en usage pour aller la chercher ailleurs.

Le détachement se fit donc. Trente guerriers partirent mystérieusement, traversèrent les montagnes, sans risque, mirent en fuite les Portugais du fort de Tété, sur la frontière septentrionale du Monomotapa, prirent quatre femmes blanches, et les amenèrent voilées au roi, avec aussi peu de danger. On me fit avertir; je me plaçai, suivant l'usage, entre les deux nègres armés de massues, prêtes à fondre sur ma tête, au moindre mot, ou à la plus légère démarche qui pût s'éloigner de mon ministère.

Rien de moins effrayant pour moi que cette formalité, si j'eusse eu le moindre soupçon que ma chère Léonore dût être au nombre de ces femmes, mille morts ne m'eussent pas empêché de la saisir et de l'emporter au bout du monde. Mais je m'étais tellement affermi dans l'idée que cela ne pouvait être, que j'examinai ces femmes-ci avec la même indifférence que les autres; deux me parurent de vingt-cinq à trente ans; l'une desquelles me sembla mal faite, très-brune de peau, et très-éloignée d'être comme il les fallait au monarque; l'autre était joliment tournée, mais plus de prémices. La troisième fixa plus long-tems mes regards; je dus la soupçonner beaucoup plus jeune que les deux premières. Sa peau était éblouissante, et toutes les parties de son corps, formées comme par la main même des grâces. Elle répugnait beaucoup à l'examen, et quand il fallut constater sa vertu, elle se détendit horriblement. La manière dont ces femmes étaient voilées, quand on les présentait, ajoutait beaucoup à la terreur que cette cérémonie jetait dans l'âme de celles qui n'étaient pas du pays. Non-seulement il n'était pas possible de les voir; mais elles-mêmes, les yeux bandés sous leurs voiles, ne pouvaient discerner, ni avec qui elles étaient, ni ce qu'on allait leur faire.