Mais ce que j'ai à vous dire demain relativement aux loix, vous développera mieux mes systèmes sur tout ceci; venez, jeune homme, suivez-moi, je vous ai fait voir hier mes plus belles femmes, je veux vous donner aujourd'hui un échantillon du corps de troupes que j'opposerais à l'ennemi qui voudrait essayer une descente.
Permettez, ô mon bienfaiteur, dis-je à Zamé; avant que de quitter cet entretien, je voudrais connaître l'étendue de vos arts.—Nous bannissons tous ceux de luxe, me répondit ce philosophe, nous ne tolérons absolument ici que l'art utile au citoyen, l'agriculture, l'habillement, l'architecture et le militaire, voilà les seuls. J'ai proscrit absolument tous les autres, excepté quelques uns d'amusemens dont j'aurai peut-être occasion de vous faire voir les effets; ce n'est pas que je ne les aime tous, et que je ne les cultive dans mon particulier même encore quelque fois; mais je n'y donne que mes instans de repos.... Tenez, me dit-il, en ouvrant un cabinet, près de la salle où j'étais avec lui, voilà un tableau de ma composition, comment le trouvez-vous? C'est la calomnie traînant l'innocence, par les cheveux, au tribunal de la justice.—Ah! dis-je, c'est une idée d'Appelles, vous l'avez rendue d'après lui.—Oui, me répondit Zamé, la Grèce m'a donné l'idée et la France m'a fourni le sujet.[12]
Sortons, mon ami, notre infanterie nous attend, je suis envieux de vous la faire voir.
Trois mille jeunes gens armés à l'européenne, remplissaient la place publique, ils étaient séparés par pelotons, chacune de ces divisions avait quelques officiers à leur tête; voilà, me dit Zamé, mes ducs, mes barons, mes comtes, mes marquis, mes maçons, mes tisserands, mes charpentiers, mes bourgeois, et pour réunir tout cela d'un seul mot, mes bons et mes fidèles amis, prêts à défendre la patrie au dépend de leur sang. Il y a quinze autres villes dans l'isle un peu moins grandes que la capitale, mais desquelles nous pourrions tirer un corps semblable à celui-ci, c'est donc à peu-près toujours quarante-cinq mille hommes prêts à défendre nos côtes..... Avançons, ce serait au port qu'il faudrait qu'ils se rendissent, s'il nous survenait quelqu'alarme: allons nous amuser à la leur donner nous-mêmes.
Il y avait toujours une légère garde aux ouvrages avancés, nous nous rendîmes à la dernière vedette, et saisissant son drapeau d'alarme, nous l'exposâmes où il devait être pour être aperçu de la ville. En moins de six minutes, je n'exagère pas, quoiqu'il y eût un quart de lieue de la ville au port, l'infanterie que nous avions laissée sur la place, fut dispersée dans tous les ouvrages, et l'artillerie fut braquée. Pendant les efforts de ce premier élan, me dit Zamé, en allume des feux sur le sommet des montagnes qui environnent l'isle et où se tiennent perpétuellement des postes relayés chaque semaine, les milices désignées se rassemblent, elles accourent successivement, avec une telle rapidité, que les détachemens de la ville la plus éloignée, celle située à trente lieues d'ici, se trouvent au rendez-vous du port en moins de quinze heures après l'alarme; ainsi notre année grossit à mesure que le danger croît, et si l'ennemi après de premières tentatives qui demandent bien les quatorze ou quinze heures dont j'ai besoin pour tout réunir, si l'ennemi, dis-je, essaye une descente malgré tout ce qui doit l'en empêcher, il trouve quarante-cinq mille hommes prêts à le recevoir.
Ces précautions vous assurent la victoire, dis-je a Zamé, les troupes placées sur nos vaisseaux de découverte sont beaucoup trop faibles pour lutter contre vous, et j'ose assurer que rien ne troublera jamais la tranquillité dont vous avez besoin pour achever l'heureuse civilisation de ce peuple.... Nous n'avons maintenant en course que le célèbre Cook, anglais,[13] grand homme de mer et qui réunit à ces talens tous ceux qui composent l'homme d'état et le négociateur. S'il est anglais, je ne le crains pas, dit Zamé, cette nation, à la fois guerrière et franche facilitera plutôt mes projets qu'elle ne cherchera à les détruire.
Nous regagnâmes le chemin de la ville, escorté par le détachement militaire qui varia mille fois dans la route ses manoeuvres et ses mouvemens, et toujours avec la plus exacte précision et la légèreté la plus agréable.
Cent de ces jeunes hommes, les plus beaux et les mieux faits, furent invités à une collation chez Zamé, et se livrèrent comme avaient fait les femmes, la veille, à plusieurs petits jeux auxquels ils joignirent quelques combats de lutte et de pugilat, où présidèrent toujours l'adresse et les grâces.
Ce sexe est à Tamoé généralement beau et bien fait; arrivé à sa plus grande croissance, il a rarement au-dessous de cinq pieds six pouces, quelques-uns sont beaucoup plus grands, et rarement l'élévation de leur taille nuit à la justesse et à la régularité des proportions. Leurs traits sont délicats et fins, peut-être trop même pour des hommes, leurs yeux très-vifs, leur bouche un peu grande, mais très-fraîche, leur peau fine et blanche, leurs cheveux superbes et presque tous du plus beau brun du monde. En général, tous leurs mouvemens ont de la justesse, leur maintien est noble, fier, mais leur ton est doux et honnête. La nature les a bien traités dans tout, me dit Zamé, voyant que je les examinais avec l'air du contentement ... et Sainville n'osant achever ces détails devant les dames, s'approcha de nous avec leur permission, et nous dit bas que Zamé l'avait assuré qu'il n'était point de pays dans le monde où les proportions viriles fussent portées à un tel point de supériorité, et que par un autre caprice de la nature, les femmes étaient si peu formées pour de tels miracles, que le dieu d'hymen ne triomphait jamais sans secours.
Je vous ai promis de vous parler des loix, mon ami, me dit le lendemain ce respectable ami de l'homme, allons prendre l'air sous ces peupliers d'Italie dont j'ai fait former des allées près de la ville, avec des plants rapportés d'Europe; on cause mieux en se promenant, sous la voûte du ciel, les idées ont plus d'élévation.
La rigueur des peines, poursuivit ce vieillard, est une des choses qui m'a le plus révolté dans vos gouvernemens européens.[14]
Les Celtes justifiaient leur affreuse coutume d'immoler des victimes humaines en disant que les Dieux ne pouvaient être apaisés à moins qu'on ne rachetât la vie d'un homme par celle d'un autre; n'est-ce pas le même raisonnement qui vous fait égorger chaque jour des victimes aux pieds des autels de Thémis, et lorsque vous punissez de mort un meurtrier, n'est-ce pas positivement, comme ces barbares, racheter la vie d'un homme par celle d'un autre? Quand sentirez-vous donc que doubler le mal n'est pas le guérir, et que dans la duplicité de ce meurtre, il n'y a rien à gagner ni pour la vertu que vous faites rougir, ni pour la nature que vous outragez.—Mais faut-il donc laisser les crimes impunis, dis-je à Zamé, et comment les anéantir sans cela, dans tout gouvernement qui n'est pas constitué comme le vôtre?—Je ne vous dis pas qu'il faille laisser subsister les crimes, mais je prétends qu'il faut mieux constater, qu'on ne le fait, ce qui véritablement trouble la société, ou ce qui n'y porte aucun préjudice: ce dol une fois reconnu sans doute, il faut travailler à le guérir, à l'extirper de la nation, et ce n'est pas en le punissant qu'on y réussit; jamais la loi, si elle est sage, ne doit infliger de peines que celle qui tend à la correction du coupable en le conservant à l'État. Elle est fausse dès qu'elle ne tend qu'à punir; détestable, dès qu'elle n'a pour objet que dé perdre le criminel sans l'instruire, d'effrayer l'homme sans le rendre meilleur, et de commettre une infamie égale à celle de l'infracteur, sans en retirer aucun fruit. La liberté et la vie sont les deux seuls présens que l'homme ait reçu du ciel, les deux seules faveurs qui puissent balancer tous ses maux; or comme il ne les doit qu'à Dieu seul, Dieu seul a le droit de les lui ravir.
A mesure que les Celtes se policèrent, et que le commerce des Romains, en les assouplissant d'un côté, leur enlevait de l'autre cette apprêté de moeurs qui les rendaient féroces, les victimes destinées aux Dieux, ne furent plus choisies ni parmi les vieillards, ni parmi les prisonniers de guerre, on n'immola plus que des criminels toujours dans l'absurde supposition que rien n'était plus cher que le sang de l'homme, aux autels de la divinité; en achevant votre civilisation, le motif changea, mais vous conservâtes l'habitude, ce ne fut plus à des Dieux altérés de sang humain, que vous sacrifiâtes des victimes, mais à des loix que vous avez qualifié de sages, parce que vous y trouviez un motif spécieux pour vous livrer à vos anciennes coutumes, et l'apparence d'une justice qui n'était autre clans le fond que le désir de conserver des usages horribles auxquels vous ne pouviez renoncer.
Examinons un instant ce que c'est qu'une loi et l'utilité dont elle peut être dans un État.
Les hommes, dit Montesquieu, considérés dans l'état de pure nature, ne pouvaient donner d'autres idées que celles de la faiblesse fuyant devant la force des oppresseurs sans combats et sans résistance des opprimés, ce fut pour mettre la balance que les loix furent faites, elles devaient donc établir l'équilibre. L'ont-elles fait? Ont-elles établi cet équilibre si nécessaire; et qu'a gagné le faible à l'érection des loix? sinon que les droits du plus fort au lieu d'appartenir à l'être à qui les assignait la nature, redevenaient l'apanage de celui qu'élevait la fortune? Le malheureux n'a donc fait que changer de maître et toujours opprimé comme avant, il n'a donc gagné que de l'être avec un peu plus du formalité. Ce ne devait plus être comme dans l'état de nature, l'homme le plus robuste qui serait le plus fort, ce devait être celui dans les mains duquel le hasard, la naissance ou l'or placerait la balance, et cette balance toujours prête à pencher vers ceux de la classe de celui qui la tient, ne devait offrir au malheureux que le côté du mépris, de l'asservissement ou du glaive.... Qu'a donc gagné l'homme à cet arrangement? et l'état de guerre franche dans lequel il eût vécu comme sauvage, est-il de beaucoup inférieur à l'état de fourberie, de lésion, d'injustice, de vexation et d'esclavage dans lequel vit l'homme policé?
Le plus bel attribut des loix, dit encore votre célèbre Montesquieu, est de conserver au citoyen cette espèce de liberté politique par laquelle, à l'abri des loix, un homme marche à couvert de l'insulte d'un autre; mais gagne-t-il cet homme s'il ne se met à l'abri des insultes de ses égaux? qu'en s'exposant à celle de ses supérieurs? Gagne-t-il à sacrifier une partie de sa liberté pour conserver l'autre, si dans le fait il vient à les perdre toutes deux; la première des loix est celle de la nature, c'est la seule dont l'homme ait vraiment besoin. Le malfaiteur dans l'âme duquel il ne sera pas empreint de ne point faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qui lui fût fait sera rarement arrêté par la frayeur des loix. Pour briser dans son coeur ce premier frein naturel, il faut avoir fait des efforts infiniment plus grands que ceux qui font braver les loix. L'homme vraiment contenu par la loi de la nature, n'aura donc pas besoin d'en avoir d'autres, et s'il ne l'est point par cette première digue, la seconde ne réussira pas mieux; voilà donc la loi peu nécessaire dans le premier cas, parfaitement inutile dans le second; réfléchissez maintenant à la quantité de circonstances qui de peu nécessaire ou d'inutile, peuvent la rendre extrêmement dangereuse: l'abus de la déposition des témoins, l'extrême facilité de les corrompre, l'incertitude des aveux du coupable, que la torture même ne rendait que moins valides encore[15] le plus ou le moins de partialité du juge, les influences de l'or ou du crédit.... Multiplicité de conséquences dont je ne vous offre qu'une partie et d'où dépendent la fortune, l'honneur et la vie du citoyen.... Et combien d'ailleurs la malheureuse facilité donnée au magistrat, d'interpréter la loi comme il le veut, ne rend-elle pas cette loi bien plus l'instrument de ses passions, que le frein de celles des autres?
Telle pureté que puisse avoir cette loi ne devient-elle pas toujours très-abusive, dès qu'elle est susceptible d'interprétation par le juge? L'objet du législateur était-il qu'on pût donner à sa loi autant de sens que peut en avoir le caprice ou la fantaisie de celui qui la presse; ne les eût-il pas prévu s'il les eût cru possibles ou nécessaires? Voilà donc la loi insuffisante aux uns, inutile aux autres, abusive ou dangereuse presque dans tous les cas, et vous voilà forcé de convenir que ce que l'homme a pu gagné en se mettant sous la protection de cette loi, il l'a bien perdu d'ailleurs et par tous les dangers qu'il court en vivant sous cette protection, et par tous les sacrifices qu'il fait pour l'acquérir. Mais raisonnons.
Il y a certainement peu d'hommes au monde qui, d'après l'état actuel des choses, soient exposés dans une de nos villes policées plus de deux ou trois fois dans sa vie à l'infraction des loix. Qu'il vive dans une nation incivilisée, il s'y trouvera peut-être exposé dans le cours de cette même vie vingt ou trente fois au plus, voilà donc vingt ou trente fois, et dans le pire état, qu'il regrettera de n'être pas sous la protection des loix.... Que ce même homme descende un moment au fond de son coeur, et qu'il se demande combien de fois dans sa vie ces mêmes loix ont cruellement gêné ses passions; et l'ont par conséquent rendu fort malheureux, il verra au bout d'un compte bien exact du bonheur qu'il doit à ces loix et du malheur qu'il a ressenti de leur joug, s'il ne s'avouera pas, qu'il eût mille fois mieux aimé n'être pas accablé de leur poids, que de supporter la rigueur de ce poids, pour perdre autant et gagner si peu. Ne m'accusez pas de ne choisir que des gens mal nés pour établir mon calcul, je le donne au plus honnête des hommes, et ne demande de lui que de la franchise. Si donc la loi vexe plus le citoyen qu'elle ne lui sert, si elle le rend dix, douze, quinze fois plus malheureux qu'elle ne le défend ou ne le protège, elle est donc non seulement abusive, inutile et dangereuse comme je viens de le prouver tout à l'heure, mais elle est même tyrannique et odieuse; et cela posé, il vaudrait bien mieux, vous me l'avouerez, consentir au peu de mal qui peut résulter du renversement d'une partie de ces loix, que d'acheter au prix du bonheur de sa vie, le peu de tranquillité qui résulte d'elles.[16]
Mais de toutes ces loix, la plus affreuse sans doute, est celle qui condamne à la mort un homme qui n'a fait que céder à des inspirations plus fortes que lui. Sans examiner ici s'il est vrai que l'homme ait le droit de mort sur ses semblables, sans m'attacher à vous faire voir qu'il est impossible qu'il ait jamais reçu ce droit ni de Dieu, ni de la nature, ni de la première assemblée où les loix s'érigèrent, et dans laquelle l'homme consentit à sacrifier une portion de sa liberté pour conserver l'autre; sans entrer, dis-je, dans tous ces détails déjà présentés par tant de bons esprits, de manière à convaincre de l'injustice et de l'atrocité de cette loi, examinons simplement ici quel effet elle a produit sur les hommes depuis qu'ils s'y sont assujettis. Calculons d'une part toutes les victimes innocentes sacrifiées par cette loi, et de l'autre toutes les victimes égorgées par la main du crime et de la scélératesse. Confrontons ensuite le nombre des malheureux vraiment coupables qui ont péri sur l'échafaud, à celui des citoyens véritablement contenus par l'exemple des criminels condamnés. Si je trouve beaucoup plus de victimes du scélérat, que d'innocens sacrifiés par le glaive de Thémis, et de l'autre part que pour cent ou deux cent mille criminels justement immolés, je trouve des millions d'hommes contenus, la loi sans doute sera tolérable; mais si je découvre au contraire comme cela n'est que trop démontré, beaucoup plus de victimes innocentes chez Thémis, que de meurtres chez les scélérats, et que des millions d'êtres même justement suppliciés, n'aient pu arrêter un seul crime, la loi sera non seulement inutile, abusive, dangereuse et gêdante, ainsi qu'il vient d'être démontré, mais elle sera absurde et criante, et ne pourra passer, tant qu'elle punira afflictivement, que pour un genre de scélératesse qui n'aura, de plus que l'autre, pour être autorisé; que l'usage, l'habitude et la force, toutes raisons qui ne sont ni naturelles, ni légitimes, ni meilleures que celles de Cartouche.
Quel sera donc alors le fruit que l'homme aura recueilli du sacrifice volontaire d'une portion de sa liberté, et que reviendra-t-il au plus faible d'avoir encore amoindri ses droits, dans l'espoir de contrebalancer ceux du plus fort, sinon de s'être donné des entraves et un maître de plus? Puisqu'il a toujours contre lui le plus fort comme il l'avait auparavant, et encore le juge qui prend communément le parti du plus fort et pour son intérêt personnel et par ce penchant secret et invincible qui nous ramène sans cesse vers nos égaux.
Le pacte fait par le plus faible dans l'origine des sociétés, cette convention par laquelle, effrayé du pouvoir du plus fort, il consentit à se lier et à renoncer à une portion de sa liberté, pour jouir en paix de l'autre, fut donc bien plutôt l'anéantissement total des deux portions de sa liberté, que la conservation de l'une des deux, ou, pour mieux dire, un piège de plus dans lequel le plus fort eut l'art, en lui cédant, d'entraîner le plus faible.
C'était par une entière égalité des fortunes et des conditions, qu'il fallait énerver la puissance du plus fort, et non par de vaines loix qui ne sont, comme le disait Solon, que des toiles d'araignées où les moucherons périssent, et desquelles les guêpes trouvent toujours le moyen de s'échapper.
Eh! que d'injustices d'ailleurs, que de contradictions dans vos loix Européennes? Elles punissent une infinité de crimes qui n'ont aucune sorte de conséquence, qui n'outraient en rien le bonheur de la société, tandis que, d'autre part, elles sont sans vigueur sur des forfaits réels et dont les suites sont infiniment dangereuses. Tels que l'avarice, la dureté d'âme, le refus de soulager les malheureux, la calomnie, la gourmandise et la paresse contre lesquels les loix ne disent mot, quoiqu'ils soient des branches intarissables de crimes et de malheurs.
Ne m'avouerez-vous pas que cette disproportion, que cette cruelle indulgence de la loi sur certains objets, et sa farouche sévérité sur d'autres, rendent bien douteuse la justice des cas sur lesquels elles prononcent, et sa nécessité bien incertaine.
L'homme déjà si malheureux par lui-même, déjà si accablé de tous les maux que lui préparent sa faiblesse et sa sensibilité, ne mérite-t-il pas un peu d'indulgence de ses semblables? Ne mérite-t-il pas que ceux-ci ne le surchargent point encore du joug de tant de liens ridicules, presque tous inutiles, et contraires à la nature. Il me semble qu'avant d'interdire à l'homme ce que l'on qualifie gratuitement de crimes, il faudrait bien examiner avant, si cette chose, telle qu'elle soit, ne peut pas s'accorder avec les règles nécessaires au véritable maintien de la société: car s'il est démontré que cette chose n'y fait pas de mal, ou que ce mal est presqu'insensible, la société plus nombreuse, ayant plus de force que l'homme seul, et pouvant mieux souffrir ce mal, que l'homme ne supporterait la privation du léger délit qui le charme, doit sans doute tolérer ce petit mal, plutôt que de le punir.
Qu'un législateur philosophe, guidé par cette sage maxime, fasse passer en revue devant lui, tous les crimes contre lesquels vos loix prononcent, qu'il les approfondisse tous, et les toise, s'il est permis d'employer cette expression, au véritable bonheur de la société, quel retranchement ne fera-t-il pas?
Solon disait qu'il tempérait ses loix et les accommodait si bien aux intérêts de ses concitoyens, qu'ils connaîtraient évidemment, qu'il leur serait plus avantageux de les observer, que de les enfreindre; et en effet, les hommes ne transgressent ordinairement que ce qui leur nuit; des loix assez sages, assez douces pour s'accorder avec la nature, ne seraient jamais violées.—Et pourquoi donc les croire impossibles. Examinez les miennes et le peuple pour qui je les ai faites, et vous verrez si elles sont ou non puisées dans la nature.
La meilleure de toutes les loix, devant être celle qui se transgressera le moins, sera donc évidemment celle qui s'accordera le mieux et à nos passions et au génie du climat sous lequel nous sommes nés. Une loi est un frein: or la meilleure qualité du frein est de ne pouvoir se rompre. Ce n'est pas la multiplicité des loix qui constitue la force du frein, c'est l'espèce. Vous avez cru rendre vos peuples heureux en augmentant la somme des loix, tandis qu'il ne s'agissait que de diminuer celle des crimes. Et savez-vous qui les multiplie, ces crimes?... C'est l'informe constitution de votre gouvernement, d'où ils naissent en foule, d'où il n'est pas possible qu'ils ne fourmillent ... et plus que tout, la ridicule importance que des sots ont attachée aux petites choses. Vous avez commencé, dans les gouvernemens soumis à la morale chrétienne, par ériger en délits capitaux tout ce que condamnait cette doctrine; insensiblement vous avez fait des crimes de vos péchés; vous vous êtes crus en droit d'imiter la foudre que vous prêtiez à la justice divine, et vous avez pendu, roué effectivement, parce que vous imaginiez faussement que Dieu brûlait, noyait et punissait ces mêmes travers, chimériques au fond, et dont l'immensité de sa grandeur était bien loin de s'occuper. Presque toutes les loix de Saint-Louis ne sont fondées que sur ces sophismes.[17] On le sait, et l'on n'en revient pas, parce qu'il est bien plutôt fait de pendre ou de rouer des hommes, que d'étudier pourquoi on les condamne; l'un laisse en paix le suppôt de Thémis souper chez sa Phrinée ou son Antinoüs, l'autre le forcerait à passer dans l'étude des momens si chers au plaisir; et ne vaut-il pas bien mieux pendre ou rouer, pour son compte, une douzaine de malheureux dans sa vie, que de donner trois mois à son métier. Voilà comme vous avez multiplié les fers de vos citoyens, sans vous occuper jamais de ce qui pouvait les alléger, sans même réfléchir qu'ils pouvaient vivre exempts de toutes ces chaînes, et qu'il n'y avait que de la barbarie à les en charger.
L'univers entier se conduirait par une seule loi, si cette loi était bonne. Plus vous inclinez les branches d'un arbre, plus vous donnez de facilité pour en dérober les fruits; tenez-les droites et élevées, qu'il n'y ait plus qu'un seul moyen de les atteindre, vous diminuez le nombre des ravisseurs. Etablissez l'égalité des fortunes et des conditions, qu'il n'y ait d'unique propriétaire que l'état, qu'il donne à vie à chaque sujet tout ce qu'il lui faut pour être heureux, et tous les crimes dangereux disparaîtront, la constitution de Tamoé vous le prouve. Or, il n'est rien de petit qui ne puisse s'exécuter en grand. Supprimez, en un mot, la quantité de vos loix et vous amoindrirez nécessairement celle de vos crimes. N'ayez qu'une loi, il n'y aura plus qu'un seul crime; que cette loi soit dans la nature, qu'elle soit celle de la nature, vous aurez fort peu de criminels; regarde maintenant, jeune homme, considère avec moi lequel vaut mieux ou de chercher le moyen de punir beaucoup de crimes, ou de trouver celui de n'en faire naître aucun.—Zamé, dis-je au monarque, cette seule et respectable loi, dont vous parlez, s'outrage à tout instant; il n'y a pas de jour où, sur la surface de la terre, un être injuste ne fasse à son semblable ce qu'il serait bien fâché d'en souffrir.—Oui, me répondit le vieillard, parce qu'on laisse subsister l'intérêt que l'infracteur a de manquer à la loi; anéantissez cet intérêt, vous lui enlevez les moyens d'enfreindre; voilà la grande opération du législateur, voilà celle où je crois avoir réussi. Tant que Paul aura intérêt de voler Pierre, parce qu'il est moins riche que ce Pierre, quoiqu'il enfreigne la loi de la nature, en faisant une chose qu'il serait fâché que l'on lui fît, assurément il la fera; mais si je rends par mon système d'égalité Paul aussi riche que Pierre, n'ayant plus d'intérêt à le voler, Pierre ne sera plus troublé dans sa possession, ou il le sera sans doute beaucoup moins, ainsi du reste.—Il est, continuai-je d'objecter à Zamé, une sorte de perversité dans certains coeurs, qui ne se corrige point; beaucoup de gens font le mal sans intérêt. Il est reconnu aujourd'hui qu'il y a des hommes qui ne s'y livrent que par le seul charme de l'infraction. Tibère, Héliogabale, Andronic se souillèrent d'atrocités dont il ne leur revenait que le barbare plaisir de les commettre.—Ceci est un autre ordre de choses, dit Zamé; aucune loi ne contiendra les gens dont vous parlez, il faut même bien se garder d'en faire contre eux. Plus vous leur offrez de digues plus vous leur préparez de plaisir à les rompre; c'est, comme vous dites, l'infraction seule qui les amuse; peut-être ne se plongeraient-ils pas dans cette espèce de mal, s'ils ne le croyaient défendu.—Quelle loi les retiendra donc?—Voyez cet arbre, poursuivit Zamé, en m'en montrant un dont le tronc était plein de noeuds, croyez-vous qu'aucun effort puisse jamais redresser cette plante.—Non.—Il faut donc la laisser comme elle est; elle fait nombre et donne de l'ombrage; usons-en, et ne la regardons pas. Les gens dont vous me parlez sont rares. Ils ne m'inquiètent point, j'emploierais le sentiment, la délicatesse et l'honneur avec eux, ces freins seraient plus sûrs que ceux de la loi. J'essaierais encore de faire changer leur habitude de motifs, l'un ou l'autre de ces moyens réussiraient: croyez-moi, mon ami, j'ai trop étudié les hommes pour ne pas vous répondre qu'il n'est aucune sorte d'erreurs que je ne détourne ou n'anéantisse, sans jamais employer de punitions corporelles. Ce qui gêne ou moleste le physique n'est fait que pour les animaux; l'homme, ayant la raison au-dessus d'eux, ne doit être conduit que par elle, et ce puissant ressort mène à tout, il ne s'agit que de savoir le manier.[18]
Encore une fois, mon ami, poursuivit Zamé, ce n'est que du bonheur général qu'il faut que le législateur s'occupe, tel doit être son unique objet; s'il simplifie ses idées, ou qu'il les rapetisse en ne pensant qu'au particulier, il ne le fera qu'aux dépens de la chose principale, qu'il ne doit jamais perdre de vue, et il tombera dans le défaut de ses prédécesseurs.
Admettons un instant un État composé de quatre mille sujets, plus ou moins; il ne s'agit que d'un exemple: nommons-en la moitié les blancs, l'autre moitié les noirs; supposons à présent que les blancs placent injustement leur félicité dans une sorte d'oppression imposée aux noirs, que fera le législateur ordinaire? Il punira les blancs, afin de délivrer les noirs de l'oppression qu'ils endurent, et vous le verrez revenir de cette opération, se croyant plus grand qu'un Licurgue; il n'aura pourtant fait qu'une sottise; qu'importe au bien général que ce soient les noirs plutôt que les blancs qui soient heureux? Avant la punition que vient d'imposer cet imbécile, les blancs étaient les plus heureux; depuis sa punition, ce sont les noirs; son opération se réduit donc à rien, puisqu'il laisse les choses comme elles étaient auparavant. Ce qu'il faut qu'il fasse, et ce qu'il n'a certainement point fait, c'est de rendre les uns et les autres également heureux, et non pas les uns aux dépens des autres; or, pour y réussir, il faut qu'il approfondisse d'abord l'espèce d'oppression dont les blancs font leur félicité; et si, dans cette oppression qu'ils se plaisent à exercer, il n'y a pas, ainsi que cela arrive souvent, beaucoup de choses qui ne tiennent qu'à l'opinion, afin, si cela est, de conserver aux blancs, le plus que faire se pourra, de la chose qui les rend heureux; ensuite il fera comprendre aux noirs tout ce qu'il aura observé de chimérique dans l'oppression dont ils se plaignent; puis il conviendra avec eux de l'espèce de dédommagement qui pourrait leur rendre une partie du bonheur que leur enlève l'oppression des blancs, afin de conserver l'équilibre, puisque l'union ne peut avoir lieu; de là, il soumettra les blancs au dédommagement demandé par les noirs, et ne permettra dorénavant aux premiers cette oppression sur les seconds, qu'en l'acquittant par le dédommagement demandé; voilà, dès-lors, les quatre mille sujets heureux, puisque les blancs le sont par l'oppression où ils réduisent les noirs, et que ceux-là le deviennent par le dédommagement accordé à leur oppression; voilà donc, dis-je, tout le monde heureux, et personne de puni; voilà une sorte de malfaiteurs, une sorte de victimes aux malfaiteurs, et néanmoins tout le monde content. Si quelqu'un manque maintenant à la loi, la punition doit être égale; c'est-à-dire, que le noir doit être puni, si pour le dédommagement demandé, et qu'on lui donne, il ne souffre pas l'oppression du blanc, et celui-ci également puni, s'il n'accorde pas le dédommagement qui doit équivaloir à l'oppression dont il jouit; mais cette punition (dont la nécessité ne se présentera pas deux fois par siècle) n'est plus enjointe alors au particulier pour avoir grevé le particulier; ce qui est odieux. Il n'y a pas de justice à établir qu'il faille qu'un individu soit plus heureux que l'autre; mais la peine est alors portée contre l'infracteur de la loi qui établissait l'équilibre, et de ce moment elle est juste.
Il est parfaitement égal, en un mot, qu'un membre de la société soit plus heureux qu'un autre; ce qui est essentiel au bonheur général, c'est que tous deux soient aussi heureux qu'ils peuvent l'être; ainsi, le législateur ne doit pas punir l'un, de ce qu'il cherche à se rendre heureux aux dépens de l'autre, parce que l'homme, en cela, ne fait que suivre l'intention de la nature; mais il doit examiner si l'un de ces hommes ne sera pas également heureux, en cédant une légère portion de sa félicité à celui qui est tout-à-fait à plaindre; et si cela est, le législateur doit établir l'égalité mutant qu'il est possible, et condamner le plus heureux à remettre l'autre dans une situation moins triste que celle qui l'a forcé au crime.
Mais, continuons le tableau des injustices de vos loix: un homme, je le suppose, en maltraite un autre, puis convient avec le lézé d'un dédommagement; voilà l'égalité: l'un a les coups, l'autre a de moins l'argent qu'il a donné pour avoir appliqué les coups, les choses sont égales; chacun doit être content; cependant tout n'est pas fini: on n'en n'intente pas moins un procès à l'agresseur; et quoiqu'il n'ait plus aucune espèce de tort, quoiqu'il ait satisfait au seul qu'il ait eu, et qu'il ait satisfait au gré de l'offensé, on ne l'en poursuit pas moins sous le scandaleux et vain prétexte d'une réparation à la justice. N'est-ce donc pas une cruauté inouïe! Cet homme n'a fait qu'une faute, il ne doit qu'une réparation: ce que doit faire la justice, c'est d'avoir l'oeil à ce qu'il y satisfasse; dès qu'il l'a fait, les juges n'ont plus rien à voir; ce qu'ils disent, ce qu'ils font de plus, n'est qu'une vexation atroce sur le Citoyen, aux dépens de qui ils s'engraissent impunément, et contre laquelle la Nation entière doit se révolter[19].
Tous les autres délits s'expliqueraient par les mêmes principes, et peuvent être soumis tous au même examen, de quelque nature qu'ils soient; le meurtre même, le plus affreux de tous les crimes, celui qui rend l'homme plus féroce et plus dangereux que les bêtes, le meurtre s'est racheté chez tous les peuples de la terre, et se rachète encore dans les trois quarts de l'univers, pour une somme proportionnée à la qualité du mort[20]; les Nations sages n'imaginaient pas devoir imposer d'autre peine que celle qui peut être utile; elles rejetaient ce qui double le mal sans l'arrêter, et sur-tout sans le réparer.
Ayant soigneusement anéanti tout ce qui peut conduire au meurtre, poursuivit Zamé, j'ai bien peu d'exemples de ce forfait monstrueux dans mon isle; la punition où je le soumets est simple; elle remplit l'objet en séquestrant le coupable de la société, et n'a rien de contraire à la nature; le signalement du criminel est envoyé dans toutes les villes, avec défense exacte de l'y recevoir; je lui donne une pirogue où sont placés des vivres pour un mois; il y monte seul, en recevant l'ordre de s'éloigner et de ne jamais aborder dans l'isle sous peine de mort; il devient ce qu'il peut, j'en ai délivré ma patrie, et n'ai pas sa mort à me reprocher; c'est le seul crime qui soit puni de cette manière: tout ce qui est au-dessous ne vaut pas le sang d'un Citoyen, et je me garde bien de le répandre en dédommagement; j'aime mieux corriger que punir: l'un conserve l'homme et l'améliore, l'autre le perd sans lui être utile; je vous ai dit mes moyens, ils réussissent presque toujours: l'amour-propre est le sentiment le plus actif dans l'homme; on gagne tout en l'intéressant. Un des ressorts de ce sentiment, que j'ose me flatter d'avoir remué le plus adroitement, est celui qui tend à émouvoir le coeur de l'homme par la juste compensation des vices et des vertus: n'est-il pas affreux que, dans votre Europe, un homme qui a fait douze ou quinze belles actions, doive perdre la vie quand il a eu le malheur d'en faire une mauvaise, infiniment moins dangereuse souvent que n'ont été bonnes celles dont vous ne lui tenez aucun compte. Ici, toutes les belles actions du Citoyen sont récompensées: s'il a le malheur de devenir faible une fois en sa vie, on examine impartialement le mal et le bien, on les pèse avec équité, et si le bien l'emporte, il est absous. Croyez-le, la louange est douce, la récompense est flatteuse; tant que vous ne vous servirez pas d'elles pour mitiger les peines énormes qu'imposent vos loix, vous ne réussirez jamais à conduire comme il faut le Citoyen, et tous ne ferez que des injustices. Une autre atrocité de vos usages, est de poursuivre le criminel anciennement condamné pour une mauvaise action, quoiqu'il se soit corrigé, quoiqu'il ait mené depuis long-tems une vie régulière; cela est d'autant plus infâme, qu'alors le bien l'emporte sur le mal, que cela est très-rare, et que vous découragez totalement l'homme en lui apprenant que le repentir est inutile.
On me raconta dans mes voyages l'action d'un juge de votre Patrie, dont j'ai long-tems frémi; il fit, m'assura-t-on, enlever le coupable qu'il avait condamné, quinze ans après le jugement; ce malheureux, trouvé dans son asyle, était devenu un saint; le juge barbare ne le fit pas moins traîner au supplice ... et je me dis que ce juge était un scélérat qui aurait mérité une mort trois fois plus douloureuse que cette victime infortunée. Je me dis, que si le hasard le faisait prospérer, la Providence le culbuterait bientôt, et ce que je m'étais dit devint une prophétie: cet homme a été l'horreur et l'exécration des Français; trop heureux d'avoir conservé la vie qu'il avait cent fois mérité de perdre par une multitude de prévarications et d'autres horreurs aisées à présumer d'un monstre capable de celle que je cite, et dont la plus éclatante était d'avoir trahi l'État[21].
O bon jeune homme! continua Zamé, la science du législateur n'est pas de mettre un frein au vice; car il ne fait alors que donner plus d'ardeur au désir qu'on a de le rompre; si ce législateur est sage, il ne doit s'occuper, au contraire, qu'à en aplanir la route, qu'à la dégager de ses entraves, puisqu'il n'est malheureusement que trop vrai qu'elles seules composent une grande partie des charmes que l'homme trouve dans cette carrière; privé de cet attrait, il finit par s'en dégoûter; qu'on sème dans le même esprit quelques épines dans les sentiers de la vertu, l'homme finira par la préférer, par s'y porter naturellement, rien qu'en raison des difficultés dont on aurait eu l'art de la couvrir, et voilà ce que sentirent si bien les adroits législateurs de la Grèce; ils firent tourner au bonheur de leurs Concitoyens les vices qu'ils trouvèrent établis chez eux, l'attrait disparut avec la chaîne, et les Grecs devinrent vertueux seulement à cause de la peine qu'ils trouvèrent à l'être, et des facilités que leur offrait le vice.
L'art ne consiste donc qu'à bien connaître ses Concitoyens, et qu'à savoir profiter de leur faiblesse; on les mène alors où l'on veut; si la religion s'y oppose, le législateur doit en rompre le frein sans balancer: une religion n'est bonne qu'autant qu'elle s'accorde avec les loix, qu'autant qu'elle s'unit à elles pour composer le bonheur de l'homme. Si, pour parvenir à ce but, on se trouve forcé de changer les loix, et que la religion ne s'allie plus aux nouvelles, il faut rejeter cette religion[22]. La religion, en politique, n'est qu'un double emploi, elle n'est que l'étaie de la législation; elle doit lui céder incontestablement dans tous les cas. Licurgue et Solon faisaient parler les oracles à leur gré, et toujours à l'appui de leurs loix, aussi furent-elles long-tems respectées.... N'osant pas faire parler les dieux, mon ami, je les ai fait taire; je ne leur ai accordé d'autre culte que celui qui pouvait s'adapter à des loix faites pour le bonheur de ce peuple. J'ai osé croire inutile ou impie celui qui ne s'allierait pas au code qui devait constituer sa félicité. Bien éloigné de calquer mes loix sur les maximes erronées de la plupart des religions reçues, bien éloigné d'ériger en crimes les faiblesses de l'homme, si ridiculement menacées par les cultes barbares, j'ai cru que s'il existait réellement un Dieu, il était impossible qu'il punit ses créatures des défauts placés par sa main même; que pour composer un code raisonnable, je devais me régler sur sa justice et sur sa tolérance; que l'athéisme le plus décidé devenait mille fois préférable à l'admission d'un Dieu, dont le culte s'opposerait au bonheur de l'humanité, et qu'il y avait moins de danger à ne point croire à l'existence de ce Dieu, que d'en supposer un, ennemi de l'homme.
Mais une considération plus essentielle au législateur, une idée qu'il ne doit jamais perdre de vue en faisant ses loix, c'est le malheureux état de liens dans le quel est né l'homme. Avec quelle douceur ne doit-on pas corriger celui qui n'est pas libre, celui qui n'a fait le mal que parce qu'il lui devenait impossible de ne le pas faire. Si toutes nos actions sont une suite nécessaire de la première impulsion, si toutes dépendent de la construction de nos organes, du cours des liqueurs, du plus ou moins de ressort des esprits animaux, de l'air que nous respirons, des alimens qui nous sustentent; si toutes sont tellement liées au physique, que nous n'ayons pas même la possibilité du choix, la loi même la plus douce ne deviendra-t-elle pas tyrannique? Et le législateur, s'il est juste, devra-t-il faire autre chose que redresser l'infracteur ou l'éloigner de sa société? Quelle justice y aurait-il à le punir, dès que ce malheureux a été entraîné malgré lui? N'est-il pas barbare, n'est-il pas atroce de punir un homme d'un mal qu'il ne pouvait absolument éviter?
Supposons un oeuf placé sur un billard, et deux billes lancées par un aveugle: l'une dans sa course évite l'oeuf, l'autre le casse; est-ce la faute de la bille, est-ce la faute de l'aveugle qui a lancé la bille destructive de l'oeuf? L'aveugle est la nature, l'homme est la bille, l'oeuf cassé le crime commis. Regarde à présent, mon ami, de quelle équité sont les loix de ton Europe, et quelle attention doit avoir le législateur qui prétendra les réformer.
N'en doutons point, l'origine de nos passions, Et par conséquent la cause de tous nos travers, dépendent uniquement de notre constitution physique, et la différence entre l'honnête homme et le scélérat se démontrerait par l'anatomie, si cette science était ce qu'elle doit être; des organes plus ou moins délicats, des fibres plus ou moins sensibles, plus ou moins d'âcreté dans le fluide nerveux, des causes extérieures de tel ou tel genre, un régime de vie plus ou moins irritant; voilà ce qui nous ballotte sans cesse entre le vice et la vertu, comme un vaisseau sur les flots de la mer, tantôt évitant les écueils, tantôt échouant sur eux, faute de force pour s'en écarter; nous sommes comme ces instrumens, qui, formés dans une telle proportion, doivent rendre un son agréable, ou discord, contournés dans des proportions différentes, il n'y a rien de nous, rien à nous, tout est à la nature, et nous ne sommes jamais dans ses mains que l'aveugle instrument de ses caprices.
Dans cette différence si légère, eu égard au fond, si peu dépendante de nous, et qui pourtant, d'après l'opinion reçue, fait éprouver à l'homme de si grands biens ou de si grands maux, ne serait-il pas plus sage d'en revenir à l'opinion des philosophes de la secte d'Aristippe, qui soutenait que celui qui a commis une faute, telle grave qu'elle puisse être, est digne de pardon, parce que quiconque fait mal, ne l'a pas fait volontairement, mais y est forcé par la violence de ses passions; et que dans tel cas on ne doit ni haïr ni punir; qu'il faut se borner à instruire et à corriger doucement. Un de vos philosophes a dit: cela ne suffit pas, il faut des loix, elles sont nécessaires, si elles ne sont pas justes; et il n'a avancé qu'un sophisme; ce qui n'est pas juste n'est nullement nécessaire, il n'y a de vraiment nécessaire que ce qui est juste; d'ailleurs, l'essence de la loi est d'être juste; toute loi qui n'est que nécessaire, sans être juste, ne devient plus qu'une tyrannie.—Mais il faut bien, ô respectable vieillard, pris-je la liberté de dire, il faut bien cependant retrancher les criminels dès qu'ils sont reconnus dangereux.
Soit, répondit Zamé, mais il ne faut pas les punir, parce qu'on ne doit être puni qu'autant que l'on a été coupable, pouvant s'empêcher de le devenir, et que les criminels, nécessairement enchaînés par des loix supérieures de la nature, ont été coupables malgré eux. Retranchez-les donc en les bannissant, ou rendez-les meilleurs en les contraignant d'être utiles à ceux qu'ils ont offensés. Mais ne les jetez pas inhumainement dans ces cloaques empestés, où tout ce qui les entoure est si gangrené, qu'il devient incertain de savoir lequel achèvera de les corrompre plus vite, ou des exemples affreux reçus par ceux qui les dirigent, ou de l'endurcissement et de l'impénitence finale, dont leurs malheureux compagnons leur offrent le tableau.... Tuez-les encore moins, parce que le sang ne répare rien, parce qu'au lieu d'un crime commis en voilà tout d'un coup deux, et qu'il est impossible que ce qui offense la nature puisse jamais lui servir de réparation.
Si vous faites tant que d'appesantir sur le citoyen quelque chaîne avec le projet de le laisser dans la société, évitez bien que cette chaîne puisse le flétrir: en dégradant l'homme, vous irritez son coeur, vous aigrissez son esprit, vous avilissez son caractère; le mépris est d'un poids si cruel à l'homme, qu'il lui est arrivé mille fois de devenir violateur de la loi pour se venger d'en avoir été la victime; et tel n'est souvent conduit à l'échafaud que par le désespoir d'une première injustice[23].
Mais,mon ami, poursuivit ce grand homme en me serrant les mains, que de préjugés à vaincre pour arriver là! que d'opinions chimériques à détruire! que de systèmes absurdes à rejeter! que de philosophie à répandre sur les principes de l'administration!... Regarder comme tout simple une immensité de choses que vous êtes depuis si long-tems en possession de voir comme des crimes! quel travail!
O toi, qui tiens dans tes mains le sort de tes compatriotes, magistrat, prince, législateur, qui que tu sois enfin, n'use de l'autorité que te donne la loi, que pour en adoucir la rigueur; songe que c'est par la patience que l'agriculteur vient à bout d'améliorer un fruit sauvage; songe que la nature n'a rien fait d'inutile, et qu'il n'y a pas un seul homme sur la terre qui ne soit bon à quelque chose. La sévérité n'est que l'abus de la loi; c'est mépriser l'espèce humaine que de ne pas regarder l'honneur comme le seul frein qui doive la conduire, et la honte comme le seul châtiment qu'elle doive craindre. Vos malheureuses loix informes et barbares ne servent qu'à punir, et non à corriger; elles détruisent et ne créent rien; elles révoltent et ne ramènent point: or, n'espérez jamais avoir fait le moindre progrès dans la science de connaître et de conduire l'homme, qu'après la découverte des moyens qui le corrigeront sans le détruire, et qui le rendront meilleur sans le dégrader.
Le plus sûr est d'agir comme vous voyez que je l'ai fait; opposez-vous à ce que le crime puisse naître, et vous n'aurez plus besoin de loix.... Cessez de punir, autrement que par le ridicule, une foule d'écarts qui n'offensent en rien la société, et vos loix seront superflues.
Les loix, dit encore quelque part votre Montesquieu, sont un mauvais moyen pour changer les manières, les usages, et pour réprimer les passions; c'est par les exemples et par les récompenses, qu'il faut tâcher d'y parvenir. J'ajoute aux idées de ce grand homme, que la véritable façon de ramener à la vertu est d'en faire sentir tout le charme, et sur-tout la nécessité; il ne faut pas se contenter de crier aux hommes, que la vertu est belle, il faut savoir le leur prouver; il faut faire naître à leurs yeux des exemples qui les convainquent de ce qu'ils perdent en ne la pratiquant pas. Si vous voulez qu'on respecte les liens de la société, faites-en sentir et la valeur et la puissance; mais n'imaginez pas réussir en les brisant. Que ces réflexions doivent rendre circonspects sur le choix des punitions que l'on impose à celui qui s'est rendu coupable envers cette société: vos loix, au lieu de l'y ramener, l'en éloignent ou lui arrachent la vie, point de milieu.... Quelle intolérante et grossière bêtise! qu'il serait tems de la détruire! qu'il serait tems de la détester.
Homme vil et méprisable, Être abhorré de ton espèce, toi qui n'es né que pour lui servir de bourreau, homme effroyable, enfin, qui prétends que des chaînes ou des gibets sont des argumens sans réplique; toi qui ressemble à cet insensé, brûlant sa maison en décadence au lieu de la réparer, quand cesseras-tu de croire qu'il n'y a rien de si beaux que tes loix, rien de si sublime que leurs effets! Renonce à ces préjugés fâcheux qui n'ont encore servi qu'à te souiller inutilement des larmes et du sang de tes concitoyens; ose livrer la nature à elle-même; t'es-tu jamais repenti de lui avoir accordé ta confiance? Ce peuplier majestueux qui élève sa tête orgueilleuse dans les unes, est-il moins beau, moins fier, que ces chétifs arbustes que ta main courbe sous les règles de l'art; et ces enfans que tu nommes sauvages, abandonnés comme les autres animaux, qui se traînent comme eux vers le sein de leur mère, quand se fait sentir le besoin, sont-ils moins frais, moins vigoureux, moins sains que ces frêles nourrissons de ta Patrie, auxquels il semble que tu veuilles faire sentir, dès qu'ils voient le jour, qu'ils ne sont nés que pour porter des fers? Que gagnes-tu enfin à grever la nature? Elle n'est jamais ni plus belle, ni plus grande que lorsqu'elle s'échappe de tes dignes; et ces arts, que tu chéris, que tu recherches, que tu honores, ces arts ne sont vraiment sublimes, que quand ils imitent mieux les désordres de cette nature que tes absurdités captivent; laisse-là donc à ses caprices, et n'imagine pas la retenir par tes vaines loix; elle les franchira toujours dès que les siennes l'exigeront, et tu deviendras comme tout ce qui t'enchaîne, le vil jouet de ses savans écarts.
Grand homme! m'écriai-je dans l'enthousiasme, l'univers devrait être éclairé par vous; heureux, cent fois heureux les citoyens de cette isle, et mille fois plus fortunés encore les législateurs qui sauront se modeler sur vous. Combien Platon avait raison de dire, que les États ne pouvaient être heureux qu'autant qu'ils auraient des philosophes pour rois, ou que les rois seraient philosophes. Mon ami, me répondit Zamé, tu me flattes, et je ne veux pas l'être: puisque tu t'es servi pour me louer du mot d'un philosophe, laisse-moi te prouver ton tort par le mot d'un autre.... Solon ayant parlé avec fermeté à Crésus, roi de Lidie, qui avait fait éclater sa magnificence aux yeux de ce législateur, et qui n'en avait reçu que des avis durs, Solon, dis-je, fut blâmé par Ésope le fabuliste: Ami, lui dit le Poëte, il faut, ou n'approcher jamais la personne des rois, ou ne leur dire que des choses flatteuses.—Dis plutôt, répondit Solon, qu'il faut, ou ne les point approcher, ou ne leur dire que des choses utiles.
Nous rentrâmes. Zamé me préparait un nouveau spectacle: venez, me dit-il, je vous ai fait voir d'abord nos femmes seules, ensuite nos jeunes hommes, venez les examiner maintenant ensemble. On ouvrit un vaste salon, et je vis les cinquante plus belles femmes de la capitale réunies à un pareil nombre de jeunes gens également choisis à la supériorité de la taille et de la figure. Il n'y a que des époux dans ce que vous voyez, me dit Zamé, on n'entre jamais dans le monde qu'avec ce titre, je vous l'ai dit; mais, quoique tout ce qui est ici soit marié, il n'y a pourtant aucun ménage de réuni, aucun mari n'y a sa femme, aucune femme n'y voit son époux; j'ai cru qu'ainsi vous jugeriez mieux nos moeurs. On servit quelques mets simples et frais à cet aimable cercle, ensuite chacun développa ses talens, on joua de quelques instrumens inconnus parmi nous, et que ce peuple avait avant sa civilisation; les uns ressemblaient à la guitare, d'autres à la flûte; leur musique, peu variée dans ses tons, ne me parut point agréable. Zamé ne leur avait donné aucune notion de la nôtre: je crains, me dit-il, que la musique ne soit plus faite pour amollir et corrompre l'âme, que pour l'élever, et nous évitons avec soin ici tout ce qui peut énerver les moeurs; je leur ai trouvé ces instrumens, je les leur laisse; je n'innoverai rien sur cette partie.
Après le concert, les deux sexes se mêlèrent, exécutèrent ensemble plusieurs danses et plusieurs jeux, où la pudeur, la retenue la plus exacte régnèrent constamment. Pas un geste, pas un regard, pas un mouvement qui pût scandaliser le spectateur même le plus sévère; je doute qu'une pareille assemblée se fût maintenue en Europe dans des bornes aussi étroites: point de ces serremens de mains indécens, de ces oeillades obscènes, de ces mouvemens de genoux, de ces mots bas et à double entente, de ces éclats de rire, de toutes ces choses enfin si en usage dans vos sociétés corrompues, qui en prouvent à-la-fois le mauvais ton, l'impudence, le désordre et la dépravation.
Avec si peu de liens, dis-je à Zamé, avec des loix si douces, aussi peu de freins religieux, comment ne règne-t-il pas dans ce cercle plus de licence que je n'en vois?—C'est que les loix et les religions gênent les moeurs, dit Zamé, mais ne les épurent point; il ne faut ni fers, ni bourreaux, ni dogmes, ni temples, pour faire un honnête homme; ces moyens donnent des hypocrites et des scélérats; ils n'ont jamais fait naître une vertu. Les époux de ces femmes, quoiqu'absens, sont les amis de ces jeunes gens; ils sont heureux avec leurs femmes; ils les adorent, elles sont de leur choix, pourquoi voudriez-vous que ceux-ci, qui ont également des femmes qu'ils aiment, allassent troubler la félicité de leurs frères? Ils se feroient à-la-fois trois ennemis: la femme qu'ils attaqueraient, la leur qu'ils plongeraient dans le désespoir, et leurs amis qu'ils outrageraient. J'ai fait entrer ces principes dans l'éducation; ils les sucent avec le lait; je les meus dans leurs coeurs par les grands ressorts du sentiment et de la délicatesse. Qu'y feraient de plus la religion et les loix? Une de vos chimères à vous autres Européens, est d'imaginer que l'homme, semblable à la bête féroce, ne se conduit jamais qu'avec des chaînes; aussi êtes-vous parvenus, au moyen de ces effrayans systèmes, à le rendre aussi méchant qu'il peut l'être, en ajoutant au désir naturel du vice celui plus vif encore de briser un frein. Rien ne flatte et n'honore ces jeunes gens comme d'être admis chez moi; j'ai saisi cette faiblesse, j'en ai profité: tout est à prendre dans le coeur de l'homme, quand on veut se mêler de le conduire; ce qui fait que si peu de gens y réussissent, c'est que la moitié de ceux qui l'entreprennent sont des sots, et que le reste, avec un peu plus de bon sens, peut-être, ne peut atteindre à cette connaissance essentielle au coeur humain, sans laquelle on ne fait que des absurdités ou des choses de règle; car la règle est le grand cheval de bataille des imbéciles; ils s'imaginent stupidement qu'une même chose doit convenir à tout le monde, quoiqu'il n'y ait pas deux caractères de semblables, ne voulant pas prendre la peine d'examiner, de ne prescrire à chacun que ce qui lui convient; et ils ne réfléchissent pas qu'ils traiteraient eux-mêmes d'inepte un médecin qui n'ordonnerait comme eux que le même remède pour toutes sortes de maux; qu'un moyen soit propice ou non, qu'il; doive ou non réussir, leur épaisse conscience est calme toutes les fois que la règle est suivie, et qu'ils se sont comportés dans la règle.
Si un seul de ces jeunes gens, poursuivit Zamé, venait à manquer à ce qu'il doit, il serait exclus de ma maison, et cette crainte les contient d'autant plus, que j'ai su me faire aimer d'eux; ils frémiraient de me déplaire.—Mais lorsque vous ne les voyez pas?—Alors ils sont chez eux, les époux se retrouvent unis, le soin de leur ménage les occupe, et ils ne pensent pas à se trahir. Ce n'est pas, continua ce Prince, qu'il n'y ait quelques exemples d'adultères; mais ils sont rares, ils sont cachés, ils n'entraînent ni trouble, ni scandale. Si les choses vont plus loin, si je soupçonne qu'il puisse résulter quelques suites fâcheuses, je sépare les coupables, je les fais habiter des villes différentes, et, dans des cas plus graves encore, je les bannis pour quelque tems de Tamoé; cette punition de l'exil, annexée aux crimes capitaux, les effraie à tel point qu'ils évitent avec le plus grand soin tout ce qui peut mettre dans le cas du crime pour lequel elle est imposée. Quand vous voulez régir une Nation, commencez par infliger des peines douces, et vous n'aurez pas besoin d'en avoir de sanglantes.
Après quelques heures d'amusemens honnêtes et chastes, c'en est assez, me dit Zamé, je vais renvoyer ces époux à leur société, où ils sont attendus ... sans jalousie, j'en suis bien sûr, mais peut-être avec un peu d'impatience. Il fit un geste accompagné d'un sourire, tout cessa dès le même instant, on partit ... mais on ne s'accompagna point, on n'offrit point de bras, on ne chercha rien de ce qui peut donner la moindre atteinte à la décence, les jeunes femmes se retirèrent d'abord; une heure après les jeunes hommes partirent, et tous en comblant de remercîmens et de bénédictions le bon père, qui les aimait assez pour descendre ainsi dans les détails de leurs petits plaisirs.
Levez-vous demain de bonne heure, me dit Zamé, je veux vous mener dans mon temple, je veux vous faire voir la magnificence, la pompe, le luxe même de mes cérémonies religieuses. Je veux que vous voyiez mes prêtres en fonctions.—Ah! répondis-je, c'est une des choses que j'ai le plus désiré; la religion d'un tel peuple doit être aussi pure que ses moeurs, et je brûle déjà d'aller adorer Dieu au milieu de vous. Mais vous m'annoncez du faste.... O grand homme! je crois vous connaître assez pour être sûr qu'il en régnera peu dans vos cérémonies.—Vous en jugerez, me dit Zamé, je vous attends une heure avant le lever du soleil.
Je me rendis a la porte de la chambre de notre philosophe le lendemain à l'heure indiquée, il m'attendait; sa femme, ses enfans, et Zilia sa belle-fille, tout était autour de sa personne chérie. Allons, nous dit Zamé, l'astre est prêt à paraître, ils doivent nous attendre. Nous traversâmes la ville; tous les habitans étaient déjà à leurs portes; ils se joignaient à nous à mesure que nous passions; nous avançâmes ainsi jusqu'aux maisons où s'élevait la jeunesse, et dont je vous parlerai bientôt. Les enfans des deux sexes en sortirent en foule; conduits par des vieillards, ils nous suivirent également; nous marchâmes dans cet ordre jusqu'au pied d'une montagne qui se trouvait à l'orient derrière la ville; Zamé monta jusqu'au sommet, je l'y suivis avec sa famille, le peuple nous environna ... le plus grand silence s'observait ... enfin l'astre parut.... A l'instant toutes les têtes se prosternèrent, toutes les mains s'élevèrent aux cieux, on eût dit que leurs âmes y volaient également.
«O souverain éternel, dit Zamé, daigne accepter l'hommage profond d'un peuple qui t'adore.... Astre brillant, ce n'est pas à toi que nos voeux s'adressent, c'est à celui qui te meut, et qui t'a créé; ta beauté nous rappelle son image ... tes sublimes opérations sa puissance.... Porte-lui nos respects et nos voeux; qu'il daigne nous protéger tant que sa bonté nous laisse ici bas; qu'il veuille nous réunir à lui quand il lui plaira de nous dissoudre;... qu'il dirige nos pensées, qu'il règle nos actions, qu'il épure nos coeurs, et que les sentimens de respect et d'amour qu'il nous inspire, puissent être agrées de sa grandeur, et se déposer au pied de sa gloire.»
Alors Zamé, qui s'était tenu droit, les mains élevées, pendant que tous étaient à genoux, se précipita la face contre terre, adora un instant en silence, se releva les yeux humides de pleurs, et ramena le peuple dans sa ville.
Voilà tout, me dit-il dès que nous fûmes rentrés; croyez-vous que le Dieu de l'univers puisse exiger davantage de nous? Est-il besoin de l'enfermer dans des temples pour l'adorer et le servir? Il ne faut qu'observer une de ses plus belles opérations, afin que cet acte de sa sublime grandeur développe en nous des sentimens d'amour et de reconnaissance, voilà pourquoi j'ai choisi l'instant et le lieu que vous venez de voir.... La pompe de la nature, mon ami, voilà la seule que je me sois permise, cet hommage est le seul qui plaise à l'Éternel; les cérémonies de la religion ne furent inventées que pour fixer les yeux au défaut du coeur; celles que je leur substitue fixent le coeur en charmant les yeux, cela n'est-il pas préférable? J'ai, d'ailleurs, voulu conserver quelque chose de l'ancien culte, cette politique était nécessaire: les habitans de Tamoé adoraient le Soleil autrefois, je n'ai fait que rectifier leur système, en leur prouvant qu'ils se trompaient de l'ouvrage à l'ouvrier, que le Soleil était la chose mue, et que c'était au moteur que devait s'adresser le cube. Ils m'ont compris, ils m'ont goûté, et sans presque rien changer à leur usage, de payens qu'ils étaient, j'en ai fait un peuple pieux et adorateur de l'Être Suprême. Crois-tu que tes dogmes absurdes, tes inintelligibles mystères, tes cérémonies idolâtres, pussent les rendre, ou plus heureux, ou meilleurs citoyens? T'imagines-tu que l'encens brûlé sur des autels de marbre vaille l'offrande de ces coeurs droits? A force de défigurer le culte de l'Éternel, vos religions d'Europe l'ont anéanti. Lorsque j'entre dans une de vos églises, je la trouve si prodigieusement remplie de saints, de reliques, de momeries de toute espèce, que la chose du monde que j'ai le plus de peine à y reconnaître est le Dieu que j'y désire; pour le trouver, je suis obligé de descendre dans mon coeur: hélas! me dis-je alors, puisque voilà le lieu qui me le rappelle, ce n'est que là que je dois le chercher, c'est la seule hostie que je doive mettre à ses pieds; les beautés de la nature en raniment l'idée dans ce sanctuaire, je les contemple pour m'édifier, je les observe pour m'attendrir, et je m'en tiens là; si je n'en ai pas fait assez, la bonté de ce Dieu m'assure qu'il me pardonnera; c'est pour le mieux servir que je dégage son culte et son image du fatras d'absurdités que les hommes croient nécessaires. J'éloigne tout ce qui m'empêcherait de me remplir de sa sublime essence; je foule aux pieds tout ce qui prétend partager son immensité; je l'aimerais moins s'il était moins unique et moins grand; si sa puissance se divisait, si elle se multipliait, si cet être simple, en un mot, devait s'honorer sous plusieurs, je ne verrais plus dans ce système effrayant et barbare qu'un assemblage informe d'erreurs et d'impiétés, dont l'horrible pensée dégradant l'Etre pur où s'adresse mon âme, le rendrait haïssable à mes yeux, au lieu de me le faire adorer. Quelle plus intime connaissance de ce bel Etre peuvent donc avoir ces hommes qui me parlent, et qui tous se donnent à moi pour des illuminés? Hélas! ils n'eurent de plus que l'envie d'abuser leurs semblables; est-ce un motif pour que je les écoute, moi, qui déteste la feinte et l'erreur; moi, qui n'ai travaillé toute ma vie qu'à guider ce bon peuple dans le chemin de la vertu et de la vérité?... «Souverain des Cieux, si je me trompe, tu jugeras mon coeur, et non pas mon esprit; tu sais que je suis faible, et par conséquent sujet à l'erreur; mais tu ne puniras point cette erreur, dès que sa source est dans la pureté, dans la sensibilité de mon âme: non, tu ne voudrais pas que celui qui n'a cherché qu'à te mieux adorer fût puni pour ne t'avoir pas adoré comme il faut.»
Viens, me dit Zamé, il est de bonne heure, ces braves enfans vont peut-être se recueillir un moment entr'eux. C'est leur usage dans ces jours de cérémonie, jours qu'ils désirent tous avec empressement, et que par cette grande raison je ne leur accorde que deux ou trois fois l'an. Je veux qu'ils les voient comme des jours de faveurs: plus je leur rends ces instans rares, plus ils les respectent; on méprise bientôt ce qu'on fait tous les jours. Suis moi; nous aurons le tems avant l'heure du repas, d'aller visiter les terres des environs de la ville.
Voilà leurs possessions, me dit Zamé, en me montrant de petits enclos séparés par des bayes toujours vertes et couvertes de fleurs: chacun a sa petite terre à part; c'est médiocre, mais c'est par cette médiocrité même que j'entretiens leur industrie; moins on en a, plus on est intéressé à le cultiver avec soin. Chacun a là ce qu'il faut pour nourrir et sa femme et lui; il est dans l'abondance s'il est bon travailleur, et les moins laborieux trouvent toujours leur nécessaire. Les enclos des célibataires, des veufs et des répudiés, sont moins considérables, et situés dans une autre partie, voisine du quartier qu'ils habitent.
Je n'ai qu'un domaine comme eux, poursuivit Zamé, et je n'en suis qu'usufruitier comme eux; mon territoire, ainsi que le leur, appartient à l'État. Ce sont parmi les personnes qui vivent seules, que je choisis ceux qui doivent le cultiver: ce sont les mêmes qui me soignent et me servent; n'ayant point de ménage, ils s'attachent avec plaisir à ma maison; ils sont sûrs d'y trouver jusqu'à la fin de leur vie la nourriture et le logement.
Des sentiers agréables et joliment bordés communiquaient dans chacune de ces possessions; je les trouvai toutes richement garnies des plus doux dons de la nature; j'y vis en abondance l'arbre du fruit à pain, qui leur donne une nourriture semblable à celle que nous formons avec nos farines, mais plus délicate et plus savoureuse. J'y observai toutes les autres productions de ces isles délicieuses du Sud, des cocotiers, des palmiers, etc.; pour racines, l'igname, une espèce de choux sauvage, particulière à cette isle, qu'ils apprêtent d'une manière fort agréable, en le mêlant à des noix de cocos, et plusieurs autres légumes apportés d'Europe, qui réussissent bien et qu'ils estiment beaucoup. Il y avait aussi quelques cannes à sucre, et ce même fruit, ressemblant au brugnon que le capitaine Cook trouva aux isles d'Amsterdam, et que les habitans de ces isles anglaises nommaient figheha.
Tels sont à-peu-près tous les alimens de ces peuples sages, sobres et tempérans; il y avait autrefois quelques quadrupèdes dans l'isle, dont le père de Zamé leur persuada d'éteindre la race, et ils ne touchent jamais aux oiseaux.
Avec ces objets et de l'eau excellente, ce peuple vit bien; sa santé est robuste, les jeunes gens y sont vigoureux et féconds, les vieillards sains et frais; leur vie se prolonge beaucoup au-delà du terme ordinaire, et ils sont heureux.
Tu vois la température de ce climat, me dit Zamé: elle est salubre, douce, égale; la végétation est forte, abondante et l'air presque toujours pur: ce que nous appelons nos hivers, consiste en quelques pluies, qui tombent dans les mois de juillet et d'août, mais qui ne rafraîchissent jamais l'air au point de nous obliger d'augmenter nos vêtemens, aussi les rhumes sont-ils absolument inconnus parmi nous: la nature n'y afflige nos habitans que de très-peu de maladies; la multitude d'années est le plus grand mal dont elle les accable, c'est presque la seule manière dont elle les tue. Tu connais nos arts, je ne t'en parlerai plus; nos sciences se réduisent également à bien peu de chose; cependant tous savent lire et écrire; ce fut un des soins de mon père, et comme un grand nombre d'entr'eux entendent et parlent le français, j'ai rapporté cinquante mille volumes, bien plus pour leur amusement que pour leur instruction; je les ai dispersés dans chaque ville et en ai formé des petites bibliothèques publiques, qu'ils fréquentent avec plaisir lorsque leurs occupations rurales leur en laissent le tems. Ils ont quelques connaissances d'astronomie, que j'ai rectifiées, quelques autres de médecine pratique, assez sûres pour l'usage de la vie, et que j'ai améliorées d'après les plus grands auteurs;ils connaissent l'architecture; ils ont de bons principes de maçonnerie, quelques idées de tactique, et de meilleures encore sur l'art de construire leurs bâtimens de mer. Quelques-uns parmi eux s'amusent à la poésie en langue du pays, et si tu l'entendais, tu y trouverais de la douceur, de l'agrément et de l'expression. A l'égard de la théologie et du droit, ils n'en ont, grâces au Ciel, aucune connaissance. Ce ne sera jamais que si l'envie me prend de les détruire, que je leur ouvrirai ce dédale d'erreurs, de platitudes et d'inutilités. Quand je voudrai qu'ils s'anéantissent, je créerai parmi eux des prêtres et des gens de robes, je permettrai aux uns de les entretenir de Dieu, aux autres de leur parler de Farinacius, de dresser des échafauds, d'en orner même les places de nos villes à demeure, ainsi que je l'ai observé dans quelques-unes de vos provinces, monumens éternels d'infamie, qui prouvent à la fois la cruauté des souverains qui le permettent, la brutale ineptie des magistrats qui l'érigent, et la stupidité du peuple qui le souffre.... Allons dîner, me dit Zamé, je vous ferai jouir ce soir d'un de leur talent, dont vous n'avez encore nulle idée.
Cet instant arrivé, Zamé me mena sur la place publique, j'en admirais les proportions. Tu ne loues pas son plus grand mérite, me dit-il; elle n'a jamais vu couler de sang, elle n'en sera jamais souillée. Nous avançâmes; je n'avais point encore connaissance du bâtiment régulier et parallèle a la maison de Zamé, l'un et l'autre ornant cette place.—Les deux étages du haut, me dit ce philosophe, sont des greniers publics; c'est le seul tribut que je leur impose, et j'y contribue comme eux. Chacun est obligé d'apporter annuellement dans ce magasin une légère portion du produit de sa terre, du nombre de celles qui se conservent; ils le retrouvent dans des tems de disette: j'ai toujours là de quoi nourrir deux ans la capitale; les autres villes en font autant; par ce moyen nous ne craignons jamais les mauvaises années, et comme nous n'avons point de monopoleurs, il est vraisemblable que nous ne mourrons jamais de faim. Le bas de cet édifice est une salle de spectacle. J'ai cru cet amusement, bien dirigé, nécessaire dans une nation. Les sages Chinois le pensaient de même; il y a plus de trois mille ans qu'ils le cultivent: les Grecs ne le connurent qu'après eux. Ce qui me surprend, c'est que Rome ne l'admît qu'au bout de quatre siècles, et que les Perses et les Indiens ne le connurent jamais. C'est pour vous fêter que se donne la pièce de ce soir. Entrons, vous allez voir le fruit que je recueille de cet honnête et instructif délassement.
Ce local était vaste, artistement distribué, et l'on voyait que le père de Zamé, qui l'avait construit, y avait réuni les usages de ces peuples aux nôtres; car il avait trouvé le goût des spectacles chez cette nation, quoique sauvage encore; il n'avait fait que l'améliorer et lui donner, autant qu'il avait pu, le genre d'utilité dont il l'avait cru susceptible. Tout était simple dans cet édifice; on n'y voyait que de l'élégance sans luxe, de la propreté sans faste. La salle contenait près de deux mille personnes; elle était absolument remplie: le théâtre, peu élevé, n'était occupé que par les acteurs. La belle Zilia, son mari, les filles de Zamé et quelques jeunes gens de la ville étaient chargés des differens personnages que nous allions voir en action. Le drame était dans leur langue, et de la composition même de Zamé, qui avait la bonté de m'expliquer les scènes à mesure qu'elles se jouaient. Il s'agissait d'une jeune épouse coupable d'une infidélité envers son mari, et punie de cette inconduite par tous les malheurs qui peuvent accabler une adultère.
Nous avions près de nous une très-jolie femme, dont je remarquai que les traits s'altéraient à mesure que l'intrigue avançait; tour-à-tour elle rougissait, elle pâlissait, sa gorge palpitait,... sa respiration devenait pressée; enfin les larmes coulèrent, et peu-à-peu sa douleur augmenta à un tel point, les efforts qu'elle fit pour se contenir l'affectèrent si vivement, que n'y pouvant plus résister,... elle se lève, donne des marques publiques de désespoir, s'arrache les cheveux et disparaît.
Eh bien! me dit Zamé, qui n'avait rien perdu de cette scène; eh bien! croyez-vous que la leçon agisse? Voilà les seules punitions nécessaires à un peuple sensible. Une femme également coupable, eût affronté le public en France: à peine se fut-elle doutée de ce qu'on lui adressait. A Siam on l'eût livrée à un éléphant. La tolérance de l'une de ces nations, sur un crime de cette nature, n'est-elle pas aussi dangereuse que la barbare sévérité de l'autre, et ne trouvez-vous pas ma leçon meilleure?
O homme sublime, m'écriai-je, quel usage sacré vous faites et de votre pouvoir et de votre esprit!...
Nous sûmes depuis que les suites de cette aventure touchante avaient été le raccommodement sincère de cette femme avec son mari, l'excuse et l'aveu de son inconduite, et l'exil volontaire de l'amant.
Que des moralistes viennent essayer de déclamer contre les spectacles, quand de tels fruits pourront s'y recueillir. Le but moral est le même chez vous, me dit Zamé, mais vos âmes émoussées par les répétitions continuelles de ces mêmes leçons, ne peuvent plus en être émues; vous en riez comme si elles vous étaient étrangères: votre impudence les absorbe, votre vanité s'oppose à ce que vous puissiez jamais imaginer que ce soit à vous qu'elles s'adressent, et vous repoussez ainsi, par orgueil, les traits dont le censeur ingénieux a voulu corriger vos moeurs.
Le lendemain, Zamé me conduisit aux maisons d'éducation: les deux logis qui les formaient étaient immenses, plus élevés que les autres et divisés en un grand nombre de chambres. Nous commençâmes par le pavillon des hommes; il y avait plus de deux mille élèves; ils y entraient à deux ans et en sortaient toujours à quinze, pour se marier. Cette brillante jeunesse était divisée en trois classes: on leur continuait jusqu'à six ans les soins qu'exige ce premier âge débile de l'homme; de six à douze, on commençait à sonder leurs dispositions; on réglait leurs occupations sur leurs goûts, en faisant toujours précéder l'étude de l'agriculture, la plus essentielle au genre de vie auquel ils étaient destinés. La troisième classe était formée des enfans de douze à quinze ans: seulement alors on leur apprenait les devoirs de l'homme en société, et ses rapports ave les êtres dont il tient le jour; ou leur parlait de Dieu, on leur inspirait de l'amour et de la reconnaissance pour cet être qui les avait créés, on les prévenait qu'ils approchaient de l'âge où on allait leur confier le sort d'une femme, ou leur faisait sentir ce qu'ils devaient à cette chère moitié de leur existence; on leur prouvait qu'ils ne pouvaient espérer de bonheur dans cette douce et charmante société, qu'autant qu'ils s'efforceraient d'en répandre sur celle qui la composait; qu'on n'avait point au monde d'amie plus sincère, de compagne plus tendre,... d'être, en un mot, plus lié à nous qu'une épouse; qu'il n'en était donc aucun qui méritât d'être traité avec plus de complaisance et plus de douceur; que ce sexe, naturellement timide et craintif, s'attache à l'époux qui l'aime et le protège, autant qu'il haït invinciblement celui qui abuse de son autorité pour le rendre malheureux, uniquement parce qu'il est le plus fort; que si nous avons en main cette autorité qui captive, bien mieux partagé que nous, il a les grâces et les attraits qui séduisent. Eh! qu'espéreriez-vous, leur dit-on, d'un coeur ulcéré par le dépit? Quelles mains essuyeraient vos larmes quand les chagrins vous oppresseraient? De qui recevriez-vous des secours quand la nature vous ferait sentir tous ses maux? Privé de la plus douce consolation que l'homme puisse avoir sur la terre, vous n'auriez plus dans votre maison qu'une esclave effrayée de vos paroles, intimidée de vos désirs, qu'un court instant peut-être assouplirait au joug, et qui, dans vos bras par contrainte, n'en sortirait qu'en vous détestant.
On leur faisait ensuite exercer sûr le terrain même, leurs connaissances d'agriculture; cela se trouvait d'ailleurs indispensable, puisque le domaine de cette grande maison n'était cultivé, n'était entretenu que par leurs jeunes mains.
On les occupait ensuite aux évolutions militaires, et on leur permettait par récréation, la danse, la lutte et généralement tous les jeux qui fortifient, qui dénouent la jeunesse et qui entretiennent et sa croissance et sa santé.
Avaient-ils atteint l'âge de devenir époux, la cérémonie était aussi simple que naturelle: le père et la mère du jeune homme le conduisaient à la maison d'éducation des filles, et lui laissait faire, devant tout le monde, le choix qu'il voulait; ce choix formé, s'il plaisait à la jeune fille, il avait pendant huit jours la permission de causer quelques heures avec sa future, devant les institutrices de la maison des filles; là ils achevaient de se connaître, l'un et l'autre, et de voir s'ils se conviendraient. S'il arrivait que l'un des deux voulût rompre, l'autre était obligé d'y consentir, parce qu'il n'est point de bonheur parfait en ce genre, s'il n'est mutuel; alors le choix se recommençait. L'accord devenait-il unanime, ils priaient les juges de la nation de les unir, le consentement accordé, ils levaient les mains au Ciel, se juraient devant Dieu d'être fidèles l'un à l'autre; de s'aider, de se secourir mutuellement dans leurs besoins, dans leurs travaux, dans leurs maladies, et de ne jamais user de la tolérance du divorce, qu'ils n'y fussent contraints l'un ou l'autre par d'indispensables raisons. Ces formalités remplies, on met les jeunes gens en possession d'une maison, ainsi que je l'ai dit, sous l'inspection, pendant deux ans, ou de leurs parens, ou de leurs voisins, et ils sont heureux.