Les directeurs du collège des hommes sont pris parmi le nombre des célibataires, qui, se vouant et s'attachant à cette maison, comme d'autres d'entr'eux le sont à celle du législateur, y trouvent de mème leur nourriture et leur logement. On choisit dans cette classe les plus capables de cette auguste fonction, observant que la plus extrême régularité de moeurs soit la première de leurs qualités.
Les femmes qui dirigent la maison des jeunes filles où nous passâmes peu après, sont choisies parmi les épouses répudiées pour les seules causes de vieillesse ou d'infirmités; ces deux raisons ne pouvant nuire aux vertus nécessaires à l'emploi où on les destine.
Il y avait près de trois mille filles dans la maison que nous visitâmes; elles étaient de même divisées en trois classes d'âges, semblables à celles des garçons. L'éducation morale est la même; on retranche seulement de l'éducation physique des hommes, ce qui n'irait pas au sexe délicat que l'on élève ici; on y substitue les travaux de l'aiguille, de l'art de préparer les mets qui sont en usage chez eux, et de l'habillement. Les femmes seules à Tamoé se mêlent de cette partie; elles font leurs vêtemens et ceux de leurs époux; les habits de la maison d'éducation des hommes se font dans celle des filles, les veuves ou les répudiées font ceux des célibataires.
C'est une folie d'imaginer qu'il faille plus de choses que vous n'en voyez à l'éducation des enfans, me dit Zamé; cultivez leur goût et leurs inclinations, ne leur apprenez sur-tout que ce qui est nécessaire, n'ayez avec eux d'autre frein que l'honneur, d'autre aiguillon que la gloire, d'autres peines que quelques privations, par ces sages procédés, continua-t-il, on ménage, ces plantes délicates et précieuses tout en les cultivant; on ne les énerve pas, on ne les accoutume pas à se blaser aux punitions, et on n'éteint pas leur sensibilité. Les poulains les plus difficiles et les plus fougueux, disait Thémistocle, deviennent les meilleurs chevaux quand un bon Ecuyer les dresse. Cette jeune semence est l'espoir et le soutien de l'État, jugez si nos soins se tournent vers elle.
Il y a dans chacune de ces maisons, poursuivit Zamé, cinquante chambres destinées pour les vieillards, veufs, infirmes ou célibataires. Les vieux hommes qui ne peuvent plus soigner la portion de bien que leur confie l'état, qui ne se sont point remariés, ou qui sont devenus veufs de leur seconde femme, ou ceux qui dans le même cas de vieillesse ne se sont point mariés du tout, ont dans la maison d'éducation masculine un logement assuré pour le reste de leurs jours. Ils vivent des fonds de cette maison, et sont servis par les jeunes élèves, afin d'accoutumer ceux-ci au respect et aux soins qu'ils doivent à la vieillesse. Le même arrangement existe pour les femmes. Le surplus de l'un et l'autre sexe, s'il y en a, trouve un asyle dans ma maison. Mon ami, j'aime mieux cela qu'une salle de bal ou de concert; je jette sur ces respectables asyles un coup-d'oeil de satisfaction, bien plus vif que si ces édifices, ouvrage du luxe et de la magnificence, n'étaient bâtis que pour des rendez-vous de chasse, des galeries de tableaux ou des muséums.
Permettez-moi, lui dis-je, une question: je ne vois pas bien comment vivent vos artisans, vos manufacturiers; comment se fait dans la nation le commerce intérieur de nécessité.
Rien de plus simple, me répondit le chef de ce peuple heureux, nous .avons des ouvriers de deux espèces; ceux qui ne sont que momentanés, tels que les architectes, les maçons, les menuisiers, etc., et ceux qui sont toujours en activité, tels que les des manufactures, etc. Les premiers ont des terres comme les autres citoyens, et pendant que l'État les employe, il est chargé de faire cultiver leurs biens et de leur en rassembler les fruits chez eux, afin que ces ouvriers se trouvent débarrassés de tous soins lors de leurs travaux. Les mains employées à cela, sont celles des célibataires. Ceci demande quelques éclaircissemens.
Il exista dans tous les siècles et dans tous les pays, une classe d'hommes qui, peu propre aux douceurs de l'hymen, et redoutant ses noeuds par des raisons ou morales ou physiques, préfèrent de vivre seuls aux délices d'avoir une compagne; cette classe était si nombreuse à Rome, qu'Auguste fut obligé de faire, pour l'amoindrir, une loi connue sous le nom de Popea. Tamoé, moins fameuse que la république qui subjugua l'univers, a pourtant des célibataires comme elle, mais nous n'avons point fait de loix contr'eux. On obtient aisément ici la permission de ne point se marier, aux conditions de servir la patrie dans toutes les corvées publiques. Cléarque, disciple d'Aristote, nous apprend qu'en Laconie, la punition de ces hommes impropres au mariage, était d'être fouettés nuds par des femmes, pendant qu'ils tournaient autour d'un autel; à quoi cela pouvait-il servir[24]? Toujours occupé de retrancher ce qui me semble inutile, et de le remplacer par des choses dont il peut résulter quelque bien, je n'impose aux célibataires d'autre peine que d'aider l'État de leurs bras, puisqu'ils ne le peuvent en lui donnant des sujets. On leur fournit une maison et un petit bien dans un quartier qui leur est affecté, et là ils vivent comme ils l'entendent, seulement obligés à cultiver les terres de ceux que l'État employe, ils le savent, ils s'y soumettent et ne croyent pas payer trop cher ainsi la liberté qu'ils désirent. Vous savez que ce sont également eux qui entretiennent mes domaines, qui soulagent les vieillards, les infirmes, qui président aux écoles, et qui sont de même chargés de l'entretien, de la réparation des chemins, des plantations publiques, et généralement de tous les ouvrages pénibles, indispensables dans une nation, et voilà comme je tâche de profiter des défauts ou des vices pour les rendre le plus utile possible au reste des citoyens. J'ai cru que tel était le but de tout législateur, et j'y vise autant que je peux.
A l'égard des ouvriers employés aux manufactures, et dont les mains toujours agissantes, ne peuvent, dans aucun cas, cultiver des terres, ils sont nourris du produit de leurs oeuvres; celui qui veut l'étoffe d'un vêtement, porte la matière recueillie dans son bien au manufacturier, qui l'employe, le rend au propriétaire et en reçoit en retour une certaine quantité de fruits ou de légumes, prescrite et plus que suffisante à sa nourriture.
Il me restait à acquérir quelques notions sur la manière dont les procès s'arrangeaient entre citoyens. Quelques précautions qu'on eût prises pour les empêcher de naître, il était difficile qu'il n'y en eût pas toujours quelques-uns.
Tous les délits, me dit Zamé, se réduisent ici à trois ou quatre, dont le principal est le défaut de soins dans l'administration des biens confiés. La peine, je vous l'ai dit, est d'être placé dans un moins grand et d'une culture infiniment plus difficile. Je vous ai prouvé que la constitution de l'État anéantissait absolument le vol, le viol et l'inceste. Nous n'entendons jamais parler de ces horreurs; elles sont inconnues pour nous. L'adultère est très-rare dans notre pays: je vous ai dit mes moyens pour le réprimer; vous avez vu l'effet de l'un d'eux. Nous avons détruit la pédérastie à force de la ridiculiser: si la honte dont on couvre ceux qui peuvent s'y livrer encore, ne les ramène pas, on les rend utiles; on les employe; sur eux seuls retombe tout le faix du plus rude travail des célibataires; cela les démasque et les corrige sans les enfermer ou les faire rôtir: ce qui est absurde et barbare, et ce qui n'en a jamais corrigé un seul.
Les autres discussions qui peuvent s'élever parmi les citoyens n'ont donc plus d'autres causes que l'humeur qui peut naître dans les ménages, et la permission du divorce diminue beaucoup ces motifs: dès qu'il est prouvé qu'on ne peut plus vivre ensemble, on se sépare. Chacun est sûr de trouver encore hors de sa maison une subsistance assurée, un autre hymen s'il le désire, moyennant tout se passe à l'amiable; tout cela pourtant n'empêche pas de légères discussions; il y en a. Huit vieillards m'assistent régulièrement dans la fonction de les examiner; ils s'assemblent chez moi trois fois la semaine: nous voyons les affaires courantes, nous les décidons entre nous, et l'arrêt se prononce au nom de l'État. Si on en appelle, nous revoyons deux fois; à la troisième, on n'en revient plus, et l'État vous oblige à passer condamnation; car l'État est tout ici; c'est l'État qui nourrit le citoyen, qui élève ses enfans, qui le soigne, qui le juge, qui le condamne, et je ne suis, de cet État, que le premier citoyen.
Nous n'admettons la peine de mort dans aucun cas. Je vous ai dit comme était traité le meurtre, seul crime qui pourrait être jugé digne de la mériter. Le coupable est abandonné à la justice du Ciel; lui seul en dispose à son gré. Il n'y en a encore eu que deux exemples sous la législature de mon père et la mienne. Cette nation, naturellement douce, n'aime pas à répandre le sang.
Notre entretien nous ayant mené à l'heure du dîné, nous revînmes.—Votre navire est prêt, me dit Zamé au sortir du repas; ses réparations sont faites, et je l'ai fait approvisionner de tous les rafraîchissemens que peut fournir notre isle; mais mon ami, poursuivit le philosophe, je vous ai demandé quinze jours; n'en voilà que cinq d'écoulés, j'exige de vous de prendre, pendant les dix qui nous restent, une connaissance plus exacte de notre isle; je voudrais que mon âge et mes affaires me permissent de vous accompagner.... Mon fils me remplacera; il vous expliquera mes opérations, il vous rendra compte de tout, comme moi-même.
Homme généreux, répondis-je, de toutes les obligations que je vous ai, la plus grande sans doute est la permission que vous voulez bien m'accorder; il m'est si doux de multiplier les occasions de vous admirer, que je regarde, comme une jouissance, chacune de celles qu'il vous plaît de m'offrir.—Zamé m'embrassa avec tendresse....
L'humanité perce à travers les plus brillantes vertus; l'homme qui a bien fait veut être loué, et peut-être ferait-il moins bien, s'il n'était pas certain de l'éloge.
Nous partîmes le lendemain de bonne-heure, Oraï, son frère, un de mes officiers et moi. Cette isle délicieuse est agréablement coupée par des canaux dont les rives sont ombragées de palmiers et de cocotiers, et l'on se rend, comme en Hollande, d'une ville a l'autre, dans des pirogues charmantes qui font environ deux lieues à l'heure; il y a de ces pirogues publiques qui appartiennent à l'État: celles-la sont conduites par les célibataires; d'autres sont aux familles, elles les conduisent elles-mêmes; il ne faut qu'une personne pour les gouverner. Ce fut ainsi que nous parcourûmes les autres villes de Tamoé, toutes, à fort-peu de choses près, aussi grandes et aussi peuplées que la capitale, construites toutes dans le même goût, et ayant toutes une place publique au centre, qui, au lieu de contenir, comme dans la capitale, le palais du législateur et les greniers, sont ornées de deux maisons d'éducation. Les magasins sont situés vers les extrémités de la ville, et simétrisent avec un autre grand édifice servant de retraite à ce surplus des vieillards que Zamé, dans sa ville, loge à côté de sa maison. Les autres sont, comme,dans la capitale, établis dans l'es chambres hautes des maisons des enfans, où ils ont, dans chaque, trente ou quarante logemens. Les célibataires et les répudiés de l'un et de l'autre sexe occupent par-tout, comme dans la capitale, un quartier aux environs duquel se trouvent leurs petites possessions séparées, qui suffisent à leur entretien, et ils sont également reçus dans les asyles destinés aux vieillards, quand ils deviennent hors d'état de cultiver la terre.
Par-tout enfin je vis un peuple laborieux, agriculteur, doux, sobre, sain et hospitalier; par-tout je vis des possessions riches et fécondes, nulle part l'image de la paresse ou de la misère, et par-tout la plus douce influence d'un gouvernement sage et tempéré.
Il n'y a ni bourg, ni hameau, ni maison séparée dans l'isle; Zamé a voulu que toutes les possessions d'une province fussent réunies dans une même enceinte, afin que l'oeil vigilant du commandant de la ville pût s'étendre avec moins de peine sur tous les sujets de la contrée. Le commandant est un vieillard qui répond de sa ville. Dans toutes est un officier semblable, représentant le chef, et ayant pour assesseurs deux autres vieillards comme lui, dont un toujours choisi parmi les célibataires, l'intention du gouvernement n'étant point qu'on regarde cette castre comme inférieure, mais seulement comme une classe de gens qui,ne pouvant être utile à la société d'une façon, la sert de son mieux d'une autre. Ils font corps dans l'État, me disait Oraï; ils en sont membres comme les autres, et mon père veut qu'ils aient part à l'administration.... Mais, dis-je à ce jeune homme, si le célibataire n'est dans cette classe que par des causes vicieuses?—Si ces vices sont publics, me répondit Oraï (car nous ne sévissons jamais que contre ceux-là); s'ils sont éclatans, sans doute le sujet coupable n'est point choisi pour régir la ville; mais s'il n'est célibataire que par des causes légitimes, il n'est point exclus de l'administration, ni de la direction des écoles, où vous avez vu que les place mon père. Ces commandans de ville, qui changent tous les ans, décident les affaires légères, et renvoyent les autres au chef auquel ils écrivent tous les jours. Ainsi que dans la capitale, la police la plus exacte règne dans toutes ces villes, sans qu'il soit besoin, pour la maintenir, d'une foule de scélérats, cent fois plus infectés que ceux qu'ils répriment, et qui, pour arrêter l'effet du vice, en multiplient la contagion[25]. Les habitans, toujours occupés, toujours obligés de l'être pour vivre, ne se livrent à aucuns des désordres où le luxe et la fainéantise les plongent dans nos villes d'Europe; ils se couchent de bonne-heure, afin d'être le lendemain au point du jour à la culture de leurs possessions. La saison n'exige-t-elle d'eux aucun de leurs soins agriculteurs, d'innocens plaisirs les retiennent alors auprès de leurs foyers. Ils se réunissent quelques ménages ensemble; ils dansent, ils font un peu de musique, ils causent de leurs affaires, s'entretiennent de leurs possessions y chérissent et respectent la vertu, s'excitent au culte qu'ils lui doivent, glorifient l'Éternel, bénissent leur gouvernement, et sont heureux.
Leur spectacle les amuse aussi pendant le tems des pluies; il y a, par-tout, comme dans la capitale, un endroit ménagé au-dessous des magasins, où ils se livrent à ce plaisir. Des vieillards composent les drames avec l'attention d'en rendre toujours la leçon utile au peuple, et rarement ils quittent la salle sans se sentir plus honnêtes-gens.
Rien en un mot ne me rappela l'âge d'or comme les moeurs douces et pures de ce bon peuple. Chacune de leurs maisons charmantes me parut le temple d'Astrée. Mes éloges, à mon retour, furent lé fruit de l'enthousiasme que venait de m'inspirer ce délicieux voyage, et j'assurai Zamé que, sans l'ardente passion dont j'étais dévoré, je lui demanderais, pour toute grâce, de finir mes jours près de lui.
Ce fut alors qu'il me demanda le sujet de mon trouble et de mes voyages; je lui racontai mon histoire, le conjurant de m'aider de ses conseils, et l'assurant que je ne voulais régler que sur eux le reste de ma destinée. Cet honnête homme plaignit mon Infortune; il y mit l'intérêt d'un père, il me fit d'excellentes leçons sur les écarts où m'entraînait la passion dont je n'étais plus maître, et finit par exiger de moi de retourner en France.
Vos recherches sont pénibles et infructueuses, me dit-il, on a pu vous tromper dans les renseignemens que l'on vous a donnés, il est même vraisemblable qu'on l'a fait; mais ces renseignemens fussent-ils vrais, quelle apparence de trouver une seule personne parmi cent millions d'êtres où vous projetez de la chercher? Vous y perdrez votre fortune,... votre santé, et vous ne réussirez point. Léonore, moins légère que vous, aura fait un calcul plus simple; elle aura senti que le point de réunion le plus naturel devait être dans votre patrie: soyez certain qu'elle y sera retournée, et que ce n'est qu'en France où vous devez espérer de la revoir un jour.
Je me soumis.... Je me jetai aux pieds de cet homme divin, et lui jurai de suivre ses conseils. Viens, me dit-il en me serrant entre ses bras et me relevant avec tendresse; viens, mon fils; avant de nous quitter, je veux te procurer un dernier amusément; suis moi.
C'était le spectacle d'un combat naval que Zamé voulait me donner. La belle Zilia, magnifiquement vêtue, était assise sur une espèce de trône placé sur la crête d'un rocher au milieu de la mer; elle était entourée de plusieurs femmes qui lui formaient un cortège; cent pirogues, chacune équipée de quatre rameurs, la défendaient, et cent autres de même force étaient disposées vis-à-vis pour l'enlever: Oraï commandait l'attaque, et son frère la défense. Toutes les barques fendent les flots au même signal, elles se mêlent, elles s'attaquent, elles se repoussent avec autant de grâces que de courage et de légèreté; plusieurs rameurs sont culbutés, quelques pirogues sont renversées, les défenseurs cèdent enfin, Oraï triomphe; il s'élance sur la pointe du rocher avec la rapidité de l'éclair, saisit sa charmante épouse, l'enlève, se précipite avec elle dans une pirogue, et revient au port, escorté de tous les combattans, au bruit de leurs éloges et de leurs cris de joie. Il y a dix jours qu'il n'a vu sa femme, me dit le bon Zamé; j'aiguillonne les plaisirs de la réunion par cette petite fête.... Demain, je suis grand-père.... Eh quoi? dis-je.... Non, me répondit le bon vieillard, les larmes aux yeux.... Vous voyez comme elle est jolie, et cependant son indifférence est extrême.... Il ne voulait pas se marier.—Et vous espérez?—Oui, reprit vivement Zamé, j'emploie le procédé de Lycurgue; on irrite par des difficultés, on aide à la nature, on la contraint à inspirer des désirs qui ne seraient jamais nés sans cela. La politique est certaine; vous avez vu comme il y allait avec ardeur: il ne l'aurait pas vue de deux mois s'il n'avait pas réussi, et si cette première victoire ne mène pas à l'autre, je lui rendrai si pénibles les moyens de la voir, j'enflammerai si bien ses désirs par des combats et des résistances perpétuelles, qu'il en deviendra amoureux malgré lui.—Mais, Zamé, un autre peut-être....—Non, si cela était, crois-tu que je ne la lui eusse pas donnée? Dégoût invincible pour le mariage,... peut-être d'autres fantaisies.... Ne connais-tu donc pas la nature? Ignores-tu ses caprices et ses inconséquences? Mais il en reviendra: ce qui s'y opposait est déjà vaincu; il ne s'agit plus que d'améliorer la direction des penchans, et mes moyens me répondent du succès. Et voilà comme ce philosophe, dans sa nation, comme dans sa famille, ne travaillant jamais que sur l'âme, parvenait à épurer ses concitoyens, à faire tourner leurs défauts même au profit de la société, et à leur inspirer, malgré eux, le goût des choses honnêtes, quelles que pussent être leurs dispositions ... ou plutôt, voilà comme il faisait naître le bien du sein même du mal, et comment peu-à-peu, et sans user de punitions, il faisait triompher la vertu, en n'employant jamais que les ressorts de la gloire et de la sensibilité.
Il faut nous séparer, mon ami, me dit le lendemain Zamé, en m'accompagnant vers mon vaisseau.... Je te le dis, pour que tu ne me l'apprennes pas.—O vénérable vieillard, quel instant affreux!... Après les sentimens que vous faites naître, il est bien difficile d'en soutenir l'idée.—Tu te souviendras de moi, me dit cet honnête homme en me pressant sur son sein;... tu te rappelleras quelquefois que tu possèdes un ami au bout de la terre ... tu te diras: j'ai vu un peuple doux, sensible, vertueux sans loix, pieux sans religion; il est dirigé par un homme qui m'aime, et j'y trouverai un asyle dans tous les tems de ma vie.... J'embrassai ce respectable ami; il me devenait impossible de m'arracher de ses bras.... Ecoute, me dit Zamé avec l'émotion de l'enthousiasme, tu es sans doute le dernier français que je verrai de ma vie.... Sainville, je voudrois tenir encore à cette nation qui m'a donné le jour.... O mon ami! écoute un secret que je n'ai voulu dévoiler qu'à l'époque de notre séparation: l'étude profonde que j'ai faite de tous les gouvernemens de la terre, et particulièrement de celui sous lequel tu vis, m'a presque donné l'art de la prophétie. En examinant bien un peuple, en suivant avec soin son histoire, depuis qu'il joue un rôle sur la surface du globe, on peut facilement prévoir ce qu'il deviendra. O Sainville, une grande révolution se prépare dans ta patrie; les crimes de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie ont lassé la France; elle est excédée du despotisme, elle est à la veille d'en briser les fers. Redevenue libre, cette fière partie de l'Europe honorera de son alliance tous les peuples qui se gouverneront comme elle.... Mon ami, l'histoire de la dynastie des rois de Tamoé ne sera pas longue.... Mon fils ne me succédera jamais; il ne faut point de rois à cette nation-ci: les perpétuer dans son sein serait lui préparer des chaînes; elle a eu besoin d'un législateur, mes devoirs sont remplis. A ma mort, les habitans de cette isle heureuse jouiront des douceurs d'un gouvernement libre et républicain. Je les y prépare; ce que leur destinaient les vertus d'un père que j'ai lâché d'imiter, les crimes, les atrocités de vos souverains le destinent de même à la France. Rendus égaux, et rendus tous deux libres, quoique par des moyens différens, les peuples de ta patrie et ceux de la mienne se ressembleront; je le demande alors, mon ami, ta médiation près des Français pour l'alliance que je désire.... Me promets-tu d'accomplir mes voeux....—O respectable ami, je vous le jure, répondis-je en larmes; ces deux nations sont dignes l'une de l'autre, d'éternels liens doivent les unir.... Je meurs content, s'écria Zamé, et cet heureux espoir va me faire descendre en paix dans la tombe. Viens, mon fils, viens, continua-t-il en m'entraînant dans la chambre du vaisseau;... viens, nous nous ferons là nos derniers adieux.... Oh Ciel! qu'aperçois-je, dis-je en voyant la table couverte de lingots d'or.... Zamé, que voulez-vous faire?... Votre ami n'a besoin que de votre tendresse; il n'aspire qu'à s'en rendre digne.—Peux-tu m'empêcher de t'offrir de la terre de Tamoé, me répondit ce mortel tant fait pour être chéri? C'est pour que tu te souviennes de ses productions.—O grand homme!... et j'arrosais ses genoux de mes larmes,... et je me précipitais à ses pieds, en le conjurant de reprendre son or, et de ne me laisser que son coeur.—Tu garderas l'un et l'autre, reprit Zamé en jetant ses bras autour de mon cou; tu l'aurais fait à ma place.... Il faut que je te quitte.... Mon âme se brise comme la tienne. Mon ami, il n'est pas vraisemblable que nous nous voyions jamais, mais il est sûr que nous nous aimerons toujours. Adieu.... En prononçant ces dernières paroles, Zamé s'élance, il disparaît, donne lui-même le signal du départ, et me laisse, inondé de mes larmes, absorbé de tous les sentimens d'une âme à la fois oppressée par la douleur et saisie de la plus profonde admiration[26].
Mon dessein étant de suivre le conseil de Zamé, nous réprimes la voûte que nous venions de faire, le vent servait mes intentions, et nous perdîmes bientôt Tamoé de vue.
Ma délicatesse souffrait de l'obligation d'emporter, comme malgré moi, de si puissans effets de la libéralité d'un ami. Quand je réfléchis pourtant que ce métal, si précieux pour nous, était nul aux yeux de ce peuple sage, je crus pouvoir apaiser mes regrets et ne plus m'occuper que des sentimens de reconnaissance que m'inspirait un bienfaiteur dont le souvenir ne s'éloignera jamais de ma pensée.
Notre voyage fut heureux, et nous revîmes Le Cap en assez peu de temps.
Je demandai à mes officiers, dès que nous l'aperçûmes, s'ils voulaient y prendre terre, ou s'ils aimaient autant me conduire tout de suite en France. Quoique le vaisseau fût à moi, je crus leur devoir cette politesse. Désirant tous de revoir leur patrie, ils préférèrent de me débarquer sur la côte de Bretagne, pour repasser de-là en Hollande, moyennant qu'une fois à Nantes, je leur laisserais le bâtiment pour retourner chez eux, où ils le vendraient à mon compte. Nous convînmes de tout de part et d'autre, et nous continuâmes de voguer; mais ma santé ne me permit pas de remplir la totalité du projet. A la hauteur du Cap-Vert, je me sentis dévoré d'une fièvre ardente, accompagnée de grands maux de coeur et d'estomac, qui me réduisirent bientôt à ne pouvoir plus sortir de mon lit. Cet accident me contraignît de relâcher à Cadix, où totalement dégoûté de la mer, je pris la résolution de regagner la France par terre, sitôt que je serois rétabli. Me voyant une fortune assez considérable pour pouvoir me passer de la faible somme que je pourrais retirer de mon navire, j'en fis présent à mes officiers; ils me comblèrent de remerciemens. Je n'avais eu qu'à me louer d'eux, ils devaient être contens de ma conduite à leur égard. Rien donc de ce qui détruit l'union entre les hommes ne s'étant élevé entre nous, il était tout simple que nous nous quittassions avec toutes les marques réciproques de la plus parfaite estime.
L'état dans lequel j'étais me retint huit à dix jours à Cadix; mais cet air ne me convenant point, je dirigeai mes pas vers Madrid, avec le projet d'y séjourner le temps nécessaire à reprendre totalement mes forces. Je me logeai, en arrivant, à l'hôtel Saint Sébastien, dans la rue de ce nom, chez des Milanais dont on m'avait vanté les soins envers les étrangers. J'y trouvai à la vérité une partie de ces soins, mais qu'ils devaient me coûter cher!
Hors d'état de vaquer à rien par moi-même, je priai l'hôte de me chercher deux domestiques; Français s'il était possible, et les plus honnêtes que faire se pourrait. Il m'amena, l'instant d'après, deux grands drôles bien tournés, dont l'un se dit de Paris et l'autre de Rouen, passés l'un et l'autre en Espagne avec des maîtres qui les avaient renvoyés, parce qu'ils avaient refusé de s'embarquer pour aller avec eux au Mexique, dont ils ne devaient pas revenir de long-tems, et dans ces tristes circonstances pour eux, ajoutaient-ils; ils cherchaient avec empressement quelqu'un qui voulût les ramener dans leur patrie. Me devenant impossible de prendre de plus grandes informations, je les crus, et les arrêtai sur-le-champ, bien résolu néanmoins à ne leur donner aucune confiance. Ils me servirent assez bien l'un et l'autre pendant ma convalescence, c'est-à-dire, environ quinze jours, au bout desquels mes forces revenant peu à peu, je commençai à m'occuper des petits détails de ma fortune. Mes yeux se tournèrent sur cette caisse de lingots, fruits précieux de l'amitié de Zamé, et s'inondèrent des larmes de ma reconnaissance, en examinant ces trésors. Comme ces lingots me parurent purs, entièrement dégagés des parties terreuses et fondus en barre, j'imaginai qu'ils ne pouvaient être le résultat d'une fouille faite pendant ma course dans l'intérieur des terres, mais bien plutôt le reste des trésors qui avaient servi à Zamé dans ses vingt années de voyage. Je n'avais point encore vidé la cassette; je le fis pour compter les lingots.... J'allais les estimer, lorsque je trouvai un papier au fond, où l'évaluation était faite, et qui m'apprit que j'en avais pour sept millions cinq cent soixante-dix mille livres, argent de France.... Juste Ciel, m'écriai-je, me voilà le plus riche particulier de l'Europe! O mon père! Je pourrai donc adoucir votre vieillesse! Je pourrai réparer le tort que je vous ai fait; je vous rendrai heureux, et je le serai de votre bonheur! Et toi! unique objet de mes voeux, ô Léonore! si le Ciel me permet de te retrouver un jour, voilà de quoi enrichir le faible don de ma main, de quoi satisfaire à tous tes désirs, de quoi me procurer le charme de les prévenir tous; mais que les calculs de l'homme sont incertains, quand il ne les soumet pas aux caprices du sort! O Léonore! Léonore, dit Sainville en s'interrompant et se jetant en pleurs sur le sein de sa chère femme, j'avais ce qu'il fallait pour ta fortune, tout ce qui pouvait te dédommager de tes souffrances, et je n'ai plus à t'offrir que mon coeur. Ciel, dit Madame de Blamont, cette grande richesse?...—Elle est perdue pour moi, Madame; différence essentielle entre les sentimens du coeur et les biens du hasard; ceux-ci se sont évanouis, et la tendresse, que je dois à celui de qui je les tenais, ne s'effacera jamais de mon âme; mais reprenons le fil des évènemens.
Quoiqu'il me restât encore près de vingt-cinq mille livres, dont moitié en or, heureusement cousus dans une ceinture qui ne me quitta jamais, j'eus la fantaisie de me faire échanger un de mes lingots en quadruples d'Espagne[27]; je me fis conduire à cet effet chez un directeur de la monnaie que m'avait indiqué mon hôte. Je lui présente mon or, il l'examine, et découvre bientôt qu'il n'est pas du Pérou. Sa curiosité s'en éveille; ses questions deviennent aussi nombreuses que pressantes; et sans qu'il me soit possible d'être maître de moi, un frémissement universel me saisit. Je vois que je viens de faire une sottise; et l'embarras, que ce mouvement imprime sur ma physionomie, redouble aussitôt la curiosité de mon homme; il prend un air sévère, et renouvelle ses questions du ton de l'insolence et de l'effronterie.... Ma figure se remet pourtant, elle reprend le calme que doit lui prêter celui de mon coeur, et je réponds sans me troubler, que je rapporte cet or d'Afrique; que je l'ai eu par des échanges avec les colonies portugaises. Ici mon questionneur m'examinant de plus prés encore, m'assure que les Portugais n'emploient en Afrique que de l'or du nouveau monde, et que celui que je lui présente n'en est sûrement pas. Pour le coup, la patience m'échappe: je déclare net que je suis las des interrogations, que le métal que je lui offre est bon ou mauvais, que s'il est bon, il ait à me l'échanger sans difficulté; que s'il le croit mauvais, il en fasse à l'instant l'épreuve devant moi; ce dernier parti fut celui qu'il prît, et l'expérience n'ayant que mieux confirmé la pureté au métal, il lui devînt impossible de ne me point satisfaire; il le fit avec un peu d'humeur, et en me demandant si j'avais beaucoup de lingots à changer ainsi: non, répondis-je sèchement, voilà tout; et faisant prendre mes sacs à mes gens, je regagnai mon hôtellerie, où je passai la journée, non sans un peu d'inquiétude sur la quantité des questions de ce directeur.
Je me couchai.... Mais quel épouvantable réveil! Il n'y avait pas deux heures que j'étais endormi, lorsque ma porte, s'ouvrant avec fracas, me fait voir ma chambre remplie d'une trentaine de crispins[28], tous familiers ou valets de l'inquisition[29]. Avec la permission de votre excellence, me dit un de ces illustres scélérats, vous plairait-il de vous lever, et de venir à l'instant parler au très-révérend père inquisiteur qui vous attend dans son appartement.... Je voulus, pour réponse, me jeter sur mon épée; mais on ne m'en laissa pas le tems.... On ne me lia point; c'est un des privilèges particuliers à ce tribunal, de n'employer, pour saisir leurs prisonniers, que la seule force du nombre, et jamais celle des liens; on ne me lia donc point; mais je fus tellement environné, tellement serré par-tout, qu'il me devint impossible de faire aucun mouvement; il fallut obéir: nous descendîmes; une voiture m'attendait au coin de la rue, et je fus transporté ainsi au milieu de ce tas de coquins dans le palais de l'inquisition: là, nous fûmes reçus par le secrétaire du saint-office, qui, sans dire une seule parole, me remit à l'alcaïde et à deux gardes, qui me conduisirent dans un cachot fermé de trois portes de fer, d'une obscurité et d'une humidité d'autant plus grandes, que jamais encore le soleil n'y avait pénétré. Ce fut là qu'on me déposa sans me dire un mot, et sans qu'il me fût permis, ni de parler, ni de me plaindre, ni de donner aucun ordre chez moi.
Anéanti, absorbé dans les plus douloureuses réflexions, vous imaginez facilement quelle fut la nuit que je passai: hélas! Me disais-je, j'ai parcouru le monde entier; je me suis trouvé au milieu d'un peuple d'antropophages; il a daigné respecter et ma vie et ma liberté; mon étoile me porte au sein des mers les plus reculées, j'y trouve une fortune immense et des amis.... J'arrive en Europe ... je touche à ma patrie ... c'est pour n'y rencontrer que des persécuteurs! Et comme si j'eusse pris plaisir à accroître l'horreur de mon sort, je ne me repaissais a chaque instant que de ces fatales idées, lorsqu'au bout d'une semaine de mon séjour dans cet horrible lieu, l'alcaïde parut escorté de ses deux mêmes gardes, et m'ayant ordonné de découvrir ma tête, il me conduisit ainsi à la salle d'audience. On me fit signe de m'asseoir; un siége étroit et dur se présentait â moi au bout d'une table auprès de laquelle étaient deux moines, dont l'un devait m'interroger, et l'autre écrire mes réponses; je me plaçai. En face était l'image de ce Dieu bon, de ce rédempteur de l'univers, exposé dans un lieu où l'on ne travaille qu'à perdre ceux qu'il est venu racheter. J'avais sous mes yeux un juge équitable, et des hommes méchans; le symbole de la douceur et de la vertu à côté de celui des crimes et de la férocité; j'étais devant un Dieu de paix et des hommes de sang, et c'était au nom du premier, que les seconds osaient me sacrifier à leur infâme cupidité.
On m'interrogea d'abord sur mon nom, sur ma Patrie et sur ma profession; ayant satisfait à ces premières demandes, on exigea de moi des éclaircissemens sur les motifs de mes voyages.... Je ne les cachai point; lorsque je dis que je quittais une isle, où j'avais trouvé le plus grand des hommes pour législateur ... on me demanda s'il était chrétien? Il est bien plus, dis-je avec enthousiasme; il est juste, il est bon, il est libéral, il est hospitalier, et n'enferme pas les infortunés que le hasard jette sur ses côtes; cette réponse, traitée d'impie, fut aussitôt inscrite comme blasphématoire. L'inquisiteur me demanda si j'avais baptisé ce payen?—Pourquoi faire, répondis-je outré? Si le Ciel est destiné pour la vertu, il y sera plutôt placé que ceux qui, soumis à ces vains usages, n'en reçoivent que la caractère du crime et de l'atrocité.—Autre blasphème! le moine, me montrant le crucifix, me demanda si je songeais que mon Sauveur était là?—Oui, lui dis-je, et si quelque chose le révolte ici, croyez que c'est bien plutôt la conduite du tyran qui impose les fers, que celle de l'esclave qui les reçois. Le Dieu que vous m'offrez a été malheureux comme moi,... et comme moi, victime de la calomnie et de la scélératesse des hommes, il doit me plaindre et vous condamner. Sur cette réponse, l'inquisiteur, palpitant de rage, dit au greffier d'écrire que j'étais athée.—Vous écrivez un mensonge, m'écriai-je; j'affirme que je crois à un Dieu, que je le crains, que je l'adore, et que je ne hais que ceux qui abusent de son nom, pour accabler l'innocence. Le greffier arrêté par cette réponse, fixa inquisiteur....
Écrivez, dit celui-ci, qu'il invective les officiers du tribunal.... Que votre éminence réfléchisse, dit le greffier en espagnol, croyant que je ne l'entendais pas.... Écrivez donc, que c'est un calomniateur, dit le moine toujours furieux.—Je croyais, dis-je alors à ce juge atroce, qu'il s'agissait moins de constater ce qui se passe ainsi à huis-clos, que de m'interroger sur les faits qu'on me suppose, et de me confronter aux témoins.—Il n'y a jamais de telles confrontations dans un tribunal dirigé par l'esprit de Dieu; où règne cet esprit sacré, les formalités deviennent inutiles; à qui est l'or que vous changeâtes hier chez le directeur des monnaies?—A moi.—D'où vous vient-il?—Des bontés d'un ami qui craint Dieu, qui aime les hommes, qui leur rend service, et qui ne les tourmente jamais.—Il y a donc des mines d'or dans son isle?—Non, dis-je affirmativement, (aurais-je pu me pardonner, par une réponse contraire, d'attirer de tels ennemis au meilleur des humains.) Non, il a reçu des lingots en paiement des différens objets d'un commerce fait avec les Anglais.—Et il vous a fait un tel présent?—Il ne s'en sert plus, il a renoncé à tout négoce étranger, cet or lui devient inutile.—Inutile? Pour près de huit millions!... Et alors, je vis que toute ma fortune était déjà dans les mains de ces scélérats....
L'Inquisiteur redoubla ses questions, il y mit tout l'art qu'il put pour me faire contredire ou couper, art profond, qui n'est possédé nulle part comme par les ministres de ce tribunal de sang; mais je ne sortis jamais du cercle de mes réponses, toujours elles furent les mêmes, et son infâme talent échoua devant elles. Il voulut des détails géographiques sur Tamoé, je les embrouillai tellement, qu'il lui fut impossible de deviner dans quelle partie de la mer cette isle était située.
L'interrogatoire se rompit. Je demandai mon bien, on me dit qu'il fallait d'autres éclaircissemens avant que de savoir seulement s'il m'appartenait; que dons le cas où il deviendrait certain que je n'en imposais pas, il faudrait toujours défalquer de ces richesses les frais de la procédure; que le roi aimerait un navire pour vérifier la solidité de mes aveux; que je devais juger de la longueur et des sommes que coûteraient ces informations, et sentir combien, d'après cela, il devenait essentielle dire la vérité pour abréger toutes ces démarches; je me gardai bien de tomber dans ce piège, et changeant de propos pour ne plus même donner lieu d'y revenir une seconde fois, je me plaignis de la chambre où l'on m'avait mis, et demandai si pour les fonds que l'on avait à moi, on ne pouvait pas au moins me loger plus commodément. L'alcaïde interrogé par l'inquisiteur, répondit alors qu'il n'y avait de bonnes chambres vacantes pour le moment que dans le quartier des femmes;... qu'on lui en donne une, dit le révérend, et vous lui ferez, en l'y enfermant, les recommandations d'usage.
Cet appartement, situé dans la cour des femmes, était infiniment meilleur que le mien; c'est par un excès de faveur que l'on vous accorde cette chambre, me dit celui qui m'y conduisait, songez à vous y conduire avec toute la prudence et toute la circonspection imaginables; la plus légère indiscrétion vous ferait remettre dans un cachot, dont vous ne sortiriez jamais; au-dessus et à côté de cette chambre, continua l'alcaïde, sont les juives et des Bohémiennes; le plus grand silence, si elles vous interrogent, et gardez-vous de leur parler le premier; je promis tout ce qu'on voulut, et les portes se fermèrent.
J'avais déjà passé cinq jours dans cette nouvelle position, lorsqu'un de mes geôliers m'invita à demander une autre audience, tel est l'usage de ce tribunal plein de ruse et de fausseté, quand les juges veulent interroger une seconde fois le coupable, il faut que cette audience soit comme l'effet d'une pressante sollicitation de la part de ce malheureux, qui, sans cela, gémirait des siècles, et sans qu'on le soulageât, et sans qu'on l'entendit; je demandai donc à revoir mes juges ... je l'obtins.
L'inquisiteur me demanda ce que je voulais.—Mon bien et ma liberté, répondis-je.—Avez-vous réfléchi, me dit-il en éludant ma réponse, sur l'extrême importance dont il est pour vous de donner les lumières qu'on désire.—J'ai satisfait à ce qu'on exigeait de moi, satisfaites de même à ce que j'attens de vous.—Tout est enfermé maintenant dans les coffres du saint office, et rien n'en peut plus sortir qu'au retour du vaisseau d'information que sa majesté va faire partir; pressez-vous donc de donner les éclaircissemens qu'on vous demande, votre liberté tient à leur promptitude, vos jours à leur sincérité.—Mais, dès qu'on vit que mes réponses étaient toujours les mêmes, on me dit alors avec humeur, que quand on n'avait rien à dire, il ne fallait pas faire demander des audiences, que le tribunal accablé d'affaires, ne pouvait pas être journellement importuné pour de telles minuties; que j'eusse à retourner dans ma prison, et à ne pas demander d'en sortir, si je n'étais pas décidé à plus de vérité et de soumission.
Je rentrai ... ce fut alors, je l'avoue, que je me sentis bien près du désespoir.... Eh! qu'ai-je donc fait, me dis-je, en quoi puis-je mériter une punition si sévère? J'étais né honnête et sensible, et me voilà traité comme un scélérat!... Je possédai quelques vertus, et me voilà confondu avec le crime!... A quoi m'ont servi les qualités de mon coeur?... En suis-je moins devenu la victime des hommes?... Hélas! quelque mérite de plus m'a attiré toute leur haine; avec des vices et de la médiocrité, je n'aurais trouvé que du bonheur; il ne faut qu'être bas et rampant pour être sûr de leur estime.... Mais si des talens vous décorent, si la fortune vous rit, si la nature vous sert, leur orgueil humilié ne vous préparé plus que des pièges; et la méchanceté qu'il arme, et la calomnie qu'il envenime, toujours prêtes à vous écraser, vous puniront bientôt d'être bon et vous feront repentir de vos vertus. Puis revenant sur la première origine de mes erreurs, mon plus grand crime, ajouté-je, est d'avoir aimé Léonore; à cette première faiblesse tient la chaîne de toutes mes infortunes; sans cela, je n'aurais pas quitté la France: que de maux ont suivi cette première faute! Que dis je, hélas! Plus malheureuse que moi, que fait-elle isolée sur la terre? En l'enlevant à sa famille, n'ai-je pas détruit son bonheur? En l'arrachant à son devoir, n'ai-je pas flétri ses beaux jours? Ne lui ai-je pas ravi, par cette coupable imprudence, toute la félicité qu'elle avait droit d'attendre? Ce n'est donc que sur elle que mes larmes doivent couler, ce n'est donc qu'elle que je dois plaindre; mon malheur est mérité dès qu'il put attirer le sien.... O Léonore, Léonore! tes revers sont mon seul ouvrage, et les étincelles de plaisir, que mon amour fit naître en toi, ressemblaient à ces lueurs mensongères, qui, trompant le voyageur égaré, l'engloutissent à jamais dans l'abyme!... Et toi, mon bienfaiteur, continue-je en larmes, pourquoi t'ai-je quitté? Pourquoi n'ai-je pas retrouvé Léonore dans ton isle, et pourquoi ce séjour enchanteur n'est-il pas devenu notre patrie à tous les deux?... Tribunal odieux, nation subjuguée par l'imposture et la superstition, quels droits avez-vous sur moi! qui vous donne ceux de me retenir et de me rendre le plus malheureux des hommes!
Huit jours se passèrent encore ainsi, lorsqu'on vint me chercher pour une troisième audience; mais on ne m'avait pas fait solliciter celle-là: les scélérats commençaient à voir que je soupçonnais leur piège; ils désespéraient de m'y prendre, et ne pouvant plus avoir recours qu'à l'effroi et à la calomnie, ils espéraient, en usant de ces deux moyens, obtenir le moi quelques aveux, qui, me rendant imaginairement coupable, apaisassent au moins les remords qu'ils commençaient, sans doute, à sentir, de me voler aussi impunément.
Je fus reçu cette fois-ci dans ce qu'on appelle le lieu des tourmens; c'est un souterrain effroyable, dans lequel on descend par un nombre infini de marches, et tellement reculé, qu'aucun cri n'en peut être entendu.... C'est là que, sans respect, ni pour la pudeur, ni pour l'humanité; que, sans distinction d'âge, de condition ou de sexe, ces infernaux vautours viennent se repaître de barbaries et d'atrocités: c'est là que la jeune fille timide et honnête, mise nue sous les yeux de ces monstres, pincée, brûlée, tenaillée, vit éveiller dans ces coeurs pervers le sentiment de la luxure par l'aiguillon de la férocité; et c'est pour y multiplier les victimes de leur exécrable infamie, qu'ils corrompent annuellement cinquante mille âmes dans le royaume, afin d'obtenir plus de coupables. Là tous les instrumens de la torture se présentèrent à mes yeux effrayés, il n'y manquait que les bourreaux. Les mêmes moines assis dans de vastes fauteuils, m'ordonnèrent de me placer sur une escabelle de bois, posée en face d'eux.
Vous voyez, me dit celui qui m'avait interrogé jusqu'alors, quels sont les moyens dont nous allons nous servir pour obtenir de vous la vérité.—Ces moyens sont inutiles, répondis-je avec courage; ils peuvent effrayer le coupable, mais l'innocent les voit sans frémir: que vos bourreaux paraissent, je saurai à-la-fois soutenir leurs tortures, vous plaindre et me consoler.
Cette fierté, hors de saison, cet entêtement à nous cacher la vérité va peut-être vous coûter bien cher, reprit l'inquisiteur; est-il besoin de feindre lorsque nous avons tout appris: votre hôte, vos gens emprisonnés, comme vous, (cette circonstance était fausse) tout ce qui vous entourait enfin, vient de déposer contre vous. On a surpris vos opérations; on vous a vu invoquer le Diable.... En un mois, vous êtes chymiste et sorcier, ce que nous regardons comme synonyme[30].
Par-tout ailleurs, j'avoue que le rire eût été ma seule réponse à des balourdises de cette espèce; on n'imagine pas le mépris qu'inspire un juge quelconque, quand renonçant à la sage austérité de son ministère, il en descend par libertinage ou bêtise, pour s'occuper de détails ou déshonnêtes, ou hors de bon sens; on ne voit plus dès-lors en lui qu'un crapuleux ou qu'un imbécile, conduit par la débauche ou l'absurdité, et qui n'est plus digue que de la rigueur des loix et de l'indignation publique.
Quoi qu'il en fût, je me contins; mais les mouvemens de pitié que m'inspiraient de pareils fourbes, éclatèrent si énergiquement sur mon visage, qu'ils se regardèrent tous deux, sans trop savoir que dire, pour appuyer leur stupide accusation. Leur adressant la parole enfin: si j'avais, dis-je, la puissance du Diable, croyez que le premier emploi que j'en ferais, serait assurément de me sortir de la main de ses satellites.—Mais s'il est certain, dit l'inquisiteur en ne prenant pas garde à ma réponse, s'il est évident que cet or est composé par vous, il ne peut l'être que par la chymie; or, la chymie est un art diabolique que nous regardons....—On ne fait de l'or par aucuns procédés chymiques, dis-je en interrompant cet imbécile avec vivacité, ceux qui répandent ces sottises sont aussi bêtes que ceux qui les croient; la seule matrice de l'or est la terre, et on ne l'imite point: je vous ai dit d'où venaient ces lingots; je ne les ai acquis par aucune voie qui puisse alarmer ma conscience; vous m'arracheriez la vie, que je ne vous en dirais pas davantage. Gardez mon or, si c'est lui qui vous tente; je vivais avant de l'avoir, je ne mourrai pas pour l'avoir perdu; mais rendez-moi la liberté que vous m'avez ravie sans droits, et que votre seule cupidité vous force à m'enlever.—Vous reconnaissez donc, ajouta ce suborneur, que cet or est le fruit de vos oeuvres?—Je reconnais qu'il m'a été donné, qu'il m'appartient, et que vous voulez me faire mourir pour me le voler.—On ne porta jamais l'impudence plus loin, dit le moine en se levant furieux, et sonnant une petite clochette d'argent qu'il avait près de lui, nous allons voir si elle se soutiendra aux portes du tombeau. Quatre assassins masqués comme le sont les pénitens dans nos provinces du Midi, parurent alors, et s'apprêtèrent à me saisir; ô Dieu! m'écriai-je, pardonnez à mes bourreaux, et donnez-moi la force d'endurer les tourmens que leur stupide rage apprête à l'innocence.
A ces mots, l'inquisiteur sonna une seconde fois, et l'alcaïde parut.... Remettez cet homme en prison, lui dit le moine, il y finira ses jours, puisqu'il ne veut rien avouer; qu'il entende bien que sa liberté tient à ses aveux, et qu'il les fasse maintenant quand il voudra.
Je sortis, et vous laisse à penser dans quels sentimens j'étais contre d'infâmes coquins, dont il était clair que le vol et le meurtre étaient les seules intentions.
Mon trouble seul me soutint cette première journée; mais je tombai le lendemain dans des réflexions sombres, dans une mélancolie, qui me firent naître le dessein de finir mon sort.
Un accès de douleur effroyable qui survint peu après, en mettant mon âme dans une situation plus violente, la sortît de ces funestes projets.
Oui, me dis-je dans l'excès de mon désespoir, un tribunal qui ne pardonne jamais, qui corrompt la probité des citoyens, la vertu des femmes, l'innocence des enfans; qui, comme ces tyrans de l'ancienne Rome, ose faire un crime de la compassion et des larmes ... aux yeux duquel le soupçon est un tort, la délation une preuve, la richesse un délit;... qui, foulant aux pieds toutes les loix divines et humaines, couvre son impudence, sa luxure et sa cupidité du voile hypocrite de l'amour divin et des bonnes moeurs; qui pardonne tous les forfaits de ceux qui le servent; qui assure l'impunité à ses satellites; qui, pour comble d'horreur et d'impudence, condamne et flétrit des héros[31], immole des ministres d'État[32], fait perdre à la nation ses plus brillans domaines[33], dépeuple le gouvernement: un tel tribunal, dis-je, est la preuve la plus authentique de la faiblesse de l'État qui le souffre, le signe le plus certain du danger de la religion qui le protège, et l'avertissement le plus sûr de la vengeance de Dieu[34].
Malheur aux rois, ou qui le tolèreront dans leurs États, ou qui, même en le rejetant, consentiront à souiller les tribunaux de la nation des atroces maximes de cette assemblée de brigands; le citoyen barbare, inepte et frénétique, qui abuserait de sa place pour introduire de telles opinions, serait l'instrument infernal qu'emploierait la colère céleste pour ébranler la puissance de cet empire, et si ce scélérat, moins imaginaire qu'on ne le croira peut-être, parvenait à force de bassesses à s'élever un instant au-dessus de l'état vil où la nature le réduit, le ciel ne l'aurait permis que pour lui préparer la honte d'avoir à tomber de plus haut[35].
Ce fiel lancé, de nouvelles idées m'occupèrent: mes 25,000 liv. en or placées dans ma ceinture, me restaient intactes; comme cette ceinture était extrêmement serrée sur mes reins, j'étais assez heureux pour qu'elle eût échappé à ceux qui m'avaient fouillé en entrant; cette circonstance heureuse me fit voir que je n'étais pas tout-à-fait abandonné de la fortune, et qu'elle me tendait encore la main pour m'affranchir de mon malheureux sort.... L'espoir se ranima; si peu de chose le sourient dans le coeur navré du misérable! Je ne vis plus les murs de ma prison comme les parois de mon sépulcre; l'oeil qui me les fit mesurer de nouveau, n'était plus dirigé que par l'idée de les franchir; je les examinai avec exactitude ... j'en sondai l'épaisseur ... j'observai la fenêtre; moins élevée qu'elles ne le sont dans les autres chambres, je crus qu'avec un peu de patience et du travail, il me deviendrait peut-être possible d'échapper par-là: sa clôture, ou plutôt ses grillages étaient doubles et très-épais, je ne m'en effrayai point; je regardai où donnait cette fenêtre; il me parut que c'était dans une petite cour isolée, n'ayant plus qu'un mur de vingt pieds devant elle, qui la séparait de la rue; je résolus de me mettre à l'ouvrage dès l'instant même; le fer d'un briquet, meuble d'usage dans ces sortes d'endroits, me parut devoir servir au mieux mes desseins; à force de l'ébrécher contre une pierre, j'en fis une sorte de lime, et dès le même soir, j'avais déjà mordu un de mes barreaux de plus de trois lignes de profondeur.... Courage, me dis-je.... O Léonore! j'embrasserai encore tes genoux.... Non, ce n'est point ici que la mort est préparée pour moi, elle ne peut me frapper qu'à tes pieds.... Travaillons....
Afin que mes geôliers ne se doutassent de rien, j'affectai devant eux la plus profonde douleur; je portai la ruse au point de refuser même les alimens qui m'étaient présentés, et les contraignant ainsi à un peu de pitié, j'éloignai tout soupçon de leur esprit. Cependant leurs consolations furent médiocres: l'art, de répandre du baume sur les plaies d'une âme désolée, n'est jamais connu d'êtres assez vils, pour accepter l'emploi déshonorant de fermer des portes de prison. Quoi qu'il en soit, je les trompai, et c'était tout ce que je désirais; leur aveuglement m'était plus utile que leurs larmes, et j'avais bien plus envie de fasciner leurs yeux, que d'attendrir leurs coeurs.
Mon ouvrage se perfectionnait; déjà ma tête passait entièrement par les ouvertures que j'avais pratiquées; j'avais soin de remettre les choses en ordre le soir, pour qu'on ne s'aperçût de rien; tout répondait enfin au gré de mes désirs, lorsqu'un jour, vers les trois heures après-midi, j'entendis frapper au-dessus de ma tête en un endroit de la voûte qui me parut plus faible que le comble, et qui l'était suffisamment pour laisser pénétrer la voix.
J'écoutai: on refrappa.—Pouvez-vous m'entendre? me dit une voix de femme en mauvais français.—Au mieux, répondis-je; que désirez-vous d'un malheureux compagnon d'infortune?—Le plaindre et me consoler avec lui, me répondit-on; je suis prisonnière et innocente comme vous: depuis 8 jours je vous écoute, et crois deviner vos projets.—Je n'en ai aucun, répondis-je, craignant que ce ne fût ici quelque piège, et connaissant cette ruse basse et vile qui place à côté d'un malheureux un espion déguisé sous la même chaîne, dont le but est d'entrouvrir le coeur de son infortuné camarade, afin d'en arracher un secret qu'il trahit dans le même instant; artifice exécrable, prouvant bien plutôt l'affreux désir de trouver des criminels, que l'envie honnête et légitime de ne supposer que l'innocence[36]. Vous me trompez, reprit la compagne de mon sort, je démêle au mieux vos soupçons; ils sont déplacés vis-à-vis de moi: si nous pouvions nous voir, je vous convaincrais de ma franchise: voulez-vous m'aider, continua-t-on, perçons chacun de notre côté à cet endroit où je vous parle, nous nous entendrons mieux, nous nous verrons, et j'ose croire qu'après un peu plus d'entretien, nous nous convaincrons qu'il n'est rien à craindre à nous confier l'un à l'autre.
Ici ma position devenait très embarrassante: j'étais découvert, cela était évident, et dans une telle circonstance peut-être il y avait moins de danger à accorder à cette femme ce qu'elle désirait, qu'à l'irriter par des refus. Si elle était fausse, elle me trahissait assurément; si elle ne l'était pas, mon impolitesse la déterminait à le devenir. J'acceptai donc sans balancer; mais comme nous approchions de l'heure où les geôliers faisaient leur ronde, je conseillai à ma voisine de remettre le travail au lendemain ... elle y consentit.—Ah! dit-elle encore en me souhaitant le bonsoir, que d'obligations nous allons vous avoir.—Que veut dire ce nous, répartis-je au plus vite, n'êtes-vous donc pas seule?—Je suis seule, me répondit-on; mais j'ai près de moi une compagne, avec laquelle je cause très à l'aise par une ouverture que nous avons faite, et qui va lui faciliter le moyen de se rendre dans ma chambre, pour passer ensuite toutes les deux dans la vôtre, quand le travail, que nous allons entreprendre vous et moi, sera fait; ce service que j'implore, j'en conviens, c'est bien plutôt pour cette infortunée, que pour moi: si vous la connaissiez, elle vous intéresserait assurément; elle est jeune, innocente et belle; elle est de votre patrie; il est impossible de la voir sans l'aimer. Ah! si la pitié ne vous parle pas en ma faveur, qu'elle se fasse entendre au moins pour elle!...—Quoi! celle dont vous me parlez est française, répliquai-je avec empressement, et par quel hasard?... Mais nous n'eûmes pas le tems d'en dire davantage, et le bruit que nous entendîmes nous força de cesser notre entretien.
Dès que j'eus soupé, je m'enfonçai dans les plus sérieuses réflexions sur le parti à prendre dans cette circonstance. Ma délicatesse était flattée, sans doute, d'arracher au joug des scélérats qui nous retenaient, deux infortunées comme moi; mais, d'un autre côté, que de risque à me charger d'elles, et comment entreprendre, avec deux femmes, une opération si dangereuse, et dont le succès était aussi incertain: si elle manquait, je redoublais leurs chaînes, et me précipitais avec elles dans de plus grands malheurs, peut-être, que ceux qui nous attendaient. Seul, tout me semblait possible; tout me paraissait échouer avec elles ... Je ne balançai donc plus; je fermai mon coeur à toute considération, et me déterminai à partir sur-le-champ, afin de ne plus même entendre les regrets intérieurs que j'éprouvais à refuser aussi cruellement mes services à ces deux malheureuses compagnes de mon sort.
J'attendis minuit: visitant alors mes ouvertures, et les trouvant suffisamment élargies pour y passer le corps, je liai un de mes draps aux barreaux qui n'étaient point endommagés, et me laissai par leur moyen glisser dans la cour ... nouvel embarras dès que j'y fus; je tombais dans une espèce de gouffre dont l'obscurité était d'autant plus affreuse, que l'enceinte en était étroite et haute; j'avais vingt pieds de mur à franchir, sans qu'aucun moyen s'offrît à moi pour m'en faciliter l'entreprise; alors, je me repentis vivement de ce que je venais de faire; la mort, sous mille formes, s'offrit à moi pour punition de mon imprudence; un regret amer de tromper aussi durement l'espoir des deux femmes que j'abandonnais, vint achever de déchirer mon coeur; et j'étais prêt à remonter, lorsqu'en tâtonnant dans cette cour, une échelle vint s'offrir à moi. O ciel! me dis-je, je suis sauvé, n'en doutons pas, la Providence me sert mieux que moi-même, elle veut absolument m'arracher de ces lieux; suivons sa voix, et reprenons courage: je saisis cette échelle précieuse, je l'appliquai au mur, mais il s'en fallait bien qu'elle en atteignît le haut, à peine arrivait-elle a la moitié; quelle nouvelle détresse!... Mon heureuse étoile ne m'abandonna pourtant point encore; à force d'examiner, je découvre un petit toit dans cette cour, dont l'élévation est semblable à celle de mon échelle; je l'y applique, je monte; une fois sur ce parapet, je rapporte l'échelle à moi, et la repose contre le mur, me voilà sur la crête; mais en étais-je plus avancé: il fallait descendre d'aussi haut que je m'étais élevé, et nul moyen de ce côté ne se présentait pour y réussir; le mur étant assez large pour me permettre de marcher dessus, j'en fis le tour, observant avec le plus grand soin tout ce qui pouvait l'environner, et me permettre d'en descendre avec un peu plus de facilité; enfin, j'aperçois au coin d'une petite rue aboutissant à ce mur, un tas de fumier appuyé contre lui à la hauteur de près d'une toise; je me précipite sans réfléchir davantage, je m'élance dans la rue, et assez heureux pour ne m'être fait aucun mal dans toutes ces diverses opérations, me voilà, comme vous l'imaginez bien, à faire de mes jambes le plus prompt et le meilleur usage possible.
Un fuyard de l'inquisition ne trouve de ressources nulle part en Espagne: le royaume est rempli des satellites de ce tribunal, toujours prêts à vous ressaisir en quelques lieux que vous puissiez être. Rien de plus vigilans que les soins de la Sainte-Hermandad; c'est une chaîne de fripons qui se donnent la main d'un bout de l'Espagne à l'autre, et qui n'épargnent ni frais, ni tromperies, ni soins, ou pour arrêter celui que le tribunal poursuit, ou pour lui rendre celui qui s'en échappe; je le savais, et je sentais parfaitement, d'après cela, que le seul parti qui me restait à prendre, était de m'éloigner à l'instant d'Espagne, et de gagner si je pouvais, sans aucun repos, les frontières de France.
Je me mis donc à fuir.... A fuir! qui, grand Dieu! quel était donc l'objet dont je venais de tromper la confiance!... quelle était cette fille charmante pour laquelle une tendre amie venait d'intéresser ma pitié!... qui trahissai-je, qui fuyai-je, en un mot!... Léonore, ma chère Léonore: c'était-elle que la fortune venait de mettre une troisième fois dans mes mains; elle dont je refusais de briser les fers, et que je laissais au pouvoir d'un monstre bien plus dangereux encore que les Vénitiens et que les antropophages; elle, enfin, dont je m'éloignais tant que mes forces pouvaient me le permettre.
Oh! pour le coup, dit Madame de Blamont, c'est être aussi par trop malheureux, et je crois qu'après ceci on ne doit plus croire aux, pressentimens de l'amour. O Madame! continua-t-elle en embrassant cette aimable personne, combien tout ceci redouble l'envie que nous avons tous d'apprendre vos aventures, et de quel intérêt elles doivent être!
Au moins, laissons finir celle de Mr. De Sainville, dit le comte de Beaulé; c'est une terrible chose que d'avoir affaire à des femmes: on s'imagine que la curiosité est leur démangeaison la plus cuisante ... vous le voyez, Mr., on se trompe, c'est l'envie de parler.—Mais qui nous retarde à présent, dit Aline avec gentillesse en s'adressant au comté ... il me semble que ce n'est que vous seul.—Soit, reprit Mr. De Beaulé; mais si vous interrompez encore une fois, ou l'une, ou l'autre, j'emmène Sainville et Léonore à Paris, et vous prive de savoir le reste de leur histoire. Allons, allons, dit Madame de Senneval, il faut écouter et se taire: notre général le ferait comme il le dit; continuez, Mr. De Sainville, continuez, je vous en supplie, car j'ai bien envie de savoir comment vous vous réunirez à ce cher objet de tous vos soins.
Hélas! Madame, reprit Sainville, il me reste peu de choses intéressantes à vous dire entre cette dernière circonstance de mon histoire et notre heureuse réunion; et l'impatience que je lis en vous d'écouter à présent plutôt Léonore que moi, va me faire abréger les détails.
Je marchai avec la plus grande vitesse; j'évitais les villes et les bourgs, je couchais en rase campagne: si je rencontrais quelqu'un, je me faisais passer pour déserteur français, et six jours de marche excessive me rendirent enfin au-delà des monts: j'arrivai à Pau dans un état qui vous eût attendri; j'y trouvai au moins de la tranquillité, et il me restait assez d'argent pour m'y mettre à mon aise. Mais le calme décida la maladie que tant d'agitations faisaient germer dans mon sang; à peine fus-je dans une maison bourgeoise, que j'avais louée pour quelque tems à dessein de m'y refaire, qu'une fièvre ardente se déclara, et me mit en huit jours aux portes du tombeau. J'étais pour mon bonheur, chez d'honnêtes gens; ils eurent pour moi des soins que je n'oublierai jamais; mais ma convalescence ayant duré quatre mois, je ne pensai plus à me rendre dans ma patrie. Vers la fin de l'Été, j'achetai une voiture, je pris des domestiques, et je fus en poste à Bayonne; ne me trouvant pas encore assez bien pour soutenir cette fatigante manière de voyager, j'y renonçai, et vins à petites journées à Bordeaux, où je résolus de me rafraîchir une quinzaine de jours; j'y étais aussi tranquille que l'état de mon coeur pouvait me le permettre, lorsqu'un soir, ne cherchant qu'à me distraire ou à me dissiper, je fus à la comédie attiré par le Père de Famille, que j'ai toujours aimé, et plus encore par l'annonce d'une jeune débutante aux rôles de Sophie dans la première pièce, et de Julie dans la Pupille, qui devait suivre: c'était, assurait-on, ne fille pleine de grâces, de talens, et qui venait de faire les délices de Bayonne, où elle avait passé pour se rendre à Bordeaux, lieu de son engagement. Il était d'usage alors qu'un peu avant le pièce, les jeunes gens se rendissent sur le théâtre pour y causer avec les actrices, j'y fus dans le dessein d'examiner d'un peu plus près si cette jeune personne, dont la figure s'exaltait autant, méritait les éloges qu'on lui prodiguait; ayant rencontré là par hasard un nommé Sainclair, que j'avais vu autrefois tenant le premier emploi à Metz et qui le remplissant de même à Bordeaux allait représenter le tendre et fougueux Saint-Albin; je le priai de me montrer la déesse qu'il allait adorer.—Elle s'habille, me dit-il, elle va descendre à l'instant; je vous la ferai voir dès qu'elle paraîtra; c'est la première fois que je joue avec elle; je ne l'ai vue qu'un moment ce matin ... elle n'est ici que d'hier ... nous avons répété les situations; elle est en vérité du dernier intérêt. Une jolie taille, un son de voix flatteur, et je lui crois de l'âme.—Eh vous n'en êtes pas amoureux, dis-je en plaisantant?—Oh bon! me répondit Sainclair, ne savez-vous donc pas que nous sommes comme les confesseurs, nous autres, nous ne chassons jamais sur nos terres; cela nuit au talent; l'illusion est au diable quand on a couché avec une femme, et pour l'adorer sur la scène, ne faut-il pas que cette illusion soit entière. Cette fille est d'ailleurs aussi sage que belle.... En vérité, tous nos camarades le disent.... Mais tenez, parbleu, la voilà, vos yeux vont vous servir infiniment mieux que mes tableaux.... Hein! comment la trouvez-vous?... Ciel! étais-je en état de répondre!... Mes membres frémissent ... une angoisse cruelle enchaîne à l'instant tous mes sens, et revenant comme un trait de cette situation, je vole aux genoux de cette fille chérie.... O Léonore! m'écriai-je, et je tombe à ses pieds sans connaissance.
Je ne sais ce que je devins, ce qu'on fit, ce qui se passa; mais je ne repris connaissance que dans les foyers, et quand mes yeux se rouvrirent, je me retrouvai soigné par Sainclair, plusieurs femmes de la comédie, et Léonore à genoux devant moi, une main appuyée sur mon coeur,m'appelant et fondant en larmes.... Nos embrassemens ... notre délire ... nos questions coupées, reprises cent et cent fois, et jamais répondues, l'excès de notre tendresse mutuelle, et du bonheur que nous sentions à nous retrouver enfin après tant de traverses, arrachaient des larmes à tout ce qui nous entourait. On avait annoncé la débutante évanouie; l'impossibilité de donner le Père de Famille, et toute la troupe s'était renfermée avec nous dans les foyers. Léonore