Un typo de mon journal vient de m'annoncer que le cliché On rentre.... On est rentré n'est pas si éculé qu'on aurait pu croire et qu'il peut servir encore une fois ou deux.
Dieu sait pourtant si on en a abusé de ce Paris qui rentre, qui n'arrête pas de rentrer!
Ça commence aux premiers jours de septembre et ça ne finit jamais.
Quand j'étais un tout petit garçon (oh! le joli petit garçon que je faisais, gentil, aimable, et combien rosse au fond!) et que je lisais les mondanités dans les grands organes, je me figurais le *Paris qui rentre* d'une drôle de façon!
Des malles à loger des familles entières, des boîtes à chapeaux beaucoup plus incomptables que les galets du littoral, des chefs de gare perdant la tête, et surtout—oh! surtout—de belles jeunes femmes un peu lasses du trajet, mais si charmantes, une fois reposées, demain.
Rien de vrai, dans tout cela.
Le train qui arrive aujourd'hui à 6 h 20 ressemble étonnamment au train qui est arrivé, voilà trois mois, à 7 h 15, et on le prendrait volontiers pour le train qui arrivera dans six mois à midi moins le quart.
Quant aux gens qui se trouvaient à Trouville cet été, ou dans leurs terres cet automne, ils étaient remplacés à Paris par d'autres gens qui se trouveront à Nice cet hiver, ou au tonnerre de Dieu ce printemps prochain.
C'est surtout à Paris qu'il n'y a personne d'indispensable.
Paris rentre!... Paris s'en va!
Et puis quoi? Si j'étais un garçon mal élevé, je sais bien ce que je dirais.
Moi aussi, je suis rentré ces jours-ci, et j'ai trouvé sur mon bureau des lettres, sans exagérer, haut comme ça.
S'il fallait que je répondisse personnellement, il me faudrait mobiliser toute la réserve et toute la territoriale des secrétaires de France.
Alors, qu'ai-je fait? Je répondrai, résolus-je, à un seul, tiré au sort.
L'heureux gagnant se trouve être un jeune peintre qui me demande comment s'y prendre, quand il veut travailler, pour éloigner de son atelier les fâcheux, les raseurs, les tapeurs, les fournisseurs et autres amateurs.
Oh! mon Dieu, c'est bien simple! Que cet artiste agisse à mon instar, et il s'en trouvera bien.
Depuis trois ans j'ai fait établir, à l'entrée de mon vestibule, un tourniquet par lequel on doit passer pour pénétrer chez moi.
Un invalide à ma solde exige le versement préalable de la somme d'un franc.
Vous n'avez pas idée, depuis cette inauguration, comme a diminué la cohue visiteuse!
Les raseurs y regardent à deux fois. Payer vingt sous pour embêter le monde n'est pas souvent leur apanage.
Les tapeurs sont, en large proportion, éliminés. Il n'entre plus que les tapeurs de haut vol (dans les 25.000). Ceux-là, je les laisse parler.
Quant aux créanciers, ils n'hésitent pas. Qu'est-ce que c'est que vingt sous pour un créancier?
Moi, je les laisse faire.
Ainsi, ce matin même, j'ai réglé à mon bottier une petite note de quatre-vingts francs. Il était venu vingt-cinq fois. Ça fait du trente et quelque pour cent.
Et puis, j'ai envie d'organiser des jours chics à cent sous: le vendredi, par exemple.
Jeudi dernier, les époux H... se rendaient au Théâtre Montmartre pour assister à la représentation du Vieux Caporal. Ils avaient laissé leur domicile sous la garde d'un petit chien fort intelligent qui répond au nom de Castor.
Si l'Homme est véritablement le roi de la Création, le Chien peut, sans être taxé d'exagération, en passer pour le baron tout au moins.
Castor, en particulier, est un animal extrêmement remarquable, dont les époux H... ont dit à maintes reprises:
—Castor?... Nous ne le donnerions pas pour dix mille francs!... quand ce serait le pape qui nous le demanderait!
Bien en a prix aux époux H... de cet attachement.
Ces braves gens n'en étaient pas plus tôt au deuxième acte du Vieux Caporal, que des cambrioleurs s'introduisaient dans leur domicile.
Castor, occupé en ce moment à jouer au bouchon dans la cuisine, entendit le bruit, ne reconnut pas celui de ses maîtres (le pas, bien entendu), et se tapit dans un coin, l'oreille tendue.
Une minute plus tard, sa religion était éclairée: nul doute, c'était bien à des cambrioleurs qu'il avait affaire.
À l'astuce du renard, Castor ajoute la prudence du serpent jointe à la fidélité de l'hirondelle. Seule la vaillance du lion fait défaut à ce pauvre animal.
Que faire en cette occurrence? Une angoisse folle étreignait la gorge de Castor.
Aboyer? Quelle imprudence! Les malandrins se jetteraient sur lui et l'étrangleraient, tel un poulet.
Se taire? S'enfuir? Et le devoir professionnel!
Une lueur, probablement géniale, inonda brusquement le cerveau de Castor.
Sortant à pas de loup (ce qui lui est facile ataviquement, le chien descendant du loup), Castor se précipita vers une maison en construction, sise non loin du domicile des époux H.... Saisissant dans sa gueule une des lanternes (éclairage Levent, ainsi nommé parce que la moindre brise suffit à son extinction), Castor revint en toute hâte vers le logement de ses maîtres.
La ruse eut tout le succès qu'elle méritait. Les cambrioleurs, apercevant de la lumière dans la pièce voisine, se crurent surpris et se sauvèrent par les toits (les cambrioleurs se sauvent toujours par les toits dès qu'ils sont surpris).
Il serait impossible de rendre la joie de Castor à la vue de la réussite de sa supercherie.
Quand ses maîtres rentrèrent, ils le trouvèrent se frottant encore les pattes de satisfaction.
Et il y a des gens qui disent que les bêtes n'ont pas d'âme! Imbéciles, va!
Voilà seulement cinq ou six ans, j'étais loin de la position brillante à laquelle je suis parvenu, beaucoup plus d'ailleurs par mon mérite—quoi qu'en disent les imbéciles—que par les femmes. À cette époque, bien humble était ma tenue, insuffisantes mes ressources, indélicats parfois mes modi vivendi, chimérique mon mobilier, illusoire mon crédit.
J'habitais alors un hôtel meublé, l'hôtel des Trois-Hémisphères, sis dans le haut de la rue des Victimes.
La clientèle de cet établissement se recrutait principalement dans le monde des cirques et des music-halls de l'univers entier.
J'y rencontrai des hommes-serpents de Chicago, des ténors de Toulouse, des clowns de Dublin et même une charmeuse de serpents de Chatou.
J'adorais la patronne; c'était d'ailleurs une exquise patronne, blonde, un peu trop forte, plus très jeune, mais encore très fraîche, avec des yeux qui ne demandaient qu'à rigoler.
J'aimais beaucoup moins le patron, et, pour mieux dire, je l'abhorrais.
J'étais en cela de l'avis d'Arfled.
Arfled? qui ça, Arfled? Comment, vous ne connaissez pas Arfled?
Anglais, très joli garçon, souple et fort, distinction exquise, possession incomplète de la langue française, mais qu'importe quand on a la mimique pour soi?
Situation sociale: clown au cirque Fernando.
—Arfled, lui dis-je un jour, quel drôle de nom vous avez!
Et il me raconta que, dans l'origine, il s'appelait Alfred, mais qu'un jour, ayant découpé dans une étoffe les lettres qui composent ce nom pour les appliquer sur un costume, la femme chargée de cet ouvrage se trompa dans la disposition et les cousit ainsi: Arfled.
Ce nouveau nom lui plut beaucoup et il le garda.
Oh! non, Arfled n'aimait pas M. Pionce, le patron des Trois-Hémisphères.
Pourquoi? Je ne saurais l'assurer, mais je m'en doute.
L'affection qu'il aurait pu porter au ménage Pionce s'était concentrée, je suppose, tout entière et trop exclusive sur Mme Pionce.
Arfled était un garçon de goût, voilà tout.
Deux fois par jour, Arfled constituait, pour la jolie Mme Pionce, un divertissement sans bornes.
Le matin, il descendait mettre sa clef au bureau de l'hôtel.
Mme Pionce s'y trouvait-elle seule, alors c'était sur toute la face d'Arfled un enchantement extatique. Ses yeux reflétaient l'azur du septième ciel. Sa bouche s'arrondissait en cul-de-poule, comme le ferait une personne qui ressentirait une transportante saveur.
Et des compliments:
—Bonnjô, médéme Pionnce, comment pôté-vô? Havé-vô passé le bonne nouite? Jamé, médéme Pionnce, jamé, vô étiez plous jaôlie qu'aujôd'houi! Bonnjô, médéme, bonne appétite!
Si, à l'heure de la descente, M. Pionce se trouvait là, Arfled prenait une tête de dogue hargneux. Il relevait le col de son pardessus, enfonçait son chapeau sur les yeux et poussait des grognements de mauvais bull.
Le soir, à la rentrée, répétition exacte des scènes ci-dessus, selon que M. Pionce se trouvait là ou pas.
Si bien qu'au seul aspect d'Arfled, Mme Pionce se sentait toute pâmée de rire.
Un matin, Arfled trouva Mme Pionce en conversation avec un locataire.
—Et M. Pionce, disait l'homme, comment va-t-il?
—Pas mieux, je vais envoyer chercher le médecin.
La physionomie d'Arfled se convulsa et, sur le ton du plus cruel désespoir, il s'informa:
—M. Pionce, il été méléde?
—Mais oui, monsieur Arfled, il a toussé toute la nuit....
—Toutte lé nouitte? Aoh! aoh! Pauv'homme!
Et le soir, Arfled s'enquit avec une sollicitude touchante du rhume de M. Pionce.
—Je vous remercie, il va un peu mieux.
Arfled joignit les mains, leva les yeux au ciel:
—Aoh! Mêci, mon Diou, mêci!
Malheureusement le mieux ne se maintint pas. Le lendemain, aggravation, vésicatoires.
Arfled faillit se trouver mal.
Le soir, un peu d'amélioration.
Arfled tomba à genoux dans le bureau et entama un cantique d'action de grâces:
Thanks, my Lord! Thanks!
Malgré son inquiétude et sa peine, la pauvre Mme Pionce, mise en joie par cette comédie, se tordait.
Ainsi se passa la semaine, avec des alternatives de mieux et de pire.
Un soir, Arfled rentrait.
Mme Pionce se trouvait dans le bureau de l'hôtel, entourée de quelques personnes pleines de sollicitude.
Ses traits tirés, ses yeux rouges indiquaient que cela n'allait pas mieux et que tout était peut-être fini.
Mais à la vue d'Arfled, à l'idée de la tête qu'il ferait en apprenant la fatale nouvelle, Mme Pionce oublia tout.
Elle se renversa dans son fauteuil, secouée par une crise de rire.
Et ce ne fut qu'après cinq minutes convulsives qu'elle put lui dire, d'une voix encore coupée par des éclats d'hilarité.
—Il... est... mort!
Je veux bien encore, malgré mon extrême lassitude, malgré mon écœurement de tout ce qui se passe en ce moment, malgré mille déceptions de toutes sortes, je veux bien vous dire un conte de Noël.
Oui, mais pas un conte de Noël comme tous les autres.
Dans les coutumiers contes de Noël, il tombe de la neige, comme si le bon Dieu plumait ses angelots.
S'il ne neige pas, dans les contes de Noël, au moins le sol est durci par le froid et le talon des passants résonne joyeusement sur les pavés.
Dans mon conte de Noël de cette année, si ça ne vous fait rien, nous jouirons d'une chaleur de tous les diables, phénomène peu étonnant quand vous saurez que la chose se passe dans une plantation de La Havane.
Mathias, un superbe nègre d'origine cafre, d'une vingtaine d'années (peut-être un peu plus, mais pas beaucoup), s'étend sur des nattes, dans un coin de sa case, et rêve mélancholieusement.
C'est demain Noël, et toutes les légendes relatives à ce divin jour lui chantent dans la tête et dans le cœur.
Mathias est un superbe nègre, mais c'est un nègre solitaire dont l'âme a du vague.
Puis une torpeur s'empare de ses sens, et voilà qu'il rêve.
Ses souliers, qu'il a mis dans la cheminée (en rêve, bien entendu, car sa case ne comporte qu'un petit poêle économique de fabrication américaine), prennent des proportions démesurées.
Ses souliers se modifient également quant à leur forme, et tendent à revêtir l'aspect d'une gondole.
Puis la gondole se met à voguer sur je ne sais quel lac d'amour, et c'est lui qui la mène, lui, Mathias.
À l'arrière, une fine brume enveloppe comme un voile... une femme peut-être?
Oui, une femme!
Un petit zéphyr de rien du tout dissipe la brume qu'absorbe l'eau du lac, et Mathias pousse un cri.
Cette femme est la femme qu'il aime.
Imaginez un bloc de porphyre qui serait café au lait clair, avec parfois des roseurs.
Taillez dans ce bloc une robuste et sensuelle statue de jeune fille de seize ans.
Mettez-lui d'incomptables cheveux noirs, des yeux de diamant brun, des sourcils trop fournis qui se rejoignent presque, corrigez ce que les sourcils ont d'un peu dur, par une grande bouche bonne fille, et le retroussement d'un petit nez tout à fait rigolo.
Vous aurez ainsi obtenu Maria-Anna, la fille du planteur.
Mathias n'était pas le premier nègre venu.
Né dans la plantation d'anciens esclaves devenus fidèles serviteurs, son intelligence et le désir d'apprendre se manifestèrent dès le jeune âge.
Fort ingénieux, il faisait tout ce qu'il voulait de ses doigts et des autres parties de son corps.
Chimiste de première force, il découvrit la synthèse de la nicotine en faisant chauffer, en vase clos, parties égales de chaux vive, de bouse de vache, avec deux ou trois ronds de betterave.
Peu après cette découverte, il recevait les palmes académiques en récompense de son beau travail sur l'Utilisation des feuilles de choux dans les cigares de la régie française[4].
Par un contact habile et raisonné entre la feuille de chou et la feuille de tabac, il arriva promptement à ce remarquable résultat que la feuille de chou semblait une feuille de tabac, alors que cette dernière aurait pu facilement être employée comme vieille feuille du noyer.
Si bien qu'on pouvait dire à la Feuille de chou, comme en la fable délicieuse du poète Sâdi: «Pardon, mademoiselle, n'êtes-vous point la Feuille de tabac?» Ce à quoi la Feuille de chou aurait répondu: «Non, madame, je ne suis pas la Feuille de tabac, mais ayant beaucoup fréquenté chez elle, j'ai gardé de son parfum».
Chaque année, à la Noël (c'était une vieille coutume de la plantation), el señor S. Cargo, le propriétaire, un mulâtre fort bel homme, réunissait à sa table tout le personnel de l'hacienda.
On soupait joyeusement à la santé du petit Jésus. On mangeait, on buvait, on trinquait, on disait des bêtises. Les personnes intempérantes avaient le droit, en cette nuit, de s'en fourrer jusque-là, et même un peu plus haut.
La belle Maria-Anna présidait, et Mathias ne la perdait pas de vue.
Pauvre Mathias! Son rêve de la journée lui avait mis des fourmis un peu partout et c'étaient deux braises allumées qui lui servaient d'yeux.
Chaque fois que le regard de la jeune fille croisait le regard du nègre, chaque fois ses joues divines porphyre café au lait clair rosissaient davantage.
Au matin, Mathias, fortement encouragé par l'abus des liqueurs fermentées, alla trouver le señor S. Cargo et lui dit:
—Maître, vous savez l'homme que je suis.
—Je le sais, mon brave ami, et je n'ai qu'un mot à te dire, le mot de Mac-Mahon à un jeune homme de ta race: continue.
—Je continuerai, Maître, si vous me donnez Maria-Anna en mariage.
—Y songes-tu? Toi, un nègre!
Et ce mot fut prononcé sur un tel ton que Mathias ne crut pas devoir insister.
Sitôt rentré dans sa case, Mathias s'affaissa sur sa couchette et, pour la première fois de sa vie, cet homme d'ébène pleura.
Il pleura longuement, copieusement, des larmes de rage et de désespoir. Puis une lassitude physique s'empara de lui, il désira se coucher.
Un regard jeté sur son miroir lui arracha un cri.
Ses larmes sur ses joues lui avaient laissé comme une large traînée blanche.
Que s'était-il donc passé?
Oh! rien que de bien simple et de bien explicable.
Les larmes de Mathias, rendues fortement caustiques par l'excès sodo-magnésien du désespoir, détruisaient le pigment noir de la peau, et du rose apparaissait[5].
Trait de lumière!
Mathias cacha soigneusement sa découverte à tous les quiconque de son entourage, mais chaque fois qu'il avait une minute, il courait s'enfermer chez lui, répandait par torrents de larmes de rage et s'en barbouillait, avec une petite brosse, toutes les parties du corps.
Puis, pour écarter les soupçons, il se recouvrait de cirage bien noir, et le monde n'y voyait que du bleu.
Au bout de quelques mois, Mathias était devenu aussi blanc que M. Edmond Blanc lui-même!
Un an s'est écoulé.
C'est encore Noël et le réveillon. Tout le personnel se trouve rangé autour de la table présidée par S. Cargo et sa délicieuse fille Maria-Anna.
On n'attend plus que Mathias.
Tout à coup, un élégant gentleman, col droit irréprochable, escarpins vernis, ruban violet à la boutonnière, entre dans la salle.
Personne dans l'assistance ne le reconnaît, sauf Maria-Anna qui ne s'y trompe pas une minute, à ce regard-là!
—Mathias, s'écrie-t-elle. Mathias! Je l'aime!
Et elle s'écroule sous l'émotion.
El señor S. Cargo n'avait plus aucune objection à élever contre le mariage des deux jeunes gens.
L'hymen eut bientôt lieu.
Et ils eurent tant d'enfants, tant d'enfants, qu'on renonça bientôt à les compter!
À ce moment le captain Cap crut devoir prendre un air mystérieux. Et comme, en nos yeux, s'allumait la luisance de l'anxiété:
—Ne m'en blâmez pas, dit le captain, je ne dirai rien de plus. Mon *ORDRE* me le défend!
Le captain Cap appartient à un Ordre bien extraordinaire et d'une commodité à nulle autre seconde.
À toute proposition qui lui répugne le moins du monde, le captain Cap objecte froidement:
—Je regrette beaucoup, mon cher ami, mais mon ORDRE me le défend!
Et il ajoute avec un sourire de lui seul acquis:
—Ne m'en blâmez pas.
Cependant et tout de même, Cap grillait de parler.
On affecta de s'occuper d'autre chose et, bientôt, le captain dit:
—Un sujet épatant!
À seule fin de connaître la suite de l'histoire, nul de nous ne sourcilla.
—Imaginez-vous... s'obstina Cap.
Ennuyés semblâmes-nous de cette insistance.
Alors Cap lâcha ses écluses.
Il s'agissait d'une petite bonne femme épatante. On l'endormait comme ça, là, v'lan! Et ça y était! Un sujet épatant, je vous dis!
Une fois endormie, elle n'était plus qu'un outil de cire molle entre les doigts de votre volition.
Si on voulait, on irait ce soir.
On y alla.
Cap prit dans ses rudes mains d'homme de mer les maigres menottes de la petite bergère montmartroise.
Un, deux, trois.... Elle dort.
Alors Cap sortit de sa poche une pomme de terre crue et une goyave.
Ayant pelé l'une et l'autre, et présentant au sujet un morceau de pomme de terre crue, il dit d'une voix forte où trépidait la suggestion:
—Mangez cela, c'est de la goyave!
L'enfant n'eut pas plus tôt mastiqué une parcelle du tubercule qu'elle en manifesta un grand dégoût. Et même elle le cracha, grimaceuse en diable.
Un sourire sur les lèvres, Cap changea d'expérience.
Ce fut la goyave qu'il présenta à la jeune personne, en lui disant d'une voix non moins forte:
—Mangez cela, c'est de la pomme de terre crue.
L'enfant n'eut pas plus tôt mastiqué une parcelle de ce fruit qu'elle en redemanda.
Y passa la totale goyave.
Et sortant de la maison, le captain Cap nous disait, sur le ton d'un vif intérêt scientifique:
—Est-ce curieux, hein, le cas de dépravation de cette petite, qui adore la pomme de terre crue et ne peut sentir la goyave!
Je l'avais connue au restaurant.
Depuis quelque temps elle y venait régulièrement tous les soirs à six heures. Mon désespoir, c'est qu'elle n'apportait à ma personne aucune attention.
J'avais beau m'installer à une table voisine, me donner des airs aimables, lui rendre de ces menus services qu'on se rend entre clients; rien n'y faisait.
Pourtant, un jour qu'elle s'impatientait à frapper sur la table sans obtenir l'arrivée du garçon, je pris ma voix la plus indignée et je tonnai:
—Vous êtes donc sourd, garçon? Voilà deux heures que madame vous appelle!
Elle se tourna vers moi et me remercia d'un sourire.
Alors immédiatement je l'aimai.
De son côté la glace était rompue.
À partir de ce moment, elle ne manqua pas de me dire bonsoir tous les jours en entrant, un joli petit bonsoir gracieux et pimpant comme elle.
Et puis nous devînmes bons camarades.
Elle s'appelait Lucienne.
Sans être une honnête femme, ce n'était pas non plus une cocotte. Elle appartenait à cette catégorie de petites dames que les bourgeois stigmatisent du nom de femmes entretenues.
Son monsieur, un gros homme d'une dignité extraordinaire, ne venait que rarement chez elle. Inspecteur dans une Compagnie d'assurances contre les champignons vénéneux, il voyageait souvent en province et laissait à Lucienne de fréquents loisirs.
Le seul inconvénient de cette liaison, c'est que le monsieur digne était terriblement jaloux et qu'il arrivait toujours à l'improviste chez sa dame, au moment où elle l'attendait le moins.
Sans éprouver pour moi une passion foudroyante, Lucienne m'aimait bien.
À cette époque-là, j'étais jeune encore et titulaire d'une joyeuse humeur que les tourmentes de la vie ont balayée comme un fétu de paille.
Lucienne aussi était très gaie.
Moi, j'en étais devenu follement amoureux, et depuis quelques jours je ne lui cachais plus ma flamme.
Elle riait beaucoup de mes déclarations, et me répétait: «Un de ces jours... un de ces jours!» Mais un de ces jours n'arrivait pas assez vite à mon gré.
Un soir, je lui offris timidement de l'emmener au théâtre. Mon ami Paul Lordon, alors secrétaire de la Porte Saint-Martin, m'avait donné deux fauteuils pour je ne sais plus quel drame.
Elle accepta.
Après la représentation, dans la voiture qui nous ramenait, elle se laissa enfin toucher par mes supplications, et elle décida ceci: elle monterait d'abord chez elle pour vérifier si l'homme digne n'y était pas préalablement installé, auquel cas je n'aurais qu'à me retirer. Si la place était libre, elle m'en donnerait le signal en mettant à la fenêtre de sa chambre une lampe garnie d'un abat-jour écarlate.
Il pleuvait à verse.
Tout pantelant de désir, j'attendais sur le trottoir en face du lumineux signal.
Des minutes se passèrent, plus des quarts d'heure. Pas la moindre lueur rouge. Le désespoir au cœur, et trempé jusqu'aux moelles, je me décidai à rentrer chez moi.
Ah! dans ce moment si j'avais tenu monsieur, je lui aurais fait passer sa dignité!
Le lendemain, je fus accueilli plus que froidement par Lucienne.
—Vous êtes encore un joli garçon, vous! me dit-elle d'un ton sec comme un silex.
Et comme je prenais ma mine la plus effarée, elle continua:
—Je vous ai attendu toute la nuit!...
—Mais la lampe....
—La lampe? Je l'ai mise tout de suite à la fenêtre, aussitôt arrivée!
—Je vous jure que je suis resté au moins une heure sur le trottoir en face et que je n'ai rien vu.
—Vous avez donc de la mélasse sur les yeux?
—Je vous le jure....
—Fichez-moi la paix!
Et elle s'installa, courroucée, devant son tapioca.
Je devais avoir l'air très bête.
Et puis, tout à coup, la voilà qui lâche sa cuiller et se renverse sur sa chaise, en proie à un éclat de rire tumultueux et prolongé, interrompu par des: «Ah! mon Dieu, que c'est drôle!»
Peu à peu, son joyeux spasme diminua d'intensité, mais pas assez pour la laisser s'expliquer.
Elle me regardait avec un bon regard mouillé des larmes du rire et tout réconcilié:
—Ah! mon pauvre ami! Imaginez-vous que je n'avais pas pensé....
Et le rire recommençait.
—À quoi? fis-je. À allumer votre lampe, peut-être?
—Non, c'est pas ça....
Elle fit un effort et put enfin parler:
—Je n'avais pas pensé que la fenêtre de ma chambre donne sur la cour!
Un beau matin, on vit débarquer à Honfleur, arrivant par le steamer du Havre, un grand vieux matelot, sec comme un coup de trique, et si basané que les petits enfants le prenaient pour un nègre.
L'homme déposa sur le parapet le sac en toile qu'il portait et tourna ses regards de tous côtés, en homme qui se reconnaît.
—Ça n'a pas changé, murmurait-il, v'là la lieutenance, v'là l'hôtel du Cheval-Blanc, v'là l'ancien débit à Déliquaire, v'là la mairerie. Tiens, ils ont rebâti Sainte-Catherine!
Mais c'étaient les gens qu'il ne reconnaissait pas.
Dame! quand on a quitté le pays depuis trente ans!...
Un vieillard tout blanc passait, décoré, un gros cigare dans le coin de la bouche.
Notre matelot le reconnut, celui-là.
—Veille à mon sac, dit-il à un gamin, et il s'avança, son béret à la main, honnêtement. Bonjour, cap'taine Forestier, comment que ça va depuis le temps?... Comment! vous ne me remettez pas? Théophile Vincent... la Belle Ida.... Valparaiso....
—Comment! c'est toi, mon vieux Théophile? Eh bien! il y a longtemps que je te croyais décapelé!
—Pas encore, cap'taine, ni paré à ça.
Pendant cette conversation, de vieux lamaneurs, des haleurs hors d'âge, s'étaient approchés, et à leur tour reconnaissaient Théophile.
Vite, il eut retrouvé d'anciens amis.
Et ce fut des: «Et Untel?—Mort. Et Untel?—Perdu en mer. Et Untel?—Jamais eu de nouvelles.»
Quant à la propre famille de Théophile, la majeure partie était décapelée, comme disait élégamment cap'taine Forestier.
Deux nièces seules restaient, l'une mariée à un huissier, l'autre à un cultivateur, tout près de la ville.
Théophile, que trente ans de mers du Sud avaient peu disposé à la timidité, ne se laissa pas influencer par les panonceaux de l'officier ministériel.
Son sac sur le dos, il entra dans l'étude.
Un seul petit clerc s'y trouvait, très occupé à transformer en élégante baleinière une règle banale.
Théophile considéra l'ouvrage en amateur, donna à l'enfant quelques indications sur la construction des chaloupes en général et des baleinières en particulier, et demanda:
—Irma est-elle là?
—Irma, fit le clerc, interloqué.
—Oui, Irma, ma nièce.
—Elle déjeune là.
Sans façon, Théophile pénétra. On se mettait à table.
—Bonjour, Irma; bonjour, monsieur. C'est pas pour dire, ma pauvre Irma, mais t'as bougrement changé depuis trente ans! Quand je t'ai quittée, t'avais l'air d'une rose mousseuse, maintenant on dirait une vieille goyave!
Le mari d'Irma faisait une drôle de tête. Un sale type le mari d'Irma, un de ces petits rouquins mauvais, rageurs, un de ces aimables officiers ministériels dont le derrière semble réclamer impérieusement le plomb des pauvres gens.
Irma non plus n'était pas contente.
Bref, Théophile fut si mal accueilli qu'il rechargea son sac sur ses épaules et revint sur le port.
Il déjeuna dans une taverne à matelots, paya des tournées sans nombre et se livra lui-même à quelques excès de boisson.
Le soir était presque venu lorsqu'il songea à rendre visite à Constance, sa seconde nièce.
Une femme des champs, pensait-il, je vais être accueilli à bras ouverts.
Quand il arriva, tout le monde dévorait la soupe.
—Bon appétit, la compagnie!
Constance se leva, dure et sèche:
—Qué qu'vous voulez, vous, l'homme?
—Comment! tu ne me reconnais pas, ma petite Constance?
—Je n'connais pas d'homme comme vous.
—Ton oncle Théophile!...
—Il est mort.
—Mais non, puisque c'est moi.
—Eh ben! c'est comme si qu'il était mort! Avez-vous compris?
Théophile, en termes colorés et vacarmeux, lui dépeignit le peu d'estime qu'il éprouvait pour elle et sa garce de famille.
Et il s'en alla, un peu triste tout de même, dans la nuit de la campagne.
Il acheva sa soirée dans l'orgie, en société de vieux mathurins, d'anciens camarades de bord.
Et quand la police, à onze heures, ferma le cabaret, tout le monde pleurait des larmes de genièvre sur la déchéance de la navigation à voiles.
On ne parlait de rien de moins que d'aller déboulonner un grand vapeur norvégien en fer qui se balançait dans l'avant-port, attendant la pleine mer pour sortir.
En somme, on ne déboulonna rien et chacun alla se coucher.
La première visite de Théophile, le lendemain matin, fut pour un notaire.
Car Théophile était riche.
Il rapportait de là-bas deux cent mille francs acquis d'une façon un peu mêlée, mais acquis.
Le bruit de cette opulence arriva vite aux oreilles des deux nièces.
—J'espère bien, mon petit oncle... dit Irma.
—N'allez pas croire, mon cher oncle... proclama Constance.
D'une oreille sceptique, Théophile écoutait ces touchantes déclarations.
À la fin, obsédé par les deux parties, il décida cette combinaison:
Il vivrait six mois chez Constance, à la campagne, et six mois chez Irma, à la ville.
Le dimanche, les deux familles se réuniraient dans un dîner où la cordialité ne cesserait de régner.
Or, un dimanche soir, de son air le plus indifférent, Théophile tint ce propos:
—On ne sait ni qui vit ni qui meurt....
Les oreilles se tendirent.
—.... J'ai fait mon testament....
—Oh! mon oncle!... protesta la clameur commune.
—Comme ça m'ennuyait de partager ma fortune en deux, je ne l'ai pas partagée.
Une mortelle angoisse déteignit sur tous les visages.
—Non... je ne l'ai pas partagée... je la laisserai tout entière à celle de mes deux nièces chez laquelle je ne mourrai pas. Ainsi, une comparaison: je claque chez Irma, c'est Constance qui a le magot, et vice versa.
Cette combinaison jeta les deux familles dans la plus cruelle perplexité. Devait-on se réjouir ou s'affliger?
Finalement, chacun se réjouit, comptant sur sa bonne étoile et sur les bons soins dont on entourerait l'oncle aux œufs d'or.
Comme c'était l'été, Théophile logeait chez Constance, à la campagne.
Même à Capoue, les coqs en pâte se seraient crus en enfer, comparativement au bien-être excessif dont on entourait Théophile.
Et Théophile se laissait dorloter, s'amusant beaucoup sous cape.
Ce qui le délectait davantage, c'était de voir pousser son ventre.
Lui qui avait toujours blagué les gros pleins de soupe se sentait chatouiller de plaisir à l'idée d'avoir un bel abdomen et d'avance se promettait une grosse chaîne en or avec des breloques pour mettre dessus.
Le beau temps cessa vite cette année, et Théophile prit ses quartiers d'hiver chez Irma.
Mais la ville, ce n'est pas comme la campagne. Les tentations! Les femmes!
Théophile était en retard pour les repas. Quelquefois même il ne rentrait pas pour dîner.
Un jour, même, il découcha.
Irma s'inquiéta et, conduite par cette admirable délicatesse dont Dieu semble avoir pourvu exclusivement les femmes, elle attacha à sa maison une bonne, une belle bonne, appétissante et pas bégueule.
L'idée était ingénieuse.
Et pourtant, elle ne réussit pas.
Car, trois mois après, Théophile épousait la belle bonne appétissante et pas bégueule.
Ils habitaient tous les deux, elle et son père, une sorte de petite masure juchée tout en haut de la falaise. L'aspect de cette demeure n'éveillait aucune idée d'opulence, mais pourtant on devinait que ceux qui habitaient là n'étaient pas les premiers venus.
Nous sûmes bientôt par les gens du pays l'histoire approximative de ces deux personnes.
Le père, un gros vieux débraillé, à longs favoris mal entretenus, ancien médecin de marine, mangeait là sa maigre retraite en compagnie de sa fille, une fille qu'il avait eue quelque part dans les parages des pays chauds, au hasard de ses amours créoles.
Il faisait un peu de clientèle, pas beaucoup, car les paysans se défiaient d'un docteur qui restait dans une petite maison couverte de tuiles et tout enclématisée, comme une cabane de douanier.
Pour une fille naturelle, la fille était surnaturellement jolie, belle, et même très gentille.
Aussi, au premier bain qu'elle prit, quand on la vit sortir de l'eau, la splendeur de son torse, moulé dans la flanelle ruisselante; quand, la gorge renversée, elle dénoua la forêt noire de ses cheveux mouillés qui dégringolèrent jusque très bas, ce ne fut qu'un cri parmi les plagiaires[6]:
—Mâtin!... La belle fille!...
Quelques-uns murmurèrent seulement: «Mâtin!»
D'autres enfin ne dirent rien, mais ils n'en pincèrent pas moins pour la belle fille.
Et ce spectacle se renouvela chaque jour à l'heure du bain.
Toutes les dames trouvaient que cette jeune fille n'avait pas l'air de grand-chose de propre; mais tous les hommes, sauf moi, en étaient tombés amoureux comme des brutes.
Un matin, mon ami Jack Footer, poète anglais vigoureux et flegmatique, vint me trouver dans ma chambre et me dit, en ce français dont il a seul le secret:
—Cette fille, mon cher garçon, m'excite à un degré que nul verbe humain ne saurait exprimer.... J'ai conçu l'ardent désir de la posséder à brève échéance.... Que m'avisez-vous d'agir?
—Ne vous gênez donc pas!
—C'est bien ce que je pensais. Merci.
Et le lendemain, je rencontrai Footer, radieux.
—Puis-je faire fond sur votre discrétion? dit-il.
—Auprès de moi, feu Sépulcre était un intarissable babillard.
—Eh bien! Carmen, car c'est Carmen qui est son nom chrétien, Carmen s'est abandonnée à mes plus formelles caresses.
—Ah!... Comme ça?
—Oui, mon cher garçon, comme ça! Elle n'a mis qu'une condition. Drôle de fille! Au moment suprême, elle m'a demandé: «Êtes-vous pour encore longtemps sur ce littoral?—Jusque fin octobre, ai-je répondu.—Eh bien! promettez-moi, si vous tombez malade ici, de vous faire soigner par mon père; c'est un très bon médecin». J'ai promis ce qu'elle a voulu. Drôle de fille!
La semaine suivante, je me trouvais à la buvette de la plage quand advint Footer?
—Un verre de pale ale, Footer?
—Merci, pas de pale ale.... Ce tavernier du diable aura changé de fournisseur, car son pale ale de maintenant ressemble à l'urine de phacochère plutôt qu'à une honnête cervoise quelconque.
En disant ces mots, Footer avait rougi imperceptiblement.
Je pensai: «Toi, mon vieux!...», mais je gardai ma réflexion pour moi.
—Et Carmen? fis-je tout bas.
—Carmen est une jolie fille qui aime beaucoup son père.
Quelques amis, des peintres, entrèrent à ce moment et je n'insistai pas, mais fatalement la conversation tomba sur la damnante Carmen.
Footer ne parla avec un enthousiasme débordant et, comme un jeune homme évoquait à cette occasion le souvenir de la Femme de feu de Belot, Footer l'interrompit brutalement:
—Taisez-vous, avec votre Belot! La Femme de feu de ce littérateur n'est, auprès de Carmen, qu'un pâle iceberg.
À ce mot, le jeune homme eut des yeux terriblement luisants.
C'était l'heure du déjeuner. Nous sortîmes tous, laissant Footer et le jeune homme.
Que se dirent-ils? Je ne veux pas le savoir; mais, le lendemain, je rencontrai le jeune homme radieux.
—Ah! ah! mon gaillard, je sais d'où vous vient cet air guilleret.
Avec une louable discrétion, il se défendit d'abord, mais avoua bientôt.
—Quelle drôle de fille! ajouta-t-il. Elle n'a mis qu'une condition, c'est que si je tombe malade ici, je m'adresserai à son père pour me soigner. Drôle de fille!
Il faut croire que cette petite scène s'est renouvelée à de fréquents intervalles, car le docteur, que j'ai rencontré ce matin, est vêtu d'une redingote insolemment neuve et d'un chapeau luisant jusqu'à l'aveuglement.
—Eh bien, docteur, les affaires?
—Je n'ai pas à me plaindre, je n'ai pas à me plaindre. J'ai eu depuis quelque temps une véritable avalanche de clients, des jeunes, des mûrs, des vieux.... Ah! si je n'étais tenu par la discrétion professionnelle, j'en aurais de belles à vous conter!
Je viens d'accomplir une plaisanterie complètement idiote, mais dont le souvenir me causera longtemps encore de vives allégresses.
Ce matin, un peu avant midi, je me trouvais à la terrasse de chez Maxim's.
Quelques gentlemen préalablement installés y tenaient des propos dont voici l'approximative teneur:
—Ce vieux Georges!
—Ce cher Alfred!
—Ce sacré Gaston!
—Je t'assure, mon vieux Georges, que je suis bien content de te rencontrer.
—Depuis le temps!...
—Et moi aussi!
Abrégeons ces exclamations.
—Tu déjeunes avec nous, hein?
—Volontiers! Où ça?
—Ici.
—Entendu!
—Et tu dînes avec nous aussi?
—Oh! ça, pas mèche!
—Pourquoi donc?
—Tous les samedis que Dieu fait, c'est-à-dire 5218 fois dans le cours d'un siècle, je dîne avec Alice.
—Quelle Alice?
—Ma nouvelle bonne amie.
—Gentille?
—Très!... Mais un caractère!...
—Amène-la.
—Impossible! le samedi, elle a sa famille.
—Alors, avise-la d'un empêchement subit.
Le nommé Georges, à qui ses camarades tenaient ces propos tentateurs, sembla hésiter un instant.
Puis brusquement:
—Et allez donc, c'est pas ma mère!
Un petit bleu apporté par le garçon fut aussitôt griffonné: Excuse-moi pour ce soir... forcé partir en province.... Affaire urgente... mon avenir en dépend.... Temps semble si long loin de toi!... etc., etc., etc.
Puis l'adresse: Alice de Grincheuse, 7, rue du Roi de Prusse.
Par le plus grand des hasards (je ne suis pas de nature indiscrète), mes regards tombèrent sur l'adresse de la dame: Alice de Grincheuse, 7, rue du Roi de Prusse.
À cette minute précise, je me transformai en artisan diabolique, comme dit Zola (non sans raison), de l'imbécile facétie suivante:
Je me rends à la Taverne Royale, je demande de quoi écrire et le chasseur:
—Chasseur, portez ce mot immédiatement à cette adresse; il n'y a pas de réponse.
Après quoi, je reviens sans tarder chez Maxim's, où je m'installe à la table voisine des précités gentlemen.
Pendant que ces derniers dégustent leurs huîtres, lisez mon fallacieux petit billet à la jeune Alice:
Ma chère Alice,
Si tu n'as rien de mieux à faire, amène-toi donc tout de suite déjeuner avec moi et quelques camarades chez Maxim's.
Ne t'étonne pas (sans calembour) de ne pas reconnaître mon écriture; je viens de me fouler bêtement le pouce et c'est mon ami Gaston qui tient la plume pour moi. Viens comme tu es.
Ton fou de
GEORGES.
Oh! ce ne fut pas long!
La sole frite n'était pas plus tôt sur la table qu'une jeune femme, fort gentille ma foi, envahissait le célèbre restaurant.
—Tu t'es fait mal, mon pauvre Georges?
Inoubliable, la tête de Georges!
—Alice! Qu'est-ce que tu fais ici?
Inoubliable, la tête d'Alice!
—Comment, ce que je fais ici? Tu es fou, sans doute!
Inoubliables, les deux têtes réunies d'Alice et de Georges!
D'autant plus inoubliables que—j'omis ce détail—Georges et ses amis avaient cru bon de corser leur société au moyen de deux belles filles appartenant—je le gagerais—au demi-monde de notre capitale.
Un qui ne s'embêtait pas, c'était moi, avec mon air de rien.
Plus les pauvres gens s'interrogeaient, plus s'inextriquait la situation.
Est-ce bête! Je n'ai jamais déjeuné de si bon appétit!
Boulevard Saint-Michel, Sapeck passait un dimanche soir, lorsqu'il fut accosté par un jeune potache qui lui demanda, le képi à la main:
—Pardon, monsieur, vous plairait-il de me rendre un petit service?
—Tel est le plus cher de mes vœux. De quoi s'agit-il?
—Tout simplement de me rentrer au lycée Saint-Louis. Devant le censeur, vous me ferez vos adieux comme si vous étiez mon oncle.
Les voilà partis, Sapeck et le potache; Sapeck grave, le potache enchanté.
Dans le parloir, devant le censeur qui préside à la rentrée des élèves, Sapeck redouble de gravité:
—Bonsoir, mon neveu.
—Bonsoir, mon oncle.
—Travaille bien, mon neveu, et ne sois pas collé dimanche. Que ta devise soit celle de Tacite: Laboremus et bene nos conduisemus, car, comme l'a très bien fait observer Lucrèce dans un vers immortel: Sine labore et bona conducta ad nihil advenimus. Et surtout sois poli et convenable avec tes maîtres: Maxima pionibus debetur reverentia.
Le pauvre potache, pendant ce discours, semblait un peu gêné de la latinité cuisinière de son oncle improvisé. Il risqua un: Bonsoir, mon oncle! timide.
Mais Sapeck ne l'entendait pas ainsi. Il venait d'apercevoir, luisant sur le gilet du lycéen, une superbe chaîne d'or.
—Comment! s'écria-t-il, petit malheureux, tu emportes ta montre au collège? Ne sais-tu donc pas qu'à Rome, à la porte de chaque école, se trouvait un fonctionnaire chargé de fouiller les petits élèves et de leur enlever les sabliers et les clepsydres qu'ils dissimulaient sous leur toge? On appelait cet homme le scholarius detrussator, et Salluste avait dit à cette époque: Chronometrum juvenibus discipulis procurat distractiones.
—Mais, mon oncle....
—Remets-moi ta montre.
Le censeur intervint:
—Remettez donc votre montre à monsieur votre oncle. D'ailleurs, vous n'en avez nul besoin au lycée.
Le potache commençait à éprouver de sérieuses inquiétudes pour son horlogerie, quand le bon Sapeck, dont le cœur est d'or, conclut avec une infinie mansuétude:
—Allons, mon enfant, garde ta montre, et qu'elle soit pour moi le symbole du temps qui passe et ne saurait se rattraper: Fugit irreparabile tempus.
Cette histoire de mon ami Sapeck m'est revenue au souvenir, ces jours-ci, à l'épilogue d'une aventure qui m'arriva l'année dernière, et dont le début présente quelque analogie avec la première.
Moi aussi, je fus accosté par un potache. C'était un dimanche après-midi, à la fête de Neuilly.
Comme à Sapeck, mon potache me demanda, le képi à la main:
—Pardon, monsieur, vous plairait-il de me rendre un petit service?
—Si cela ne me dérange en rien[7], répondis-je poliment, je ne demande pas mieux. De quoi s'agit-il?
—Voici, monsieur.... Permettez-moi d'abord de vous présenter ma bonne amie, dont je suis éperdument amoureux.
Et il me présenta une manière de petite brune drôlichonne qui louchait un peu.
Êtes-vous comme moi? J'adore les petites brunes drôlichonnes qui louchent un peu.
Je m'inclinai.
—Je suis très désireux, reprit le potache, d'avoir le portrait de mademoiselle sur ma cheminée. Mais ma mère ne consentira jamais à laisser traîner un portrait de demoiselle sur ma cheminée. Aussi ai-je imaginé un subterfuge. Elle se fera photographier en votre compagnie, et je dirai à ma mère que c'est le portrait d'un de mes professeurs et de sa femme. Ça vous va-t-il?
Au fond, je suis bon; cela m'alla.
Nous entrâmes chez un photographe forain, qui nous livra en quelques minutes un pur chef-d'œuvre de ressemblance sur tôle, encadré richement, le tout pour 1 franc 75.
Tout dernièrement, j'ai été sur le point de me marier.
Un jour, mon ex-futur beau-père me demanda, non sans raideur:
—Au moins, avez-vous rompu définitivement?
—Rompu? fis-je. Rompu avec qui?
—Avec certaine petite brunette qui louchait un peu.
Je fouillai au plus profond de mes souvenirs. Aucun fantôme de brunette qui louche un peu.
Je niai carrément.
—Et ça? brandit mon beau-père.
Comment s'était-il procuré le malheureux portrait, je ne le sus jamais, mais il l'avait en sa possession.
—Qu'on ait des maîtresses, disait-il, je le comprends, et même je l'admets.... Mais qu'on s'affiche avec!...
Et il ne concluait même pas.
Il me refusa sa fille.
Ça m'est égal, j'ai appris depuis qu'elle avait des habitudes invétérées d'ivrognerie.
—Hé! là-bas, le vieux rigolo! qu'est-ce que vous demandez?
Le vieux rigolo ainsi interpellé ne répondit pas, mais comme en proie à une indicible stupeur, il regardait les bâtiments neufs à peine terminés, une petite maisonnette en brique, les hangars, les écuries, une immense bascule destinée à peser les voitures de betteraves.
—Tout de même, fit-il, faut être bougrement effronté!
—De quoi donc, mon brave?
—Faut avei un rude toupet!
Fatigué sans doute de cette conversation, le contremaître demanda brusquement au paysan:
—Enfin, qui êtes-vous? Que voulez-vous?
—Qui que je sis? Vous me demandez qui que je sis? Je sis le nommé Fabrice, et je sis cheu mei, et vous n'êtes pas cheu vous!
—Comment, vous êtes chez vous?
—Je sis cheu mei, et vous allez me faire le plaisir de f... le camp, avec vos gens et toutes vos saloperies de bâtisses, et pis je vous demanderai trois mille francs de dommages et intérêts!
Sur ces entrefaites, l'architecte arrivait au chantier. La dernière phrase du vieux campagnard le fit légèrement pâlir.
Si c'était vrai, pourtant, qu'on eût bâti sur son champ!
Le plus comique, c'est que la chose était parfaitement exacte.
Le pauvre architecte s'était trompé de terrain et il avait construit sur le champ du nommé Fabrice pour cinquante mille francs de bâtiments au compte d'une grande sucrerie voisine.
On allait en faire, une tête, à l'administration, quand on apprendrait ça!
L'architecte esquissa le geste habituel des architectes qui n'en mènent pas large: il se gratta la tête et le nez alternativement.
L'indignation du campagnard allait croissant:
—Je sis le nommé Fabrice, et personne n'a le droit de construire sur mon bien, personne!
—Effectivement, balbutiait l'architecte, il y a erreur, mais elle est facilement réparable.... Nous allons vous donner l'autre champ, le nôtre. Il est d'égale surface, et....
—J' n'en veux point de votre champ. C'est le mien qu'il me faut. Vous n'avez pas le droit de bâtir sur mon bien, ni vous ni personne. J'vous donne huit jours pour démolir tout ça et remettre mon champ en état, et pis je demande trois mille francs de dommages et intérêts!
La discussion continua sur ce ton.
Le pauvre architecte, qui en menait de moins en moins large, s'efforçait de convaincre le nommé Fabrice. Le vieux paysan ne voulait rien savoir. Il lui fallait son champ débarrassé des saloperies de bâtisses, et, en plus, trois mille francs d'indemnité.
Le propriétaire de la sucrerie, informé de cet étrange malentendu, arriva vite et voulut transiger. Le nommé Fabrice était buté.
On marchanda: cinq mille francs d'indemnité!
—Non, ma terre!
—Dix mille!
—Non, ma terre!
—Vingt mille!
—Non, ma terre!
—Ah zut! nous plaiderons, alors!
Malgré la bonne volonté des juges, on ne put découvrir dans le Code le plus mince article de loi autorisant un sucrier à bâtir sur le champ d'autrui, même en l'indemnisant après.
Le sucrier fut condamné à remettre le bien du nommé Fabrice dans l'état où il l'avait pris.
Les considérants du jugement blâmaient la légèreté de l'architecte, et surtout la mauvaise foi évidente et la rapacité du nommé Fabrice.
Le nommé Fabrice riait sous cape. Il alla trouver le sucrier.
—Écoutez, fit-il, je ne sis pas un méchant homme. Donnez-moi votre champ et quarante mille francs... et j'vous fous la paix.
Plus tard, le caissier raconta que le nommé Fabrice, en signant son reçu de quarante mille francs, avait murmuré:
—C'est égal, faut avei un rude toupet tout de même!
On ne sut jamais si c'était de lui qu'il voulait parler ou d'un autre.