Fort attentivement, M. de Trégars l'observait.
Il n'avait pas été dupe de la grande surprise qu'elle avait témoignée de le trouver installé dans le petit salon. Qui veut trop prouver ne prouve rien. Le cri de pensionnaire affarouchée qu'elle avait poussé était un trop flagrant démenti à son caractère résolu pour ne pas éveiller la défiance.
—Elle me savait ici, pensait Marius de Trégars, et c'est sa mère qui me l'a dépêchée. Mais pourquoi, dans quel but?...
Elle finissait:
—Avec tout cela, reprit-elle, je vois la douce Mme Favoral et sa fille, si modeste, dans un drôle de pétrin. Quelle dèche, marquis!...
—Elles ont du courage, mademoiselle.
—Naturellement. Mais ce qui vaut mieux, c'est que la fille a une voix superbe, à ce que son professeur a dit à Costeclar. Pourquoi n'entrerait-elle pas au théâtre? On gagne de l'argent, à jouer la comédie. Papa l'aidera, si elle veut. Il est très-influent dans les théâtres, papa; il y a pour plus de cent mille francs par an de relations....
—Madame et mademoiselle Favoral ont des amis....
—Ah! oui, Costeclar....
—D'autres encore....
—Pardon! il me semble que celui-là suffit pour commencer.... Il est galant, Costeclar, excessivement galant... sans compter qu'il est généreux comme un grand seigneur, dont il a, d'ailleurs, la tournure et les façons.... Pourquoi ne ferait-il pas un sort à la timide jeune personne, un joli coquin de sort, acajou et bois de rose.... Nous aurions, comme cela, le plaisir de la rencontrer autour du lac....
Elle se reprit à chanter, avec une légère variante:
—Ah! cette grande fille rousse est terriblement agaçante! pensait M. de Trégars.
Mais comme il ne discernait pas encore clairement où elle en voulait venir, il se tenait sur ses gardes et restait plus froid que marbre.
Déjà elle s'était de nouveau détournée.
—Quelle drôle de tête vous faites! lui dit-elle. Seriez-vous par hasard jaloux du bouillant Costeclar?
—Non, mademoiselle, non!...
—Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que sa flamme soit couronnée? Elle le sera, vous verrez. Vingt-cinq louis pour Costeclar! Les tenez-vous? Non? Tant pis, c'est vingt-cinq louis que je manque à gagner. Je sais bien que dans le temps mademoiselle.... Comment l'appelez-vous?
—Gilberte.
—Tiens! un joli nom, pour une fille de caissier. Donc, je n'ignore pas qu'autrefois Mlle Gilberte avait envoyé ce cher Costeclar porter ses hommages à Chaillot. Mais elle avait des ressources, alors. Tandis que maintenant.... C'est bête comme tout, mais il faut manger....
—Il y a encore des femmes, mademoiselle, qui sauraient mourir de faim....
M. de Trégars, désormais, se croyait fixé.
Il lui paraissait manifeste qu'on avait eu vent, rue de la Pépinière, de ses intentions; que Mlle de Thaller lui avait été envoyée pour les pressentir, et qu'elle n'attaquait Mlle Gilberte que pour l'irriter et l'amener dans un moment de colère, à se déclarer.
—Baste! fit-elle, Mlle Favoral est comme toutes les autres, si elle avait à choisir entre l'aimable Costeclar et un réchaud de charbon, ce n'est pas le réchaud qu'elle choisirait.
De tout temps, Mlle Césarine avait eu le don de déplaire souverainement à Marius de Trégars, mais en cet instant, sans l'impérieux désir qu'il avait de voir le baron et la baronne de Thaller, il se serait retiré.
—Croyez-moi, mademoiselle, prononça-t-il froidement, ménagez une pauvre jeune fille que frappe le plus cruel malheur. Il peut vous arriver pis....
—A moi! Eh! que voulez-vous qui m'arrive?...
—Qui sait!...
Elle se dressa si brusquement que le tabouret du piano en fut renversé.
—Quoi que ce puisse être, s'écria-t-elle, d'avance je dis: tant mieux!...
Et comme M. de Trégars tournait la tête:
—Oui, tant mieux! répéta-t-elle, parce que ce serait un changement, et que j'en ai assez de la vie que je mène.... Ah! mais oui, j'en ai assez, j'en ai trop, parce que d'être éternellement et invariablement heureuse d'un même inaltérable bonheur, cela donne des nausées, à la fin!...
Et dire qu'il y a des idiots qui croient que je m'amuse et qui envient mon sort.... Dire que souvent, quand je passe en voiture dans les rues, j'entends des grisettes s'écrier en me regardant: «A-t-elle de la chance!» Petites bêtes! Je voudrais les voir à ma place!... Elles vivent, elles; leurs joies se succèdent sans se ressembler, elles ont des angoisses et des espérances, des hauts et des bas, des heures de pluie et des jours de soleil. Tandis que moi!... Toujours calme plat, toujours le baromètre au beau fixe.... Quelle scie! Savez-vous ce que j'ai fait aujourd'hui? Juste la même chose qu'hier, et je ferai demain la même chose qu'aujourd'hui.
Un bon dîner, c'est excellent, mais toujours le même bon dîner, sans extra, sans supplément, pouah! Trop de truffes, je réclame un miroton! C'est que je sais la carte par cœur, voyez-vous. L'hiver: bal et théâtre; l'été: courses et bains de mer; été comme hiver, stations dans les magasins, promenades au bois, visites, essayages de robes, séances du coiffeur, adorations perpétuelles des amis de ma mère, tous gens de cœur et d'esprit, auxquels l'idée de ma dot donne la jaunisse.... Excusez-moi de bâiller à me décrocher la mâchoire, c'est que je songe à leurs conversations....
Et elle bâillait, en effet.
—Et penser, poursuivait-elle, que ce sera mon existence, jusqu'au jour où je me déciderai à choisir un mari!... car il faudra bien que j'en vienne là, moi aussi!... Le baron «Trois soixante-huit» me présentera un «gommeux» quelconque alléché par mon argent; je répondrai: «Autant lui qu'un autre,» et il sera admis à l'honneur de me faire sa cour.... Tous les matins il m'enverra un bouquet superbe; tous les soirs, après la Bourse, il m'arrivera ganté de frais, la bouche en cœur comme son gilet. Dans l'après-midi, il se prendra aux cheveux avec papa, au sujet de la dot.... Enfin, le grand jour arrivera. Vous voyez ça d'ici: messe en musique, dîner, bal, le baron «Trois soixante-huit» ne me fera pas grâce d'une cérémonie.... Le mariage de la fille du directeur du Crédit mutuel doit fatalement être une réclame. Les journaux imprimeront le nom des témoins et des invités....
Il est vrai que papa aura un nez d'une aune, ayant eu, la veille, à verser la dot; maman aura la figure toute renversée par l'idée de devenir grand'mère; le marié sera d'une humeur massacrante, parce qu'il aura des bottes trop étroites, et moi j'aurai l'air d'une grue, parce que je serai en blanc, et que le blanc est une couleur bête qui ne me va pas du tout.... Charmante fête de famille!... Quinze jours après, mon mari aura de moi plein le dos et j'aurai de lui par dessus les yeux. Un mois plus tard, nous serons à couteaux tirés, il retournera à son cercle et chez ses maîtresses, et moi.... Ah! moi, j'aurai conquis le droit de sortir seule, et je recommencerai à aller au bois et au bal, aux eaux, aux courses, partout où va ma mère; je dépenserai un argent fou pour ma toilette et je ferai des dettes que papa payera.... Voilà la vie absurde que fatalement je dois mener.
Encore bien que de Mlle Césarine on pût s'attendre à tout, M. de Trégars, visiblement, était surpris....
Et elle, riant de sa surprise:
—Voilà le programme invariable, continua-t-elle, et voilà pourquoi je dis: tant mieux! à l'idée d'un changement, quel qu'il soit. Vous me reprochez de ne pas plaindre Mlle Gilberte, comment voulez-vous que je la plaigne, alors que je l'envie! Elle est heureuse, elle, son avenir n'est pas d'avance arrêté, tracé, fixé. Elle est pauvre, mais elle est libre. Elle a vingt ans, elle est jolie, elle a une voix admirable, elle peut entrer au théâtre demain, et être avant six mois une des comédiennes adorées de Paris.... Quelle existence alors!... Ah! c'est celle que je rêve, c'est celle que j'aurais choisie si j'avais été maîtresse de ma destinée....
Mais elle fut interrompue par le claquement de la porte qui s'ouvrait brusquement....
La baronne de Thaller entrait:
Comme elle devait, aussitôt le dîner, se rendre à l'Opéra, et ensuite à une soirée que donnait la vicomtesse de Bois-d'Ardon, elle était habillée.
Elle portait une robe audacieusement décolletée, de satin gris très-clair, coupée de bandes de taffetas cerise, encadrées de dentelle. Dans les cheveux, retroussés très-haut sur la nuque, elle avait un «puff» de fuschias, dont les branches flexibles, liées par un gros nœud de diamants, retombaient jusque sur ses épaules, blanches et fermes comme le marbre.
Mais, encore bien qu'elle se contraignît à sourire, sa physionomie n'était pas celle des jours de fête, et le regard était chargé de menaces, dont elle enveloppa sa fille et Marius de Trégars.
D'une voix dont elle essayait en vain de maîtriser le tremblement:
—C'est bien aimable à vous, marquis, commença-t-elle, de vous être rendu si vite à mon invitation de ce matin. Je suis véritablement désolée de vous avoir fait attendre, mais je m'habillais.... Après ce qui est arrivé à M. de Thaller, il faut absolument que je sorte, que je me montre, si je ne veux pas que demain nos ennemis s'en aillent raconter partout que je suis en Belgique à préparer les logements de mon mari....
Et tout de suite, changeant de ton:
—Mais que vous disait donc cette folle de Césarine? interrogea-t-elle.
C'est avec une stupeur profonde que M. de Trégars découvrait que l'entente cordiale qu'il soupçonnait entre la mère et la fille n'existait pas, en ce moment du moins.
Voilant d'un ton léger les conjectures étranges qu'éveillait en lui cette découverte inattendue:
—Mlle Césarine, répondit-il, qui est excessivement à plaindre, comme chacun sait, me disait ses malheurs....
Elle l'interrompit:
—Ne prenez pas la peine de mentir, monsieur le marquis, fit-elle, ce que je disais, maman le sait aussi bien que vous, car elle écoutait à la porte....
—Césarine!... s'écria Mme de Thaller.
—Et si elle est entrée comme cela, tout à coup, c'est qu'elle a jugé qu'il n'était que temps de couper court à mes confidences....
Un flot de pourpre montait au visage de la baronne.
—Cette petite devient folle! fit-elle.
Cette petite éclata de rire.
—Voilà comment je suis, reprit-elle. Il ne fallait pas m'envoyer ici... par hasard et malgré moi. Tu l'as voulu, ne t'en plains pas! Tu soutenais que je n'avais qu'à paraître, et que M. de Trégars, éperdu d'amour, allait tomber à mes pieds. Joliment! J'ai paru, et... tu as vu l'effet par le trou de la serrure?...
La face contractée, les yeux étincelants, tordant son mouchoir de dentelle entre ses mains chargées de bagues:
—C'est inouï! répétait Mme de Thaller. Elle perd la tête, décidément.
Saluant sa mère d'une révérence ironique:
—Merci du compliment! dit la jeune fille. Le malheur est que jamais je n'ai si complétement joui de tout ce que j'ai de bon sens, chère maman. Que me disais-tu, il n'y a qu'un instant: «Cours, le marquis de Trégars vient demander ta main, c'est une affaire convenue.» Et moi «Inutile de me déranger: Au lieu d'un million de dot, papa m'en donnerait deux, il m'en donnerait quatre, il me donnerait les milliards payés par la France à la Prusse, que M. de Trégars ne voudrait pas de moi pour femme...»
Et regardant Marius bien en face:
—N'est-ce pas, monsieur le marquis, interrogea-t-elle, que j'ai raison, et que vous ne voudriez de moi à aucun prix?... Voyons, la main sur la conscience, répondez....
La situation de M. de Trégars ne laissait pas que d'être embarrassante, entre ces deux femmes, dont la colère était pareille, quoiqu'elle se manifestât différemment. Évidemment, c'était une discussion entamée hors de sa présence, qui continuait.
—Je crois, mademoiselle, commença-t-il, que vous vous êtes calomniée à plaisir....
—Oh! je vous jure bien que non! reprit-elle. Et si maman n'était pas survenue, vous en auriez entendu bien d'autres.... Mais ce n'est pas répondre....
Et comme M. de Trégars se taisait, se retournant vers la baronne:
—Hein! tu vois, lui dit-elle. Qui était folle de nous deux? Ah! vous vous figurez, vous autres ici, que l'argent est tout, et que tout est à vendre, et que tout s'achète! Eh bien! non. Il y a encore des hommes, qui pour tout l'or du monde, ne donneraient pas leur nom à Césarine de Thaller. C'est bizarre, mais c'est comme cela, chère maman, et il faut en prendre son parti.
Et se retournant vers Marius, et appuyant sur chaque syllabe, comme si elle eût craint que l'allusion lui échappât:
—Les hommes dont je parle, ajouta-t-elle, épousent les filles qui sauraient mourir de faim....
Connaissant assez sa fille pour savoir qu'elle ne réussirait pas à lui imposer silence, la baronne de Thaller s'était laissée choir sur un fauteuil; elle eût voulu paraître ne pas écouter sa fille, ou du moins n'attacher aucune importance à ce qu'elle disait, mais à chaque moment un geste menaçant ou une exclamation sourde trahissait l'orage furieux qui grondait en elle.
—Va, pauvre folle! disait-elle. Va, continue....
Elle continuait en effet.
—Enfin, si M. de Trégars voulait de moi, c'est moi qui ne voudrais pas de lui, parce qu'alors....
Une fugitive rougeur colora ses pommettes, ses yeux hardis vacillèrent, et baissant la voix:
—Parce qu'alors, ajouta-t-elle, il ne serait plus ce qu'il est, parce que je sens bien que fatalement, je mépriserai le mari que papa m'achètera.... Et si je suis venue ici m'exposer à un affront que je prévoyais, c'est que je voulais m'assurer d'un fait qu'un mot de Costeclar, il y a quelques jours, m'avait laissé entrevoir, d'un fait que tu ne soupçonnes peut-être pas, chère mère, malgré ton étonnante perspicacité. J'ai voulu connaître le secret de M. de Trégars... et je le connais.
C'est avec un plan arrêté d'avance que Marius s'était présenté à l'hôtel de Thaller. Longtemps il avait réfléchi avant de décider ce qu'il ferait et ce qu'il dirait, et comment il entamerait la lutte décisive.
Ce qui arrivait lui démontrait l'inanité de ses conjectures, et par suite démolissait son plan.
S'abandonner au hasard des événements et en tirer parti le plus habilement possible était désormais le plus sage.
—Croyez-moi assez de pénétration, mademoiselle, prononça-t-il, pour avoir bien discerné vos intentions. Il n'était pas besoin de détours, parce que je n'ai rien à cacher. Vous n'aviez qu'à m'interroger, je vous aurais répondu franchement: «Oui, c'est vrai, j'aime Mlle Gilberte, et avant qu'il soit un mois, elle sera la marquise de Trégars...»
Mme de Thaller, à ces mots, s'était dressée, repoussant si violemment son fauteuil, qu'il roula jusqu'au mur.
—Vous épouseriez Gilberte Favoral, s'écria-t-elle, vous!
—Moi!
—La fille d'un caissier infidèle, d'un homme déshonoré que la justice poursuit et que le bagne attend!...
—Oui!
Et d'un accent qui fit passer un frisson sur les blanches épaules de la baronne de Thaller:
—Quel qu'ait été, prononça-t-il, le crime de Vincent Favoral, qu'il ait ou non volé les douze millions qui manquent à la caisse du Crédit mutuel, qu'il soit seul coupable ou qu'il ait des complices, qu'il soit un scélérat ou un fou, un fourbe ou une dupe, Mlle Gilberte n'est pas responsable....
—Vous connaissez donc la famille Favoral?...
—Assez pour que sa cause soit la mienne, désormais!
Le trouble de la baronne était trop grand pour qu'elle tentât même de le dissimuler.
—Une fille de rien!... dit-elle.
—Je l'aime!
—Sans le sou!...
Mlle Césarine eut un geste superbe.
—Eh! c'est parce qu'elle est pauvre qu'on peut l'épouser! s'écria-t-elle.
Et tendant la main à M. de Trégars:
—C'est bien, ce que vous faites là, dit-elle, c'est très-bien!...
Il y avait de l'égarement dans les yeux de la baronne.
—Malheureuse! interrompit-elle, folle! Si ton père venait à savoir....
—Qui donc lui rapportera notre conversation? M. de Trégars? Il ne le voudrait pas. Toi? tu n'oserais!...
Se redressant de toute la hauteur de sa taille, la poitrine gonflée de colère, la tête rejetée en arrière, l'œil flamboyant:
—Césarine! commanda Mme de Thaller, le bras tendu vers la porte, Césarine, sortez, je vous l'ordonne!...
Mais immobile à sa place, la jeune fille toisait sa mère d'un regard de défi.
—Allons, calme-toi, fit-elle d'un ton d'écrasante ironie, ou tu vas avoir le teint gâté pour toute la soirée. Est-ce que je me plains, moi, est-ce que je me monte la tête? Et cependant a qui la faute, si l'honneur me fait un devoir de crier à un honnête homme qui voudrait m'épouser: «Casse-cou!» Que Gilberte se marie, qu'elle soit heureuse et qu'elle ait beaucoup d'enfants, c'est son rôle de repriseuse de chaussettes et d'écumeuse de pot-au-feu. Le nôtre, à nous, chère mère, celui que tu m'as appris, est de nous amuser et de rire, tout le temps, nuit et jour, à mort!...
Un valet de pied qui entra lui coupa la parole.
Remettant une carte de visite à Mme de Thaller:
—Le monsieur qui me l'a donnée est là, dit-il, dans le grand salon....
La baronne était devenue fort pâle:
—Oh!... faisait-elle, en tournant la carte entre ses doigts, oh!...
Puis, tout à coup, elle s'élança dehors, en criant:
—Je reviens!...
Un silence embarrassant, pénible, devait suivre, et en effet, suivit le départ précipité de la baronne de Thaller.
Mlle Césarine s'était rapprochée de la cheminée, et elle s'y tenait accoudée, le front dans la main, toute palpitante et tout émue. Intimidée pour la première fois de sa vie, peut-être, elle détournait ses grands yeux d'un bleu pâle, comme si elle eût craint qu'on n'y vît passer l'ombre de ses pensées.
M. de Trégars, lui, demeurait à sa place, n'ayant pas trop de cette puissance sur soi que donne la longue habitude du monde, pour dissimuler ses impressions. S'il avait un ridicule, ce n'était pas la fatuité; mais Mlle de Thaller avait été trop explicite pour qu'il lui fût possible de douter.
Tout ce qu'elle avait dit se résumait en une phrase:
«Mes parents espéraient que je deviendrais votre femme, je vous avais assez bien jugé pour comprendre leur erreur.... Précisément parce que je vous aime, je me reconnais indigne de vous et je tiens à ce que vous sachiez que si vous m'aviez demandé ma main, à moi qui ai un million de dot, j'aurais cessé de vous estimer...»
Qu'un tel sentiment eût pu germer et éclore dans l'âme desséchée par la vanité et blasée par le plaisir de Mlle Césarine, c'était comme un miracle. C'était, en tous cas, une étonnante preuve d'amour qu'elle donnait, que de se montrer telle qu'elle était réellement, et Marius de Trégars n'eût pas été homme, s'il n'en eût pas été profondément remué.
Tout à coup:
—Quelle misérable je fais!... prononça-t-elle.
—Vous voulez dire malheureuse!... fit doucement M. de Trégars.
—Que devez-vous penser de ma sincérité? Vous la trouvez étrange, sans doute, impudente, grotesque....
Il protestait du geste, car elle ne lui laissait pas le temps de placer une parole.
—Et cependant, continuait-elle, ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis honteuse de moi et assaillie de sinistres idées. J'étais persuadée jadis que cette existence folle qui est la mienne est la seule enviable, la seule qui puisse donner le bonheur... et voici que je découvre que ce n'est pas la bonne route que j'ai suivie, ou plutôt qu'on m'a fait prendre.... Et pas de retour possible!
Elle pâlissait, et d'un accent de sombre désespoir:
—Tout me manque, disait-elle; il me semble que je roule dans des abîmes sans fond, où pas une branche ne pousse, où me raccrocher? Autour de moi, c'est le vide, la nuit, le néant. Je n'ai pas vingt ans et il me semble que j'ai vécu des milliers d'années et que j'ai épuisé tout ce que la vie a de sensations. J'ai tout vu, tout appris, tout expérimenté, et je suis lasse de tout et rassasiée jusqu'à la nausée. J'ai l'air, comme cela, d'une évaporée, d'une folle; je chante, je plaisante, je parle argot, ma gaieté étonne... en réalité, je m'ennuie, oh! mortellement. Ce que j'éprouve, je ne saurais l'exprimer, il n'y a pas de mot pour traduire le dégoût absolu. Quelquefois je me dis: «C'est stupide d'être triste comme cela, que te manque-t-il? N'es-tu pas jeune, belle, riche?...»
Il faut pourtant qu'il me manque quelque chose, pour que je sois ainsi agitée, nerveuse, inquiète, incapable de tenir en place, tourmentée d'aspirations confuses et de désirs que je ne saurais formuler. Que faire? M'étourdir? J'y tâche, je réussis une heure... mais l'étourdissement se dissipe comme la mousse du champagne, la lassitude revient, et pendant que je continue de rire, en dedans de moi je pleure des larmes de sang qui me brûlent le cœur. Que devenir, moi qui n'ai pas dans le passé un souvenir, dans l'avenir un espoir où reposer ma pensée....
Et éclatant en sanglots:
—Ah! je suis effroyablement malheureuse! s'écria-t-elle, et je voudrais être morte!...
Plus ému qu'il n'eût peut-être voulu l'avouer, M. de Trégars se leva:
—Je vous raillais, il n'y a qu'un moment, mademoiselle, dit-il, de sa voix grave et vibrante, pardonnez-moi.... C'est sincèrement et du plus profond de mon âme que je vous plains.
Elle le considérait d'un air de doute timide, et de grosses larmes tremblaient entre ses longs cils.
—Bien vrai? interrogea-t-elle.
—Sur mon honneur!
—Et vous n'emporterez pas de moi une opinion trop mauvaise?
—Je garderai cette conviction que, lorsque vous n'étiez encore qu'une enfant, vous avez été abusée par des théories insensées....
D'un geste doux et triste elle passait et repassait sa main sur son front.
—Oui, c'est bien cela, murmura-t-elle.... A quinze ans, comment résisterait-on à des exemples venant de certaines personnes?... Quand on se voit comme dans un nuage d'encens, comment ne serait-on pas enivrée?... Comment douterait-on de soi, quand on ne recueille, quoi qu'on fasse, que louanges et applaudissements?... Et puis, il y a l'argent qui déprave quand il vient d'une certaine façon, à flots.... On se lasse de n'avoir rien à souhaiter, on rêve l'extraordinaire, l'impossible, l'inouï!
Elle se tut, mais le silence qui recommença ne tarda pas à être troublé par un bruit qui venait de la pièce voisine.
Machinalement, M. de Trégars regarda autour de lui....
Le petit salon bouton d'or où il se trouvait, n'était séparé du grand salon de l'hôtel de Thaller que par une haute et large porte qui était restée ouverte et dont les portières étaient relevées.
Or, telle était la disposition des glaces des deux pièces que, dans la glace de la cheminée du petit salon, M. de Trégars voyait se refléter le grand salon presque tout entier....
Un homme d'apparences suspectes et vêtu d'habits sordides s'y tenait debout.
Et plus M. de Trégars le considérait, plus il lui semblait qu'il avait déjà vu quelque part cette physionomie inquiète, ce regard cauteleux, ce sourire méchant errant sur des lèvres plates et minces....
Mais, brusquement, l'homme s'inclina profondément. Il était probable que Mme de Thaller, qui avait fait le tour par la galerie pour gagner le grand salon, y entrait.
Presque aussitôt, en effet, elle apparut dans le champ de la glace.
Elle semblait fort agitée, et du doigt posé sur les lèvres, elle recommandait à l'homme d'être prudent et de parler bas.
C'est donc tout bas, si bas qu'il n'en arrivait même pas un vague murmure jusqu'au petit salon, que l'homme prononça quelques mots....
Ils furent tels que la baronne se rejeta en arrière comme si elle eût vu un abîme s'ouvrir sous ses pieds, et à son mouvement, il fut aisé de comprendre qu'elle devait dire:
—Est-ce possible!...
De la voix qu'on n'entendait toujours pas, et du geste qu'on voyait, l'homme évidemment répondait:
—Rien de plus vrai, je l'affirme....
Et se penchant vers Mme de Thaller, sans qu'elle parût choquée de sentir les lèvres de ce répugnant personnage lui effleurer l'oreille, il se mit à lui parler.
L'étonnement qu'éprouvait M. de Trégars de cette sorte de vision était grand, mais ne l'empêchait pas de réfléchir.
Que signifiait cette scène? Comment cet homme suspect avait-il été introduit sans difficulté dans le grand salon? Pourquoi la baronne, en recevant sa carte, était-elle devenue plus blanche que ses dentelles? Quelle nouvelle apportait-il, qui avait produit une si vive impression? Que racontait-il, qui semblait en même temps épouvanter et ravir Mme de Thaller?
Mais elle ne tarda pas à interrompre l'homme.
Elle lui fit signe d'attendre, disparut l'espace d'une minute, et quand elle reparut, elle tenait à la main une liasse de billets de banque qu'elle se mit à compter sur la table du salon.
Elle en compta vingt-cinq qui, autant qu'en put juger M. de Trégars, devaient être des billets de cent francs.
L'homme les prit, les recompta, les glissa dans sa poche avec une grimace de satisfaction et parut disposé à se retirer....
La baronne le retint, et à son tour se penchant vers lui, se mit à lui exposer, ou plutôt, à en croire son attitude, à lui demander quelque chose. Ce devait être grave, car il branlait la tête et remuait les bras, comme s'il eût dit:
—Diable! diable!
Les doutes les plus bizarres tressaillaient dans l'esprit de M. de Trégars.
Qu'était-ce que ce marché, auquel le hasard des glaces le faisait assister? Car c'était un marché, il n'y avait pas à s'y méprendre. L'homme ayant reçu une mission, l'avait remplie et était venu en toucher le prix. Et maintenant, on lui proposait une commission nouvelle....
Mais l'attention de M. de Trégars fut distraite par Mlle Césarine.
Secouant la torpeur qui l'avait envahie:
—Mais à quoi bon se désoler et maudire? reprit-elle, répondant aux objections de son esprit bien plus qu'elle ne s'adressait à M. de Trégars. Ferai-je que ce qui est ne soit pas!... Ah! s'il en était des fautes de la vie comme du linge sale qu'on accumule dans une armoire et qu'on donne à blanchir d'un coup! Mais rien ne lave le passé, pas même le repentir, quoi qu'on en dise. Il est de ces idées qu'il faut repousser. Un prisonnier doit se défendre de songer à la liberté....
Elle haussa les épaules.
—Et cependant, fit-elle, un prisonnier a toujours l'espoir de s'évader, tandis que moi!...
L'effort était visible, qu'elle faisait pour reprendre ses façons accoutumées.
—Bast! reprit-elle, c'est assez la faire au sentiment comme cela!... Et je ferais bien mieux, au lieu de rester là à vous scier le dos, de monter m'habiller, car je vais à l'Opéra avec ma bonne mère, et de là au bal.... Vous devriez venir.... J'ai une toilette d'un chic épatant.... C'est chez Mme de Bois d'Ardon, le bal, une de nos amies qui est dans le mouvement. Il y a chez elle un fumoir pour les femmes... est-ce assez renversant! Voyons, venez-vous? nous boirons du champagne et nous rirons.... Non?... Zut alors, et bien des choses chez vous....
Cependant, au moment de se retirer, le cœur lui manqua:
—C'est sans doute la dernière fois que je vous vois, monsieur de Trégars, lui dit-elle. Adieu!... Vous savez maintenant pourquoi moi, qui ai un million de dot, j'enviais Gilberte Favoral!... Encore adieu!... Et quoi qu'il vous arrive d'heureux dans la vie, rappelez-vous que Césarine vous l'aura souhaité....
Et elle sortit au moment même où la baronne de Thaller rentrait....
—Césarine! appela Mme de Thaller d'une voix où il y avait à la fois de la prière et de la menace.
—Je cours m'habiller, maman, répondit la jeune fille.
—Revenez!...
—Pour que tu me grondes, n'est-ce pas, si je ne suis pas prête quand tu voudras partir....
—Je vous ordonne de revenir, Césarine!...
Pas de réponse; elle était loin déjà!...
Mme de Thaller referma la porte du petit salon et s'asseyant près de M. de Trégars:
—Quelle fille singulière!... fit-elle.
Lui suivait dans la glace ce qui se passait de l'autre côté, dans le grand salon. L'homme à mine suspecte y était encore, seul. Un domestique lui avait apporté une plume, de l'encre et du papier, et assis devant un guéridon, d'une main rapide il écrivait....
—Comment le laisse-t-on là, seul? se demandait Marius.
Et il cherchait sur la physionomie de la baronne une réponse aux pressentiments confus qui s'agitaient en lui.
Mais il n'était plus question du trouble, que, prise à l'improviste, elle avait laissé paraître. Ayant eu le loisir de la réflexion, elle s'était composé un visage impénétrable.
Un peu surprise du silence de M. de Trégars:
—Je vous disais, reprit-elle, que Césarine est une fille étrange.
Toujours absorbé par la scène du grand salon:
—Étrange, en effet, murmura-t-il.
La baronne soupira.
—Voilà, pourtant, dit-elle, le résultat de la faiblesse de M. de Thaller et surtout de la mienne....
—Ah!...
—Nous n'avons d'enfant que Césarine, et lorsqu'elle était toute petite, sa santé nous inspirait les plus cruelles inquiétudes. Les médecins nous donnaient à entendre qu'elle n'atteindrait pas vingt ans. Cela explique son caractère. Nous étions, eh! mon Dieu! nous sommes encore à genoux devant ses volontés. Sa fantaisie est notre unique loi. Jamais je ne lui ai laissé le temps de formuler un désir, elle n'a pas parlé qu'elle est obéie....
Elle soupirait encore et plus profondément que la première fois.
—Vous venez de voir, poursuivait-elle, le résultat de cette éducation insensée. Et cependant il ne faudrait pas se fier aux apparences. Césarine n'est pas, croyez-le bien, l'extravagante qu'elle paraît être. Ses qualités sont réelles, et de celles que demande un homme à la femme dont il veut faire sa compagne.
Cette pauvre enfant, si sceptique à ce qu'elle prétend, si désillusionnée et si positive, est au fond extraordinairement romanesque, naïve et d'une exquise sensibilité. En elle s'agitent confusément toutes sortes d'idées généreuses et d'une chevalerie qui n'est plus de notre temps....
Sans quitter la glace des yeux:
—Je vous crois, madame, dit M. de Trégars....
—Elle est avec son père, avec moi surtout, capricieuse, volontaire, emportée; mais un mari qu'elle aimerait l'aurait vite assouplie à toutes ses volontés.... Elle qui me dépense vingt mille francs par an, pour sa toilette, elle irait gaiement vêtue de bure, si elle croyait plaire ainsi à celui que son cœur aurait choisi.
L'homme du salon avait achevé sa lettre, et avec un sourire équivoque, il la relisait.
—Croyez, madame, répondit M. de Trégars, que j'ai su démêler ce qu'il y avait de forfanterie naïve dans tout ce que me disait Mlle Césarine.
—Alors, bien vrai, vous ne la jugez pas trop mal....
—Votre cœur n'a pas pour elle plus d'indulgence que le mien....
—Et cependant, c'est de vous que lui vient son premier chagrin véritable.
—De moi?...
La baronne eut un hochement de tête mélancolique destiné à traduire ses tendresses et ses angoisses maternelles.
—Oui, de vous, mon cher marquis, répondit-elle, de vous seul.... C'est du jour où vous êtes devenu de nos amis que le caractère de Césarine a changé....
Ayant relu sa lettre, l'homme du grand salon l'avait pliée et glissée dans sa poche, et s'étant levé, il semblait attendre quelque chose.
Ses moindres mouvements, M. de Trégars les épiait dans la glace, avec une âpre curiosité....
Et néanmoins, comme il sentait la nécessité, ne fût-ce que pour ne pas éveiller l'attention de la baronne, de parler, de dire quelque chose:
—Quoi! fit-il, le caractère de Mlle Césarine a changé ainsi!...
—Du soir au lendemain....
—Oh!...
—N'avait-elle pas rencontré ce héros que rêvent les jeunes filles, un homme de trente ans, qui porte un des plus beaux noms de France....
Elle s'interrompit, attendant une réponse, un mot, une exclamation.
Mais comme le marquis de Trégars demeurait bouche close:
—Vous ne vous êtes donc aperçu de rien? demanda-t-elle.
—De rien....
—Si je vous disais, moi, que ma pauvre Césarine, hélas! vous aime?
M. de Trégars tressauta. Moins préoccupé du personnage du grand salon, il n'eût certes pas laissé la conversation s'engager ainsi.
Il comprit sa faute, et d'un ton glacé:
—Permettez-moi de croire que vous raillez, madame, fit-il.
—Et si je disais vrai?
—J'en serais au désespoir....
—Monsieur....
—Par cette raison, que je vous ai dite, que j'aime Mlle Gilberte Favoral du plus profond et du plus pur amour, et que depuis trois ans elle est ma fiancée devant Dieu....
Il passa comme une flamme de colère dans les yeux de Mme de Thaller.
—Et moi, s'écria-t-elle, je vous répéterai que ce mariage est insensé....
—Je voudrais qu'il le fût plus encore, pour mieux montrer à Gilberte jusqu'à quel point elle m'est chère.
Calme en apparence, la baronne égratignait de ses ongles le satin du fauteuil où elle était assise.
—Alors, reprit-elle, votre résolution est prise....
—Irrévocablement....
—Cependant, là, voyons, entre nous... qui ne sommes plus des enfants, si M. de Thaller doublait la dot de Césarine... s'il la triplait?
Une expression d'insurmontable dégoût contractait l'énergique visage de Marius de Trégars.
—Ah! plus un mot, madame! interrompit-il.
Nul espoir ne restait, Mme de Thaller le comprit à son accent.... Elle demeura pensive plus d'une minute, et tout à coup, comme une personne qui prend une résolution définitive, elle sonna.
Un valet de pied accourut.
—Faites ce que je vous ai dit! commanda-t-elle.
Et dès que le valet se fut retiré, se retournant vers M. de Trégars:
—Hélas! reprit-elle, qui jamais eût pensé que je maudirais le jour où vous êtes entré dans notre maison!...
Mais tandis qu'elle parlait, M. de Trégars apercevait dans la glace le résultat de l'ordre qu'elle venait de donner:
Le valet de pied entra dans le grand salon, prononça quelques mots, et tout aussitôt l'homme à mine inquiétante campa sur sa tête son chapeau crasseux et sortit....
—C'est étrange! pensa M. de Trégars.
La baronne poursuivait.
—Si vos intentions sont à ce point irrévocables, comment êtes-vous ici? Vous avez trop l'expérience du monde pour n'avoir pas, ce matin, compris le but de ma visite et mes allusions....
Bien heureusement, M. de Trégars était débarrassé des distractions que lui causait la glace. Le moment décisif était venu. Le gain de la partie qu'il jouait allait peut-être dépendre de son sang-froid.
—C'est parce que j'ai compris, madame, et mieux que vous ne le supposez, que je suis ici.
—En vérité!...
—Je venais résolu à n'avoir affaire qu'à M. de Thaller.... Ce qui arrive modifie mes desseins.... C'est à vous que je parlerai d'abord.
La tranquille assurance de Mme de Thaller ne se démentait pas, mais elle se dressa. Sentant venir l'orage, elle voulait être debout, pour lui tenir tête.
—C'est bien de l'honneur! fit-elle, avec un sourire ironique.
Il n'était plus, désormais, de puissance humaine capable de détourner Marius de Trégars de son but.
—C'est à vous que je parlerai, reprit-il, parce que, après m'avoir entendu, peut-être jugerez-vous qu'il est de votre intérêt de vous joindre à moi pour obtenir de votre mari ce que je demande, ce que j'exige, ce que je veux!...
D'un air de surprise merveilleusement joué, s'il n'était pas réel, la baronne le considérait.
—Mon père, continuait-il, le marquis de Trégars, était riche de plusieurs millions, autrefois.... Et cependant, lorsque j'ai eu la douleur de le perdre, il y a trois ans, il était à ce point ruiné, que pour rassurer les scrupules de son honneur et lui faire une mort plus douce, j'ai abandonné à ses créanciers ce que je possédais.... Où avait passé la fortune de mon père? Quel philtre lui avait-on versé, pour le décider à se lancer dans des spéculations hasardeuses, lui, un gentilhomme breton, entêté jusqu'à l'absurde des préjugés de la noblesse?... Voilà ce que j'ai voulu savoir....
—Ah!...
—Et aujourd'hui, madame, je—le—sais!
C'était une maîtresse femme que Mme la baronne de Thaller.
Elle avait couru tant d'aventures en sa vie, côtoyé tant de précipices, dissimulé tant d'angoisses, que le danger était comme son élément, et que même à l'instant décisif d'une partie presque désespérée, elle pouvait rester souriante, à l'exemple de ces vieux joueurs dont rien ne trahit les affreuses émotions au moment où ils hasardent leur suprême enjeu.
Pas un des muscles de son visage ne tressaillit, et il se fût agi d'une autre, qu'elle n'eût pas dit d'un calme plus imperturbable:
—Je vous écoute.... Ce doit être fort curieux!
Ce n'était pas le moyen de disposer M. de Trégars à l'indulgence.
D'une voix brève et dure:
—Lorsque mon père mourut, reprit-il, j'étais jeune.... J'ignorais ce que j'ai appris depuis, que c'est en quelque sorte se faire le complice des gredins que de contribuer à assurer leur impunité.... Et c'est y contribuer que de se taire.... Celui-là a rendu un fier service aux fripons qui le premier a dit: «L'honnête homme dupé s'éloigne et ne dit rien!...» L'honnête homme doit parler, au contraire, et signaler aux autres, pour qu'ils l'évitent, le piége où il est tombé.
Il arrive tous les jours que, sous peine de passer pour un personnage sans éducation, on est condamné à subir un récit assommant.... On écoute, alors, mais de quel air!...
La baronne avait précisément cet air-là:
—Voilà un sombre préambule! fit-elle.
M. de Trégars ne releva pas l'interruption.
—De tout temps, poursuivit-il, mon père a paru fort insoucieux de ses affaires; il devait, pensait-il, cette affectation au nom qu'il portait. Son désordre n'était qu'apparent. Je pourrais citer de lui des traits qui feraient honneur au bourgeois le plus méthodique.... Il avait, par exemple, l'habitude de conserver toutes les lettres de quelque importance qu'il recevait.... J'en ai retrouvé chez lui douze ou quinze cartons pleins à rompre.... Elles étaient soigneusement classées par années, et beaucoup portaient en marge une annotation rappelant en peu de mots quelle réponse y avait été faite....
Étouffant à demi un bâillement:
—C'est, en effet, de l'ordre, ou je ne m'y connais pas, dit la baronne....
—Sur le premier moment, résolu à ne point réveiller le passé, je n'attachai à ces lettres aucune importance, et elles auraient été certainement brûlées, sans un vieil ami de la famille, le comte de Villegré, qui fit porter les cartons chez lui.... Mais plus tard, sous l'empire de certaines circonstances qu'il serait trop long de vous dire, je regrettai mon inertie et je songeai que peut-être je trouverais dans cette correspondance de quoi dissiper ou justifier certains soupçons qui m'étaient venus....
—De sorte que, en fils respectueux, vous l'avez lue?
M. de Trégars, cérémonieusement, s'inclina.
—Je crois, dit-il, que c'est rendre hommage à la mémoire d'un père, que de le venger des impostures dont il a été victime de son vivant.... Oui, madame, j'ai lu toute cette correspondance, et avec un intérêt que vous allez comprendre.... J'avais déjà très-inutilement dépouillé plusieurs cartons, lorsque dans la liasse de 1852, une année où mon père habitait Paris, des lettres attirèrent mon attention. Elles étaient écrites sur un papier grossier, d'une écriture toute primitive, et fourmillaient de fautes d'orthographe. Elles étaient signées tantôt Phrasie, tantôt marquise de Javelle. Quelques-unes donnaient l'adresse: Rue des Bergers, 3, Paris-Grenelle.
D'un geste familier, Mme de Thaller remontait les épaulettes de sa robe de bal.
—Rue des Bergers, ricana-t-elle, nous voilà en pleine pastorale....
—Ces lettres ne me laissaient aucun doute sur ce qui avait dû se passer.... Mon père avait rencontré une ouvrière d'une rare beauté, il s'en était épris, et comme il était tourmenté de la crainte de n'être aimé que pour son argent, il s'était fait passer pour un pauvre employé de ministère....
—Très-touchant, ce petit roman d'amour!... interrompit la baronne.
Mais il n'était pas d'impertinence capable d'altérer le sang-froid de Marius de Trégars.
—Roman, peut-être, dit-il, mais d'argent alors, et non pas d'amour.... Cette Phrasie, cette marquise de Javelle, annonce bientôt dans une de ses lettres qu'elle est enceinte, et, en effet, dans le courant de février 1853, elle accouche d'une fille qu'elle confie, écrit-elle, à une de ses parentes qui demeure dans le Midi, près de Toulouse.... Ce fut cet événement, sans doute, qui décida mon père à se découvrir. Il avoue qu'il n'est pas un pauvre employé, mais bien le marquis de Trégars, riche de plus de cent mille livres de rentes.... Aussitôt le ton de la correspondance change: la marquise de Javelle s'ennuie, rue des Bergers; les voisins lui reprochent sa faute, son travail lui abîme les mains, qu'elle a charmantes.... Résultat: moins de quinze jours après la naissance de sa fille, mon père installe sa jolie maîtresse, 87, rue de Bourgogne, sous le nom de Mme Devil; elle a un appartement ravissant; quinze cents francs par mois, des domestiques, une voiture....
Ce n'était plus des marques d'ennui, c'était des signes d'impatience, que donnait Mme de Thaller....
Son geste semblait dire:
—Qu'est-ce que tout cela peut me faire, bon Dieu!
Impassible, M. de Trégars poursuivait:
—Libres désormais de se voir chaque jour, mon père et sa maîtresse cessent de s'écrire. Mais Mme Devil ne perd pas son temps. En moins de huit mois, de février à septembre, elle détermine mon père à disposer, non en sa faveur, elle est bien trop désintéressée pour cela, mais en faveur de leur fille, d'une somme de plus de cinq cent mille francs. En septembre, la correspondance reprend. Mme Devil découvre qu'elle n'est pas heureuse, et l'avoue dans une lettre dont l'écriture meilleure et l'orthographe moins fantaisiste prouvent qu'elle a pris des leçons.
Elle se plaint de sa situation précaire et gémit de n'être qu'une fille entretenue; l'avenir l'épouvante, elle a soif de considération.... Pendant trois mois, c'est l'incessant refrain: elle regrette le temps où elle était ouvrière; pourquoi a-t-elle été si faible! Ah! qu'elle paye cher sa faute! Puis enfin, dans un billet qui trahit de longs débats et d'orageuses discussions, elle annonce qu'il se présente pour elle un parti inespéré: un galant homme qui, si elle avait seulement deux cent mille francs, lui donnerait son nom et reconnaîtrait sa fille, sa pauvre chère petite fille adorée.... Longtemps mon père hésite, sa jolie maîtresse lui tient au cœur.... Mais elle le presse si vivement et avec une habileté si rare; elle lui démontre si bien que ce mariage assurera le bonheur de leur fille, que mon père se résout au sacrifice.... Et dans une note, en marge d'une dernière lettre, il écrit qu'il vient de donner deux cent mille francs à Mme Devil, qu'il ne la reverra plus, et qu'il retourne vivre en Bretagne, où il veut, à force d'économies, réparer la brèche qu'il vient de faire à sa fortune....
D'un ton léger:
—Ainsi finissent toutes ces histoires d'amour! dit Mme de Thaller.
—Pardon!... celle-ci n'est pas finie encore. Pendant de longues années, mon père se tint parole et ne quitta pas notre domaine de Trégars. Mais l'ennui le prit à la longue, au fond de sa solitude; il revint à Paris.... Chercha-t-il à revoir son ancienne maîtresse? Je ne le crois pas. Je suppose que le hasard les rapprocha, ou plutôt, sachant son arrivée, elle s'arrangea pour le rencontrer sur son chemin. Il la retrouvait plus séduisante que jamais, et d'après ce qu'elle lui écrivait, riche et considérée, car son mari était devenu un personnage. Elle eût été complétement heureuse, ajoutait-elle, s'il lui eût été possible d'oublier l'homme qu'elle avait tant aimé autrefois, qui avait eu les prémices de son cœur, et auquel elle devait sa position....
J'ai cette lettre. L'écriture élégante, le style et la parfaite correction disent mieux que tout les transformations de la marquise de Javelle.
Seulement, elle n'est pas signée. La petite ouvrière est devenue prudente; elle a beaucoup à perdre, elle craint de se compromettre....
A huit jours de là, par un billet laconique et qu'on jurerait arraché à la passion, elle supplie mon père de la venir voir chez elle.
Il s'y rend. Il y trouve une toute jeune fille qu'il croit être la sienne, et qu'il se met à idolâtrer!...
Et tout est dit. De nouveau il retombe sous le charme, il cesse de s'appartenir; son ancienne maîtresse peut disposer de sa fortune et de sa volonté!...
Mais voyez le malheur! Le mari ne s'avise-t-il pas de prendre ombrage des visites de mon père! Dans une lettre, qui est un chef-d'œuvre de diplomatie, la jeune femme expose ses angoisses. Il a des soupçons, écrit-elle, à quelles extrémités ne se porterait-il pas s'il venait à découvrir la vérité! Et avec un art infini, elle insinue qu'il est pour mon père un moyen peut-être de justifier sa continuelle présence. Que ne s'associe-t-il avec ce jaloux....
C'est avec un empressement d'enfant que mon père saisit ce moyen unique. Mais il faut de l'argent. Il vend ses propriétés et annonce partout qu'il a de grandes idées financières et qu'il va décupler sa fortune.
Le voilà l'associé du mari de son ancienne maîtresse, lancé dans les spéculations, gérant d'une société. Il croit ses affaires excellentes, il est persuadé qu'il gagne un argent fou. Pauvre honnête homme! On lui prouve un matin qu'il est ruiné et de plus compromis. Et cela semble si bien la vérité, que j'interviens et que je paye les créanciers. Nous voilà dépouillés, mais l'honneur était sauf. A quelques semaines de là, mon père mourait désespéré....
Avec cet empressement qui trahit la joie d'échapper enfin à un gêneur impitoyable, la baronne de Thaller s'était à demi levée.
Un regard de M. de Trégars la cloua sur son fauteuil, lui glaçant aux lèvres la plaisanterie qui déjà y montait.
—Je n'ai pas achevé! dit-il d'un ton rude.
Et sans souffrir d'interruption:
—De cette correspondance, reprit-il, résultait la preuve irrécusable, flagrante, d'une intrigue honteuse, depuis longtemps soupçonnée par mon vieil ami le général comte de Villegré. Il devenait évident pour moi, que mon pauvre père avait été joué comme un enfant, par cette maîtresse si jolie et tant aimée, et plus tard dépouillé par le mari de cette maîtresse. Je n'en étais pas plus avancé. Ignorant la vie de mon père et ses relations, les lettres ne me livrant ni un nom ni un détail précis, je ne savais qui accuser. Pour accuser, d'ailleurs, il faut à tout le moins un commencement de preuve matérielle.
La baronne s'était rassise, et tout en elle, la pose, le geste et le mouvement des lèvres semblait dire:
—Vous êtes chez moi, la civilité a ses exigences, je vous subis, mais, en vérité, vous abusez.
Il poursuivait:
—A ce moment, j'étais encore une manière de sauvage, tout préoccupé de mes expériences, ne sortant presque jamais de mon laboratoire.... J'étais indigné, je souhaitais ardemment retrouver et punir les misérables qui avaient dupé mon père et qui nous avaient dépouillés; mais je ne savais comment m'y prendre, ni où chercher des renseignements. L'impunité des misérables était peut-être assurée, sans un brave et digne homme, commissaire de police aujourd'hui, auquel j'ai rendu un léger service autrefois, un soir d'émeute, qu'il était serré de fort près par cinq ou six dangereux chenapans. Je lui exposai ma situation, il s'y intéressa, me promit son concours et me traça ma conduite.
Mme de Thaller s'agitait sur son fauteuil.
—Je vous avouerai, commença-t-elle, que je ne suis pas absolument maîtresse de mon temps; je suis habillée, comme vous le voyez, et j'ai à sortir....
Si elle avait gardé l'espérance d'ajourner l'explication qu'elle sentait venir, elle dut la perdre, rien qu'à l'accent dont M. de Trégars l'interrompit:
—Vous sortirez demain!...
Et sans se hâter:
—Conseillé comme je viens de vous dire, continua-t-il, et armé de l'expérience d'un homme du métier, je me rendis à Grenelle, au nº 3 de la rue des Bergers. J'y rencontrai de vieilles gens, le contremaître d'une fabrique voisine et sa femme, qui habitaient la maison depuis tantôt vingt-cinq ans. Dès mes premières questions, ils échangèrent un regard et se mirent à rire. Ils se souvenaient, on ne peut mieux, de la marquise de Javelle. C'était, me répondirent-ils, une jeune blanchisseuse très-jolie, qui devait son surnom à sa beauté dédaigneuse, à ses idées ambitieuses et aussi à son état, où l'eau de javelle joue un rôle considérable. Elle avait demeuré pendant dix-huit mois sur le même palier qu'eux, et ils lui avaient connu un amant qui se faisait passer pour un employé, mais qui, d'après ce qu'elle leur avait confié, devait être un grand seigneur immensément riche, dont elle espérait tirer bon parti. Ils ajoutaient qu'elle était accouchée d'une fille, et que même ils l'avaient soignée pendant ses couches. Mais la semaine suivante, la mère et l'enfant avaient disparu, et jamais plus ils n'en avaient entendu parler....
M. de Trégars s'arrêta, et après une pause:
—Par ces vieilles gens, reprit-il, j'ai su que la marquise de Javelle s'appelait de son vrai nom Euphrasie Taponnet, qu'elle était de Paris et n'avait pas de parents près de Toulouse. Lorsque je les ai quittés, ils m'ont dit: «Si vous connaissez Phrasie, vous n'avez qu'à lui parler du père et de la mère Chandour, et elle se rappellera bien de nous, allez!...»
Pour la première fois, Mme de Thaller eut un tressaillement. Mais ce fut presque imperceptible.
—De Grenelle, poursuivait M. de Trégars, c'est rue de Bourgogne, 87, que je me rendis. Je jouais de bonheur: la concierge y était la même qu'en 1853. Aussitôt je lui parlai de Mme Devil, elle me répondit qu'elle l'avait si peu oubliée qu'elle la reconnaîtrait entre mille. C'était, déclarait-elle, une des plus jolies petites dames qu'elle eût vues, et jamais en sa vie de portière, elle n'avait rencontré une locataire aussi généreuse. Je compris. Et moyennant deux louis que je lui donnai, cette femme m'apprit tout ce qu'elle savait. Cette jolie Mme Devil, qui était une fine mouche, me dit-elle, avait non pas un amant, mais deux: l'un en titre, qu'elle affichait, qui était le maître et l'officier payeur; l'autre anonyme, qu'elle cachait, qui s'esquivait par l'escalier de service, et qui ne payait pas, lui, bien au contraire. Le premier, la recette, s'appelait le marquis de Trégars. Du second, la dépense, la concierge n'avait jamais su que le prénom: Frédéric.... J'insistai pour savoir ce qu'était devenue Mme Devil, et j'appuyai mon insistance d'une nouvelle pièce de vingt francs. Mais la portière me jura ses grands dieux qu'elle l'ignorait absolument.
Un beau matin, telle qu'une personne qui s'expatrie ou qui veut faire perdre ses traces, Mme Devil avait envoyé chercher un marchand de meubles et une marchande à la toilette, et elle leur avait vendu tout ce qu'elle possédait: son mobilier, son linge et jusqu'à ses nippes. En moins d'une heure, le marché avait été conclu, et elle était partie n'emportant que ses bijoux et son argent dans un petit sac de cuir....
Si la baronne de Thaller suait dans son corset, sous son harnais de bal, elle n'en faisait pas moins bonne contenance encore.
Après l'avoir considérée un moment avec une sorte de curiosité avide, Marius de Trégars reprit:
Lorsque je fis part de ces renseignements au commissaire de police, mon ami, il hocha la tête: «Il y a deux ans, dit-il, je vous aurais répondu: En voilà plus qu'il n'en faut et nous tenons nos gens, car les registres de l'état civil nous livreront le dernier mot de cette énigme à demi déchiffrée. Mais nous avons eu la guerre et la Commune, et les registres de l'état civil ont été incendiés.... Cependant, il ne faut pas perdre courage: un dernier espoir me reste et je sais un homme capable de le réaliser.»
Dès le surlendemain, en effet, il me mit en rapport avec un brave garçon nommé Victor Chupin, en qui je pouvais avoir la plus entière confiance, car il m'était recommandé par un des hommes que j'aime et que j'estime le plus: le duc de Champdoce. Renonçant du premier coup à s'adresser aux mairies, Victor Chupin avec une patience et une ténacité de sauvage suivant une piste, se mit à battre les quartiers de Grenelle, de Vaugirard et des Invalides. Et ce ne fut pas en vain. Après huit jours d'investigations, il m'amena une sage-femme, demeurant rue de l'Université, laquelle se rappelait très-bien avoir accouché autrefois une jeune fille remarquablement jolie, demeurant rue des Bergers, et surnommée la marquise de Javelle.
C'était même ce surnom singulier qui avait fixé sa mémoire. Et comme c'était une femme d'ordre et qui, de tout temps, avait tenu un compte fort exact de ses recettes, elle m'apporta un petit registre où je lus: «Accouchement d'Euphrasie Taponnet, dite la marquise de Javelle, une fille, reçu cent francs....» Et ce n'est pas tout. Cette sage-femme m'apprit qu'elle avait été chargée de présenter l'enfant à la mairie, et qu'elle l'y avait déclarée sous les noms d'Euphrasie-Césarine Taponnet, née d'Euphrasie Taponnet, blanchisseuse, et d'un père inconnu. Enfin, persuadée que mes démarches avaient pour objet une reconstitution d'état civil, elle mettait à ma disposition et son livre de comptes et son témoignage....
Bandée outre mesure, l'énergie de la baronne commençait à la trahir, elle blémissait sous sa poudre de riz.
Toujours du même accent glacé:
—Vous devez le comprendre, disait Marius de Trégars, le témoignage de cette sage-femme, joint aux lettres que je possède, me met à même d'établir devant un tribunal la date exacte de la naissance d'une fille que mon père a eue de sa maîtresse. Ce n'est cependant rien encore. Avec une ardeur nouvelle, Victor Chupin avait repris ses investigations; il s'était mis à dépouiller les registres de mariages de toutes les paroisses de Paris, et dès la semaine suivante, il découvrait à Notre-Dame-de-Lorette l'acte de mariage de demoiselle Euphrasie Taponnet et du sieur Frédéric de Thaller....
Encore bien qu'elle dût s'attendre à ce nom, la baronne se dressa d'un bloc, livide, l'œil hagard....
—C'est faux!... commença-t-elle d'une voix étranglée.
Un sourire d'ironique pitié effleurait les lèvres de Marius.
—Cinq minutes de réflexion vous prouveront qu'il est inutile de nier, interrompit-il.... Mais attendez: sur le livre des baptêmes de cette même église, Victor Chupin a trouvé enregistré le baptême d'une fille du sieur et de la dame de Thaller, d'une fille qui porte les mêmes prénoms que la première: Euphrasie-Césarine.
Convulsivement, la baronne haussait les épaules. Accablée par l'évidence, elle essayait encore de payer d'audace....
—Qu'est-ce que cela prouve?... dit-elle.
—Cela prouve, madame, l'intention bien arrêtée de substituer un enfant à l'autre; cela prouve qu'on a impudemment trompé mon père, lorsqu'on lui a fait croire que la seconde Césarine était sa fille, la fille en faveur de laquelle autrefois il avait disposé de plus de cinq cent mille francs.... Cela prouve qu'il y a de par le monde une malheureuse que sa mère, la marquise de Javelle, devenue la baronne de Thaller, a lâchement abandonnée....
Éperdue de colère et de peur:
—Vous en avez menti! s'écria la baronne.
M. de Trégars s'inclina.
—La preuve que je dis vrai, fit-il froidement, je la trouverai à Louveciennes, et à l'Hôtel des Folies, boulevard du Temple, à Paris.
La nuit venait: un valet de pied entra, apportant des lampes qu'il posa sur la cheminée.
En tout, il ne resta pas une minute dans le petit salon bouton d'or, mais cette minute suffit à la baronne de Thaller pour ressaisir son sang-froid et rassembler ses idées.
Lorsque le valet se retira, elle avait pris un parti, avec cette promptitude des gens accoutumés aux situations extrêmes; elle renonçait à discuter.
Se rapprochant de M. de Trégars:
—Assez d'allusions comme cela, reprit-elle, parlons-nous franc et en face. Que voulez-vous?
Mais le changement était trop brusque pour n'éveiller pas les défiances de Marius.
—J'exige beaucoup de choses, répondit-il.
—Encore faut-il spécifier.
—Eh bien! je réclame d'abord les cinq cent mille francs dont mon père avait disposé en faveur de sa fille, de la fille que vous avez abandonnée....
—Et ensuite?
—Je veux de plus la fortune de mon père et la mienne, cette fortune dont M. de Thaller, avec votre assistance, nous a dépouillés....
—Est-ce au moins tout?
M. de Trégars secoua la tête.
—Ce n'est rien encore, répondit-il.
—Oh!...
—Il nous reste à nous occuper des affaires de Vincent Favoral.
Un avoué qui débat les intérêts d'un client dont il se soucie peu, n'est ni plus calme ni plus froid que ne l'était en ce moment Mme de Thaller.
—Les affaires du caissier de mon mari me regardent donc? fit-elle avec une nuance d'ironie.
—Beaucoup, oui, madame.
—Je suis bien aise de l'apprendre.
—Moi, je le sais de source certaine, parce qu'en revenant de Louveciennes, je me suis rendu rue du Cirque, où j'ai parlé à une demoiselle Zélie Cadelle.
Il pensait qu'à ce nom la baronne aurait au moins un tressaillement. Point. D'un air de profonde surprise:
—Rue du Cirque, répéta-t-elle, comme si elle eût fait un prodigieux effort de mémoire, rue du Cirque!... Zélie Cadelle!... Décidément, je ne comprends pas.
Mais au coup d'œil que lui jeta M. de Trégars, elle dut comprendre qu'elle ne lui arracherait pas aisément les détails qu'il s'était promis de taire.
—Je crois au contraire, prononça-t-il, que vous comprenez admirablement.
—Si vous y tenez, soit! Que demandez-vous pour Favoral....
—Je demande, non pour Favoral, mais pour les actionnaires, impudemment dupés, les douze millions qui manquent à la caisse du Crédit mutuel.
Mme de Thaller éclata de rire.
—Rien que cela? fit-elle.
—Oui, rien que cela.
—Eh bien! mais il me semble que c'est à M. Favoral qu'il faut présenter vos réclamations. Vous avez le droit de courir après.
—C'est inutile....
—Cependant....
—Par la raison que ce n'est pas lui, le pauvre fou, qui a emporté les millions....
—Qui donc les a?
—M. le baron de Thaller, sans doute.
De cet accent de pitié qu'on prend pour répondre à une proposition absurde:
—Vous êtes fou, mon pauvre marquis, dit Mme de Thaller.
—Vous ne le pensez pas.
—Si c'était mon dernier mot, cependant?
Il arrêta sur elle un regard où elle put lire une détermination irrévocable, et lentement:
—J'ai horreur du scandale, répondit-il, et, comme vous le voyez, je cherche à tout arranger sans bruit, sous le manteau de la cheminée, entre nous. Mais si je n'obtiens rien ainsi, je m'adresserai aux tribunaux.
—Et des preuves?
—Soyez tranquille, j'en puis fournir à toutes mes allégations.
Nonchalamment la baronne s'était allongée sur un fauteuil.
—Peut-on les connaître? demanda-t-elle.
Cette imperturbable assurance de Mme de Thaller finissait par inquiéter Marius. Qu'espérait-elle? Entrevoyait-elle donc une issue à une situation en apparence si désespérée?
Résolu à lui prouver qu'elle était perdue et qu'elle n'avait plus qu'à se rendre:
—Oh! je sais, madame, reprit-il, que vos précautions sont bien prises. Mais quand la Providence s'en mêle, voyez-vous, la prudence humaine est bien peu de chose. Voyez plutôt ce qui arrive, pour votre première fille, celle que vous avez eue quand vous n'étiez encore que la marquise de Javelle.
L'ayant abandonnée avec des maraîchers de Louveciennes, auxquels vous aviez eu la prévoyance de ne pas donner votre nom, vous pensiez en être à tout jamais débarrassée, et lorsque mon père vous retrouvait, après des années de séparation, c'est sans l'ombre d'un soupçon qu'il acceptait comme sienne Mlle Césarine.... Mais voilà qu'un jour, près de la porte Saint-Martin, votre voiture renverse une pauvre servante, qui s'en allait dans Paris en quête d'une place qui lui donnât du pain... et il se trouve que cette malheureuse est votre première fille, celle à laquelle mon père, sur vos instances, avait assuré un capital de cinq cent mille francs. Vous en êtes-vous doutée sur le moment?
Je ne crois pas, car très-certainement, en ce cas, vous n'eussiez pas laissé votre adresse à un des sergents de ville témoins de l'accident. Mais à quelques jours de là, cette malheureuse vous ayant adressé de l'hôpital, où on l'avait transportée, une touchante supplique où elle vous racontait toute son histoire, vous n'avez plus eu de doutes. En ne répondant pas, vous espériez que tout serait dit. Non. A quelques mois de là, elle se présentait ici, l'infortunée, M. de Thaller l'apercevait, il la devinait sous ses haillons, à sa ressemblance avec moi, et aussitôt, dans son trouble, il lui donnait tout l'argent qu'il avait sur lui et recommandait à ses laquais de la chasser, si jamais elle se présentait.
Mais de cet instant, c'en était fait de votre sécurité, madame, et de celle de M. de Thaller. Vous compreniez qu'il suffisait d'un hasard pour que cette malheureuse découvrît qui elle était et se dressât soudainement, réclamant sa fortune. Aussi, pour la faire disparaître, avez-vous tenté l'impossible. C'est un homme à vous, que vous lui dépêchez d'abord, et qui essaye de l'entraîner à New-York. Vous vous disiez: «Quand elle sera en Amérique, elle n'en reviendra pas.» Malheureusement pour votre tranquillité, les promesses les plus éblouissantes ne la décident pas à quitter Paris.
Vous cherchez autre chose alors, et l'idée vous vient de la signaler à la préfecture de police, au bureau des mœurs, espérant ainsi la pousser à l'abîme et qu'elle roulera si bas que ce sera comme si elle était morte. On l'arrête, en effet, et elle serait perdue, sans un honnête homme, un officier de paix, qui prend en pitié sa jeunesse, qui s'assure qu'elle a été misérablement calomniée et qui la sauve. C'est une tentative avortée. Et comme il est des pentes fatales, et sur lesquelles il est impossible de se retenir, vous finissez par mettre un couteau aux mains d'un vil assassin, que vous envoyez, de nuit, au coin d'une ruelle déserte, attendre votre fille. Cette fois encore, elle est miraculeusement préservée.
Allez-vous pardonner? Non. Au lendemain de la Commune, vous la dénoncez; on la jette avec d'immondes pétroleuses dans les prisons de Versailles, et sans un ami dévoué, elle serait en Calédonie, à cette heure, ou au fond de quelque prison centrale....