Sans savoir pourquoi, Octave fut ému de ce bavardage plein de franchise, de bonne humeur et de gaieté. Le vieux bonhomme paraissait attendre avec anxiété sa réponse, et il poussa un véritable cri de joie quand Octave lui eut répondu qu'il acceptait.

Octave descendit de chez lui et monta chez son voisin, qui lui avait indiqué par où il devait passer.

Le portier ayant aperçu Octave qui montait l'escalier du devant, lui demanda où il allait.

—Je vais chez mon voisin d'en face, dit Octave.

—C'est drôle, fit le portier à sa femme, voilà M. Octave qui va chez le bonhomme Jadis. Et cet événement fut toute la soirée un thème de causerie dans la loge.

Quand Octave entra chez le vieillard, celui-ci l'accueillit avec une cordialité toute juvénile, qui semblait vouloir abréger tout préambule de politesse et les mettre sur-le-champ dans l'intimité.

—Attendez-moi un instant, dit le voisin en faisant asseoir Octave, je vais faire un bout de toilette.

—Je vous en supplie, monsieur, dit Octave en se levant, ne faites point de cérémonies à cause de moi.

—Eh! monsieur, s'écria le vieillard avec un sourire, c'est aujourd'hui fête; on sort la croix et la bannière, comme on dit; je ne puis point rester comme je suis là. Ne voyez-vous pas que je suis en cuisinier? ajouta-t-il en montrant un tablier qui était serré autour de son corps; depuis ce matin je suis auprès de mes fourneaux à préparer ma petite noce; nous avons un joli petit dîner; je suis gourmand, fils de gueulards, comme nous disions dans le temps jadis. Enfin, vous verrez. J'avais bien peur de le manger tout seul, mon pauvre dîner; mais j'ai eu la bonne idée de vous inviter. Attendez-moi, je suis à vous dans un instant; je vous ménage une surprise; je parie que vous ne me reconnaîtrez pas tout à l'heure. Ah! bah! Vous direz que je suis un vieux fou; mais c'est égal, je n'ai pas de perruque et je ne porte pas lunettes. Mon vin est bon, mes verres sont grands, et nous allons rire.

Et il passa dans une chambre voisine, laissant Octave tout stupéfait.

En attendant le retour de son hôte, Octave examina la pièce où il se trouvait. C'était un petit salon tendu de papier de couleur gaie et garni de meubles d'un autre âge. Les fauteuils, dont les housses étaient enlevées, racontaient de galantes histoires et des bergeries dans le style de Boucher et de Watteau: bergers et bergères, chaumières fleuries, troupeaux enrubannés, Colins et Colettes, tout le monde charmant de la pastorale. Au-dessus d'une petite glace au cadre historié qui se trouvait posée sur la cheminée, on voyait dans un autre cadre un parchemin jauni sur lequel était apposé le grand sceau de l'empire: c'était un brevet de chevalier de la légion d'honneur. Au-dessous étincelait la croix, attachée à un bout de ruban. À côté de la croix, des épaulettes de laine noircies par la fumée de la poudre, et, pour compléter ce trophée, un sabre d'honneur dont la lame avait brillé au soleil des grandes batailles impériales. Aux murailles étaient accrochés quelques tableaux, ou plutôt de simples lithographies coloriées, dont les sujets étaient empruntés à des histoires d'amour d'une littérature qui florissait jadis au bruit du canon. Le parquet de ce petit salon était recouvert d'une assez belle tapisserie représentant l'enlèvement d'Hélène.

Au bout d'un quart d'heure d'absence,—et comme Octave avait achevé son examen,—le vieux voisin entra dans le salon. Comme il en avait prévenu Octave, celui-ci ne le reconnut pas sur-le-champ, tant il était changé.

Le vieux voisin avait un costume d'il y a soixante ans: c'était un habit complet de paysan endimanché.

La veste en surcot marron, culotte en velours olive, gilet de basin,—laissant voir une chemise à petits plis, agrafée au col par un anneau d'argent; cravate à pointes brodées, des breloques en graines d'Amérique battant sur le ventre, des bas chinés et des souliers à boucles;—un gros bouquet comme en ont les mariés de campagne était attaché à la veste.

Il s'avança en souriant et d'un air leste vers Octave, qui était au comble de l'étonnement.

—Ah! ah! fit-il, vous ne me reconnaissez pas. Je vous l'avais bien dit; ça me fait plaisir tout de même. C'est l'habit de ma jeunesse, voyez-vous. Je ne le mets plus qu'une fois par an, au jour de ma naissance. Ça vous fait rire!... Ah! jeune homme... quand je mets cet habit-là, voyez-vous, il me semble que je change de peau... et que mes cheveux redeviennent blonds.

Et comme il disait ces paroles, ses gestes, son accent, son regard,—tout cela n'avait que vingt ans.

Octave ne comprenait rien à cette métamorphose subite.

—Allons, dit le vieillard... passons dans la salle à manger; tout est prêt, la table est mise, et nous n'aurons point à nous déranger. Je me sers moi-même, mon jeune ami. Autrefois j'avais une servante jeune et jolie; c'était la fille d'une pauvre femme; mais on jasait dans la maison, et quand on rencontrait ma domestique, on lui chantait sur l'escalier:

«Allons, Babet, un peu de complaisance.» J'ai entendu ça un jour et ça m'a fâché. La pauvre fille était innocente. Je lui ai payé un an de gages et je l'ai renvoyée; j'ai préféré rester seul plutôt que d'avoir une servante vieille.

—Allons, dit le vieux voisin en faisant entrer Octave dans une petite salle à manger—où un appétissant dîner était préparé,—allons, jeune homme, asseyez-vous là,—en face de moi, et pour commencer, buvons,—buvons à nos vingt ans!

Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux vin, contemporain de son enfance, le voisin en versa deux verres et trinqua avec Octave, qui se plaça en face de lui.

—Comment vous nommez-vous? demanda tout à coup le voisin.

—Je m'appelle Octave, dit celui-ci.

—Et moi... dit le voisin. Au fait, ajouta-t-il en riant, appelez-moi comme tout le monde... le bonhomme Jadis... et votre maîtresse, comment se nomme-t-elle? dites, que nous buvions à sa santé.

—Je n'ai pas de maîtresse, dit Octave en rougissant presque.

Ah! ciel!—fit le bonhomme Jadis. Vous êtes sûr.... Ordinairement l'approche de la jeunesse a toutes les douceurs souriantes d'une aube d'été, et, comme l'oiseau qui va tenter sa première volée et se penche au bord du nid pour saluer d'un chant joyeux le rayon matinal, le cœur de ceux qui arrivent à l'âge juvénile s'emplit de murmures: mille voix pleines de charmantes promesses s'éveillent dans leur âme, et leurs lèvres, où fleurit un beau sourire, saluent d'un cri d'espérance le soleil levant de leur vingtième année.

Il n'en était pas de même pour Octave, qui avait trouvé le malheur assis au seuil de son adolescence. Aussi la jeunesse lui apparaissait-elle à travers une brumeuse tristesse, et il aurait voulu pouvoir franchir d'un seul pas, et dans un seul jour, cet âge qui sépare l'époque où l'on rêve de l'époque où l'on se souvient. À vingt ans, il ne savait donc rien d'exact et de précis sur les choses de la vie. C'était une de ces natures tardives qui atteignent quelquefois le milieu de la jeunesse sans que rien ait tressailli dans leur cœur, recouvert d'une cuirasse de placidité. Aussi avait-il paru étonné et presque effrayé quand son vieux voisin lui avait demandé le nom de sa maîtresse.

Mais le vieillard parut encore surpris davantage lorsque Octave lui répondit qu'il n'était pas amoureux. Un sourire d'incrédulité courut sur ses lèvres, et il fit un petit geste qui voulait dire:

—Allons donc!

Mais Octave répéta sa réponse, et, en quelques mots, raconta son passé et sa situation présente. Le vieillard l'avait écouté, les coudes sur la table et la tête appuyée dans ses mains.

—Pas de maîtresse! C'est prodigieux! murmurait-il. Mais alors, jeune homme, qu'est-ce que vous faites donc de vos vingt ans?

—Je suis pauvre, j'ai mon avenir à assurer, et pour moi le travail est un devoir, dit Octave.

—Le premier devoir de la jeunesse, c'est le plaisir, et l'amour en est la première vertu, dit le bonhomme Jadis en vidant son verre. Moi, j'ai été vertueux. Ma conscience est en repos, ajouta-t-il avec un large rire.

Ces maximes d'une philosophie avancée, inconnue à Octave, l'effarouchèrent au point qu'il se leva de dessus sa chaise, comme s'il s'apprêtait à sortir.

—Eh! là là, dit en souriant le bonhomme Jadis, n'ayez point peur, mon jeune ami, je ne suis point le diable, rassurez-vous.—Ah! dit le vieillard, voilà qui est certainement bien étrange. D'après ce que vous m'avez dit, vous vivez dans l'isolement, fuyant exprès toute société, dans la crainte qu'elle ne vous induise à mal. Je suis sans doute la seule personne avec laquelle vous ayez consenti à avoir des relations, et c'est probablement mon âge qui m'a valu cette préférence. Vous m'aurez pris pour un marchand de morale, un bon père sermon bien radoteur, et vous vous serez dit: Voilà mon affaire. De même que moi, lorsque je vous ai vu arriver ici pour la première fois, je me suis dit de mon côté: mon nouveau voisin est jeune, ça doit faire un gaillard; il amènera un régiment de colombes dans son pigeonnier, ajouta le bonhomme en indiquant du doigt la chambre d'Octave, ça me réjouira la vue; et ce soir, quand je vous ai vu à votre fenêtre et que j'ai eu l'idée de vous inviter à partager mon dîner pour célébrer ensemble notre jour de naissance, je me suis dit encore: Bon, ça va être gai, nous nous conterons nos fredaines. Et puis... pas du tout, voilà que nous sommes trompés tous deux: c'est moi qui suis le jeune homme, et c'est vous qui avez des cheveux blancs. C'est prodigieux, n'est-ce pas? acheva le vieux bonhomme en regardant Octave, qui ne put s'empêcher de sourire.

—Voyons, dit le bonhomme Jadis en frappant sur l'épaule d'Octave, avouez que je vous fais peur, que vous me prenez pour un libertin, pour un fou tout au moins. Ah! fit le vieillard avec un autre accent et en levant les yeux vers le ciel, fou... oui, je le suis peut-être, et Dieu me la conserve, cette chère et douce folie qui ne fait de mal à personne et qui me fait du bien à moi. Eh! mais, dit-il en relevant la tête après un court silence, nous boudons les bouteilles, à ce que je crois, jeune homme.

Et débouchant un second flacon, il versa du vin dans les verres.

Octave avait d'abord eu l'idée de chercher une excuse pour se retirer; mais un vague instinct de curiosité le retint près de ce singulier vieillard: il but le verre que le bonhomme venait de remplir.

—Ah! bon vin de mon pays, disait celui-ci en buvant lentement, tu as baptisé mon premier amour; et quand tu coules dans ma poitrine, il me semble que mon cœur prend un bain de jeunesse, bon vin de mon pays! Comme ça, dit tout à coup le vieillard en regardant son convive dans les yeux, vous n'aurez rien à me conter? Au fait, qu'est-ce que vous me pourriez dire? vous ne savez rien, puisque vous vivez dans un trou.

—Ah! c'est bien triste, autant vaudrait avoir pour voisin un séminariste. Quel funèbre compagnon vous faites! Dieu vous punira, jeune homme.

Octave releva la tête et regarda son hôte, dont le visage s'animait de plus en plus.

—Dieu me punira! dit Octave, qu'est-ce que je fais donc de mal? pourquoi?

—À quoi bon vous le dire? reprit le vieillard, vous ne me comprendriez pas. Vous ne croyez pas à mon évangile; c'est pourtant un livre honnête, car il conseille le bonheur, qui est la santé de l'âme. Après tout, continua le bonhomme, vous n'avez que vingt ans; vous êtes en retard, c'est vrai, mais vous pouvez vous convertir. Cependant vous aurez perdu le meilleur temps. Pour moi, je vais déménager; cette maison m'attriste maintenant. Je ne peux plus mettre le nez à la fenêtre sans apercevoir une vieille figure. Je comptais sur votre voisinage; mais.... Bah! n'en parlons plus. J'irai loger de l'autre côté de l'eau, dans le quartier latin, c'est plein de jeunes gens; quelquefois je vais m'y promener. Je monte dans les maisons, sous le prétexte de louer un logement, j'entre partout, je regarde, j'écoute. Quelles jolies filles, quelle bonne humeur! comme tout ce monde-là est heureux! Seulement ils ont le tort de boire trop de bière; c'est mauvais, ça glace le sang. Parlez-moi du vin, à la bonne heure. Et il se versa une nouvelle rasade.

En ce moment, le vent qui soufflait des hauteurs de Montmartre secouait à la fenêtre de la salle à manger les lambeaux d'une vieille ronde populaire nouvellement arrangée en quadrille; et un musicien d'alentour, qui faisait à sa croisée des exercices de hautbois, se mit à répéter comme un écho l'air exécuté par l'orchestre de la barrière.

Le bonhomme Jadis, qui s'était subitement tu quand il avait entendu les sons lointains de cette musique, tressaillit et se leva précipitamment lorsque le hautbois du voisinage répéta l'air, dont pas une note n'était perdue.

Comme Octave faisait quelque bruit en se remuant sur sa chaise, le vieillard, qui avait l'oreille tendue dans la direction où l'on entendait l'instrument, se retourna vers le jeune homme et lui dit presque brutalement:

—Chut! taisez-vous donc.

Mais le hautbois avait cessé. Il s'était mis à jouer des fragments de musique empruntés aux opéras nouveaux.

—Il faudra que je découvre ce musicien, dit le bonhomme Jadis; et il allait verser à boire, quand le hautbois capricieux laissa de côté la musique moderne et recommença le vieil air populaire.

—Ah! le bon musicien, fit le bonhomme Jadis en se levant tout à fait et en se mettant à danser dans la chambre; le bon musicien! comme c'est bien ça.—Ça vous étonne, jeune homme, dit-il à Octave, qui paraissait de plus en plus surpris.

—Je vais vous dire, j'ai beaucoup aimé sur cet air-là autrefois, au temps où cette culotte, que vous me voyez, était neuve, l'habit aussi et mes mollets aussi, dit en riant le bonhomme en frappant sur ses jambes grêles. Ah! les pauvres quilles; elles se sont joliment trémoussées sur cet air-là. Et pourtant, si j'avais ma pauvre Jacqueline et que nous fussions sous le marronnier avec le gros Blaise, monté sur un tonneau et raclant sur son violon ce vieil air, je ne m'en tirerais pas encore trop mal. Ah! Jacqueline, voilà une fille; on l'appelait la belle aux cent amoureux. Et ce n'était pas assez dire, tout le pays en tenait pour elle; il y avait à l'armée une compagnie de gens qui s'étaient faits soldats à cause d'elle; j'en ai fait partie à mon tour.

Pour cette fois, Octave ne douta plus que son vieux voisin ne fût fou.

Une nouvelle bouffée de vent apporta les sons de l'orchestre de la guinguette, où l'on dansait encore le vieux quadrille dont le principal motif avait été répété par le hautbois.

Le bonhomme Jadis ne put pas y résister cette fois.

—Encore un coup, dit-il en vidant la bouteille, buvons et en route!

—En route! dit Octave, pendant que son voisin mettait son chapeau. Où allons-nous?

—Eh! parbleu,—nous allons à la danse. Ces diables de violons qui s'avisent de jouer cet air-là justement aujourd'hui, quand je suis dans mes idées. Il me semble que c'est Jacqueline qui m'appelle. Allons, jeune homme, en avant!

Octave hésitait, mais la curiosité l'emporta.

—Je vous accompagnerai, dit-il.

—Encore un coup, fit le vieillard en montrant les verres, ça donnera des jambes.

—Encore un coup, donc, dit Octave en trinquant avec le bonhomme Jadis.

—Et en route! fit celui-ci. Vous voyez que je marche droit et sans canne, dit-il à Octave. Au bout d'une demi-heure, le vieillard et le jeune homme couraient toutes les guinguettes de la barrière.

Dans chaque bal où il entrait suivi de son compagnon, le costume singulier du bonhomme Jadis lui attirait de bruyantes ovations mêlées de rires et de quolibets; mais le vieillard ne se fâchait pas et savait toujours répondre à ceux qui l'agaçaient, quelque repartie qui mettait les rieurs de son côté.

—C'est bien fâcheux, disait le bonhomme à Octave, je n'entends plus mon air, j'aurais volontiers dansé.

—Vous oseriez... devant le monde! fit Octave avec inquiétude.

—Et pourquoi non? J'ai bien osé d'autres choses sur cet air-là. Tenez, quand je me suis fait soldat, à cause de Jacqueline, vous savez, j'avais à peu près votre âge, et je n'étais certainement pas la valeur en personne. La première fois que je me suis trouvé en face des Autrichiens, dans les plaines de la Lombardie, j'ai joliment regretté ma Bourgogne et le violon du gros Blaise; et si on m'avait offert mon congé, je l'aurais bien accepté. Quand j'ai entendu le premier coup de canon,—c'était un tapage horrible, de la fumée, des cris de mort!—je n'étais pas à mon aise. Notre commandant nous crie: Braves soldats, c'est notre tour! en avant! en avant! C'était justement du côté des canons. Tous mes camarades partent comme s'ils couraient à la fête; moi, je manquais d'enthousiasme.—Mais voilà que la musique d'un régiment qui était en position s'avise justement de jouer mon air... Tra deri dera, deri dera; moi, si doux et si paisible, j'avais à peine entendu la ritournelle, que je me métamorphosai en héros, je devins un vrai lion, il me poussait une crinière, et me voilà en avant de mon escadron, engagé dans une charge avec les cuirassiers autrichiens. Le sabre au poing, jurant, tapant comme un sourd, et fredonnant mon petit air Tra deri dera, deri dera, la la,—j'allais comme le diable.—Tout à coup je rencontre sur mon chemin un grand gaillard tout doré, qui tenait un drapeau. Tra deri, ça ferait une jolie robe pour Jacqueline, que je me dis, et je lui tombe dessus, deri dera.—Je le coupe en deux,—Tra deri;—je lui enlève son drapeau, deri deri,—Le général m'embrasse, on met mon nom à l'ordre du jour de l'armée... et la république me fait cadeau d'un sabre d'honneur. Tra deri dera, la la deri,—En 1812 un aide de camp de Murat vient nous prier très poliment de nous donner la peine d'entrer dans la redoute de la Moskowa. Notre colonel salue l'aide de camp et lui répond: On y va. En arrivant sous les murs de la redoute, nous n'étions plus que quarante de notre escadron, et le canon tonnait... l'on aurait dit un tremblement de terre. C'est pour le coup que je regrettais le violon du gros Blaise.—Mes camarades et moi, nous hésitions un peu, et je me disais à moi-même en regardant la terrible redoute:—Bien sûr, c'est imprudent d'entrer là-dedans. Mais voilà-t-il pas qu'une musique éloignée se met à jouer mon air, tra deri... Je pars en avant, les miens me suivent, et nous tombons dans la redoute, terribles et rapides comme des boulets vivants.... Un régiment presque entier nous suit, puis deux, puis trois. On fait un hachis de Russes, et j'attrape la croix d'honneur, toujours sur mon air Tra deri deri dera,—et après ça, comment diable voulez-vous que j'aie peur de danser dans un bal?

Comme le bonhomme achevait son récit, l'orchestre commença précisément le quadrille en vogue dans lequel se trouvait l'air sur lequel le vieux soldat avait accompli ses exploits guerriers.

—Ah! enfin, dit le vieillard, nous y voilà.... Et, quittant le bras d'Octave, qui ne put le retenir, il fit le tour du bal pour aller inviter une danseuse. Il s'arrêta devant une jeune fille de dix-huit ou vingt ans, vêtue d'une toilette de couleur claire. Elle avait de jolis yeux gris bleu, des cheveux cendrés chastement arrangés en bandeaux et un grand air d'honnêteté sur son visage.

—Elle est charmante, dit le vieillard. Et, s'approchant de la jeune fille, qui paraissait être venue seule au bal, le bonhomme Jadis ôta son petit chapeau rond, se ploya en deux comme un arc, et enchâssa son invitation dans un compliment qui avait une tournure tout à fait galante.

La jeune fille leva les yeux sur ce cavalier singulier, et ne put s'empêcher de sourire en voyant le costume du vieux bonhomme, qui ressemblait à un Colin d'opéra-comique.

—Mais, monsieur, répondit-elle d'une voix douce, je ne sais pas danser.

—Vous ne savez pas danser!... fit le bonhomme. Ah! ciel! c'est prodigieux... mais moi, j'ai su danser avant de savoir lire.

—Du moins, je ne sais pas danser comme on danse aujourd'hui, répondit la jeune fille.

—Oh! ni moi... répliqua le vieillard, ni moi.... On va un peu plus loin, en effet, aujourd'hui... ce sont presque des tours de force.... Cependant je n'ai pas oublié les figures... dit-il; et sur cet air qu'on joue en ce moment, je suis sûr de me tirer d'affaire.... Si vous voulez que nous essayions... fit le bonhomme Jadis en revenant à la charge.

—Oh! non merci, monsieur... dit la demoiselle. Je ne suis pas venue dans l'intention de danser. Je suis entrée ici par curiosité... un moment... parce que c'était sur mon chemin.... Je n'ai pas l'habitude d'aller au bal.... Merci....

—Cependant... fit le bonhomme en insistant, sur cet air-là, qui est si joli... Écoutez-donc... Tra deri, deri dera. Hein! Comme c'est gai... deri, dera.... Ça ne vous donne pas envie? ajouta-t-il en battant fort prestement un entrechat.

—Merci, monsieur, merci, répondit la jeune fille en se cachant la figure pour ne pas rire.—D'ailleurs il va pleuvoir, dit-elle.

En effet, le ciel s'était chargé, l'air était lourd, le ciel se coupait d'éclairs par intervalles; et le quadrille était à peine commencé, qu'une grosse pluie vint disperser les danseurs, qui se réfugièrent dans le café, où il n'y eut bientôt plus assez de place.

Pendant le dialogue de son vieux voisin avec la jeune fille, Octave s'était tenu à quelque distance. Mais quand l'orage avait éclaté, il s'approcha du bonhomme Jadis et lui dit:

—Il faut nous retirer. Il est tard, d'ailleurs.

—Où diable voulez-vous que nous allions, dit le vieillard, par ce temps affreux? Un vrai déluge! Il faut entrer quelque part... prendre quelque chose. Nous ne pouvons pas rester là. Voilà déjà que je ressemble à une éponge...—Ah! mon dieu! fit-il en se retournant vers la jeune fille.... Mais vous, mademoiselle, vous ne pouvez pas rester dehors.... Vous allez gâter votre jolie toilette. Venez avec nous vous mettre un instant à l'abri.

—Merci, monsieur, dit-elle, je vais m'en aller... je prendrai une voiture... je ne demeure pas loin d'ailleurs, rue Rochechouart... c'est à côté....

Et, mal abritée sous un petit acacia faisant dôme, elle regardait tristement la pluie qui commençait à mouiller sa robe.

—Rue Rochechouart, dit le bonhomme Jadis, mais alors nous sommes voisins, mademoiselle.—Monsieur, fit-il en montrant Octave, qui ne levait pas les yeux, et moi, nous habitons rue de la Tour-d'Auvergne, numéro....

—Tiens, fit la jeune fille, nos maisons se touchent... moi j'habite le pensionnat de demoiselles....

—Ah! fit Octave en levant les yeux. J'ai une fenêtre qui donne sur le jardin.

—Eh bien, c'est ça! fit le bonhomme Jadis, nous sommes tous voisins.... Alors mademoiselle n'a plus de raisons pour refuser de se mettre avec nous à l'abri; nous attendrons la fin du mauvais temps, et nous reconduirons mademoiselle; il sera un peu tard... comme elle est seule....

—En effet... ce serait plus prudent... dit Octave. La jeune fille garda le silence. Le bonhomme Jadis regarda les deux jeunes gens; un sourire courut sur ses lèvres, et il chantonna tout bas le refrain de son vieil ami: Tra deri, dera, dera.

—Allons, dit-il, voilà qui est entendu... entrons là-dedans. Et il se dirigea vers le café du jardin champêtre, laissant derrière lui la jeune fille et Octave, très embarrassés tous les deux.

—Eh bien, venez-vous? s'écria le vieillard, sur la porte du café.

—Nous voici, dit Octave, qui, après une courte hésitation se décida à offrir la main à sa compagne pour l'aider à franchir une petite mare d'eau.

Ce fut seulement bien après minuit que l'on put songer à se retirer. L'orage n'avait point cessé, et il avait plu à torrents.

—Nous allons être à l'amende, disait le bonhomme Jadis à Octave, en entendant sonner une heure du matin comme ils passaient à la barrière.

—Une heure... déjà... mon Dieu! fit la jeune fille avec épouvante.—Si on n'allait pas m'ouvrir....

—Hi! hi! hi! fit le bonhomme Jadis en lui-même. Ça serait drôle... Tra deri,—très drôle... deri dera....

—Rassurez-vous, mademoiselle, disait Octave à sa compagne, dont il sentait le cœur battre sous son bras, nous voici arrivés; dans un moment nous serons à votre porte....

Et il pressait le pas, tandis que le vieux voisin ralentissait exprès sa marche, en murmurant des mots décousus, comme:

—Il sera trop tard... pauvre fille... rester à la porte... à la belle étoile...—Ah! bah! tra deri... si mon jeune ami savait s'y prendre... l'hospitalité... de mon temps... deri dera... je sais bien ce que j'aurais fait... pas de maîtresse... à vingt ans... tra deri... c'est prodigieux, deri dera....

—Tiens! Tiens! on n'ouvre pas, dit-il en s'arrêtant tout à fait à quelque distance des deux jeunes gens, qui étaient arrêtés devant une maison de la rue Rochechouart faisant angle avec celle de la rue de la tour d'Auvergne.

Trois ou quatre coups de marteau retentirent violemment dans le silence et furent répétés par tous les échos de la rue déserte.

—C'est qu'on n'ouvre pas... tout de même, continuait le bonhomme Jadis en se rapprochant. Comment vont-ils se tirer de là?

Trois nouveaux coups ébranlèrent la porte, qui resta close.

—Eh bien, fit le vieillard en s'approchant, ils sont donc sourds?

—Ah! mon Dieu, disait la jeune fille, qui paraissait en proie à une grande agitation, qu'est-ce que madame va dire? Et le portier qui n'entend pas!

—Madame? Qui ça, madame? demanda le bonhomme.

—La directrice de la pension où je suis sous-maîtresse; je devais être de retour à dix heures. Mon Dieu! je vous en prie, ajouta-t-elle en parlant à Octave, frappez plus fort, on entendra peut-être.

Octave frappa, mais plus doucement qu'il n'avait fait, et tout en frappant il regardait la jeune fille, dont l'inquiétude était à son comble, et il aperçut une larme qui roulait sur sa joue. Ces pleurs dans ses yeux bleus causèrent au jeune homme une telle impression qu'il n'avait plus la force de frapper.

—On n'entend pas, dit-il, c'est inutile. Comment faire? Et il regarda sa compagne.

—Ah! mon Dieu, reprit le bonhomme Jadis d'une voix ironiquement dolente, comment faire?

—Comment faire? dit doucement la jeune fille.

—Ah! s'écria-t-elle en relevant la tête, j'entends du bruit... on a entendu.

—C'est impossible, s'écria Octave, tout le monde dort.

—Mais on s'est réveillé.... Vous avez frappé trop fort, jeune homme, lui dit à l'oreille le bonhomme Jadis. C'est égal, la partie est bien engagée, mes compliments.

—Je ne vous comprends pas, fit Octave.

Tra deri dera, chantonna le vieillard.

Pendant ce temps-là une petite fenêtre en œil-de-bœuf venait de s'ouvrir au-dessus de la porte cochère.

—Qui est là? dit une voix.

—C'est moi, répondit presque à voix basse la jeune fille.

—Qui, vous? demanda la voix; ça n'est pas un nom ça.

—Mademoiselle Clarisse, de chez Madame Hubert, la maîtresse de pension; ouvrez.

—Ah! c'est vous, répliqua la voix. C'est vous qui rentrez à des heures pareilles.... C'est du joli! Excusez....

—Mais ouvrez donc, s'écria Octave avec vivacité; voilà une heure que nous sommes à la porte.

—Chut! dit doucement Clarisse en mettant sa main sur la bouche du jeune homme, ne le fâchez pas, il est méchant et serait capable de ne pas m'ouvrir.

—Ouvrirez-vous, à la fin? cria Octave d'une voix de tonnerre.

Le bonhomme Jadis avait entendu la recommandation faite tout bas par la jeune fille; et voyant de quelle façon le jeune homme lui avait obéi, il s'approcha d'Octave et lui glissa à l'oreille:

—Très bien! Je vous les réitère, mes compliments.

—Puisque c'est comme ça qu'on me parle, reprit la voix du portier, je n'ouvrirai pas; à cette heure-ci les honnêtes gens sont couchés, il n'y a que les vagabonds qui sont dehors.

—Vous voyez, fit Clarisse à Octave.... Je vous l'avais bien dit, il est fâché; j'en étais bien sûre, on va me laisser à la porte, et demain Madame Hubert ne voudra plus me recevoir. Qu'est-ce que je deviendrai? Et elle se mit à fondre en larmes.

—Voyons, mon brave homme, dit le bonhomme Jadis au portier... vous ne laisserez pas cette pauvre petite à la porte. Vous avez la voix grosse... mais vous êtes sensible, le cœur est bon.... Allons! ajouta le bonhomme, le cordon, s'il vous plaît.

Le portier crut qu'on se raillait de lui; et il s'apprêtait à refermer la fenêtre, quand il entendit les pas d'une patrouille qui s'avançait dans la rue; il craignit qu'on ne l'appelât, et, sans répondre, il tira le cordon.

Au moment où elle s'y attendait le moins, Clarisse, qui était appuyée contre la porte, la sentit fléchir sous elle....

—Il a ouvert! Il a ouvert. Merci, messieurs, je rentre bien vite.... Ah! j'ai eu bien peur, ajouta-t-elle en regardant Octave, qui paraissait tout stupéfait. Adieu! dit-elle; et elle disparut, fermant la porte derrière elle.

—Eh bien, dit le bonhomme Jadis à Octave, qui ne bougeait pas, est-ce que nous allons coucher là, mon jeune ami?

—Non, non, répondit machinalement Octave en regardant toujours la porte; le portier avait pourtant dit qu'il n'ouvrirait pas, ajouta-t-il.

—Oui, mais il a ouvert; c'est égal, dit le vieillard, vous êtes en bon chemin maintenant. C'est toujours tout droit; et comme vous allez d'un assez bon pas, à ce que j'ai pu voir, vous arriverez. Et maintenant, allons nous coucher.

Arrivés à leur porte, Octave et le bonhomme Jadis recommencèrent le même manège qu'ils venaient de faire à la porte de Mademoiselle Clarisse. Ce ne fut qu'au bout d'un grand quart d'heure que le portier consentit à leur ouvrir.

Octave se jeta sur son lit et ne dormit presque pas. Le lendemain, dès le matin,—il était installé à la petite fenêtre donnant sur le jardin de l'institution de demoiselles. À l'heure de la récréation des élèves, Octave aperçut enfin mademoiselle Clarisse. Elle était assise sur un petit banc appuyé au mur, et justement situé dans une perpendiculaire directe au-dessous de la fenêtre du jeune homme. Tout à coup un petit papier attaché à un petit morceau de bois tomba sur le livre qu'elle tenait à la main. La jeune fille releva la tête et aperçut Octave;—elle lui sourit en mettant un doigt sur sa bouche, ramassa le petit papier et le mit dans sa poche; puis, la cloche ayant sonné pour la rentrée en classe, elle disparut avec ses élèves. Octave sauta en bas de la fenêtre et exécuta une danse folle.

—Bravo!... bravo! cria une voix qui venait d'une fenêtre de la cour.

Octave courut à sa croisée—qui était resté ouverte—et il aperçut le bonhomme Jadis qui jardinait comme de coutume.

—Eh bien, nous savons donc danser maintenant? dit le vieillard.

Octave lui répondit par un sourire accompagné par un geste amical.

Le soir du même jour, le portier monta tout essoufflé et tout effaré....

—Monsieur Octave, dit-il... c'est extraordinaire... ce qui arrive....

—Quoi donc? demanda le jeune homme avec inquiétude.

—Une lettre... une lettre pour vous!... C'est une dame qui l'a apportée.... Nous en avons été saisis, ma femme et moi....

—Donnez donc vite, s'écria Octave en prenant la lettre des mains du portier, sur qui il referma sa porte.

Quelques jours après,—le matin,—comme le bonhomme Jadis arrosait ses fleurs, il entendit un duo d'éclats de rire qui s'échappait de la chambre d'Octave.

—Ah! dit le bonhomme en se frottant les mains, je n'ai plus besoin de déménager; j'ai mon affaire en face de moi, ça me rappellera Jacqueline. Vingt ans! et pas d'amourettes! c'était trop fort aussi... À la bonne heure, maintenant.—Il faut bien se ranger. Tra deri, deri dera.


Les amours d'Olivier


I

Olivier avait vingt ans. La poésie n'avait d'abord été chez lui qu'une maladie de la première jeunesse, qu'un premier amour avait fort envenimée, et que plus tard la fréquentation de jeunes gens voués à l'art avait rendue chronique. Le père d'Olivier, homme très rigide et très positif, voulait faire suivre à son fils la carrière du commerce, et dans cette intention il avait envoyé Olivier prendre des leçons de tenue de livres chez un professeur du quartier. C'était un homme déjà vieux, ayant mené longtemps la vie des joueurs et des débauchés, et le moins habile physionomiste aurait lu facilement sur sa figure la carte de tous les mauvais penchants. À quarante-cinq ans cet homme, qui s'appelait M. Duchampy, avait épousé une jeune fille qu'il avait séduite. À l'époque où Olivier vint prendre des leçons chez lui, M. Duchampy était marié depuis quelques années; sa femme avait vingt-quatre ans. C'était une femme de cette race frêle et maladive, où les poètes de l'école poitrinaire vont ordinairement chercher leur idéal. Madame Duchampy possédait toutes les grâces langoureuses et attractives de ces sortes de tempéraments, hypocrites quelquefois, et qui, sous une apparence de faiblesse, cachent de grandes provisions de force et d'ardeur. Ses yeux d'un bleu indécis s'allumaient parfois d'un éclair fugace aux lueurs duquel son visage, ordinairement calme et pâle, s'animait et se colorait à la fois. Mais ce n'étaient là que de rares accidents, de passagères éruptions de vie, résultant peut-être d'un flux de jeunesse et de passion comprimées. Sans être précisément un appel à la pitié, son sourire excitait l'intérêt, et paraissait accuser confusément une vie de souffrances ignorées dont la confidence, faite de sa voix lente et douce, pouvait être souhaitée par un jeune homme enclin à l'élégie. Madame Duchampy restait souvent le soir dans la salle d'étude où Olivier venait prendre sa leçon quotidienne. Elle travaillait à quelque ouvrage de tapisserie ou donnait ses soins à une petite fille de deux ans, qui, dans les bras de sa mère, semblait une fleur mourante attachée à un arbrisseau malade. Pendant que son professeur s'occupait auprès de ses autres élèves, Olivier détournait les yeux de ses cahiers noirs de chiffres, et regardait Madame Duchampy, qui s'arrangeait toujours de façon à être surprise dans quelque attitude de coquetterie maternelle.

Il arriva une chose bien simple: c'est qu'Olivier n'apprit aucunement la tenue des livres, et qu'il devint parfaitement amoureux de la femme de son professeur. Un soir madame Duchampy se trouvant seule avec Olivier, elle lui fit ses confidences. C'était quelques jours après la mort de sa petite fille. Olivier tomba à ses genoux et laissa couler sur ses mains ces larmes toutes chaudes de sincérité qui gonflent les cœurs naïfs. Il eut toute l'éloquence de l'inexpérience. Il exprima la passion réelle avec l'accent vrai, et il fut écouté d'autant plus qu'il était attendu. À compter de ce jour-là Madame Duchampy s'appela Marie pour Olivier.

Cependant, quoi qu'il eût fait pour enrayer ses progrès, afin d'avoir un prétexte pour venir dans la maison, au bout de six mois de leçons Olivier en savait assez pour entrer dans n'importe quel comptoir commercial. Son professeur le lui déclara un jour; mais il ajouta: «J'espère néanmoins que cela ne vous empêchera pas de venir nous voir, et le plus souvent sera le mieux.» Olivier vint hardiment tous les jours.

Le professeur ne paraissait aucunement s'inquiéter de cette assiduité. Il en connaissait parfaitement le motif; mais il savait à quoi s'en tenir sur les relations de ce jeune homme avec sa femme, et se tenait rassuré sur l'innocence de cette passion, qui vivait dans l'outre-mer du platonisme le plus pur. Un jour M. Duchampy surprit une lettre que le poète écrivait à Marie. Cette épître, que le pudique Joseph lui-même aurait signée sans difficulté, commençait par ces mots: «Ma sœur!» M. Duchampy poussa un grossier éclat de rire.

—Et vous, demanda-t-il à sa femme, le nommez-vous mon frère? Cela serait curieux. Mais en vous appelant ainsi de ces noms fraternels, ne savez-vous point que vous semez tout simplement de la graine d'inceste dans le terrain de l'adultère?

—Olivier est un enfant, dit Marie; c'est de l'amitié qu'il a pour moi, c'est de la pitié que j'ai pour lui. Voilà tout, vraiment; mais, si vous le désirez, je le renverrai.

—Non pas! répliqua le mari. À moins qu'il ne vous ennuie trop avec son amour bleu de ciel. Gardez-le, cela m'est égal.

Au fond, M. Duchampy était réellement fort indifférent. Il n'aimait sa femme que comme un être docile et silencieux sur lequel il pouvait à loisir épancher ses colères quand il avait perdu au jeu. D'un autre côté, l'assiduité d'Olivier lui servait de prétexte pour s'échapper de son ménage et courir de honteux guilledous.

Les amours de Marie avec Olivier durèrent dix-huit mois, pendant lesquels ils ne s'écartèrent point des pures régions du sentiment. Au bout de ce temps, des pertes successives faites au jeu engagèrent M. Duchampy dans d'assez méchantes affaires, compliquées de faux. Il fut forcé de fuir en Angleterre pour éviter des poursuites. Sa femme resta à Paris, sans ressources. Olivier, qui jusqu'alors n'était resté avec Marie que du matin jusqu'au soir, y resta une fois du soir jusqu'au matin: c'était une nuit d'hiver, une de ces longues nuits, si longues et si dures pour les pauvres, si courtes et si douces pour ceux qui les passent les bras au cou d'une femme aimée. Mais le réveil de cette nuit fut terrible. Madame Duchampy était avertie qu'elle allait être poursuivie comme complice de son mari, affilié à une société de gens suspects. Voyant la liberté de sa maîtresse menacée, et sans réfléchir un seul moment qu'il pouvait se compromettre en la dérobant aux poursuites dont elle était l'objet, Olivier voulut sauver celle qui n'avait désormais d'autre appui que lui. Comme il ne pouvait l'emmener dans la maison de son père, où il logeait, Olivier pensa à un jeune peintre de ses amis qui, outre l'atelier où il travaillait, possédait dans un quartier voisin une chambre qui lui servait seulement pour coucher. Urbain consentit à céder cette chambre à Olivier, qui vint y cacher sa maîtresse. Urbain venait quelquefois passer la soirée avec les deux jeunes gens à qui il donnait l'hospitalité. Après plusieurs visites il revint un jour pendant l'absence d'Olivier, et passa beaucoup de temps avec Marie; le lendemain il revint de nouveau, et aussi le surlendemain. Le troisième jour, en rentrant le soir, Olivier ne trouva plus personne dans la chambre:—Marie était partie, laissant pour Olivier une lettre très laconique.

Elle lui apprenait qu'ayant reçu avis qu'on avait découvert son refuge, elle avait dû en chercher un autre chez une parente. Olivier ne lui en connaissait pas. Dans sa lettre Marie conseillait à son amant de ne point compromettre sa sûreté en cherchant à la voir, et lui ajournait à huit jours de là une entrevue, le soir, place Saint-Sulpice.

Olivier courut à l'atelier d'Urbain, pour lui apprendre ce qui lui arrivait.

Le peintre le reçut avec un air embarrassé.

—J'étais allé dans ma chambre tantôt pour prendre quelque chose dont j'avais besoin, dit Urbain. J'ai trouvé Marie en émoi: elle venait de recevoir l'avis dont elle parle dans la lettre; elle est partie sur-le-champ.... Je l'ai accompagnée, ajouta-t-il maladroitement.

—Alors, tu sais où elle est? dit Olivier avec vivacité.

—À peu près, répondit le peintre, mais ce secret n'est point le mien, et je ne puis rien te dire. Qu'il te suffise de savoir que Marie est en sûreté; et comprends bien que, pour un certain temps, toi, qui es peut-être surveillé aussi, suivi sans doute, il importe, et la prudence l'exige, que tu cesses de voir Marie. Au reste, ajouta Urbain, je suis tout à toi, et je ferai auprès de ta maîtresse toutes les commissions dont tu me chargeras.

Olivier n'eut aucun soupçon. Au jour que lui avait indiqué Marie, il se trouva le soir place Saint-Sulpice; l'heure désignée avait déjà sonné et Marie n'était pas encore arrivée. Au moment où il commençait à perdre patience, il aperçut venir Urbain.

—Marie est malade et ne peut sortir ce soir, dit le peintre.

—Malade! fit Olivier, pâle d'angoisse. Conduis-moi vers elle.

—Non, reprit Urbain, elle me l'a défendu. Olivier regarda son ami, qui, malgré lui, baissa les yeux.

—Je veux voir Marie absolument, dit Olivier, entends-tu cela? ce soir, tout de suite, sans retard. Arrange-toi comme tu voudras; qu'elle vienne ou que j'aille la trouver. Choisis, il faut que je la voie.

—C'est bien, dit Urbain, qui paraissait inquiet. Je vais aller dire à Marie, malade, brûlée par la fièvre, qu'elle quitte son lit pour courir la rue, sous les frissons d'un ciel noir; je lui dirai que, dût-elle arriver en rampant sur le pavé et tomber morte sur cette place, il faut qu'elle vienne.

—Pourquoi ne veux-tu pas me conduire chez elle? dit Olivier doucement.

—Parce qu'elle ne peut point te recevoir là où elle est; ce n'est pas chez elle.

—Mais elle te reçoit bien, toi.

—Je ne suis pas son amant, moi, je ne suis que son ami à peine, et le tien; le trait d'union qui vous unit, voilà tout ce que je suis. Que décides-tu? Demain... après... dans quelques jours Marie pourra sortir sans danger pour sa santé et pour sa liberté. Attends.

—Je n'attendrai pas une minute, dit Olivier; va chercher Marie.

—C'est bien, répondit Urbain, j'y vais. Une idée terrible traversa l'esprit d'Olivier. Marie est chez Urbain, lui cria un instinct prophétique; et il s'élança sur les traces du peintre, le rejoignit, et sans avoir été aperçu, le vit entrer chez lui. Olivier se cacha dans un angle obscur du voisinage pour surprendre Urbain au moment où il sortirait. Au bout de quelques instants le peintre sortit de la maison où était son atelier; il n'était point seul, quelqu'un l'accompagnait, c'était un jeune homme.

Olivier respira plus librement, seulement son inquiétude n'avait pas cessé.

Comment Urbain, qui l'avait quitté pour aller chercher Marie, revenait-il avec un jeune homme et non avec Marie? et si ç'avait été elle, comment et pourquoi se serait-elle trouvée chez Urbain? Olivier se posait toutes ces questions en rejoignant à la hâte la place Saint-Sulpice par un chemin plus abrégé que celui pris par Urbain. Aussi arriva-t-il quelques secondes avant lui.

—Et Marie? cria Olivier en voyant Urbain s'avancer sur la place, où est-elle, Marie?

—Me voilà, répondit une voix, la voix du compagnon d'Urbain, qui n'était autre que Marie sous des habits d'homme.

—Ah! fit Olivier.... C'était donc toi, tout à l'heure!

—Mais le cri de sa maîtresse, la révélation subite de la trahison d'Urbain, avaient frappé Olivier au cœur,—il chancela comme un homme qui vient de recevoir une balle, et sans l'appui d'un arbre qui se trouvait derrière lui, il serait tombé sur le pavé.

—Le malheureux! s'écria Marie, en se précipitant vers Olivier.

—Allons, bon! dit Urbain avec impatience, allons-nous faire des scènes en public, à présent? Pourquoi êtes-vous venue? Laissez-moi seul avec Olivier, nous nous expliquerons, c'est impossible devant vous; allez... retournez à la maison.

Jamais les plus orageuses colères de son mari n'avaient autant épouvanté la jeune femme que cette brutalité froide. L'attitude cruelle d'Urbain la trouva sans résistance, et sous son regard impératif elle ploya comme un saule sous l'ouragan. Après une courte hésitation elle se retira lentement, laissant Urbain et Olivier seuls sur la place déjà déserte.

La fraîcheur de l'air tira un instant Olivier de son presque évanouissement. Il regarda autour de lui.

—Où est Marie? demanda-t-il.

—Elle est retournée chez elle, chez moi, répondit Urbain brièvement.

—Chez elle... chez toi... murmura machinalement Olivier.... C'est donc vrai... chez elle... chez toi?...

—Eh bien, oui, puisque nous demeurons ensemble. Après?... Est-ce tout ce que tu as à me dire?

Olivier parut chercher une réponse, mais sa pensée était pour ainsi dire asphyxiée par sa douleur, et sa parole, noyée dans les larmes, n'arrivait pas jusqu'à sa bouche.

—Que dire à cela? murmura Urbain, j'aimerais mieux une querelle. Mais des pleurs ici, des pleurs là-bas sans doute; que le diable les emporte tous les deux!—Si ce qui arrive est arrivé, c'est autant la faute de Marie que la mienne;—d'ailleurs—c'était dans ma chambre. Voyons, dit-il en secouant Olivier, parle-moi, accuse-moi.... Je me défendrai si je veux.... Marie est ma maîtresse, eh bien, oui! c'est vrai... elle était bien la tienne!

Olivier n'entendait pas,—il avait un millier de cloches dans la tête, qui toutes lui donnaient ce nom, Marie. Sa bouche se contractait horriblement, et il paraissait souffrir comme s'il eût mâché des charbons ardents. C'était une espèce d'apoplexie du désespoir.

—Mais parle-moi donc! s'écria Urbain.

—Oh! oh! fit Olivier... en tombant aux genoux du peintre... je t'en supplie... mène-moi voir Marie;—et il retomba dans son insensibilité.

—Allons, dit Urbain, il n'y a rien à faire.

Un cabriolet passait. Urbain appela le cocher, lui paya sa course d'avance, lui donna l'adresse d'Olivier, qui sanglotait comme une fille, et fit monter celui-ci dans la voiture.

—Il est malade, le bourgeois, dit le cocher, il pleure.

—Il est ivre, dit Urbain.

—Ah! oui, il sue son boire par les yeux, moi j'ai pas le vin tendre. Hue, la blonde! ajouta le cocher, en allongeant un coup de fouet à sa rosse.


II

Pendant la course Olivier retrouva graduellement un peu de calme. En arrivant chez lui il alla dire bonsoir à son père, qui le reçut fort mal. Puis il monta dans sa chambre. Sans même songer à fermer la fenêtre, par où soufflait une bise aiguë dont les baisers, qui pouvaient être des caresses mortelles, glissaient sur son front humide d'une sueur brûlante, Olivier s'assit près d'une table, la tête posée entre ses mains.

Avez-vous vu dans un hôpital faire à un homme l'amputation d'un membre? On étend le malade sur une haute table recouverte d'un drap blanc. Tout autour se rangent le chirurgien et les élèves, qui, en les tirant de la trousse, font cliqueter l'arsenal des instruments de chirurgie. À ce bruit sinistre le sujet détourne la tête, épouvanté comme un cerf qui entend l'aboi des chiens prêts à le déchirer. Sur le seuil de la salle, les autres malades de l'hôpital viennent voir comme cela se joue. Le chirurgien retrousse le parement de son habit, choisit un joli instrument à manche d'ivoire ou de nacre, et, s'il est habile, fend d'un seul coup l'épiderme. Une rosée pourpre vient tacher le drap. L'opération est commencée. Le patient crie; ce n'est rien encore. Voici tous les bistouris, tous les couteaux et les scalpels, toute la meute de fer et d'acier qui se précipite à la curée et ouvre dans la chair une brèche sanglante au passage de la scie qui s'en va mordre l'os. Le chirurgien continue son exécution; et, si c'est un jour de clinique, tâche de se distinguer, comme un musicien qui joue un solo dans un concert à son bénéfice. Le patient hurle plus fort, la scie a entamé l'os. Pendant ce temps-là, et tout en préparant les ligatures et les tampons pour étancher le sang, les élèves rient et causent entre eux de l'actrice en vogue et de la pièce sifflée. Cependant le patient pousse un cri suprême: la scie a donné son dernier coup de dent; et le membre, détaché du tronc, tombe dans une mare de sang.

Le chirurgien essuie ses outils, lave ses mains, rabat les manches de son habit, et dit au malade:

—Adieu, mon brave homme. Vous n'aurez plus la goutte à cette jambe-là; ou vous n'aurez plus d'engelures à cette main-là, si c'est un bras qu'on vient de couper, car il y a une plaisanterie spéciale et appropriée à chaque genre d'opération.

Quant au malade, on le transporte dans son lit:—il meurt ou il guérit. Mais, dans ce dernier cas, il est bien sûr que sa jambe ou son bras coupé ne lui repousseront pas—et qu'il n'aura plus à subir le martyre d'une nouvelle amputation.

Mais si, au lieu d'un membre, il s'agit d'un sentiment, d'une passion, d'une amitié rompue, d'un amour trahi; si c'est surtout la première de nos illusions qu'il s'agit d'amputer, c'est autre chose de bien plus terrible, ma foi! D'ailleurs tout n'est pas fini et l'opération n'a pas le résultat brutal de l'acier du chirurgien, qui coupe et retranche à jamais. À cette amitié rompue succédera une amitié nouvelle; à cet amour trahi un amour nouveau, qui doivent, l'une se rompre encore et l'autre être encore trahi. Et de nouveau l'expérience viendra vous dire: Je t'avais pourtant prévenu: pourquoi n'es-tu pas encore guéri? et elle recommencera ses terribles opérations; mais à peine partie, arrivera derrière elle l'espérance, cette éternelle persécutrice, qui déchirera l'appareil posé par l'expérience et détruira son ouvrage; et ainsi toujours, jusqu'à la fin de la fin.

Il est des natures qui ne survivent pas à la mort de leur première illusion: ce sont les natures privilégiées. Il en est d'autres chez qui l'espérance perpétue la douleur.

Olivier avait dix-huit ans. Son premier amour et sa première amitié gisaient flétris sur le champ de sa jeunesse. Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe! son heure était venue. Subissant le sort commun, il allait à son tour s'étendre sur le sinistre chevalet de torture où, venant lui porter son premier coup de griffe et lui donner sa première leçon, l'expérience allait le mutiler avec tous ses scalpels et tous ses couteaux.

À cette heure même, dans une chambre voisine de la sienne, une compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes, buvant à plein verre le vin, qui est le jus du plaisir, chantaient ce refrain connu:

«Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans.»

Méchant mensonge qu'on croirait écrit par un propriétaire pour faire une réclame à ses mansardes! Triste paradoxe qui montre les coudes comme un habit usé! Mauvais vers au milieu des vers de ce poète qui, pour avoir trop consommé de lauriers pendant sa vie, n'en aura peut-être plus assez pour indiquer sa tombe.

Toute la moitié de la nuit Olivier resta immobile à la même place, se crucifiant sur la croix des souvenirs et buvant la douleur à pleine coupe jusqu'à ce que son cœur lui criât: assez!

Pareilles aux corbeaux qui flairent les cadavres, les sinistres pensées qui rôdent autour du désespoir voltigeaient autour d'Olivier, et lui soufflaient au cœur la haine de la vie et l'amour de cette haine; son cerveau ébranlé battait sous son crâne comme le marteau d'une cloche: c'était le tocsin qui sonnait la mort prochaine de sa jeunesse.

On chantait toujours dans la chambre voisine, et chaque vers de ces joyeux couplets, comme une flèche de gaieté acérée, s'enfonçait dans le cœur moribond du jeune homme.

Enfin, sortant de cette muette immobilité, il prit du papier et écrivit rapidement jusqu'au jour levant.

Il écrivit deux longues lettres, l'une à Urbain, l'autre à Marie. Ces lettres terminées, il réunit dans un seul paquet toutes les petites choses que sa maîtresse lui avait données au temps de l'autrefois. Il ferma ce paquet en répétant une strophe d'un des poèmes les plus lamentables d'Alfred de Musset: