Lorsqu'enfin la courbure de la planche m'avertit que j'étais allé assez loin, et que la moindre tension la romprait d'un seul coup, je m'en allai en rampant, je pris mon poste parmi mes condisciples, et j'attendis l'arrivée de l'ennemi.

À peine m'étais-je caché que j'entendis les pas de quelqu'un sur le sentier qui aboutissait au pont.

On se courba derrière le rideau de la haie.

Nous étions convaincus que ce bruit venait d'un éclaireur que nos adversaires avaient dépêché en avant.

C'était évidemment un gros gaillard, car son pas était pesant et lent, et il s'y mêlait un tintement métallique auquel nous ne comprenions rien.

Le bruit se rapprocha et nous finîmes par apercevoir une vague silhouette sortir de l'obscurité sur l'autre bord.

Elle s'arrêta un instant pour épier aux alentours.

Puis elle se dirigea vers le pont.

Ce fut seulement quand le personnage mit le pied sur le pont, et s'avança avec précaution pour le traverser, que nous distinguâmes des contours qui nous étaient familiers.

Alors nous comprimes la terrible vérité.

L'individu que nous avions pris pour l'avant-garde ennemie n'était rien moins que le curé Pinfold, et c'était la chute rythmée du bout de sa canne que nous avions entendu entre chacun de ses pas.

Paralysé par cette vue, nous restâmes là sans pouvoir l'avertir.

Nous n'étions plus qu'une rangée de prunelles immobiles.

L'orgueilleux ecclésiastique fit un premier pas, un second, un troisième.

Alors on entendit un craquement sonore, et il disparut au milieu d'un vaste éclaboussement dans le ruisseau au cours rapide.

Il avait dû choir sur le dos, car nous distinguions au-dessus de la surface la courbe de son ventre majestueux, pendant qu'il se démenait désespérément pour se remettre sur ses pieds. Il parvint enfin à se redresser, et grimpa sur le bord pour se secouer tout en lâchant une bordée d'exclamations pieuses et de jurons profanes qui nous fit éclater de rire malgré notre frayeur.

Nous partîmes sous ses pieds comme une couvée de perdreaux.

Nous gagnâmes au large dans la campagne et rentrâmes dans l'école. Comme vous le pensez bien, nous ne dîmes rien de ce qui s'était passé à notre bon maître.

Mais l'affaire était trop sérieuse pour qu'il fût possible de l'étouffer.

Le brusque refroidissement fit tourner en quelque sorte la bouteille de vin du Rhin que le curé venait de boire avec le secrétaire de la ville, et il eut une attaque de goutte qui le mit sur le dos pendant une quinzaine de jours.

Pendant ce temps-là, un examen du pont fit reconnaître qu'il avait été scié et une enquête amena à découvrir le rôle en cette histoire des pensionnaires de Mr Chillingworth.

Pour éviter à l'école une expulsion en masse de la ville, je me vis dans la nécessité de me reconnaître à la fois l'inventeur et l'instrument de l'exploit.

Chillingworth était entièrement à la discrétion du curé.

Il fut donc forcé de m'adresser en public une longue homélie—qu'il compensa par des paroles bienveillantes quand il me dit adieu en particulier—et il dut me renvoyer solennellement de l'école.

Jamais je n'ai revu mon vieux maître, car il mourut peu d'années après, mais j'ai appris que son second fils William dirige encore l'école qui est plus florissante que jamais.

Son fils aîné se fit Quaker et partit pour la colonie de Penn, où, parait-il, il fut massacré par les sauvages.

Cette aventure fit grand-peine à ma mère, mais elle fut très bien vue de mon père.

Il en rit au point qu'on entendit dans tout le village les éclats de sa gaieté de Stentor.

Elle lui rappelait, disait-il, un stratagème analogue, qu'avait employé à Market-Drayton ce pieux serviteur de Dieu, le colonel Pride, et qui eut pour résultat la noyade d'un capitaine et de trois soldats du régiment de cavalerie de Lunsford, à la grande gloire de la véritable Église, et pour la satisfaction du peuple élu.

Même parmi les partisans de l'Église, plus d'un se réjouit en secret de la mésaventure du curé que ses prétentions et son orgueil avaient rendu odieux dans tout le pays.

En ce temps-là, j'étais devenu un garçon solide, aux larges épaules.

Chaque mois ajoutait à ma force et à ma taille.

À l'âge de seize ans, j'étais capable de porter un sac de farine ou un baril de bière aussi loin qu'aucun homme du village, et de lancer le disque de pierre de quinze livres à la distance de trente-six pieds, c'est-à-dire quatre pieds de plus que Ted Dawson, le forgeron.

Un jour, mon père ne venant pas à bout de porter hors de la cour un ballot de peaux, je l'enlevai d'un coup et le transportai sur mes épaules.

Le vieillard me regardait souvent d'un air grave par-dessous ses sourcils épais et saillants, et hochait sa tête grisonnante, quand il était assis dans son fauteuil, à fumer sa pipe.

—Vous devenez trop gros pour votre nid, mon garçon, me disait-il parfois. Je me demande si un de ses jours les ailes ne vont pas vous pousser et vous emporter loin d'ici.

Au fond du cœur, je soupirais après cette occasion, car je m'ennuyais de la vie paisible du village.

J'avais grande envie de voir ce vaste univers au sujet duquel j'avais entendu dire et lu tant de choses.

Je ne pouvais porter mes regards du côté du sud sans éprouver une agitation intérieure, à la vue de ces sombres vagues, dont les crêtes blanches avaient l'air d'un signal toujours présent pour faire invite à un jeune Anglais et le lancer à la poursuite de quelque but inconnu, mais glorieux.


III-Sur deux amis de ma jeunesse.

Je crains, mes enfants, que vous ne trouviez le prologue trop long pour la pièce; mais il faut poser les fondations, avant d'élever l'édifice, et un récit de cette sorte serait bien piteux, bien stérile, si vous ne saviez rien des gens qui y figurent.

Ainsi donc, patientez, pendant que je vous parlerai de mes vieux amis de jeunesse, dont quelques-uns se retrouveront dans mon histoire, dont les autres restèrent au village natal, en exerçant toutefois sur mon caractère, dès cette époque, une influence dont les traces pourraient encore se retrouver.

Au premier rang parmi les meilleurs de ceux que j'ai connus, était Zacharie Palmer, le charpentier du village, dont le corps vieilli et déformé par le travail cachait l'âme la plus simple et la plus pure qui fût.

Mais sa simplicité n'était pas le moins du monde le résultat de l'ignorance, car il y avait peu de systèmes qu'il n'eût étudiés et pesés, depuis les leçons de Platon jusqu'à celles de Hobbes.

À l'époque de mon enfance, les livres étaient bien plus rares que de nos jours, les charpentiers étaient moins bien payés, mais le vieux Palmer n'avait ni femme ni enfant.

Il dépensait peu pour sa nourriture ou son entretien.

Ce fut ainsi qu'il arriva à avoir sur l'étagère, au-dessus de son lit, une collection de livres plus choisis—car ils étaient peu nombreux—que ceux du squire ou du curé.

Et ces livres, il les avait lus si bien qu'il était non seulement en état de les comprendre, mais encore de les expliquer aux autres.

Ce vénérable philosophe villageois à la barbe blanche, s'asseyait souvent par les soirs d'été devant la porte de sa chaumière, et n'était jamais plus content que quand quelques jeunes gens désertaient le jeu de boules ou des anneaux pour venir s'asseoir sur l'herbe, à ses pieds, et lui faire des questions sur les grands hommes d'autrefois, leurs paroles et leurs actions.

Mais parmi les jeunes gens, moi et Ruben Lockarby, le fils de l'aubergiste, nous étions ceux qu'il préférait, car nous étions les premiers à venir écouter les propos du vieillard et les derniers à le quitter.

Jamais père n'eut pour ses enfants plus d'affection qu'il ne nous en témoignait.

Il n'épargnait aucune peine pour pénétrer jusqu'à nos intelligences primitives et porter la lumière dans ce qui nous embarrassait ou nous troublait.

Ainsi que tous les êtres qui grandissent, nous donnâmes de la tête contre le problème de l'univers.

Nous avions épié, guetté de nos regards d'enfants dans ces abîmes infinis où les yeux les plus clairvoyants de la race humaine n'avaient pas vu de fond.

Et pourtant quand nous regardions ce qui nous entourait dans le monde de notre village, devant l'amertume et l'aigreur dont étaient pénétrées toutes les sectes, nous ne pouvions manquer de nous dire qu'un arbre qui portait de tels fruits devait avoir quelque tare.

C'était une des pensées que nous n'énoncions point à nos parents, mais que nous soumettions au vieux Zacharie.

Il avait à dire sur ce point bien des choses pour nous encourager et nous réconforter.

—Les querelles, ces chamailleries, disait-il, ne sont que superficielles. Elles ont une source dans l'infinie variété de l'esprit humain, toujours enclin à modifier une doctrine pour l'adapter à ses habitudes de pensée. Ce qui importe, c'est le noyau poli qui se trouve au fond de toute croyance chrétienne. Si vous pouviez revivre parmi les Romains ou les Grecs, avant l'époque où fut prêchée, cette nouvelle doctrine, vous reconnaîtriez alors le changement qu'elle a accompli dans le monde. Qu'on donne tel ou tel sens à un texte, cela ne signifie rien. Ce qui est d'une importance capitale, c'est que tout homme ait une bonne, une solide raison pour mener une vie simple et pure. C'est là ce que nous a donné la foi chrétienne.

«Je ne voudrais pas vous voir vertueux par crainte, dit-il une autre fois. L'expérience d'une longue vie m'a cependant appris que le péché est toujours puni en ce monde, quoi qu'il puisse en être dans l'autre monde. Il n'est pas de faute qu'on ne paie de sa santé, de son confortable, de sa tranquillité d'esprit. Il en est des nations comme des individus. Voyez comme les luxurieux Babyloniens furent détruits par les Perses aux mœurs frugales, et comme les mêmes Perses succombèrent sous l'épée des Grecs, lorsqu'ils eurent appris les vices de la prospérité. Lisez encore, et remarquez que les Grecs sensuels furent écrasés sous les pieds des Romains plus robustes, plus durs à la peine, et enfin que les Romains, après avoir perdu leurs vertus viriles, furent soumis par les nations du Nord. Le vice et la ruine vont toujours de compagnie. C'est ainsi que la Providence les emploie tour à tour pour châtier par l'un les folies de l'autre. Ces choses-là n'arrivent point par hasard. Elles font partie d'un grand système qui agit jusqu'en notre propre existence. Plus vous avancerez dans la vie et mieux vous verrez que le péché et la souffrance ne sont jamais loin l'un de l'autre, et qu'on dehors de la vertu, il ne peut y avoir de véritable prospérité.

Un maître bien différent de celui-là, le loup de mer, Salomon Sprent, qui habitait l'avant-dernier cottage sur la gauche, dans la grande rue du village!

Il appartenait à la génération des vieux marins, qui avait combattu sous le pavillon à croix rouge, contre Français, Espagnols, Hollandais, Maures, jusqu'au jour où un boulet lui avait emporté un pied et avait mis fin pour toujours à ses exploits.

Il était maigre de corps, dur, brun, aussi leste, aussi vif qu'un chat.

Il avait le corps court, des bras extrêmement longs, dont chacun était terminé par une grande main toujours à moitié fermée, comme si elle serrait un câble.

Il était couvert de la tête aux pieds, des plus merveilleux tatouages, tracés en couleurs bleue, rouge et verte.

Elle commençait par la création, sur son cou et se terminait par l'Ascension, sur sa cheville gauche.

Jamais je n'ai vu pareille œuvre d'art ambulante.

Il disait souvent que s'il avait été noyé, et que son corps eût été rejeté à la côte, dans quelque pays sauvage, les indigènes auraient pu apprendre tout le Saint Évangile, rien qu'en étudiant sa carcasse.

Et pourtant je suis désolé d'avoir à dire que toute la religion du marin semblait bornée à sa peau, en sorte qu'il ne lui en restait guère pour l'usage interne.

Elle avait fait éruption à la surface, comme la fièvre pourprée, mais sans laisser de trace dans le reste de son organisation.

Il savait jurer en huit langues et vingt-trois dialectes, et il ne laissait pas rouiller, faute d'exercice, ses grandes facultés.

Il jurait quand il était triste, ou quand il était content, quand il était en colère ou en disposition affectueuse, mais ses jurons n'étaient qu'une forme de langage, sans méchanceté ni amertume, au point que mon père lui-même ne pouvait se montrer bien sévère envers ce pécheur.

Mais avec le temps, le vieillard s'assagit, et dans les dernières années de sa vie, il revint aux simples croyances de son enfance.

Il apprit à combattre le diable avec la même fermeté, le même courage dont il avait fait preuve contre les ennemis de son pays.

Le vieux Salomon était une source inépuisable d'amusement et d'intérêt pour mon ami Lockarby et pour moi.

Aux grands jours, il nous invitait à dîner cher lui et nous régalait d'un hachis, d'un salmigondis, ou de quelque plat étranger, du pilau, une olla podrida, du poisson grillé comme on le fait aux Açores, car il s'entendait merveilleusement à la cuisine et savait préparer les plats favoris de toutes les nations.

Et pendant tout le temps que nous passions en sa compagnie, il nous contait les histoires les plus extraordinaires au sujet du Prince Rupert, sous lequel il avait servi, comment il lançait de la poupe l'ordre à son escadre de faire volte-face ou de charger, suivant la circonstance, comme s'il commandait encore son régiment de cavalerie.

Il avait aussi bien des histoires au sujet de Blake. Mais le nom de Blake lui-même n'était pas aussi cher à nos marins de jadis que celui de Sir Christophe Mings.

Salomon avait été quelque temps son maître d'équipage, et en savait, à n'en plus finir, sur les vaillants exploits par lesquels il s'était distingué depuis le jour où il était entré dans la marine comme mousse du poste, jusqu'à celui où il tomba sur le pont de son navire avec le grade d'amiral des Rouges, et fut porté en terre par son équipage en pleurs dans le cimetière de Chatham.

—S'il est bien vrai qu'il y a là-haut une mer de jaspe, disait le vieux marin, je parie que sir Christophe aura soin d'y faire respecter comme il faut le pavillon anglais, et que les étrangers ne viendront pas nous narguer. J'ai servi sous ses ordres dans ce monde, et je ne demande rien de plus que d'être son maître d'équipage dans l'autre, si par hasard l'emploi se trouvait vacant.

Ces réminiscences aboutissaient toujours à la préparation d'un nouveau bol de punch, que l'on vidait solennellement en mémoire du défunt.

Si animés que fussent les récits de Salomon Sprent à propos de ses anciens chefs, ils ne nous faisaient pas autant d'effet que quand, après son second ou son troisième verre, s'ouvraient les écluses de ses souvenirs.

Alors c'étaient de longues histoires sur les pays qu'il avait visités, sur les peuples qu'il avait vus.

Appuyés aux dossiers de nos chaises, le menton dans notre main, nous, les adolescents, nous restions là pendant des heures, les yeux fixés sur le vieil aventurier, buvant ses paroles, pendant que, flatté de l'intérêt qu'il excitait, il tirait de sa pipe de lentes bouffées, et déroulait un à un les récits des choses qu'il avait vues ou faites.

En ce temps-là, mes chers enfants, il n'y avait pas un Defoe pour nous raconter les merveilles de l'univers, pas de Spectateur à notre portée sur la table du déjeuner, pas de Gulliver pour contenter notre amour des aventures en nous parlant d'aventures qui n'avaient point eu lieu.

Il se passait plus d'un mois sans qu'une Feuille de Nouvelles tombât entre nos mains.

Les relations fortuites avaient donc une importance plus grande qu'elles n'en ont de nos jours, et la conversation d'un homme, tel que le vieux Salomon, était à elle seule une bibliothèque.

Pour nous, tout cela était réel.

Sa voix enrouée, ses mots mal choisis, étaient comme la voix d'un ange, et nos esprits alertes ajoutaient les détails et comblaient les lacunes des récits.

En une soirée, nous avons fait franchir à un corsaire de Sallee les Colonnes d'Hercule, nous avons louvoyé le long des côtes du continent africain, nous avons vu les grandes vagues de la mer espagnole se briser sur les sables jaunes, nous avons dépassé les nègres marchands d'ivoire avec leurs cargaisons humaines, nous avons tenu tête aux terribles ouragans qui soufflent constamment autour du Cap de Bonne-Espérance; et pour finir, nous avons fait voile sur le vaste Océan qui s'étend au-delà parmi les îles de corail couvertes de palmiers, avec la certitude que les royaumes du Prêtre Jean commencent quelque part de l'autre côté de la brume dorée qui s'entrevoit à l'horizon.

Après un vol de cette étendue, lorsque nous revenions à notre village du Hampshire, parmi les monotones réalités de la vie champêtre, nous nous sentions comme des oiseaux sauvages que l'oiseleur a pris au piège et enfermés brusquement dans d'étroites cages.

C'était alors que me revenaient à la pensée les paroles de mon père: «Un jour vous sentirez que vos ailes ont poussé» et cela me jetait dans des dispositions si inquiètes, que tous les sages propos de Zacharie Palmer étaient impuissants à me calmer.


IV-Sur le poisson étrange que nous primes à Spithead.

Un soir de mai 1685, vers la fin de la première semaine du mois, mon ami Ruben Lockarby et moi nous empruntâmes le bateau de plaisance de Ned Marley, et nous allâmes pêcher hors de la baie de Langston.

J'avais alors bien près de vingt et un ans, et mon camarade était d'un an plus jeune que moi.

Nous étions devenus des amis très intimes, grâce à une estime réciproque; car n'ayant pas atteint toute sa croissance, il était fier de ma force et de ma taille, tandis que moi, avec mes dispositions mélancoliques et mon esprit un peu lourd, je me plaisais à l'énergie et à l'humeur joviale qui ne l'abandonnaient jamais, et à l'esprit qui brillait avec l'éclat inoffensif d'un éclair d'été dans tout ce qu'il disait.

Physiquement, il était petit et gros avec la figure ronde, les joues colorées, et à dire vrai, assez porté à l'embonpoint, bien qu'il ne voulut avouer rien de plus qu'une agréable rondeur, ce qui d'après lui, était le dernier mot de la beauté chez les Anciens.

La rude épreuve du danger et des privations communes m'autorisent à affirmer que nul n'eut jamais camarade plus attaché, plus sûr. Comme il était destiné à se trouver avec moi par la suite, il était fort à propos qu'il s'y trouvât aussi dans cette soirée de mai, qui fut le point de départ de nos aventures.

On dépassa à force de rames les sables de Warner pour atteindre un endroit qui se trouvait à mi-chemin du Nab, et où d'ordinaire nous prenions du bar en quantité.

Nous y jetâmes la grosse pierre qui nous servait d'ancre, et nous mîmes nos lignes en place.

Le soleil, se couchant lentement derrière un banc de brouillards, avait paré tout le ciel d'occident de bandes écarlates sur lesquelles se détachaient en contours vaporeux et pourpres les cimes boisées de l'île de Wight.

Une fraîche brise soufflait du sud-est et faisait aux longues vagues vertes des panaches d'écume, en répandant sur nos yeux et nos lèvres la sensation salée de l'embrun.

Aux environs de la Pointe Sainte-Hélène, un vaisseau du Roi suivait le goulet, en même temps qu'un grand brick isolé qui virait de bord à un mille au plus de l'endroit où nous nous trouvions.

Nous en étions si près que nous pouvons entrevoir les figures qui se mouvaient sur son pont, pendant qu'il donnait à la bande sous la brise.

Nous entendions même le craquement de ses vergues, et le battement de ses voiles salies par des intempéries, au moment où il fut sur le point de reprendre sa route.

—Regardez donc, Micah, dit mon compagnon, en levant les yeux de sa ligne, voilà un navire qui ne sait guère ce qu'il veut faire... un navire qui ne fera pas son chemin dans le monde. Voyez-vous cette attitude irrésolue sous le vent. Il ne sait s'il doit virer de bord ou aller de l'avant. C'est un courtisan des circonstances, un Lord Halifax de la mer.

—Non, dis-je en regardant fixement, les yeux abrités sous ma main, c'est qu'il y a quelque accident à son bord. Il vacille comme s'il n'y avait personne à la barre. Sa grande vergue descend! Non, voilà qu'il se met en marche maintenant! Les gens, qui sont sur le pont, m'ont l'air de se battre ou de danser. Relevons l'ancre, Ruben, et ramons de son côté.

—Relevons l'ancre et ramons pour nous en éloigner, répondit Ruben, l'œil toujours fixé sur le navire inconnu. Qu'est-ce que cette manie que vous avez de vous fourrer toujours dans quelque danger? Il porte pavillon hollandais, mais qui sait d'où il vient réellement? Ce serait une jolie affaire si nous étions capturés et vendus aux plantations.

—Un boucanier dans le Solent! m'écriai-je d'un ton moqueur. Il ne nous manque plus que de voir le pavillon noir dans la Crique d'Elmsworth. Mais écoutez: qu'est-ce que cela?

Du brick arriva le bruit d'un coup de mousquet.

Il y eut un instant de silence.

Puis un second coup de mousquet résonna, suivi d'un chœur d'exclamations et de cris.

En même temps les vergues tournèrent pour se mettre en place, les voiles reçurent une fois de plus la brise, et le navire fila dans une direction qui devait lui faire dépasser la Pointe de Bembridge et le faire entrer dans le Canal anglais.

Et comme il filait, sa barre fut brusquement tournée, un nuage de fumée s'éleva de sa hanche, et un boulet passa au-dessus des vagues, faisant jaillir l'eau, à moins de cent yards de nous.

Et après nous avoir aussi fait ses adieux, le navire revint dans le vent et reprit sa marche vers le sud.

—Cœur de grâce! s'écria Ruben, les lèvres béantes de saisissement; les assassins, les bandits!

—Je donnerais bien quelque chose pour que le navire du Roi les cueille au passage, m'écriai-je avec fureur, car cette agression était si peu justifiée qu'elle émouvait ma bile. Que veulent donc ces coquins? Certainement ils sont ivres ou fous.

—Tirez sur l'ancre, l'ami, tirez sur l'ancre! cria mon camarade, en se levant brusquement de son siège. Je comprends, tirez sur l'ancre.

—Qu'y a-t-il donc? demandai-je en l'aidant à remonter la grosse pierre, jusqu'à ce qu'elle sortit de l'eau toute ruisselante.

—Ce n'est pas sur nous qu'ils font feu, mon garçon. Ils visaient quelqu'un qui se trouve dans l'eau entre eux et nous. Tirez, Micah! un bon coup de reins. C'est peut-être quelque pauvre diable qui se noie.

—Oui, oui, dis-je en regardant entre deux coups de rames derrière moi. Je vois sa tête à la crête d'une vague. Doucement, ou nous allons passer sur lui. Encore deux coups, et tenez vous prêt à le saisir. Tenez bon, l'ami. On vient à votre aide.

—Offrez votre aide à ceux qui ont besoin d'aide! dit une voix partant de la mer. Diantre, l'ami, faites attention à votre rame. J'ai plus de peur d'en recevoir un coup que je n'ai peur de l'eau.

Ces mots étaient prononcés avec tant de calme et de sang-froid que toutes nos craintes au sujet du nageur disparurent.

Nous rentrâmes les rames, et nous nous tournâmes pour jeter un coup d'œil sur lui.

La barque, en dérivant, s'était rapprochée de lui au point qu'il aurait pu saisir le bord s'il avait jugé à propos de le faire.

—Sapperment! s'écria-t-il d'un ton bourru, dire que c'est mon frère Nonus qui me joue un pareil tour! Qu'aurait dit notre sainte mère si elle avait vu cela? Tout mon équipement perdu, sans parler de ma part dans les profits du voyage! Et maintenant voilà que j'ai jeté une paire de bottes à l'écuyère toute neuve, qui coûtent seize rixdollars chez Vanseddar's à Amsterdam! Avec cela, impossible de nager! Sans cela, impossible de marcher!

—Est-ce que vous ne voulez pas sortir de l'eau, monsieur? demanda Ruben.

Il avait grand-peine à garder son sérieux en voyant la tournure de l'inconnu et entendant ses propos.

Au-dessus de l'eau sortaient de longs bras.

En un instant, avec des mouvements flexibles de serpent, l'homme entra dans la barque et étendit son long corps sur les planches de l'arrière.

Il était efflanqué à l'extrême, très grêle, avec une figure taillée à coup de hache, d'expression dure, rasée de près, recuite par le soleil, et avec mille petites rides qui s'entrecroisaient en tous sens.

Il avait perdu son chapeau et sa courte et raide chevelure, légèrement grisonnante, se dressait en brosse sur toute sa tête.

Il était malaisé de deviner son âge, mais il devait avoir bien près de la cinquantaine, malgré l'agilité avec laquelle il était entré dans notre barque, preuve qu'il n'avait rien perdu de sa vigueur et de son énergie.

De tous les traits qui le caractérisaient, celui qui attira le plus mon attention, ce furent ses yeux, qui presque recouverts par l'abaissement des paupières, apparaissaient néanmoins à travers l'étroite fente avec un éclat, une vivacité remarquable.

Un regard superficiel pouvait faire croire qu'il était dans un état de langueur, de demi-sommeil, mais avec plus d'attention, on apercevait ces lignes brillantes, mobiles, et l'on y voyait un avertissement de se tenir en garde contre ses premières impressions.

—J'aurais pu nager jusqu'à Portsmouth, dit-il en fouillant dans les poches de sa jaquette trompée d'eau. Je pourrais nager jusqu'à n'importe quel endroit. Une fois j'ai descendu le Danube à la nage depuis Gran jusqu'à Bude, pendant qu'une centaine de janissaires trépignaient de rage sur l'autre bord. Je l'ai fait, oui, par les clefs de Saint Pierre! Les Pandours de Wessenburg pourraient vous dire si Decimus Saxon sait nager. Suivez mon conseil, jeune homme. Tenez toujours votre tabac dans une boîte de métal, pour que l'eau ne puisse pas entrer.

En parlant ainsi, il tira de sa poche une boîte plate et plusieurs tubes de bois, qu'il vissa bout à bout de manière à en faire une longue pipe.

Il la bourra de tabac, l'alluma au moyen d'un silex et d'un briquet, avec un morceau de papier amadou, qu'il avait dans sa boîte.

Puis il ploya ses jambes sous lui à la façon orientale, et s'assit pour fumer sa pipe à son aise.

Il y avait dans tout cet incident quelque chose de si bizarre, l'homme et ses actes avaient une apparence si absurde que nous partîmes tous les deux d'un éclat de rire qui dura jusqu'à ce que l'épuisement y mit fin.

Il ne prit aucune part à notre gaîté, mais n'en parut nullement blessé.

Il continua à fumer jusqu'au bout d'un air parfaitement insensible et impassible, à cela près que ses yeux à demi voilés brillaient en nous regardant tour à tour.

—Vous nous excuserez d'avoir ri, monsieur, dis-je enfin, mais mon ami et moi nous ne sommes pas habitués à de telles aventures, et nous sommes joyeux que celle-ci ait fini aussi heureusement. Puis-je demander qui nous avons recueilli?

—Je me nomme Decimus Saxon, répondit l'inconnu. Je suis le dixième fils d'un digne père, ainsi que l'indique mon nom latin. Il n'y a que neuf hommes entre moi et un héritage. Qui sait? La petite vérole ou la peste pourraient s'en mêler.

—Nous avons entendu un coup de feu sur le brick? demanda Ruben.

—C'était Nonus, mon frère qui tirait sur moi, fit remarquer l'inconnu, en hochant la tête avec tristesse.

—Mais il y a eu un second coup de feu.

—C'était moi qui tirais sur mon frère Nonus.

—Grands Dieux! m'écriai-je, j'espère que vous ne l'avez pas atteint.

—Oh! tout au plus une éraflure en pleine chair, répondit-il. Mais j'ai jugé préférable de partir, de peur que l'affaire ne tournât en querelle. Je suis sûr que c'est lui qui a fait partir le canon de neuf livres quand j'étais à l'eau. Le boulet a passé si près qu'il a séparé ma chevelure. Il a toujours été excellent tireur au fauconneau, ou au mortier. Il ne pouvait avoir grand mal, puisqu'il a eu le temps de descendre de la poupe sur le pont.

Il y eut ensuite un instant de silence, pendant lequel l'inconnu prit dans sa ceinture un long couteau, dont il se servit pour nettoyer sa pipe.

Ruben et moi, nous primes nos rames, nous relevâmes nos lignes emmêlées, qui avaient traîné derrière le bateau, et nous nous mîmes en mesure de regagner la côte.

—Il s'agit maintenant de savoir où nous allons, dit l'inconnu.

—Nous descendons la baie de Langston, répondis-je.

—Nous descendons, nous descendons... fit-il d'un ton moqueur. En êtes-vous bien sûrs? Êtes-vous certains que nous n'allons pas en France? Nous avons un mât et une voile ici, à ce que je vois, et de l'eau dans le réservoir. Tout ce qu'il nous faut, c'est un peu de poisson, et j'ai oui dire qu'il abonde dans ces parages, et nous pourrions faire un tour du côté de Barfleur.

—Nous descendons la baie de Langston, répétai-je avec froideur.

—Vous savez, sur l'eau la force prime le droit, expliqua-t-il avec un sourire qui couvrit sa figure de rides. Je suis un vieux soldat et un rude combattant. Vous êtes deux béjaunes. J'ai un couteau et vous n'avez pas d'armes. Voyez-vous où aboutit ce raisonnement? Il s'agit maintenant de savoir où nous allons.

Je me tournai, vers lui une rame dans les mains:

—Vous vous êtes vanté de pouvoir atteindre Portsmouth à la nage, dis-je, et c'est ce que vous ferez. À l'eau, vipère de mer, ou je vais vous y jeter, aussi vrai que je m'appelle Micah Clarke.

—Jetez votre couteau, ou je vous passe la gaffe à travers le corps, s'écria Ruben en la poussant jusqu'à quelques pouces de la gorge de l'homme.

—Par mon plongeon, voilà qui est fort louable! dit-il en remettant son couteau dans sa gaine, et riant sous cape, j'aime à faire jaillir le courage des jeunes gens. Voyez-vous, je suis le briquet qui fait jaillir de votre silex l'étincelle de la valeur. C'est une comparaison remarquable, et digne à tous les points de vue de Samuel Butler, le plus spirituel des hommes... Ceci, reprit-il en donnant de petites tapes sur une bosse que j'avais remarquée sur sa poitrine, ce n'est point une difformité naturelle. C'est un exemplaire de cet incomparable Hudibras, qui unit la légèreté d'Horace à la gaîté plus ample de Catulle. Eh! que dites-vous de cette appréciation?

—Donnez ce couteau, dis-je, d'un ton sec.

—Certainement, répondit-il en me le tendant avec une inclinaison de tête polie. Avez-vous à me faire quelque autre demande raisonnable qui me permettrait de vous obliger. Je donnerais n'importe quoi pour vous être agréable, excepté ma bonne réputation et mon renom de soldat, ou cet exemplaire d'Hudibras, dont je ne me sépare jamais, non plus que d'un traité en latin sur les usages de la guerre, composé par un Flamand et imprimé à Liège, dans les Pays-Bas.

Je m'assis à côté de lui, le couteau à la main.

—Vous, jouez des rames, dis-je à Ruben, pendant que j'aurai l'œil sur notre homme, et que je veillerai à ce qu'il ne nous joue pas de tour. Je crois que vous avez raison et que ce n'est rien de mieux qu'un pirate. Nous le livrerons aux juges de paix, quand nous arriverons à Havant.

Je crois que le sang-froid de notre passager l'abandonna un instant et qu'une expression d'inquiétude parut sur sa figure.

—Attendez un instant, dit-il, vous vous nommez Clarke, et vous habitez Havant, à ce que j'apprends. Êtes-vous un parent de Joseph Clarke, l'ancien Tête-Ronde de cette ville?

—C'est mon père, répondis-je.

—Écoutez bien, maintenant, s'écria-t-il, après un fort éclat de rire. J'ai un talent particulier pour retomber sur mes pieds. Regardez cela, mon garçon, regardez cela.

Il tira de sa poche intérieure une liasse de lettres enveloppée dans un carré de toile cirée, en prit une, et la mit sur mon genou.

—Lisez, dit-il, en la montrant de son long doigt maigre.

L'adresse, en gros caractères bien nets, était ainsi conçue:

«À Joseph Clarke, marchand de cuirs à Havant. Par les mains de Maître Decimus Saxon, propriétaire pour une part du vaisseau La Providence, allant d'Amsterdam à Portsmouth».

Elle était scellée des deux côtés d'un gros cachet rouge, et consolidée en outre par une large bande de soie.

—J'en ai vingt-trois autres à remettre dans le pays, remarqua-t-il. Voilà qui indique ce que l'on pense de Decimus Saxon. J'ai dans mes mains la vie et la liberté de vingt-trois personnes. Ah! mon garçon; ce n'est pas de cette façon que sont faits les connaissements et les billets de chargement. Ce n'est point une cargaison de peaux flamandes qu'on envoie au vieux. Dans les peaux, il y a de braves cœurs anglais, et ils ont au poing des épées anglaises pour conquérir la liberté. Je risque ma vie en portant cette lettre à votre père, et vous son fils, vous me menacez de me livrer aux juges! C'est honteux, honteux! J'en rougis pour vous.

—Je ne sais pas à quoi vous faites allusion répondis-je. Il faut parler plus clairement si vous voulez que je vous comprenne.

—Pouvons-nous nous fier à lui? dit-il en me montrant Ruben d'un brusque mouvement de tête.

—Comme à moi-même.

—Voilà qui est charmant! dit-il avec une grimace qui tenait du sourire et de la raillerie. David et Jonathan, ou... soyons plus classique et moins biblique, Damon et Pythias, hein? Donc ces papiers viennent des fidèles qui habitent à l'étranger, des exilés de Hollande, vous m'entendez? Ils songent à partir et à venir rendre visite au roi Jacques, leurs épées bouclées à la ceinture. Les lettres sont adressées à ceux dont ils espèrent la sympathie, et les informent de la date et de l'endroit où ils opéreront un débarquement. Maintenant, mon cher garçon, vous reconnaîtrez que ce n'est pas moi qui suis en votre pouvoir, et qu'au contraire vous êtes si bien entre mes mains qu'un mot de moi suffit pour anéantir toute votre famille. Mais Decimus Saxon est un homme éprouvé, et ce mot ne sera jamais dit.

—Si tout cela est vrai, dis-je, et si votre mission est réellement celle dont vous parlez, pourquoi nous avez-vous proposé, il n'y a qu'un instant, de gagner la France?

—Voilà une question fort bien faite et pourtant la réponse est assez claire, répondit-il. Vos figures sont agréables et intelligentes, mais il ne m'était pas possible d'y lire que vous étiez réellement des Whigs, des amis de la bonne vieille cause. Vous auriez pu me conduire dans quelque endroit où des douaniers et d'autres auraient éprouvé le besoin de regarder de près, de fureter, ce qui aurait fait courir des risques à ma mission. Plutôt un voyage en France dans une barque non pontée que cela.

—Je vous conduirai auprès de mon père, dis-je après avoir réfléchi quelques instants. Vous pourrez lui remettre votre lettre et expliquer votre affaire. Si vous êtes de bonne foi, vous serez accueilli avec empressement, mais s'il se découvre que vous êtes un scélérat, ainsi que je le soupçonne, ne comptez sur aucune pitié.

—Ah! ce petit! Il parle comme le Lord grand chancelier d'Angleterre. Que dit donc l'ancien:

Il ne pouvait ouvrir la bouche
Qu'il n'en tombât un trope.

«Non, c'est une menace qu'il faudrait, c'est la marchandise que vous aimez le plus à débiter:

Il ne pouvait laisser passer une minute
Sans faire une menace.

«N'est-ce pas? Waller en personne n'aurait pas trouvé de meilleure rime.

Pendant ce temps, Ruben avait manœuvré vigoureusement ses rames. Nous étions rentrés dans la baie de Langston, au milieu des eaux abritées, et nous avancions rapidement.

Assis sur un des bancs, je tournais et retournais dans mon esprit tout ce que ce naufragé avait dit.

J'avais jeté par-dessus son épaule un coup d'œil sur les adresses de quelques lettres: Steadman, de Basingstoke; Wintle, d'Alresford; Fortescue, de Bognor, tous des chefs parmi les Dissenters.

Si elles étaient telles qu'il les représentait, il n'exagérait nullement en disant qu'il tenait entre ses mains la fortune et le sort de ces hommes.

Le gouvernement ne serait que trop heureux de posséder un motif plausible pour frapper fort sur les hommes qu'il redoutait.

Tout bien considéré, il fallait s'avancer d'un pas prudent en cette affaire.

Je rendis donc à notre prisonnier son couteau et le traitai avec plus de déférence.

Il était presque nuit quand nous mines le bateau à sec, et il faisait très noir avant notre arrivée à Havant, et ce fut heureux car l'état de notre compagnon, ruisselant d'eau, sans bottes, sans chapeau, n'aurait pas manqué de mettre les langues en mouvement, et peut-être aussi d'attirer la curiosité des autorités.

Mais nous ne rencontrâmes âme qui vive jusqu'au moment de notre arrivée à la porte de mon père.


V-De l'homme aux paupières tombantes.

Ma mère et mon père étaient assis dans leurs fauteuils aux dossiers élevés, de chaque côté du foyer vide, quand nous arrivâmes.

Il fumait la pipe de tabac d'Oroonoko, qu'il s'accordait chaque soir, et elle travaillait à sa broderie.

Au moment où j'ouvris la porte, l'homme que j'amenais entra vivement, s'inclina devant les deux vieillards et se mit à s'excuser avec volubilité sur l'heure tardive de sa visite, et à raconter de quelle façon je l'avais recueilli.

Je ne pus retenir un sourire en voyant l'extrême étonnement que témoigna ma mère lorsqu'elle eut jeté les yeux sur lui, car la perte de ses hautes bottes avait laissé à découvert une paire de flûtes qui n'en finissaient pas, et dont la maigreur était encore accentuée par les larges culottes bouffantes à la hollandaise dont elles étaient surmontées.

La tunique de Decimus était d'un drap grossier de couleur triste, avec des boutons plats, neufs, en cuivre.

Par-dessous se voyait un gilet de calamanco blanchâtre bordé d'argent.

Par-dessus le collet de son habit passait un large col blanc selon la mode de Hollande, et de là sortait son long cou noueux supportant une tête ronde que couvrait une chevelure en brosse.

On eût dit le navet piqué au bout d'un bâton sur lequel nous tirions dans les fêtes foraines.

Ainsi équipé, il restait debout, clignotant, fermant les yeux devant l'éclat de la lumière, débitant ses excuses qu'il accompagnait d'autant de révérences et de courbettes qu'en fait Sir Peter Witling dans la comédie.

J'étais sur le point d'entrer avec lui dans la pièce quand Ruben me tira par la manche pour me retenir:

—Non, dit-il, je n'entrerai pas avec vous. Il est probable que tout cela aboutira à quelque malheur. Il se peut que mon père grogne quand il a bu ses cruches de bière, mais il n'en est pas moins un partisan de la Haute Église et un tory déterminé, et je préfère rester en dehors de toute cette histoire.

—Vous avez raison, répondis-je. Il n'est nullement nécessaire que vous vous mêliez de cette affaire. Gardez boucle close surtout ce que vous avez entendu.

—Muet comme un rat, dit-il en me serrant la main, avant de s'enfoncer dans les ténèbres.

Lorsque je retournai dans la chambre, je m'aperçus que ma mère avait couru à la cuisine, où le pétillement du menu bois indiquait qu'elle allumait du feu.

Decimus Saxon était assis sur le bord du coffre de chêne à côté de mon père et l'épiait attentivement de ses petits yeux clignotants, pendant que le vieillard ajustait ses lunettes de corne et brisait le sceau de la lettre que le visiteur inconnu venait de lui remettre.

Je vis que mon père, après avoir jeté les yeux sur la signature qui terminait la longue épître d'une écriture serrée, laissa échapper un mouvement de surprise et resta un instant immobile à la regarder fixement.

Puis il commença à lire, depuis le commencement, avec la plus grande attention.

Évidemment elle ne lui apportait pas de mauvaises nouvelles, car ses yeux étincelaient de joie quand il les releva après sa lecture, et plus d'une fois il rit tout haut.

Enfin, il demanda à Saxon comment elle était parvenue entre ses mains, et s'il en connaissait le contenu.

—Oh! pour cela, dit le messager, elle m'a été remise par un personnage qui n'était rien moins que Dicky Rumbold lui-même, et en présence d'autres qu'il ne m'appartient pas de nommer. Quant au contenu, votre bon sens vous dira que je me garderais bien de risquer mon cou en portant un message sans connaître la nature de ce message. Cartels, pronunciamientos, défis, signaux de trêve, propositions de waffenstillstand, comme les appellent les Allemands, tout cela a passé par mes mains, sans jamais s'égarer.

—Vraiment! dit mon père, vous êtes aussi du nombre des fidèles?

—J'espère être du nombre de ceux qui marchent dans le sentier étroit et plein d'épines, dit-il en parlant du nez comme le font les sectaires les plus endurcis.

—Un sentier sur lequel aucun prélat ne peut nous servir de guide, dit mon père.

—Où l'homme n'est rien, où le Seigneur est tout, répartit Saxon.

—Très bien! très bien! s'écria mon père. Micah, vous conduirez ce digne homme dans ma chambre. Vous ferez en sorte qu'il ait du linge sec, et mon second vêtement complet en velours d'Utrecht. Il pourra lui servir jusqu'à ce que le sien soit séché. Mes bottes lui seront peut-être aussi utiles, mes bottes de cheval, en cuir non tanné. Il y a un chapeau bordé d'argent suspendu dans l'armoire. Veillez à ce qu'il ne lui manque rien de ce qui peut se trouver dans la maison. Le souper sera prêt quand il aura changé de vêtements. Je vous prie de monter tout de suite, mon bon monsieur Saxon. Autrement vous allez vous enrhumer.

—Nous n'avons oublié qu'une chose, dit notre visiteur en se levant de sa chaise d'un air solennel et joignant ses longues mains nerveuses, ne tardons pas un instant de plus à adresser quelques mots d'hommages au Tout-Puissant pour ses multiples bienfaits, et pour la faveur qu'il m'a faite en me tirant de l'abîme, moi et mes lettre, tout comme Jonas fut sauvé de la violence des méchants qui le jetèrent par-dessus bord et tirèrent peut-être sur lui des coups de fauconneau, bien qu'il n'en soit point fait mention dans l'Écriture sainte. Donc, prions, mes amis.

Alors, prenant un ton élevé et une voix chantante; il débita une longue prière d'action de grâce, qu'il conclut en implorant la grâce et les lumières divines sur la maison et tous ses habitants.

Il termina par un sonore amen, et alors voulut bien se laisser conduire en haut, pendant que ma mère qui était survenue à l'improviste, et avait été extrêmement édifiée de l'entendre, repartait en toute hâte pour lui préparer un verre d'usquebaugh vert, avec dix gouttes d'Élixir de Daffy, ce qui était sa recette souveraine contre les suites d'un bain froid.

Il n'y avait pas un seul événement de la vie, depuis le baptême jusqu'au mariage, qui ne correspondit, dans le vocabulaire de ma mère, à une chose qui se mangeait ou se buvait, pas une indisposition pour laquelle elle n'eût un remède agréable dans ses tiroirs bien garnis.

Maître Decimus Saxon, vêtu de l'habit de velours d'Utrecht, et chaussé des bottes en cuir non tanné de mon père, faisait une toute autre figure que l'épave souillée qui s'était glissée dans notre barque de pêche avec des mouvements d'anguille congre.

On eût dit qu'il avait changé de façons en changeant d'habits, car, pendant le souper, il se montra à l'égard de ma mère d'une galanterie discrète, et cela lui seyait bien mieux que les façons narquoises et suffisantes dont il avait usé avec nous dans le bateau.

À vrai dire, s'il était maintenant très réservé, c'est qu'il y avait à cela une excellente raison, car il fit une si large brèche parmi les victuailles servies sur la table qu'il ne lui restait guère de temps pour causer.

À la fin, après avoir passé de la tranche de bœuf froid au pâté de chapon, et avoir continué par une perche de deux livres, qu'il fit descendre au moyen d'un grand pot d'ale, il nous adressa à tous un sourire, et déclara que pour le moment ses besoins charnels étaient satisfaits.

—Je me fais, dit-il, une règle d'obéir au sage précepte, d'après lequel on doit se lever de table avec assez d'appétit pour manger autant qu'on vient de manger.

—Je conclus de vos paroles, monsieur, que vous avez fait de rudes campagnes, remarqua mon père, quand la table fut desservie, et que ma mère se fut retirée pour la nuit.

—Je suis un vieux batailleur, répondit notre hôte, en revissant sa pipe, un vieux chien si maigre de la race des «Tiens ferme». Ce corps que voici porte les traces de maints coups d'estoc et de taille reçus au service de la loi protestante, sans compter d'autres, reçus pour la défense de la Chrétienté en général dans les guerres contre le Turc. Monsieur, il y a des gouttes de mon sang sur toute la carte d'Europe. Sans doute, je le reconnais, il ne fut pas toujours versé dans l'intérêt public, mais pour défendre mon honneur dans un ou deux duels, ou holmgangs, ainsi que cela se nommait chez les nations du Nord. Il est nécessaire qu'un cavalier de fortune, qui le plus souvent est un étranger en pays étranger, se montre un peu chatouilleux sur ce point, car il est en quelque sorte le représentant de son pays dont le bon renom doit lui être plus cher que le sien propre.

—En pareille circonstance, votre arme était l'épée, je suppose? dit mon père, en se démenant sur sa chaise d'un air embarrassé, ainsi qu'il faisait lorsque s'éveillaient ses instincts d'autrefois.

—Sabre, rapière, lame de Tolède, esponton, hache de combat, pique ou demi-pique, morgenstiern, et hallebarde. Je parle avec la modestie convenable, mais quand je tiens en main le sabre à un seul tranchant, le sabre avec poignard, le sabre avec bouclier, le sabre courbe seul ou l'assortiment de sabres courbes, je m'engage à tenir tête à n'importe qui aura porté la cotte de buffle, à l'exception de mon frère Quartus.

—Par ma foi, dit mon père, les yeux brillants, si j'avais vingt ans de moins, je m'essaierais avec vous. Mon jeu au sabre droit à été estimé bon par de rudes gens de guerre. Que Dieu me pardonne de me laisser encore émouvoir par de telles vanités!

—J'en ai entendu dire du bien par des gens pieux, remarqua Saxon. Maître Richard Rumbold lui-même parla de vos exploits au duc d'Argyle. N'y avait-il pas un écossais nommé Storr ou Stour?

—Oui, oui, Stour, de Drumlithie. Je l'ai fendu en deux presque jusqu'à la selle dans une escarmouche, la veille de Dunbar. Ainsi donc Dicky n'a pas oublié cela? Il tenait bon jusqu'au bout, qu'il s'agît de prier ou de se battre. Nous nous sommes trouvés côte à côte sur le champ de bataille, et nous avons cherché la vérité ensemble dans la chambrée. Ainsi donc Dick va reprendre le harnais! Il lui était impossible de rester tranquille, tant qu'il y avait un coup à donner pour la foi foulée aux pieds. Si le flot de la guerre s'avance de ce côté-ci, moi aussi... qui sait, qui sait?

—Et voici un combattant solide, dit Saxon en posant sa main sur mon bras. Il a du nerf et des muscles, et sait parler fièrement à l'occasion, ainsi que j'ai de bonnes raisons pour le savoir, quoique nous ne nous connaissions que depuis peu. Ne pourrait-il pas se faire qu'il frappe, lui aussi, son coup dans cette querelle?

—Nous discuterons de cela, dit mon père d'un air pensif, en me regardant par-dessous ses sourcils en broussailles, mais je vous en prie, Maître Saxon, donnez-nous quelques autres détails sur cette affaire. À ce que j'ai appris, mon fils Micah vous a tiré des flots. Comment y étiez-vous tombé?

Decimus Saxon fuma sa pipe pendant plus d'une minute sans rien dire, en homme qui passe la revue des événements pour les ranger en bon ordre.

—Voici de quelle façon la chose arriva, dit-il enfin. Lorsque Jean de Pologne chassa le Turc des portes de Vienne, la paix s'établit parmi les Principautés, et maint cavalier errant, comme moi, se trouva sans emploi. Il n'y avait plus de guerre nulle part, si ce n'est de menues escarmouches en Italie, où un soldat pût s'attendre à récolter argent ou renommée. J'errai donc par le Continent, fort marri de l'étrange paix qui régnait partout. À la fin pourtant, arrivé aux Pays-Bas, j'appris que la Providence ayant pour propriétaires et commandants mes deux frères Nonus et Quartus était sur le point de partir d'Amsterdam pour une expédition à la côte de Guinée. Je leur proposai de me joindre à eux. Je fus donc pris comme associé à condition de payer un tiers du prix de la cargaison. Pendant que j'attendais au port, je rencontrai quelques-uns des exilés, qui, ayant entendu parler de mon dévouement à la cause protestante, me présentèrent au Duc et au Maître Rumbold, qui confièrent ces lettres à mes soins. Voilà qui explique clairement de quelle manière elles sont venues entre mes mains.

—Mais non de quelle manière vous et elles, vous êtes trouvés à l'eau, suggéra mon père.

—Oh! c'est par le plus grand des hasards, dit l'aventurier avec un léger trouble. Ce fut la fortuna belli, ou pour parler avec plus de propriété, pacis. J'avais demandé à mes frères de s'arrêter à Portsmouth pour que je puisse me débarrasser de ces lettres. À quoi ils ont répondu en un langage de gens mal élevés, de butors, qu'ils attendaient les mille guinées qui représentaient ma part dans l'entreprise. À quoi j'ai répondu avec une familiarité fraternelle que c'était peu de chose, et que cette somme serait prélevée sur les profits, de notre affaire. Ils ont allégué que j'avais promis de payer d'avance et qu'il leur fallait l'argent. Alors je me suis mis en mesure de prouver tant par la méthode d'Aristote que par celle de Platon, et la méthode déductive que n'ayant point de guinées en ma possession, il m'était impossible d'en payer un millier, je leur fis remarquer en même temps que la participation prise à l'affaire par un honnête homme était en elle-même une ample compensation pour l'argent, attendu que leur réputation avait quelque peu souffert. En outre, donnant une nouvelle preuve de ma franchise et de mon esprit conciliant, je leur proposai une rencontre à l'épée ou au pistolet, avec l'un quelconque d'entre eux, proposition qui aurait satisfait tout cavalier épris d'honneur. Mais leurs âmes basses et mercantiles leur suggérèrent de prendre deux mousquets, Nonus en déchargea un sur moi, et il est probable que Quartus l'aurait imité, si je ne lui avait arraché l'arme des mains, et si je ne l'avais fait partir pour empêcher un nouveau méfait. Je crains bien qu'en la déchargeant, un des lingots n'ait fait un trou dans la peau de mon frère Nonus. Voyant qu'il pourrait bien survenir d'autres complications à bord du navire, je pris le parti de le quitter sur le champ, et pour ce faire, il me fallut ôter mes belles bottes à revers, qui, à en croire Vanseddars lui-même, étaient la meilleure paire qui fût jamais sortie de son magasin. Des hottes à bout carré, à double semelle! Hélas! Hélas!

—Il est étrange que vous ayez été recueilli par le fils même de l'homme pour qui vous aviez une lettre.

—Ce sont les voies de la Providence, répondit Saxon. J'en ai vingt-deux autres qui doivent être remises de la main à la main. Si vous me permettez d'user de votre demeure quelque temps, j'en ferai mon quartier général.

—Usez-en comme si elle vous appartenait, dit mon père.

—Votre très reconnaissant, serviteur, répliqua Decimus, en se levant brusquement et mettant la main sur son cœur. Je me trouve en vérité dans un port de repos, après la société impie et profane de mes frères. Ne chanterons-nous pas un hymne avant de nous délasser des affaires de la journée?

Mon père y consentit avec empressement, et nous chantâmes: «Ô terre heureuse».

Après quoi notre hôte nous suivit dans sa chambre, en emportant la bouteille d'usquebaugh entamée que ma mère avait laissée sur la table.

S'il agissait ainsi, c'était, d'après lui, qu'il redoutait une attaque de la fièvre persane, contractée dans ses campagnes contre l'Ottoman, et sujette à revenir d'un moment à l'autre.

Je le laissai dans notre meilleure chambre à coucher et allai retrouver mon père, toujours assis, la tête penchée sous le poids des réflexions, dans son coin ordinaire.

—Que pensez-vous de ma trouvaille, papa? demandai je.

—Un homme de talent et de piété, répondit-il, mais la vérité, c'est qu'il m'a apporté les nouvelles les plus propres à me réjouir le cœur. Aussi n'aurais je pu lui faire mauvais accueil, quand même il eût été le pape de Rome.

—Quelles nouvelles, alors?

—Les voici, les voici, s'écria-t-il, en tirant la lettre de sa poitrine, l'air tout joyeux. Je vais vous les lire, mon garçon. Non, je ferais mieux d'aller dormir sur cela, et de les lire demain, quand nous aurons les idées plus claires. Que le Seigneur me dirige sur ma route, et qu'il confonde le tyran! Priez, pour avoir des lumières, mon garçon, car il peut se faire que ma vie et la vôtre soient pareillement en jeu.


VI-Au sujet de la lettre venue des Pays-Bas.

Je me levai le matin de bonne heure, et je courus, selon l'usage des campagnards, à la chambre de notre hôte pour voir si je pouvais lui être de quelque utilité.

En poussant sa porte, je m'aperçus qu'elle résistait.

Cela me surprit d'autant plus que je savais qu'il n'y avait en dedans ni clef, ni verrou.

Mais elle céda peu à peu sous ma poussée, et je reconnus qu'un lourd coffre ordinairement placé près de la fenêtre avait changé de place et été mis là pour empêcher toute intrusion.

Cette précaution, prise sous le toit paternel, comme s'il se trouvait dans une tanière de voleurs, me mit en colère.

Je donnai un violent coup d'épaule qui déplaça le coffre, ce qui me permit d'entrer dans la chambre.

Monsieur Saxon était assis dans le lit et jetait autour de lui des regards fixes, comme s'il ne savait pas très bien où il était.

Il avait noué un mouchoir blanc autour de sa tête, en guise de bonnet de nuit, et son visage aux traits durs, rasé de près, vu sous cet abri, contribuait avec son corps osseux, à lui donner l'air d'une gigantesque vieille femme.

La bouteille d'usquebaugh vide était posée à côté de son lit.

Évidemment les craintes s'étaient réalisées.

Il avait eu une attaque de fièvre persane.

—Ah! mon jeune ami, dit-il enfin, c'est donc l'usage dans cette partie du pays, de prendre d'assaut ou par escalade les chambres de vos hôtes, aux premières heures du matin?

—Est-ce l'habitude, répondis-je d'un ton rude, de barricader votre porte quand vous dormez sous le toit d'un honnête homme! Qu'aviez-vous à craindre pour prendre une précaution de ce genre!

—Bon! vous êtes un mangeur de feu! répondit-il en se renversant de nouveau sur l'oreiller et ramenant les draps sur lui, un feuerkopf, comme disent les Allemands, ou plutôt un tollkopf mot qui, pris dans son sens propre signifie tête folle. Votre père, à ce que j'ai appris, était un homme vigoureux et violent, quand le sang de la jeunesse circulait dans ses veines; mais, autant que je puis en juger, vous n'êtes pas en arrière de lui. Sachez donc que le porteur de papiers importants, documenta pretiosa sed periculosa, a pour devoir de ne rien laisser au hasard, et de veiller de toutes les façons sur le dépôt qui lui a été confié. À la vérité, je suis dans la maison d'un honnête homme, mais je ne sais qui peut entrer, qui peut venir pendant les heures de la nuit. Vraiment, pour cette affaire... Mais j'en ai dit assez, je serai avec vous dans un instant.

—Vos habits sont secs et tout prêts, fis-je remarquer.

—Assez! Assez! Je ne veux pas me plaindre du vêtement complet que votre père m'a prêté. Peut-être étais-je accoutumé à en porter de meilleurs, mais celui-ci fera mon affaire. Le camp n'est pas la cour.

Pour moi, il était évident que le vêtement de mon père valait infiniment mieux soit par la coupe, soit par l'étoffe, que celui qu'avait porté sur lui notre hôte.

Mais comme il avait rentré complètement sa tête sous les draps du lit, il n'y avait rien de plus à dire.

Je descendis à la chambre du bas, où je trouvai mon père activement occupé à assujettir une boucle neuve au baudrier de son épée, pendant que ma mère préparait le repas du matin.

—Venez dans la cour avec moi, Micah, dit mon père. Je voudrais vous dire un mot.

Les ouvriers n'étaient pas encore à leur travail.

Nous sortîmes donc par cette belle matinée pour nous asseoir sur le petit parapet de pierre qui sert à étendre les peaux.

—Je suis sorti ce matin pour voir où j'en suis de l'exercice au sabre, dit-il. Je m'aperçois que j'ai gardé toute ma vivacité pour un coup de pointu, mais pour les coups de taille je sens une raideur pénible. Je pourrais rendre quelques services à l'occasion, mais hélas! je ne suis plus le sabreur qui menait l'aile gauche du plus beau régiment de cavalerie qui ait jamais marché derrière les timbaliers. Le Seigneur m'avait donné, le Seigneur m'a ôté. Mais si je suis vieux et usé, j'ai le fruit de mes reins pour prendre ma place et manier la même épée pour la même cause. Vous partirez à ma place, Micah.

—Partir! où?

—Chut, mon garçon, et écoutez. N'en dites pas trop long à votre mère, car les femmes ont le cœur sans force. Lorsqu'Abraham offrit son premier-né, je suis certain qu'il n'en parla guère à Sarah. Voici la lettre. Savez-vous qui est ce Rumbold?

—Je suis sûr de vous avoir entendu parler de lui comme d'un de vos compagnons d'autrefois.

—C'est bien lui, un homme sûr et sincère. Il fut si fidèle—fidèle jusqu'au meurtre—que quand l'armée des Justes se dispersa, il ne déposa point son zèle en même temps que son justaucorps de buffle. Il s'établit comme fabricant de malt à Hoddesdon, et ce fût chez lui qu'on prépara le fameux complot de Rye-House, où furent impliqués tant de braves gens.

—N'était-ce pas un déloyal projet d'assassinat, demandai-je.

—Non! Ne vous laissez pas décevoir par les mots. Ce sont des gens malveillants qui sont les auteurs de cette vile calomnie que Rumbold et ses amis projetaient un assassinat. Ce qu'ils voulaient accomplir, ils étaient résolus à le faire au grand jour, à trente d'entre eux contre cinquante hommes de la Garde Royale, lorsque Charles et Jacques se rendraient à Newmarket. Si le roi et son frère avaient reçu une balle ou un coup de pointe de sabre, ils l'auraient reçu en pleine bataille, où leurs agresseurs se seraient exposés. C'était coup pour coup; ce n'était point un assassinat.

Il se tut et posa sur moi un regard interrogateur.

Je ne saurais dire franchement que je fus satisfait, car une attaque contre des gens sans armes et sans défiance, fussent-ils même entourés par des gardes du corps, n'était pas justifiable à mes yeux.

—Lorsque le complot eut échoué, reprit mon père, Rumbold dut fuir pour sauver sa vie, mais il réussit à glisser entre les mains de ceux qui le poursuivaient, et à gagner les Pays-Bas. Il y trouva réunis un grand nombre d'ennemis du gouvernement. Des messages réitérés venant d'Angleterre, et surtout des comtés de l'Ouest et de Londres, leur affirmaient que s'ils voulaient enfin tenter une invasion, ils pourraient compter sur des secours tant en hommes qu'en argent. Mais ils furent quelque temps dans l'embarras, faute d'un chef qui eut assez d'importance pour exécuter un aussi grand projet, mais enfin maintenant ils en ont un, le meilleur qu'on pût choisir. Ce n'est rien moins que le bien aimé capitaine protestant, James, duc de Monmouth, fils de Charles II.

—Fils légitime, remarquai-je.

—C'est vrai ou c'est faux. Certains prétendent que Lucy Walters était épouse légitime. Bâtard ou non, il professe les vrais principes de la vénérable Église et il est aimé du peuple. Qu'il se montre dans l'Ouest, et les soldats surgiront comme les fleurs au printemps.

Il se tut et me conduisit à l'autre bout de la cour, car les ouvriers arrivaient déjà et entouraient la fosse à plonger les peaux.

—Monmouth est en route, reprit-il, et s'attend à rallier sous son étendard tous les braves Protestants. Le duc d'Argyle doit commander un corps distinct, qui mettra en feu tous les Highlands d'Écosse. À eux deux, ils espèrent obliger le persécuteur des fidèles à demander grâce. Mais j'entends la voix de l'ami Saxon, et je ne veux pas qu'il dise que je me suis conduit comme un rustre à son égard. Voici la lettre, mon garçon. Lisez-la attentivement, et rappelez-vous que quand des braves luttent pour leurs droits, il est juste qu'un membre de la vieille famille rebelle de Clarke soit dans leurs rangs.

Je pris la lettre, et après m'être promené dans la campagne, je m'établis confortablement sous un arbre pour la lire.

Cette feuille jaunie que je tiens en ce moment, c'est celle-là même qui fut apportée par Decimus Saxon, celle que je lus dans cette belle matinée de mai à l'ombre de l'aubépine.

Je vous la reproduis telle quelle.

«À mon ami et compagnon dans la cause du Seigneur, Joseph Clarke.

«Sache, ami, que la délivrance est proche pour Israël, et que le roi criminel ainsi que ceux qui le soutiennent seront frappés et entièrement abattus, à tel point qu'on ne sache plus l'endroit où ils se trouvaient sur la terre.

«Hâte-toi, dès lors, de donner une preuve de ta foi, pour qu'au jour de peine, tu ne sois point trouvé en défaut.

«Il est arrivé que de temps à autre beaucoup de ceux qui appartiennent à l'Église souffrante, tant dans notre pays que parmi les Écossais, se sont réunis en cette bonne ville luthérienne d'Amsterdam, et qu'à la fin ils se sont trouvés en nombre suffisant, pour entreprendre une bonne besogne.

«Car il y a au milieu de nous Mylord Grey de Wark, Wade, Dare de Taunton, Ayloffe, Holmes, Hollis, Goodenough, et d'autres que tu connaîtras.

«Parmi les Écossais, il y a le Duc d'Argyle, qui a souffert cruellement pour le Covenant, Sir Patrick Hume, Fletcher de Saltoun, Sir John Cochrane, le Docteur Ferguson, le Major Elphinstone et d'autres.

«À ceux-ci nous aurions volontiers ajouté Locke et le vieux Hal Ludlow, mais ils ne sont ni chauds ni froids, comme ceux de l'Église de Laodicée.

«Toutefois il est maintenant arrivé que Monmouth, après avoir longtemps vécu dans les chaînes honteuses de cette femme Madianite nommée Wentworth, s'est enfin tourné à des choses plus hautes et qu'il a consenti à proclamer ses droits à la couronne.

«Il a été reconnu que les Écossais préféraient suivre un chef de leur propre nation, et il a été en conséquence décidé qu'Argyle, ou Mac Callum le Grand, ainsi que le nomment les sauvages dépourvus de culottes d'Inverary, commandera une expédition distincte sur la cote occidentale de L'Écosse.

«On espère lever cinq mille Campbells, et être rejoint par tous les Convenanters et Whigs de l'Ouest, gens qui feraient de bonnes troupes comme autrefois, s'ils avaient seulement des officiers craignant Dieu et expérimentés dans les hasards des combats et les usages de la guerre.

«Avec une armée pareille, il serait en mesure d'occuper Glasgow, et d'attirer dans le Nord les forces royales.

«Ayloffe et moi, nous partons avec Argyle.

«Il est probable que nos pieds auront touché le sol écossais avant que cette lettre soit sous tes yeux.

«Le corps principal part avec Monmouth, et débarque sur un point favorable de l'Ouest, où nous sommes assurés d'amis nombreux.

«Je ne puis nommer cet endroit, dans la crainte que cette lettre ne s'égare, mais tu ne tarderas pas à l'apprendre.

«J'ai écrit à tous les honnêtes gens qui habitent près de la côte, en leur demandant de se tenir prêts à seconder la révolte.

«Le roi est faible et détesté de la majorité de ses sujets.

«Il ne faut qu'un grand coup pour faire tomber sa couronne dans la poussière.

«Monmouth partira dans quelques semaines, quand son armement sera achevé et le temps favorable.

«Si tu peux venir, mon vieux camarade, je sais bien que je n'aurai pas à te prier pour que tu sois sous notre drapeau.

«Si par hasard une existence paisible et le déclin de ta force t'interdisaient de te joindre à nous, j'espère que tu lutteras pour nous par la prière, ainsi que le fit le saint prophète d'autrefois.

«Peut-être même, car j'apprends que tu as prospéré en ce qui concerne les choses de ce monde, seras-tu en état d'équiper un piquier ou deux, ou d'envoyer un présent pour la caisse de l'armée, laquelle ne sera pas des mieux pourvues.

«Ce n'est point dans l'or que nous mettons notre confiance, mais dans l'acier et dans la bonté de notre cause.

«Cependant l'or sera le bienvenu.

«Si nous échouons, nous tomberons en hommes et en chrétiens.

«Si nous réussissons, nous verrons comment ce parjure de Jacques, ce persécuteur des saints, cet homme au cœur dur comme la pierre de dessous dans un moulin, et qui souriait à Edimburg quand les pouces des fidèles étaient arrachés de leur articulation, nous verrons s'il supportera virilement l'adversité quand elle fondra sur lui.

«Que la main du Tout-Puissant soit au-dessus de nous!

«Je sais peu de chose sur le compte du porteur de cette lettre, excepté qu'il se dit du nombre des élus.

«Si tu viens au camp de Monmouth, fais en sorte de l'avoir avec toi, car il a acquis une grande expérience dans les guerres d'Allemagne, d'Espagne et de Turquie.

«Votre ami dans la foi du Christ.

«RICHARD RUMBOLD»

«Offre mes compliments à ton épouse. Qu'elle lise l'Épître à Timothée, chapitre huitième, du neuvième au quinzième verset.»

J'avais lu avec soin cette longue lettre.

Je la remis alors dans ma poche, et regagnai le logis pour déjeuner.

Mon père me jeta un regard interrogateur quand je rentrai, mais je ne dis rien pour y répondre, car j'avais l'esprit plein de ténèbres et d'incertitude.