Ce jour-là, Decimus Saxon nous quitta, en vue de faire le tour du pays pour remettre les lettres, mais en nous promettant de revenir bientôt.

Il survint une petite mésaventure avant son départ, car pendant que nous causions de son voyage, mon frère Hosea jugea à propos de jouer avec la poire à poudre de mon père, qui prit feu, en lançant tout à coup une grande flamme, et parsema les murs d'éclats de métal.

L'explosion fut si brusque et si violente que mon père et moi nous nous levâmes en sursaut, mais Saxon, qui tournait le dos à mon frère, resta immobile, se carrant sur sa chaise, sans jeter un coup d'œil derrière lui, sans qu'un changement parût sur sa figure aux traits rudes.

Par une chance incroyable, personne ne fut atteint, pas même Hosea, mais cet incident me donna quelque estime pour notre nouvelle connaissance.

Lorsqu'il partit, qu'il parcourut la rue du village, son long corps efflanqué, son visage étrange et ses traits durs, et le chapeau brodé d'argent de mon père, dont il était coiffé attirèrent plus d'attention que je n'en souhaitais, à raison de l'importance des missives qu'il portait, et de la certitude qu'elles seraient découvertes, dans le cas où on l'arrêterait comme inconnu n'ayant nul répondant.

Heureusement la curiosité des compagnons n'eut d'autre effet que de les grouper sur leurs portes et à leurs fenêtres, d'où ils contemplaient le passant en ouvrant de grands yeux, pendant que lui, enchanté de l'attention qu'il excitait, s'en allait à grandes enjambées, le nez en l'air et faisant tournoyer ma trique dans sa main.

Il avait laissé derrière lui la meilleure opinion sur son compte.

La bienveillance de mon père lui avait été acquise par sa piété et les sacrifices qu'il prétendait avoir faite pour la foi.

Il avait enseigné à ma mère comment les Serbes portent leurs bonnets.

Il lui avait aussi montré une nouvelle façon d'apprêter les marigolds, en usage chez les Lithuaniens.

Quant à moi, j'avoue qu'il me restait une vague réserve à l'égard de ce personnage, et que j'étais résolu à ne pas lui témoigner plus de confiance qu'il ne le faudrait.

Mais pour le moment, il n'y avait qu'une conduite à tenir, qui était de le traiter comme l'ambassadeur de gens amis.

Et moi? Que devais-je faire?

Obéir aux désirs paternels et tirer mon épée vierge en faveur des insurgés, ou me tenir à l'écart et voir quelle tournure les événements prendraient d'eux-mêmes?

Il était plus convenable que ce fut moi qui partît et non lui.

Mais d'autre part je n'avais rien de l'ardeur du zélateur en religion.

Papisme, Église, Dissenters, tous me semblaient avoir leurs bons côtés, mais aucun ne paraissait valoir l'effusion du sang humain.

Jacques était peut-être un parjure, un homme méprisable, mais autant que je pouvais le voir, il était le roi légitime d'Angleterre, et des histoires de mariages secrets, de cassette noire, n'étaient pas de nature à faire oublier que son rival était en apparence un fils illégitime, et comme tel inéligible pour le trône.

Pourrait-on dire quel acte coupable de la part du monarque donnait à son peuple le droit de le chasser.

Qui devrait être juge en pareil cas?

Et, cependant, il était notoire que cet homme avait violé ses promesses, et cela devait délier ses sujets de leur soumission.

C'était là une question bien difficile à résoudre pour un jeune campagnard.

Pourtant il fallait la résoudre, et sans délai.

Je pris mon chapeau et m'en allai par la rue du village en retournant la chose dans mon esprit.

Mais il ne m'était pas très facile de penser à quoi que ce fût de sérieux dans le village, car j'étais jusqu'à un certain point le favori des jeunes et des vieux, en sorte que je ne pouvais faire dix pas sans qu'on me saluât ou qu'on m'adressât la parole.

Je traînais après moi mes frères.

Les enfants du boulanger Misford étaient pendus à mes basques et je tenais par la main les deux fillettes du meunier.

Puis, quand j'eus réussi à me débarrasser de tous ces étourdis, je tombais sur Dame Fullerton, la veuve.

Elle me conta d'un ton lamentable l'affaire de sa meule à aiguiser, qui était tombée de son support, et que ni elle ni ses gens ne parvenaient à remettre en place.

Je mis ordre à la chose, et je repris ma promenade, mais je ne pouvais guère passer devant l'enseigne de la Gerbe de blé sans que John Lockarby, le père Ruben, fondit sur moi, et me pressât vivement d'entrer pour boire avec lui le coup du matin.

—Un verre de la meilleure bière qu'il y ait dans le pays, brassée sous mon propre toit, dit-il en la versant dans la coupe. Voyons, Maître Micah, à un coffre comme le vôtre, il faut certainement une forte dose de bon malt pour le tenir en bonne condition.

—Et de la bière comme celle-là mérite bien un bon coffre pour la contenir, dit Ruben, qui était à la besogne parmi les bouteilles.

—Qu'en pensez-vous, Micah! dit l'hôtelier. Hier matin le Squire de Milton se trouvait ici avec Johnny Fernley, celui du côté du Bank, et ils prétendent qu'il y a à Farnham un homme capable de vous tomber à la lutte, deux fois sur trois, et de découvrir votre jeu, pour une mise qui en vaille la peine.

—Peuh! répondis-je, vous voudriez faire de moi un mâtin de combat, qui montre les dents à tous les gens du pays! Qu'est-ce que cela prouverait que cet homme me tombe, ou que je le tombe?

—Qu'est-ce que cela prouverait? Et bien, et l'honneur de Havant? Est-ce que cela ne signifie rien?... Mais vous avez raison, reprit-il, en vidant son gobelet de corne, qu'est-ce que toute cette existence villageoise, avec ses petits triomphes, pour des gens tels que vous? Vous êtes tout aussi hors de votre place que du vin de vendange à un souper de moisson. C'est toute la vaste Angleterre, et non pas les rues de Havant, qui forme une scène digne d'un homme de votre sorte. Est-ce votre affaire de battre des peaux, et de tanner du cuir?

—Mon père voudrait que vous partiez pour faire le chevalier errant, dit Ruben en riant. Vous risqueriez d'avoir la peau battue et le cuir tanné.

—A-t-on jamais vu une langue aussi longue dans un corps aussi court? s'écria l'hôtelier. Mais parlons pour tout de bon, Maître Micah. C'est tout à fait sérieusement que je vous le dis! Vous gaspillez vos jours de jeunesse, alors que la vie pétille, qu'elle brille, et vous le regretterez quand vous n'aurez plus que la lie sans force et sans saveur de la vieillesse.

—Ainsi parla le brasseur, dit Ruben, mais mon père a raison tout de même, avec sa façon de dire les choses en homme qui vit dans le bouillon et l'eau.

—J'y songerai, dis-je.

Puis prenant congé de cette paire d'amis par un signe de tête, je me remis en route.

Lorsque je passai, Zacharie Palmer était occupé à raboter une planche.

Il leva les yeux et me souhaita le bonjour.

—J'ai un livre pour vous, mon garçon, dit-il.

—Je viens justement de finir le Comus répondis-je, car il m'avait prêté le poème de Milton, mais quel est ce nouveau livre, papa?

—Il a pour auteur le savant Locke, et il traite de l'État et de la science du gouvernement. C'est un tout petit ouvrage, mais si l'on pouvait mettre la sagesse dans une balance, il pèserait autant qu'une bibliothèque. Vous l'aurez dès que je l'aurai fini, peut-être demain ou après-demain. C'est un grand homme, Maître Locke. En ce moment n'erre-t-il point par les Pays-Bas plutôt que de fléchir le genou devant ce que sa conscience n'approuve pas?

—Il y a bien des honnêtes gens parmi les exilés, n'est-ce pas? dis-je.

—L'élite du pays, répondit-il. Un pays est bien malade quand il chasse au loin les plus grands et les plus braves de ses citoyens. Le jour approche, j'en ai peur, où chacun se verra contraint de choisir entre ses croyances et sa liberté. Je suis un vieillard, Micah, mon garçon, mais je puis vivre assez longtemps pour voir d'étranges choses dans ce royaume jadis protestant.

—Mais si ces exilés réalisaient leurs projets, objectai-je, ils mettraient Monmouth sur le trône, et changeraient ainsi injustement l'ordre de la succession.

—Non, non, répondit le vieux Zacharie, en déposant son rabot, s'ils se servent du nom de Monmouth, ce n'est que pour donner plus de force à leur cause, et pour montrer qu'ils ont un chef renommé. Si Jacques était chassé du trône, les Communes d'Angleterre réunies en Parlement auraient à lui désigner un successeur. Il y a derrière Monmouth des hommes qui ne bougeraient pas s'il devait en être autrement.

—Alors, papa, dis-je, puisque je peux me fier à vous et que vous me direz ce que vous pensez réellement, serait-il bien, dans le cas où le drapeau de Monmouth serait déployé, que je me joigne à lui?

Le charpentier caressa sa barbe blanche, et réfléchit un instant.

—C'est là une grosse question, dit-il enfin, et pourtant m'est avis qu'elle ne comporte qu'une seule réponse, surtout pour le fils de votre père. Si l'on mettait fin au règne de Jacques, il ne serait pas trop tard pour maintenir la nation dans l'ancienne croyance, mais si on laissait le mal s'étendre, il pourrait se faire que l'expulsion du tyran lui-même n'empêchât pas la mauvaise semence de germer. Ainsi donc je suis d'avis que si les exilés font une pareille tentative, il est du devoir de tous ceux qui attachent quelque prix à la liberté de conscience, de se joindre à eux. Et vous, mon fils, l'orgueil du village, pouvez-vous faire un meilleur emploi de votre vigueur que de la consacrer à l'œuvre de délivrer votre pays de ce joug insupportable?

«C'est là un conseil qui serait qualifié de trahison, un conseil dangereux, qui pourrait aboutir à une courte confession et à une mort sanglante, mais, sur le Dieu vivant, je ne vous tiendrais pas un autre langage, quand vous seriez mon propre fils.

Ainsi parla le vieux charpentier d'une voix toute vibrante, tant il y avait de gravité.

Puis il se remit à travailler sa planche, pendant que je lui disais quelques mots de gratitude.

Ensuite, je m'éloignai en réfléchissant sur ce qu'il m'avait dit.

Je n'étais pas encore bien loin, quand la voix enrouée de Salomon Sprent interrompit mes méditations.

—Ohé, là-bas, ohé! beugla-t-il, bien que sa bouche fût à quelques yards seulement de mon oreille, est-ce que vous allez passer à travers mon écubier sans ralentir la marche? Carguez les voiles, vous dis-je, carguez les voiles.

—Ah! dis-je, capitaine, je ne vous voyais pas. J'étais tout entier à mes réflexions.

—Tout à la dérive, et personne au poste de garde! dit-il en se frayant passage par la brèche de la haie. Par tous les nègres, mon garçon, les amis ne sont pas si nombreux, croyez-vous, qu'on puisse passer devant eux sans saluer du pavillon. Par ma foi, si j'avais de l'artillerie, je vous aurais envoyé un boulet par les baux.

—Ne vous fâchez pas, capitaine, car le vétéran avait l'air contrarié, j'ai bien des sujets de préoccupation ce matin.

—Et moi aussi, matelot, répondit-il d'une voix plus douce, que dites-vous de mon gréement, hein?

Il se tourna lentement en plein soleil, tout en parlant et je vis alors qu'il était vêtu avec une recherche peu ordinaire.

Il portait un habillement complet de drap bleu avec huit rangées de boutons, culottes pareilles, avec de gros flots de ruban attachés aux genoux.

Son gilet était d'une étoffe plus légère, semé d'ancres d'argent, avec une bordure de dentelle d'un doigt de largeur.

Sa botte était si large qu'on eût dit qu'il avait le pied dans un seau, et il portait un sabre d'abordage suspendu à un baudrier de cuir qui reposait sur son épaule droite.

—J'ai passé partout une nouvelle couche de peinture, dit-il en clignant de l'œil. Caramba, le vieux bateau ne fait pas eau, encore. Que diriez-vous à présent, si j'étais sur le point de jeter une aussière à un petit bachot pour le prendre à l'attache.

—Une vache!

—Une vache! Pour qui me prenez-vous? Non, mon garçon, une belle fille, un petit esquif comme on n'en a guère vu de plus solides faire voile vers le port conjugal.

—Voici bien longtemps que je n'ai appris de meilleures nouvelles, dis-je. Je ne savais pas même que vous fussiez fiancé. Alors, pour quand le mariage?

—Doucement, l'ami, doucement, et jetez votre sonde. Vous êtes sorti de votre chenal, et vous êtes en eau basse. Je n'ai jamais dit que je fusse fiancé.

—Quoi donc, alors? demandai-je.

—Je lève l'ancre, pour le moment. Je vais porter sur elle et lui faire sommation. Attention, mon garçon, reprit-il, en ôtant son bonnet et grattant ses cheveux rebelles. J'ai eu assez souvent affaire aux donzelles, depuis le Levant jusqu'aux Antilles, des donzelles comme en trouve le marin, toutes en maquillage et en poches. Dès qu'on a lancé sa première grenade à la main, elles baissent pavillon. Non, c'est un navire d'une autre coupe, que je ne connais pas, et si je ne manœuvre pas la barre avec attention, il pourrait bien se faire qu'il me laisse là entre le vent et l'eau, avant que je sache seulement si je suis fiancé. Qu'en dites-vous? Hé! Faut-il que je me range hardiment bord à bord, dites, et que je l'emporte à l'arme blanche, ou bien vaut-il mieux que je me tienne au large et que j'essaie d'un feu à distance? Je ne suis pas de ces savants avocats, retors à la langue bien huilée, mais si elle consent à prendre un compagnon, je lui serai dévoué, quelque vent, quelque temps qu'il fasse tant que mes planches dureront.

—Je ne suis guère en état de donner des conseils en un cas pareil, dis-je, car mon expérience est moindre que la vôtre. Je pense néanmoins qu'il serait préférable de lui parler le cœur sur la main, en langage bien clair, en langage de marin.

—Oui, oui, ce sera pour elle à prendre où à laisser. C'est de Phébé Dawson, la fille du forgeron, qu'il s'agit. Manœuvrons pour reculer, et prenons une goutte de véritable Nantes, avant de partir. J'en ai un baril qui vient d'arriver et qui n'a pas payé un denier au Roi.

—Non, il vaut mieux n'y pas toucher, répondis-je.

—Hé! que dites-vous? Vous avez peut-être raison. Alors coupez vos amarres, et déployez vos voiles, car il nous faut partir.

—Mais cela ne me regarde pas, dis-je.

—Cela ne vous regarde pas? Cela...

Il était trop agité pour continuer: il dut se borner à tourner vers moi un visage chargé de reproches.

—J'avais meilleure opinion de vous, Micah; est-ce que vous allez laisser cette vieille carcasse toute disloquée aller au combat, sans que vous soyez là pour l'aider d'une bordée?

—Que voulez-vous donc que je fasse?

—Eh bien, je voudrais que vous soyez là pour m'encourager selon les circonstances. Si je me lance à l'abordage, il faudrait que vous la preniez d'enfilade, de façon à la couvrir de feux. Si je l'attaque par tribord, vous en feriez autant par bâbord. Si je suis mis hors de combats vous attireriez ses feux sur vous pendant que je me radoube. Voyons, l'ami, vous n'allez pas m'abandonner.

Les figures, l'éloquence navale du vieux marin n'étaient pas toujours intelligibles pour moi, mais il était clair qu'il avait compté sur moi pour l'accompagner, et j'étais également décidé à ne point le faire.

Enfin, à force de raisonnements, je lui fis comprendre que ma présence lui serait plus nuisible qu'utile, et qu'elle détruirait probablement toutes les chances de réussite.

—Bon! Bon! grommela-t-il, enfin, je n'ai jamais pris part à une expédition de ce genre. Et si c'est la coutume des navires célibataires de partir seuls pour les fiançailles, je m'exposerai tout seul. Toutefois vous viendrez avec moi comme compagnon de route, vous louvoierez entre moi et la dite, ou vous me coulerez si je recule d'un pas.

J'avais l'esprit entièrement absorbé par les projets de mon père et les perspectives qui s'offraient à moi.

Mais il me paraissait impossible de refuser, car le vieux Salomon parlait du ton le plus convaincu.

Le seul parti à prendre était de laisser de côté l'affaire et de voir comment tournerait cette expédition.

—Souvenez-vous bien, Salomon, dis-je, que je ne veux pas franchir le seuil.

—Oui, oui, matelot, vous ferez comme vous voudrez. Nous aurons à marcher tout le temps contre le vent. Elle est aux écoutes, car je l'ai hélée hier soir, et je lui ai fait savoir que je porterais sur elle, à sept heures du quart du matin.

Tout en cheminant avec lui sur la route, je me disais que Phébé devrait être fort au courant des termes nautiques pour comprendre quelque chose aux propos du bonhomme, quand il s'arrêta court, et donna une tape sur ses poches.

—Diable! s'écria-t-il, j'ai oublié de prendre un pistolet.

—Au nom du ciel! dis-je tout effaré, qu'avez-vous besoin d'un pistolet?

—Eh! mais pour faire des signaux, dit-il. C'est bien singulier que je n'aie pas pensé à cela. Comment un convoyeur saura-t-il ce qui se passe en avant de lui, si le navire amiral n'a point d'artillerie? Si la jeune personne m'avait bien reçu, j'aurais tiré un coup de canon pour vous le faire savoir.

—Mais, répondis-je, si vous ne sortez pas, je supposerai que tout va bien. Si les choses tournent mal, je ne serai pas longtemps à vous revoir.

—Oui ou à attendre. Je hisserai un pavillon blanc au sabord de gauche; un pavillon blanc signifiera qu'elle s'est rendue. Nombre de Dios, au temps où j'étais mousse canonnier sur le vieux navire le Lion, le jour où nous attaquâmes le Spiritus Sanctus, qui avait deux étages de canons, la première fois que j'entendis le sifflement d'une balle, mon cœur ne battit jamais comme il le fait maintenant. Qu'en dites-vous, si nous battions en retraite pour attendre un vent favorable et dire un mot à ce baril d'eau-de-vie de Nantes?

—Non, l'ami, tenez ferme, dis-je.

À ce moment, nous étions arrivés au cottage revêtu de lierre derrière lequel se trouvait la forge du village.

—Quoi, Salomon! repris-je. Un marin anglais a-t-il jamais craint un ennemi, avec ou sans jupons?

—Non, que je sois maudit si j'ai peur! dit Salomon en se carrant. Jamais un seul Espagnol, diable ou hollandais! Donc en avant sur elle!

Et en disant cela, il pénétra dans le cottage, et me laissa debout à la porte à claire-voie du jardin, où j'étais diverti autant que vexé de voir mes réflexions interrompues.

Et, en effet, le marin n'eut pas des peines bien grandes à faire agréer sa demande.

Il manœuvra de manière à capturer sa prise, pour employer son propre langage.

J'entendis du jardin le bourdonnement de sa voix rude, puis un carillon de rire aigu finissant par un petit cri.

Cela signifiait sans doute qu'on se serrait de près.

Puis, il y eut un court instant de silence, et enfin je vis un mouchoir blanc s'agiter à la fenêtre, et je m'aperçus que c'était Phébé en personne qui le faisait voltiger.

Bah! c'était une fille pimpante, à l'âme tendre, et au fond du cœur, je fus enchanté que le vieux marin eût près de lui, pour le soigner, une telle compagne.

Ainsi donc voilà un excellent ami dont l'existence était définitivement fixée.

Un autre, que je consultais, m'assurait que je gaspillais mes meilleures années au village.

Un troisième, le plus respecté de tous, m'engageait franchement à me joindre aux insurgés, si l'occasion s'en présentait.

En cas de refus, j'aurais la honte de voir mon vieux père partir pour les combats, pendant que je languirais à la maison.

Et pourquoi refuser?

N'était-ce pas depuis longtemps le secret désir de mon cœur de voir un peu le monde, et pouvait-il se présenter une chance plus favorable?

Mes souhaits, le conseil de mes amis, les espérances de mon père, tout cela tendait dans la même direction.

—Père, dis-je en rentrant à la maison, je suis prêt à partir où vous le voulez.

—Que le Seigneur soit glorifié! s'écria-t-il d'un ton solennel. Puisse-t-il veiller sur votre jeune existence et conserver votre cœur fermement attaché à la cause qui est certainement la sienne!

Et ce fut ainsi, mes chers petits-enfants, que fut prise la grande résolution, et que je me vis engagé dans un des partis de la querelle nationale.


VII-Du cavalier qui arriva de l'ouest.

Mon père se mit sans retard à préparer notre équipement.

Il en agit avec Saxon, comme avec moi, de la façon la plus libérale, car il avait décidé que la fortune de ses vieux jours serait consacrée à la Cause, autant que l'avait été la vigueur de sa jeunesse.

Il fallait agir avec la plus grande prudence dans ces préparatifs, car les Épiscopaux étaient nombreux dans le village, et dans l'état d'agitation où se trouvait l'esprit public, l'activité, qu'on aurait remarque chez un homme aussi connu, aurait tout de suite éveillé l'attention.

Mais le vieux et rusé soldat manœuvra avec tant de soin que nous nous trouvâmes bientôt en état de partir une heure après en avoir reçu l'avis, sans qu'aucun de nos voisins s'en doutât.

Le premier soin de mon père fut d'acheter, par l'intermédiaire d'un agent, deux chevaux convenables au marché de Chichester.

Ils furent conduits dans l'écurie d'un fermier whig, homme de confiance, qui habitait près de Portchester, et qui devait les garder jusqu'à ce qu'on les lui demandât.

L'un de ces chevaux était gris pommelé, et remarquable par sa force et son entrain, haut de dix-sept travers de main et demi, et fort capable de porter mon poids, car, à cette époque, mes chers enfants, je n'étais pas surchargé de chair, et malgré ma taille et ma force, je pesais un peu moins de deux cent vingt-quatre livres.

Un juge difficile aurait peut-être trouvé que Covenant, ainsi que je nommai mon étalon, avait un peu de lourdeur dans la tête et l'encolure, mais je reconnus en lui une bête sûre, docile, avec beaucoup de vigueur et de résistance.

Saxon, qui, tout équipé, devait peser au plus cent soixante quatre livres, avait un genêt d'Espagne bai clair, très rapide et très ardent.

Il nomma sa jument Chloé, nom que portait «une pieuse demoiselle de sa connaissance», quoique mon père trouvât je ne sais quoi de profane et de païen dans ce nom-là.

Ces chevaux et leur harnachement furent tenus prêts sans que mon père eût à se montrer en quoi que ce fût.

Lorsque ce point important eut été réglé, il restait à discuter une autre question, celle de l'armement.

Elle donna lieu à plus d'une grave discussion entre Decimus Saxon et mon père.

Chacun d'eux prenait des arguments dans sa propre expérience, et insistait sur les conséquences très graves que pouvait avoir pour le porteur la présence ou l'absence de telle ou telle tassette ou telle ou telle plaque de cuirasse.

Votre arrière-grand-père tenait beaucoup à me voir porter la cuirasse que marquaient encore les traces des lances écossaises de Dunbar, mais lorsque je l'essayai, elle se trouva trop petite pour moi.

J'avoue que j'en fus surpris, car quand je me rappelle l'effroi et le respect que j'éprouvais en contemplant la vaste carrure de mon père, j'avais bien sujet de m'étonner devant cette preuve convaincante que je l'avais dépassé.

Ma mère trouva le moyen d'arranger l'affaire en fendant les courroies latérales et en perçant des trous par lesquels passerait un cordon, et elle fit si bien que je pus ajuster cette cuirasse sans être gêné.

Une paire de tassettes ou cuissards, des brassards pour protéger le bras, et des gantelets furent empruntés à l'attirail de l'ancien soldat du Parlement, ainsi que le lourd sabre droit, et la paire de pistolets d'arçon qui formaient l'armement ordinaire du cavalier.

Mon père m'avait acheté à Portsmouth un casque à cannelures, avec de bonnes barrettes, bien capitonné de cuir flexible, très léger et néanmoins très solide.

Lorsque je fus complètement équipé, Saxon, ainsi que mon père, reconnurent que j'avais tout ce qu'il fallait pour faire un soldat bien monté.

Saxon avait acheté une cotte de buffle, un casque d'acier, une paire de bottes montantes, de sorte qu'avec la rapière et les pistolets dont mon père lui fit présent, il était prêt à entrer en campagne au premier appel.

Nous espérions ne pas rencontrer de grandes difficultés à rejoindre les forces de Monmouth quand l'heure serait venue.

En ces temps de trouble, les principales routes étaient si infestées de bandits de grand chemin et de vagabonds que les voyageurs avaient l'habitude de porter des armes, et même des armures pour leur défense.

Il n'y avait donc aucune raison pour que notre aspect extérieur fit naître le soupçon.

Si l'on nous interrogeait, Saxon tenait toute prête une longue histoire, d'après laquelle nous étions en route pour nous rendre auprès d'Henry Somerset, duc de Beaufort, à la maison duquel nous appartenions.

Il m'expliqua cette invention, en m'enseignant maints détails que j'aurais à fournir pour la confirmer, mais lorsque je lui eus dit que j'aimais mieux être pendu comme rebelle que de dire un mensonge, il me regarda en ouvrant de grands yeux, et hocha la tête d'un air offensé.

—Quelques semaines de campagne, dit-il, me guériraient bientôt de mes scrupules.

Quant à lui, un enfant qui étudie son syllabaire n'était pas plus sincère que lui, mais sur le Danube, il avait appris à mentir et regardait cela comme une partie indispensable de l'éducation du soldat.

—En effet, arguait-il, que sont tous les stratagèmes, que sont les embuscades, les pièges, s'ils ne consistent pas à mentir sur une vaste échelle? Qu'est-ce qu'un commandant habile, sinon celui qui sait aisément déguiser la vérité? À la bataille de Senlac, lorsque Guillaume de Normandie ordonna à ses gens de simuler la fuite, afin de rompre les rangs de l'ennemi, ruse fort employée par les Scythes d'autrefois et par les Croates de notre temps, je vous demande si ce n'était pas là mettre un mensonge en action? Et quand Annibal attacha des torches aux cornes de nombreux troupeaux de bœufs et fit ainsi croire aux consuls romains que son armée battait en retraite, n'était-ce point une supercherie, une infraction à la vérité?... C'est un sujet qui a été traité à fond par un soldat renommé dans le traité qui a pour titre: An in bello dolo uti liceat; an apud hostes falsiloquio uti liceat (Ce qui veut dire: est-il permis d'user de tromperie à la guerre? Est-il permis d'employer avec l'ennemi, de paroles propres à le tromper?) Ainsi donc si, d'après l'exemple de ces grands modèles, et en vue d'arriver à nos fins, je déclare que nous allons rejoindre Beaufort, alors que nous nous rendons auprès de Monmouth, n'est-ce pas conforme aux usages de la guerre, aux coutumes des grands généraux?

Je n'essayai point de répondre à ces raisonnements spécieux.

Je me bornai à répéter qu'il pouvait s'autoriser de cet usage, mais qu'il ne devait pas compter sur moi pour confirmer ses dires.

D'ailleurs, je promis de ne rien laisser échapper qui pût lui causer des difficultés et il lui fallut se contenter de cette garantie.

Me voici maintenant, mes patients auditeurs, en état de vous emmener loin de l'humble existence villageoise.

Je n'aurai pas à bavarder sur des gens qui étaient des vieillards au temps de ma jeunesse, et qui maintenant reposent depuis bien des années dans le cimetière de Bedhampton.

Vous allez donc partir avec moi, vous verrez l'Angleterre telle qu'elle était en ce temps-là; vous apprendrez comment nous nous mîmes en route pour la guerre, et toute les aventures qui nous advinrent.

Et si ce que je vous dit ne ressemble pas toujours à ce que vous aurez lu dans les ouvrages de Mr Coke ou de Mr Oldmixon, ou de tout autre auteur qui aura publié des écrits sur ces événements, rappelez-vous que je parle de choses que j'ai vues de mes propres yeux, que j'ai concouru à faire l'histoire, ce qui est chose plus noble que de l'écrire.

Donc, ce fut vers la tombée de la nuit, le 12 juin 1685, que l'on apprit dans notre région le débarquement opéré la veille par Monmouth à Lyme, petit port de mer sur la limite entre les comtés de Dorset et de Devon.

Un grand feu allumé comme signal sur la montagne de Portsdown en fut la première nouvelle.

Puis, vinrent les bruits de ferraille, les roulements de tambours de Portsmouth, où les troupes furent rassemblées sous les armes.

Des messagers à cheval parcoururent à grand fracas la rue du village, la tête penchée très bas sur le cou de leurs montures, car il fallait porter à Londres la grande nouvelle, afin que le gouverneur de Portsmouth sût ce qu'il avait à faire.

Nous étions à notre porte contemplant la rougeur du couchant, les allées et venues, le flamboiement de la ligne des signaux de feu qui s'allongeait dans la direction de l'est, lorsqu'un petit homme arriva au galop jusqu'à la porte, et arrêta son cheval essoufflé.

—Joseph Clarke est-il ici? demanda-t-il.

—C'est moi, dit mon père.

—Ces hommes sont-ils sûrs? dit-il tout bas en me désignant, ainsi que Saxon, de son fouet.

«... Alors, reprit-il, le rendez-vous est Taunton. Passez-le à tous ceux que vous connaissez. Donnez à boire et à manger à mon cheval, je vous en prie, car je dois me remettre en route.

Mon jeune frère Hosea s'occupa de la bête fatiguée, pendant que nous faisions entrer le cavalier pour lui faire prendre un rafraîchissement.

C'était un homme nerveux, aux traits anguleux, avec une loupe sur la tempe.

Sa figure et ses vêtements étaient couverts de terre desséchée, et ses membres étaient si raides, que quand il fut descendu de cheval, il pouvait à peine mettre un pied devant l'autre.

—J'ai crevé un cheval, dit-il et celui-ci aura à peine la force de faire vingt milles de plus. Il faut que je sois à Londres ce matin, car nous espérons que Danvers et Wildman seront en mesure de soulever la Cité. Hier j'ai quitté le camp de Monmouth. Son étendard bleu flotte sur Lyme.

—Quelles forces a-t-il? demanda anxieusement mon père.

—Il n'a amené que des chefs. Quant aux troupes, elles devront lui être fournies par vous autres, les gens du pays. Il a avec lui Lord Grey de Wark, Wade, l'Allemand Buyse, et quatre-vingt ou cent autres. Hélas, deux de ceux qui sont arrivés sont déjà perdus pour nous. C'est mauvais, mauvais présage.

—Qu'y a-t-il donc eu de fâcheux?

—Dare, l'orfèvre de Taunton, a été tué par Fletcher, de Saltoun, dans une querelle puérile à propos d'un cheval. Les paysans ont réclamé à grands cris le sang de l'Écossais, et il a été forcé de se sauver sur les navires. C'est une triste mésaventure, car c'était un chef habile et un vieux soldat.

—Oui, oui, s'écria Saxon avec emportement, il y aura bientôt dans l'ouest d'autres chefs habiles, d'autres vieux soldats, pour prendre sa place. Mais s'il connaissait les usages de la guerre, comment se fait-il qu'il se soit engagé dans une querelle personnelle, en un moment pareil?

Et tirant de dessous son habit un livre brun mince, il promena son long doigt mince sur la table des matières.

—Sous-section neuvième, reprit-il, voici: le cas traité: Si dans une guerre publique, l'on peut refuser par amitié particulière un duel auquel on aura été provoqué. Le savant Fleming est d'avis que l'honneur privé d'un homme doit céder la place au bien de la cause. N'est-il pas arrivé, en ce qui me regarde personnellement, que la veille du jour où fut levé le siège de Vienne, nous, les officiers étrangers, avions été invités dans la tente du général. Or, il arriva qu'un rousseau d'Irlandais, un certain O'Daffy, qui servait depuis longtemps dans le régiment de Pappenheimer, réclama le pas sur moi, en alléguant qu'il était de meilleure naissance. Sur quoi, je lui passai mon gant sur la figure, non pas, remarquez-le, non pas que je fusse en colère, mais pour montrer que je n'étais pas tout à fait de son avis. Ce désaccord l'amena à offrir tout de suite de faire valoir son assertion, mais je lui fis lecture de cette sous-section, et je lui démontrai que l'honneur nous interdisait de régler cette affaire avant que le Turc fût chassé de Vienne. Aussi, après l'attaque...

—Non, monsieur... J'écouterai peut-être le reste de l'histoire un jour ou l'autre, dit le messager qui se leva en chancelant. J'espère trouver un relais à Chichester, et le temps presse. Travaillez à la cause maintenant, ou soyez éternellement esclaves. Adieu.

Et il se remit péniblement on selle.

Puis, nous entendîmes le bruit des fers qui diminuait peu à peu sur la route de Londres.

—Le moment du départ est venu pour vous, Micah, dit mon père avec solennité... Non, femme, ne pleurez pas. Encouragez plutôt notre garçon par un mot affectueux et une figure gaie. Je n'ai pas besoin de vous dire de combattre comme un homme, sans rien craindre, dans cette querelle. Si le flux des événements de la guerre se dirige de ce côté-ci, il pourra se faire que vous retrouviez votre vieux père chevauchant près de vous. Maintenant mettons-nous à genoux et implorons la faveur du Tout-Puissant sur cette expédition.

Nous nous mimes tous à genoux dans la pièce basse, au plafond formé de grosses solives, pendant que le vieillard improvisait une ardente, une énergique prière pour notre succès.

À ce moment encore, pendant que je vous parle, je revois votre ancêtre, avec sa face aux traits marqués, à l'expression austère, aux sourcils réunis, avec ses mains noueuses jointes dans la ferveur de sa supplication.

Ma mère est agenouillée près de lui, les larmes coulant une à une sur sa douce et placide figure.

Elle étouffe ses sanglots de peur qu'en les entendant je ne trouve la séparation plus cruelle.

Les petits sont dans la chambre à coucher d'en haut, et le bruit de leurs pieds nus arrive jusqu'à nous.

Messire Saxon est vautré sur l'une des chaises de chêne, où il a posé un genou, tout en se penchant.

Ses longues jambes traînent par derrière, et il cache sa figure dans ses mains.

Tout autour de moi, à la lueur clignotante de la lampe suspendue, j'aperçois les objets qui me sont familiers depuis mon enfance, le banc près du foyer, les chaises aux dossiers hauts, aux appuis raides, le renard empaillé au-dessus de la porte, le tableau de Christian considérant la Terre Promise du haut des Montagnes délectables, tous ces menus objets sans valeur propre, mais dont la réunion constitue cette chose merveilleuse que nous appelons le foyer domestique, cet aimant tout puissant qui attire du bout de l'univers le voyageur.

Le reverrai-je jamais, même dans mes rêves, moi qui m'éloigne de cette rade si bien abritée pour me plonger au cœur de la tempête?

La prière terminée, tout le monde se leva, à l'exception de Saxon, qui resta la figure cachée dans ses mains une ou deux minutes avant de se redresser.

J'eus l'audace de penser qu'il s'était profondément assoupi, bien qu'il prétendit que son retard était dû à une prière supplémentaire.

Mon père mit ses mains sur ma tête et invoqua sur moi la bénédiction des Cieux.

Puis, il prit à part mon compagnon et j'entendis le tintement de pièces de monnaie, ce qui me fit supposer qu'il lui donnait quelque viatique pour le voyage.

Ma mère me serra sur son cœur et glissa dans ma main un petit carré de papier, en me disant que je devrais le lire quand je serais de loisir, et que je la rendrais heureuse si je me conformais aux instructions qu'il contenait.

Je lui promis de le faire, et alors m'arrachant de là, je gagnai la rue noire du village, ayant à côté de moi mon compagnon qui marchait à longues enjambées.

Il était près d'une heure du matin, et depuis longtemps tous les campagnards étaient couchés.

Lorsque je passai devant la Gerbe et devant la demeure du vieux Salomon, je ne pus m'empêcher de me demander ce qu'ils penseraient de mon accoutrement guerrier, s'ils étaient levés.

J'avais eu à peine le temps de me faire la même question devant le cottage de Zacharie Palmer que sa porte s'ouvrit et que le charpentier accourut, sa chevelure blanche flottant à la fraîche brise de la nuit.

—Je vous attendais, Micah, s'écria-t-il. J'ai appris que Monmouth avait paru, et je savais que vous ne laisseriez pas passer une nuit avant de partir. Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse! Fort de bras, doux de cœur, tendre au faible et farouche contre l'oppresseur, vous avez les prières et l'affection de tous ceux qui vous connaissent!

Je serrai ses mains tendues, et le dernier des objets de mon village natal qui s'offrit à ma vue, ce fut la silhouette confuse du charpentier, pendant que d'un geste de sa main il m'envoyait ses meilleurs souhaits à travers la nuit.

Nous traversâmes les champs pour nous rendre chez Whittier, le fermier Whig.

Saxon s'y harnacha en guerre.

Nous trouvâmes nos chevaux sellés, tout prêts, car à la première alarme, mon père y avait envoyé un messager pour dire que nous en aurions besoin.

À deux heures du matin, nous longions la colline de Portsdown, armés, montés, et nous nous mettions en route cette fois pour gagner le camp des Rebelles.


VIII-Notre départ pour la guerre.

En cheminant le long des hauteurs de Portsdown, nous vîmes tout le temps les lumières de Portsmouth, et celles des navires du port, qui clignotaient à notre gauche, pendant qu'à notre droite la forêt de Bere était illuminée par les signaux de feu qui annonçaient le débarquement de l'envahisseur.

Un grand bûcher flambait à la cime du Butser, et plus loin, jusqu'aux limites de la vue, des scintillements lumineux montraient que la nouvelle gagnait au Nord le Berkshire et à l'Est le Sussex.

Parmi ces feux, les uns étaient faits de fagots entassés; d'autres avec des barils de goudron plantés au bout d'une perche.

Nous passâmes devant un de ces derniers, en face même de Portchester.

Ceux qui les gardaient, entendant le bruit de nos chevaux et de nos armes, poussèrent une bruyante acclamation, car sans doute ils nous prirent pour des officiers du Roi en route pour l'Ouest.

Maître Decimus Saxon avait jeté au vent ces façons méticuleuses qu'il avait étalées en présence de mon père et il jasait abondamment, en mêlant fréquemment des vers ou des bouts de chansons à ses propos, pendant que nous galopions dans la nuit.

—Ah! Ah! disait-il franchement, il fait bon parler sans contrainte, sans qu'on s'attende à vous voir finir chaque phrase par un Alléluia ou un Amen!

—Vous étiez toujours le premier dans ces pieux exercices, remarquai-je d'un ton sec.

—Oui, c'est vrai, vous avez mis en plein dans le but: quand une chose doit être faite, arrangez-vous pour la mener vous-même, quelle qu'elle soit. C'est une recommandation fameuse, et qui m'a bien des fois servi jusqu'à ce jour. Je ne me rappelle pas si je vous ai conté qu'à une certaine époque je fus fait prisonnier par les Turcs et emmené à Istamboul, nous étions là plus d'une centaine, mais les autres ont péri sous le bâton, ou bien ils sont présentement enchaînés à une rame sur les galères impériales ottomanes, et ils y resteront sans doute jusqu'au jour où une balle vénitienne ou génoise trouvera le chemin de leur misérable carcasse. Moi seul, j'ai réussi à ravoir ma liberté.

—Ah! dites-moi donc comment vous vous êtes échappé? demandai-je.

—En tirant parti de l'esprit dont m'a doué la Providence, reprit-il d'un ton enchanté, car en voyant que leur maudite religion est justement ce qui aveugle ces infidèles, je me mis à l'œuvre pour en profiter. Dans ce but, j'observai la façon dont nos gardes procédaient à leurs exercices du matin et du soir. Je fis de ma veste un prie-dieu et je les imitai. Seulement j'y mettais plus de temps et plus de ferveur.

—Quoi! m'écriai-je avec horreur, vous avez fait semblant d'être musulman?

—Non, je n'ai pas fait semblant. Je le suis devenu tout à fait. Toutefois c'est entre nous, attendu que cela pourrait ne pas me mettre en odeur de sainteté, auprès de quelque Révérend Aminadab-Source-de-Grâce, s'il s'en trouve dans le camp rebelle, qui ne soit point admirateur de Mahomet.

Je fus si abasourdi de cette impudente confession dans la bouche d'un homme, qui avait toujours été le premier à diriger les exercices d'une pieuse famille chrétienne, qu'il me fut impossible de trouver un mot.

Decimus Saxon siffla quelques mesures d'un air guilleret.

Puis il reprit:

—Ma persévérance dans ces dévotions eut pour résultat qu'on me sépara des autres prisonniers. J'acquis assez d'influence sur les geôliers, pour me faire ouvrir les portes, et on me laissa sortir, à condition de me présenter une fois par jour à la porte de la prison. Et quel emploi fis-je de ma liberté? Vous en doutez-vous?

—Non, vous êtes capable de tout, dis-je.

—Je me rendis aussitôt à leur principale mosquée, celle de Sainte-Sophie. Quand les portes s'ouvraient et que le muezzin lançait son appel, j'étais toujours le premier à accourir pour faire mes dévotions et le dernier à les cesser. Si je voyais un Musulman frapper de son front le pavé une fois, je le frappais deux fois. Si je le voyais pencher le corps ou la tête, je m'empressais de me prosterner.

«Aussi ne se passa-t-il guère de temps avant que la piété du Gnaim ne devint le sujet des conversations de toute la ville, et on me fit présent d'une cabane pour m'y livrer à mes méditations religieuses.

«J'aurais pu fort bien m'en accommoder, et à vrai dire j'avais pris le ferme parti de me poser en prophète et d'écrire un chapitre supplémentaire pour le Koran, lorsqu'un sot détail inspira aux fidèles des doutes sur ma sincérité.

«Bien peu de choses d'ailleurs.

«Une bécasse de donzelle se laissa surprendre dans ma cabane par quelqu'un qui venait me consulter sur quelque point de doctrine; Mais il n'en fallut pas davantage pour mettre en mouvement les langues de ces païens. Je jugeai donc prudent de leur glisser entre les doigts en montant à bord d'un caboteur levantin et en laissant le Koran inachevé.

«La chose vaut peut-être autant, car ce serait une cruelle épreuve que de renoncer aux femmes chrétiennes et au porc pour leurs houris qui fleurent l'ail et leurs maudits kybobs de mouton.

Pendant cette conversation, nous avions traversé Farnham et Botley; nous nous trouvions alors sur la route de Bishopstoke.

En cet endroit, le sol change de nature: le calcaire fait place au sable, en sorte que les fers de nos chevaux ne rendaient plus qu'un son sourd.

Cela n'était point fait pour gêner notre conversation ou plutôt celle de mon compagnon; car je me bornais au rôle d'auditeur.

À la vérité, j'avais l'esprit si plein d'hypothèses sur ce qui nous attendait et de pensées, qui allaient au foyer que je laissais derrière moi, que je n'étais guère en veine de propos plaisants.

Le ciel était un peu nébuleux, mais la lune brillait d'un éclat métallique à travers les déchirures des nuages et nous montrait devant nous un long ruban de route.

Les deux côtés étaient disséminés des maisons avec jardins, sur les pentes, qui descendaient vers la route.

On sentait dans l'air une lourde et fade odeur de fraises.

—Avez-vous jamais tué un homme dans un moment de colère? demanda Saxon, pendant que nous galopions.

—Jamais, répondis-je.

—Là! vous reconnaîtrez alors que quand vous entendez le cliquetis de l'acier contre l'acier, et que vous regardez dans les yeux de votre adversaire, vous oubliez à l'instant toutes les règles, toutes les maximes, tous les préceptes de l'escrime que vous ont enseignés votre père ou d'autres.

—J'ai appris fort peu de ces choses-là, dis-je. Mon père ne m'a appris qu'à porter un bon et franc coup droit. Ce sabre ci peut trancher une barre de fer d'un pouce d'épaisseur.

—La sabre de Scanderbeg a besoin du bras de Scanderbeg, remarqua-t-il. J'ai constaté que c'était une lame du meilleur acier. C'est là un de ces véritables arguments de jadis pour faire entrer un texte, ou expliquer un psaume, tel qu'en dégainaient les fidèles du temps jadis, alors qu'ils prouvaient l'orthodoxie de leur religion par des coups et des bourrades apostoliques. Ainsi donc vous n'avez pas fait beaucoup d'escrime?

—J'en ai très peu fait, presque pas, dis-je.

—Cela vaut presque autant. Pour un vieux manieur d'épée qui a fait ses preuves comme moi, le point capital est de connaître son arme, mais pour un jeune Hotspur de votre sorte, il y a beaucoup à espérer de la force et de l'énergie. J'ai remarqué bien des fois que les gens les plus adroits dans le tir à l'oiseau, dans l'art de fendre la tête de turc, et d'autres sports, sont toujours des traînards sur le champ de bataille. Si l'oiseau était, lui aussi, armé d'une arbalète, avec une flèche sur la corde, si le turc avait un poing aussi bien qu'une tête, votre freluquet aurait tout juste les nerfs assez solides pour son jeu. Maître Clarke, j'en suis certain, nous serons d'excellents camarades. Que dit-il, le vieux Butler?