La lame tranchante, la fidèle lame de Tolède,
S'était rouillé faute de combats,
Et s'était rongée elle-même, n'ayant
Personne à tailler, à dépecer.

«Vous ne sauriez exprimer une idée que le vieux Samuel ne l'ait eue avant vous.

—Nous allons certainement arriver bientôt au bout de cette terrible plaine, s'écria Ruben. La platitude insipide suffit pour mettre aux prises les meilleurs amis. Nous pourrions nous trouver dans les déserts de Libye aussi bien que dans le Wiltshire, qui appartient à Sa Très Disgracieuse Majesté.

—Voici de la fumée là-bas, sur le flanc de cette hauteur, dit Saxon, en montrant le sud.

—M'est avis que j'aperçois une rangée de maisons en ligne droite, remarquai-je en abritant mes yeux avec ma main. Mais c'est loin, et l'éclat du soleil m'empêche de bien distinguer.

—Ce doit être le hameau de Hindon, dit Ruben. Oh! comme on a chaud sous cet habit d'acier!

«Je me demande si ce serait conforme aux militaires de le défaire et de le pendre au cou de Didon. Sans quoi je vais y être rôti tout vif comme un crabe dans sa carapace. Qu'en dites-vous, homme illustre? Est-ce contraire à l'un de ces Trente-neuf articles de guerre que vous portez dans votre cœur?

—Porter le poids du harnachement, jeune homme, répondit gravement Saxon, c'est un des exercices de la guerre, et dès lors c'est une qualité à laquelle on n'atteint qu'en pratiquant l'épreuve à laquelle vous êtes soumis en ce moment. Vous avez bien des choses à apprendre, et l'une d'elles, c'est de ne point mettre si vite que cela un pétrinal à la tête des gens quand vous êtes à cheval. La secousse brusque, que produit votre cheval, aurait suffi pour faire abattre la détente, en une seconde, ce qui aurait privé Monmouth d'un vieux et expérimenté soldat.

—Votre remarque aurait une grande importance, répondit mon ami, si je ne me rappelais pas maintenant que j'ai oublié de recharger mon pistolet, depuis que je l'ai déchargé hier soir sur cette énorme bête jaune.

Decimus Saxon hocha la tête d'un air découragé:

—Je me demande, remarqua-t-il, si nous ferons jamais de vous un soldat. Vous tombez de cheval dès que l'animal change d'allure. Vous faites preuve d'une légèreté qui n'est guère en harmonie avec le sérieux du vrai soldado. Vous menacez de votre pétrinal quand il n'est pas chargé, et pour finir, vous sollicitez la permission d'attacher au cou de votre cheval votre armure, une armure que le Cid lui-même pourrait être fier de porter. Cependant vous avez du cœur, de l'activité, je crois. Sans cela vous ne seriez pas ici.

Gracias, Senior, dit Ruben, en faisant un salut qui faillit le désarçonner, cette dernière remarque fait passer tout le reste. Autrement j'aurais été forcé de croiser le fer avec vous, pour maintenir mon renom de soldat.

—À propos de cet incident de la nuit, dit Saxon, à propos du coffre, qui selon moi, était plein d'or et que j'étais disposé à saisir comme légitime butin, je suis maintenant tout prêt à reconnaître que j'ai laissé voir trop de hâte, trop de précipitation, car le vieillard nous avait accueillis loyalement.

—N'en parlez plus, répondis-je, si vous voulez seulement vous tenir désormais en garde contre de telles impulsions.

—Elles ne m'appartiennent point en propre, répondit-il. Elles viennent de Will Spotterbridge, qui était un homme sans réputation.

—Et comment se trouve-t-il mêlé à l'affaire? demandai-je avec curiosité.

—Eh bien, voici comment: mon père épousa la fille dudit Will Spotterbridge, et il affaiblit ainsi la valeur d'une bonne vieille famille par l'introduction d'un sang malsain. Will était un diable d'enfer de Fleet-Street, au temps de Jacques, une lumière remarquable de l'Alsace, séjour des bravaches et des chercheurs de querelles. Son sang a été transmis par l'intermédiaire de sa fille à nous dix, bien que j'aie la joie de pouvoir dire qu'étant le dixième, il avait perdu à cette époque une bonne partie de sa virulence, et il n'en reste guère plus qu'une dose convenable de fierté et un désir louable de réussir.

—Mais en quoi a-t-il affecté la race? demandai-je.

—Le voici, répondit-il. Les Saxons d'au temps jadis étaient une génération de gens à figure pleine, contente, occupés à leurs bureaux pendant six jours et à leurs Bibles le septième. Si mon père buvait un verre de petite bière de plus qu'à l'ordinaire, ou si par suite d'une provocation, il lui arrivait de lâcher l'un de ses jurons favoris comme: «Oh! noiraud!» ou bien: «cœur vivant!» il s'en tourmentait comme si c'étaient les sept péchés capitaux. Est-il vraisemblable, conforme au cours naturel des choses qu'un homme de cette sorte ait engendré dix garçons allongés, efflanqués, dont neuf auraient pu être cousins au premier degré de Lucifer et frères de lait de Belzébuth!

—C'était bien pénible pour lui, remarqua Ruben.

—Pour lui? Oh non, tous les ennuis furent pour nous! Si les yeux ouverts, il jugea à propos d'épouser la fille d'un diable incarné comme Will Spotterbridge, parce que ce jour-là elle était poudrée et peinte à son goût, quel sujet eut-il de se plaindre? C'est nous qui avons dans les veines du sang de ce bravo de taverne, greffé sur notre bonne, notre honnête nature, c'est nous qui avons le plus de raison de protester.

—Sur ma foi, d'après le même enchaînement de raisons, dit Ruben, un de mes ancêtres a dû épouser une femme qui avait la gorge terriblement sèche, car mon père et moi nous sommes affligés de la même maladie.

—Vous avez sûrement hérité d'une langue bien pendue, grogna Saxon. D'après ce que je vous ai dit, vous voyez que toute notre vie est un conflit entre notre vertu naturelle de Saxon, et les impulsions impies dues à la tache des Spotterbridge. Celle dont vous avez eu sujet de vous plaindre, la nuit dernière, n'est qu'un exemple du mal auquel je suis sujet.

—Et vos frères et sœurs, demandai-je, quel effet a produit en eux cette circonstance?

La route était triste et longue, en sorte que le bavardage du vieux soldat était une diversion des plus opportunes à l'ennui du voyage.

—Ils ont tous succombé, dit Saxon, en gémissant. Hélas! hélas! quelle pieuse troupe ils auraient fait, s'ils avaient employé leurs talents à de meilleurs usages.

«Prima fut notre aînée. Elle vécut bien jusqu'à ce qu'elle fût devenue femme.

«Secundus fut un vaillant marin, et il avait son vaisseau à lui qu'il n'était encore qu'un jeune homme. Toutefois on fit la remarque qu'il partit en voyage sur un schooner, et qu'il revînt sur un brick, ce qui donna lieu à des recherches. Il peut se faire, comme il le dit, qu'il l'ait rencontré allant à la dérive dans la Mer du Nord, et qu'il ait abandonné son vaisseau pour sa trouvaille, mais on le pendit avant qu'il eut pu le prouver.

«Tertia se sauva avec un meneur de bestiaux du Nord, et depuis ce temps-là elle court encore.

«Quartus et Nonus se sont livrés longtemps à leur métier d'arracher les noirs à leurs pays de ténèbres et d'idolâtrie pour les transporter comme cargaison dans les plantations, où ils peuvent apprendre les beautés de la religion chrétienne. Toutefois ce sont des hommes d'un caractère emporté, au langage profane, qui n'éprouvent aucune affection envers leur jeune frère.

«Quintus était un jeune garçon qui promettait beaucoup, mais il trouva un baril de rhum qui avait été jeté par-dessus bord dans un naufrage, et il mourut peu après.

«Septus aurait pu bien tourner, car il était devenu clerc chez John Tranter, attorney, mais il était d'une nature entreprenante et transporta au Pays-Bas tout ce qu'il y avait dans l'étude, papiers, argent, et le reste; ce qui ne causa pas de minces ennuis à son patron, qui n'a jamais pu ravoir ni les uns ni les autres depuis ce jour jusqu'à présent.

«Septimus mourut jeune.

«Quant à Octavus, le sang de Will Spotterbridge se fit jour de bonne heure chez lui, et il fut tué dans une rixe à propos d'un coup de dés, que ses ennemis prétendirent avoir été pipés de façon à faire sortir invariablement le six.

«Que cet émouvant récit vous serve d'avertissement: si vous êtes assez sots pour vous imposer la charge d'une femme, faites en sorte qu'elle ne soit affligée d'aucun vice, car une jolie figure est une bien faible compensation pour un esprit mauvais.

Ruben et moi nous ne pûmes nous empêcher de rire en entendant cette confession de famille, que notre camarade débita sans laisser voir la moindre confusion, le moindre embarras.

—Vous avez payé cher le manque de discernement de votre père, remarquais-je. Mais que peut donc être cet objet que voici, à notre gauche?

—C'est une potence, à en juger par l'apparence, dit Saxon en examinant la haute charpente qui se dressait sur un petit tertre. Rapprochons-nous, car c'est à peu de distance de notre route. Ce sont des objets rares en Angleterre, et je vous réponds sur ma foi, que quand Turenne était dans le Palatinat, on voyait plus de potences que de bornes sur les routes. Aussi, pour ne rien dire des espions, des traîtres qu'engendrait la guerre, les coquins de Chevaliers Noirs et de Lansquenets, des vagabonds bohémiens, et par ci par là d'un homme du pays qu'on supprimait pour l'empêcher de mal faire, jamais les corbeaux ne se virent à pareille fête.

Lorsque nous fûmes près de ce gibet solitaire nous aperçûmes comme un paquet de guenilles desséchées où il était à peine possible de reconnaître des restes humains, et qui se balançait au centre.

Ce misérable débris d'humanité était attaché à la barre transversale par une chaîne de fer, et oscillait d'un mouvement monotone en avant et en arrière, au souffle de la brise matinale.

Nous avions arrêté nos chevaux, et nous regardions en silence cette enseigne de la mort, quand l'objet qui nous avait semblé être un paquet de guenilles jeté au pied de la potence, remua soudain et se tourna vers nous montrant la figure ravagée d'une vieille femme, si profondément empreinte de passions mauvaises, si méchante dans son expression, qu'elle nous inspira plus d'horreur encore que l'objet impur qui se balançait au-dessus de sa tête.

Gott in Himmel! s'écria Saxon, c'est toujours ainsi. Une potence attire les sorcières aussi fort qu'un aimant attire les aiguilles. Toute la sorcellerie du pays veut s'installer autour, comme des chats autour d'une jatte de lait. Méfiez-vous d'elle, car elle a le mauvais œil.

—Pauvre créature, c'est plutôt le mauvais estomac qu'elle a, dit Ruben en poussant son cheval vers la femme. Qui a jamais vu un pareil sac à os. Je parie qu'elle est en train de mourir, faute d'une croûte de pain.

La créature gémit et tendit deux griffes décharnées pour saisir la pièce d'argent que mon ami lui avait jetée.

Ses yeux noirs à l'expression farouche, son nez en forme de bec, les os desséchés sur lesquels la peau jaune et parcheminée était fortement tirée, lui donnaient l'air d'un esprit qui inspire la crainte.

On eût dit un impur oiseau de proie, un de ces vampires dont parlent les conteurs.

—À quoi bon de l'argent dans ce désert? remarquai-je. Elle ne peut pas se nourrir d'une pièce d'argent.

Elle se hâta de nouer la pièce de monnaie dans un coin de ses haillons comme si elle craignait que je vinsse la lui prendre par force.

—Cela servira à acheter du pain, croassa-t-elle.

—Mais qui vous en vendra, bonne femme? demandai-je.

—On en vend à Fovant, et on en vend à Hindon, répondit-elle. Je reste ici pendant le jour, mais je voyage pendant la nuit.

—Je garantis qu'elle voyage en effet, et sur un manche à balai, dit Saxon, mais dites-nous, la mère, qui est ce pendu, au-dessus de vous?

—C'est celui qui a fait périr mon dernier-né, dit la vieille, en jetant un regard méchant à la momie qui pendait là-haut, et lui tendant son poing fermé, où il ne restait guère plus de chair que sur l'autre. C'est celui qui a fait périr mon brave petit garçon. Il le rencontra sur la vaste lande, et lui arracha sa jeune vie, quand aucune main secourable n'était là pour arrêter le coup. C'est ici qu'a été versé le sang de mon garçon.

«C'est ainsi que sous cet arrosage a poussé cette belle potence, avec le fruit mûr qu'elle porte. Et ici, qu'il pleuve, qu'il fasse du soleil, moi, sa mère, je resterai tant que deux os tiendront encore ensemble, de l'homme qui a fait périr le chéri de mon cœur.

Et en parlant ainsi, elle se serra dans ses haillons, puis appuyant son menton sur ses mains, elle leva les yeux pour contempler avec un redoublement de haine les hideux débris.

—Partons, Ruben, criai-je, car cette vue était bien de nature à inspirer l'horreur de son semblable, c'est une goule, non une femme.

—Pouah! dit Saxon, voilà qui vous fait monter à la bouche une saveur de cadavre! Qui veut partir à fond de train sur les Dunes? Au diable le souci et la charogne!

Sir John enfourcha son brave coursier brun,
Pour une chevauchée à Monmouth, ah!
Un bon justaucorps de buffle sur le dos,
Un sabre au côté. Ah!
Ha! Ha! jeune homme, nous les rebelles, saurons,
Abattre l'orgueil du roi Jacques. Ah!
En avant, mes gaillards, à toute bride, et du sang à l'éperon!

Nous donnâmes de l'éperon à nos chevaux pour nous éloigner au galop de ce lieu maudit aussi vite que nos braves bêtes pouvaient nous porter.

L'air avait pour nous tous une saveur plus pure, la bruyère un parfum plus doux, grâce au contraste avec les deux êtres horribles que nous avions laissés derrière nous.

Que le monde serait charmant, mes enfants, sans l'homme et ses pratiques.

Lorsque nous nous arrêtâmes enfin, nous avions mis trois ou quatre milles entre la potence et nous.

Juste en face de nous, sur une pente douce, s'élevait un charmant petit village, avec son église au toit rouge surgissant du milieu d'un bouquet d'arbres.

Pour nos yeux, après le monotone tapis de la plaine, c'était un spectacle réjouissant que ce vaste déploiement de feuillée verte, et ces agréables jardins qui entouraient de tous côtés le hameau.

Pendant toute la matinée, nous n'avions vu d'autres êtres humains que la vieille sorcière de la lande et quelques coupeurs de tourbe dans le lointain.

Puis, nos ceintures commençaient à devenir trop larges, et nous n'avions qu'un faible souvenir de notre déjeuner.

—Cela, dis-je, ce doit être le village de Mere, que nous devions dépasser avant d'arriver à Bruton. Nous franchirons bientôt la limite du comté de Somerset.

—J'espère que nous arriverons bientôt en présence d'un beefsteak, gémit Ruben. Je suis à demi mort de faim. Un aussi joli village doit avoir une hôtellerie passable, bien que dans mes voyages je n'en aie rencontré aucune qui soutienne la comparaison avec la vieille Gerbe de Blé.

—Il n'y a pour nous en ce moment-ci ni auberge ni dîner, dit Saxon. Regardez là-bas vers le Nord et dites-moi ce que vous voyez.

À l'extrême horizon s'apercevait une longue file de points brillants, scintillants, qui lançaient des rayons rapides comme un collier de diamants.

Toutes ces taches brillantes étaient animées d'un mouvement rapide, et cependant elles conservaient leurs distances respectives.

—Qu'est-ce donc? fîmes-nous d'une seule voix.

—Cavalerie en marche, dit Saxon. Il se pourrait que ce soient nos amis de Salisbury, qui auront fait une longue journée de marche, ou bien, comme je suis porté à le croire, c'est un autre corps de la cavalerie royale. Ils sont très loin, et ce que nous voyons n'est que le reflet du soleil sur leurs casques; et cependant, si je ne me trompe, c'est vers ce village même qu'ils se dirigent. Il serait fort prudent de n'y point entrer, de peur que les paysans ne les mettent sur nos traces. Il faut le doubler et pousser jusqu'à Bruton, où nous aurons du temps de reste pour potage et souper.

—Hélas! Hélas! notre dîner! s'écria Ruben d'un ton piteux. J'ai tellement diminué que mon corps s'agite en dedans de cette carapace d'armure, comme un pois dans sa gousse. N'importe, mes amis. En avant pour la foi protestante!

—Encore un bon coup de collier, pour arriver à Bruton, et nous pourrons nous reposer tranquillement. C'est un mauvais dîner que celui où on peut nous servir un dragon comme dessert après le rôti. Nos chevaux sont encore frais, et nous arriverons en une heure au plus.

L'on se remit donc en route, en se tenant à distance du danger et de Mere, ce village ou Charles II se cacha après la bataille de Worcester.

Au sortir de là, la route était encombrée de paysans, qui abandonnaient le comté de Somerset, et de carrioles de fermiers, qui transportaient des charges de vivres dans l'ouest et qui étaient disposés à recevoir quelques guinées des troupes royales comme des rebelles.

Nous en interrogeâmes un grand nombre pour avoir des nouvelles de la guerre, mais bien que nous fussions alors dans le voisinage du pays qui était troublé, nous ne pûmes rien savoir de précis sur la situation, sinon que, de l'avis de tous, le soulèvement gagnait du terrain.

La contrée que nous parcourions était belle: formée de collines basses, ondulantes, bien cultivée et arrosée par de nombreux petits cours d'eau.

Nous franchîmes la rivière de Brue sur un bon pont de pierre et nous arrivâmes enfin à la petite ville campagnarde qui était le but de notre course.

Elle s'étend au milieu d'une vaste étendue de prairies, de vergers, et de pacages fertiles.

De la hauteur qui domine la ville, notre vue se promena sur la plaine que nous avions laissée derrière nous, sans apercevoir trace de soldats.

Nous apprîmes aussi d'une vieille femme de l'endroit qu'une troupe des Yeomen du Comté de Wilts avait bien passé par là, le jour précédent, mais qu'il n'y avait pas de soldats établis dans le pays.

Ainsi rassurés, nous fîmes hardiment notre entrée à cheval dans la ville, et nous eûmes bientôt trouvé le chemin de la principale hôtellerie.

J'ai un vague souvenir d'une vieille église située sur une hauteur, et d'une bizarre croix de pierre dans la place du Marché, mais assurément de tous les souvenirs que j'ai emportés de Bruton, aucun ne m'est plus agréable que celui de la figure épanouie de la maîtresse de l'hôtellerie, et des plats fumants qu'elle nous servit sans perdre de temps.


XIII-Sur Sir Gervas Jérôme, Chevalier Banneret du comté de Surrey.

L'hôtellerie était pleine de monde, car il s'y trouvait à la fois de nombreux agents et courriers du gouvernement allant et venant sur les chemins du foyer de la rébellion, et les compères de la localité, qui s'y rendaient pour échanger des nouvelles et consommer la bière que fabriquait elle-même Dame Robson, l'hôtelière.

Malgré cette cohue de clients et le vacarme qui en résultait, l'hôtelière consentit à nous conduire dans sa propre chambre, où nous pourrions déguster sa bonne chère en toute paix et sécurité.

Cette faveur, à ce que je crois, était due à de petites manœuvres adroites, et à quelques mots dits à demi-voix par Saxon.

Entre autres talents acquis au cours de sa carrière mouvementée, il avait un tour de main particulièrement agréable pour se mettre sur un pied amical avec le beau sexe, sans se préoccuper autrement de l'âge, de la taille et de la réputation.

Noblesse et populaire, amies de l'Église ou dissenters, Whig et Tory, peu importait, du moment qu'on était enjuponnée, notre camarade réussissait toujours, malgré ses cinquante ans, à s'établir dans les bonnes grâces du sexe, à l'aide de sa langue bien pendue et de son assurance.

—Nous sommes vos reconnaissants serviteurs, Mistress, dit-il, quand le rôti fumant et le pudding eurent été servis. Nous vous avons privée de votre chambre. Voulez-vous nous faire le grand honneur de vous asseoir à notre table et de partager notre repas?

—Non, cher monsieur, dit l'imposante dame, très flattée de la proposition, il ne m'appartient pas de prendre place à côté de gentlemen comme vous.

—La beauté à des droits que les personnes de qualités et avant tout les caballeros de l'épée sont les premiers à reconnaître, s'écria Saxon, fixant ses petits yeux clignotants et pleins d'une expression admirative sur la personne dodue de l'hôtelière. Non, sur ma foi, vous ne nous quitterez pas. Je commencerai par fermer la porte à clef. Si vous ne voulez pas manger, vous boirez au moins avec nous un verre d'Alicante.

—Non, monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites-là, s'écria Dame Robson, en minaudant; je vais descendre à la cave et j'apporterai une bouteille du meilleur.

—Non, par ma foi d'homme, vous n'irez pas, dit Saxon en se levant brusquement. Où sont donc ces endiablés fainéants de domestiques, pour que vous soyez réduite à faire des besognes serviles?

Et installant la veuve sur une chaise, il partit à grand bruit pour la grande salle, où nous l'entendîmes jurer après les garçons, les traiter de bande de coquins qui se donnent l'air affairé, qui abusent de l'angélique bonté de leur maîtresse et de son incomparable douceur de caractère.

—Voici le vin, belle Mistress, dit-il en lui tendant une bouteille de chaque main. Permettez-moi de remplir votre verre. Ah! comme il coule clair et jaune, pareil à de la première cuvée. Ces coquins se remuent quand ils sentent qu'ils ont un homme pour les commander.

—Ah! s'ils pouvaient toujours être ainsi, dit la veuve, d'un ton significatif, en jetant à notre compagnon un regard langoureux. À vous, monsieur... Et à vous aussi, mes jeunes messieurs, ajouta-t-elle en portant le verre à ses lèvres. Plaise à Dieu que l'insurrection prenne bientôt fin, car à en juger par votre bel équipement, vous êtes au service du Roi.

—Ses affaires nous appellent dans l'Ouest, dit Ruben, et nous avons toutes les raisons d'espérer que l'insurrection sera bientôt terminée.

—Oui, oui, mais il y aura auparavant du sang versé, dit-elle en hochant la tête. On m'a dit que les rebelles sont maintenant au nombre de sept mille, qu'ils jurent de ne donner ni demander quartier; les bandits, les assassins! Hélas! comment un gentilhomme peut-il se livrer à cette sanglante besogne, alors qu'il pourrait s'occuper d'une façon vertueuse, honorable, comme de tenir une hôtellerie! C'est ce que mon pauvre esprit ne peut pas concevoir. Il y a une triste différence entre l'homme qui dort sur la terre froide, sans savoir s'il sera longtemps avant d'en avoir trois pieds d'épaisseur sur le corps, et celui qui passe la nuit sur un lit de plume bien chaud, peut-être au-dessus d'une cave bien fournie de vin comme celui que nous buvons en ce moment même.

Et en parlant ainsi, elle regardait Saxon bien en face, pendant que Ruben et moi nous échangions des signaux sous la table.

—Cette affaire a sans doute fait marcher votre commerce, belle Mistress, dit Saxon.

—Oui, et de la façon qui donne le plus de bénéfice, dit-elle. Quelques barils de bière de plus ou de moins, bus par les petites gens, ne font pas grande différence dans un sens ou dans l'autre. Mais maintenant que nous avons des lieutenants de comté, des officiers, des maires, de la noblesse, jouant de l'éperon comme s'il s'agissait de sauver sa vie, sur tous les grands chemins, j'ai vendu plus de mes vins vieux, de mes vins précieux en trois jours que je n'en vendais jamais en un mois de trente jours. Je vous en réponds, ce n'est pas de l'ale, ni de l'eau-de-vie, que boivent ces gentilshommes. Il en faut du Prignac, du Languedoc, du Tent, du Muscat, du Chianti, du Tokay: pas une bouteille qui coûte moins d'une demi-guinée.

—Ah! Vraiment, fit Saxon, d'un air pensif, une maison confortable et un revenu régulier!

—Ah! si mon pauvre Pierre avait vécu pour en jouir avec moi, dit Dame Robson en posant son verre, et frottant ses yeux avec le coin de son mouchoir. C'était un bon homme, le pauvre défunt, et pourtant, on peut bien le dire, entre amis, car c'est la vérité, il était devenu aussi gros, aussi large qu'une des futailles. C'est vrai, mais le cœur, c'est l'essentiel. Mais en fait, après tout, si une femme devait toujours attendre que l'objet de son caprice vienne à passer, il y aurait plus de demoiselles que de mamans dans le pays.

—Je vous le demande, bonne dame, comment est-il l'objet de votre caprice? demanda malicieusement Ruben.

—Ce n'est pas un jeune homme gros et gras, riposta-t-elle avec vivacité, en jetant un regard narquois sur notre camarade grassouillet.

—Elle vous a envoyé cela en plein visage, Ruben, dis-je.

—Je ne voudrais pas d'un jeune freluquet à la langue bien pendue, reprit-elle, mais un homme qui connaît le monde, qui est mûri par l'expérience. Il le faudrait grand, et pourvu de bons muscles, avec la langue assez déliée pour distraire des longues heures et aider à amuser les gentilshommes pendant qu'ils dégustent une bouteille de bon vin. Il faut aussi qu'il ait l'habitude des affaires, car n'est-ce pas ici une hôtellerie bien achalandée, et où deux cents bonnes livres lui passent chaque année entre les mains si jamais Dame Robson se laisse conduire de nouveau à l'autel, il faudra que ce soit par un homme comme celui-là.

Saxon avait écouté fort attentivement les propos de la veuve et venait d'ouvrir la bouche pour lui répondre quand un grand bruit et des allées et venues annoncèrent l'arrivée d'un voyageur.

Notre hôtesse finit son vin et dressa les oreilles, mais une voix forte et autoritaire s'étant fait entendre dans le corridor pour demander une chambre particulière et un verre de vin du Rhin, elle se dit que son devoir l'emportait sur ses affaires personnelles, et elle sortit aussitôt en s'excusant en quelques mots pour prendre la mesure du nouvel arrivant.

—Corbleu, mes enfants, dit Decimus Saxon, dès qu'elle eut disparu, vous voyez aisément où nous en sommes. J'ai presque envie de laisser Monmouth se frayer passage, et de dresser tente dans cette tranquille localité anglaise.

—Votre tente! dites-vous, fit Ruben. C'est une belle tente que celle-ci, avec des caves garnies de vin comme celui que nous buvons. Et quant au repos, mon illustre personnage, si vous établissez votre résidence ici, je vous garantis que vous ne resterez pas longtemps en repos.

—Vous avez vu la dame, dit Saxon, le front tout sillonné de rides sous l'influence de la préoccupation. Elle a bien des choses pour la recommander. Un homme doit pourvoir à ses intérêts. Deux cents livres par an, cela ne se ramasse pas sur la grande route, tous les matins de juin. Ce n'est pas princier, mais c'est quelque chose pour un vieux soldat de fortune qui guerroie depuis trente-cinq ans, qui voit venir le temps où ses membres deviendront raides sous le harnais. Qu'en dit notre savant Flamand: an mulier (est-ce qu'une femme...). Mais, au nom du diable, que se passe-t-il?

L'exclamation de notre compagnon était provoquée par le bruit d'une légère bousculade derrière la porte, accompagnée d'un: «Oh! monsieur» et: «Qu'est-ce que penseront les servantes?»

La discussion se termina par la rentrée de Dame Robson, qui avait la figure toute rouge et l'apparition sur ses talons d'un tout jeune homme fluet, vêtu à la dernière mode.

—Je suis convaincue, mes bons messieurs, dit-elle, que vous ne vous opposerez pas à ce que ce jeune gentilhomme boive son vin dans la même chambre que vous, d'autant que les autres pièces sont pleines des gens de la ville et du conseil.

—Sur ma foi, il faut que je sois mon propre introducteur, dit l'étranger en mettant sous son bras gauche sa coiffure à broderie d'or, et posant la main sur son cœur, et s'inclinant en même temps si bas que son front faillit heurter le bord de la table. Votre très humble serviteur, Sir Gervas Jérôme, chevalier banneret de Sa Majesté pour le comté de Surrey et jadis custos rotulorum (garde des rôles) pour le district de Blacham Ford.

—Soyez le bienvenu, monsieur, dit Ruben, avec un clignement de l'œil. Vous avez devant vous Don Decimo Saxon, de la noblesse espagnole, ainsi que Sir Micah Clarke, et Sir Ruben Lockarby, tous deux sujets de Sa Majesté, comté de Hampshire.

—Fier et heureux de faire votre connaissance, dit le nouvel arrivant, avec un grand geste de la main. Mais qu'y a-t-il sur la table? de l'Alicante? Fi! Fi! c'est un breuvage de jeunes garçons. Qu'on nous donne du bon vin du Rhin, bien corsé. Du clairet pour les jeunes gens, dis-je, le vin du Rhin pour l'âge mûr, et de l'eau-de-vie pour la vieillesse. Vole, ma belle, remue tes jolis petits pieds, car, pardieu, j'ai la gorge comme du cuir. C'est vrai, j'ai pas mal bu la nuit dernière, et cependant je n'avais pas assez bu, car en m'éveillant j'étais aussi sec qu'une concordance.

Saxon était assis à la table, ne disant mot, mais jetant sur l'inconnu, à travers ses paupières mi-closes, un regard si sournois de ses yeux brillants, que je redoutai d'assister à une autre querelle comme celle que nous avions eue à Salisbury, et qui peut-être tournerait plus mal encore.

Mais finalement la méchante humeur que lui causaient les façons sans gêne et l'empressement du galant auprès de l'hôtelière se réduisirent à quelques jurons prononcés à demi-voix, et il alluma sa longue pipe, sa ressource infaillible quand il était contrarié.

Quant à Ruben et à moi, nous examinions notre nouveau compagnon avec un mélange de surprise et d'amusement, car son extérieur et ses façons étaient bien propres à exciter l'intérêt de deux jeunes gens sans expérience comme nous.

J'ai dit qu'il était vêtu à la dernière mode.

Telle était, en effet, l'impression qu'il produisait au premier coup d'œil.

Sa figure était maigre, aristocratique, son nez fort, ses traits délicats, son air gai, insouciant.

Une certaine pâleur des joues, les yeux légèrement cernés, qui pouvaient être l'effet d'un trajet fatigant, ou de l'abus des plaisirs, ne faisaient qu'ajouter une grâce nouvelle à son apparence.

Sa perruque blanche, son habit de cheval en velours et argent, son gilet couleur de lavande, ses culottes de satin rouge descendant jusqu'au genou, tout cela était du meilleur style, de la meilleure coupe, mais quand on y regardait de près toutes les pièces de ce costume et son ensemble laissaient deviner qu'ils avaient vu des jours meilleurs.

Sans parler de la poussière et des taches produites par le voyage, il y avait çà et là des endroits luisants ou décolorés qui étaient peu en rapport avec le haut prix de l'étoffe ou le port de celui qui en était vêtu.

De ses longues bottes de cheval, l'une avait une fente béante sur le côté, tandis que les orteils cherchaient à sortir par le bout de l'autre.

Quant au reste, il portait une belle rapière à poignée d'argent, une chemise de mousseline à plis bouffants, qui n'avait rien gagné à être longtemps portée, et qui s'ouvrait sur le devant, selon la mode adoptée par les galants de cette époque.

Pendant qu'il parlait, il ne cessait de mâchonner un cure-dents, ce qui, joint à son habitude de prononcer les o comme les a, rendaient sa conversation assez étrange pour nos oreilles.

Pendant que nous remarquions ces détails, il s'étirait sur le meilleur des fauteuils couverts en taffetas de Dame Robson et peignait tranquillement sa perruque avec un mignon peigne d'ivoire qu'il avait tiré d'un sachet de satin suspendu à droite de son baudrier.

—Que le Seigneur nous préserve des hôtelleries de campagne remarqua-t-il. Et puis tous ces lourdauds qui fourmillent dans chaque chambre, sans parler du manque de miroirs, du défaut de jasmin et autres choses nécessaires, je veux crever si on n'est pas forcé de faire sa toilette dans la salle commune. Ah! j'aimerais tant voyager dans le pays du Grand Mongol.

—Quand vous serez arrivé à mon âge, jeune monsieur, répondit Saxon, vous en saurez assez pour ne pas faire fi d'une confortable hôtellerie de campagne.

—C'est probable, monsieur, très probable, répondit le galant avec un rire insouciant. Mais à mon âge, je n'en trouve pas moins que les déserts du conté de Wilts, et les hôtelleries de Bruton sont un fâcheux changement, après le Mail, et le menu de chez Pantack, ou de «l'Arbre Caca». Ah! Lud, voici le vin du Rhin qui arrive. Débouchez, ma jolie Hébé, et envoyez un garçon avec d'autres verres, car ces gentlemen vont me faire l'honneur de boire avec moi. Une prise de tabac, messieurs? Ah! oui, vous pouvez bien regardez cette tabatière. Un très joli petit objet, messieurs, et qui me vient d'une certaine dame titrée, laquelle ne sera point nommée. Toutefois, si je disais que son nom commence par un D et finit par un C, un gentleman de la Cour pourrait risquer une supposition.

Notre hôtelière apporta de nouveaux verres et se retira.

Decimus Saxon eut bientôt trouvé un prétexte pour la suivre.

Sir Gervas Jérôme continua à babiller familièrement avec Ruben et avec moi, tout en buvant le vin, jouant de la langue avec autant de laisser-aller et de sans-gêne que si nous étions de vieilles connaissances.

—Que je crève, si je n'ai pas mis en fuite votre camarade, remarqua-t-il. Ou bien se pourrait-il qu'il soit parti sur la piste de cette grosse veuve. Il me semble qu'il n'avait pas l'air de fort bonne humeur lorsque j'ai embrassé la dame devant la porte. Pourtant c'est une civilité que je refuse rarement à toute créature qui porte un bonnet. L'aspect de votre camarade faisait songer à Mars plutôt qu'à Vénus; bien que d'ordinaire les adorateurs du Dieu soient généralement en bons termes avec la déesse. Un rude vieux soldat, à mon avis, d'après ses traits et son costume.

—Il a beaucoup servi à l'étranger, répondis-je.

—Ah! vous avez de la chance, vous, de partir en guerre en compagnie d'un cavalier aussi accompli. Je suppose en effet que vous partez pour la guerre, puisque vous êtes tous armés et équipés ainsi.

—En effet nous partons pour l'Ouest, répondis-je, avec quelque gêne, car en l'absence de Saxon, je ne tenais pas à laisser libre cours à mes paroles.

—Et en quelle capacité? insista-t-il. Allez-vous risquer vos écus pour la défense du Roi Jacques, où allez-vous frapper, touche ou manque, en compagnie de ces butors du Devon et du Somerset? Que mon souffle vital s'arrête si je n'aimerais pas autant me ranger du côté du rustre, plutôt que de celui de la couronne, toutefois en ayant tous les égards qui sont dus à vos principes.

—Vous êtes un homme audacieux, dis-je pour proclamer ainsi vos opinions dans la première chambre d'auberge venue. Ne savez-vous pas qu'un mot de ce que vous nous avez dit, répété à l'oreille du juge de paix le plus proche, peut vous coûter la liberté, sinon la vie?

—Je me soucie de la liberté, et même de la vie autant que de l'écorce d'une orange gâtée, s'écria notre récent ami, en faisant claquer ses doigts. Qu'on me brûle, si ce ne serait pas une sensation toute nouvelle pour moi que de me prendre de bec avec un juge de paix rural, à la tournure lourde, avec le complot papiste encore enfoncé dans le gésier, pour être ensuite enfermé dans une prison, comme ce héros de la dernière pièce de John Dryden. J'ai été fourré dans la maison ronde plus d'une fois par la garde, aux temps passés de Haweub, mais ce serait cette fois une affaire plus dramatique, le billot et la hache comme toile de fond...

—Et le chevalet, et les tenailles comme prologue, dit Ruben. Cette ambition-là est bien la chose la plus étrange dont j'aie jamais ouï parler.

—Un changement à n'importe quel prix, s'écria Sir Gervas, en remplissant un verre. Celui-ci à la jeune fille qui nous tient le plus au cœur, et cet autre au cœur qui aime les jeunes demoiselles! La guerre, le vin, les femmes, comme le monde serait morne sans cela! Mais vous n'avez pas répondu à ma question.

—Vraiment, monsieur, dis-je, si franc que vous ayez été avec nous, je ne puis l'être autant avec vous, sans la permission du gentleman qui vient de sortir. C'est le chef de notre troupe. Si agréable qu'ait été notre courte entrevue, nous n'en sommes pas moins en un temps difficile, et des confidences précipitées peuvent être un sujet de repentir.

—Un Daniel pour le jugement! Voilà des paroles antiques, vraiment antiques pour une tête si jeune. Vous avez, je crois, cinq ans de moins qu'un écervelé comme moi, et pourtant vous parlez comme les sept Sages de la Grèce. Voulez-vous de moi pour valet?

—Pour valet! m'écriai-je.

—Oui, pour valet, pour domestique. J'ai été servi si longtemps, que c'est maintenant à mon tour de servir, et je ne me souhaite pas de meilleur maître. Par le Seigneur! en demandant une place, il faut que je donne le détail de mon caractère, et une liste de mes talents. C'est ainsi que mes coquins ont toujours fait avec moi, bien qu'à vrai dire, je n'aie jamais écouté leurs histoires.

«Honnêteté! ici je marque un tour. Sobriété! Ananie en personne ne saurait dire que j'ai cette qualité. Sincérité, assez mauvais à ce point de vue. Persévérance! hum! à peu près autant que la girouette de Gorraway. Que je sois pendu, l'ami, si je ne suis bourré de bonnes résolutions, mais le pétillement d'un verre, un œil fripon me voilà qui me fait dévier comme les marins disent de la boussole. Voilà pour mes faiblesses.

«Maintenant voyons quelles qualités je puis mettre en avant. Les nerfs bien trempés, si ce n'est le matin, quand j'ai mes crises, et le cœur disposé à la joie; je marque deux pour cela.

«Je sais danser la sarabande, le menuet, la courante, faire de l'escrime, monter à cheval, chanter des chansons françaises. Bon dieu, a-t-on jamais entendu un valet faire valoir de telles connaissances. Je suis le meilleur joueur de piquet qu'il y ait à Londres. C'est ce que dit Sir George Etheredge, le jour où je lui gagnai bel et bien mille livres, au Groom Parter, mais voilà qui ne m'avancera pas beaucoup.

«De quoi donc puis-je me recommander? Ah! j'y suis: je sais préparer un bol de punch et je sais faire rôtir une volaille à la broche, ce n'est pas beaucoup mais enfin je m'en tire fort bien.

—Vraiment, mon cher Monsieur, dis-je en souriant, aucun de ces talents ne semble devoir nous être de quelque utilité dans l'affaire qui nous occupe. Mais sans doute, vous voulez simplement plaisanter quand vous parlez de vous abaisser à une situation pareille.

—Pas du tout! Pas du tout, répondit-il d'un air sérieux, «C'est à ces bas emplois que nous en venons» ainsi que le dit Will Shakespeare. Si vous voulez être en mesure de dire que vous avez comme domestique Sir Gervas Jérôme, chevalier banneret, seul propriétaire de Beacham-Ford-Park, ayant un revenu de quatre mille bonnes livres par an, il est maintenant en vente, et sera livré à l'acquéreur qui lui plaît le mieux.

«Vous n'avez qu'un mot à dire, et nous ferons venir une autre bouteille de vin du Rhin pour sceller le marché.

—Mais, dis-je, si vous êtes vraiment possesseur de cette belle fortune, pourquoi descendre à une profession aussi servile?

—Les juifs, les juifs, ô vous le maître plus rusé et cependant le plus lent d'esprit qu'il ait! Les dix tribus ont fondu sur moi. J'ai été harassé, dévasté, lié, enlevé, dépouillé. Jamais Agag, roi d'Amalek, ne fut plus complètement aux mains du peuple élu. La seule différence, c'est qu'ils ont coupé mon domaine en menus morceaux au lieu de me dépecer moi-même.

—Est-ce que vous avez tout perdu? demanda Ruben, en ouvrant de grands yeux.

—Tout, non... pas tout, il s'en faut de beaucoup, répondit-il avec un rire joyeux. J'ai un Jacobus d'or et une ou deux guinées dans ma bourse. C'est de quoi boire encore une ou deux bouteilles.

«Voici ma rapière à poignée d'argent, mes bagues, ma tabatière en or, ma montre œuvre de Thompson, à l'enseigne des Trois Couronnes. Elle n'a pas été payée moins de cent livres, je le garantis.

«Puis, il reste encore quelques débris de ma grandeur sur ma personne, comme vous le voyez, bien qu'ils commencent à prendre l'air aussi fragile, aussi usé que la vertu d'une soubrette.

«Dans ce sachet, je conserve encore de quoi entretenir cette propreté, cette élégance personnelles qui a fait de moi, si je puis le dire, l'homme le mieux astiqué qui ait jamais mis le pied dans Saint James Park. Il y a là des ciseaux français, une brosse pour ses sourcils, une boîte à cure-dents, une boîte à mouches, un sachet de poudre, un peigne, une houppe et ma paire de souliers à talons rouges.

«Qu'est-ce qu'un homme peut désirer de plus?

«Cela, et en outre une gorge sèche, un cœur content, une main adroite, voilà tout mon fonds de commerce.

Ruben et moi, nous ne pûmes nous empêcher de rire en entendant ce curieux inventaire des objets que Sir Gervas avait sauvés du naufrage de sa fortune.

Quant à lui, en voyant notre hilarité, il se sentit si chatouillé de ses propres malheurs qu'il éclata d'un rire suraigu qui retentit dans toute la maison.

—Par la Messe! s'écria-t-il enfin. Au cours de ma prospérité, je ne me suis jamais amusé aussi honnêtement que maintenant après ma déchéance. Remplissez vos verres.

—Nous avons encore du chemin à faire ce soir, et il ne faut pas que nous buvions davantage, fis-je remarquer.

La prudence me faisait entendre que c'était jouer un jeu dangereux pour deux jeunes campagnards sobres que de se mesurer avec un buveur qui avait fait ses preuves.

—Vraiment, dit-il avec surprise, j'aurais cru que c'était une raison de plus, comme disent les Français. Mais je voudrais bien voir revenir votre ami aux longues jambes, alors même qu'il aurait l'intention de me couper le sifflet pour me punir de mes attentions envers la veuve. Il n'est pas homme à reculer devant la boisson, j'en réponds. Maudite poussière du comté de Wilts, qui reste adhérente à ma perruque.

—En attendant le retour de mon camarade, Sir Gervas, dis-je, puisque ce sujet semble n'avoir rien de pénible pour vous, contez-nous comment sont venus ces temps malheureux que vous supportez avec tant de philosophie.

—La vieille histoire! répondit-il en chassant quelques grains de tabac avec son mouchoir de batiste couvert de broderies. La vieille, vieille histoire!

«Mon père, un brave baronnet campagnard, dans l'aisance, trouvant la bourse de la famille un peu trop lourde, juge à propos de m'envoyer à la ville pour faire de moi un homme.

«Tout jeune, je fus présenté à la Cour, et comme j'étais un drille de belle tournure, et plein d'activité, à la langue bien pendue, et ayant beaucoup d'aplomb, j'attirai l'attention de la Reine, qui fit de moi un de ses Pages d'honneur.

«Je conservai ce poste jusqu'au jour où mon âge m'en chassa, et alors je quittai la ville, mais sur ma foi, je reconnus qu'il me fallait y retourner, car Beacham Ford Park était aussi morne qu'un monastère, après la joyeuse vie que j'avais menée.

«De retour à la ville, je me liai avec de joyeux compagnons, comme Tommy Lawson, Mylord Halifax, Sir Jasper Lemarck, le petit Geordie Chichester, oui, et le vieux Sidney Godolphin, de la Trésorerie; car avec ses façons posées, et sa comptabilité à n'en plus finir, il savait vider un verre comme pas un de nous et se connaissait aussi bien dans l'assortiment des coqs de combat que dans un comité des voies et moyens.

«Bon, on s'amusa énormément tant que cela dura, et je veux être noyé si je ne suis pas prêt à recommencer, au cas où je serais libre de le faire.

«Tout de même, c'est comme si l'on glissait sur une planche savonnée, car d'abord on va assez lentement, et l'on se figure qu'on pourra se retenir, mais bientôt on va de plus en plus vite, et on finit par arriver au bout, pour se briser avec fracas contre les rocs de la ruine qui vous attendent en bas.

—Et êtes-vous venu à bout de quatre mille livres de revenu annuel? m'écriai-je.

—Ah! Bons Dieux! Vous parlez de cette misérable somme comme s'il s'agissait de toute la richesse des Indes. Eh bien, depuis Ormonde ou Buckingham, qui avaient leurs vingt mille livres, jusqu'à ce prêcheur de Dick Talbot, il n'y en avait pas un de ma société qui n'eût pu m'acheter.

«Et pourtant il me fallait ma voiture à quatre chevaux, ma maison à la ville, mes domestiques à livrée, mon écurie pleine de chevaux.

«Pour être à la mode, il me fallait mon poète, auquel je jetais une poignée de guinées pour payer sa dédicace.

«Eh! Le pauvre diable, il est le seul à me regretter.

«Je suis sûr qu'il avait sur le cœur un poids aussi lourd que ses vers le jour ou il s'aperçut que j'avais disparu, bien qu'à ce moment là, il ait peut-être gagné quelques guinées à composer une satire contre moi.

«Elle aurait trouvé de nombreux acheteurs parmi mes amis.

«Pardieu! je me demande où en sont mes levers et sur qui mes courtisans se sont jetés présentement.

«Ils étaient là, tous les matins, le maquereau français, le fanfaron anglais, l'homme de lettres besogneux, l'inventeur méconnu, je n'aurais jamais cru pouvoir me débarrasser d'eux, mais maintenant je m'en suis délivré de la façon la plus complète. Quand le pot à miel est cassé, adieu les mouches!

—Et vos nobles amis? demandai-je, aucun d'entre eux n'est-il venu à votre aide dans l'adversité?

—Eh! Eh! je n'ai aucun sujet de me plaindre, s'écria Sir Gervas, c'étaient pour la plupart de braves garçons, j'aurais eu leur signature sur mes billets tant que leurs doigts auraient pu tenir une plume, mais que je sois égorgé, je ne veux pas saigner mes compagnons.

«Ils auraient pu aussi me trouver un emploi, si j'avais consenti à jouer le second violon, là où j'avais pris l'habitude de diriger l'orchestre. Par ma foi, il m'est indifférent de tendre la main à des inconnus, mais je tiendrais beaucoup à laisser un bon souvenir à la Ville.

—Quant à votre proposition de nous servir de valet, dis-je, il n'y faut pas songer. En dépit de l'allure étourdie de mon camarade, nous ne sommes que deux jeunes paysans très frustres, et nous n'avons pas plus besoin de domestique qu'un de ces poètes dont vous avez parlé. D'autre part, si vous consentiez à suivre notre parti, nous aurons soin de vous mener là où vous aurez à faire un service plus à votre gré que de friser des perruques ou de lisser des sourcils.

—Ah! mon ami, s'écria-t-il, ne parlez pas avec cette inconvenante légèreté des mystères de la toilette. Vous-mêmes, vous ne vous trouveriez pas trop mal d'un coup de mon peigne d'ivoire, et si vous appreniez à connaître les vertus de la fameuse lotion purifiante pour la peau, inventée par Murphy, et dont j'ai l'habitude de me servir...

—Je vous suis fort obligé, monsieur, dit Ruben, mais la fameuse lotion à l'eau de source de la Providence est parfaitement appropriée à cet usage.

—Puis, ajoutai-je, Dame Nature m'a mis sur la tête une perruque de sa façon que je ne tiendrais pas du tout à changer.

—Quels Goths! De vrais Goths! s'écria le petit maître, en levant ses mains blanches... Mais j'entends un pas lourd et un bruit d'armure dans le corridor. C'est notre ami le chevalier de la colérique figure, si je ne me trompe.

C'était, en effet, Saxon, qui entrait à grandes enjambées, pour nous prévenir que nos chevaux étaient à la porte et que tout était prêt pour notre départ.

Je le pris en particulier, et je le mis au fait, à voix basse, de ce qui s'était passé entre l'inconnu et nous, en ajoutant les détails qui m'avaient fait penser qu'il se joindrait à notre parti.

À ces nouvelles, le vieux soldat fronça les sourcils.

—Que peut-on faire d'un fat de ce genre? dit-il. Nous avons en perspective de rudes coups et une existence plus rude encore. Il n'est pas propre à cette besogne.

—Vous avez dit vous-même, répondis-je, que Monmouth manquait de cavalerie, voici un cavalier bien monté, et selon toutes les apparences un homme acculé aux dernières extrémités et prêt à tout. Pourquoi ne l'enrôlerions-nous pas?

—Ce que je crains, dit Saxon, c'est que son corps ne soit comme le son dont est bourré un coussin neuf et qui n'a d'autre valeur que celle de son enveloppe. Mais c'est peut-être mieux ainsi. La série de ses titres pourra lui assurer un bon accueil au camp, car, à ce qu'on me dit, on ne serait pas très satisfait de l'indifférence que montre la noblesse à l'encontre de l'entreprise.

—J'ai eu peur, dis-je toujours à voix basse, que nous ne perdions l'un de nous au lieu de faire une recrue, dans cette hôtellerie anglaise.

—J'ai fait mes réflexions, répondit-il en souriant. Mais je vous en parlerai plus tard... Eh bien, Sir Gervas Jérôme, reprit-il à haute voix en s'adressant à notre nouvel associé, j'apprends que vous venez avec nous. Il faudra vous contenter de nous suivre pendant un jour sans faire de question, ni de remarque. Est-ce convenu?

—J'accepte avec empressement, s'écria Sir Gervas.

—Maintenant, vidons un verre pour faire plus ample connaissance, s'écria Saxon, en levant son verre.

—Je bois à vous tous, dit le galant. Buvons à une lutte loyale et au triomphe des plus braves!

—Éclair et tonnerre! dit Saxon, malgré votre joli plumage, vous me paraissez un gaillard déterminé, je commence à vous prendre en goût. Donnez-moi votre main.

La longue griffe brune du soldat de fortune se ferma sur la main fine de notre nouvel ami, en gage de camaraderie.

Puis, après avoir payé notre dépense, nous fîmes un cordial adieu à Dame Robson qui, je crois, lança un regard de reproche ou d'interrogation à Saxon.

On se mit en selle et on reprit le voyage au milieu d'une foule de villageois ébahis, qui nous applaudirent à grands cris, lorsque nous eûmes franchi leur cercle.


XIV-Du Curé à la jambe raide et de ses ouailles.

Notre itinéraire nous fit traverser Castle Carey et Somerton, petites villes qui se trouvent dans une très belle région pastorale, bien boisée et arrosée par de nombreux cours d'eau.

Les vallées, dont la route coupe le centre, sont d'une richesse exubérante, abritées contre les vents par de longues collines ondulées, qui sont, elles aussi, cultivées avec le plus grand soin.

De temps à autre, nous passions devant la tourelle couverte de lierre d'un vieux château, ou devant les pignons pointus d'une maison de campagne de construction irrégulière, qui surgissait parmi les arbres.

Cela marquait la résidence rurale de quelque famille bien connue.

Plus d'une fois, lorsque ces manoirs ne se trouvaient pas trop loin de la route, nous pûmes distinguer les traces intactes, les lézardes béantes qu'avaient causées dans les murailles les orages des guerres civiles.

Fairfax, à ce qu'il parait, avait passé par là et avait laissé de nombreux vestiges de sa visite.

Je suis convaincu que mon père aurait eu bien des choses à raconter sur ces signes de la colère puritaine, s'il avait chevauché côte à côte avec nous.

La route était encombrée de paysans qui voyageaient en formant deux forts courants en sens contraire: l'un dirigé de l'est à l'ouest et l'autre de l'ouest à l'est.

Le dernier se composait surtout de gens âgés et d'enfants, qu'on envoyait en lieu sûr, résider dans les comtés moins agités jusqu'à la fin des troubles.

Bon nombre de ces pauvres gens poussaient des brouettes chargées de literie et de quelques ustensiles fêlés qui formaient toute leur fortune en ce monde.

D'autres, plus aisés, avaient des petites carrioles, tirées par les petits chevaux sauvages et velus que produisent les landes du Somerset.

Par suite de l'entrain de ces bêtes à moitié dressées et de la faiblesse des conducteurs, les accidents n'étaient point rares et nous passâmes près de plusieurs groupes malchanceux, qui avaient versé dans le fossé avec leurs effets, ou qui faisaient cercle, en discutant avec inquiétude au sujet d'un timon fendu ou d'un essieu brisé.

Quant aux campagnards qui faisaient route vers l'ouest, c'étaient pour la plupart des hommes à la fleur de l'âge, et peu ou point chargés de bagages.

Leurs figures brunies, leurs grosses bottes, et leurs limousines, indiquaient qu'ils étaient en grande majorité de simples valets de ferme, quoique parmi eux, on reconnut, à leurs bottes à revers ou à leur vêtement en étoffe à côtes, de petits fermiers ou propriétaires.

Ces gens-là marchaient par bandes.

Le plus grand nombre étaient armés de grosses triques de chêne, qui leur servaient de bâtons pendant leur voyage, mais qui, maniées par des hommes robustes, pouvaient être des armes formidables.

De temps à autre, l'un d'eux entonnait un psaume, qui était repris en chœur par tous ceux qui étaient à portée de l'entendre, en sorte que le chant finissait par gagner toute la longueur de la route par vagues successives.

Sur notre passage, plusieurs nous lancèrent des regards de colère.

D'autres échangèrent quelques paroles à demi-voix en hochant la tête, et se demandant évidemment qui nous étions et quel était notre but.

Ça et là, parmi ce peuple, nous aperçûmes le haut chapeau à larges bords et le manteau genevois qui étaient les insignes du clergé puritain.

—Nous voici enfin dans le pays de Monmouth, me dit Saxon, car Ruben Lockarby et sir Gervas Jérôme nous précédaient, voilà les matériaux brutes qu'il nous faudra tailler pour en faire des soldats.

—Et des matériaux qui ne sont pas trop mauvais, répondis-je, car j'avais remarqué la force corporelle, et l'expression d'énergie et de bonhomie des figures. Ainsi donc vous croyez que ces gens-là sont en route pour le camp de Monmouth?

—Certainement, ils y vont. Voyez-vous là bas ce prédicant aux longs membres, à gauche, celui qui a un chapeau à grande visière. Ne remarquez-vous pas la raideur avec laquelle il marche?

—Mais oui, c'est sans doute qu'il est las d'avoir voyagé!

—Ho! Ho! fit mon compagnon, en riant, j'ai déjà vu cette sorte de raideur: c'est que notre homme à un sabre droit dans une des jambes de sa culotte. C'est un artifice qui sent bien son Parlementaire.

«Quand il sera sur un terrain sûr, il le sortira de là, et il s'en servira aussi, mais tant qu'il ne sera pas hors de danger, qu'il risquera de tomber sur la cavalerie royale, il se gardera bien de l'attacher à son ceinturon.

«À sa coupe, on reconnaît un ancien, un de ceux: