—C'est le personnel de la maison de mon père, fit remarquer notre hôtesse, s'adressant à Saxon. Il n'y a ici personne qui ne soit à son service. Il a un grand nombre d'apprentis dans le commerce de la laine. Nous sommes ici quarante à chaque repas, tous les jours de l'année.

—Et un repas fameux, dit Saxon, en jetant un regard sur la table, du saumon, des côtes de bœuf, des croupes de mouton, des pâtés de veau, qu'est-ce qu'un homme peut désirer de plus? De la bière brassée à la maison, servie en abondance, pour faire descendre tout cela. Si le digne Maître Timewell trouve le moyen d'approvisionner l'armée de cette façon, je serai le premier à lui en être reconnaissant. Une tasse d'eau sale, et un morceau de viande enfilé sur une baguette de fusil et charbonnée plutôt que rôtie au feu du bivouac, voilà probablement ce qui succédera à ces douceurs.

—Ne vaut-il pas mieux avoir la foi? dit la jeune Puritaine. Le Tout Puissant ne nourrira-t-il pas ses soldats, tout de même qu'Élisée fut nourri dans sa solitude et qu'Agar le fut dans le désert?

—Oui, dit un jeune homme à la tignasse frisée, au teint basané, qui était assis à la droite de Sir Gervas, il pourvoira à nos besoins, tout de même qu'un ruisseau jaillit des endroits secs, tout de même que les cailles et la manne tombèrent en abondance sur le sol stérile.

—Je l'espère bien, mon jeune monsieur, dit Saxon, mais il ne nous faudra pas moins organiser un service d'approvisionnement, avec une escorte de chariots numérotés, et un intendant pour chacun, à la façon allemande. Ce sont là choses qu'il ne faut point laisser au hasard.

À cette remarque, la jolie Mistress Timewell leva les yeux d'un air presque effaré, comme si elle en était scandalisée.

Ses pensées auraient pris la forme de paroles, si à ce moment même, son père n'était entré dans la salle, où toute la compagnie se leva et salua, pendant qu'il gagnait sa place.

—Asseyez-vous, mes amis, dit-il, en faisant un geste de la main... Colonel Saxon, nous sommes des gens simples, et l'antique vertu du respect pour nos anciens n'est point entièrement éteinte chez nous. J'espère, Ruth, reprit-il que tu as pourvu aux besoins de nos hôtes?

Nous protestâmes d'une seule voix que nous n'avions jamais été l'objet d'autant d'attention et d'hospitalité.

—C'est bien, c'est bien, dit le bon tisseur de laine, mais vos assiettes sont nettes et vos verres vides. William, veillez à cela. Un bon travailleur sait toujours découper à table. Si un de mes apprentis n'arrive pas à faire plat net, je sais que je ne tirerai pas grand chose de lui quand il maniera l'outil à carder et le chardon à foulon. Les muscles et les nerfs se font avec des matériaux... Une tranche de ce quartier de bœuf, William... À propos de cette bataille d'Obergranstock, colonel, quel fut le rôle qu'y joua ce régiment de Pandous dans lequel vous aviez une commission?

Sur une question de ce genre, vous pouviez vous imaginer que Saxon avait bien des choses à dire.

Les deux hommes ne tardèrent pas à s'enfoncer dans une discussion animée où les incidents de la Dune de Roundway et de la bande de Marston furent mis en parallèle avec les résultats d'une vingtaine d'affaires aux noms impossibles à prononcer, dans les Alpes de Styrie et sur les bords du Danube.

Dans sa vaillante jeunesse, Maître Timewell avait commandé d'abord un escadron, puis un régiment, pendant les guerres du Parlement, depuis la bataille de Chalgrove jusqu'à la lutte finale à Worcester, en sorte que ces aventures militaires, sans avoir autant de diversité et d'étendue que celles de son interlocuteur, étaient suffisantes pour lui permettre de formuler et défendre des opinions précises.

Au fond, elles étaient les mêmes que celles du soldat de fortune, mais lorsque leurs idées différaient sur quelque détail, aussitôt s'engageait un feu croisé d'expressions militaires.

Il était tant question d'estacades, de palissades, de comparaisons entre la cavalerie légère et la grosse cavalerie, entre piquiers et mousquetaires, entre lansquenets et lanciers que l'oreille du profane était étourdie de ce torrent de mots.

Enfin, à propos d'un détail de fortification, le Maire traça le plan de ses ouvrages avancés avec des cuillers et des fourchettes, pendant que Saxon ouvrait ses parallèles avec des lignes de morceaux de pain, les poussait rapidement en traverses et chemins couverts, pour s'établir sur l'angle rentrant de la redoute du Maire.

De là partit une nouvelle discussion au sujet des contre mines, ce qui eût pour effet de donner au débat un redoublement d'ardeur.

Pendant que cette dispute amicale avait lieu entre les anciens, Sir Gervas Jérôme et Mistress s'étaient mis à causer d'un bout de la table à l'autre.

—Mes chers enfants, j'ai rarement vu une figure aussi belle que celle de cette demoiselle puritaine.

Elle était belle de cette sorte de beauté modeste et virginale où les traits doivent leur charme au charme de l'âme qui les illumine.

Le corps, dans sa perfection de forme, semblait n'être que l'expression de l'esprit accompli qui l'habitait.

Sa chevelure brun foncé tombait en arrière depuis son front large et blanc, qu'embellissaient deux sourcils fortement marqués, et de grands yeux bleus et pensifs.

L'ensemble de ses traits avait un caractère de douceur qui faisait songer à la tourterelle.

Néanmoins il y avait dans la bouche une fermeté, dans le menton une délicate saillie qui indiquaient qu'en des temps de trouble et de danger, la petite demoiselle saurait se montrer la digne descendante du soldat Tête-Ronde et du magistrat puritain.

Je suis certain qu'en des circonstances où des matrones, à la voix plus forte et plus autoritaire, se seraient vues réduites au silence, la jeune fille du Maire, avec sa douce voix, n'aurait pas été longtemps à perdre son accent de conciliation et à laisser apparaître l'énergie naturelle qu'elle cachait.

Je fus fort diverti en observant le mal que Sir Gervas se donnait pour causer avec elle, car la demoiselle et lui appartenaient à des mondes si profondément divers, qu'il lui fallait toute sa galanterie, tout son esprit, pour se maintenir sur un terrain où ses propos fussent intelligibles pour elle.

—Sans doute, Mistress Ruth, vous employez une grande partie de votre temps à la lecture, remarqua Sir Gervas, je me demande si vous pouvez faire autre chose, étant aussi loin de la Ville.

—De la ville? dit-elle d'un air surpris. Est-ce que Taunton n'est point une ville.

—Le Ciel me préserve de dire le contraire, répondit Sir Gervas et tout particulièrement en présence d'un aussi grand nombre de dignes bourgeois qui passent pour être assez susceptibles en ce qui regarde l'honneur de leur cité natale. Il n'en est pas moins vrai, belle Mistress, que la ville de Londres l'emporte sur toutes les autres villes à tel point qu'on la nomme la Ville, ainsi que je viens de le faire.

—Elle est bien grande alors, s'écria-t-elle, avec un joli étonnement. Mais on bâtit de nouvelles maisons à Taunton, en dehors des anciennes murailles, et de l'autre côté de Shuttern, et même sur l'autre bord de la rivière. Peut-être sera-t-elle aussi grande, avec le temps.

—Quand bien même on ajouterait toute la population de Taunton à Londres, dit Sir Gervas, personne n'y remarquerait le moindre accroissement.

—Mais non, vous vous moquez de moi, s'écria la petite provinciale. C'est contre toute raison.

—Votre grand-père confirmera mes paroles, dit Sir Gervas. Mais pour revenir à vos lectures, je parierais qu'il n'y a pas une page de Scudéry et de son Grand Cyrus que vous n'ayez lue. Sans nul doute vous connaissez très bien les choses sentimentales qui se trouvent dans Cowley, dans Waller, ou Dryden?

—Qui sont ces gens-là? demanda-t-elle. Dans quelle église prêchent-ils?

—Sur ma foi! s'écria le baronnet en riant, l'honnête John prêche dans l'église de Will Unwin, connue de tout le monde sous la dénomination de «Chez Will», et bien souvent deux heures du matin sonnent avant la fin de son sermon. Mais pourquoi cette question? Croyez-vous que nul n'a le droit d'écrire sur du papier, à moins qu'il ne porte une robe et n'ait grimpé dans une chaire. Je me figurais que toutes les personnes de votre sexe avaient lu Dryden. Dites-moi, je vous prie, quels sont vos livres favoris.

—Il y a le Tocsin sonné aux Inconvertis d'Alleine, dit-elle. C'est un ouvrage qui vous remue, un ouvrage qui a opéré beaucoup de bien. N'avez-vous pas ressenti des fruits abondants à sa lecture?

—Je n'ai point lu l'ouvrage que vous désignez, avoua Sir Gervas.

—Point lu? s'écria-t-elle en levant les sourcils. Vraiment, je croyais que tout le monde avait lu le Tocsin. Alors, que pensez-vous des Combats du Fidèle?

—Je ne l'ai point lu.

—Ou bien des Sermons de Baxter? demanda-t-elle.

—Je ne les ai point lus.

—Et le Cordial de l'Esprit, par Bull?

—Je ne l'ai point lu.

Mistress Ruth le regarda en ouvrant de grands yeux, pleins d'un étonnement sincère.

—Vous trouverez peut-être qu'en parlant ainsi je manque d'éducation, mais je ne puis m'empêcher d'être surprise. Où donc avez-vous été? Qu'avez-vous fait pendant toute votre vie? Mais voyons, les enfants des rues eux-mêmes ont lu ces livres.

—La vérité, c'est que des ouvrages de cette sorte ne se rencontrent guère sur notre chemin, à Londres, répondit Sir Gervas. Une pièce de Georges Etheredge, des bouts-rimés de Sir John Suckling sont choses plus légères, bien qu'elles soient peut-être moins nourrissantes pour l'esprit. À Londres, on peut se tenir au fait de ce qui se passe dans le monde des lettres, sans avoir beaucoup de lectures à faire, car sans parler des commérages des cafés et des nouvelles à la main qu'on rencontre sur sa route, il y a les bavardages des poètes et les beaux-esprits dans les assemblées, puis de temps en temps, peut-être une soirée ou deux dans la semaine, le théâtre, avec Vanbrugh ou Farquhar. Ainsi on ne fausse pas longtemps compagnie aux Muses. Puis, après la pièce, si l'on se sent disposé à tenter la fortune au tapis-vert chez Groom Porter, on peut aller faire un tour au «Cocotier» si l'on est Tory, ou à Saint-James, si l'on est un Whig. Il y a dix contre un à parier que la conversation tournera sur la façon de composer des alcaïques, ou sur la rivalité entre le vers blanc et le vers rimé. Puis, après un arrière-souper, on s'en ira chez Will ou chez Slaughter où l'on trouvera le vieux John, ainsi que Tickell, Congrève, et le reste de la troupe, en train de travailler ferme sur les unités dramatiques, ou sur la justice poétique, ou d'autres sujets analogues. J'avoue que mes goûts ne me portent guère dans cette direction, et qu'à cette heure-là, j'avais le tort de consacrer mon temps à la bouteille de vin, au cornet à dés, ou bien...

—Hem! Hem! fis-je très bruyamment pour le mettre sur ses gardes, car plusieurs des Puritains étaient aux écoutes, avec des mines qui exprimaient toute autre chose que de l'approbation.

—Ce que vous dites de Londres m'intéresse vivement, dit la jeune Puritaine, bien que ces noms et ces endroits n'aient pas beaucoup de sens pour mes oreilles d'ignorante. Mais vous avez parlé du théâtre. Assurément, personne ne s'approche de ces antres d'iniquité, de ces pièges que tend le Mauvais? Le bon et sanctifié Maître Bull déclara du haut de la chaire que ce sont là les lieux où se rassemblent les effrontés, les lieux que hantent de préférence les pervers Assyriens, et qui sont aussi dangereux pour l'âme qu'aucune de ces constructions papistes pourvues d'un clocher, où la créature est d'une manière sacrilège confondue avec le Créateur.

—Voilà qui est bien parlé, et qui est bien vrai, Mistress Timewell, s'écria le jeune et efflanqué Puritain de gauche, qui avait prêté une oreille attentive à toute la conversation. Il y a plus de choses mauvaises en ces maisons-là, qu'en toutes les cités de la plaine. Je ne doute point que la colère du Seigneur ne fonde un jour sur elles et ne les détruise entièrement, ainsi que les hommes dissolus et les femmes perdues qui les fréquentent.

—Vos opinions tranchées sont sans doute, mon ami, fondées sur une connaissance complète de votre sujet, dit avec calme Sir Gervas. Combien de fois, dites-moi, êtes-vous entré dans ces maisons que vous décriez?

—Grâce au Seigneur, je n'ai jamais été tenté de m'écarter du droit chemin jusqu'au point de mettre les pieds dans une seule. Je n'ai pas même pénétré dans ce vaste égout qu'on appelle Londres. Toutefois, j'espère, et avec moi d'autres fidèles, que nous arriverons un jour à nous mettre en marche dans cette direction, nos estocs au côté, avant que cette affaire-ci soit terminée, et alors, je vous en réponds, nous ne nous bornerons pas, comme fit Cromwell, à clore ces séjours du vice, mais nous n'en laisserons pas pierre sur pierre, nous sèmerons du sel sur leur emplacement, si bien qu'ils deviennent pour le peuple un proverbe et une occasion de siffler.

—Vous avez raison, John Derrick, dit le Maire, qui avait saisi au vol la fin de ces remarques. Toutefois m'est avis que de parler moins haut et de vous mettre moins en avant, vous siérait mieux, quand vous vous entretenez avec les invités de votre maître... À propos de ces mêmes théâtres, colonel, cette fois-ci, quand nous aurons le dessus, nous ne tolérerons pas que l'ivraie d'autrefois étouffe le nouveau froment. Nous savons quel fruit ont produit ces endroits-là au temps de Charles, les Gwynn, les Palmer, et toute la vile bande de parasites impurs, prostitués. Êtes-vous jamais allé à Londres, capitaine Clarke?

—Non, monsieur, je suis né et j'ai été élevé à la campagne.

—Vous n'en valez que mieux, dit notre hôte. J'y suis allé deux fois. La première, ce fut au temps du Parlement Croupion, lorsque Lambert amena sa division pour terrifier les Communes. Je fus alors logé à l'Enseigne des Quatre Croix dans Southwark, alors tenue par un digne homme, un nommé John Dolman, avec lequel j'eus plus d'un édifiant entretien au sujet de la prédestination. Tout était tranquille et bien réglé alors, je vous en réponds, et vous auriez pu aller à pied de Westminster à la Tour, en pleine nuit, que vous n'auriez pas entendu d'autre bruit que le murmure des prières et le chant des hymnes. Dès qu'il faisait sombre, on ne rencontrait dans les rues pas un ruffian, pas une péronnelle, rien que des citadins bien posés allant à leurs affaires, ou des hallebardiers de la garde. La seconde visite que je fis eut lieu au sujet de cette affaire de la démolition des remparts. Alors moi et l'ami Foster, le gantier, nous fûmes envoyés à la tête d'une députation de cette ville au Conseil Privé de Charles. Qui aurait cru que si peu d'années auraient pu produire un pareil changement? Toutes les mauvaises choses qu'on avait fait rentrer sous terre à coups de pieds avaient germé, pullulé, si bien qu'enfin cette vermine déborda dans les rues, et que les gens pieux furent réduits à fuir la lumière du jour. Apollyon en personne triompha vraiment pendant quelque temps. Un homme paisible ne pouvait parcourir à pied les rues sans être bousculé dans le ruisseau par des bravaches, des rodomonts, ou accosté par des femelles fardées. Brigands et volereaux, manteaux brodés, éperons sonores, bottes découpées à jour, grandes plumes, querelleurs, souteneurs, jurons et blasphèmes, je vous réponds que l'enfer s'enrichissait. Et jusque dans l'isolement de votre voiture, vous n'étiez pas à l'abri du larron.

—Comment cela, monsieur? demanda Ruben.

—Eh bien, tenez, voici comment. Comme c'est moi qui en ai pâti, j'ai mieux que tout autre le droit de conter la chose. Vous saurez qu'après avoir été reçus, d'une façon très froide—car nous étions aussi bien vus du Conseil Privé que le collecteur de l'impôt du foyer l'est de la ménagère villageoise—on nous invita par raillerie, je suppose, plutôt que par courtoisie, à la réception du soir au Palais de Buckingham. Nous n'aurions pas demandé mieux, que de nous en excuser, mais nous redoutions que notre refus ne fût regardé comme une offense gratuite, et qu'il ne fût nuisible au succès de notre mission. Mes habits de gros drap étaient un peu grossiers pour une telle circonstance, mais je résolus de les garder pour me présenter, en y ajoutant un gilet neuf de baye à devant de soie, et une bonne perruque, que je payai trois livres dix shillings au Haymarket.

Le jeune Puritain qui faisait vis-à-vis, fit des yeux blancs en murmurant quelques mots comme «sacrifier à Dagon,» et qui heureusement ne furent pas entendus de l'énergique vieillard.

—Ce n'était là que vanité mondaine, dit le Maire, car avec toute la déférence possible, Sir Gervas Jérôme, la chevelure naturelle d'un homme, quand elle est arrangée avec un peu de goût, avec peut-être une pincée de poudre, est, à mon avis, l'ornement qui convient le mieux à sa tête. Ce qui a de la valeur, c'est le contenu et non le contenant. Après avoir disposé cette friperie, le bon Maître Foster et moi nous louâmes une calash, et on partit pour le Palais. Nous étions tout entiers dans une conversation sérieuse, et, je l'espère, profitable, pendant qu'on parcourait les rues interminables de la ville, lorsque soudain je sentis une violente traction à la tête, et mon chapeau fut lancé sur mes genoux. Je levai les mains: le croiriez-vous, elles touchèrent ma tête nue. La perruque avait disparu. Nous descendions à ce moment Fleet-Street, et il n'y avait dans la calash d'autre personne que l'ami Foster, qui était aussi abasourdi que moi. Nous regardâmes en haut, en bas, sur les sièges et par-dessous: pas la moindre trace de la perruque. Elle s'était évaporée sans laisser d'indices.

—Dans quel endroit, alors? demandâmes-nous d'une seule voix.

—C'était la question que nous cherchâmes à résoudre. Je vous assure que pendant un moment nous crûmes que c'était là une punition pour avoir accordé autant d'attention à de telles sottises charnelles.

«Puis, il me vint à l'esprit que cela pourrait bien être le fait de quelque lutin malicieux, comme le tambour de Tedworth, ou ceux qui causèrent quelques désordres il n'y avait pas fort longtemps à la maison Gast, à Little Burton dans notre comté de Somerset.

«Croyant cela, nous appelâmes le cocher, et lui dîmes ce qui était arrivé. L'homme descendit de son perchoir, et quand il eut entendu notre récit, il se répandit en propos des plus grossiers, passa derrière son calash, et nous fit voir qu'une fente avait été pratiquée dans le cuir dont la capote était faite.

«Le voleur avait glissé sa main par là et avait fait passer ma perruque par le trou, en se tenant debout sur la barre de traverse de la voiture.

«C'était chose assez commune, dit-il, et les voleurs de perruques formaient une corporation nombreuse. Ils se tenaient au guet dans les environs des boutiques des perruquiers, et lorsqu'ils voyaient un client sortir avec une emplette qui en valait la peine, ils le suivaient et si par hasard celui-ci partait en voiture, ils employaient ce moyen pour le voler.

«Qu'il en soit ainsi ou autrement, je n'ai jamais revu ma perruque, et je fus obligé d'en acheter une autre, avant de me hasarder en présence du Roi.

—Voilà vraiment une étrange aventure, s'écria Saxon. Mais comment la chose tourna-t-elle pour vous dans la soirée?

—D'une façon fort piteuse, car la figure de Charles, qui avait le teint assez sombre en tout temps, s'assombrit encore à notre entrée, et son frère le Papiste ne se montra guère plus complaisant. On ne nous avait amenés là que dans le but de nous éblouir de leur clinquant, de leurs hochets, et pour que nous eussions à raconter de belles choses aux gens de l'Ouest.

«Il y avait là des courtisans à l'échine souple, des nobles à la démarche guindée, des courtisanes aux épaules nues, et qui sans leur haute naissance, auraient été envoyées à Bridewell aussi bien que pas une des pauvres filles qu'on a promenées derrière une charrette. Puis, il y avait là les gentilshommes de la chambre, avec leurs habits couleur de cinnamome ou de prune, et un bel étalage de dentelle, d'or, de soie, de plumes d'autruche.

«L'ami Foster et moi, nous nous faisions l'effet de deux corbeaux qui se seraient égarés parmi une troupe de paons. Mais nous avions présent à l'esprit Celui à l'image duquel nous avons été créés, et nous nous comportâmes, je l'espère, en citoyens anglais, indépendants.

«Sa Grâce le Duc de Buckingham se permit de nous railler.

«Rochester nous tint des propos narquois.

«Les femmes minaudaient, mais nous présentâmes notre front de bataille, mon ami et moi, pour discuter, ainsi que je m'en souviens bien, les très précieuses doctrines de l'élection et de la réprobation, sans faire grande attention à ceux qui se moquaient de nous, non plus qu'aux gens qui jouaient, à notre gauche, ni aux gens qui dansaient à notre droite.

«Nous tînmes bon ainsi pendant toute la soirée.

«Alors s'apercevant que ces gens-là ne s'amuseraient guère à nos dépens, Milord Clarendon, le chancelier, nous fit signe de nous retirer, ce que nous fîmes sans nous presser, après avoir salué le Roi et la société.

—Non, pour cela, je ne l'aurais jamais fait, s'écria le jeune Puritain qui avait écouté attentivement le récit de son ancien. N'eût-il pas été bien plus à propos de lever vos mains et d'appeler la vengeance sur eux, ainsi que le fit le saint homme de jadis sur les cités criminelles.

—Plus à propos, dites-vous? répondit le Maire avec impatience. Ce qui est le plus à propos, c'est que la jeunesse se taise, jusqu'au moment où on lui demande son avis sur des affaires de ce genre. La colère de Dieu marche avec des pieds de plomb, mais elle frappe avec des mains de fer. Au moment propice qu'il s'est choisi, il a jugé quand serait pleine à déborder la coupe des iniquités de ces hommes-là. Ce n'est point à nous à l'en instruire. Ainsi que l'a dit le Sage, les malédictions ont l'habitude de revenir à leur perchoir. Mettez-vous cela dans l'esprit, Maître Derrick, et n'en soyez pas trop libéral.

Le jeune apprenti—car c'en était un—courba la tête d'un air maussade sous cette réprimande.

Puis le Maire, après un court silence, reprit son récit:

—Comme la nuit était belle, dit-il, nous décidâmes de regagner à pied notre logement, mais jamais je n'oublierai les scènes scandaleuses que nous vîmes en route. Le bon Maître Bunyan, d'Elstow, aurait pu ajouter quelques pages à sa description de la Foire aux Vanités, s'il s'était trouvé avec nous. Des femmes avec des mouches, aux cheveux teints, aux fronts d'airain, les hommes, aux allures désordonnées, tapageuses, et blasphémant, et les cris, et le maquerellage, et l'ivrognerie. C'était bien le royaume qui méritait d'être gouverné par une cour pareille. À la fin, nous passâmes par des rues plus tranquilles, et nous espérions en avoir fini avec nos aventures, quand tout à coup arriva au galop une troupe de cavaliers à moitié ivres, sortant d'une rue latérale, qui attaquèrent les passants à coups d'épée, comme si nous étions tombés dans une embuscade de sauvages en quelques pays de mécréants. Ils étaient, à ce que je supposais, de la même couvée que ceux au sujet de qui l'excellent John Milton À écrit: «Fils de Bélial, gonflés d'insolence et de vin.» Hélas! ma mémoire n'est plus ce qu'elle était: car il fut un temps où j'aurais pu réciter par cœur des chants entiers de ce noble et pieux poème.

—Et comment vous êtes-vous tiré d'affaire avec ces querelleurs, monsieur? demandai-je.

—Ils nous assaillirent, nous et quelques autres honnêtes citadins qui regagnaient leur domicile. Brandissant leurs épées, ils nous sommèrent de poser les armes et de leur rendre hommage.

«—À qui? demandai-je.

«Ils montrèrent l'un d'eux qui était vêtu d'un costume plus voyant et était un peu plus ivre que les autres.

«—Voici notre très souverain soigneur.

«—Souverain de quoi? demandai-je.

«—Souverain des Tityre-tu, répondirent-ils. Oh! très barbares et cocus de bourgeois, ne vous apercevez-vous pas que vous êtes tombés entre les mains de cet ordre très noble?

«—Ce n'est point votre véritable monarque, dis-je, car celui-ci est enchaîné dans l'abîme, au-dessous de nous, et c'est là qu'un jour il réunira autour de lui ses fidèles sujets.

«—Entendez-vous, il a tenu des propos de traître, crièrent-ils.

«Sur quoi, sans autre préambule, ils foncèrent sur nous, l'épée et le poignard en main.

«L'ami Foster et moi, nous nous adossâmes contre un mur, et nos manteaux roulés autour de notre bras gauche, nous jouâmes de nos armes, et fîmes si bien que nous atteignîmes un ou deux de ces fendants de la vieille ruelle de Wigan.

«L'ami Foster, en particulier, piqua le Roi de telle façon que Sa Majesté s'enfuit dans la rue en hurlant comme un petit bouledogue qu'on saigne.

«Mais nous étions accablés par le nombre, et notre mission aurait peut-être été terminée à ce moment et à cet endroit, si la garde n'était pas entrée en scène, pour faire tomber nos armes d'un coup de hallebarde, et n'avait ainsi arrêté toute la troupe.

«Pendant qu'avait lieu cette échauffourée, les bourgeois des maisons voisines versaient de l'eau sur nous, comme sur des chats de gouttières, et si cela ne refroidit pas notre ardeur au combat, cela nous mit dans un état fâcheux et peu présentable.

«Nous fûmes traînés ainsi au poste de garde, et nous y passâmes la nuit en compagnie de braillards, de voleurs et de marchandes d'oranges, mais je suis fier de pouvoir dire que mon ami Foster et moi-même nous dîmes à celles-ci quelques paroles de joie et de réconfort.

«On nous relâcha dans la matinée, et secouant aussitôt de nos souliers la poussière de Londres, nous partîmes.

«Et je souhaite de n'y jamais retourner, à moins que ce ne soit à la tête de nos régiments du Comte de Somerset, pour voir le Roi Monmouth poser sur sa tête la couronne, qu'il aura arrachée, dans une lutte loyale, au corrupteur papiste.

Lorsque Maître Stephen Timewell eut achevé son récit, il se fit un brouhaha général, et on se leva de tous côtés, ce qui annonçait la fin du repas.

La compagnie sortit en lent défilé par ordre d'ancienneté.

Tous avaient la même expression sombre et sérieuse, la démarche grave, les yeux baissés.

Ces façons puritaines m'étaient, il est vrai, familières depuis mon enfance, mais jusqu'alors je ne les avais point vu pratiquées par une maisonnée nombreuse, et je n'avais point remarqué leur effet sur un aussi grand nombre de jeunes gens.

—Vous resterez quelques instants encore, dit le Maire, au moment où nous allions les suivre. William, apportez un flacon de vieux vin du Rhin à cachet vert. Ces réconforts charnels, je ne les offre point devant mes jeunes gens, car ce qui leur convient le mieux, c'est le bœuf et une bière saine. À l'occasion toutefois, je partage l'opinion de Paul à savoir qu'un flacon de vin entre amis n'est point chose mauvaise pour l'esprit et le corps. Vous pouvez vous retirer maintenant, ma chérie, si vous avez quelque chose à faire.

—Est-ce que vous allez sortir de nouveau? demanda Ruth.

—Bientôt. Je dois aller à l'Hôtel de Ville. La revue des armes n'est pas terminée.

—Je tiendrai votre costume prêt, ainsi que les chambres de nos hôtes, répondit-elle.

Après quoi, nous adressant un joli sourire, elle partit de son pas léger.

—Je voudrais pouvoir gouverner la ville comme cette fillette dirige cette maison, dit le Maire. Il n'est pas une chose nécessaire à laquelle elle ne pourvoie, avant même qu'on n'en sente le besoin. Elle lit mes pensées et y conforme ses actes avant que mes lèvres aient eu le temps de les exprimer. S'il me reste encore quelque force à consacrer au service public, c'est parce que ma vie privée est toute pleine d'une paix reposante. N'ayez nulle crainte au sujet du vin du Rhin: il vient de chez Brooke et Hellier, d'Abchurch-Lane, et il mérite toute confiance.

—Ce qui prouve que du moins il vient de Londres une bonne chose, fit remarquer Sir Gervas.

—Oui, c'est vrai, dit le vieillard, en souriant. Mais que pensez-vous de mes jeunes gens, monsieur? Il faut qu'ils soient d'une classe très différente de celle que vous connaissez, si comme on me le dit, vous avez fréquenté le monde de la cour.

—Mais parbleu oui, ce sont de fort braves jeunes gens, sans doute, répondit Sir Gervas, d'un ton léger. M'est avis toutefois qu'ils manquent un peu de sève. Ce qu'ils ont dans les veines, ce n'est pas du sang, mais du petit lait aigri.

—Non, non, répondit le Maire avec chaleur. Sur ce point, vous ne leur rendez pas justice. Leurs passions, leurs sentiments sont soumis à un contrôle. C'est ainsi qu'un bon cavalier tient son cheval en main. Mais ils existent tout autant que dans l'animal il existe de la vitesse et de l'endurance. Avez-vous remarqué le pieux jeune homme qui était assis à votre droite, et que j'ai eu maintes fois sujet de réprimander pour son excès de zèle? C'est un bon exemple à citer pour faire voir comment un homme peut garder la haute-main sur ses sentiments, et les maintenir sous la règle.

—Et comment y est-il arrivé? demandai-je.

—Hé bien, entre amis, dit le Maire, ce fut seulement à la dernière Annonciation qu'il demanda la main de ma petite fille Ruth. Son temps est presque terminé, et son père, Sam Derrick, est un estimable ouvrier, en sorte que le mariage serait assez bien assorti. La jeune personne l'a pris en grippe—les jeunes filles ont aussi leurs caprices—et il n'a plus été question de rien. Et pourtant il demeure sous le même toit, il la coudoie du matin jusqu'au soir, sans jamais laisser rien percer de cette passion, qui n'a pas pu s'éteindre aussi vite. Deux fois mon magasin à laines a été détruit au ras du sol par l'incendie, et deux fois il s'est mis à la tête de ceux qui luttaient contre les flammes. Bien peu de gens, après avoir vu leur demande repoussée, auraient été capables de faire preuve d'autant de résignation et de patience.

—Je suis tout disposé à reconnaître la justesse de votre appréciation, dit Sir Gervas Jérôme. J'ai appris à ne pas prendre au mot les antipathies trop promptes, et j'ai présent à l'esprit ce distique de John Dryden:

Les erreurs, comme les brins de paille, flottent à la surface,
Quiconque cherche des perles, doit plonger dans les profondeurs.

—Ou bien, dit Saxon, le digne Docteur Samuel Butler, qui dit, dans son immortel poème d'Hudibras:

Le sot ne voit que la peau;
Le sage s'efforce de regarder à l'intérieur.

—Je m'étonne, Colonel Saxon, dit notre hôte d'un ton sévère, de vous entendre parler avec éloge de ce poème licencieux. D'après ce que j'ai ouï dire, il a été composé dans le but exprès de jeter le ridicule sur les gens pieux. Je n'aurais pas été plus surpris de vous entendre louer l'ouvrage criminel et sot de Hobbes, qui soutient cette thèse malfaisante: «À Deo Rex, à Rege lex»: «De Dieu vient le Roi, du Roi vient la loi.»

—Il est vrai que je méprise et dédaigne l'usage que Butler a fait de sa satire, dit adroitement Saxon. Toutefois je puis admirer la satire elle-même, tout comme je puis admirer une lame damasquinée, sans approuver la querelle pour laquelle on la tire.

—Ces distinctions-là, je le crains, sont trop subtiles pour ma vieille cervelle, dit l'énergique vieux Puritain. Cette Angleterre, notre patrie, est divisée en deux camps, celui de Dieu, et celui de l'Antéchrist. Quiconque n'est point avec nous est contre nous, et aucun de ceux qui servent sous la bannière du démon n'aura rien de moi, sinon mon mépris et le tranchant acéré de mon épée.

—Bien, bien, dit Saxon, en remplissant son verre, je ne suis point un Laodicéen, non plus qu'un adorateur du succès. La cause ne trouvera point en défaut ma langue ni mon épée.

—Pour cela, j'en suis bien convaincu, mon digne ami, répondit le Maire, et si j'ai parlé en termes trop secs, vous voudrez bien m'excuser. Mais j'ai le regret d'avoir à vous annoncer de mauvaises nouvelles. Je ne les ai point fait connaître au corps communal, de peur de le décourager, mais je sais que l'adversité sera simplement la pierre sur laquelle votre ardeur s'aiguisera et prendra un tranchant plus fin. Le soulèvement d'Argyle a échoué. Lui et ses compagnons sont tombés entre les mains de l'homme qui n'a jamais su ce que c'est que le pardon.

À ces mots, nous sursautâmes tous sur nos chaises, en échangeant des regards effarés, à l'exception de Sir Gervas Jérôme, dont la sérénité naturelle était à l'épreuve de toute perturbation.

Vous vous le rappelez sans doute, mes enfants quand j'ai commencé à vous raconter ces incidents de ma vie, j'ai dit que les espérances du parti de Monmouth reposaient en grande partie sur l'invasion des exilés écossais dans le comté d'Ayr.

On comptait y faire naître ainsi des troubles, tels qu'ils détourneraient une bonne partie des forces du Roi Jacques, ce qui rendrait notre marche sur Londres moins difficile.

On y comptait d'autant plus sûrement que les domaines d'Argyle étaient situés dans cette région de l'Écosse, où il pouvait lever cinq mille hommes armés de sabres parmi les gens de son clan.

En outre, il y avait, dans les comtés de l'Ouest, un très grand nombre de farouches zélotes, tout prêts à soutenir la cause du Covenant, et qui avaient prouvé, en maintes escarmouches, leurs brillantes qualités guerrières.

Il semblait certain qu'avec le concours des Highlanders et des Covenantaires, Argyle serait capable de résister, d'autant mieux qu'il avait emmené avec lui en Écosse le puritain anglais Rumbold, et un grand nombre d'autres gens de guerre habiles.

La nouvelle inattendue de sa défaite complète était donc un coup terrible, car il en résultait que nous aurions affaire à toutes les forces du Gouvernement.

—Tenez-vous cette nouvelle d'une source sûre? demanda Decimus Saxon, après un long silence.

—C'est une certitude qui n'admet pas de doute, répondit Maître Stephen Timewell. Toutefois je comprends bien votre surprise, car le Duc était entouré de conseillers dignes de confiance. Il y avait Sir Patrick Hume, de Polwarth.

—Tout en paroles, rien en action, dit Saxon.

—Et Richard Rumbold.

—Tout en action, rien en paroles, dit notre compagnon. M'est avis qu'il aurait dû faire en sorte qu'on parlât mieux de lui.

—Puis il y avait le Major Elphinstone.

—Un sot et un fanfaron.

—Et Sir John Cochrane.

—Un traînard captieux, à la langue longue, à l'intelligence courte, dit le soldat de fortune. Commandée par de tels hommes, l'expédition était condamnée dès le début. Pourtant je me figure que tout au moins, et en admettant qu'ils ne fissent rien de plus, ils auraient pu se jeter dans la région montagneuse, où ces caterans aux jambes nues auraient pu se maintenir parmi les nuages et les brouillards de leur pays natal. Tous pris, dites-vous? C'est une leçon, un avertissement pour nous. Je vous le dis, si Monmouth n'infuse pas plus d'énergie dans ses conseils, s'il hésite à pousser tout droit vers le cœur, s'il fait des passes, des feintes d'escrime aux extrémités, nous nous trouverons dans la situation d'Argyle et de Rumbold. Que signifient ces deux journées gaspillées à Axminster, en un temps où chaque heure a son prix? Faudra-t-il chaque fois qu'il se frottera contre un corps de milice et le rejettera de côté, qu'il se repose quarante-huit heures, pour chanter «Te Deum» alors que Churchill et Feversham sont en route, je le sais, pour l'Ouest avec tous les hommes qu'ils ont pu ramasser, et que les Grenadiers hollandais pullulent comme les rats dans un magasin de grains?

—Vous avez parfaitement raison, Colonel Saxon, répondit le Maire, et j'espère que, quand le Roi arrivera ici, nous réussirons à lui inspirer une action plus rapide. Il a grand besoin de conseillers plus entendus à la guerre, car depuis le départ de Fletcher, il n'a guère autour de lui de gens qui aient appris le métier des armes.

—Bon, dit Saxon, d'un air bourru, maintenant qu'Argyle a disparu, nous voici face à face avec le Roi Jacques, sans pouvoir compter sur autre chose que nos bonnes épées.

—Sur elles et sur la justice de notre cause. Comment trouvez-vous ces nouvelles, jeunes messieurs? Est-ce qu'elles auraient fait perdre au vin tout son bouquet? Seriez-vous enclins à déserter le drapeau du Seigneur?

—Pour mon compte, dis-je, j'entends voir la chose jusqu'au dénouement.

—Et moi, dit Ruben Lockarby, je suivrai Micah Clarke partout où il ira.

—Quant à moi, dit Sir Gervas, la chose m'est parfaitement indifférente, tant que je suis en bonne compagnie et qu'il y a de quoi donner de fortes émotions.

—En ce cas, dit le Maire, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est que chacun remplisse son rôle propre, et que nous nous tenions prêts pour l'arrivée du Roi. Jusqu'alors, j'espère que vous me ferez l'honneur d'agréer mon humble toit.

—Je crains, dit Saxon, de ne pouvoir accepter cette offre si bienveillante. Quand je suis sous les armes, je me lève tôt et me couche tard. J'établirai donc mon quartier-général à l'auberge, qui n'est pas très bien fournie au point de vue des victuailles, mais qui peut m'offrir la nourriture simple à laquelle se bornent mes besoins, avec mon quart de bière noire d'octobre, et ma pipe de Trinidad.

Saxon tenant ferme dans sa décision, le Maire cessa d'insister auprès de lui, mais mes deux amis s'empressèrent de se joindre à moi pour accepter l'offre du digne marchand de laines, et nous nous installâmes pour la durée de notre séjour sous son toit hospitalier.


IV—Une mêlée nocturne.

Si Decimus Saxon refusa de mettra à profit l'offre du logement et de la table que lui avait faite Maître Timewell, ce fut, ainsi que je l'appris plus tard, pour cette raison que le Maire étant un ferme Presbytérien, il croyait inopportun de laisser s'établir entre eux une intimité trop grande, qui lui nuirait auprès des Indépendants et autres zélotes.

À vrai dire, mes chers enfants, cet homme plein de ruse commença, dès ce jour, à régler sa vie et ses actes de façon à se concilier l'amitié des Sectaires, et de se faire considérer par eux comme leur chef.

En effet, il était fermement convaincu que dans des mouvements violents comme celui où nous étions engagés, le parti le plus extrême est sûr d'avoir enfin la haute main.

—Fanatisme, me disait-il un jour, cela signifie ferveur, et ferveur signifie qu'on sera âpre à la besogne, et l'âpreté à la besogne signifie la puissance.

Tel était le pivot de toutes ses intrigues, de tous ses projets.

En premier lieu, il s'appliqua à prouver qu'il était un excellent soldat. Il n'épargna ni le temps, ni la peine pour y arriver.

Du matin jusqu'à midi, dans l'après-midi jusqu'à la nuit, nous faisions l'exercice, et encore l'exercice, si bien qu'enfin les commandements lancés à tue-tête, ce fracas des armes devinrent fatigants par leur monotonie.

Les bons bourgeois purent bien se figurer que l'infanterie du Wiltshire sous le colonel Saxon, faisait partie de la place du Marché au même titre que la croix de la ville ou le carcan de la paroisse.

Il fallait faire bien des choses en peu de temps, et même tant de choses que plus d'un aurait déclaré la tentative inutile.

Ce n'était pas seulement la manœuvre d'ensemble du régiment; il fallait de plus que chacun de nous habituât sa compagnie à l'exercice qui lui était propre.

Il nous fallait apprendre de notre mieux les noms et les besoins des hommes.

Mais notre tâche fut rendue plus aisée par la certitude que ce n'était point du temps perdu, car à chaque rassemblement nos patauds se tenaient plus droit et maniaient leurs armes avec plus de dextérité.

Depuis le chant du coq jusqu'au coucher du soleil, on n'entendit dans les rues d'autres cris que: «Portez armes, préparez armes, reposez vos armes, apprêtez vos amorces» et tous les autres commandements de l'ancien exercice de peloton.

À mesure que nous devenions meilleurs soldats, notre nombre augmentait, car notre apparence coquette attirait dans nos rangs l'élite des nouveaux-venus.

Ma compagnie s'accrut au point qu'il fallût la dédoubler.

Il en fut ainsi des autres dans la même proportion.

Les mousquetaires du baronnet atteignirent le chiffre d'une bonne centaine, gens sachant pour la plupart se servir du mousquet.

En totalité, nous passâmes de trois cents à quatre cent cinquante, et notre façon de manœuvrer se perfectionna au point de nous valoir de tous côtés des éloges sur l'état de nos hommes.

À une heure avancée de la soirée, je rentrais à cheval, lentement, à la maison de Maître Timewell, quand Ruben arriva à grand bruit derrière moi et me pria de revenir sur mes pas avec lui pour assister à un spectacle qui valait la peine d'être vu.

Bien que je ne me sentisse guère disposé à ce genre de plaisirs, je fis faire demi-tour à Covenant, et nous descendîmes toute la longueur de la Grande Rue, pour entrer dans le faubourg qui se nomme Shuttern.

Mon compagnon s'y arrêta devant un édifice nu, qui avait l'air d'une grange, et me dit de regarder dans l'intérieur par la fenêtre.

Le dedans se composait d'une seule grande chambre.

C'était le magasin, alors vide, dans lequel on avait l'habitude de mettre la laine.

Il était éclairé d'un bout à l'autre par des lampes et des chandelles.

Un grand nombre d'hommes parmi lesquels je reconnus des gens de ma compagnie, ou de celle de mon camarade, étaient couchés des deux côtés, occupés les uns à fumer, d'autres à prier, d'autres à polir leurs armes.

Dans le centre, sur toute la longueur, des bancs avaient été rangés bout à bout, et sur ses bancs étaient assis à cheval tous les cent mousquetaires du baronnet.

Chacun deux était en train de tresser en forme de queue la chevelure de l'homme assis devant lui.

Un jeune garçon allait et venait, un pot de graisse à la main, et avec cet ingrédient et de la ficelle à fouet, la besogne marchait rondement.

Sir Gervas en personne, muni d'une grande boîte pleine de farine, était assis, perché sur un ballot de laine au bout de la rangée, et aussitôt qu'une queue était achevée, il l'examinait à travers son monocle, et si elle lui paraissait convenablement faite, il la saupoudrait d'un geste précieux, en puisant dans sa boîte, et opérait avec autant de soin et de sérieux que s'il se fut agi d'une cérémonie de l'Église.

Jamais cuisinier, assaisonnant un plat, n'eût distribué ses épices avec autant d'exactitude et de jugement que notre ami n'en mettait à enfariner les têtes de sa compagnie.

Au milieu de son travail, il leva les yeux, et vit une ou deux figures souriantes à la fenêtre, mais son occupation l'absorbait trop pour qu'il se permit de l'interrompre, et nous finîmes par repartir à cheval sans lui avoir parlé.

À ce moment, la ville était fort tranquille et silencieuse, car les gens de cette région étaient habitués à se coucher tôt, à moins que quelque occasion ne les tînt sur pied.

Nous parcourions, au pas lent de nos chevaux, les rues muettes.

Les fers de nos montures résonnaient d'un bruit clair sur le pavé de galets, et nous tenions de ces propos légers qui sont d'usage entre jeunes gens.

Au dessus de nous, la lune brillait d'un vif éclat, répandait une lueur argentée sur les larges rues, et dessinait en un réseau d'ombres les pointes et les clochetons des églises.

Arrivé dans la cour de Maître Timewell, je mis pied à terre, mais Ruben, charmé par le calme et la beauté de la scène, continua sa promenade à cheval, dans l'intention de pousser jusqu'à la porte de la ville.

J'étais encore occupé à défaire les boucles de la sangle, et à enlever mon harnais, quand tout à coup arriva d'une des rues voisines, un grand cri, un bruit de lutte, de choc d'épées en même temps que la voix de mon camarade appelant à l'aide.

Je tirai mon épée et sortis en courant.

À une faible distance de là, se trouvait un assez large espace, tout blanc de clarté lunaire, et au centre j'aperçus la silhouette trapue de mon ami.

Il faisait des bonds avec une agilité dont je ne l'avais jamais cru capable, et échangeait des coups de pointe avec trois ou quatre hommes qui le serraient de près.

Sur le sol gisait une figure sombre.

Du groupe de combattants, la jument de Ruben se dressait, se baissait comme si elle comprenait le danger que courait son maître.

Comme j'accourais, criant, l'épée haute, les assaillants s'enfuirent par une rue latérale, excepté l'un d'eux, un homme de haute taille, musculeux, qui avait une épée.

Il se lança contre Ruben, en lui portant un furieux coup de pointe, jurant, et le traitant de trouble-fête.

J'éprouvai une sensation d'horreur en voyant la lame passer à travers la parade de mon ami, qui leva les bras, et tomba la face en avant, pendant que l'autre, après avoir lancé un dernier coup, s'enfuyait par une des ruelles étroites et tortueuses qui allaient de la rue de l'Est à la rive de la Tone.

—Au nom du ciel, où êtes-vous atteint? m'écriai-je en me jetant à genoux près du corps étendu. Où êtes-vous blessé, Ruben?

—Surtout dans le soufflet, dit-il en soufflant comme un soufflet de forge, et aussi derrière la tête. Donnez-moi la main, je vous prie.

—Vraiment, vous n'êtes pas touché? m'écriai-je, le cœur soulagé d'un grand poids, en l'aidant à se relever. Je croyais que ce gredin vous avait transpercé.

—Autant chercher à percer un crabe de Warsash avec un épingle à cheveux, dit-il. Grâce au bon Sir Jacob Clancing, jadis de Snellaby Hall, et présentement de la Plaine de Salisbury, leurs rapières n'ont produit d'autre effet que de rayer ma cuirasse impénétrable. Mais où en est la demoiselle?

—Quelle demoiselle?

—Oui, c'était pour la sauver que j'ai dégainé. Elle était assaillie par des rôdeurs de nuit. Voyez, elle se relève. Ils l'avaient jetée à terre quand j'ai fondu sur eux.

—Comment vous trouvez-vous, madame? demandai-je, car la personne gisante à terre s'était relevée et avait pris l'aspect d'une femme, jeune et gracieuse, d'après toutes les apparences, mais dont la figure était enveloppée dans un manteau. J'espère que vous n'avez eu aucun mal?

—Aucun, monsieur, répondit-elle d'une voix basse et douce, mais si j'ai échappé, je le dois à la valeur et à l'empressement de votre ami, ainsi qu'à la sagesse prévoyante de Celui qui confond les complots des méchants. Sans doute tout homme digne de ce nom aurait rendu ce service à une jeune personne en détresse, quelle qu'elle fût, et pourtant, ce qui contribuera peut-être à votre satisfaction, ce sera d'apprendre que votre protégée ne vous est pas inconnue.

Et en parlant ainsi, elle laissa tomber son manteau et tourna sa figure vers nous sous la clarté de la lune.

—Grands Dieux! C'est Mistress Timewell, m'écriai-je tout abasourdi.

—Rentrons à la maison, dit-elle d'une voix ferme et rapide. Les voisins ont pris l'alarme et il y aura bientôt un rassemblement de populace. Échappons aux commentaires.

En effet, on entendait déjà de tous côtés le bruit des fenêtres, et des gens demandant à tue-tête de quel malheur il s'agissait.

Bien loin, au bout de la rue, nous pouvions apercevoir la lueur des lanternes se balançant et annonçant la patrouille qui arrivait à grands pas.

Nous nous dérobâmes cependant, à la faveur de l'ombre, et fûmes bientôt en sûreté dans la cour du Maire, sans être interpellés ou arrêtés.

—J'espère, monsieur, que vous n'avez pas été blessé, bien vrai? dit la jeune demoiselle à mon compagnon.

Depuis qu'elle avait découvert sa figure, Ruben n'avait pas dit un mot.

Il avait tout l'air d'un homme qui est bercé par un rêve agréable et qui n'est fâché que d'en être réveillé.

—Non, je ne suis pas blessé, répondit-il, mais je voudrais que vous nous disiez quels sont ces spadassins errants et où l'on peut les trouver.

—Non, non, dit-elle, le doigt levé, vous ne pousserez pas l'affaire plus loin. Quant à ces hommes, je ne puis dire avec certitude qui ils pouvaient être. J'étais sortie pour rendre visite à Dame Clatworthy, qui a la fièvre tierce, et ils m'ont assaillie pendant que je revenais. Peut-être sont-ce des gens qui ne partagent pas les opinions de mon grand-père sur les affaires de l'État, et est-ce lui qu'ils ont visé par-dessus moi. Mais vous fûtes tous deux si bons pour moi, que vous ne me refuserez pas une autre faveur que j'ai à vous demander.

Nous protestâmes que cela nous était impossible, en mettant la main sur la garde de nos épées.

—Non, gardez-les pour la cause de Dieu, dit-elle, en souriant de notre geste. Tout ce que je vous demande, c'est de ne rien dire de cette affaire à mon grand-père, car la moindre chose suffit pour le mettre en feu, malgré son grand âge. Je ne voudrais pas que son attention fût détournée des affaires publiques par un détail personnel comme celui-là. Ai-je votre parole?

—La mienne! dis-je en m'inclinant.

—La mienne aussi! dit Lockarby.

—Merci, mes bons amis! Ah! J'ai laissé tomber mon gant dans la rue. Mais cela n'a pas d'importance. Je rends grâce à Dieu de ce qu'il n'est arrivé malheur à personne. Merci encore une fois, et que des rêves agréables vous attendent.

Elle gravit lestement les marches et disparut en un instant.

Ruben et moi, nous ôtâmes les harnais de nos chevaux et assistâmes en silence aux soins qu'on leur donna.

Nous entrâmes alors dans la maison, pour regagner nos chambres, toujours sans mot dire.

Arrivé sur le seuil de sa porte, Ruben s'arrêta.

—J'ai déjà entendu la voix de l'homme au long corps, Micah, dit-il.

—Et moi aussi, répondis-je. Le vieillard fera bien de se méfier de ses apprentis. J'ai presque envie de sortir pour aller chercher le gant de la fillette.

Un joyeux clignement d'yeux brilla dans le nuage qui avait obscurci la figure de Ruben. Il ouvrit la main gauche et me montra le gant de peau de daim froissé entre ses doigts.

—Je ne le troquerais pas contre tout l'or qui se trouve dans les coffres de son grand-père, dit-il avec une explosion soudaine d'ardeur.

Puis riant à la fois et rougissant, il se hâta de rentrer et me laissa à mes pensées.

Ce fut ainsi que j'appris pour la première fois, mes chers enfants, que mon bon camarade avait été percé par les flèches du petit dieu.

Quand un homme ne compte que vingt ans, l'amour jaillit en lui, ainsi que la citrouille dont parle l'Écriture et qui poussa en une seule nuit.

Je vous aurais mal raconté mon histoire, si je ne vous avais pas fait comprendre que mon ami était un jeune homme franc, au cœur chaud, tout de premier mouvement, chez qui la raison était rarement de faction en présence de ses penchants.

Un homme de cette sorte est aussi peu capable de s'éloigner d'une jeune fille attrayante que l'aiguille de fuir l'aimant.

Il aime, tout comme l'alouette chante, tout comme joue un chaton.

Or, un garçon à l'esprit lent et lourd comme moi, et dans les veines duquel le sang avait toujours coulé avec quelque froideur, quelque réserve, peut entrer dans l'amour ainsi qu'un cheval entre dans un cours d'eau aux rives en talus, degré par degré, mais un homme tel que Ruben frappe du talon un seul instant sur le bord, et l'instant d'après, il s'est lancé jusqu'aux oreilles dans l'endroit le plus profond.

Le ciel seul sait quelle mèche avait mis le feu à l'étoupe.

Tout ce que je puis dire, c'est que depuis ce jour, mon camarade était mélancolique et assombri une heure, puis gai, et plein d'entrain l'heure suivante.

Il n'avait plus rien de son flot constant de bonne humeur, il devenait aussi piteux qu'un poussin qui mue, chose qui m'a toujours paru un des plus singuliers résultats de ce que les poètes ont appelé le joyeux état de l'amour.

Mais, il faut le dire, en ce monde, joie et plaisir se touchent de si près, qu'on dirait qu'ils sont à l'attache dans des stalles contiguës, et qu'une ruade suffirait pour faire tomber la cloison qui les sépare.

Voici un homme aussi plein de soupirs qu'une grenade est bourrée de poudre.

Il fait triste figure; il a l'air abattu. Son esprit va à l'aventure et si vous lui faites remarquer qu'il est très malheureux dans cet état, il vous répondra, vous pouvez en être certain, qu'il ne l'échangerait pas pour les Puissances ni pour les Principautés du ciel.

Pour lui les larmes sont de l'or, et le rire n'est que de la fausse monnaie.

Mais, mes chers enfants, c'est peine perdue pour moi que de vous expliquer une chose que moi-même je n'entends point.

Si comme je l'ai entendu dire, il est impossible de trouver deux empreintes du pouce qui soient identiques, comment espérer de faire coïncider les pensées et les sentiments les plus intimes de deux êtres.

Toutefois, il est une chose que je puis affirmer comme vraie, c'est que quand je demandai la main de votre grand-mère, je ne m'abaissai point à prendre la mine d'un homme qui mène un enterrement.

Elle me rendra ce témoignage que j'allai à elle avec la figure souriante, bien que j'eusse tout de même une petite palpitation au cœur, et je lui dis...

Mais diantre, ou me suis-je laissé entraîner?

Qu'y a-t-il de commun entre tout cela et la ville de Taunton, et la révolte de 1685?

Le mercredi soir, 17 juin, nous apprîmes que le Roi, (c'était ainsi qu'on désignait Monmouth dans tout l'Ouest) était campé à moins de dix milles de là, avec toutes ces forces, et que le lendemain matin, il ferait son entrée dans la fidèle ville de Taunton.

On s'ingénia tant qu'on put, comme vous le pensez bien, pour lui souhaiter la bienvenue d'une façon qui fût digne de la ville d'Angleterre la plus attachée aux Whigs et au Protestantisme.

Un arc de plantes vertes avait déjà été dressé à la porte de l'ouest.

Il portait cette devise: «Bienvenue au Roi Monmouth!»

Un second s'élevait depuis l'entrée de la place du Marché jusqu'à la fenêtre la plus haute de l'hôtellerie du Blanc-Cerf, avec ces mots en grandes lettres écarlate «Salut au Chef Protestant.»

Un troisième, si je m'en souviens bien, surmontait l'entrée de la cour du château, mais je ne me rappelle plus la devise qui s'y lisait.

L'industrie du drap et de la laine est, ainsi que je vous l'ai dit, la principale occupation de la ville.

Les marchands n'avaient pas ménagé leurs marchandises.

Ils les avaient étalées à profusion pour embellir les rues.

De riches tapisseries, des velours lustrés, de précieux brocarts flottaient aux fenêtres ou décoraient les balcons.

La rue de l'Est, la Grande Rue, la rue d'Avant, étaient tendues des greniers jusqu'à terre d'étoffes rares et belles.

De gais étendards étaient suspendus aux toits des deux côtés, ou voltigeaient en longues guirlandes d'une maison à l'autre.

La bannière royale d'Angleterre était déployée au clocher élevé de Sainte Marie-Madeleine, et le drapeau de Monmouth flottait au clocher tout pareil de Saint Jacques.

Jusqu'à une heure avancée de la nuit, on manœuvra le rabot, le marteau, on travailla, on inventa, si bien que le jeudi 18 juin, quand le soleil se leva, il éclaira le plus beau déploiement de couleurs et de verdure qui ait jamais paré une ville.

Une sorte de magie avait changé la ville de Taunton en un jardin fleuri.

Maître Stephen Timewell s'était occupé de ces préparatifs, mais il s'était dit en même temps que le signe de bienvenue le plus agréable qu'il pût offrir aux yeux de Monmouth serait la vue du gros corps d'hommes armés qui étaient prêts à suivre sa fortune.

Il y en avait seize cents dans la ville.

Deux cents d'entre eux formaient la cavalerie.

La plupart étaient bien armés et équipés.

Ils furent rangés de façon que le Roi passât devant eux à son entrée.

Les gens de la ville bordaient, sur trois rangs de profondeur, la place du Marché, depuis la porte du Château jusqu'à l'entrée de la Grande Rue.

De là jusqu'à Shuttern, les paysans du comté de Dorset et ceux de Frome étaient placés sur les deux côtés de la rue.

Notre régiment était posté à la porte de l'Ouest.

Avec des armes bien astiquées, des rangs bien alignés, et des branches vertes à tous les bonnets, aucun chef ne pouvait s'abstenir de souhaiter de voir son armée ainsi accrue.

Lorsque tous furent à leurs places, que les bourgeois et leurs épouses se furent parés de leurs atours des jours de fête, avec des figures réjouies, des corbeilles pleines de fleurs, tout fût prêt pour la réception du royal visiteur.

—Voici mes ordres, dit Saxon en s'avançant vers nous sur son cheval, au moment où nous prenions nos places près de nos compagnons. Moi et mes capitaines, nous nous réunirons à l'escorte du Roi, quand il passera, et nous l'accompagnerons ainsi jusqu'à la place du Marché. Vos hommes présenteront les armes et resteront en place jusqu'à notre retour.

Nous tirâmes, tous les trois, nos sabres et nous fîmes le salut.

—Si vous voulez bien venir avec moi, messieurs, et prendre position à droite de cette porte-ci, dit-il, je pourrai vous dire quelques mots au sujet de ces gens, quand ils défileront. Trente ans de guerre, sous bien des climats, m'ont bien donné le droit de parler en maître-ouvrier qui instruit ses apprentis.

Nous suivîmes son invitation avec empressement.

On franchit la porte, qui maintenant se réduisait à une large brèche parmi les tas de déblais marquant l'emplacement des anciennes murailles.

—On ne les aperçoit pas encore, fis-je remarquer, pendant que nous montions sur une hauteur commode. Je suppose qu'ils doivent arriver par cette route dont les détours suivent la vallée en face de vous.

—Il y a deux sortes de mauvais généraux, dit Saxon, l'homme qui va trop vite et celui qui va trop lentement. Les conseillers de Sa Majesté ne seront jamais accusés du premier de ces défauts, quelques erreurs qu'ils puissent commettre d'ailleurs. Le vieux Maréchal Grunberg, avec qui j'ai fait trente-six mois de campagne en Bohème, avait pour principe de voler à travers le pays, pêle-mêle, cavalerie, infanterie, artillerie, comme s'il avait le diable à ses trousses. Il aurait pu commettre cinquante fautes, mais l'ennemi n'avait jamais le temps d'en profiter. Je me rappelle un raid que nous fîmes en Silésie. Après deux jours de marche dans les montagnes, son chef d'état-major lui dit que l'artillerie était hors d'état de suivre.

«—Qu'on la laisse en arrière! répondit-il.

«On abandonna donc les canons, et le lendemain au soir, l'infanterie était fourbue.

«—Ils ne peuvent pas faire un mille de plus, dit le chef.

«—Qu'on les laisse en arrière, dit Grunberg.

«Nous voilà donc partis avec la cavalerie. Pour mon malheur, j'étais dans son régiment de pandours, après une escarmouche ou deux, tant par l'état des routes que par le fait de l'ennemi, nos chevaux étaient crevés inertes.

«—Les chevaux sont fourbus, dit le capitaine en chef.

«—Qu'on les laisse en arrière! crie-t-il.

«Et je parie qu'il aurait poussé jusqu'à Prague avec son état-major, si on l'avait laissé faire. Après cela, nous lui donnâmes comme surnom «Général Laisse-en-arrière.»

—Un brillant commandant, oh! oui, s'écria Sir Gervas, j'aurais aimé servir sous lui.

—Oui, et il avait une façon de former ces recrues qui n'aurait guère été du goût de nos bons amis d'ici dans l'Ouest, dit Saxon. Je me rappelle qu'après Salzbourg, quand nous eûmes pris le château ou la forteresse de ce nom, nous fûmes renforcés d'environ quatre mille hommes d'infanterie qui n'avaient point été dressés. Comme ils approchaient de nos lignes, en agitant les mains, en sonnant du clairon, le vieux Maréchal «Laisse-en-arrière» déchargea sur eux tous les canons qui se trouvaient sur les murs, ce qui tua soixante hommes et jeta parmi le reste une grande panique.

«—Il faut que ces coquins apprennent tôt ou tard à tenir bon sous le feu, dit-il. Ils peuvent bien commencer tout de suite leur éducation.

—C'était un rude maître d'école, fis-je remarquer. Il aurait pu laisser à l'ennemi partie de cet enseignement.

—Et pourtant le soldat l'aimait, dit Saxon. Il n'était point homme, quand une ville avait été prise d'assaut, à regarder de trop près quand une femme braillait, non plus qu'à écouter tous les bourgeois qui avaient par hasard trouvé leur coffre plus léger d'une bagatelle. Mais parlons des chefs qui vont lentement. Je n'en ai connu aucun qui pût être comparé au Brigadier Baumgarten, qui était aussi de l'armée impériale. Il levait par exemple ses quartiers d'hiver, pour venir s'établir devant une place forte. Il élevait un épaulement ici, là il creusait une sape, si bien que ses soldats finissaient par avoir mal au cœur rien qu'à regarder la place. Il jouait ainsi avec elle comme un chat avec une souris, jusqu'au moment où elle allait ouvrir ses portes, mais alors il pouvait bien prendre la fantaisie de lever le siège et de se mettre en quartiers d'hiver. J'ai fait deux campagnes sous lui, sans honneur, sans mise à sac, sans pillage, sans profit, excepté une misérable solde de trois florins par jour, payée en pièces rognées, avec six mois de retard... Mais voyez-vous les gens sur ce clocher! Ils agitent leurs mouchoirs comme s'ils apercevaient quelque chose.

—Je ne puis rien voir, répondis-je, en abritant mes yeux et promenant mon regard sur la vallée semée d'arbres qui montait en pente douce jusqu'aux collines couvertes de pâturages de Blackdown.

—Les gens, qui sont sur les forts, agitent des mouchoirs et désignent du geste quelque chose. Il me semble que j'entrevois l'éclair de l'acier parmi les bois tout là-bas.

—C'est ici, dit Saxon, étendant sa main armée d'un gantelet sur la rive ouest de la Tone, tout près du pont de bois. Suivez mon doigt, Clarke, et voyez si vous pouvez le discerner.

—Oui, c'est vrai, m'écriai-je, je vois un reflet brillant qui va et vient. Et ici, à gauche, à l'endroit où la route passe en courbe par dessus la hauteur, apercevez-vous cette masse compacte d'hommes! Ha! la tête de la colonne commence à sortir d'entre les arbres.

Il n'y avait pas un nuage au ciel, mais la grande chaleur produisait une buée qui s'étendait sur la vallée.

Elle devenait très épaisse le long du cours sinueux de la rivière, et flottait en petits flocons en lambeaux, au-dessus de la région boisée qui avoisine ses bords.

À travers cette mince couche de vapeur pénétrait de temps en temps un éclair de vive lumière, quand les rayons du soleil tombaient sur une cuirasse ou sur un casque.

Par intervalles, la douce brise de l'été apportait à nos oreilles de soudains éclats d'une musique militaire, où se mêlaient le son aigu des trompettes et le sourd grondement des tambours.

Puis, nos regards perçurent l'avant-garde de l'armée, qui commençait à se dérouler, sortant de l'ombre des arbres et apparaissant en noir sur la route blanche et poussiéreuse.

La longue ligne continua à s'étendre, se tordant sur elle-même, à mesure qu'elle sortait des bois, pareille à un serpent noir aux écailles polies.

Enfin, l'armée rebelle tout entière—cavalerie, infanterie, artillerie—fut visible pour nous.

L'éclat des armes, le flottement de nombreux drapeaux, les plumes des chefs, les colonnes épaisses des hommes en marche, tout cela formait un tableau qui remuait jusqu'au fond du cœur les citoyens de Taunton.

Ceux-ci, du haut des toits, des éminences croulantes que formaient les murs démantelés, pouvaient contempler les champions de leur foi.

Si la seule vue d'un régiment qui passe est capable d'exciter un frisson dans votre poitrine, vous vous imaginerez sans peine ce qui se passe, quand les soldats que vous regardez ont pris les armes pour tout de bon afin de défendre vos intérêts les plus chers, les plus aimés, et viennent de sortir victorieux d'une lutte sanglante.

Si la main de tous les autres hommes était levée contre nous, du moins ceux-là étaient de notre côté, et nos cœurs allaient à eux comme à des amis et à des frères.

De tous les liens qui unissent les hommes en ce monde, il n'en est pas de plus fort qu'un commun danger.

Pour mes yeux inexpérimentés, tout cela apparaissait comme très guerrier, très imposant, et en contemplant ce long défilé, je me disais que notre cause était en quelque sorte gagnée.

Mais à ma grande surprise, Saxon postait, jetait à demi-voix des peuh! dédaigneux.

À la fin, ne pouvant plus maîtriser son impatience, il éclata en paroles brûlantes de mécontentement.

—Regardez-moi seulement cette avant-garde pendant qu'elle descend la pente, s'écria-t-il. Où est le groupe d'éclaireurs, de vorreiter, comme disent les Allemands? Et où est l'espace qu'il faudrait laisser entre l'avant-garde et le corps principal? Par l'épée de Scanderbeg, ils me rappellent plutôt un troupeau de pèlerins, comme j'en ai vus, lorsqu'ils s'approchent du sanctuaire de Saint Sébald, à Nuremberg, avec leurs bannières et leurs flots de rubans. Et au centre, parmi cette troupe de cavaliers, se trouve sans doute notre nouveau monarque. Quel malheur pour lui de n'avoir point à ses côtés un homme capable de ranger cet essaim de paysans en quelque chose qui ressemble à un ordre de campagne! Maintenant regardez-moi ces quatre pièces de canon qui traînent comme des moutons boiteux derrière le troupeau! Carajo, je voudrais être un jeune officier du Roi avec un escadron de cavalerie légère sur cette crête que voilà! Par ma foi, je fondrais sur ce croisement de routes, comme un émouchet sur une bande de petits pluviers. Alors et je taille, et je coupe. À bas ces canonniers qui rampent, un feu de carabines pour nous couvrir, un mouvement enveloppant de la cavalerie, et les canons des rebelles partent dans un nuage de poussière. Qu'on dites-vous, Sir Gervas?

—Un fameux sport, colonel, dit le baronet, dont une légère rougeur anima les joues pâles. Je parie que vous faisiez trotter vos pandours!

—Oui, les coquins avaient le choix: travailler ou être pendus. Mais il me semble que nos amis sont loin d'être aussi nombreux qu'on le rapportait. J'estime que la cavalerie se monte à un millier, et que l'infanterie compte environ cinq mille deux cents hommes. J'ai été regardé comme un bon appréciateur en fait de nombre en pareilles occasions. Avec les quinze cents qu'il y a dans la ville, cela nous ferait près de huit mille hommes, et ce n'est pas là une armée bien considérable pour envahir un royaume et disputer une couronne.

—Si l'Ouest peut fournir huit mille hommes, combien peuvent donner tous les comtés d'Angleterre, demandai-je. N'est-ce pas la façon la plus équitable d'envisager la situation?

—La popularité de Monmouth est concentrée surtout dans l'Ouest, répondit Saxon. C'est ce souvenir qui l'a décidé à lever son étendard dans ces comtés.