—Dites plutôt ses étendards, fit Ruben. Tenez, on dirait qu'ils ont mis leur linge à sécher tout le long de la ligne.

—C'est vrai, ils ont plus d'enseignes que je n'en vis jamais dans une armée aussi faible, répondit Saxon, en se dressant sur ses étriers. Il y en a un ou deux qui sont bleus. Tous les autres, autant que je pus en juger, avec le soleil qui les éclaire, sont blancs, avec un mot ou une devise.

Pendant cette conversation, le corps de cavalerie qui formait l'avant-garde de l'armée protestante était parvenu à moins d'un quart de mille de la ville, lorsqu'une sonnerie bruyante et claire de trompettes le fit s'arrêter.

Ce signal fut répété dans chacun des régiments ou escadrons en sorte que le son passa rapidement sur toute la longue rangée, jusqu'à ce qu'il finit par se perdre dans l'éloignement.

À la vue de ce câble humain qui couvrait toute la route, et qui était à peine agité d'un mouvement de vibration, d'ondulation dans sa ligne oscillante, l'analogie avec un serpent gigantesque me revint encore une fois à l'esprit.

—Je trouverais que cela ressemble à un grand boa, qui irait entourer la ville de ses replis.

—Un serpent à sonnettes plutôt, dit Ruben, en montrant les canons à l'arrière-garde. C'est dans sa queue qu'il garde de quoi faire du bruit.

—Voici sa tête qui approche, si je ne me trompe, dit Saxon. Il vaudrait mieux, je crois, nous placer sur le côté de la porte.

Comme il parlait, un groupe de cavaliers aux costumes voyants se détacha du corps principal et se dirigea tout droit vers la ville.

À leur tête se trouvait un jeune homme de haute taille, de tournure svelte et élégante, qui montait avec la grâce d'un écuyer accompli.

Il se faisait remarquer parmi ceux qui l'entouraient par la fierté de son attitude et la richesse de son harnachement.

Lorsqu'il se fut approché au galop de la porte, une clameur de bienvenue, partit de la multitude, clameur qui se transmit et se prolongea dans la foule plus éloignée.

Celle-ci, ne pouvant voir ce qui se passait en avant, conclut de ces acclamations que le Roi approchait.


V—La Revue des Hommes de l'Ouest.

Monmouth était alors dans sa trente-sixième année.

Il se distinguait par ces grâces superficielles qui plaisent à la multitude et mettent un homme en état de prendre la direction d'une cause populaire.

Il était jeune.

Il avait la parole facile et spirituelle.

Il était habile dans tous les exercices qui conviennent à un soldat et à un homme.

Pendant qu'il parcourait l'Ouest, il n'avait point jugé au-dessous de lui d'embrasser les jeunes villageoises, d'offrir des prix pour les sports champêtres, et de disputer, chaussé de bottes, la palme de la course à pied avec les plus agiles des paysans courant nu-pieds.

Il était d'un naturel vain et prodigue, mais il excellait en cette sorte de magnificence qui frappe les yeux, et dans cette générosité insouciante qui gagne les cœurs du peuple.

Tant sur le Continent qu'à Bothwell-Bridge, il avait conduit des armées avec succès.

Sa bonté, sa pitié envers les Covenantaires, après la victoire, lui avait valu autant d'estime auprès des whigs que Dalzell et Claverhouse s'étaient attiré de haine.

Au moment où il arrêta son beau cheval noir à la porte de la ville, il ôta son chapeau montero à plumes devant la foule qui l'acclamait. Il avait une attitude si gracieuse et si digne qu'elle semblait bien celle d'un chevalier errant de roman, combattant à armes très inégales pour conquérir une couronne qui lui aurait été dérobée par la ruse d'un tyran.

On trouva qu'il avait bonne mine, mais je ne saurais dire que je fusse de cet avis.

Sa figure me parut trop allongée, trop pâle pour être agréable; mais ses traits étaient accentués et nobles, son nez saillant, ses yeux brillants, pénétrants.

On aurait peut-être pu discerner dans le dessin de sa bouche quelques indices de cette faiblesse qui entacha sa réputation, bien que l'expression en fût douce et aimable.

Il portait une jaquette de cheval en roquelaure pourpre foncé, avec des bords et des revers de dentelle d'or, et qui, en s'écartant par devant, laissait voir une brillante cuirasse d'argent.

Son habillement était complété par un costume de velours d'une nuance plus claire que la jaquette, une paire de bottes montantes en cuir jaune de Cordoue, une rapière à poignée d'or qu'il portait d'un côté, et un poignard de Parme de l'autre côté, ces deux armes suspendues à une ceinture en cuir du Maroc.

Un large col en dentelle de Malines flottait sur ses épaules et de ses manches sortaient à flots des manchettes de cette même coûteuse dentelle.

Bien des fois, il souleva son chapeau et s'inclina sur le pommeau de sa selle pour répondre au tonnerre des applaudissements.

—Un Monmouth! Un Monmouth! criait le peuple. Salut au Chef Protestant!

—Vive le Roi Monmouth!

Et à toutes les fenêtres, sur tous les toits, à tous les balcons, les mouchoirs, les chapeaux s'agitaient pour animer cette scène joyeuse.

L'avant-garde des rebelles s'enflamma à cette vue et lança un grand cri au timbre sourd qui fut repris et répété bien des fois par le reste de l'armée et qui finit par remplir tout le pays.

Pendant ce temps, les anciens de la cité, ayant à leur tête notre ami le Maire, sortirent par la porte dans tout l'apparat des costumes de soie et de fourrures pour rendre dommage au Roi.

Le Maire mit un genou à terre à côté de l'étrier de Monmouth et baisa la main que celui-ci lui tendit avec grâce.

—Mon cher monsieur le Maire, dit le Roi d'une voix claire et forte, c'est à mes ennemis à se prosterner devant moi, et non à mes amis. Je vous en prie, qu'est-ce que ce rouleau que vous déployez?

—C'est une allocution de bienvenue et de soumission, Votre Majesté, de la part de votre loyale ville de Taunton.

—Je n'ai pas besoin d'une telle allocution, dit le Roi Monmouth, en promenant ses yeux autour de lui. Elle est écrite tout autour de moi en plus beaux caractères qu'on n'en vit jamais sur parchemin. Mes bons amis m'ont prouvé que je suis le bienvenu, sans recourir à l'aide d'un clerc ou d'un écrivain. Vous vous nommez Stephen Timewell, digne Mr le Maire, à ce qu'on m'a appris.

—Oui, Majesté.

—C'est un nom trop court pour un homme aussi digne de confiance, dit le Roi en tirant son épée, et l'en touchant sur l'épaule, je veux l'allonger de trois lettres. Relevez-vous, Sir Stephen, et puissé-je trouver grand nombre d'autres chevaliers semblables dans mon royaume, et aussi loyaux, aussi fermes.

Le Maire se retira avec les conseillers au côté gauche de la porte, au milieu des applaudissements que fit éclater cet honneur conféré à la ville, pendant que Monmouth et son escorte formaient un groupe à droite.

Sur un signal donné, un trompette sonna une fanfare.

Les tambours firent entendre un roulement guerrier, et l'armée des insurgés, en rangs serrés, bannières déployées, reprit sa marche vers la ville.

Pendant qu'elle approchait, Saxon nous désignait les différents chefs et personnages de marque, qui entouraient le Roi, et nous disait leurs noms, en y ajoutant quelques mots sur leur caractère.

—Voici Lord Grey de Wark, dit-il. C'est ce petit homme maigre entre deux âges, du côté gauche du Roi. Il a été mis une fois à la Tour pour haute trahison. C'est lui qui s'enfuit avec Lady Henriette Berkeley, sœur de sa femme. Un beau chef, vraiment, pour une cause pieuse. L'homme à sa gauche, celui qui a une figure rouge, bouffie, et la plume blanche à son bonnet, est le colonel Holmes. J'espère qu'il ne montrera jamais la plume blanche ailleurs que sur la tête. L'autre, sur le cheval bai-brun est un homme de loi, mais, à mon sens, un homme qui s'entend mieux à disposer un bataillon qu'à rédiger une note de frais. C'est le républicain Wade qui menait l'infanterie à l'engagement de Bridport et qui l'a tiré de là sans dommage. Le grand, là-bas, avec de gros traits, qui est coiffé d'un heaume d'acier, c'est Antoine Buyse, le Brandebourgeois, un soldat de fortune, un homme de grand cœur, ainsi que la plupart de ses compatriotes. J'ai bataillé tantôt avec lui, tantôt contre lui, avant le jour présent.

—Remarquez donc le personnage de haute taille, très maigre qui est derrière lui, s'écria Ruben. Il a dégainé son épée et la brandit au-dessus de sa tête. Voilà un moment et un endroit singulièrement choisis pour l'exercice au sabre. Il est certainement fou.

—Vous n'êtes peut-être pas très loin de la vérité, dit Saxon, et pourtant par la garde de mon épée, sans cet homme-là, il n'y aurait point d'armée protestante, comme celle qui s'avance vers nous par cette route-ci. C'est lui qui en faisant voltiger la couronne sous les yeux de Monmouth, lui a fait quitter sa confortable retraite en Brabant. Il n'y a pas un de ces hommes qu'il n'ait séduit et attiré dans cette affaire par tel ou tel appât. Avec Grey, ce fut un Duc, hé, avec Wade le sac de laine, avec Buyse, la mise au pillage de Cheapside. Chacun a son motif personnel, mais les ficelles qui les font mouvoir sont entre les mains de ce fanatique enragé qui remue ces pantins à sa volonté. Il a comploté plus, menti plus et souffert moins qu'aucun des Whigs du parti.

—Ce doit être le docteur Robert Ferguson, dont j'ai entendu mon père parler, dis-je.

—Vous avez raison, c'est lui. Je l'ai vu une seule fois à Amsterdam, mais je le reconnais à sa perruque ébouriffée et à ses épaules difformes. On dit tout bas que son infatuation démesurée a troublé sa raison. Voyez, l'Allemand lui met la main sur l'épaule et lui persuade de rengainer son arme. Le Roi Monmouth regarde aussi autour de lui et sourit comme s'il voyait en lui le bouffon de la cour, en manteau genevois, au lieu de l'habit multicolore. Mais l'avant-garde arrive près de nous. À vos compagnies, et n'oubliez pas de lever vos épées pour saluer au passage le drapeau de chaque troupe.

Pendant la conversation de notre compagnon, l'armée protestante tout entière roulait vers la ville et la tête de l'avant-garde était au niveau de la porte.

Quatre escadrons de cavalerie marchaient en avant, mal harnachés, mal montés, avec des cordes en guise de brides, et certains d'entre eux ayant pour selles des carrés en toile à sac.

La plupart des hommes avaient pour armes le sabre et le pistolet.

Quelques-uns portaient la cotte de buffle, des pièces d'armure, des casques pris à Axminster, et parfois tachés encore du sang de celui qui les avait portés le dernier.

Au milieu d'eux marchait un porte-drapeau.

Il tenait un grand étendard carré suspendu à une hampe et celle-ci reposait sur un trou pratiqué sur le côté de la selle.

Sur ce drapeau étaient inscrits en lettres d'or les mots: «Pio libertate et religione nostra

Ces cavaliers appartenaient à la classe des petits propriétaires ruraux et de leurs fils.

Inaccoutumés à la discipline, ils avaient une haute opinion d'eux-mêmes, en leur qualité de volontaires, ce qui les portait à plaisanter et raisonner à propos de chaque commandement.

Il en résulta que sans être dépourvus de courage naturel, ils rendirent peu de services pendant la guerre et furent pour l'armée une cause d'embarras plutôt qu'un secours utile.

Après la cavalerie, venaient les fantassins, rangés sur six de front, répartis en compagnies d'effectif variable.

Chaque compagnie avait un étendard indiquant la ville ou le village où elle avait été levée.

On avait adopté cette façon d'ordonner les troupes parce qu'on avait reconnu l'impossibilité de séparer des hommes unis par des liens de parenté et des relations de voisinage.

Ils entendaient, disaient-ils, se battre côte à côte, ou bien ne pas se battre du tout.

Pour mon compte, je trouve que ce n'est point une mauvaise idée, car quand on en vient à jouer de la pique, chacun tient d'autant plus ferme, s'il se sait flanqué à droite et à gauche de vieux amis éprouvés.

J'arrivai dans la suite à connaître un grand nombre de localités par les propos des hommes, et j'en traversai un grand nombre d'autres, en sorte que les noms inscrits sur les bannières avaient pour moi un sens réel.

Homère a consacré, à ce que je me rappelle, un chapitre ou un livre à l'énumération de tous les chefs grecs, des localités d'où ils venaient et du nombre d'hommes qu'ils amenèrent à la revue générale.

Il est malheureux que l'Ouest n'ait pas eu son Homère pour conserver les noms de ces braves paysans et artisans, rappeler ce que chacun d'eux accomplit ou endura.

Du moins les lieux de leur naissance ne seront point perdus dans l'oubli, en tant que cela dépendra de ma faible mémoire.

Le premier régiment d'infanterie, si l'on peut appeler ainsi une troupe organisée d'une manière aussi rudimentaire, se composait des gens de mer, pêcheurs, caboteurs vêtus des justaucorps de grosse étoffe bleue et du grossier costume de leur classe.

C'étaient des loups de mer bronzés, hâlés, avec des figures dures, de couleur d'acajou, avec des armes variées, canardières, sabres d'abordages, pistolets.

Je me figure que ces armes n'étaient pas employées pour la première fois contre le Roi Jacques, car les côtes de Somerset et de Devon étaient fameuses par leur race de contrebandiers, et plus d'un lougre aux allures capricieuses était sans doute amarré dans une crique ou dans une baie, pendant que son équipage était parti à Taunton pour guerroyer.

Quant à la discipline, ils n'en avaient aucune idée.

Ils allaient de leurs pas de marins en vrais loups de mer, échangeant des cris divers entre eux et avec la foule.

Depuis la Star Point jusqu'à Portlands Roads, les filets allaient rester inactifs pendant bien des semaines, et plus d'un poisson parcourut les détroits de la mer, qui aurait dû former des piles à Lyme Cobb ou être étalé en vente au marché de Plymouth.

Chacun des groupes ou des bandes de ces gens de mer avait sa bannière.

Celle de Lyme était en tête; puis venaient celles de Topsham, de Colyfort, de Bridport, de Sidmouth, d'Otterton, d'Abbotsbury et de Charmouth, villes qui sont toutes dans le Sud sur la côte ou tout près.

Ils passèrent ainsi devant nous en troupe confuse et insouciante, les chapeaux posés de travers, la fumée de leur tabac montant au-dessus d'eux comme la vapeur du corps d'un cheval fatigué.

Leur nombre devait s'élever à environ quatre cents.

Les paysans de Rockbere, armés de fléaux et de faux, venaient en tête de la colonne suivante, qui précédait la bannière de Honiton défendue par deux cents robustes ouvriers en dentelles venus des rives de l'Otter.

Ces hommes, ainsi que le montrait la teinte de leur figure, avaient été retenus entre quatre murs par leur métier, mais ils étaient bien supérieurs à leurs camarades les paysans par leurs façons alertes, et leur attitude martiale.

D'ailleurs, à propos de toutes les troupes en général, nous avons remarqué que si les paysans montraient plus d'endurance et de bonne volonté, les gens de métier prenaient plus vite l'air et l'esprit des camps.

Derrière les gens de Honiton venaient les tisseurs de draps, les Puritains de Wellington, avec leur Maire monté sur un cheval blanc, à côté de leur porte-étendard, et précédés d'une fanfare de vingt instrumentistes.

Avec leurs figures farouches, c'étaient des hommes réfléchis, posés.

Le plus grand nombre étaient vêtus de gris et coiffés de chapeaux aux larges bords.

«Pour Dieu et la Foi» telle était la devise d'un étendard qui flottait au milieu d'eux.

Les drapiers formaient trois fortes compagnies, et le régiment entier devait compter bien près de six cents hommes.

Le troisième régiment avait en tête cinq cents fantassins fournis par Taunton, gens de vie paisible et industrieux, mais profondément pénétrés de ces grands principes de liberté civile et religieuse qui devaient trois ans plus tard renverser tout devant eux en Angleterre.

Lorsqu'ils franchirent la porte, ils furent salués par un tonnerre d'applaudissements de leurs concitoyens postés sur les murs et aux fenêtres.

Leurs rangs réguliers et compacts, leurs larges et honnêtes figures de bourgeois, me parurent avoir un air marqué de discipline et de besogne bien faite.

Derrière eux venaient les recrues de Winterbourne, d'Illminster, de Chard, d'Yeovil, de Collumpton, chaque troupe d'au moins cent piquiers, ce qui portait à mille hommes l'effectif du régiment.

Puis passa au trot un escadron de cavalerie.

Il était suivi de près par le quatrième régiment.

L'avant-garde portait les étendards de Beaminster, de Crewkerne, de Langport et de Chidiock, autant de paisibles villages du comté de Somerset, qui avaient envoyé leurs hommes frapper un coup pour la vieille cause.

Des ministres puritains, coiffés du chapeau pointu, et vêtus des robes genevoises, jadis noires, mais maintenant blanches de poussière, marchaient d'un pas ferme à côté de leur troupeau.

Puis venait une forte compagnie de pâtres sauvages, à peine armés, sortis des grandes plaines qui s'étendent depuis les Blackdowns, dans le Sud, jusqu'aux Mendips dans le Nord.

Je vous réponds que ces gaillards-là n'avaient aucun trait de ressemblance avec les Corydons, avec les Strephons de Maître Waller ou de Maître Dryden, qui ont dépeint les bergers toujours occupés à verser des larmes d'amour et à souffler dans un chalumeau plaintif.

Je crains que Chloé, que Phyllis n'eussent trouvé de bien grossiers amoureux chez ces sauvages de l'Ouest.

Après eux venaient des mousquetaires de Dorchester, des piquiers de Newton-Poppleford, d'un corps de solide infanterie fourni par les tisseurs de serge d'Ottery Saint Mary.

Ce quatrième régiment se montait à un peu plus de huit cents hommes, mais par l'armement et la discipline, il était inférieur à celui qui le précédait.

Le cinquième régiment avait en tête une compagnie des gens habitant les contrées marécageuses qui forment la monotone région des environs d'Athelney.

Ces hommes, en leurs logements sombres et sordides, avaient gardé le même caractère libre et hardi qui, au temps jadis, avait fait d'eux la dernière ressource du bon Roi Alfred et les défenseurs des comtés de l'Ouest contre les incursions des Danois: ceux-ci ne purent jamais pénétrer au cœur de leurs forteresses entourées par les eaux.

Deux compagnies de ces hommes, à la chevelure d'étoupe, aux pieds nus, mais ardents au chant des hymnes et aux prières, étaient venues de leurs citadelles pour secourir la cause protestante.

Après eux, venaient les bûcherons et charpentiers de Bishop's Lidiard, hommes gros et vigoureux sous leurs justaucorps verts, puis les villageois en manteaux blancs de Huish Champ-flover.

Le régiment se terminait par quatre cents hommes en habits rouges, avec des buffleteries blanches en croix et des mousquets bien polis.

C'étaient des déserteurs de la Milice du comté de Devon.

Ils avaient fait avec Albemarle le trajet depuis Exeter et s'étaient réunis à l'armée de Monmouth sur le champ de bataille d'Axminster.

Ceux-là étaient groupés en un seul corps, mais il y avait bon nombre d'autres miliciens, les uns en habits rouges, les autres en habits jaunes, disséminés parmi les différents corps que j'ai énumérés.

Ce régiment pouvait compter sept cents hommes.

La sixième et dernière colonne d'infanterie avait en tête une troupe de paysans dont la bannière portait inscrit le nom de Minehead, avec les trois ballots et le vaisseau aux voiles déployées qui forment les armes de cette antique cité.

La plupart étaient venus de la sauvage contrée qui s'étend au nord de Dunster Castle, et longe les bords du canal de Bristol.

Puis venaient les braconniers et les chasseurs de Porlock Quay.

Ils avaient laissé le daim rouge de l'Exmoor brouter en paix pour se mettre à la piste d'un plus noble gibier.

Après eux, c'étaient des gens de Dulverton, des gens de Milverton, des gens de Wiveliscombe, et des pentes ensoleillées des Quantocks, les hommes hâlés, farouches, des stériles landes de Dunkerry Beacon, les hauts et forts éleveurs de chevaux et marchands du bestiaux de Bampton.

Les bannières de Bridgewater, de Shepton Mallet, et du Bas-Storvey passèrent devant nous, avec celles des pêcheurs de Clovelly et des carriers des Blackdowns.

À l'arrière venaient trois compagnies d'hommes étranges, de taille gigantesque, bien qu'un peu courbés par le travail, avec de longues barbes en broussailles, et des cheveux tombant en désordre sur leurs yeux.

C'étaient les mineurs des collines de Mendip, et des vallées de l'Oare, de Bagworthy, gens rudes, à demi sauvages, qui roulaient des yeux à la vue des velours et des brocarts déployés par les citadins, criant à tue-tête, ou bien ils fixaient leurs femmes souriantes avec une intensité farouche qui terrifiait les paisibles bourgeois.

La longue ligne se déroula ainsi, pour se terminer par quatre escadrons de cavalerie, et quatre petits canons accompagnés de leurs artilleurs, des Hollandais en vêtements bleus, qui se tenaient aussi raides que leurs écouvillons.

Une longue procession de chars et voitures, qui avaient suivi l'armée, furent conduits dans les champs en dehors des murs et installés-là.

Lorsque le dernier soldat eut franchi la porte de Shuttern, Monmouth et ses chefs entrèrent lentement, à cheval, le Maire marchant à côté de la monture du Roi.

Au moment où nous les saluâmes, ils nous firent face, et je vis un rapide éclair de joie passer sur la figure pâle de Monmouth, quand il remarqua nos rangs compacts et notre aspect militaire.

—Par ma foi, messieurs, dit-il, en promenant ses regards sur son état-major, notre digne ami le Maire a dû hériter des dents du dragon de Cadmus. Où avez-vous fait cette belle récolte, Sir Stephen? Comment êtes-vous parvenu à les amener à une telle perfection, jusqu'au point d'avoir des grenadiers poudrés?

—J'ai quinze cents hommes dans la ville, répondit le vieux drapier avec fierté, bien que tous ne soient pas aussi disciplinés. Ces gens-ci viennent du comté de Wilts, les officiers, sont du Hampshire. Quant à leur bon ordre, le mérite n'en revient point à moi, mais au vieux soldat le colonel Decimus Saxon, qu'ils ont choisi pour commandant, ainsi que les capitaines qui servent sous ses ordres.

—Je vous dois mes remerciements, dit le Roi, s'adressant à Saxon, qui s'inclina et baissa jusqu'à terre la pointe de son épée, et à vous aussi, messieurs; je n'oublierai point l'ardente fidélité qui vous a amenés du Hampshire en si peu de temps. Dieu veuille que je trouve la même vertu en plus haut lieu. Mais à ce qu'on me dit, Colonel Saxon, vous avez longtemps servi à l'étranger. Que pensez-vous de l'armée qui vient de défiler devant vos yeux?

—S'il plaît à Votre Majesté, répondit Saxon, elle ressemble à une quantité de laine qui n'a pas encore été cardée, et qui est assez grossière par elle-même, mais qui peut avec le temps se tisser pour devenir un beau vêtement.

—Hein! On n'aura pas beaucoup de loisir pour le tissage, dit Monmouth. Mais ils se battent bien. Si vous aviez vu comment ils se sont conduits à Axminster! Nous espérons vous voir et vous entendre exposer vos vues à la table du conseil. Mais qu'est-ce? N'ai-je pas déjà vu la figure de ce gentleman?

—C'est l'honorable Sir Gervas Jérôme, du comté de Surrey, dit Saxon.

—Votre Majesté a pu me voir à Saint-James, dit le Baronnet en se découvrant, ou au balcon de Whitehall. J'allais beaucoup à la Cour pendant les dernières années du défunt Roi.

—Oui, oui, je me rappelle le nom aussi bien que la figure, s'écria Monmouth... Vous le voyez, messieurs, reprit-il en s'adressant à son état-major, les gens de la Cour se décident enfin à venir. N'êtes-vous pas celui qui s'est battu avec Sir Thomas Killigrew, derrière Dunkirk House? Je m'en doutais. Ne voulez-vous pas faire partie de ma suite personnelle?

—S'il plaît à Votre Majesté, répondit Sir Gervas, je crois que je pourrai rendre plus de services à votre cause royale, en restant à la tête de mes mousquetaires.

—Eh bien, soit, soit! dit le Roi Monmouth.

Puis, donnant de l'éperon à son cheval, il ôta son chapeau pour répondre aux acclamations des troupes et parcourut au trot la Grande Rue sous une pluie de fleurs qui tombaient des toits et des fenêtres sur lui, son état-major et son escorte.

Nous nous étions joints à sa troupe, ainsi que nous en avions reçu l'ordre, en sorte que nous eûmes notre part de ce joyeux feu croisé.

Une rose, qui voletait, fut happée au passage par Ruben.

Je le remarquai, il la porta à ses lèvres, puis il la cacha sous sa cuirasse.

Je levai les yeux et je surpris la figure souriante de la petite fille de notre hôte nous épiant à une fenêtre.

—Quelle adresse, Ruben! dis-je à demi-voix. Au trictrac comme à la balle au trou, vous avez toujours été notre meilleur joueur.

—Ah! Micah, dit-il, je bénis le jour où j'ai eu l'idée de vous suivre à la guerre. Aujourd'hui je ne changerais pas ma place avec celle de Monmouth.

—Nous en sommes déjà là! m'écriai-je. Quoi, mon garçon, vous avez à peine ouvert la tranchée, et vous parlez comme si vous aviez emporté la place.

—Peut-être que je me laisse emporter par l'espoir, s'écria-t-il en passant du chaud au froid ainsi qu'un homme le fait quand il est amoureux, ou qu'il a la fièvre tierce ou quelque autre maladie du corps. Dieu sait combien je suis peu digne d'elle, et pourtant...

—N'attachez point votre cœur trop fortement à quelque chose qui pourra bien être inaccessible pour vous, dis-je. Le vieillard est riche, et il portera ses regards plus haut.

—Je voudrais qu'il fût pauvre, soupira Ruben, avec tout l'égoïsme de l'amoureux. Si cette guerre dure, je pourrais conquérir de l'honneur, un titre. Qui sait? D'autres l'ont fait. Pourquoi ne le ferais-je pas?

—Nous sommes partis trois de Havant, fis-je remarquer. L'un est aiguillonné par l'ambition, l'autre par l'amour. Maintenant que faire, moi qui suis indifférent aux grandes charges et qui n'ai cure de la figure d'une demoiselle? Qu'est-ce qui peut m'entraîner au combat?

—Nos mobiles viennent et s'en vont, mais le vôtre reste toujours en vous. L'honneur et le devoir, Micah, voilà les deux étoiles qui ont toujours guidé vos actions.

—Sur ma foi! Mistress Ruth vous a appris à faire de jolis discours, dis-je, mais il me semble qu'elle devrait être ici au milieu des jeunes filles de Taunton.

Tout en causant, nous nous dirigions vers la place du Marché, que nos troupes remplissaient à ce moment.

Autour de la croix était rangé un groupe d'une vingtaine de jeunes filles vêtues de costumes en mousseline blanche, avec des écharpes bleues autour de la taille.

À l'approche du Roi, ces jeunes demoiselles, avec une timidité pleine de grâce, s'avancèrent à sa rencontre, et lui offrirent une bannière qu'elles avaient brodée pour lui, ainsi qu'une Bible fort élégamment reliée en or.

Monmouth remit le drapeau à l'un de ses capitaines, mais il leva le livre au-dessus de sa tête, en criant qu'il était venu défendre les vérités qui y étaient contenues, ce qui donna un redoublement de vigueur aux applaudissements et aux acclamations.

On pensait qu'il haranguerait le peuple du haut de la croix, mais il se borna à rester là pendant que les hérauts proclamaient ses titres à la couronne.

Après quoi, il donna l'ordre de se disperser, et les troupes gagnèrent les divers lieux de rassemblement où on avait pourvu à leur nourriture.

Le Roi et ses principaux officiers établirent leur quartier-général dans le château, pendant que le Maire et les plus riches bourgeois pourvoyaient au logement des autres.

Quant aux simples soldats, un grand nombre d'entre eux furent mis en subsistance chez les habitants.

Beaucoup d'autres campèrent dans les rues et sur les terrains environnant le château.

Le reste s'installa dans les voitures et les charrettes laissées dans les champs en dehors de la ville.

Ils y allumaient de grands feux.

Ils firent rôtir du mouton et couler la bière à flots, avec autant d'entrain que s'il s'agissait d'une partie de campagne et non d'une marche sur Londres.


VI—Un échange de poignées de mains entre moi et le Brandebourgeois.

Le Roi Monmouth avait convoqué une réunion du conseil pour la soirée et donné au colonel Decimus Saxon l'ordre d'y venir.

Je m'y rendis avec lui, muni du petit paquet que Sir Jacob Clancing avait confié à ma garde.

Arrivés au château, nous apprîmes que le Roi n'était pas encore sorti de sa chambre.

On nous introduisit dans le grand hall pour l'attendre.

C'était une belle pièce avec de hautes fenêtres et un superbe plafond de bois sculpté.

Tout au fond on avait fixé les armoiries de Monmouth, mais sans la barre à senestre qu'il avait portée jusqu'alors.

Là étaient réunis les principaux chefs de l'armée, un grand nombre des officiers subalternes des fonctionnaires de la ville, et d'autres personnes qui avaient des requêtes à présenter. Lord Grey de Wark était debout près d'une fenêtre et contemplait la campagne d'un air sombre.

Wade et Holmes hochaient la tête et causaient à demi-voix dans un coin.

Ferguson allait et venait à grands pas, sa perruque posée de travers, lançant à tue-tête des exhortations et des prières, qu'il prononçait avec l'accent écossais le plus marqué.

Un certain nombre de personnages, aux costumes plus gais, s'étaient groupés devant la cheminée sans feu et écoutaient l'un d'eux racontant une histoire dans un langage bourré de jurons, et qui les faisait rire aux éclats.

Dans un autre coin, un groupe de fanatiques, en vêtements noirs ou bruns, avec de larges poignets blancs et des manteaux traînants, faisaient cercle autour de quelqu'un des prédicants les plus goûtés et discutaient à demi-voix la philosophie calviniste dans ses rapports avec la science du gouvernement.

Un petit nombre de soldats aux costumes et aux façons simples qui n'étaient ni des courtisans, ni des sectaires allaient et venaient, ou regardaient fixement par les fenêtres le camp plein d'animation qui était formé sur la pelouse du château.

Saxon me conduisit vers l'un de ces hommes remarquable par sa haute stature et la largeur de ses épaules, et le tirant par la manche, il lui tendit la main comme à un vieil ami.

Mein Gott! s'écria l'aventurier allemand, car c'était celui-là même que Saxon m'avait désigné le matin, je me suis dit que c'était bien vous, Saxon, quand je vous ai vu près de la porte, quoique vous soyez encore plus maigre qu'autrefois. Comment se fait-il qu'après avoir lampé autant de bonne bière bavaroise que vous l'avez fait, vous soyez resté aussi décharné. Cela dépasse mon intelligence. Et comment vos affaires ont-elles marché?

—Comme, jadis, dit Saxon, plus de coups que de thalers, et j'ai eu plus souvent besoin d'un chirurgien que d'un coffre-fort. Quand vous ai-je vu pour la dernière fois, mon ami? N'était-ce pas à l'affaire de Nuremberg, quand je commandais l'aile droite, et vous l'aile gauche de la grosse cavalerie?

—Non, dit Buyse, je vous ai rencontré depuis lors, sur le terrain des affaires. Avez-vous oublié l'escarmouche sur les bords du Rhin, quand vous avez déchargé sur moi votre fusil hollandais? Sans un gredin qui éventra mon cheval, je vous aurais fait sauter la tête aussi aisément qu'un gamin abat des chardons avec un bâton.

—Oui, répondit Saxon avec placidité, je l'avais oublié. Vous avez été fait prisonnier, si je m'en souviens bien, mais par la suite vous avez assommé la sentinelle avec vos chaînes et franchi le Rhin à la nage sous le feu d'un régiment. Et cependant, je crois, nous vous avions offert les mêmes avantages que vous receviez des autres.

—On m'a fait, en effet, de ces sales offres, dit l'Allemand, d'un ton âpre. À quoi j'ai répondu que si je vendais mon épée, je ne vendais pas mon honneur. Il est bon que des cavaliers de fortune fassent voir ce qu'est pour eux un contrat... comment dites-vous... inviolable pour toute la durée de la guerre. Alors on redevient parfaitement libre de changer son payeur-général. Pourquoi pas?

—C'est vrai, mon ami, c'est vrai, répondit Saxon. Les mendiants d'Italiens et de Suisses ont fait du métier un vrai commerce. Ils se sont vendus avec tant de sans-gêne, corps et âme, à celui qui a la bourse la mieux garnie, que nous devons nous montrer chatouilleux sur le point d'honneur. Mais vous vous rappelez la poignée de main d'autrefois que pas un homme du Palatinat n'était de force à échanger avec vous. Voici mon capitaine, Micah Clarke. Il faut qu'il voie quelle chaude bienvenue peut vous faire un Allemand du Nord.

Le Brandebourgeois montra ses dents blanches dans un ricanement en me tendant sa large main brunie. Dès que la mienne y fut enfermée, il mit brusquement toute sa force à la serrer, si bien que le sang se porta vivement aux ongles, et que j'eus toute la main paralysée, impuissante.

Donner wetter! s'écria-t-il en riant à gorge déployée au sursaut de douleur et de surprise que j'avais fait. C'est une grosse farce à la Prussienne et les gamins d'Angleterre n'ont pas assez d'estomac pour cela.

—À vrai dire, fis-je, c'est la première fois que j'ai vu cet amusement et je ne demanderais pas mieux que de m'y exercer sous un maître aussi capable.

—Comment? Encore une fois? s'écria-t-il, mais vous devez être encore tout échaudé de la première. Eh bien, je ne vous la refuserai pas, quoique, après cela, vous n'ayez plus la même force pour serrer la poignée de votre sabre.

En disant ces mots, il tendit sa main, que je saisis avec force, pouce contre pouce, en levant le coude pour mettre toute ma force dans cette pression.

Ainsi que je l'avais remarqué, son artifice consistait à paralyser l'autre main par un grand et brusque déploiement de force.

J'y résistai en déployant moi-même toute la mienne.

Pendant une ou deux minutes, nous restâmes immobiles, nous regardant dans les yeux.

Puis, je vis une goutte de sueur rouler sur son front.

Je fus alors certain qu'il était vaincu.

La pression diminua lentement.

Sa main devint inerte, molle pendant que la mienne continuait à se serrer si bien qu'enfin, d'une voix grognonne et étouffée, il fut contraint de me demander de le lâcher.

—Diable et Sorcellerie! s'écria-t-il en essuyant le sang qui sortait goutte à goutte sous ses ongles, j'aurais mieux fait de mettre mes doigts dans un piège à rats. Vous êtes le premier qui ait pu échanger une vraie poignée de mains avec Antoine Buyse.

—Nous produisons du muscle en Angleterre aussi bien que dans le Brandebourg, dit Saxon qui riait aux éclats en voyant la déconfiture du soldat allemand. Hé, tenez, j'ai vu ce jeune garçon prendre à bras-le-corps un sergent de dragons de grandeur naturelle et le jeter dans une charrette aussi aisément qu'il eût fait d'une pelletée de terre.

—Pour fort, il l'est! grogna Buyse, qui tordait encore sa main paralysée, aussi fort que Goetz à la main de fer. Mais à quoi sert la force toute seule pour le maniement d'une arme? Ce n'est pas la force du coup, mais la manière dont il est porté, qui produit l'effet. Tenez, votre sabre est plus lourd que le mien, à première vue, et cependant ma lame ferait une entaille plus profonde. Eh! n'est-ce pas un jeu plus digne d'un guerrier que ne l'est un amusement d'enfants, comme un serrement de main, et le reste?

—C'est un jeune homme modeste, dit Saxon, et pourtant je parierais pour son coup contre le vôtre.

—Quel enjeu? grogna l'Allemand.

—Autant de vin que nous pourrons en boire en une séance.

—Ce n'est pas peu dire, en effet, fit Buyse, un couple de gallons pour le moins. Eh bien soit. Acceptez-vous la lutte?

—Je ferai ce que je pourrai, dis-je, bien que je n'aie guère l'espoir de frapper aussi fort qu'un vieux soldat éprouvé.

—Que le diable emporte vos compliments! cria-t-il d'un ton rageur. Ce fut avec de douces paroles que vous avez pris mes doigts dans ce piège à imbéciles que voilà. Maintenant voici mon vieux casque d'acier espagnol. Comme vous le voyez, il porte une ou deux traces de coups, et une nouvelle marque ne lui fera pas grand mal. Je le pose ici sur cette chaise qui est assez haute pour donner un jeu suffisant au coup de sabre. Allons-y, mon gentilhomme, et voyons si vous êtes capable d'y mettre votre marque.

—Frappez le premier, monsieur, dis-je, puisque vous avez porté le défi.

—Il me faudra abîmer mon propre casque pour refaire ma réputation de soldat, grommela-t-il. Soit, soit, ces jours-ci il a résisté à plus d'un coup de taille.

Il tira son sabre, fit reculer la foule qui s'était amassée autour de nous, brandit la lame avec une vigueur étonnante autour de sa tête, et l'abattit dans tout son élan, avec justesse, sur le casque d'acier poli.

L'objet rebondit très haut, puis retomba à grand bruit sur le parquet de chêne.

On y voyait une longue et profonde entaille qui avait pénétré à travers l'épaisseur du métal.

—Bien frappé! Un beau coup! crièrent les spectateurs.

—C'est de l'acier mis à l'épreuve et trois fois trempé, garanti capable de faire glisser une lame de sabre, dit quelqu'un après avoir ramassé le casque pour l'examiner.

Puis il le replaça sur la chaise.

—J'ai vu mon père trancher de l'acier trempé avec ce vieux sabre, dis-je, en tirant l'arme qui avait cinquante ans d'âge. Il y mettait un peu plus de force que vous ne l'avez fait. Je lui ai entendu dire qu'un bon coup venait plutôt du dos et des reins que des seuls muscles du bras.

—Ce n'est pas une conférence qu'il nous faut, mais un beispiel ou exemple, railla l'Allemand. C'est à votre coup que nous avons affaire, et non aux leçons de votre père.

—Mon coup, dis-je, est d'accord avec les leçons de mon père.

Puis faisant tournoyer le sabre, je l'abattis de toute ma force sur le casque de l'Allemand.

La bonne vieille lame du temps de la République trancha la plaque d'acier, coupa la chaise en deux et enfonça sa pointe à deux pouces de profondeur dans le parquet de chêne.

—Ce n'est qu'un tour, expliquai-je, un tour que j'ai exécuté à la maison dans les soirées d'hiver.

—Voilà un tour que je ne me soucierais guère de voir faire sur moi, dit Lord Grey au milieu du murmure général d'applaudissements et de surprise. Par ma foi, mon homme, vous êtes venu au monde deux siècles trop tard. Quelle valeur auraient eue vos muscles avant que la poudre à canon eût mis tous les hommes au même niveau!

—Merveilleux! grogna Buyse, merveilleux! J'ai passé l'âge de la force, mon jeune monsieur, et je puis bien vous laisser la palme de la vigueur. C'était vraiment un coup magnifique. Voilà qui m'a coûté un baril ou deux de vin des Canaries, et un bon vieux casque, mais je ne le regrette pas, car la chose s'est faite en toute loyauté. Je suis heureux que ma tête n'ait pas été dedans. Saxon, que voici, nous a fait voir quelques beaux tours à l'épée, mais il n'a pas le poids qu'il faut pour des coups assommants comme celui-ci.

—J'ai encore le coup d'œil juste et la main ferme, bien que le défaut d'exercice leur ait fait perdre quelque chose, dit Saxon, trop heureux de saisir cette occasion d'attirer sur lui les regards des chefs. Au sabre, avec l'épée et la dague, l'épée et le bouclier, un seul fauchon ou l'assortiment de fauchons, mon défi d'autrefois tient toujours contre le premier venu, à l'exception de mon frère Quartus, qui joue aussi bien que moi, mais il a un demi-pouce de taille qui lui donne l'avantage sur moi.

—J'ai étudié l'escrime au sabre sous le signor Contarini, de Paris, dit Lord Grey. Quel a été votre maître?

—Mylord, dit Saxon, j'ai étudié sous le signor l'Âpre Nécessité, d'Europe. Pendant trente-cinq ans, chaque jour de ma vie a dépendu de ce que j'étais en mesure de me défendre avec ce bout d'acier. Voici un petit tour qui exige quelque justesse de coup d'œil. Il consiste à lancer cet anneau au plafond et à le recevoir à la pointe d'une rapière. Cela semble peut-être facile, et cependant on ne peut y arriver sans quelque pratique.

—Facile! s'écria Wade, l'homme de loi, personnage à figure carrée, au regard hardi. Mais l'anneau est juste assez large pour votre petit doigt. On pourrait réussir ce tour une fois par hasard, mais on ne peut y compter.

—Je mets une guinée sur chaque coup, dit Saxon, et jetant en l'air le petit cercle d'or, il brandit sa rapière et lança un coup de pointe.

L'anneau glissa avec un bruit métallique le long de la lame et sonna contre la garde, dextrement enfilé. D'un vif mouvement du poignet, il le lança de nouveau au plafond, où l'anneau heurta une poutre sculptée et changea de direction, mais il fit encore un prompt mouvement en avant, se plaça dessous et le reçut sur la pointe de son épée.

—Sûrement il y a dans l'assistance quelque cavalier capable de faire ce tour-là aussi bien que moi, dit-il en remettant l'anneau à son doigt.

—Colonel, je crois que je pourrais m'y risquer, dit une voix.

Nous regardâmes autour de nous et vîmes que Monmouth était entré dans la salle et attendait en silence, près du groupe nombreux.

Il était resté inaperçu grâce à l'attention générale qu'avait absorbée notre rivalité.

—Non, non, gentilshommes, reprit-il d'un ton charmant, pendant que nous nous inclinions et faisions des saluts d'un air assez embarrassé... Mes fidèles compagnons ne sauraient mieux employer leur temps qu'à reprendre un peu le souffle avec quelques petits jeux à l'épée. Je vous en prie, colonel, prêtez-moi votre rapière.

Il ôta de son doigt un anneau où était enchâssé un diamant, le lança en l'air et l'enfila avec autant d'adresse que l'avait fait Saxon.

—Je me suis exercé à ce tour à la Haye, où, sur ma foi, j'avais beaucoup trop de loisirs à consacrer à de pareilles bagatelles. Mais que signifient ces plaques d'acier, et ces éclats de bois épars sur le plancher?

—Un fils d'Anak est apparu parmi nous, dit Ferguson, levant de mon côté sa figure toute ravagée et rougie par la scrofule. Un Goliath de Gath dont le coup est pareil à celui d'une ensouple de tisserand. N'a-t-il pas la joue lisse d'un petit enfant et les muscles de Bellemoth.

—Un coup adroit, en vérité, dit le Roi en ramassant la moitié de la chaise. Et comment se nomme notre champion?

—Il est mon capitaine, Majesté, dit Saxon en remettant au fourreau l'épée que le Roi lui avait tendue, Micah Clarke, natif du Hampshire.

—Ce pays-là produit une bonne vieille race anglaise, dit Monmouth, mais comment se fait-il que vous vous trouvez ici, monsieur? J'ai convoqué ce matin ma suite personnelle, et les colonels des régiments. Si tous les capitaines doivent être admis à nos conseils, nous serons obligé de le tenir sur la pelouse du château, car il n'y aura pas de salle assez grande pour nous.

—Majesté, répondis-je, si je me suis hasardé à venir ici, c'est que, au cours de mon voyage j'ai été chargé d'une commission, qui consistait à remettre un paquet entre vos mains. J'ai donc cru qu'il était de mon devoir de ne pas perdre un moment pour m'acquitter de ma mission.

—Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

—Je l'ignore, répondis-je.

Le Docteur Ferguson chuchota quelques mots à l'oreille du Roi, qui se mit à rire, et tendit la main pour prendre le paquet.

—Ta! Ta! dit-il, les temps des Borgia et des Médicis sont passés, docteur. En outre ce jeune homme n'est point un conspirateur italien et la Nature lui a donné comme certificat d'honnêteté de loyaux yeux bleus et une chevelure couleur de chanvre. C'est bien lourd... un lingot de plomb, à en juger par le poids. C'est enfermé dans de la toile cousue avec du gros fil. Ha! c'est un barreau d'or, d'or vierge massif, n'est-ce pas bien extraordinaire. Chargez-vous de cela, Wade, et veillez à ce que cela entre dans le trésor commun. Ce petit morceau de métal peut fournir dix piquiers. Qu'est-ce que ceci? Une lettre et un pli fermé. «À James, Duc de Monmouth.» Hum! ceci a été écrit avant que nous eussions pris notre titre royal: «Sir Jacob Clancing, jadis de Snellaby-Hall, envoie ses salutations et une preuve d'affection. Menez la bonne œuvre à la bonne fin. Cent lingots pareils vous attendent quand vous aurez traversé les plaines de Salisbury.» De magnifiques promesses, Sir Jacob! Je souhaiterais que vous les eussiez envoyées. Eh bien, messieurs, vous le voyez, l'aide et les témoignages de bonne volonté affluent vers nous. N'est-ce pas l'heure de la marée montante? L'usurpateur a-t-il quelque espoir de se maintenir? Ses gens lui resteront-ils attachés? En un mois, et même moins du temps, je vous verrai tous réunis autour de moi à Westminster, et alors aucun devoir ne me sera plus agréable que de pourvoir à ce que tous, du plus haut jusqu'au moindre, vous soyez récompensés de votre loyauté envers votre monarque en cette heure sombre pour lui, en cette heure périlleuse.

Un murmure de gratitude s'éleva du milieu des courtisans à ce gracieux discours, mais l'Allemand tira saxon par la manche et dit tout bas:

—Il a son accès de chaleur maintenant. Vous allez le voir se refroidir bientôt.

—Quinze cents hommes m'ont rejoint ici, où je n'en attendais qu'un millier au plus, reprit le Roi. Si nous avions de grandes espérances lors de notre débarquement à Lyme Cobb, où nous étions accompagné de quatre-vingts personnes, que devons-nous penser maintenant, quand nous nous trouvons dans la principale ville du Somerset avec huit mille braves autour de nous? Encore une affaire comme celle d'Axminster, et le pouvoir de mon oncle s'écroulera comme un château de cartes. Mais réunissez-vous autour de la table, messieurs, et nous allons discuter sur les affaires selon toutes les règles.

—Voici encore un bout de papier que vous n'avez pas lu, sire, dit Wade en lui tendant un billet qui avait été inclus dans la note.

—C'est une attrape rimée, ou un refrain de ronde, dit Monmouth en y jetant un coup d'œil. Quel sens donnerons-nous à ceci?