Quand ton étoile sera dans le trine aspect,
Entre l'éclat et les ténèbres,
Duc Monmouth, Duc Monmouth,
Méfie-toi du Rhin.

—Ton étoile dans le trine aspect? Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie.

—S'il plaît à Votre Majesté, dis-je, j'ai des motifs de croire que la personne qui vous a envoyé ce message est un des adeptes profondément versés dans les arts de la divination, et qui prétendent annoncer les destinées des hommes d'après les mouvements des corps célestes.

—Ce gentleman a raison, sire, fit remarquer Lord Grey. Ton étoile dans le trine aspect, est un terme d'astrologie qui signifie que votre planète natale sera dans une certaine région du ciel. Ces vers tiennent de la prophétie. Les Chaldéens et les Égyptiens du temps jadis passent pour avoir acquis une grande habileté dans cet art, mais j'avoue que je ne fais pas grand cas de l'opinion de ces prophètes des temps nouveaux qui se donnent la peine de répondre aux sottes questions de la première ménagère venue:

Et qui révèlent grâce à Vénus ou à la Lune
Qui a volé un dé à coudre ou une cuiller.

dit à demi-voix Saxon, citant un passage de son poème favori.

—Eh! voici que nos colonels prennent la maladie de la rime, dit le Roi en riant. Nous allons donc poser l'épée pour prendre la harpe, ainsi que le fit Alfred en ce même pays. Ou bien je deviendrai un Roi des bardes et des trouvères, comme le bon Roi René de Provence. Mais, messieurs, si c'est vraiment une prophétie, elle est, à mon avis, de bon augure pour notre entreprise. Sans doute je suis invité à me défier du Rhin, mais il est bien peu probable que notre querelle se décide par les armes sur ses rives.

—Tant pis! murmura l'Allemand entre ses dents.

—Ainsi donc nous pouvons remercier ce Sir Jacob et son gigantesque messager pour sa prédiction autant que pour son or. Mais voici le digne Maire de Taunton, le plus âgé de nos conseillers et le plus récent de nos chevaliers. Capitaine Clarke, je vous prie de vous poster en dedans de la porte et de vous opposer à toute intrusion. Ce qui se passe entre nous, sera, j'en suis certain, en sûreté sous votre garde.

Je m'inclinai et pris le poste qui m'était assigné pendant que les conseillers et les chefs militaires s'asseyaient autour de la grande table de chêne qui occupait le centre du hall.

La douce lumière du soir se répandait à flots par les trois fenêtres de l'ouest, tandis que les conversations des soldats campés sur la pelouse du château résonnait comme le bourdonnement endormant des insectes.

Monmouth allait et venait d'un pas rapide, d'un air embarrassé, jusqu'au bout de la pièce, jusqu'à ce que tout le monde fût assis.

Alors il se tourna vers le groupe et lui adressa la parole:

—Vous avez dû deviner, messieurs, dit-il, que si je vous ai réunis aujourd'hui, c'est pour profiter de votre sagesse collective et me fixer sur le parti que nous avons à prendre. Nous nous sommes avancés d'environ quarante milles dans notre royaume, et nous avons trouvé partout le chaleureux accueil auquel nous nous attendions. Bien près de huit mille hommes suivent nos étendards et un nombre égal ont dû être renvoyés faute d'armes. Nous nous sommes trouvés deux fois en présence de l'ennemi, et le résultat de ces rencontres nous a livré ses mousquets et ses pièces de campagne. Depuis le début jusqu'au dernier moment, il ne s'est rien passé qui n'ait tourné à notre avantage. Nous devons faire en sorte que l'avenir soit aussi heureux que le passé. C'est pour assurer ce succès que je vous ai réunis, et maintenant je vous demande de me donner votre avis sur notre situation, et de me laisser combiner notre plan d'action après que je vous aurai entendus. Il y a parmi vous des hommes d'état, il y a parmi vous des militaires, il y a parmi vous des hommes de piété qui peuvent apercevoir un éclair de lumière alors qu'hommes d'état et militaires sont dans les ténèbres. Donc parlez sans crainte, faites-moi connaître vos pensées.

De mon poste central près de la porte je voyais parfaitement les rangées de figures de chaque côté de la table, les solennels Puritains à la face rasée, les soldats brûlés par le soleil, les courtisans à moustaches et en perruques blanches.

Mes yeux se portèrent surtout sur les traits scorbutiques de Ferguson, sur le profil dur, aquilin de Saxon, sur la face grossière de l'Allemand et sur la figure pointue et pensive du lord de Wark.

—Si aucun autre ne veut exprimer une opinion, s'écria le fanatique docteur, je vais parler moi-même, comme étant inspiré par une voix intérieure. Car n'ai-je pas travaillé pour la cause, ne m'en suis-je pas fait l'esclave, pâtissant, souffrant, bien des choses par le fait de l'audacieux? Par quoi mon esprit a fructifié avec abondance. N'ai-je pas été foulé comme dans un pressoir à vin et jeté au rebut avec des sifflets et du mépris?

—Nous connaissons vos mérites et vos souffrances, docteur, dit le Roi. La question qui nous est soumise est de savoir ce que nous avons à faire.

—Une voix ne s'est-elle pas fait entendre à l'Orient? cria le vieux Whig. Un nom ne s'est-il pas élevé comme celui d'une grande clameur, de grands pleurs pour un Covenant violé et une génération pécheresse. D'où venait ce cri? Quelle était cette voix? N'était-elle pas celle de cet homme, Robert Ferguson, qui s'est dressé contre les grands de la terre et n'a pas voulu se laisser apaiser?

—Oui, oui, docteur, dit Monmouth, avec impatience. Parlez de ce qui nous occupe, ou faites place à un autre.

—Je vais m'expliquer clairement, Majesté. N'avez-vous pas appris qu'Argyle est pris. Et pourquoi est-il pris? Parce qu'il n'a point eu la confiance qu'il devait avoir dans les œuvres du Tout-Puissant, parce qu'il lui a fallu rejeter l'aide des enfants de lumière pour accepter celle des rejetons du Prélatisme, hommes aux jambes nues, à moitié païens, à moitié papistes. S'il avait marché dans la voie du Seigneur, il ne serait point enfermé dans la Prison d'Édimbourg, avec la corde ou la hache en perspective. Que n'a-t-il ceint ses reins, pour marcher droit en avant, avec l'étendard de la lumière, au lieu de s'amuser ici et là, à attendre, ainsi qu'un Didyme au cœur incertain. Et notre sort sera le même ou pire encore, si nous n'avançons pas dans l'intérieur, si nous ne plantons pas nos étendards devant cette ville coupable de Londres, la ville où l'œuvre du Seigneur doit être faite, où l'ivraie doit être séparée du froment, et entassée à part pour être brûlée.

—En somme, vous êtes d'avis que nous nous mettions en marche, demanda Monmouth.

—Que nous marchions en avant, Majesté, et que nous nous préparions à être les instruments de la grâce, que nous nous abstenions de souiller la cause de l'Évangile en portant la livrée du diable, dit-il en lançant un regard féroce à un cavalier au costume brillant qui était assis de l'autre côté de la table, qu'on renonce à jouer aux cartes, à chanter des chansons profanes, et à lancer des jurons, autant de fautes qui sont commises chaque soir par les membres de cette armée, ce qui est un grand scandale envers Dieu et le peuple.

Un murmure d'assentiment et d'approbation s'éleva parmi les Puritains les plus fermes de l'assemblée, quand ils entendirent exprimer cette opinion, pendant que les gens de cour échangeaient des coups d'œil et avançaient les lèvres d'un air moqueur. Monmouth alla et vint deux ou trois fois et demanda un autre avis.

—Vous, Lord Grey, dit-il, vous êtes un soldat et un homme d'expérience; quel est votre avis? Devons-nous faire halte ici ou pousser sur Londres?

—Nous diriger vers l'Est serait aller à notre perte, selon mon humble jugement, répondit Grey, en parlant avec lenteur, et du ton d'un homme qui a longtemps et mûrement réfléchi avant de se prononcer. Jacques Stuart a beaucoup de cavalerie, et nous en sommes entièrement dépourvus. Nous pouvons tenir ferme derrière des haies, dans un pays accidenté, mais quelle chance aurions-nous au milieu de la plaine de Salisbury? Entourés par les dragons, nous serions comme un troupeau de moutons cerné par une bande de loups. En outre, chaque pas que nous faisons dans la direction de Londres nous éloigne du terrain qui nous est favorable, et du pays fertile qui fournit à nos besoins, en même temps que cela raccourcit la distance que Jacques Stuart doit parcourir pour amener ses troupes et ses subsistances. Ainsi donc, à moins que nous ne recevions la nouvelle d'un soulèvement important en notre faveur à Londres, nous ferions mieux de défendre notre terrain et d'attendre une attaque.

—Vous raisonnez avec finesse et justesse, Mylord Grey, dit le Roi. Mais combien de temps attendrons-nous ce soulèvement qui ne se produit jamais, ces appuis toujours promis qui n'arrivent point. Voici sept longs jours que nous sommes en Angleterre et pendant ce temps, pas un des membres de la Chambre des Communes n'est venu à nous, et parmi les Lords il n'y a que Lord Grey qui était lui-même en exil. Pas un baron, pas un comte, et un seul baronnet a pris les armes pour nous. Où sont les homme que Danvers et Wildman m'avaient promis de Londres? Où sont les remuants apprentis de la Cité qui, disait-on, me demandaient instamment? Où sont les insurrections qui devaient s'étendre de Berwick à Portland, à ce qu'on annonçait. Pas un homme n'a bougé, excepté ces bons paysans. J'ai été trompé, attiré dans un piège, poussé dans une trappe par de vils agents qui m'ont entraîné à l'abattoir.

Il allait et venait en se tordant les mains, se mordant les lèvres, le désespoir marqué en grands traits sur sa figure.

Je remarquai que Buyse disait quelques mots à l'oreille de Saxon.

C'était sans doute une allusion à la crise de froid dont il avait parlé.

—Parlez, colonel Buyse, dit le Roi, faisant un violent effort pour maîtriser son émotion. En qualité de soldat, êtes-vous d'accord avec Mylord Grey?

—Interrogez Saxon, Majesté, répondit l'Allemand. Dans une réunion du Conseil, mon opinion, ainsi que je l'ai remarqué, est toujours la même que la sienne.

—Alors nous nous adressons à vous, colonel Saxon, dit Monmouth. Nous avons dans ce conseil un parti en faveur d'une marche en avant, et un autre qui propose de maintenir notre position. Si votre vote devait faire pencher la balance, que décideriez-vous?

Tous les regards se retournèrent vers notre chef, car son attitude martiale et le respect que lui témoignait Buyse, un vétéran, faisaient supposer avec toute probabilité que son avis l'emporterait.

Il resta un instant silencieux, les mains sur sa figure.

—Je vais dire ce que je pense, Majesté, fit-il enfin. Feversham et Churchill marchent vers Salisbury avec trois mille hommes d'infanterie, et ils ont lancé en avant huit cents hommes de la garde bleue et deux ou trois régiments de dragons. Nous serions donc forcés de livrer bataille dans la plaine de Salisbury, comme l'a dit Lord Grey, et notre infanterie, qui a des armes de toutes les sortes, ne serait guère capable de résister à leur caractère. Tout est possible au Seigneur, ainsi que le dit sagement le docteur Ferguson; nous sommes comme des grains de poussière dans le creux de sa main. Toutefois il nous a donné de la cervelle pour que nous soyons en état de choisir le meilleur parti, et si nous omettons d'en faire usage, nous aurons à supporter les suites de notre sottise.

Ferguson eut un rire dédaigneux, et marmotta une prière, mais bon nombre de Puritains hochèrent la tête en signe d'assentiment, reconnaissant que cette façon de voir les choses n'avait rien de déraisonnable.

—D'un autre côté, reprit Saxon, il me semble également impossible que nous restions ici. Les amis qu'a Votre Majesté dans toute l'Angleterre seraient entièrement découragés si l'armée restait immobile, sans frapper un coup. Les paysans retourneraient près de leurs femmes, dans leurs foyers. Un tel exemple est contagieux. J'ai vu une grande armée se fondre comme un glaçon au soleil. Une fois qu'ils seraient partis, il ne serait pas facile de les réunir de nouveau. Pour les retenir, il faut les occuper. Ne jamais les laisser une minute sans rien faire, les exercer, les faire marcher, les faire manœuvrer, les faire travailler, leur prêcher, les faire obéir à Dieu et à leur colonel. Rien de cela n'est possible dans une garnison confortable. Nous ne pouvons espérer de mener à sa fin cette entreprise, tant que nous ne serons pas arrivés à Londres. Ainsi donc, Londres doit être notre but. Mais il y a bien des routes pour y arriver. Sire, vous avez bien des partisans à Bristol et dans les Terres du centre, à ce que j'ai entendu dire. S'il m'est permis de donner un conseil, je dirais: Marchons de ce côté-là. Chaque jour qui passe augmentera le nombre de vos troupes et les rendra meilleures, si l'on s'aperçoit qu'on se remue. Supposez que nous prenions Bristol—et j'ai ouï dire que les ouvrages ne sont pas très forts—cela nous donnerait une très bonne prise sur la navigation, et un centre d'action comme il y en a peu. Si tout va bien pour nous, nous pourrions marcher sur Londres à travers les comtés de Gloucester et de Worcester. En attendant, je serais d'avis qu'une journée de peine et d'humiliation soit imposée pour appeler une bénédiction sur la cause.

Cette allocution, où étaient habilement combinées la sagesse de ce monde et le zèle spirituel, conquit les applaudissements de toute l'assemblée, et surtout du Roi Monmouth, dont l'humeur mélancolique se dissipa comme par enchantement.

—Par ma foi, Colonel, dit-il, ce que vous dites est clair comme le jour. Naturellement, si nous prenons de la force dans l'Ouest et si mon oncle est menacé de perdre des partisans quelque part, il n'aura aucune chance de tenir contre nous. S'il veut nous combattre sur notre propre terrain, il lui faudra dégarnir de troupes le Nord, le Sud et l'Est, chose à laquelle on ne peut songer. Nous pouvons fort bien entreprendre la marche sur Londres par la route de Bristol.

—Je trouve le conseil bon, remarqua Lord Grey, mais je tiendrais à savoir sur quoi se fonde le colonel Saxon, pour dire que Churchill et Feversham sont en route avec trois mille hommes d'infanterie régulière, et plusieurs régiments de dragons.

—Sur les paroles d'un officier des Bleus avec lequel je me suis entretenu à Salisbury, répondit Saxon. Il m'a fait ses confidences, croyant que je faisais partie de la maison du Duc de Beaufort. Quant à la cavalerie, une troupe de celle-ci nous a poursuivis dans la Plaine de Salisbury avec des mâtins. Une autre nous a attaqués à moins de vingt milles d'ici, et a perdu une vingtaine d'hommes et un cornette.

—Nous avons entendu parler de l'affaire dit le Roi. Elle a été bravement menée. Mais si ces gens-là sont aussi près, nous n'avons pas beaucoup de temps pour nos préparatifs.

—Leur infanterie ne peut être ici avant une semaine, dit le Maire, et à ce moment-là nous serions de l'autre côté des murs de Bristol.

—Il y a un point sur lequel on pourrait insister, dit Wade, l'homme de loi. Ainsi que le dit avec grande vérité Votre Majesté, nous avons été cruellement désappointés par ce fait qu'aucuns gentilshommes, et fort peu de membres importants des Communes ne se sont déclarés pour nous. La raison de cela, à mon avis, est que chacun d'eux attend que son voisin se mette en mouvement. S'il nous en venait un ou deux, les autres ne tarderaient pas à les imiter. Comment donc faire pour amener un ou deux Ducs sous nos étendards?

—Voilà la question, Maître Wade, dit Monmouth en hochant la tête d'un air de découragement.

—Je crois que la chose est possible, répondit le légiste whig. De simples proclamations adressées à tout l'ensemble des citoyens n'attraperont pas ces poissons dorés. Ils ne mordront point à l'hameçon s'il n'y a point d'appât. Je recommanderais une sorte de convocation, d'invitation qui serait envoyée à chacun d'eux, et qui les sommerait de se rendre à notre camp, avant une certaine date, sous peine de haute trahison.

—Ainsi parla l'esprit des formes légales, dit le Roi Monmouth en riant. Mais vous avez omis de nous dire comment la dite citation ou sommation serait signifiée à ces mêmes délinquants.

—Le Duc de Beaufort, reprit Wade, sans s'arrêter à l'objection du Roi, est Président de Galles, et comme le sait Votre Majesté, lieutenant de quatre comtés anglais. Son influence s'étend sur tout l'Ouest. Il a deux cents chevaux dans ses écuries à Badminton, et, à ce que j'ai ouï dire, mille hommes s'assoient chaque jour à ses tables. Pourquoi ne ferait-on pas une tentative particulière pour gagner un tel personnage, d'autant mieux que nous nous proposons de marcher dans sa direction?

—Malheureusement Henri, Duc de Beaufort, est déjà en armes contre son souverain, dit Monmouth, d'un air sombre.

—Il l'est, Sire, mais on peut le décider à tourner en votre faveur l'armée qu'il a levée contre vous. Il est protestant. On le dit Whig. Pourquoi ne lui enverrions-nous pas un message? On flatterait son orgueil. On ferait appel à sa religion. On lui ferait des caresses et des menaces. Qui sait? Il peut avoir des griefs personnels que nous ignorons. Il est peut-être mûr pour une pareille démarche.

—Votre conseil est bon, Wade, dit Lord Grey, mais je trouve que Sa Majesté a fait une question bien naturelle. Je crains que votre messager n'en vienne à se balancer au bout d'une corde sur un des chênes de Badminton, si le Duc veut faire parade de son loyalisme envers Jacques Stuart. Où trouver un homme à la fois assez avisé, et assez hardi pour une pareille mission, sans risquer un de nos chefs, dont nous aurions peine à nous passer en un temps pareil?

—C'est vrai, répondit Monmouth, il vaudrait mieux renoncer tout à fait à cette aventure que de la tenter d'une façon maladroite et comme à regret. Beaufort croirait que c'est un complot ayant pour but non point de le gagner, mais de le compromettre. Mais où veut en venir notre géant de la porte, avec ces signes qu'il nous fait?

—S'il plaît à Votre Majesté, demandai-je, m'autorisera-t-elle à parler?

—Nous ne demandons pas mieux que de vous écouter, capitaine, répondit-il d'un ton plein de bienveillance, pour peu que votre intelligence soit proportionnée à votre force, votre opinion doit avoir du poids.

—Alors, Majesté, dis-je, je m'offrirais comme messager propre à me charger de l'affaire. Mon père m'a commandé de n'épargner ni ma vie, ni mes membres en cette querelle, et si l'honorable Conseil pense qu'on peut gagner le Duc, je suis prêt à garantir que le message lui sera remis, si un homme à cheval peut accomplir la chose.

—Je déclare qu'on ne saurait choisir un meilleur héraut, s'écria Saxon. Ce jeune homme a du sang-froid et un cœur à toute épreuve.

—Alors, jeune monsieur, nous agréons votre offre vaillante et loyale, dit Monmouth. Êtes-vous d'accord sur ce point, messieurs?

Un murmure d'assentiment partit de l'assemblée.

—Vous rédigerez la lettre, Wade. Offrez-lui de l'argent, la préséance dans l'ordre des Ducs, la présidence des Galles à perpétuité, ce que vous voudrez, si vous pensez pouvoir le faire hésiter. Si non, le séquestre, l'exil, l'infamie éternelle. Puis, écoutez-moi bien, vous pouvez joindre une copie des documents écrits par Van Brunow, prouvant le mariage de ma mère, ainsi que les attestations des témoins. Tenez tout cela prêt pour demain matin à la pointe du jour, heure où le messager pourra se mettre en route.

—Tout cela sera prêt, Majesté, dit Wade.

—En ce cas, messieurs, reprit le Roi Monmouth, je puis vous renvoyer à vos postes. S'il survient quelque chose de nouveau, je vous réunirai une seconde fois pour mettre à profit votre sagesse. Nous séjournerons ici, avec la permission de Sir Stephen Timewell, jusqu'à ce que les hommes soient reposés et les recrues enrôlées. Alors nous nous mettrons en marche dans la direction de Bristol, et nous verrons quelle sorte de chance nous aurons dans le Nord. Si Beaufort passe de notre côté, tout ira bien. Adieu, mes bons amis, je n'ai pas besoin de vous recommander la diligence et la fidélité.

Le Conseil se leva à ce congé du Roi, et chacun s'inclinant devant-lui sortit à la file du Hall du Château. Plusieurs des membres se groupèrent autour de moi pour me donner des indications au sujet de mon voyage, ou des avis sur la conduite à tenir.

—C'est un homme plein d'orgueil et d'insolence, dit quelqu'un. Parlez-lui humblement. Sans quoi il n'écoutera pas votre message et vous fera chasser de sa présence à coups de fouet.

—Non, non, s'écriait un autre, il est vif, mais il aime un homme qui soit homme. Parlez-lui honnêtement, franchement: il est plus probable qu'il entendra raison.

—Parlez-lui comme le Seigneur vous inspirera de le faire, dit un Puritain. C'est son message que vous portez, autant que celui du Roi.

—Tâchez de l'entraîner à l'écart sous quelque prétexte, dit Buyse, puis hop! en route, avec votre homme en travers de la selle. Tonnerre de grêle, voilà qui serait bien joué.

—Qu'on le laisse tranquille, s'écria Saxon. Le gars a autant de bon sens qu'aucun de vous: il verra bien de quel côté le chat saute. Allons, ami, revenons auprès de nos hommes.

—Vraiment, je suis fâché de vous perdre, dit-il, pendant que nous nous faisions passage à travers la foule des paysans et des soldats sur la pelouse du Château. Votre compagnie vous regrettera vivement. Lockarby devra en commander deux. Si tout va bien, vous devez être de retour dans trois ou quatre jours. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous allez à un danger réel. Si le Duc tient à prouver à Jacques qu'il n'entend pas qu'on cherche à le séduire, il ne peut le faire qu'en punissant le messager, et en sa qualité de lieutenant du comté, il a le droit de le faire dans les temps d'agitation politique. C'est un homme dur, si les on-dit sont vrais. D'autre part, si vous avez la chance de réussir, cela peut être le fondement de votre fortune, ainsi que le moyen de sauver Monmouth. Ah! il a besoin d'aide, par le Lord Harry! Jamais je ne vis une cohue comme son armée. Buyse dit qu'ils se sont battus avec entrain à Axminster, mais il est d'accord avec moi pour déclarer que quelques coups de canon et quelques charges de cavalerie les éparpilleront par tout le pays. Avez-vous quelques messages à laisser?

—Non, rien que de rappeler mon affection à ma mère.

—C'est bien. Si vous succombez d'une façon déloyale, je n'oublierai pas Sa Grâce le Duc de Beaufort, et le premier de ses gentilshommes qui tombera entre mes mains sera pendu aussi haut qu'Aman. Et maintenant vous n'avez rien de mieux à faire que de gagner votre chambre, et de dormir aussi bien que possible, car votre nouvelle mission commence demain au chant du coq.


VII—Nouvelles reçues de Havant.

Après avoir donné mes ordres pour que Covenant fût sellé et harnaché le lendemain à la pointe du jour, j'étais rentré dans ma chambre, et je me préparais pour une longue nuit de repos, quand Sir Gervas, qui couchait dans la même pièce, entra en dansant et agitant au-dessus de sa tête un paquet de papiers.

—Trois devinettes, Clarke, cria-t-il. Qu'est-ce que vous désireriez le plus?

—Des lettres de Havant, dis-je vivement.

—Juste! répondit-il en les jetant sur mes genoux. En voilà trois, et pas une qui soit d'une écriture féminine. Je veux être pendu si je comprends ce que vous avez fait de toute votre vie:

Comment un cœur jeune peut-il renoncer
À l'amour de la femme, au vin qui pétille?

«Mais vous êtes si absorbé par vos nouvelles que vous n'avez pas remarqué ma transformation.

—Ah! où donc avez-vous trouvé tout cela? demandai-je, fort étonné.

Il était vêtu d'un costume de nuance prune très délicate avec des boutons et des bordures d'or, que faisaient ressortir des culottes de soie et des souliers à l'espagnole avec des roses sur le cou-de-pied.

—Cela sent plus la Cour que le camp, dit Sir Gervas en se frottant les mains et promenant sur sa personne des regards fort satisfaits. Je suis également ravitaillé en fait de ratafia et d'eau de fleur d'oranger. En plus, j'ai deux perruques, une courte, et une de gala, une livre du tabac à priser impérial qui se vend à l'enseigne de «l'Homme noir», une boîte de poudre à cheveux de De Crépigny, mon manchon en peau de renard et plusieurs autres choses indispensables. Mais je vous gêne dans votre lecture.

—J'en ai vu assez pour être assuré que tout va bien à la maison, répondis-je en jetant un coup d'œil sur la lettre de mon père. Mais comment sont venues toutes ces choses?

—Des cavaliers sont arrivés de Petersfield et les ont apportées. Quant à ma petite caisse, garnie par un bon ami que j'ai à la ville, elle a été expédiée à Bristol, où on suppose que je me trouve présentement, et où je serais en effet si je n'avais eu la bonne fortune de rencontrer votre troupe. La caisse a néanmoins trouvé le moyen d'arriver à l'Hôtellerie de Bruton, et la bonne femme qui la dirige et dont je me suis fait une amie, a su s'arranger pour me la faire parvenir. C'est une règle utile à suivre, Clarke, dans ce pèlerinage terrestre: il faut toujours embrasser l'hôtelière. C'est peut-être peu de close, mais en somme la vie est faite de petites choses. J'ai peu de principes fixes, je le crains, mais il en est deux que je puis me flatter de ne jamais violer. Je suis toujours pourvu d'un tire-bouchon, et jamais je ne manque d'embrasser l'hôtelière.

—D'après ce que j'ai vu de vous, dis-je en riant, je pourrais me porter garant que ces deux devoirs sont toujours accomplis.

—J'ai des lettres moi aussi, dit-il en s'asseyant sur le bord du lit, et parcourant un rouleau de papiers. «Votre Araminte au cœur brisé.» Hum! la donzelle ne doit pas savoir que je suis ruiné. Sans quoi son cœur serait bientôt raccommodé... Qu'est-ce que cela? Un défi pour faire combattre mon coq Julius contre le jeune coq de Lord Dorchester, enjeu cent guinées. Par ma foi, j'ai trop d'occupation à soutenir l'oiseau de Monmouth, pour l'enjeu du championnat... Un autre m'invite à une partie de chasse au cerf à Epping... Diantre, si je n'avais pas gagné au large, je me verrais moi-même aux abois, avec une meute de mâtins d'huissiers aux talons... Une lettre où mon drapier me réclame son dû. Il peut supporter cette perte. Je lui ai réglé plus d'une note bien longue... Une offre de trois mille livres que me fait le petit Dicky Chichester! Non, non, Dicky, pas de cela. Un gentleman ne doit pas vivre aux crochets de ses amis. On n'en est pas moins très reconnaissant... Qu'est-ce maintenant? De Mistress Butterworth. Pas d'argent depuis trois semaines: des garnisaires dans la maison! Non, malédiction, voilà qui est trop fort!

—Qu'y a-t-il? demandai-je en interrompant la lecture de mes propres lettres.

La figure pâle du baronnet avait pris une légère coloration, et il arpentait la pièce d'un air furieux, une lettre froissée à la main.

—C'est une honte abominable, Clarke, s'écria-t-il. Par la corde, elle aura ma montre, qui sort de chez Tompion, à l'enseigne des Trois-Couronnes, dans la Cour de Saint-Paul, et qui a coûté toute neuve cent livres! Cela pourra assurer son existence pendant quelques mois... Pour cela Mortimer aura à se mesurer à l'épée avec moi. J'écrirai le mot de vilain sur lui avec la pointe de ma rapière.

—Je ne vous ai jamais vu en colère jusqu'à ce jour, dis-je.

—Non, répondit-il en riant. Bien des gens m'ont fréquenté pendant des années et me donneraient un certificat d'égalité d'humeur. Mais cela est trop fort. Sir Edward Mortimer est le frère cadet de ma mère, mais il n'est pas mon aîné de beaucoup. Un jeune homme convenable, tiré à quatre épingles, à la voix douce, le voilà tel qu'il fut toujours. En conséquence de quoi, il a réussi dans le monde, et a joint les terres aux terres, selon le langage de l'Écriture. Au temps jadis, je l'ai aidé de ma bourse, mais il n'a pas tardé à devenir plus riche que moi, car il gardait tout ce qu'il gagnait. Moi au contraire, tout ce que je gagnais... Bah! cela s'est dissipé comme la fumée de la pipe que vous allumez en ce moment. Lorsque je m'aperçus qu'il n'y avait plus rien, je reçus de Mortimer un prêt qui était suffisant pour me permettre de me rendre dans la Virginie, ainsi que je le désirais, et de faire emplette d'un cheval et d'un équipement. La chance pouvait tourner de telle sorte, Clarke, que les domaines des Jérôme lui revinssent, s'il m'arrivait un accident. Aussi ne voyait-il aucun inconvénient à ce que je partisse pour le pays des fièvres et des couteaux à scalper. Non, ne hochez pas la tête, mon cher campagnard, vous êtes peu au fait des malices du monde.

—Faites-lui crédit, jusqu'à ce que le pire soit prouvé, dis-je en m'asseyant sur le lit, et fumant, mes lettres étalées devant moi.

—Il est prouvé, le pire, dit Sir Gervas, dont la figure s'assombrit. Comme je l'ai dit, j'ai rendu à Mortimer quelques services, dont il aurait bien dû garder le souvenir, quoique je ne juge pas convenable de les lui rappeler. Cette Mistress Butterworth a été ma nourrice, et ma famille avait l'habitude de pourvoir à son entretien. Je ne pouvais me faire à l'idée que la ruine de ma fortune lui ferait perdre une ou deux pauvres guinées par semaine, sa seule ressource contre la faim. Je demandai donc à Mortimer une seule chose, au nom de notre ancienne amitié, c'était de continuer cette aumône. Je lui promis que si je réussissais, je le rembourserais entièrement. Ce vilain au cœur bas me serra la main avec chaleur et jura de le faire. Combien la nature humaine est chose vile, Clarke! Pour cette misérable somme, lui, un homme riche, il a manqué à son engagement. Il a abandonné cette pauvre femme à la mort par la faim. Mais il me paiera cela. Il me croit sur l'Atlantique. Si je marche sur Londres avec ces braves garçons, je dérangerai l'harmonie de sa pieuse existence jusqu'à ce jour... Je me contenterai des cadrans solaires, et ma montre ira aux mains de la mère Butterworth. Bénis soient ses amples seins! J'ai goûté de bien des liquides, mais je parierais volontiers que le premier de tous était le plus salutaire. Eh bien? Et vos lettres? Vous avez eu des froncements et des sourires comme un jour d'Avril.

—En voici une de mon père, à laquelle ma mère a ajouté un mot, dis-je. La seconde est d'un vieil ami à moi, Zacharie Palmer, le charpentier du village. La troisième est de Salomon Sprent, un marin retiré, pour qui j'ai de l'affection et du respect.

—Voilà un rare trio de porteurs de nouvelles, Clarke. Je voudrais connaître votre père. D'après ce que vous dites, ce doit être un solide bloc de chêne anglais. Je disais, il n'y a qu'un instant, que vous ne connaissiez guère le monde, mais vraiment il peut se faire que dans votre village on voit l'humanité exempte de tout vernis, et qu'ainsi on en vienne à mieux voir le bon côté de la nature humaine. Avec ou sans vernis, le mauvais finit toujours par percer à jour. Or, sans aucun doute, ce charpentier et ce marin se montrent tels qu'ils sont. On peut connaître, pendant toute la durée d'une existence, mes amis de la cour sans jamais pénétrer jusqu'à leur nature réelle, et peut-être aussi se trouverait-on mal récompensé de cette recherche. Peste! voilà que je deviens philosophe, ce qui fut toujours le refuge de l'homme ruiné. Qu'on me donne un tonneau, je le mettrai sur la Piazza de Covent-Garden, et je serai le Diogène de Londres. Je ne demande pas à redevenir riche, Micah! Que dit donc le vieux couplet:

Notre argent ne sera pas notre maître,
Et ne nous traînera pas à Goldsmith Hall.
Ni pirates ni naufrages ne peuvent nous effrayer,
Nous qui ne possédons point de domaines,
Qui ne redoutons ni pillages ni impôts,
Qui n'avons nul besoin de fermer nos portes à clef.
Quand on est à terre, on ne risque plus de tomber.

«Ce dernier vers ferait une jolie devise pour un asile de mendiants.

—Vous allez réveiller Sir Stephen, dis-je pour le mettre sur ses gardes, car il chantait à tue-tête.

—Pas de danger. Lui et ses apprentis s'exerçaient au sabre dans le hall, lorsque je l'ai traversé. C'est un coup d'œil qui en vaut la peine. Le vieux qui bat du pied, qui brandit son arme et crie: Ha! en l'abaissant. Mistress Ruth et l'ami Lockarby sont dans la chambre aux tapisseries. Elle est occupée à filer, et lui à lire à haute voix un de ces divertissants ouvrages qu'elle aurait voulu me voir lire. M'est avis qu'elle a entrepris de le convertir, et cela finira peut-être en ceci: que c'est lui qui la convertira de fille en femme mariée. Ainsi donc vous allez trouver le Duc de Beaufort! Eh bien, je serais charmé de faire le voyage avec vous, mais Saxon ne voudra rien entendre, et je dois m'occuper avant tout de mes mousquetaires. Que Dieu vous ramène sain et sauf! Où sont ma poudre au jasmin et ma boîte à mouches? Lisez-moi vos lettres, s'il y a quelque chose d'intéressant. J'ai cassé le cou à une bouteille, à l'auberge, en compagnie de notre vaillant colonel, et il m'en a dit assez long sur votre intérieur à Havant pour me faire désirer de le mieux connaître.

—C'est un intérieur un peu sérieux, dis-je.

—Non, j'ai l'esprit tourné aux choses sérieuses. Allez-y, quand même il y aurait là toute la philosophie platonicienne.

—Celle-ci est du vénérable charpentier qui a été pendant de longues années mon conseiller et mon ami. Cet homme est religieux sans rien du sectaire, philosophe sans être attaché à un parti, affectueux sans faiblesse.

—Un modèle, vraiment, s'écria Sir Gervas, occupé à manier sa brosse à sourcils.

—Voici ce qu'il dit, repris-je.

Puis, je me mis à lire la lettre même que je vous transcris maintenant:

«Ayant appris par votre père, mon cher garçon, qu'il y avait quelque possibilité de vous faire parvenir une lettre, j'ai écrit celle-ci, que je vous envoie par les soins du digne John Packingham, de Chichester, qui part maintenant pour l'Ouest.

«J'espère que vous êtes sain et sauf, avec l'armée de Monmouth, et que vous y avez obtenu un emploi honorable.

«Je suis certain que vous trouverez parmi vos camarades un certain nombre de sectaires excessifs, ainsi que d'autres qui sont des railleurs et des incroyants.

«Suivez mes conseils, ami, écartez-vous des uns et des autres.

«Car le fanatique est l'homme qui ne s'en tient pas à défendre la liberté de son propre culte, ce qui ne serait que justice, mais veut encore s'imposer à la conscience d'autrui, et par là tombe dans cette même erreur contre laquelle il combat.

«D'autre part, le simple railleur sans cervelle est inférieur à la bête des champs, car il n'en a pas l'instinctif respect de soi-même et l'humble résignation...

—Par ma foi, s'écria le baronnet, le vieux gentleman a un côté de la langue assez rude.

«Prenons la religion par sa base la plus large, car la vérité a plus de largeur que nous ne sommes capables d'en concevoir.

«La présence d'une table prouve l'existence d'un charpentier, et de même la présence de l'univers prouve celle d'un être qui a fait l'univers, quelque soit ce nom qu'on lui donne.

«Jusque là vous avez sous les pieds un sol très ferme, sans qu'il y ait besoin d'inspiration, d'enseignement, ni d'une aide quelconque.

«Dès lors, puisqu'il doit y arriver un auteur de l'univers, jugeons de sa nature par son œuvre.

«Nous ne pouvons observer les gloires du firmament, son étendue infinie, sa beauté, et l'art divin avec lequel il a été pourvu aux besoins de toutes les plantes, de tous les animaux, et ne point voir qu'il est plein de sagesse, d'intelligence et de puissance.

«Nous somme encore ici, vous le reconnaîtrez, sur un terrain solide, sans avoir besoin d'appeler à notre aide autre chose que la pure raison.

«Quand nous sommes parvenus à ce point, demandons-nous pour quelle fin l'univers a été fait et pour quelle fin nous y avons été mis.

«La nature tout entière nous enseigne que ce doit être pour nous perfectionner, pour tendre plus haut, pour croître en vertu véritable, en science, en sagesse.

«La Nature est un prédicateur muet qui se fait entendre les jours de la semaine comme le jour du Sabbat.

«Nous voyons le gland grandir en un chêne, l'œuf produire l'oiseau, la chenille devenir papillon.

«Dès lors, douterons-nous que l'âme humaine, de toutes les choses la plus précieuse, ne soit aussi sur la route qui monte.

«Et comment l'âme peut-elle faire du progrès, sinon en cultivant la vertu et l'empire sur elle-même?

«Peut-il exister une autre voie?

«Il n'en est aucune.

«Ainsi donc nous pouvons dire avec confiance que nous sommes placés ici-bas pour croître en science et en vertu.

«Voilà l'essence intime de la religion, et pour aller jusque-là, il n'est pas besoin de foi.

«Cela est aussi vrai et aussi susceptible de démonstration qu'aucun des exercices d'Euclide que nous avons étudiés ensemble.

«Sur ce terrain commun les hommes ont élevé bien des édifices différents.

«Le Christianisme, la religion de Mahomet, la croyance des Orientaux, toutes ont une même substance.

«Les diversités se trouvent dans les formes et les détails.

«Tenons-nous en à notre foi chrétienne, la doctrine de l'amour, celle qui est si belle, qui a été souvent enseignée, et rarement mise en pratique, mais ne méprisons point nos semblables, car tous nous sommes les branches issues d'une même racine, la vérité.

«L'homme quitte les ténèbres pour la lumière: il y passe quelque temps, puis il retourne dans les ténèbres.

«Micah, mon garçon, les jours passent, pour moi comme pour toi.

«Qu'ils ne se passent point en pure perte!

«Leur nombre est bien petit.

«Que dit Pétrarque?: À celui qui y entre, la vie parait l'infini; à celui qui la quitte, le néant.

«Que chaque jour, chaque heure soient employés à seconder les vues du Créateur, à mettre en œuvre toutes les puissances du bien qui sont en vous.

«Qu'est-ce que la douleur, le travail, le chagrin?

«C'est le nuage qui passe devant le soleil. Ce qui est tout, c'est le résultat de l'œuvre bien faite.

«Il est éternel; il vit et s'accroît de siècle en siècle.

«Ne vous arrêtez pas pour vous reposer.

«Le repos viendra quand sera achevée l'heure du travail.

«Que Dieu vous protège et vous garde!

«Il n'y a pas grand-chose de nouveau.

«La garnison de Portsmouth est partie pour l'Ouest.

«Sir John Lawson, le magistrat, est venu ici et a fait des menaces à votre père et à d'autres, mais il ne peut faire grand-chose faute de preuves.

«L'Église et les Dissenters se prennent à la gorge, comme toujours.

«Vraiment l'austère Loi de Moïse règne plus longtemps que les douces paroles du Christ.

«Adieu, mon cher garçon, recevez les meilleurs souhaits de votre ami à la tête grisonnante.

«ZACHARIE PALMER»

—Corbleu! s'écria Sir Gervas, pendant que je repliais la lettre, j'ai entendu Stillingfleet et Tenison, mais je n'ai jamais écouté un meilleur sermon. Celui-là, c'est un évêque déguisé en charpentier. Mais voyons notre ami le marin. Est-ce un théologien en droit, un docteur en droit canon parmi les loups de mer?

—Salomon Sprent est un personnage tout différent, bien qu'il soit fort bon en son genre, dis-je, mais vous allez juger de lui par sa lettre.

—Maître Clarke.

«La dernière fois que nous fûmes de compagnie, j'ai couru sous les batteries, en service d'enlèvement, pendant que vous restiez au large et attendiez les signaux.

«M'étant arrêté pour me radouber et passer l'examen de ma prise, qui s'est trouvée être en bonne condition pour le gréement et la charpente...

—Que diable veut-il dire? demanda Sir Gervas.

—C'est d'une demoiselle qu'il parle, Phébé Dawson, la sœur du forgeron. Il est resté pendant plus de quarante ans presque sans mettre le pied sur la terre ferme. Aussi s'exprime-t-il en ce jargon maritime, tout en s'imaginant qu'il parle un anglais aussi pur que n'importe qui dans le Hampshire.

—Alors, continuez, dit le baronnet.

«Lui ayant lu les règlements de guerre, je lui ai expliqué les conditions d'après lesquelles nous devions naviguer de conserve dans le voyage de la vie, savoir:

«Premièrement: elle obéira aux signaux sans faire de questions, dès qu'ils seront reçus.

«Deuxièmement: elle gouvernera d'après mon calcul.

«Troisièmement: elle me soutiendra en fidèle navire de conserve, qu'il fasse mauvais temps, ou dans la bataille, ou dans le naufrage.

«Quatrièmement: elle se mettra à l'abri sous mes canons, en cas d'attaque par des bandits, corsaires, ou garde-côtes.

«Cinquièmement: j'aurai à la tenir en bon état, à la mettre en cale sèche de temps en temps, et pourvoir à ce qu'elle soit bien repeinte, approvisionné de parois, d'étamine, ainsi qu'il convient pour un coquet navire d'agrément.

«Sixièmement: je m'interdirai de prendre à la remorque aucun autre bateau, et s'il s'en trouve un qui me soit amarré présentement, je couperai les aussières.

«Septièmement: je devrai la ravitailler chaque jour.

«Huitièmement: si par hasard elle venait à avoir une voie d'eau, ou à se trouver échouée et prisonnière dans un banc de sable, j'aurai à la soutenir, la vider avec la pompe, et la redresser.

«Neuvièmement: arborer le pavillon protestant à la pomme du grand mât pendant la traversée de la vie, et tracer notre route vers le grand port, avec l'espoir de rencontrer un amarrage et un fond propre à jeter l'ancre, pour deux navires de construction anglaise, quand ils seront désarmés pour l'éternité.

«Le huitième coup du quart de midi allait sonner quand ces articles ont été signés et scellés.

«Ensuite, lorsque j'ai piqué sur vous, je n'ai pas seulement aperçu le bout de notre hunier.

«Bientôt après, j'ai appris que vous étiez parti pour servir comme soldat, en compagnie de ce bâtiment efflanqué, dégingandé, aux longs espars, à la mine de corsaire, que j'avais vu quelques jours auparavant dans le village.

«Je trouve que vous ne vous êtes pas trop bien conduit envers moi, en partant sans même me saluer de votre pavillon.

«Mais peut-être que la marée était favorable, et que vous ne pouviez pas attendre.

«Si je n'avais pas été affligé d'un mât de fortune, un de mes espars coupé, j'aurais eu le plus grand plaisir à ceindre mon sabre d'abordage et à sentir encore la poudre à canon.

«Et je le ferais encore, malgré ma patte de bois et le reste, sans mon vaisseau compagnon, qui pourrait se plaindre de la violation du contrat et dès lors s'esquiver.

«Il faut que je suive le feu de sa poupe jusqu'au jour où nous serons légalement unis.

«Adieu, matelot!

«Dans l'action, suivez le conseil d'un vieux marin, gardez la position du vent, et à l'abordage!

«Dites cela à votre amiral le jour de la bataille.

«Dites-le lui tout bas, à l'oreille.

«Dites-lui: gardez la position du vent et allez-y: à l'abordage.

«Dites-lui aussi qu'il frappe vite, qu'il frappe fort, qu'il frappe toujours.

«C'est ainsi que parlait Christophe Minga, et jamais on ne mit à la mer un homme meilleur, bien qu'il ait eu à grimper à travers le tuyau à aussière.

«Bien à vous et à vos ordres.

«SALOMON SPRENT»

Pendant toute la lecture de cette épître, Sir Gervas n'avait fait que rire en dedans, mais la dernière partie nous fit rire aux éclats.

—Qu'il soit à terre ou à bord, il veut absolument que toute bataille soit un combat naval, dit le baronnet. Il aurait fallu que vous eussiez ce sage conseil à proposer dans la réunion convoquée aujourd'hui par Monmouth. Si jamais il vous demande votre avis, répondez-lui: «Gardez la position du vent et montez à l'abordage!»

—Il faut que je dorme, dis-je en posant ma pipe. Je dois me mettre en route dès la pointe du jour.

—Non, je vous en prie, mettez le comble à votre bonté en me permettant d'entrevoir votre respectable père, la Tête-Ronde.

—Il n'y a que quelques lignes, répondis-je. Il a toujours été bref dans son langage, mais puisqu'elles vous intéressent, je vais vous le lire:

«Je vous envoie la présente, mon cher fils, par un homme pieux, pour vous dire que j'espère que vous vous comportez ainsi qu'il vous convient.

«Dans toutes les difficultés et tous les dangers, ne comptez pas sur vous, mais invoquez l'aide d'en haut.

«Si vous exercez un commandement, enseignez à vos hommes à chanter des psaumes au moment où ils se rangent en bataille, selon la bonne vieille coutume.

«Dans l'action, usez de la pointe plutôt que du tranchant.

«Un coup d'estoc doit parer un coup de taille.

«Votre mère et les autres vous envoient leur affection.

«Sir John Lawson a tourné autour d'ici comme un loup affamé, mais il n'a pu trouver aucune preuve contre moi.

«John Marchbank, de Bedhampton, a été jeté en prison.

«Véritablement l'Antéchrist règne sur le pays, mais le royaume de la lumière est proche.

«Frappez avec entrain pour la vérité et la conscience.

«Votre père affectueux,

«JOSEPH CLARKE»

«Post-scriptum (de ma mère): J'espère que vous vous rappelez ce que je vous ai dit au sujet de vos caleçons et aussi des larges collets de toile, que vous trouverez dans le sac.

«Il n'y a guère plus d'une semaine que vous êtes parti, et pourtant cela paraît une année.

«Quand vous aurez froid ou que vous serez mouillé, prenez dix gouttes de l'élixir de Daffy dans un petit verre d'eau de vie.

«Si les pieds vous cuisent, frottez le dedans de vos bottes avec du suif.

«Rappelez-moi à Maître Saxon, et à Maître Lockarby, s'il est avec vous.

«Son père a été dans une rage folle par suite de son départ, car il avait à brasser une grande quantité de bière et personne pour surveiller la cuve à fermentation.

«Ruth a fait cuire un gâteau, mais le four lui a joué un mauvais tour, et le dedans est resté en pâte molle.

«Un millier de baisers, cher cœur, de la part de votre tendre mère.

«M. C.»

—Un couple de gens sensés, dit Sir Gervas qui, après avoir achevé sa toilette, s'était mis au lit. Maintenant je commence à comprendre comment vous êtes fabriqué, Clarke. Je vois les fils dont on s'est servi pour vous tisser. Votre père veille à vos besoins spirituels; votre mère se préoccupe des besoins matériels. Mais je crois que le prêche du vieux charpentier est plus à votre goût. Vous êtes un infâme latitudinaire, mon homme. Sir Stephen crierait haro sur vous et Josué Pettigrue vous renierait. Bon! éteignons la lumière, car nous devons tous les deux être en mouvement au chant du coq. Voilà notre religion pour le moment.

—Celle des premiers Chrétiens, suggérai-je.

Sur quoi on rit tous les deux.

Puis, on s'endormit.


VIII—Le piège tendu sur la route de Weston.

Aussitôt après le lever du soleil, je fus réveillé par un des domestiques du Maire qui me prévint que l'honorable Maître Wade m'attendait en bas.

M'étant levé et habillé, je le trouvai assis à la table du salon, avec des papiers, une boîte de pains à cacheter, et occupé à sceller la missive que je devais porter.

C'était un homme de petite taille, vieilli, à la figure blême, se tenant très droit, brusque dans son langage, et dont la tournure faisait songer à un soldat plutôt qu'à un homme de loi.

—Voilà, dit-il en appuyant le cachet sur la cire qui couvrait le nœud du cordon. Je vois que votre cheval vous attend tout sellé, dehors. Vous ferez bien de passer par Nether le Bas, et le Canal de Bristol, car nous avons appris que la cavalerie ennemie garde les routes jusqu'au delà de Wells. Voici votre paquet.

Je m'inclinai et plaçai le pli dans l'intérieur de ma tunique.

—C'est un ordre écrit, ainsi qu'il a été proposé dans le conseil. Le Duc répondra peut-être par écrit, peut-être de vive voix. Dans les deux cas, conservez bien sa réponse. Le paquet contient aussi les dépositions du clergyman de la Haye, et celles des deux témoins présents au mariage de Charles d'Angleterre avec Lucy Walters, la mère de Sa Majesté. Votre mission est d'une importance telle que le succès de notre entreprise peut en dépendre entièrement. Faites en sorte de remettre le papier à Beaufort en personne. Sans quoi il n'aurait peut-être aucune valeur devant un tribunal.

Je promis de le faire, si la chose était possible.

—Je vous engagerais aussi, reprit-il, à emporter le sabre et le pistolet pour vous prémunir contre les dangers de la route, mais à laisser ici casque et cuirasse, qui vous donneraient une tournure trop guerrière pour un paisible messager.

—J'avais déjà pris ce parti, dis-je.

—Il n'y a plus rien à ajouter, capitaine, dit l'homme de loi, en me tendant la main. Puisse la bonne fortune vous accompagner! Ayez la langue muette et l'oreille au guet. Veillez attentivement sur tout ce qui se passera. Examinez bien quelles gens auront l'air sombre ou l'air content. Il peut se faire que le Duc soit à Bristol, mais il est préférable que vous alliez à sa résidence de Badminton. Notre mot de passe est aujourd'hui Tewkesbury.

Après avoir remercié mon instructeur de ses conseils, je sortis et montai sur Covenant, qui piétinait le sol et rongeait son frein, tout joyeux de son nouveau voyage.

Fort peu de citadins étaient dehors, mais plus d'une tête coiffée du bonnet de nuit me regarda avec étonnement par la fenêtre.

Je pris la précaution de faire marcher Covenant avec le moins de bruit possible, jusqu'à ce que nous fussions à une bonne distance de la maison, car je n'avais pas dit un mot à Ruben du voyage que je projetais.

J'étais convaincu que s'il était mis au fait, ni la discipline, ni même les chaînes toutes neuves de son amour ne sauraient l'empêcher de partir avec moi.

Malgré mon attention, les fers de Covenant rendaient un son clair sur les galets, mais en me retournant, je vis que les stores restaient abaissés à la chambre de mon fidèle ami, et que tout paraissait tranquille dans la maison.

Aussi j'agitai ma bride et partis à un trot rapide, par les rues silencieuses, encore jonchées des fleurs fanées, encore égayées de rubans.

À la porte du nord était de garde une demi-compagnie, qui me laissa franchir la muraille, sitôt que j'eus prononcé le mot de passe.

Aussitôt que je fus hors des anciens murs, je me trouvai en pleine campagne, orienté vers le nord, et la route libre devant moi.

C'était une matinée superbe.

Le soleil se levait au-dessus de ses collines lointaines.

Ciel et terre prenaient des teintes de rouille et d'or.

Les arbres des vergers, qui bordaient la route, étaient peuplés d'innombrables oiseaux qui babillaient, chantaient, remplissaient l'air de leur ramage aigu.

Il y avait dans chaque souffle quelque chose qui vous rendait plus léger, plus joyeux.

Le bétail roux du Somerset avec ses yeux curieux se rangeait le long des haies, projetant de grandes ombres sur les champs, et me regardait au passage.

Des chevaux de ferme posaient la tête par-dessus les portes à claire-voie et hennissaient comme pour saluer leur frère à la robe lustrée.

Un grand troupeau de moutons à toison de neige descendit vers nous sur la pente d'une hauteur et se mit à sauter et gambader au soleil.

Tout n'était que vie innocente, depuis l'alouette qui chantait dans les airs jusqu'à la menue musaraigne qui courait par le blé mûrissant, jusqu'au martinet qui partait au bruit de mon approche.

Partout, la vie, dans son innocence.

Que devons-nous penser, mes chers enfants, quand nous voyons les bêtes des champs pleines de bienveillance, de vertu, et de gratitude.

Où est-elle cette supériorité dont, nous parlons!

Sur le terrain dominant qui montait au Nord, je me retournai pour contempler la ville endormie, avec cette large bordure de tentes et de chariots, qui faisait bien voir combien sa population s'était accrue subitement.

L'étendard royal flottait encore au clocher de Sainte-Madeleine, pendant que le beau clocher symétrique de Saint-Jacques portait bien haut le drapeau bleu de Monmouth.

Pendant que je les contemplais, le vif et pétulant roulement d'un tambour se fit entendre dans l'air matinal, en même temps que le chant clair et vibrant des trompettes, tirant les troupes de leur sommeil.

Au loin, et des deux côtés de la ville se déployait une magnifique perspective sur les collines du comté de Somerset, formant des ondulations jusqu'à la mer lointaine, peuplée de villes, de hameaux, de châteaux à tourelles, de clochers, avec des combes boisées, des étendues de terres à blé, un spectacle aussi beau que l'œil pouvait le souhaiter.

Quand j'eus fait faire demi-tour à mon cheval pour reprendre ma route, je sentis, mes chers enfants, qu'un tel pays méritait qu'on se battit pour lui et que la vie d'un homme était bien peu de chose, du moment qu'il pouvait contribuer, pour si peu que ce fût, à lui assurer la liberté et le bonheur.

Dans un petit village de l'autre côté de la hauteur, je rencontrai un poste de cavalerie dont le chef m'accompagna quelque temps à cheval et me mit sur la route de Stowey le Bas.

Mes yeux de natif du Hampshire furent étonnés en remarquant la couleur rouge uniforme du sol de cette région qui est bien différente du calcaire et du gravier de Havant.

Les vaches sont également rousses, en majorité.

Les cottages ne sont point bâtis en briques ni en bois, mais d'une sorte de pisé qu'on nomme cob et qui garde sa solidité et son état lisse tant qu'il n'a pas été mouillé.

En conséquence, on protège les murs contre la pluie au moyen de toits de chaume qui s'avancent beaucoup.

Il y a à peine un clocher dans toute cette région, chose encore qui parait étrange aux habitants des autres parties de l'Angleterre.

Toutes les églises ont une tour carrée, avec des clochetons aux angles.

Les tours sont presque toujours très larges et contiennent de très beaux carillons.

La route, que je devais suivre, longeait la base des belles collines de Quantock, où des combes aux denses forêts sont éparses parmi des dunes vastes, couvertes de bruyères et d'un épais tapis de fougères et de myrtilles.

De chaque côté du chemin descendaient des ravins tortueux bordés d'ajonc jaune, qui jaillissait de l'épaisse couche de terre rouge comme une flamme sortant de cendres chaudes.

Des ruisseaux d'une eau colorée par la tourbe descendaient à grand bruit de ces vallons et passaient par-dessus la route.

Covenant y enfonçait jusqu'aux pâturons et avait des mouvement de surprise, en voyant des truites au large dos passer comme des flèches entre ses pieds de devant.

Je voyageai pendant tout un jour à travers ce beau pays, où je fis peu de rencontres, car je me tenais à distance des grandes routes.

Quelques pâtres et fermiers, un clergyman aux longues jambes, un colporteur avec sa mule, un cavalier portant une grande sacoche et qui me fit l'effet d'un acheteur de chevelures, voilà tout ce que je peux me rappeler.

Une cruche noire d'une demi pinte d'ale et un croûton de pain dans une auberge voisine de la route, tel fut mon seul repas.

Près de Combwich, Covenant perdit un fer et j'eus à perdre deux heures dans la ville, avant de trouver une forge et de pouvoir faire remédier à l'accident.

Ce fut seulement dans la soirée que j'arrivai enfin sur les bords du Canal de Bristol, à un endroit nommé les Shurton Bars, où les flots vaseux du Parret se déversent dans la mer.

En cet endroit, le canal est si large, que l'on distingue à peine les montagnes galloises.

Le rivage est plat, noir, bourbeux, piqué çà et là de taches blanches qui sont des oiseaux de mer, mais plus loin, vers l'est, surgit une ligne de collines fort sauvages, fort escarpées, qui en certains endroits se dressent en murailles à pic.

Ces falaises se dirigent vers la mer, et les intervalles, que laissent leurs entailles, forment un grand nombre de petits ports, de baies à sec pendant la moitié de la journée, mais capables de porter un bateau de belle taille, dès que le flux est à la moitié.

La route suivait ces crêtes nues et rocheuses, qu'habite une population clairsemée de pêcheurs et de pâtres farouches.

Ils venaient sur le seuil de leurs cabanes en entendant résonner les fers de mon cheval, et me lançaient au passage quelqu'une des grosses plaisanteries qui ont cours dans l'Ouest.

À mesure que la nuit approchait, le pays se faisait plus triste et plus désert.

À de rares intervalles clignotait une lumière lointaine venant d'un cottage solitaire au flanc des collines.

C'était le seul indice de la présence de l'homme.

Le rude sentier se rapprochait de la mer, mais malgré son élévation, les embruns produits par les brisants le franchissaient.

J'avais les lèvres saupoudrées de sel.

L'air était plein du grondement rauque de la houle, du sifflement grêle des courlis, qui m'effleuraient de leur vol, pareils à des créatures de l'autre monde, blanches, vagues, à la voix mélancolique.

Le vent soufflait par bouffées courtes, brusques, irritées, venant de l'Ouest.

Bien loin, sur les eaux noires, s'apercevait un point lumineux, unique, montant, descendant, oscillant, puis disparaissant à la vue, ce qui indiquait la violence de la tempête qui avait éclaté sur le canal.

Pendant que je chevauchais par le crépuscule à travers ce paysage étrange et sombre, mon esprit se tourna naturellement vers le passé.

Je songeai à mon père, à ma mère, au vieux charpentier, à Salomon Sprent.

Puis, mes pensées se reportèrent sur Decimus Saxon, dont le caractère aux faces multiples offrait autant de sujets d'admiration et de sujets d'horreur.

L'aimais-je, ne l'aimais-je pas?

C'était plus que je ne pouvais dire.

Après lui, je me rappelai mon fidèle Ruben, et son idylle amoureuse avec la jolie Puritaine, pour songer ensuite à Sir Gervas et au naufrage de sa fortune.

De là mon esprit se reporta à l'état de l'armée, et à l'avenir de la rébellion, ce qui me ramena à ma mission présente, à ses périls et à ses difficultés.

Après avoir retourné en mon esprit toutes ces choses, je commençais à m'assoupir sur le dos de mon cheval.

Je succombais à la fatigue du voyage et à l'endormante cantilène des vagues.

Je venais justement de commencer un rêve où je voyais Ruben Lockarby couronné Roi d'Angleterre par Mistress Ruth Timewell, pendant que Decimus Saxon se préparait à décharger sur lui son pistolet bourré d'un flacon de l'élixir de Daffy, lorsque tout à coup, sans avertissement, je fus violemment jeté à bas de mon cheval, et me trouvai étendu à moitié évanoui, sur le sentier pierreux.

J'étais si étourdi, si ébranlé par cette chute inattendue, que je restai quelques minutes incapable de comprendre où j'étais et ce qui m'était arrivé, bien que j'entrevisse vaguement des gens qui se penchaient sur moi et que des rires rauques retentissent à mes oreilles.

Lorsqu'enfin je fis un effort pour me remettre debout, je m'aperçus qu'un tour de corde avait été passé autour de mes bras et de mes jambes, de façon à les rendre immobiles. D'un violent effort, je parvins à dégager une main et la lançai à la face d'un des hommes qui me maintenaient, mais aussitôt toute la bande, au moins une douzaine, se jeta sur moi.

Les uns me donnaient des coups de poing ou de pied.

D'autres serraient une autre corde sur mes coudes et la nouaient si adroitement que j'étais tout à fait impuissant.

M'apercevant que dans mon état de faiblesse et d'étourdissement, tous mes efforts seraient vains, je restai étendu dans un silence grognon, mais l'œil au guet, sans prendre garde aux nouvelles bourrades qui fondaient sur moi.

Il faisait si noir qu'il me fut impossible de voir les figures de mes agresseurs, ni de faire la moindre supposition sur ce qu'ils pouvaient être, ou sur la façon dont ils m'avaient fait tomber de ma selle.

Le bruit que faisait un cheval en rongeant son frein et piétinant tout près de là, m'apprit que Covenant était prisonnier, aussi bien que son maître.

—Pete le Hollandais en a reçu autant qu'il peut en porter, dit une voix rude et rauque. Il gît sur la route aussi inerte qu'un congre.

—Ah! Pauvre Pete! dit à demi-voix un autre. Il ne touchera plus à une carte; il ne videra plus son verre de cognac.

—Pour ça, vous mentez, mon bon ami, dit l'homme frappé, d'une voix faible et chevrotante, et je vous prouverai que vous mentez, si vous avez un flacon dans votre poche.

—Quand même Pete serait mort et enterré, dit celui qui avait parlé le premier, il suffirait du mot d'eau-de-vie pour le faire revenir. Donnez-lui une gorgée de votre bouteille, Dicon.

On entendit dans l'obscurité un bruit de glouglou et d'aspiration, suivi d'une forte inspiration du buveur.

Gott sei gelobt! (Dieu soit loué) s'écria-t-il d'une voix plus forte. J'ai vu plus d'étoiles qu'il n'en a été fait. Si ma kopf (tête) n'avait pas été bien cerclée, il l'aurait démolie comme un baril mal lié. Il a un coup de poing qui vaut une ruade de cheval.

Comme il parlait, le rebord de la lune se montra par-dessus un escarpement et jeta un flot de froide et claire lumière sur la scène.

Levant les yeux, je vis qu'une grosse corde avait été tendue en travers de la route, d'un tronc d'arbre à un autre, à une hauteur d'environ huit pieds au-dessus du sol.

Je n'aurais pu m'en apercevoir dans les ténèbres, lors même que j'eusse été tout à fait éveillé, mais comme elle me rencontra au niveau de la poitrine, pendant que Covenant passait par-dessous au trot, elle m'arrêta brusquement et me jeta à terre avec une grande violence.

Soit par l'effet de la chute, soit par celui des coups reçus, j'avais des coupures profondes, en sorte que je sentais le sang couler en nappe chaude sur mon oreille et mon cou.

Néanmoins je ne fis aucune tentative pour remuer.

J'attendis en silence pour voir qui étaient les gens aux mains desquels j'étais tombé.

Je ne craignais qu'une chose, qu'on m'enlevât mes lettres et que ma mission n'eût plus de but.

À la seule pensée d'être désarmé sans combattre et de perdre les papiers qui m'avaient été confiés, et cela la première fois que l'on me chargeait d'une tâche pareille, le sang me monta tout bouillant à la figure, tant j'étais honteux.

La bande, qui m'avait capturé, se composait de gaillards aux barbes incultes, coiffés de bonnets de fourrure, vêtus de jaquettes de futaine, avec des ceintures de buffle auxquelles étaient suspendus des épées courtes et droites.

Leurs figures hâlées, tannées par le soleil, et leurs grandes bottes montraient que c'étaient des pêcheurs ou des marins, et on eût pu, d'ailleurs, le deviner à leur rude langage maritime.

Deux d'entre eux se tenaient à genoux de chaque côté de moi avec leurs mains sur mes bras.

Un troisième était debout en arrière tenant un pistolet armé, pendant que les autres, au nombre de sept ou huit, aidaient à se remettre sur pied l'homme que j'avais frappé, et qui saignait abondamment par une entaille au-dessus de l'œil.

—Emmenez le cheval chez le père Microft, dit un homme trapu, à barbe noire, qui paraissait être leur chef. Ça n'est pas une rosse louée pour un dragon, mais une belle bête, dans toute sa force, qui se vendra au moins soixante pièces. Avec votre part, Pete, vous aurez de quoi acheter onguent et emplâtres pour votre blessure.

—Ha! chien! cria le Hollandais en me montrant le poing, vous voudriez bien tomber sur Peter, n'est-ce pas? Vous voudriez bien saigner Peter, n'est-ce pas? Mille diables, mon homme, si vous et moi, nous étions ensemble sur la cime de la montagne, on verrait bien lequel est le plus fort.

—Embrayez votre machine à bavarder, Pete, grogna un de ses camarades. Ce gaillard-là est, bien sûr, un membre de Satan, et il exerce une profession qu'un gredin à l'âme basse, rampante, un coquin de vile naissance est seul capable d'embrasser. Et pourtant, je vous le garantis, rien qu'à le voir, il vous trousserait comme un coq de bruyère, s'il posait sur vous ses grandes mains. Et vous crieriez au secours, comme vous l'avez fait à la dernière Saint-Martin, quand vous avez pris la femme de Dick le tonnelier, pour un employé de l'excise.

—Me trousser, n'est-ce pas? Mort et enfer! cria l'autre que sa blessure et l'eau-de-vie avaient mis dans une rage folle, nous allons voir, attrape-ça, frai du diable, attrape-ça.

Et courant à moi, il me donna des coups de pieds de toute sa force, avec ses lourdes bottes de marin.

Quelques-uns de la bande riaient, mais l'homme, qui avait parlé le premier, donna au Hollandais une poussée qui le fit tourner sur lui-même.

—Pas de ça! dit-il d'un ton rude. Sur le sol anglais, on se bat loyalement à l'anglaise. Pas de vos mauvais coups du continent. Ce n'est pas moi qui resterai là à voir donner des coups de pied à un Anglais, par le fils d'une fille de joie d'Amsterdam, un individu au ventre en tonneau, au lécheur de schnaps, au cœur de poulet. Qu'on le pende, si cela plaît au patron! Tout ça se passera à bord, à découvert, mais, par le tonnerre, c'est une bataille que vous allez avoir, si vous touchez encore à cet homme-là.

—Tout doux, Dicon, dit leur chef, d'une voix conciliante, nous savons tous que Pete n'est pas de taille à se battre, mais il est le meilleur tonnelier de la côte. Eh! Pete! Il n'a pas son pareil pour faire une douve, pour cercler, pour assembler. Qu'on lui donne une planche, et il en aura fait un baril, pendant le temps qu'un autre se demandera comment il faut faire.

—Ah! vous vous rappelez cela, Capitaine Murgatroyd, dit le Hollandais d'un ton maussade, mais vous me regardez assommer, battre, et narguer, et injurier, et qu'est-ce qu'on fait pour moi? Je vous le jure, quand la Maria retournera au Texel, je me remettrai à mon ancien métier, je vous en réponds, et je ne remettrai plus le pied sur son bord.