—Pas de danger! répondit le Capitaine, en riant. Tant que la Maria ramassera ses cinq mille pièces d'or et sera capable de montrer ses talons à n'importe quel cotre de la côte, on n'a pas à craindre que cet avaricieux de Pete perde sa part de gain. Comment l'ami, si cela continue, vous serez assez riche dans un an ou deux pour monter une baraque à votre compte, avec une pelouse bien tondue par-devant, des arbres taillés en forme de paons, des fleurs formant un dessin, un canal près de la porte, et une grande ménagère, pleine d'entrain, tout comme si vous étiez un bourgmestre! Il s'est fait plus d'une fortune, grâce aux malines et au cognac.

—Oui, et grâce aux malines et au cognac, il y a eu plus d'une tête cassée, grogna mon ennemi. Tonnerre! Il y a autre chose à envisager que les baraques et les plates-bandes. Il y a les côtes qui donnent des coups de vent, et les tempêtes du Nord-Ouest, et la police, et les espions.

—Et c'est justement par là que le marin adroit l'emporte sur le pêcheur de harengs, ou sur le caboteur aux allures timides, qui se donne tant de mal d'un Noël à l'autre, qui risque tous les dangers et n'a pas de ces petits profits. Mais assez causé! En route avec le prisonnier, et qu'on le mette en sûreté avec les entraves aux pieds!

Je fus remis debout, et tantôt porté, tantôt traîné au milieu de la bande.

Mon cheval avait déjà été emmené dans la direction opposée.

Notre trajet s'écartait de la route, pour descendre par un ravin très rocheux, très accidenté qui allait en pente vers la mer.

Il semblait qu'il n'y eût pas trace de sentier.

Je ne pouvais que marcher d'un pas incertain en me butant aux pierres et aux buissons, du mieux que je pouvais, enchaîné et impuissant comme je l'étais.

Mais le sang s'était séché sur mes blessures, et la fraîche brise de la mer, qui se jouait sur mon front, me rendit des forces, ce qui me permit de me faire une idée plus claire de ma situation.

D'après leurs propos, il était évident que ces hommes étaient des contrebandiers.

Dès lors, ils ne devaient pas éprouver une sympathie bien vive pour le gouvernement, ni souhaiter de soutenir le Roi Jacques en quoi que ce fût.

Il était probable, au contraire, qu'ils étaient portés vers Monmouth.

En effet, n'avais-je pas vu, la veille un régiment entier d'infanterie de son armée, lequel avait été levé parmi les gens de la côte.

D'autre part, il se pouvait que leur avidité l'emportât sur leur loyalisme et les décidât à me remettre à la justice, par l'espoir d'une récompense.

Tout bien considéré, il valait mieux, à mon avis, ne rien dire de ma mission et tenir cachés mes papiers aussi longtemps que possible.

Mais je ne pus m'empêcher de me demander, pendant qu'on m'entraînait, quel motif avait poussé ces gens-là à m'attendre dans une embuscade, ainsi qu'ils l'avaient fait.

La route que j'avais suivie était fort écartée, et pourtant bon nombre des voyageurs qui se rendaient de l'Ouest à Bristol, par Weston, devaient la prendre.

La bande ne pouvait pas être occupée sans cesse à la garder.

Dès lors pourquoi avait-elle tendu ce piège, cette nuit-là?

Les contrebandiers, gens sans crainte de la loi, gens décidés à tout, ne s'abaissaient point, généralement, au rôle de voleurs allant à pied, de brigands.

Tant qu'on ne se mêlait pas de leurs affaires, il était rare qu'ils fussent les premiers à causer du désordre.

Donc, pourquoi m'avaient-ils guetté, moi qui ne leur avais jamais causé aucun tort?

Pouvait-il se faire que je leur eusse été dénoncé?

Je continuais à tourner et retourner ces questions en mon esprit, quand tout ce monde s'arrêta.

Le capitaine lança un coup de sifflet perçant, au moyen d'un sifflet qu'il portait suspendu au cou.

L'endroit où nous nous trouvions était le plus sombre et le plus accidenté de toute cette gorge sauvage.

Des deux côtés se dressaient de grands escarpements qui se rapprochaient au-dessus de nos têtes en une voûte dont les bords étaient frangés de bruyères et d'ajoncs, en sorte que le ciel noir et les étoiles scintillantes étaient presque cachés.

De gros rochers noirs apparaissaient vaguement dans la lumière indécise, et devant nous un haut fouillis de quelque chose qui ressemblait à des broussailles nous barrait le chemin.

Mais sur un second coup de sifflet, on aperçut à travers les branches un point lumineux, et toute la masse s'écarta d'un côté comme si elle avait tourné sur un pivot.

De l'autre côté se voyait un couloir sombre et tortueux, ouvert dans le flanc de la colline.

Nous descendîmes par là en nous baissant, car la voûte de rochers n'était pas très haute.

De chaque côté résonnait le bruit cadencé de la mer.

Après avoir franchi l'entrée, qui avait dû être pratiquée à grand renfort de travail à travers le roc massif, nous pénétrâmes dans un souterrain élevé et spacieux, éclairé à un bout par un feu et par plusieurs torches.

À en juger par leur lueur jaune et fumeuse, je pus voir que le toit était au moins à cinquante pieds au-dessus de nous, et que de tous côtés en pendaient des cristaux calcaires qui scintillaient de l'éclat le plus vif.

Le sol du souterrain était composé d'un sable fin, aussi doux, aussi velouté qu'un tapis de Wilton, et formant une pente douce.

Cela prouvait que l'ouverture du souterrain devait donner sur la mer; supposition confirmée par le bruit sourd et l'éclaboussement des vagues, par la fraîcheur et le goût salin de l'air qui remplissait toute la grotte.

Mais je ne vis pas l'eau, car un brusque changement de direction déroba l'issue à mes regards.

Dans cet espace libre, au sein des rochers, qui pouvait avoir soixante pas de long et trente de large, étaient entassés de grandes piles de barils, de tonneaux, de caisses, des mousquets.

Des coutelas, des bâtons, des triques, et de la paille étaient épars sur le sol.

À une extrémité flambait joyeusement un feu de bois, qui projetait des ombres bizarres sur les parois et se reflétait en milliers d'étincelles pareilles à des diamants, sur les cristaux de la voûte.

La fumée sortait par une grande fissure parmi les rochers.

Sept ou huit autres membres de la bande, les uns assis sur des caisses, les autres étendus sur le sable autour du feu, se levèrent promptement et allèrent au-devant de nous à notre entrée.

—L'avez-vous pris? crièrent-ils. Est-ce qu'il est vraiment venu? Était-il accompagné?

—Le voici, et il est seul, répondit le capitaine. Notre câble l'a descendu de cheval aussi proprement qu'une mouette est prise au filet par un grimpeur de falaises. Qu'avez-vous fait en notre absence, Silas?

—Nous avons préparé les ballots pour le transport, répondit l'homme interpellé, un marin solide, hâlé, d'âge moyen. La soie et la dentelle sont emballées dans ces caisses carrées couvertes de toile à sac. J'ai marqué l'une du mot: traîne, et l'autre, jute; il y a un millier de malines, et un cent de brillant. Cela se fera contrepoids sur le dos d'une mule. L'eau-de-vie, le schnaps, le seniedam, l'eau d'or de Hambourg, tout est rangé en bon ordre. Le tabac est dans les caisses plates là-bas du côté du Trou Noir. Voilà une besogne qui nous a donné bien du mal, mais enfin ça a pris la tournure d'un arrimage. Le lougre flotte comme un plat à passoire, et il a tout juste assez de lest pour se tenir droit pour une brise de cinq nœuds.

—A-t-on aperçu quelque indice de la Fairy-Queen (Reine des fées)?

—Aucun. Le grand John est là-bas, au bord de l'eau, à guetter ses feux. Ce vent-ci devrait l'amener, si elle avait doublé la Pointe de la Combe Martin. On a vu une voile à environ dix milles à l'Est-Nord-Est vers le coucher du soleil. Il se peut que ce soit un schooner de Bristol. Il se peut aussi que ce soit un navire du roi, un bateau-mouche.

—Un bateau escargot, dit le Capitaine Murgatroyd, d'un air narquois. Nous ne pouvons pas pendre l'homme de l'Excise, avant que Venables amène la Fairy-Queen, car, après tout, c'est un homme de son équipage qui a écopé. Qu'il fasse lui-même sa sale besogne!

—Mille éclairs! cria le coquin de Hollandais. Ne serait-ce pas une galante façon d'accueillir le capitaine Venables que d'envoyer le gabelou par le Trou Noir avant son arrivée? Il peut bien avoir quelque autre besogne à faire pour nous un autre jour.

—Hein! l'ami, est-ce vous ou moi qui commande ici? dit le chef, d'une voix irritée. Qu'on amène le prisonnier devant ce feu! Maintenant entendez bien, chien de requin de terre, vous êtes aussi sûr de mourir que si vous étiez déjà allongé dans la bière, avec les cierges allumés. Regardez par ici.

À ces mots il prit une torche, et à sa rouge lumière, montra une large fente qui traversait le sol, à l'autre bout du souterrain.

—Vous pourrez juger de la profondeur du Trou-Noir, dit-il en prenant un baril vide, et le lançant dans le gouffre béant.

Nous écoutâmes en silence pendant dix secondes avant qu'un bruit lointain et sourd d'un objet qui se brise nous apprit qu'il était arrivé au fond.

—Ça le portera jusqu'à mi-chemin de l'enfer, avant que le souffle l'abandonne, dit l'un d'eux.

—C'est une mort plus douce que sur la potence de Devizes, dit un autre.

—Non, il faut qu'il aille d'abord à la potence, cria un troisième. C'est seulement son enterrement que nous arrangeons.

—Il n'a pas ouvert la bouche depuis, le moment où nous l'avons pris, dit l'homme qu'on nommait Dicon. Il est donc muet? Retrouvez votre langue, mon beau gaillard et apprenez-nous comment vous vous appelez. Il aurait mieux valu pour vous être muet de naissance, car vous n'auriez pu prêter un serment qui a causé la mort de notre camarade.

—J'attendais qu'on m'interrogeât poliment après tous ces braillements et ces injures, dis-je. Mon nom est Micah Clarke. Maintenant, veuillez me dire qui vous pouvez être, et de quel droit vous arrêtez les voyageurs paisibles sur la route publique.

—Notre droit, le voici, répondit Murgatroyd en mettant la main sur la poignée de son coutelas. Quant à ce que nous sommes, vous le savez de reste. Vous vous nommez non point Clarke, mais Westhouse ou Waterhouse, et vous êtes ce même, ce maudit employé de l'Excise qui a pincé notre pauvre camarade le tonnelier Dick, et dont le serment a causé sa mort à Ilchester.

—Je jure que vous vous trompez, répondis-je. Jamais de ma vie je ne suis allé dans ce pays-là!

—Belles paroles? Belles paroles! cria un autre contrebandier. Employé de l'Excise ou non, vous aurez à faire le saut, puisque vous connaissez le secret de notre souterrain.

—Votre secret ne court aucun danger avec moi, répondis-je, mais si vous voulez me mettre à mort, j'accueillerai mon sort comme doit le faire un soldat. J'aurais préféré mourir sur le champ de bataille plutôt que d'être à la merci d'une pareille meute de rats-d'eau dans leur terrier.

—Par ma foi, dit Murgatroyd, voilà un langage trop fier pour être celui d'un homme de l'Excise. Puis il a l'attitude d'un vrai soldat. Il serait possible qu'en tendant un piège à la chouette, nous ayons pris le faucon. Et pourtant nous savions de source certaine qu'il passerait par là, et monté sur un cheval tout pareil.

—Qu'on fasse venir le grand John! suggéra le Hollandais. Je ne donnerais pas une chique de tabac de la Trinité pour la parole du coquin. Le grand John était avec Dick le tonnelier quand il a été pris.

—Oui, grogna le matelot Silas, il a reçu sur le bras une estafilade du couteau de l'employé. Si quelqu'un le reconnaît à sa figure, ce sera lui.

—Qu'on l'appelle alors!

Bientôt arriva de l'entrée du souterrain un long dégingandé, qui y était de garde.

Il avait autour du front un mouchoir rouge, et un tricot bleu, dont il releva lentement la manche tout en s'approchant.

—Où est l'employé Westhouse? cria-t-il. Il a laissé sa marque sur mon bras. Par ma foi, c'est à peine si elle est guérie. Cette fois, le soleil est du côté du mur ou nous sommes, l'employé. Mais... Hallo! camarade. Quel est-il celui que vous avez mis aux fers? Ce n'est pas notre homme.

—Pas notre homme! crièrent-ils avec une volée de jurons.

—Mais ce gaillard ferait deux hommes de la taille de l'employé, et il resterait de quoi faire le secrétaire d'un magistrat. Vous pouvez le pendre, pour plus de sûreté, mais enfin ce n'est pas notre homme.

—Oui, qu'on le pende! dit Pete le Hollandais. Sapperment! Faut-il que notre souterrain fasse parler de lui dans tout le pays? Alors où ira-t-elle la jolie Maria, avec ses soieries, et ses satins, ses barils et ses caisses? Faut-il risquer notre souterrain pour faire plaisir à cet individu? En outre, est-ce qu'il ne m'a pas frappé à la tête, n'a-t-il pas frappé la tête de votre tonnelier, comme s'il avait tapé sur moi avec mon propre maillet. Est-ce que ça ne mérite pas une cravate de chanvre?

—Est-ce que ça ne mérite pas un grand rumbo? s'écria Dicon. Avec votre permission, capitaine, je voudrais dire que nous ne sommes point une bande de brigands ni de petits voleurs, mais un équipage d'honnêtes marins, incapables de faire du mal excepté à ceux qui nous en font. L'employé de l'excise Westhouse a fait périr Dick le tonnelier et il est juste qu'il en soit puni par la mort, mais pour ce qui est de mettre à mort ce jeune soldat, je penserais plutôt à saborder la coquette Maria ou à hisser le gros Roger à la pomme de son mât.

Je ne sais quelle réponse on aurait faite à ce discours, car à ce moment même un coup de sifflet aigu retentit en dehors du souterrain, et deux contrebandiers parurent portant entre eux le corps d'un homme.

Celui-ci se laissait aller d'un air si inerte, que d'abord je le crus mort, mais lorsqu'ils l'eurent jeté sur le sable, il remua, et enfin se mit sur son séant avec l'expression d'un homme à demi tiré d'un évanouissement.

C'était un personnage trapu, à figure résolue, dont une longue cicatrice blanche traversait la joue.

Il était vêtu d'un habit bleu collant à boutons de cuivre.

—C'est l'homme de l'Excise, Westhouse, crièrent les voix avec ensemble.

—Oui, c'est l'homme de l'Excise, Westhouse, dit l'homme avec calme, en tordant le cou, comme s'il souffrait. Je représente la loi du Roi, et au nom de la loi, je vous arrête tous. Je déclare confisquées et saisies toutes les marchandises de contrebande que je vois autour de moi, conformément à la seconde section de la première clause du Statut sur le commerce illégal. S'il y a des honnêtes gens dans la compagnie, ils m'aideront à faire mon devoir.

En parlant ainsi, il fit un effort pour se mettre debout, mais il avait plus de courage que de force, et il retomba sur le sable au milieu des bruyants éclats de rires des grossiers marins.

—Nous l'avons trouvé étendu sur la route, en revenant de chez le père Microft, dit un des nouveaux venus.

C'étaient ceux qui avaient emmené mon cheval.

—Il a du passer aussitôt après vous. La corde l'a pris sous le menton et l'a fait tomber à une douzaine de pas. Nous avons vu sur son habit le bouton de l'Excise, c'est pourquoi nous l'avons apporté. Par mon corps, il en a donné des coups de pied et fait des ruades, jusqu'à ce qu'il fût aux trois quarts assommé.

—Avez-vous détendu la corde? demanda le capitaine.

—Nous avons dénoué un des bouts et laissé l'autre en place.

—C'est bien. Nous aurons à le garder pour le capitaine Venables. Mais maintenant il s'agit de notre premier prisonnier. Il faut le fouiller et examiner ses papiers, car il y a tant de navires qui font voile sous un faux pavillon, que nous sommes forcés d'être attentifs. Vous entendez, monsieur le soldat? Qu'est-ce qui vous amène dans ce pays et quel Roi servez-vous? Car j'ai entendu parler d'une mutinerie et de deux patrons qui se disputent le même grade dans le vieux vaisseau anglais.

—Je sers sous le Roi Monmouth, répondis-je, voyant que la fouille en question aboutirait à la découverte de mes papiers.

—Sous le Roi Monmouth! s'écria le contrebandier. Non, mon ami, voilà qui a un air de mensonge. Le bon Roi a trop grand besoin de ses amis dans le Sud, à ce que j'ai oui dire, pour envoyer un aussi bon soldat à l'aventure le long de la côte, comme un naufrageur de Cornouailles par un temps de Sud-Ouest.

—Je porte, dis-je, des dépêches de la propre main du Roi, adressées à Henri, Duc de Beaufort, dans son château de Badminton. Vous pourrez les trouver dans ma poche de dedans, mais je vous prie de ne pas rompre le cachet, car cela jetterait du discrédit sur ma mission.

—Monsieur, cria l'employé de l'Excise, en se soulevant sur son coude, je vous déclare pour cela en état d'arrestation, sous l'accusation de trahison, de fauteur de trahison, de vagabond et d'individu sans maître aux termes du quatrième statut de l'Acte. En ma qualité de représentant de la loi, je vous somme de vous soumettre à mon mandat.

—Fermez-lui la gueule avec votre écharpe, Jim, dit Murgatroyd. Quand Venables viendra, il trouvera bientôt le moyen d'enrayer son débit... Oui, reprit-il, en examinant le verso de mes papiers, il y est écrit: «De la part de Jacques II d'Angleterre, connu jusqu'à ce jour sous le nom de Duc de Monmouth, à Henri, Duc de Beaufort, Président de Galles, par les mains du capitaine Micah Clarke, du régiment d'infanterie du comté de Wilts, du colonel Saxon.» Enlevez les cordes, Dicon. Ainsi donc, Capitaine, vous voici redevenu libre, et je suis fâché que nous vous ayons maltraité sans le savoir. Nous sommes du premier au dernier, de bons Luthériens, et plus disposés à vous aider qu'à vous entraver dans votre mission.

—Ne pourrions-nous pas en effet l'aider à faire son voyage? dit le lieutenant Silas. Pour mon compte, je ne craindrais pas de mouiller ma jaquette ou de barbouiller ma main de goudron en faveur de la cause, et je suis certain que vous êtes tous dans les mêmes dispositions que moi. Maintenant, avec cette brise, nous pourrions pousser jusqu'à Bristol et débarquer le capitaine, le matin. Cela lui éviterait le danger d'être saisi au vol, par quelqu'un des requins de terre qui sont sur la route.

—Oui, oui, s'écria le grand John, la cavalerie du Roi bat le pays jusqu'au delà de Weston, mais il pourrait leur brûler la politesse, s'il était à bord de la Maria.

—Bon, dit Murgatroyd, nous pourrions être de retour en trois longues bordées. Venables aura besoin d'un jour ou deux pour débarquer ses marchandises. Si nous devons naviguer de compagnie, nous aurons du temps de reste. Ce plan vous arrangera-t-il, capitaine?

—Mon cheval, objectai-je.

—Il ne faut pas que cela nous arrête. Je peux gréer une écurie confortable avec mes espars de rechange et du grillage. Le vent est tombé. Le lougre pourrait être amené à la côte de l'Homme Mort, et on y ferait entrer le cheval. Courez chez le vieux père, Jim, et vous, Silas, occupez-vous du bateau. Voici de la viande froide, capitaine, et du biscuit—l'ordinaire du marin—avec un verre de vrai Jamaïque pour les faire descendre, et vous ne devez pas avoir l'estomac trop délicat pour des mets grossiers.

Je m'assis sur un baril près du feu et étirai mes membres raidis et engourdis par leur immobilité pendant qu'un des marins lavait la coupure de ma tête avec un mouchoir mouillé et qu'un autre mettait de la nourriture sur une caisse devant moi.

Le reste de la bande s'était rendu à l'entrée de la caverne pour mettre le lougre en état, à l'exception de deux ou trois qui gardaient l'infortuné employé de l'Excise.

Il était assis le dos contre la paroi de la caverne, les bras croisés sur sa poitrine, jetant de temps à autre sur les contrebandiers des regards menaçants, tels qu'un vieux mâtin plein de courage en jetterait à une meute de loups qui l'auraient terrassé.

Je me demandais intérieurement s'il ne serait pas possible de tenter quelque chose pour le tirer d'affaire, quand Murgatroyd survint, et plongeant une tasse de fer blanc dans le baril de rhum défoncé, la vida au succès de ma mission.

—J'enverrai Silas Bolitho avec vous, dit-il, pendant que je resterai ici à attendre Venables, qui commande mon navire compagnon. Si je puis faire quelque chose pour vous faire oublier ce mauvais traitement...

—Une seule chose, dis-je avec vivacité. C'est autant, ou plus encore pour vous que pour moi, que je vous le demande. Ne laissez pas tuer ce malheureux.

La figure de Murgatroyd s'empourpra de colère.

—Vous avez le langage franc, dit-il. Ce n'est point un meurtre, mais un acte de justice. Quel mal faisons-nous ici? Il n'y a pas dans tout le pays une seule vieille ménagère qui ne nous bénisse. Où achètera-t-elle son souchong, ou son eau-de-vie, si ce n'est chez nous? Nous demandons un faible profit, et n'imposons nos marchandises à personne. Nous sommes de paisibles commerçants. Et pourtant cet homme et ses pareils sont sans cesse à aboyer sur nos talons. On dirait des chiens marins après un banc de morues. Nous avons été harcelés, pourchassés. Nous avons reçu des balles, au point qu'il nous a fallu chercher un abri dans des cavernes comme celle-ci. Il y a un mois, quatre de nos hommes portaient un baril, de l'autre côté de la montagne au fermier Black, qui a fait des affaires avec nous depuis ces cinq dernières années. Tout à coup surgissent une dizaine de cavaliers, conduits par cet employé de l'Excise. Ils jouent de la pointe et du tranchant, fendent le bras au grand John et font prisonnier Dick le tonnelier.

«Dick a été traîné dans la prison d'Ilchester, et pendu après les assises, comme on pend une fouine sur la porte d'un garde-chasse. Nous avons appris que ce même employé de l'Excise passerait par là, et il ne se doutait guère que nous le guetterions. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que nous lui ayons tendu un piège et qu'après l'avoir pris, nous lui fassions subir la même justice qu'il a infligée à nos camarades!

—Il n'est qu'un serviteur, objectai-je; ce n'est pas lui qui a fait la loi; c'est son devoir de l'appliquer. C'est avec la loi elle-même que vous êtes en querelle.

—Vous avez raison, dit le contrebandier d'un air sombre. C'est surtout avec le juge Moorcroft que nous aurons à régler le compte. Il se peut que dans sa tournée il passe sur cette route. Fasse le ciel qu'il prenne ce chemin! Mais nous pendrons aussi l'employé de l'Excise. Maintenant il connaît notre souterrain, et ce serait folie de le laisser partir.

Je vis qu'il était inutile d'argumenter plus longtemps.

Aussi je me contentai de laisser tomber mon couteau de poche sur le sable à portée de la main du prisonnier dans l'espoir que cela pourrait lui servir.

Ses gardes riaient et plaisantaient ensemble, et ne s'occupaient guère de leur captif, mais l'employé avait l'esprit suffisamment en éveil, car je vis sa main se fermer sur le couteau.

J'avais passé environ une heure à me promener en fumant, lorsque le lieutenant Silas reparut, annonçant que le lougre était prêt, et le cheval à bord.

Je dis adieu à Murgatroyd, et hasardais en faveur de l'employé de l'Excise quelques mots qui furent accueillis par un froncement de sourcils et un serrement de main où il y avait de la mauvaise humeur.

Un canot était tiré sur le sable en dedans du souterrain, près du bord de l'eau.

J'y entrai, comme on me dit de le faire, avec mon sabre et mes pistolets, qui m'avaient été rendus.

L'équipage le poussa au large et s'y embarqua d'un saut dès qu'il fut en eau profonde.

À la faible lueur de la torche unique que Murgatroyd tenait sur l'extrême bord, je vis que le toit de la grotte s'abaissait rapidement au-dessus de nous, pendant que nous ramions du côté de l'entrée. Il finissait par baisser tellement qu'il y avait à peine quelques pieds de distance entre lui et la mer, et qu'il nous fallut courber la tête pour éviter les rochers qui nous dominaient.

Les rameurs donnèrent deux bons coups d'aviron, et nous passâmes brusquement sous le rideau vertical, pour nous trouver au grand air, sous les étoiles, qui brillaient d'un éclat trouble, et la lune, qui se montrait en un contour vague et indécis, à travers un brouillard de plus en plus dense.

Juste en face de nous se présentait une tache foncée, mal délimitée, qui à notre approche prit la forme d'un lougre de grande taille se soulevant et s'abaissant suivant les pulsations de la mer.

Ses vergues longues et minces, le réseau délicat des cordages montaient au-dessus de nous pendant que nous nous glissions sous la voûte, et que le grincement des poulies, le froissement des câbles, indiquaient qu'il était prêt à accomplir ce voyage.

Il allait d'une allure légère et gracieuse, pareil à un gigantesque oiseau de mer déployant une aile, puis l'autre, pour se préparer à prendre son vol.

Les bateliers nous mirent bord à bord et attachèrent le canot, pendant que j'escaladais les bastingages et mettais le pied sur le pont.

C'était un navire spacieux, très large au milieu, avec une élégante courbure aux bans, et des mâts d'une hauteur bien supérieure à tous ceux que j'avais vus aux navires de ce genre sur le Solent.

Il était ponté à l'avant, mais avait l'arrière fort profond, avec des cordages figés sur toute la longueur des côtés pour assujettir les barils, lorsque la soute était pleine.

Au milieu de cet arrière-pont, les marins avaient établi une solide écurie où se tenait debout mon brave cheval devant un seau d'avoine.

Mon vieil ami frotta ses naseaux contre ma figure, dès que je fus à bord, et poussa un hennissement de joie en retrouvant son maître.

Nous étions encore à échanger des caresses, lorsque la tête grisonnante du lieutenant Bolitho apparut brusquement à l'écoutille de la cabine.

—Nous voici en bon chemin, Capitaine Clarke, dit-il, la brise est tout à fait tombée, comme vous pouvez le voir, et il pourra s'écouler assez longtemps avant que nous soyons arrivés à votre port. N'êtes-vous pas fatigué?

—Je suis un peu las, avouai-je. J'ai encore des battements dans la tête par suite de la fêlure que j'ai attrapé quand votre corde m'a jetée à terre.

—Une heure ou deux de sommeil vous rendront aussi dispos qu'un poulet de la mère Carey. Votre cheval est bien soigné, et vous pouvez le quitter sans crainte. Je chargerai un homme de s'occuper de lui, bien que, à dire la vérité, les coquins s'entendent en bonnettes et en drisses, mieux qu'en ce qui regarde les chevaux et leurs besoins. En tous cas, il ne peut lui survenir rien de fâcheux. Aussi ferez-vous mieux de descendre et d'entrer.

Je descendis donc les marches raides qui conduisaient à la cabine basse de plafond du lougre.

Des deux côtés un enfoncement dans la paroi avait été aménagé en couchette.

—Voici votre lit, dit-il, en me montrant l'une d'elles. Nous vous appellerons quand nous aurons du nouveau à vous apprendre.

Je n'eus pas besoin d'une seconde invitation. Je m'étendis aussitôt sans me déshabiller, et au bout de quelques minutes je tombai dans un sommeil sans rêves, que ne purent interrompre ni le doux mouvement du navire, ni les piétinements qui résonnaient au-dessus de ma tête.


IX—De la bienvenue qui m'accueille à Badminton.

Lorsque j'ouvris les yeux, j'eus quelque peine à me rappeler où j'étais, mais le souvenir m'en fut brusquement ramené par le choc violent de ma tête contre le plafond bas quand je voulus me mettre sur mon séant.

De l'autre côté de la cabine, Silas Bolitho était couché de tout son long, la tête enveloppée d'un bonnet de laine rouge.

Il dormait profondément, en ronflant.

Au milieu de la cabine se balançait une table suspendue, très usée, et marquée d'innombrables taches par d'innombrables verres et cruches.

Un banc de bois vissé au plancher complétait l'ameublement.

Il faut toutefois y ajouter un râtelier garni de mousquets, sur l'un des côtés.

Au-dessus et au-dessous des compartiments qui nous servaient de couchettes, étaient des rangées de coffres contenant, sans aucun doute, ce qu'il y avait de plus précieux en fait de dentelles et de soieries.

Le vaisseau s'élevait et s'abaissait avec un mouvement doux, mais d'après le flottement des voiles, je jugeai qu'il y avait peu de vent.

Je me glissai sans bruit hors de ma couchette, de façon à ne pas réveiller le lieutenant, et me rendis sur le pont.

Nous étions non seulement en plein calme, mais emprisonnés dans une épaisse masse de brouillards qui nous cernaient de tous côtés, et nous dérobaient même la vue de l'eau qui nous portait.

On aurait pu nous prendre pour un vaisseau aérien naviguant à la surface d'un vaste nuage blanc.

De temps à autre un léger souffle agitait la voile de misaine et l'enflait un instant, mais ce n'était que pour la laisser retomber sur le mât immobile, pendante.

Parfois un rayon de soleil perçait à travers l'épaisseur du brouillard et colorait la muraille morne et grise d'une bande irisée, mais la brume l'emportait de nouveau et faisait disparaître le brillant envahisseur.

Covenant regardait à droite et à gauche, ouvrant de grands yeux interrogateurs.

Les matelots étaient groupés le long des bastingages, fumant leur pipe, et cherchant à percer du regard le dense brouillard.

—Bonjour, capitaine, fit Dicon, en portant la main à son bonnet de fourrures. Nous avons marché magnifiquement, tant qu'a duré la brise, et le lieutenant, avant de descendre, a calculé que nous ne devions pas être bien loin de Bristol.

—En ce cas, mon brave garçon, répondis-je, vous pouvez me débarquer, car je n'ai pas beaucoup de trajet à faire.

—Oui, mais il faut nous attendre que le brouillard se soit dissipé, dit le long John. Voyez-vous, il n'y a par ici qu'un endroit où nous puissions débarquer notre cargaison sans qu'on s'en mêle. Quand il fera clair, nous nous dirigerons de ce côté-là, mais jusqu'au moment où nous pourrons relever notre position nous aurons bien des soucis avec les bancs de sable du côté pour le vent.

—Ayez l'œil par là, Tom Baldock, cria Dicon à un homme porté à l'avant. Nous sommes sur le passage de tous les navires de Bristol, et bien qu'il y ait très peu de vent, un navire à haute mâture pourrait profiter d'une brise que nous manquerions.

—Chut! dit tout à coup le grand John, levant la main en signe d'avertissement, chut!

—Appelez le lieutenant, dit à demi-voix le matelot. Il y a un navire près de nous. J'ai entendu le grincement d'un cordage sur son pont.

Silas Bolitho fut sur pied en un instant, et nous restâmes tous immobiles, l'oreille tendue, cherchant à voir à travers le brouillard épais.

Nous étions presque convaincus que c'était une fausse alerte, et le lieutenant s'en allait d'assez mauvaise humeur, quand une cloche au son fort et clair tinta sept fois fort près de nous, et ce son fut suivi d'un coup de sifflet aigu, puis d'un bruit confus de cris et de pas.

—C'est un navire du Roi, grommela le lieutenant, c'est la septième heure, et le contremaître fait monter les hommes de quart.

—Il était à l'arrière de notre travers, dit tout bas quelqu'un.

—Non, dit un autre, je crois qu'il était près de notre ban de bâbord.

Le lieutenant leva la main.

Nous attendîmes en silence qu'un nouvel indice nous révélât la position de notre malencontreux voisin.

Le vent avait un peu fraîchi, et nous glissions sur l'eau avec une vitesse de quatre à cinq nœuds à l'heure.

Soudain une voix rauque se fit entendre presque bord à bord.

—Tout le monde sur le pont! criait-elle, qu'on mette des hommes aux bras du dessous du vent, par ici. Du monde aux drisses! Donnez un coup de main, coquins de fainéants, ou je vais tomber sur vous avec ma canne, et que le diable vous emporte!

—C'est un navire du Roi, voilà qui est certain, et il se trouve juste par ici, dit le grand John, en montrant la hanche. Sur les navires du commerce, on vous parle poliment. Ce sont ces personnages aux habits bleus, aux galons dorés, ces louchons au gaillard d'arrière, qui parlent de cannes. Ha! ne vous l'avais-je pas dit!

Comme il parlait encore, le voile blanc de vapeurs se leva comme on remonte un rideau de théâtre, et laissa apercevoir un imposant vaisseau de guerre, si proche de nous, qu'on aurait pu y jeter des biscuits.

Sa coque longue, grêle, noire, se soulevait et s'abaissait avec une cadence gracieuse, ses belles vergues et ses voiles d'une blancheur de neige montaient jusqu'à ce qu'elles disparussent dans les traînées de brouillards qui flottaient encore autour de lui.

Neuf brillants canons de bronze nous regardaient par les sabords.

Au-dessus de la rangée de hamacs suspendus comme de la laine cardée le long de ses bastingages, nous apercevions sans peine les figures des matelots qui nous contemplaient avec étonnement et nous montraient les uns les autres.

Sur la haute poupe était debout un officier d'un certain âge, en tricorne, et en belle perruque blanche, qui s'arma aussitôt d'une longue-vue et la dirigea sur nous.

—Ohé! là-bas, cria-t-il en se penchant par-dessus le couronnement de la poupe, qu'est-ce que ce lougre?

—La Lucie, répondit le lieutenant, en route de Portlockquay pour Bristol avec des peaux et du suif... Tenez-vous prêts à virer de bord, reprit-il plus bas, voilà que le brouillard redescend.

—Vous avez là une des peaux avec le cheval dedans, cria l'officier. Mettez-vous sous notre soute, il faut que nous y regardions de plus près.

—Oui, oui, monsieur, dit le lieutenant, qui donna un fort coup de barre.

Le boute-hors se mit en travers, et la Maria partit à toute vitesse, dans le brouillard, pareille à un oiseau de mer qu'on a effrayé.

Lorsque nous regardâmes en arrière, une masse foncée nous indiqua seule la position où nous avions laissé le grand vaisseau.

Mais nous entendions encore les ordres lancés à haute voix et le va-et-vient des hommes.

—Gare à l'averse, mes enfants, cria le lieutenant. Il va nous en donner maintenant.

Il avait à peine dit ces mots qu'une demi-douzaine de flammes brillèrent derrière nous dans le brouillard, pendant que le même nombre de boulets sifflaient à travers nos agrès.

L'un d'eux trancha l'extrémité de la vergue et la laissa pendante.

Un autre effleura le beaupré et éparpilla en l'air un nuage d'éclats blancs.

—Chaude affaire, hein, capitaine, dit le vieux Silas, en se frottant les mains. Par ma foi, ils tirent mieux dans les ténèbres qu'ils ne l'ont jamais fait en pleine lumière. On a tiré sur ce lougre-ci plus de boulets qu'il ne pourrait en porter s'il en était chargé. Et cependant pas un n'a même rayé sa peinture jusqu'à présent. Ils recommencent!

Une nouvelle bordée partit du navire de guerre, mais cette fois, il avait perdu toute trace, et tirait au jugé.

—C'est leur dernier coup de gueule, fit Dicon.

—N'ayez pas peur, grogna un autre des contrebandiers. Ils vont faire flamber la poudre pendant tout le reste du jour. Tenez, Dieu vous bénisse! N'est-ce pas un bon exercice pour l'équipage? Et comme les munitions sont au Roi, cela ne coûte un liard à personne.

—Il est heureux que la brise ait fraîchi, dit le grand John, car j'ai entendu le grincement des davits aussitôt après la première décharge. Il mettait ses canots à la mer, ou bien traitez-moi de Hollandais.

—Ça serait très flatteur pour vous, espèce de morue de sept pieds, cria mon ennemi le tonnelier, dont la figure n'était point embellie par un large emplâtre posé sur un œil. Vous auriez appris à faire quelque chose de mieux que de tirer sur un cordage, ou à laver le pont tout votre vie, comme une femme.

—Je vous jetterai à la dérive dans un de vos tonneaux, saindoux coulé dans une vessie, riposta le marin. Combien de fois nous faudra-t-il vous battre pour vous faire dégorger votre sauce?

—Le brouillard s'éclaircit un peu du côté de la terre, fit remarquer Silas. Il me semble que je reconnais la cime de la Pointe Saint-Augustin. Elle se dresse par là sur le ban de tribord.

—C'est elle, pour sûr, monsieur, s'écria un des marins, en montrant un cap noir, qui fendait le brouillard.

—Barrez pour la crique de trois brasses, alors, dit le lieutenant, quand nous aurons doublé la pointe, capitaine Clarke, nous pourrons vous débarquer, ainsi que votre monture. Alors vous n'aurez plus qu'une chevauchée de quelques heures pour atteindre votre destination.

Je pris à part le vieux marin, et après l'avoir remercié de la bienveillance qu'il m'avait témoignée, je lui parlai de l'employé de l'Excise, et le suppliai d'user de son influence pour le sauver.

—Cela regarde le capitaine Venables, dit-il d'un air sombre. Si nous le laissons partir, qu'adviendra-t-il de notre souterrain?

—N'y a-t-il aucun moyen de s'assurer de son silence?

—Peut-être pourrions-nous l'embarquer pour les plantations, dit le lieutenant. Nous pourrions l'emmener avec nous au Texel, et obtenir du capitaine Donders ou de quelqu'autre qu'il le prenne à bord pour la traversée de l'Océan Pacifique.

—Faites-le, dis-je, et je veillerai à ce que le Roi Monmouth soit mis au fait de l'aide que vous avez donnée à son messager.

—Bon, nous serons là en une ou deux bordées, fit-il remarquer. Descendons, et garnissez bien votre rez-de-chaussée, car il n'y a rien de tel qu'une soute bien lestée pour faire un bon départ.

Suivant le conseil du marin, je descendis avec lui, et fis un repas grossier mais copieux.

Au moment où nous le finissions, le lougre avait été amené dans une crique étroite que bordait de chaque côté une côte sablonneuse en pente douce.

La région était inculte, marécageuse, et présentait peu d'indices d'habitations.

À force de caresses, je décidai Covenant à se mettre à l'eau.

Il gagna aisément la côte à la nage pendant que je le suivais dans la yole du lougre.

On me lança quelques adieux, en un langage plein d'une rude cordialité.

J'assistai au retour de la yole.

Le beau navire reprit la route du large et ne tarda pas à s'effacer une fois de plus dans le brouillard qui couvrait encore la surface des eaux.

Vraiment la Providence intervient d'étrange façon, mes enfants, et avant d'être arrivé à l'automne de la vie, on aurait peine à distinguer ce qui est imputable à la bonne ou à la mauvaise fortune.

Car parmi toutes les aventures de mon existence errante, qui m'ont paru fâcheuses, il n'en est aucune que je n'aie fini par regarder comme un bienfait.

Et si vous gravez avec soin cela dans votre cœur, ce sera d'un puissant secours pour vous mettre en état d'affronter, les lèvres serrées, tous les ennuis.

En effet, pourquoi s'affliger, tant qu'on n'est pas absolument certain que l'événement ne peut pas tourner de façon à vous apporter de la joie?

Aussi, maintenant vous voyez bien que j'ai commencé par être jeté à bas sur une route pierreuse, par recevoir des coups de poing, des coups de pieds, et qu'enfin j'ai failli être mis à mort étant pris pour un autre.

Et pourtant l'issue de tout cela fut de me faire arriver sain et sauf au but de mon voyage.

Si au contraire j'avais pris la route de terre, il est plus que probable que j'aurais été pris à Weston, car, comme je l'appris plus tard, une troupe de cavalerie battait activement tout le pays, en fermant les routes et arrêtant tous ceux qui s'y présentaient.

Maintenant que je me trouvais seul, mon premier soin fut de me baigner la figure et les mains dans un ruisseau, qui descendait à la mer, et de faire disparaître toutes les traces de mes aventures de la nuit précédente.

Mon entaille était fort peu de chose et mes cheveux la cachaient.

Après m'être rendu à peu près présentable, je frictionnai aussitôt mon cheval aussi bien que possible et arrangeai de nouveau sa sangle et sa selle.

Puis, je le conduisis par la bride au haut d'une éminence voisine, de laquelle je pensais pouvoir me faire quelque idée de l'endroit où je me trouvais.

Le brouillard s'étendait fort épais sur le Canal, mais du côté de la terre tout était clair et transparent.

Le pays, qui longeait la mer, était désolé et marécageux, mais de l'autre côté s'étendait devant moi une belle plaine fertile, bien cultivée.

Une chaîne de hautes montagnes, qui me parurent être les Mendips, bordait tout l'horizon, et plus loin encore au nord apparaissaient les cimes bleues d'une autre chaîne.

L'Aven scintillant coulait dans la campagne comme un serpent d'argent dans un parterre fleuri.

Tout près de son embouchure à deux lieues au plus de l'endroit où j'étais, s'élevaient les clochers et les tours de l'imposante ville de Bristol, la Reine de l'Ouest, qui était, et qui est peut-être encore la seconde cité du royaume.

Les forêts de mâts qui s'élevaient comme un bois de pins au-dessus des toits des maison prouvaient l'importance des relations commerciales tant avec l'Irlande qu'avec les Colonies, qui avaient fait naître cette florissante cité.

Sachant que la résidence du Duc était à bien des milles de la cité dans la direction du comté de Gloucester, et craignant d'être arrêté et interrogé si je me hasardais à franchir les portes, je pris à travers champs pour contourner l'enceinte, et éviter ainsi ce péril.

Le sentier, que je suivis, me conduisit à une ruelle champêtre qui, à son tour, déboucha sur une grande route couverte de voyageurs, les uns à cheval, les autres à pied.

Comme les troubles, qui régnaient alors, obligeaient les gens à voyager armés, il n'y avait rien dans mon équipement qui pût exciter l'attention, et il me fut facile d'aller mon train parmi les autres cavaliers, sans être questionné, ni soupçonné.

À en juger par leur apparence, c'étaient pour la plupart des fermiers ou de petits gentilshommes, qui se rendaient à Bristol pour s'informer des nouvelles, ou pour mettre à l'abri dans une place forte ce qu'ils avaient de plus précieux.

—Avec votre permission, monsieur, dit un gros homme aux traits épais, vêtu d'une jaquette de velours, qui chevauchait à ma gauche, pourriez-vous me dire si Sa Grâce de Beaufort est à Bristol ou dans sa maison de Badminton?

Je lui répondis que je ne pouvais le lui dire, mais que j'allais moi-même le trouver.

—Il était hier à Bristol, occupé à faire faire l'exercice aux volontaires, dit l'inconnu, mais, il faut le dire, Sa Grâce est si loyaliste et se donne tant de peine pour la cause de Sa Majesté, que c'est par le plus grand des hasards qu'on peut mettre la main sur lui. Mais si vous le cherchez, où voulez-vous aller?

—J'irai à Badminton et je l'y attendrai. Pouvez-vous m'indiquer la route?

—Comment! il ne connaît pas la route de Badminton? s'écria-t-il tout ébahi, et ouvrant de grands yeux. Eh bien, je croyais que l'univers entier la connaissait! Vous n'êtes pas de Galles, ni d'un des comtés de la frontière, monsieur, voilà qui est bien clair.

—Je suis du Hampshire, dis-je, et je suis venu d'assez loin pour voir le Duc.

—Oui, je m'en serais douté, s'écria-t-il en riant à gorge déployée. Si vous ne savez pas la route de Badminton, vous n'en savez pas long. Mais j'irai avec vous, je veux être pendu si je n'y vais pas, je vous montrerai le chemin, et je tenterai ma chance d'y trouver le Duc. Comment vous appelez-vous?

—Je me nomme Micah Clarke.

—Et moi, je suis le fermier Brown, John Brown, sur le registre, mais plus connu comme le Fermier. Prenez ce tournant sur la droite de la grande route. Maintenant nous pouvons mettre nos bêtes au trot, sans être étouffés par la poussière des autres. Et pourquoi allez-vous trouver Beaufort?

—Pour des affaires particulières qui ne comportent pas d'explications, répondis-je.

—Diable à présent! Des affaires d'État, probablement, dit-il en sifflotant. Bon, une langue, qui se tait, a sauvé le cou de plus d'un. Je suis de mon côté un homme précautionné et nous sommes en un temps où je me garderais de dire tout bas certaines idées à moi. Non, je ne les dirais pas même à l'oreille de ma vieille jument brune que voici, de peur de la voir à la barre des témoins, déposant contre moi.

—On parait très affairé par ici, remarquai-je, car nous avions alors sous nos yeux les murs de Bristol, que des équipes d'ouvriers étaient occupés à réparer, le pic et la pelle à la main.

—Oui, on est pas mal affairé. On fait des préparatifs dans le cas où les rebelles arriveraient de ce côté. Cromwell et ses noirauds ont trouvé ici à qui parler, au temps de mon père, et il en arrivera sans doute autant à Monmouth.

—Il y a aussi une forte garnison? dis-je, me rappelant le conseil donné par Saxon à Salisbury. Je vois là-bas deux ou trois régiments sur ce terrain nu et découvert.

—Il y a quarante mille hommes d'infanterie, et mille de cavalerie, répondit le fermier, mais les fantassins ne sont que des apprentis; pas moyen de compter sur eux après Axminster. On dit par ici que les rebelles sont près de vingt mille et qu'ils ne font point quartier. Eh bien, si nous devons avoir la guerre civile, j'espère que cela ira chaudement, vivement, au lieu de traîner pendant une douzaine d'années comme la dernière. Si l'on doit nous couper la gorge, que ce soit avec un couteau bien affilé, et non avec de vieux ciseaux à ébrancher.

—Que dites-vous d'un pot de cidre? demandai-je, car nous passions devant une auberge vêtue de lierre, dont l'enseigne portait ces mots: «Aux Armes de Beaufort.»

—De tout mon cœur, mon garçon, répondit mon compagnon. Holà! par ici! deux pintes d'ale, de la vieille et de la forte! Voilà qui fera passer la poussière de la route. Les véritables «Armes de Beaufort» sont là-bas, à Badminton, car au guichet du cellier, le premier venu peut demander ce qu'il veut, pourvu qu'il soit raisonnable, sans rien tirer de sa poche.

—Vous parlez de la maison comme si vous la connaissiez bien, dis-je.

—Qui donc la connaîtrait mieux? demanda le gros fermier, en s'essuyant les lèvres, quand on se remit en route. Il me semble qu'hier encore, nous jouions à cache-cache, mes frères et moi, dans le vieux château des Botelers, qui s'élevait près de la nouvelle maison de Badminton, où Acton Turville, comme quelques-uns la nomment. Le Duc l'a bâtie il y a seulement quelques années, et à vrai dire son titre de Duc n'est guère plus ancien. Certains trouvent qu'il aurait mieux fait de garder le nom que portaient ses ancêtres.

—Quelle sorte d'homme est le Duc? demandai-je.

—Emporté, précipité, comme tous ceux de sa famille. Mais quand il a le temps de réfléchir, et qu'il s'est refroidi, il est juste, en somme. Votre cheval a été dans l'eau ce matin, mon ami?

—Oui, dis-je d'un ton bref, il a pris un bain.

—C'est pour une affaire de cheval que je vais trouver Sa Grâce, dit mon compagnon. Ses officiers ont requis mon cheval pie de quatre ans et l'ont emmené sans même dire: «Avec votre permission... Permettez-vous» pour le service du Roi. Je tiens à leur apprendre qu'il y a quelque chose au-dessus du Duc et même du Roi. Il y a la loi anglaise, qui accorde protection aux gens et à ce qu'ils possèdent. Je ferais n'importe quoi de raisonnable pour le service du Roi Jacques, mais mon cheval pie de quatre ans! C'est trop.

—Je crains que les besoins du service de l'État ne fassent passer par-dessus votre objection, dis-je.

—Comment! Mais c'est assez pour faire de vous un Whig, s'écria-t-il. Les Têtes-Rondes eux-mêmes payaient jusqu'au dernier penny tout ce qu'ils prenaient. Il est vrai qu'ils en prenaient pour la valeur de leur argent. J'ai entendu mon père dire que jamais le commerce n'alla aussi bien qu'en quarante-six, quand ils étaient par ici. Le vieux Noll avait une cravate de chanvre prête pour les voleurs de chevaux, qu'ils tinssent pour le Roi ou pour le Parlement. Mais voici la voiture du Duc, si je ne me trompe.

Comme il parlait encore, un grand et lourd coche jaune, traîné par six juments flamandes couleur crème, arriva à grand train sur la route et nous dépassa rapidement.

Deux laquais à cheval galopaient en avant, deux autres, tous en livrée bleu et argent chevauchaient de chaque côté.

—Sa Grâce n'est point dedans. Sans cela il y aurait eu une escorte derrière, dit le fermier, pendant que nous tirions sur les rênes pour ranger nos chevaux de côté pour faire place.

Il leur lança au passage une question pour savoir si le Duc était à Badminton et reçut comme réponse un signe d'assentiment du majestueux cocher en perruque.

—Nous avons de la chance, nous le joindrons, dit le fermier Brown. En ces jours-ci, il est aussi malaisé de mettre la main sur lui, que d'attraper un râle dans un champ de blé. Nous serons arrivés dans une heure au plus. C'est grâce à vous que je n'aurai pas fait inutilement le voyage de Bristol. Quelle était, disiez-vous, votre commission?

Je fus contraint une fois encore de lui assurer que l'affaire n'était point de celles dont je puisse m'entretenir avec un inconnu, ce qui parut le vexer.

Aussi fîmes-nous plusieurs milles sans qu'il ouvrit la bouche.

Des bouquets d'arbres bordaient les deux côtés de la route et nous sentions la douce odeur des pins.

Au loin, dans l'air ardent de l'été, flottait le son musical tantôt vibrant, tantôt affaibli d'une cloche.

L'ombre des branches était bienvenue, car un soleil, très chaud, flamboyant, dans un ciel sans nuage, faisait monter des champs et des vallées une buée.

—Cela, c'est la cloche de Chipping Sodbury, dit enfin mon compagnon en épongeant sa face rougeaude. Voici l'église de Sodbury de ce côté, par-dessus la hauteur; puis, ici à droite, voici l'entrée du Parc de Badminton.

De hautes portes en fer, avec le léopard et le griffon qui sont les supports des armoiries de Beaufort, fixées au haut des piliers qui les flanquaient, s'ouvraient sur un beau parc formé de pelouses et de prairies, avec des bouquets d'arbres disséminés çà et là, et de grandes pièces d'eau, ou pullulaient les oiseaux sauvages.

À chaque détour de l'avenue sinueuse que nous parcourions à cheval, se présentait à nos yeux quelque beauté nouvelle, que le Fermier Brown me signalait et m'expliquait.

Il avait l'air aussi fier de cet endroit que s'il en eût été le propriétaire.

Ici c'était un ouvrage en rocaille où des milliers de pierres aux brillantes couleurs s'entrevoyaient sous les fougères et les plantes grimpantes qui avaient été placées de manière à les revêtir.

Là c'était un joli ruisseau babillard dont le lit avait été tracé de telle sorte qu'il franchissait en écumant un bord formé de roches à pic.

Ou bien c'était la statue d'une nymphe, d'un dieu des forêts, ou encore une retraite construite avec art et dissimulée sous les roses et les chèvrefeuilles.

Je n'avais jamais vu un parc disposé avec autant de goût, et c'était arrangé comme doit l'être toute œuvre d'art excellente, en suivant la nature de si près, que la seule différence consistait dans l'accumulation de ces ouvrages dans un espace aussi restreint.

Quelques années plus tard, notre goût anglais, si sain, fut gâté par le jardinage pédantesque des Hollandais, avec ses pièces d'eau remarquables par leur platitude et leurs lignes droites, par ses arbres qui tous étaient taillés, tous alignés, comme des grenadiers végétaux.

À vrai dire, je trouve que le Prince d'Orange et Sir William Temple sont amplement responsables de ce changement, mais aujourd'hui le mal est réparé, à ce que j'ai ouï dire, et nous avons cessé de vouloir en remontrer à la nature dans nos domaines d'agrément.

Comme nous approchions de la maison, nous arrivâmes près d'une vaste pelouse horizontale, où s'exerçaient des cavaliers.

À ce que m'apprit mon compagnon, ils avaient été recrutés uniquement dans la domesticité qui entourait la personne du Duc.

Après les avoir dépassée, nous traversâmes un bouquet d'arbres d'essences rares, et nous nous trouvâmes sur une vaste place sablée devant la façade de la maison.

L'édifice lui-même était de grande étendue, construit dans le nouveau style italien, plutôt en vue d'une installation confortable que pour s'y défendre, mais à une des ailes, on avait conservé, ainsi que mon compagnon me le montra, une partie du vieux donjon et des murs du château féodal du Botelers, qui avait l'air aussi déplacé qu'un vertugadin de la reine Elisabeth ajusté à une toilette de cour arrivée de Paris tout récemment.

On accédait à la principale entrée par une colonnade et un large escalier de marbre, sur les marches duquel se tenait debout un groupe de valets de pieds et de palefreniers, qui prirent nos chevaux, quand nous mîmes pied à terre.

Un intendant ou majordome grisonnant s'enquit de ce qui nous amenait, et en apprenant que nous désirions voir le Duc en personne, il nous dit que Sa Grâce donnerait audience aux étrangers dans l'après-midi à trois heures et demie.

Il ajouta qu'en attendant, le repas des hôtes venait d'être servi dans le hall, et que son maître entendait que personne de ceux qui viendraient à Badminton n'en partit affamé.

Mon compagnon et moi, nous fûmes fort heureux d'accepter l'invitation de l'intendant.

Aussi, après avoir visité la salle de bains, et pourvu aux soins qu'exigeait notre costume, nous suivîmes un valet de pied qui nous introduisit dans une vaste pièce où était déjà réunie la société.

Les hôtes devaient être au nombre d'environ cinquante ou soixante, jeunes, vieux, gentlemen et roturiers, offrant les types et les apparences les plus diverses.

Je remarquai que beaucoup d'entre eux jetaient autour d'eux des regards hautains et interrogateurs, dans les intervalles du service, comme si chacun s'étonnait de se voir dans une société aussi mêlée.

Le seul trait qui leur fût commun était l'accueil empressé qu'ils faisaient aux plats et aux bouteilles de vin.

On ne conversait guère, car il y avait fort peu de gens qui connussent leurs voisins.

C'étaient des soldats venus pour offrir leur épée et leurs services au lieutenant du Roi.

D'autres étaient des marchands de Bristol, qu'amenait le désir de faire quelque proposition ou suggestion relative à la sûreté de leurs biens.

Il y avait deux ou trois hauts fonctionnaires de la ville, qui étaient venus recevoir des instructions relatives à sa défense.

Je remarquai aussi par ci par là quelque fils d'Israël, qui avait trouvé le moyen de pénétrer jusque là dans l'espoir que ces temps de trouble lui amèneraient des personnages importants et de nobles emprunteurs.

Des marchands de chevaux, des selliers, des armuriers, des chirurgiens, et des clergymen formaient le reste de la compagnie qui était servie par une troupe de domestiques poudrés et en livrée.

Ils apportaient et remportaient les plats avec le silence et la dextérité qui annoncent une longue pratique.

La pièce contrastait avec la simplicité nue de la salle à manger de Sir Stephen Timewell, à Taunton, car elle était richement lambrissée à panneaux, et son pourtour décoré avec luxe.

Le parquet était fait de carrés en marbre blanc, ou noir.

Aux murailles revêtues de chêne poli, étaient suspendus, formant une longue série, les portraits de la famille de Somerset, à partir de Jean de Gand.

Le plafond était aussi orné avec goût de peintures représentant des fleurs et des nymphes, et on avait le temps de s'engourdir le cou avant d'y avoir tout admiré.

À l'autre bout de la salle s'ouvrait largement une cheminée de marbre blanc, au-dessus de laquelle étaient sculptés sur bois les lions et les lis des armoiries des Somerset.

Elles étaient surmontées d'une longue bande dorée qui portait la devise de la famille: Mutare vel timere sperno, (je dédaigne de changer ou de craindre).

Les tables massives, auxquelles nous étions assis, étaient couvertes de grands plats et de candélabres d'argent, et on y voyait briller la somptueuse argenterie qui avait rendu Badminton fameux.

Je ne pus m'empêcher de songer que si Decimus Saxon pouvait jeter les yeux sur tout cela, il ne perdrait pas un moment pour demander instamment que la guerre fût poussée dans cette direction.

Après le dîner, on conduisit tout le monde dans une petite antichambre, autour de laquelle se voyaient des sièges couverts de velours, et où nous devions attendre que le Duc fût prêt à nous recevoir.

Au centre de la pièce, il y avait plusieurs caisses à dessus de verre, et doublées de soie, dans lesquelles on voyait de petites verges d'acier et de fer, avec des tubes de cuivre et d'autres objets très polis, très ingénieux, bien qu'il me fût impossible de deviner dans quel but ils avaient été assemblés.

Un gentilhomme-chambellan fit le tour de la compagnie, avec du papier et une écritoire de corne, pour marquer nos noms et notre affaire.

Je m'adressai à lui pour savoir s'il ne serait pas possible d'avoir une audience rigoureusement en tête-à-tête.

—Sa Grâce ne donne jamais d'audience privée, répondit-il. Il est toujours entouré de ses conseillers intimes et des officiers à son service.

—Mais l'affaire en question est telle que lui seul doit l'entendre, insistai-je.

—Sa Grâce est d'avis qu'il n'y a aucune affaire qu'il doive être seul à entendre, dit le gentilhomme. C'est à vous de vous arranger de votre mieux, quand vous lui serez présenté. Toutefois je veux bien vous promettre que votre requête lui sera soumise, mais je vous avertir qu'elle ne sera point accueillie.

Je le remerciai de ses bons offices, et le quittai pour aller avec le fermier jeter un coup d'œil sur les singuliers petits engins contenus dans les caisses.

—Qu'est-ce que cela? demandai-je, jamais je n'ai rien vu de pareil.

—C'est, dit-il, l'ouvrage de ce fou de marquis de Worcester. Il était le grand-père du Duc, et il passait tout son temps à inventer et fabriquer de ces joujoux, mais ils n'ont jamais servi, ni à lui ni à d'autres. À présent regardez-moi cela. Celui qui a des roues s'appelait la machine à eau: il s'était mis en tête la baroque idée qu'en chauffant l'eau de cette chaudière que voici, on pourrait faire tourner les roues, et qu'ainsi on pourrait voyager sur des barres de fer plus vite qu'un cheval. Hou! j'engagerais bien ma vieille jument brune contre des mécaniques de cette sorte, jusqu'à la fin du monde. Mais reprenons nos places, car voilà le Duc.

Nous nous étions à peine assis avec les autres solliciteurs, que la porte s'ouvrit à deux battants.

Un homme trapu, gros, courtaud, d'une cinquantaine d'années, entra dans la pièce d'un air affairé, et la parcourut à grandes enjambées entre deux rangées de protégés qui s'inclinaient.

Il avait de grands yeux bleus, saillants, au-dessous desquels la peau formait deux grosses poches, et le visage jaune, blême.

Sur ses talons venaient une douzaine d'officiers, et de gens de naissance, aux perruques flottantes, aux épées sonores.

À peine avaient-ils franchi la porte d'en face qui conduisait dans la chambre même du Duc, que le gentilhomme à la liste appela un nom, qui commença le défilé des gens venus pour se trouver en présence du grand personnage.

—Il me semble que Sa Grâce n'est pas de très bonne humeur, dit le fermier Brown. Avez-vous remarqué, quand il a passé, comme il se mordait la lèvre inférieure?

—Il a pourtant l'air d'un gentilhomme bien pacifique, dis-je, mais Job et lui-même serait mis à une rude épreuve, s'il lui fallait recevoir tout ce monde dans un après-midi.

—Écoutez-moi cela! dit-il tout bas, en levant le doigt.

Et comme il parlait encore, on entendit la voix du Duc toute vibrante de colère, dans la chambre du fond, et un petit homme à figure pointue sortit et traversa l'antichambre en courant, comme si la frayeur lui avait fait perdre la tête.

—C'est un armurier de Bristol, dit à demi-voix un de mes voisins. Il est probable que le Duc n'a pu s'entendre avec lui sur les conditions d'un contrat.

—Non, dit un autre, c'est qu'il a fourni des sabres, à l'escadron de Sir Marmaduke Hyson, et l'on dit que les lames se ploient comme si elles étaient en plomb. Pour peu qu'elles aient servi, il est impossible de les faire rentrer dans le fourreau.

—L'homme de haute taille qui entre maintenant, dit le premier, est un inventeur. Il possède le secret d'un certain feu très meurtrier, dans le genre de celui que les Grecs ont employé contre les Turcs dans le Levant, et il désire le vendre pour mieux défendre Bristol.

Sans doute le feu grégeois ne parut pas indispensable au Duc, car l'inventeur sortit bientôt, la figure aussi rouge que si elle eût été en contact avec sa composition.

Celui qui se trouvait ensuite sur la liste était mon ami le brave fermier.

L'accent irrité qui l'accueillit, était de fâcheux augure pour le sort du cheval de quatre ans, mais une accalmie se produisit.

Le fermier sortit et vint se rasseoir en frottant ses grosses mains rouges avec satisfaction.

—Par dieu! dit-il tout bas, il s'est diablement emporté en commençant, mais ça s'est arrangé, et il m'a promis que si je paie l'entretien d'un dragon pour toute la durée de la guerre, on me rendra mon cheval pie.

J'étais resté assis pendant tout ce temps-là, me demandant quelle idée le ciel m'inspirerait pour mener mon affaire au milieu de ce fourmillement de solliciteurs, parmi cette cohue d'officiers qui entouraient le Duc.

S'il y avait eu la moindre chance d'obtenir une audience de lui par un autre moyen, je l'aurais saisie avec empressement, mais tout ce que j'avais tenté dans ce but avait échoué.

Si je ne saisissais pas cette occasion, il se pourrait que jamais je ne me retrouvasse en face de lui.

Mais lui était-il possible de réfléchir à une telle affaire, ou de la discuter en présence d'autres personnes?

Quelle chance avait-elle d'être examinée ainsi que cela convenait?

Alors même que ses dispositions le porteraient de ce côté, il n'oserait laisser entrevoir son indécision quand tant d'yeux étaient fixés sur lui.

Je fus tenté de prendre un autre motif pour expliquer ma venue, et de compter sur la fortune pour obtenir d'elle une chance plus favorable pour la remise de mes papiers.

Mais enfin cette chance pouvait ne point se présenter, et le temps pressait.

On disait qu'il retournerait à Bristol le lendemain.

Tout bien considéré, il me parut que je devais tirer le meilleur parti possible de ma situation actuelle et espérer que la discrétion et le sang-froid du Duc le décideraient à m'accorder une entrevue plus particulière, quand il aurait vu l'adresse inscrite sur mes dépêches.

J'avais à peine formé cette résolution que mon nom fut appelé.

Aussitôt je me levai et entrai dans la chambre du fond.

Elle était petite, mais fort haute, tendue de soie bleue, avec une large corniche dorée.

Au milieu se voyait une table carrée encombrée de piles de papiers.

De l'autre côté était Sa Grâce, en grande perruque retombant jusque sur ses épaules, la mine majestueuse, imposante.

Il avait ce même air insaisissable de la Cour, que j'avais remarqué tant chez Monmouth que chez Sir Gervas, et cela joint à ses traits bien marqués, énergiques, à ses grands yeux perçants, le désignait comme un meneur d'hommes.

Son secrétaire particulier était auprès de lui, notant ses ordres.

Les autres personnes étaient rangées derrière lui en demi-cercle, ou échangeaient des prises de tabac dans la profonde embrasure de la fenêtre.

—Marquez la commande faite à Smithson, disait-il lorsque j'entrai, cent casques, et autant de pièces de cuirasse, devants et dos, à tenir prêts pour mardi, en outre cent vingt fusils hollandais pour les mousquetaires, avec deux cents bêches en plus pour les ouvriers, marquez que cette commande sera tenue pour nulle et non avenue si elle n'est point exécutée au jour dit.

—C'est marqué, Votre Grâce.

—Capitaine Micah Clarke, dit le Duc, en lisant la liste qu'il avait devant lui. Que désirez-vous, capitaine?

—Il serait préférable que je puisse en entretenir Votre Grâce en particulier, répondis-je.

—Ah! c'est vous qui demandiez l'audience particulière? Eh bien, capitaine, voici mon conseil, et mon conseil est un autre moi-même. Ainsi donc vous pouvez vous regarder comme en tête-à-tête. Ce que je peux entendre, ils peuvent l'entendre. Pardieu, mon homme, au lieu de bégayer et de rouler de gros yeux, dites votre affaire.

Ma demande avait attiré l'attention de l'assistance.

Ceux qui étaient à la fenêtre se rapprochèrent de la table.

Rien ne pouvait être plus défavorable au succès de ma mission, et pourtant il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de remettre mes dépêches.

Je puis le dire en toute conscience, et sans aucune vantardise, je ne redoutais rien pour moi-même.

Accomplir mon devoir était la seule pensée présente à mon esprit.

Et ici, je puis le dire une fois pour toutes, mes chers enfants, je parle de moi-même dans tout le cours de ce récit, avec la même liberté que s'il s'agissait d'un autre homme.

À dire vrai, le vigoureux et actif jeune homme de vingt et un ans était bien, en effet, un autre homme que le vieux bonhomme à tête grise assis au coin de la cheminée, et incapable de faire autre chose que de raconter des vieilles histoires aux petits.

Moins l'eau est profonde, plus elle éclabousse.

Aussi un faiseur d'embarras m'a toujours paru un objet méprisable.

J'espère donc que vous ne vous figurerez jamais que votre grand papa chante ses propres louanges, ou se pose en être supérieur à son prochain.