III—Du grand cri qui part d'une maison isolée.

Là se terminent nos marches et contremarches monotones.

Nous étions cette fois au pied du mur, ayant en face de nous toutes les forces du gouvernement.

Il ne nous arrivait aucune nouvelle d'un soulèvement, d'un mouvement en notre faveur dans une partie quelconque de l'Angleterre.

Partout, les Dissenters étaient jetés en prison, et l'Église avait le dessus.

La milice des comtés, dans le Nord, dans l'Est, dans l'Ouest, marchait contre nous.

Six régiments hollandais, prêtés par le Prince d'Orange, étaient arrivés à Londres et on disait qu'il y en avait d'autres en route.

La capitale avait mis sur pied dix mille hommes.

Partout on enrôlait, on marchait pour renforcer l'élite de l'armée anglaise, qui était déjà dans le comté de Somerset.

Et tout cela dans le but d'écraser cinq ou six mille pieds terreux et pêcheurs, à demi armés, sans un penny, prêts à sacrifier leurs existences pour un homme et pour une idée.

Mais c'était une idée noble, une de celles qui méritent amplement qu'on leur sacrifie tout et qu'on se dise que c'était un sacrifice bien placé.

En effet, ces pauvres paysans auraient éprouvé de grandes difficultés à dire, dans leur langage pauvre et gauche, toutes leurs raisons, mais au plus profond de leur cœur, il y avait la certitude, le sentiment qu'ils luttaient pour la cause de l'Angleterre, qu'ils défendaient la véritable personnalité de leur pays contre ceux qui voulaient détruire les systèmes de jadis, grâce auxquels elle avait marché à la tête des nations.

Trois ans plus tard, on vit cela clairement.

Alors on reconnut que nos compagnons illettrés avaient aperçu et apprécié les signes du temps avec plus de justesse que ceux qui se disaient leurs supérieurs.

Il y a, selon mon opinion, des phases du progrès humain, auxquelles convient admirablement l'Église Romaine.

Lorsque l'intelligence d'une nation est jeune, il est peut-être préférable qu'elle ne s'occupe point d'affaires spirituelles, qu'elle s'appuie sur l'antique support de la coutume et de l'autorité.

Mais l'Angleterre avait rejeté ses langes et était devenue une pépinière d'hommes énergiques et de penseurs, disposés à ne s'incliner devant aucune autre autorité que celle que reconnaissaient leur raison et leur conscience.

C'était une tentative désespérée, inutile, et folle que de vouloir ramener les gens à une croyance que leur développement avait dépassée.

Et c'était pourtant une tentative de ce genre qui se faisait, avec l'appui d'un Roi bigot, qui avait pour alliée une Église puissante et opulente.

Trois ans plus tard, la Nation comprit cela et le Roi s'enfuit devant la colère de son peuple, mais présentement, plongé dans sa torpeur après les longues guerres civiles et le règne corrompu de Charles, la masse de la nation n'était pas en mesure de se rendre compte quel était l'enjeu.

Elle se tourna contre ceux qui l'avertissaient, ainsi qu'un homme emporté s'en prend au porteur de fâcheuses nouvelles.

N'y a-t-il pas de quoi s'étonner, mes chers enfants, quand on voit une pensée, qui n'était qu'une sorte de vague fantôme, prendre une forme vivante et se transformer en la réalité la plus tragique.

À un bout de la chaîne est un roi qui s'opiniâtre dans un thème de doctrine.

À l'autre, six mille hommes prêts à tout, persécutés, pourchassés d'un comté à l'autre, et qui, enfin, réduits aux abois, se dressent sur les landes désolées de Bridgewater, leur cœur aussi plein d'amertume et de désespoir que s'ils étaient des bêtes de proie traquées.

La théologie d'un roi est chose dangereuse pour ses sujets.

Mais si l'idée, pour laquelle ces pauvres gens combattaient, était digne, que dirons-nous de l'homme qui avait été choisi comme champion de leur cause?

Hélas, fallait-il que de tels hommes eussent un tel chef!

Oscillant contre les cimes de la confiance et les abîmes du désespoir, un jour faisant choix de ses conseillers d'état, et le lendemain parlant d'abandonner secrètement l'armée, il parût dès le premier jour possédé du démon même de l'inconstance.

Et pourtant il avait acquis une belle réputation avant son entreprise.

En Écosse, il avait conquis une renommée magnifique, non seulement par sa victoire, mais encore par sa modération, la pitié avec laquelle il avait traité les vaincus.

Sur le Continent, il avait commandé une brigade anglaise d'une manière qui lui avait valu les éloges de vieux soldats de Louis et de l'Empire.

Et pourtant, maintenant que sa tête et sa fortune étaient en jeu, il était faible, irrésolu, poltron.

Selon le langage de mon père, «toute vertu s'était écartée de lui.»

Je le déclare, quand je l'ai vu chevauchant au milieu de ses troupes, la tête penchée sur sa poitrine, avec la figure d'un pleureur à un enterrement, jetant une atmosphère de sombre désespoir tout autour de lui, j'ai senti qu'un pareil homme, même s'il réussissait, ne porterait jamais la couronne des Tudors ou des Plantagenets, mais qu'elle lui serait arrachée par une main plus forte, peut-être celle d'un de ses propres généraux.

Je rendrai cette justice à Monmouth de dire que depuis le jour où il fut enfin décidé qu'on livrerait bataille, et cela pour l'excellente raison qu'il était impossible de faire autrement, il montra un caractère plus digne d'un soldat et d'un homme.

Pendant les premiers jours de juillet, aucun moyen ne fut négligé pour donner du cœur à nos troupes et les raffermir en vue de la prochaine bataille.

Du matin au soir, nous étions à l'œuvre, apprenant à notre infanterie à se former en masses compactes pour recevoir une charge de cavalerie, à s'appuyer les uns sur les autres, à attendre les ordres de leurs officiers.

Le soir, les rues de la petite ville, depuis la pelouse du château jusqu'au pont sur la Parret, retentissaient de prières et de sermons.

Les officiers n'eurent plus de désordres à combattre, car les troupes les répugnaient elles-mêmes.

Un homme, qui s'était montré dans les rues échauffé par le vin, faillit être pendu par ses camarades, qui finirent par le chasser de la ville comme indigne de combattre dans ce qu'ils regardaient comme une sainte querelle.

Quant à leur courage, il n'y avait pas lieu de l'exciter, car ils étaient aussi intrépides que des lions, et le seul danger à craindre était une témérité capable de les entraîner à de folles entreprises.

Ils souhaitaient de fondre sur l'ennemi comme une horde de fanatiques musulmans, et ce n'était pas chose aisée que d'imposer par l'exercice, à des gaillards à tête aussi chaude, le sang-froid et la prudence qu'exige la guerre.

Le troisième jour de notre halte à Bridgewater, les provisions diminuèrent d'inquiétante façon par suite de ce fait, que nous avions déjà épuisé auparavant cette région, grâce aussi à la vigilance de la cavalerie royale, qui battait le pays et nous coupait les vivres.

Lord Gray décida donc d'envoyer deux escadrons, à la faveur de la nuit, faire tout ce qu'ils pourraient pour regarnir notre garde-manger.

Le commandement de cette petite expédition fut confié au Major Hooker, vieux soldat des Gardes du Corps, au langage grossier et bref, qui s'était rendu utile en imposant une sorte d'ordre à ces fortes têtes qu'étaient les fermiers et les yeomen.

Sir Gervas Jérôme et moi, nous demandâmes à Lord Grey à faire partie de la troupe de fourrageurs.

Cette faveur nous fut accordée avec empressement, car on ne se remuait guère dans la ville.

Nous partîmes de Bridgport à onze heures par une nuit sans lune, dans l'intention de reconnaître le pays du côté de Boroughbridge et d'Athelney.

Nous étions prévenus qu'il n'y avait pas de grandes forces ennemies dans cette région, que c'était un pays fertile et où nous pouvions compter sur des quantités suffisantes de provisions.

Nous emmenions avec nous quatre charrettes vides, pour emporter ce que notre bonne chance nous ferait trouver.

Notre commandant décida qu'un escadron marcherait devant les charrettes, et un autre derrière, avec une petite troupe d'avant-garde sous les ordres de Sir Gervas, qui le précéderait de quelques centaines de pas.

Nous sortîmes de la ville dans cet ordre au moment où résonnaient les derniers coups de clairon et nous suivîmes à grand train les routes sombres et silencieuses, en faisant apparaître aux fenêtres des cottages, qui bordaient les chemins, des figures anxieuses, qui nous regardaient disparaître dans l'obscurité.

Cette chevauchée se représente très distinctement à mon esprit lorsque j'y pense.

Le noir contour des saules taillés en têtards passe rapidement devant nous.

La brise gémit à travers les osiers.

Les silhouettes vagues et confuses des soldats, le choc sourd des fers sur le sol, le tintement des fourreaux contre les étriers, autant de souvenir de ces temps passés que l'œil et l'oreille peuvent également évoquer.

Le baronnet et moi nous marchions en tête, côte à côte.

Ses légers propos où il contait l'existence qu'on mène à la ville, les fragments de chansons ou de tirades empruntés à Cowley ou à Waller, étaient un véritable baume de Galaad pour mon humeur sombre et pas très sociable.

—On se sent vraiment vivre, en une nuit comme celle-ci, disait-il, pendant que nous aspirions l'air frais de la campagne avec les senteurs des moissons et du lapereau. Par ma foi! Clarke, mais il y a de quoi être jaloux de vous, qui êtes né et avez vécu à la campagne. Quels plaisirs la ville peut-elle offrir qui vaillent les dons généreux de la nature, à la condition toutefois qu'on y trouve à sa portée un perruquier, un marchand de tabac à priser, un parfumeur, et un ou deux tailleurs passables? Joignons-y un bon café, un théâtre, et je crois que je pourrais m'arranger pour mener pendant quelques mois une vie simple, pastorale.

—À la campagne, dis-je en riant, nous avons toujours la sensation que le séjour des villes a pour effet d'exprimer sous le poids de la science et de la philosophie tout ce qu'il y a de véritable vie dans l'homme.

—Ventre Saint-Gris, ce que j'y ai acquis de science et de philosophie se réduit à bien peu de chose, répondit-il. À dire vrai, j'ai plus vécu et j'en ai appris davantage en ces quelques semaines que nous avons passées à faire des glissades sous la pluie, en compagnie de vos gars en guenilles, que je n'en appris jamais au temps où j'étais page à la Cour, où j'avais sous mes pieds la boule de la fortune. C'est chose fâcheuse pour l'esprit d'un homme que de n'avoir pas de préoccupation plus grave que la façon de tourner un compliment ou de danser une courante. Pardieu! mon garçon, j'ai de grandes obligations à votre charpentier. Ainsi qu'il le dit dans sa lettre, à moins qu'un homme n'arrive à mettre en œuvre ce qu'il y a de bon en lui, il a moins de valeur qu'une de ces volailles que nous entendons caqueter, car elles, du moins, remplissent leur destination, ne fût ce qu'en pondant des œufs. Diable, voilà que je me fais prêcheur. C'est une religion nouvelle pour moi.

—Mais, dis-je, quand vous étiez dans l'opulence, vous avez dû vous rendre utile à quelqu'un. Sans cela comment peut-on dépenser tant d'argent et ne s'en trouver pas plus avancé?

—Ah! cher et bucolique Micah! s'écria-t-il avec un rire joyeux, parlerez-vous toujours de ma pauvre fortune en retenant votre souffle, en baissant la voix avec respect comme s'il s'agissait des trésors de l'Inde? Vous ne sauriez vous imaginer avec quelle facilité un sac d'écus prend des ailes et s'envole. Il est vrai que l'homme qui dépense l'argent ne le mange pas et qu'il se borne à le transmettre à un autre qui en tire parti. Mais notre tort consistait en ce que nous transmettions notre argent à des gens qui ne le méritaient point et qu'ainsi nous faisions vivre une classe inutile et débauchée au détriment des professions honnêtes. Par ma foi, mon garçon, quand je pense aux essaims de parasites mendiants, d'entremetteurs de débauche, de bravaches fendeurs de nez, d'avaleurs de crapauds, de flatteurs que nous avions formés, je sens qu'en couvant une nichée pareille de ces êtres venimeux, notre argent a fait un mal qu'aucune somme d'argent ne saurait défaire, n'ai-je pas vu de ces gens là sur trente rangs de profondeur, à mon petit lever, rampant autour de mon lit...

—Autour de votre lit! m'écriai-je.

—Oui, c'était la mode, de recevoir au lit, en chemise de batiste ornée de dentelles et en perruque, bien que par la suite il ait été admis qu'on pouvait recevoir assis dans sa chambre, mais en costume négligé, robe de chambre et pantoufles.

La mode est un terrible tyran, Clarke, bien que son bras ne s'étende jamais jusqu'à Havant.

L'homme désœuvré de la ville doit soumettre sa vie à une certaine règle. Aussi devient-il l'esclave de la loi que fait la mode.

Personne, à Londres, n'y fut plus docile que moi.

J'étais très réglé dans mes irrégularités, très rangé dans mes désordres.

Au coup de onze heures, mon valet apportait la coupe d'hypocras du matin, chose excellente pour les maux de tête, et un très léger repas, un filet d'ortolan, une aile de canard.

Puis venait le lever.

Vingt, trente, quarante individus de la classe dont j'ai parlé, sans doute il pouvait s'y trouver çà et là d'honnêtes gens dans l'indigence, des gens de lettres besogneux en quête d'une guinée, un pédant sans élève, la tête pleine d'érudition antique, mais les poches mal garnies de monnaie moderne.

Cela tenait non seulement à ce qu'on me reconnaissait quelque influence personnelle mais encore parce qu'on savait que j'avais accès facile auprès de Mylord Halifax, de Sidney Godolphin, de Lawrence Hyde, et d'autres dont la volonté suffisait pour faire ou défaire un homme.

Remarquez-vous ces lumières sur la gauche? Ne serait-il pas à propos d'aller voir si nous ne pourrions pas y trouver quelque chose?

—Hooker a des ordres pour se rendre à une certaine ferme, répondis-je. Nous pourrions visiter celle-ci à notre retour, si nous en avions le temps. Nous repasserons par ici avant le jour.

—Il faut que nous ayons des vivres, dit-il, dussé-je aller à cheval jusque dans le Surrey. Je veux être pendu, si j'ose regarder en face mes mousquetaires à moins de leur rapporter quelque chose à faire rôtir au bout de leur baguette.

Ils n'avaient rien eu de plus savoureux à se mettre sous la dent que leurs balles, au moment où je les ai quittés.

Mais je parlais de ma vie d'autrefois à Londres.

Notre journée était bien remplie.

Un homme de qualité avait-il du goût pour le sport? Il y avait toujours de quoi l'intéresser.

Il pouvait aller voir tirer à l'épée à Hockley, ou les combats de corps à Shoo-Lane, ou les combats d'animaux à Southwark, ou aller tirer à la cible de Tothill Fields.

Ou bien encore il pouvait faire un tour aux jardins des plantes médicinales de Saint-James, ou profiter de la marée basse pour aller par la rivière jusqu'aux vergers de cerisiers de Rotherhithe, ou se rendre en voiture à Islington pour boire la crème, mais il lui fallait avant tout sa promenade dans le Parc, ce qui est le dernier mot de la mode pour un gentleman fashionable dans sa tenue.

Vous le voyez, Clarke, nous étions des gens fort actifs, dans notre désœuvrement, et ce n'étaient pas les occupations qui nous manquaient.

Puis, le soir venu, il y avait les théâtres pour nous attirer, les jardins de Dorset, Lincoln's Inn, Drury-Lane, le théâtre de la Reine, et entre les quatre, il s'en trouvait bien un qui procurât quelque amusement.

—Là du moins, dis-je, votre temps était bien employé, vous ne pouviez écouter les grandes pensées et les phrases sublimes de Shakespeare, de Massinger, sans en sentir en votre âme quelque effet.

Sir Gervas eut un rire silencieux.

—Vous me rafraîchissez autant que cet air délicieux de la campagne, Micah, dit-il. Sachez-le donc, grand cher enfant que vous êtes. Si nous fréquentions le théâtre, ce n'était point pour voir les pièces.

—Pourquoi donc, au nom du Ciel? demandai-je.

—Pour nous voir les uns les autres, répondit-il. La mode exigeait, je vous l'assure, qu'un homme fashionable restât debout, tournant le dos à la scène depuis que le rideau se levait jusqu'à ce qu'il tombât.

C'était les vendeuses d'oranges à taquiner, et je vous réponds qu'elles ont la langue bien pendue, ces donzelles.

C'étaient les masques du parterre, dont les petits loups noirs invitaient à l'indiscrétion.

C'étaient les beautés de la ville, les célébrités de la Cour, autant de cibles pour nos monocles.

La pièce! Oui vraiment, pardieu, nous avions mieux à faire que d'écouter des alexandrins ou d'apprécier le mérite des hexamètres!

Il est vrai que si la Jeune dansait, si Mistress Bracegirdle ou Mistress Oldfield paraissaient en scène, nous faisions entendre nos bourdonnements ou nos battoirs, mais ce que nous applaudissions, c'était la beauté de la femme plutôt que l'actrice.

—Et la pièce finie, vous alliez sans doute souper, puis vous coucher.

—Souper? Oui certes. On allait parfois à la maison du Rhin, d'autres fois chez Pontack dans Abchurch-Lane. Chacun avait ses préférences à ce point de vue.

Puis c'étaient les dés et les cartes chez le Groom Porter, le piquet, le hasard, le primero, à votre choix.

Ensuite vous pouviez rencontrer l'univers entier dans les cafés, où l'on servait souvent un arrière-souper aux os grillés et fortement épicés et aux prunes, pour dissiper les vapeurs du vin.

Ah! ma foi! Micah, si les juifs voulaient bien desserrer leurs griffes, ou si cette guerre nous portait quelque chance, vous devriez venir à la ville avec moi et voir toutes ces choses-là par vous-même.

—À parler franchement, cela ne me tente guère, répondis-je. J'ai le caractère lent et solennel, et dans les scènes de cette sorte je ferais l'effet d'une tête de mort sur la table du festin.

Sir Gervas allait répondre quand tout à coup le silence de la nuit fut déchiré par un cri très long, perçant, qui fit frémir jusqu'aux dernières fibres de notre corps.

Jamais je n'entendis une clameur empreinte d'une pareille angoisse.

Nous arrêtâmes nos chevaux.

Nos hommes en firent autant derrière nous, et nous tendîmes l'oreille pour saisir quelque indice qui nous fit connaître de quel côté venait ce bruit.

Les uns étaient d'avis qu'il partait de notre droite et les autres que c'était de notre gauche.

Bientôt il retentit de nouveau, violent, aigu, comme un cri d'agonie.

C'était celui d'une femme qui expire dans la souffrance.

—C'est par ici, Major Hooker, cria Sir Gervas se dressant sur ses étriers et sondant les ténèbres du regard. Il y a une maison au delà des deux champs. J'aperçois une faible lumière, comme celle d'une fenêtre dont les volets seraient fermés.

—N'allons-nous pas y courir sans retard demandai-je avec impatience, car notre commandant restait impassible sur son cheval, comme s'il ne savait pas du tout quel parti prendre.

—Je suis ici, Capitaine Clarke, dit il, pour amener des vivres à l'armée, et je n'ai en aucune manière le droit de me détourner de mon trajet pour m'occuper d'autres incidents.

—Par la mort, mon homme! s'écria Sir Gervas. Il y a une femme en danger. Major, vous n'allez pas poursuivre votre route en la laissant appeler vainement au secours? Écoutez, c'est encore elle.

Et comme il parlait encore, le cri de détresse partit de nouveau de la maison isolée.

—Non, je ne peux en supporter davantage, m'écriai-je.

Mon sang bouillonnait dans mes veines.

—Major Hooker, allez exécuter vos ordres, mon ami et moi nous vous quitterons ici. Nous saurons justifier notre manière d'agir devant le Roi; venez, Sir Gervas.

—Remarquez-le, c'est bel et bien de la mutinerie, Capitaine Clarke. Vous êtes sous mes ordres, et si vous me quittez, ce sera à vos risques et périls.

—En pareille circonstance, je me soucie de tes ordres autant que d'un liard, répartis-je avec vivacité.

Faisant faire demi-tour à Covenant, je le lançai d'un coup d'éperon dans un sentier étroit, labouré d'ornière profonde qui conduisait à la maison, suivi de Sir Gervas et de deux ou trois soldats.

Au même instant, j'entendis Hooker donner un ordre d'un ton bref, et les roues grincer, ce qui me prouva qu'il ne comptait plus sur nous, et qu'il s'était remis en route pour accomplir sa mission.

—Il a raison, dit le baronnet pendant que nous suivions le sentier. Saxon ou tout autre vieux soldat, le louerait de son esprit de discipline.

—Il y a des choses qui l'emportent sur la discipline, dis-je à demi-voix. Il m'était impossible d'aller plus loin en abandonnant cette pauvre créature dans la détresse. Mais voyez, qu'est-ce que ceci?

En face de nous se dessinait une masse sombre.

En approchant, nous reconnûmes que c'étaient quatre chevaux attachés par la bride à la haie.

—Des chevaux de la cavalerie, Capitaine Clarke, s'écria un des soldats, qui avaient mis pied à terre pour les regarder de près. Ils portent la selle et les harnais du gouvernement. Voici une grille de bois. Elle ouvre sur un chemin qui aboutit à la maison.

—Alors il vaut mieux descendre, dit Sir Gervas en sautant à bas et attachant son cheval à côté des autres. Mes gars, restez près des chevaux, et si nous appelons, venez à notre aide. Sergent Holloway, vous pouvez nous accompagner. Prenez vos pistolets.


IV—L'escrimeur à la jaquette brune.

Le sergent, qui était un grand gaillard osseux des campagnes de l'ouest, poussa la grille, et nous suivions le sentier tortueux, quand un flot de lumière jaune jaillit par une porte ouverte tout à coup.

Nous vîmes alors une silhouette noire et trapue qui s'élança par là à l'intérieur.

Au même moment s'entendit un bruit assourdissant, confus, suivi de deux détonations de pistolet, et d'un vacarme de cris, d'haleines entrecoupées, d'un froissement d'épées, d'un orage de jurons.

Ce tapage subit nous fit hâter le pas vers la maison.

Nous jetâmes un coup d'œil par la porte ouverte et nous vîmes une scène, telle que je ne l'oublierai jamais, tant que ma vieille mémoire sera capable d'évoquer un tableau du passé.

La chambre était vaste et haute.

Aux solives brunies par la fumée étaient suspendues, comme c'est la coutume dans le comté de Somerset, de longues rangées de jambons et de viandes salées.

Une haute et noire horloge faisait tic-tac dans un angle.

Une table grossière, chargée de plats et d'assiettes comme pour un repas, occupait le milieu.

Juste en face de la porte brûlait un grand feu de fagots, et devant ce feu, chose horrible à voir, un homme était suspendu, la tête en bas, par une corde qui entourait ses chevilles, et qui, après avoir été passée dans un crochet d'une des solives du plafond, était maintenue par un anneau du plancher.

Ce malheureux, en se débattant, avait imprimé à la corde un mouvement de rotation, en sorte qu'il tournait devant le brasier comme un quartier de viande mise à rôtir.

En travers du seuil gisait une femme, celle dont les cris nous avaient attirés, mais sa figure rigide et son corps contracté montraient que notre aide était venu trop tard pour la soustraire au traitement qu'elle voyait prêt à fondre sur elle.

Tout près d'elle, gisaient l'un sur l'autre deux dragons au teint basané, vêtus de l'uniforme d'un rouge criard que portait l'armée royale, et jusque dans la mort, ils avaient gardé l'air sombre et plein de menace.

Au centre de la pièce deux autres dragons s'escrimaient d'estoc et de taille, avec leurs sabres contre un homme gros, court, aux larges épaules, vêtu d'une étoffe à côtes d'un tissu grossier, de couleur brune.

Il bondissait parmi les chaises, autour de la table tenant en main une longue rapière à coquille pleine, parant ou esquivant les coups avec une adresse merveilleuse, et de temps à autre mettant un coup de pointe au bon endroit.

Quoique serré de fort près, sa figure contractée, sa bouche ferme, l'éclat de ses yeux bien ouverts révélaient un caractère hardi.

En même temps, le sang qui coulait de la manche d'un de ses adversaires prouvait que la lutte n'était pas aussi inégale qu'elle le paraissait.

Au moment même où nous regardions, il fit un bond en arrière pour éviter une attaque à fond des soldats furieux, et d'un coup sec, rapide, lancé obliquement, il trancha la corde par laquelle la victime était suspendue.

Le corps tomba avec un bruit lourd, sur le sol de briques, pendant que le petit escrimeur ne tardait pas à recommencer sa danse dans un autre endroit de la chambre, sans cesser de parer ou d'esquiver, avec autant d'aisance et d'adresse, la grêle de coups qui tombaient sur lui.

Cette étrange scène nous tint quelques secondes dans une sorte d'immobilité magique, mais ce n'était pas le moment de s'attarder.

Une glissade, un faux pas, et le vaillant inconnu succombait fatalement.

Nous nous élançâmes dans la chambre, sabre en main, et fondîmes sur les dragons.

Devenus alors inférieurs en nombre, ils s'adossèrent dans un coin et frappèrent avec fureur.

Ils savaient qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre après la besogne diabolique qu'ils avaient commencée.

Holloway, notre sergent de cavalerie, se portant furieusement en avant, s'exposa à un coup de pointe qui l'étendit mort sur le sol.

Avant que le dragon ait eut le temps de ramener son arme, Sir Gervas l'abattit.

En même temps l'inconnu passa sous la garde de son antagoniste et le blessa mortellement à la gorge.

Pas un des quatre habits rouges ne s'échappa vivant, mais les corps de notre pauvre sergent et des vieux époux qui avaient été les premières victimes ajoutaient à l'horreur de la scène.

—Le pauvre Holloway est mort, dis-je en posant la main sur son cœur. Vit-on jamais pareille boucherie? Je me sens écœuré, malade.

—Voici de l'eau de vie, si je ne me trompe, cria l'inconnu en montant sur une chaise et prenant une bouteille sur une étagère. Et même elle est bonne, à en juger par le bouquet. Prenez une gorgée, vous êtes aussi blanc qu'un drap qu'on vient de laver.

—La guerre loyale, je puis m'y faire, mais des scènes comme celle-ci me glacent le sang, répondis-je en avalant une lampée du flacon.

J'étais alors un fort jeune soldat, mes chers enfants, mais j'avoue que jusqu'à la fin de mes campagnes, toutes les formes de la cruauté ont produit le même effet sur moi.

Je vous en donne ma parole, quand j'allai à Londres, l'automne dernier, la vue d'un cheval qui tire une charrette, succombant sous l'effort, dont les os sont à nu, et qu'on cingle pour n'avoir pas fait ce qu'il était hors d'état de faire, m'a plus profondément écœuré que le champ de bataille de Sedgemoor, ou la journée plus importante encore de Landen, ou dix mille jeunes gens, la fleur de la France, gisaient devant les retranchements.

—La femme est morte, Sir Gervas, et le mari n'en reviendra pas, je le crains. Il n'est pas brûlé, mais, autant que je puis en juger, le pauvre diable mourra des suites de l'afflux du sang à la tête.

—Si ce n'est que cela, remarqua l'étranger, on peut le guérir.

Et tirant de sa poche un petit couteau, il releva une des manches du vieillard et ouvrit une veine.

D'abord quelques gouttes de sang parurent avec lenteur par l'ouverture, mais peu à peu le sang coula plus librement, et le malade manifesta des indices du retour de la sensibilité.

—Il vivra, dit le petit escrimeur en remettant sa lancette dans sa poche, et maintenant qui donc êtes-vous, vous à qui je dois cette intervention qui a hâté le dénouement, sans y changer grand chose peut-être, dans le cas où vous nous auriez laissés nous arranger entre nous?

—Nous faisons partie de l'armée de Monmouth, répondis-je. Il fait halte à Bridgewater et nous battons le pays à la recherche de vivres.

—Et vous, qui êtes-vous? demanda Sir Gervas, et comment vous êtes-vous mêlé à cette échauffourée? Par ma foi, vous êtes un fameux petit coq pour avoir livré bataille à quatre coqs de cette taille.

—Je me nomme Hector Marot, dit l'homme, en nettoyant ses pistolets et les rechargeant avec grand soin. Quant à ce que je suis, cela importe peu. Je me bornerai à dire que j'ai contribué à diminuer de quatre coquins la cavalerie de Kirke. Jetez un coup d'œil sur ces figures. La mort ne leur a point fait perdre la couleur brune qu'elles doivent à un ardent soleil. Ces hommes-là ont appris la guerre en combattant contre les païens d'Afrique, et maintenant ils mettent en pratique sur de pauvres Anglais inoffensifs les tours diaboliques qu'ils ont connus parmi les sauvages. Que le Seigneur ait pitié des partisans de Monmouth en cas de défaite. Cette racaille est plus à craindre que la corde du gibet ou la hache du bourreau.

—Mais comment vous êtes-vous trouvé là juste à l'instant opportun? demandai-je.

—Ah! voilà! Je me promenais sur ma jument, le long de la route, quand j'entendis derrière moi des pas de chevaux. Je me cachai dans un champ, ainsi que tout homme prudent l'aurait fait, vu l'état où se trouve le pays en ce moment, et je vis ces quatre gredins passer au galop.

Ils se dirigèrent vers cette ferme, et bientôt des clameurs et d'autres indices me révélèrent la besogne infernale à laquelle ils se livraient.

Aussitôt je laissai ma jument dans le champ, et je me hâtai d'accourir.

Je vis par la fenêtre qu'ils pendaient le vieux devant son feu pour lui faire avouer où il tenait son argent caché, et pourtant, à mon avis, ni lui ni les autres fermiers du pays ne doivent avoir encore de l'argent à cacher, après que deux armées ont été campées chez eux l'une après l'autre.

Voyant qu'il persistait à se taire, ils l'ont hissé en l'air, et certainement ils l'auraient fait griller comme une bécasse, si je n'étais pas survenu et n'avais pas descendu deux d'entre eux avec mes aboyeurs.

Les autres se sont jetés sur moi, mais j'en ai piqué un à l'avant-bras, et sans doute je leur aurais bien réglé leur compte à tous deux si vous n'étiez pas arrivés.

—Voilà qui a été gaillardement mené, m'écriai-je. Mais où donc ai-je déjà entendu prononcer votre nom, M. Hector Marot?

—Ah! répondit-il en jetant vivement un regard oblique, c'est ce que je ne saurais dire.

—Il m'est familier, dis-je.

Il secoua ses larges épaules et se remit à examiner l'amorce de ses pistolets, avec une expression où il y avait à la foi du défi et de l'embarras.

C'était un homme fort trapu, à la poitrine saillante, avec une figure farouche, une mâchoire carrée.

Une cicatrice blanche qui ressemblait à la trace d'une entaille faite avec un couteau traversait son front.

Il était coiffé d'un bonnet de cavalier, galonné d'or, et portait une jaquette de drap brun foncé, très salie par les intempéries, une paire de bottes montantes tachées de rouille, et une petite perruque ronde.

Sir Gervas qui, depuis un instant, considérait notre homme avec attention, eut un tressaillement soudain, et se donna une tape sur la cuisse:

—C'est tout naturel! s'écria-t-il. Qu'on me noie, si je pouvais me rappeler où j'avais vu votre figure, mais maintenant elle me revient fort clairement.

L'homme nous jeta tour à tour un regard sournois, tout en baissant la tête.

—Il parait que je suis tombé parmi des connaissances, dit-il d'un ton farouche, et cependant je n'ai aucun souvenir de vous. M'est avis, mes jeunes messieurs, que votre mémoire vous trompe.

—Pas le moins du monde, répondit tranquillement le baronnet.

Puis, se penchant en avant, il dit à l'oreille de l'homme quelques mots qui eurent pour effet de le faire bondir et avancer de deux grands pas, comme pour s'esquiver de la maison.

—Non, non, s'écria Sir Gervas, en s'élançant entre lui et la porte, vous ne nous échapperez pas. Allons, mon garçon, ne portez pas la main à votre épée. Assez de sang versé pour une nuit. D'ailleurs nous ne voulons pas vous faire du mal.

—Que comptez-vous donc faire alors? Où voulez-vous en venir? demanda-t-il de l'air d'une bête féroce prise au piège.

—Je suis plein de bienveillance à votre égard, mon ami, après ce qui s'est passé cette nuit. Que m'importe que vous fassiez ceci ou cela pour vivre, du moment où vous avez un vrai cœur d'homme? Que je périsse s'il m'est jamais arrivé d'oublier une figure que j'ai vue une seule fois, et votre bonne mine, surtout avec la marque professionnelle qu'elle porte, n'est guère de celles qui échappent à l'attention.

—Supposons que ce soit bien moi... Et après? demanda l'homme d'un ton rébarbatif.

—Il n'y a pas de «supposons», je l'affirmerais sous serment. Mais je ne le ferais pas, mon garçon. Non, lors même que je vous prendrais sur le fait. Il faut que vous le sachiez, Clarke, puisqu'il n'y a personne pour surprendre nos paroles, jadis j'étais juge de paix dans le Surrey, et notre ami ici présent fut amené devant moi, sous l'imputation de se promener à cheval un peu tard pendant la nuit et de tenir aux passants un langage un peu trop bref. Vous me comprenez. Il fut déféré aux assises, mais auparavant il s'évada, et cela lui sauva le cou. J'en suis tout à fait enchanté, et vous conviendrez avec moi qu'un aussi galant homme n'est pas fait pour danser au bout d'une corde à Tyburn.

—Et maintenant je me rappelle bien où j'ai entendu votre nom, dis-je. N'étiez-vous pas détenu dans la prison du Duc de Beaufort à Badminton et n'avez-vous pas réussi à vous évader de la vieille tour des Botelers?

—Eh bien non, gentilshommes, répondit-il en s'asseyant sur la table et balançant sans façons ses jambes, puisque vous en savez aussi long, ce serait sottise de ma part que de vouloir vous tromper. Je suis, en effet, ce même Hector Marot, dont le nom répand la terreur sur la grande route de l'Ouest et qui a vu plus qu'aucun homme du Sud l'intérieur des prisons.

Toutefois je puis vous le dire avec franchise, bien que je fasse les grandes routes depuis dix ans, jamais je n'ai pris un denier à de pauvres gens, ni fait du mal à quiconque ne cherchait point à m'en faire. Au contraire, j'ai souvent risqué ma vie et mes membres pour tirer les gens de danger.

—Nous sommes en mesure de vous rendre témoignage de cela, répondis-je, car si ces quatre habits rouges ont expié leurs crimes, comme ils le méritaient, c'est grâce à vous plutôt qu'à nous.

—Non, je n'ai pas grand mérite à revendiquer pour cela, répondit notre nouvelle connaissance. La vérité, c'est que j'avais d'autres comptes à régler avec la cavalerie du colonel Kirke et que j'ai été charmé de cette occasion de me frotter à eux.

Pendant que nous causions, les hommes, que nous avions laissés avec les chevaux, vinrent accompagnés de plusieurs fermiers et métayers des environs.

Ils furent épouvantés à la vue du carnage, et fort inquiets de la vengeance que pourraient en tirer le lendemain les troupes royales.

—Au nom du Christ, monsieur, s'écria l'un d'eux, un vieux paysan à figure rougeaude, portons les cadavres de ces soldats sur la route, pour qu'ils aient l'air d'avoir péri dans une rencontre fortuite avec vos hommes. Si l'on venait à savoir qu'ils ont été tués dans une ferme, il ne resterait pas un toit de chaume en place dans tout le pays, car même maintenant on ne saurait croire combien nous avons de mal à empêcher ces diables de Tanger de nous couper la gorge.

—Sa demande est raisonnable, dit l'homme des grands chemins d'un ton de franchise bourrue. Nous n'avons aucunement le droit de faire nos farces et de faire payer l'écot aux autres.

—Eh bien, écoutez, dit Sir Gervas, s'adressant au groupe de paysans effrayés, je vais faire marché avec vous au sujet de l'affaire. Nous sommes venus pour chercher des vivres et on n'admettra guère que nous rentrions les mains vides.

Si vous consentez, entre vous tous, à nous fournir un char, à le remplir de pain, ainsi que de légumes, avec une douzaine de jeunes bœufs par-dessus le marché, non seulement nous vous délivrerons du souci de cette affaire, mais encore je vous promets que vous serez payés au prix ordinaire du marché, si vous venez chercher votre argent au camp protestant.

—Je peux donner les bœufs, dit le vieillard que nous avions secouru et qui était assez bien remis pour pouvoir rester assis. Maintenant que ma pauvre compagne a été cruellement assassinée, peu m'importe ce qui adviendra du bétail.

Je la ferai enterrer dans le cimetière de Durston.

Ensuite je vous suivrai au camp et je mourrai content si je peux seulement purger la terre d'un de ces diables incarnés.

—Bien dit, grand-papa! s'écria Hector Marot. Je suis d'avis que cette vieille canardière que je vois accrochée là-bas, quand elle aura une bonne charge de plomb et qu'elle sera aux mains d'un homme hardi, pourra abattre un de ces beaux oiseaux, avec leur brillant plumage.

—Elle a été une compagne fidèle pour moi, dit le vieillard, dont les joues ridées étaient mouillées de larmes. Pendant trente semailles et trente moissons, nous avons travaillé ensemble. Mais voici des semailles qui produiront une moisson de sang si ma main droite est assez ferme.

—Si vous partez à la guerre, grand-père Swain, nous aurons soin de votre domaine, dit le fermier qui avait parlé le premier. Quant aux légumes que ce gentleman demande, il n'en aura pas une charretée, mais trois, pourvu qu'il nous laisse une demi-heure pour les charger.

S'il ne les prend pas, d'autres les prendront, et nous préférons que tout cela aille à la bonne cause.

Par ici, Miles, réveillez les valets de ferme et veillez à ce qu'ils se hâtent de charger sur les voitures la provision de pommes de terre, puis les épinards, et aussi la viande séchée.

—Alors nous n'avons qu'à faire notre part du contrat, dit Hector Marot.

Avec l'aide de nos hommes, nous traînâmes du dehors les cadavres des quatre dragons et de notre sergent et les étendîmes en travers du chemin à quelque distance de là.

Nous promenâmes les chevaux autour des corps et entre eux de façon à pétrir le sol, et à faire croire à une escarmouche de cavalerie.

Pendant cette besogne, d'autres valets de ferme avaient lavé le sol de briques de la cuisine et fait disparaître toutes traces du tragique événement.

La femme assassinée avait été montée dans sa chambre, en sorte qu'il ne restait plus rien pour rappeler ce qui s'était passé, si ce n'est le malheureux fermier.

Il était assis au même endroit, l'air désolé, le menton appuyé sur ses mains noueuses, déformées par le travail, les yeux mornes et vides, regardant devant lui, sans rien voir de ce qui se faisait autour de lui.

Le chargement des chars fut prestement opéré et le petit troupeau de bœufs fut bientôt amené d'un champ voisin.

Nous allions nous remettre en route quand un jeune paysan à cheval arriva nous annonçant qu'un escadron de la cavalerie royale se trouvait entre le camp et nous.

C'était-là une grave nouvelle, car nous étions sept en tout, et nous ne pouvions marcher qu'avec lenteur, tant que nous serions encombrés des provisions.

—Que faire pour Hooker? suggérai-je. Ne ferions-nous pas bien de le rejoindre et de le prévenir?

—Je pars tout de suite, dit le paysan. Je suis certain de le rencontrer s'il est sur la route d'Athelney.

Et sur ces mots, il éperonna son cheval et disparut au galop dans la nuit.

—Puisque nous avons de pareils éclaireurs de bonne volonté dans le pays, fis-je remarquer, il est aisé de savoir pour quel parti penchent les campagnards. Hooker a encore avec lui plus de deux demi-escadrons. Il pourra donc se défendre. Mais nous? Comment ferons-nous pour revenir?

—Eh bien, pardieu, Clarke, improvisons une forteresse, suggéra Sir Gervas. Nous pourrions tenir dans cette ferme jusqu'au retour d'Hooker et alors réunir nos forces aux siennes. Et maintenant notre redoutable colonel ne serait-il pas glorieux de cette chance de combiner des feux croisés, des feux de flanc et toutes les autres finesses que comporte un siège bien conduit.

—Certes, répondis-je, après avoir quitté le Major Hooker d'une façon aussi cavalière, il serait humiliant d'avoir à lui demander des secours, maintenant qu'il y a du danger.

—Ho! Ho! s'écria le baronnet, il ne faut pas jeter la sonde bien profondément pour trouver le fond de votre philosophie stoïcienne, cher Micah! Avec tout votre sang-froid, toute votre impassibilité, vous êtes assez chatouilleux quand il s'agit d'amour propre ou d'honneur. Irons-nous en avant, en courrons-nous la chance? Je gage une couronne contre une autre que nous ne verrons pas même l'ombre d'un habit rouge.

—Si vous agréez mon avis, gentilshommes, dit le détrousseur de grands chemins, arrivant au trot sur une belle jument bai, je crois que le meilleur parti pour vous serait de me prendre pour guide jusqu'à votre camp. Ce serait bien étrange, si je ne trouvais pas un trajet qui puisse faire perdre la piste à ces lourdauds de soldats.

—Voilà une proposition des plus sages, des plus raisonnables, s'écria le baronnet. Maître Marot, une prise de ma tabatière... C'est toujours un gage d'amitié qu'offre son possesseur. Par ma foi, l'ami, bien que nos relations se bornent jusqu'à présent à avoir failli vous pendre en une certaine circonstance, je n'en ai pas moins beaucoup de sympathie pour vous, tout en souhaitant que vous exerciez une profession plus présentable!

—Il en est ainsi de plus d'un qui fait des chevauchées nocturnes, répondit Marot, riant en dedans, mais nous ferons bien de partir, car l'orient s'éclaire déjà et il fera jour avant que nous arrivions à Bridgewater.

Laissant derrière nous la ferme malencontreuse, nous nous mimes en route avec toutes les précautions militaires, Marot marchant avec moi à quelque distance en avant, deux des soldats formant l'arrière-garde.

Il faisait encore très sombre, bien qu'une mince ligne grise à l'horizon annonçât l'approche de l'aube.

Mais, malgré l'obscurité, notre nouvel ami nous guida sans s'arrêter, sans hésiter un instant à travers un dédale de ruelles, de sentiers, traversant des champs, des bourbiers où parfois les charrettes s'enfonçaient jusqu'aux essieux, d'autres où elles grinçaient et cahotaient sur le roc ou les pierres.

Nous fîmes tant de détours, nous changeâmes si souvent de direction dans notre marche, que je craignis plus d'une fois que notre guide ne se trompât, lorsqu'enfin les premiers rayons du soleil éclairant le paysage nous montrèrent le clocher de l'église paroissiale de Bridgewater.

—Pardieu, l'ami, vous devez avoir quelque chose de la nature du chat, pour retrouver ainsi votre chemin dans les ténèbres, s'écria Sir Gervas, en accourant vers nous. Je suis fort content de revoir la ville, car mes pauvres charrettes ne font que geindre et grincer, au point que je suis las d'avoir l'oreille tendue à la rupture d'un timon. Maître Marot, nous vous sommes fort obligés.

—Est-ce votre district particulier? demandai-je, ou bien connaissez-vous avec la même exactitude toutes les régions du sud?

—Mon terrain, dit-il en allumant sa courte pipe noire, il va du Kent aux Cornouailles, mais jamais au Nord de la Tamise ou du Canal de Bristol. Dans ce district-là, il n'est pas une route qui ne me soit familière, pas une brèche dans une haie que je ne puisse retrouver au milieu de la nuit la plus noire.

C'est mon métier.

Mais les affaires ne sont plus ce qu'elles étaient.

Si j'avais un fils, je ne l'élèverais pas pour prendre ma suite.

Notre métier a été gâté par les gardiens armés qu'on met sur les coches et par ces maudits orfèvres qui ont ouvert leurs banques. Ils gardent les espèces dans leurs coffres-forts et vous remettent en échange des bouts de papier qui n'ont pas plus de valeur entre nos mains qu'un vieux journal.

Je vous en donne ma parole, il y a eu huit jours vendredi dernier, j'ai arrêté un marchand de bestiaux qui revenait de la foire de Blandford et je lui ai pris sept cents guinées en ces chèques de papier, comme on les appelle.

Si cela avait été de l'or, j'en aurais eu assez pour faire bombance pendant trois mois.

Vraiment le pays est dans une jolie passe, quand on tolère que des chiffons pareils prennent la place de la monnaie du Roi!

—Pourquoi vous obstiner dans une telle profession? demandai-je. Vous savez assez par vous-même qu'elle ne peut vous conduire qu'à votre perte, à la potence. Avez-vous jamais connu un homme qu'elle ait amené à la prospérité?

—Ah! pour cela, oui, j'en ai connu un. C'était Jones de Kingston. Il a fait Hounslow pendant bien des années. Il a pris dix mille jaunets d'une seule rafle, et en homme avisé, il a juré de ne jamais plus risquer son cou.

Il s'est rendu dans le Comté de Chester, en faisant courir je ne sais quelle histoire, se donnant comme arrivé des Indes. Il a acheté un domaine, et le voilà maintenant devenu un gentleman campagnard fort à l'aise, et juge de paix par-dessus le marché!

Pardieu, mon homme! Le voir sur son banc condamnant un pauvre diable qui aura volé une douzaine d'œufs, c'est une comédie aussi bonne qu'au théâtre.

—Soit, mais vous êtes un homme, insistai-je, un homme qui, d'après ce que nous avons vu de votre courage et de votre adresse à manier vos armes, recevrait un avancement rapide dans n'importe quelle armée. Il serait certainement bien meilleur d'employer vos qualités à conquérir de l'honneur et du crédit que d'en faire le marchepied de l'infamie et du gibet.

—Quant au gibet, je m'en soucie autant que d'un shilling rogné, riposta le brigand en lançant dans l'air du matin de grosses bouffées de fumée bleue. Nous devons tous payer notre dette à la nature, et que je le fasse mes bottes aux pieds ou dans un lit de plume, dans un an ou dans dix, cela n'a pas plus d'importance que pour le premier soldat venu parmi vous. Pour ma part, je ne vois rien de honteux à prélever un tribut sur la fortune des riches, puisque pour le faire je risque carrément ma peau.

—Il y a le juste et il y a l'injuste, répondis-je, et ce n'est pas avec des mots qu'on s'en défait. C'est un jeu qui ne rapporte guère que de tricher avec le juste et l'injuste.

—En outre, quand même vous auriez dit vrai en ce qui concerne la propriété, fit remarquer Sir Gervas, cela ne vous justifierait pas du peu de cas qu'on fait, dans votre métier de la vie humaine.

—Pardon, ce n'est pas autre chose qu'une chasse, avec cette différence que parfois le gibier se retourne contre vous et devient le chasseur. C'est, comme vous le dites, un jeu dangereux, mais la partie se joue à deux, et les deux joueurs ont la même chance.

Pas moyen d'employer des dés pipés, de truquer les pièces!

Tenez, il y a quelques jours, comme je me promenais à cheval sur la grande route, je vis trois gros réjouis de fermiers qui traversaient les champs au galop, précédés d'une meute de chiens en laisse, aboyant avec entrain, tout ce monde à la poursuite d'un levraut inoffensif.

C'était dans un pays stérile et mal peuplé, sur la lisière d'Exmoor. Je me dis en conséquence que je ne pouvais mieux employer mon temps qu'à faire la chasse aux chasseurs.

Par la mort dieu! Pour une chasse, ce fut une chasse!

Mes gens partent en criant comme des enragés, les pans de leurs habits battant au vent, hurlant après les chiens et se donnant un sport matinal comme il y en a guère.

Ils ne remarquèrent pas un seul instant qu'un cavalier les suivait sans faire d'embarras, et sans faire des: Tayaut! ni des: Arrête! et prenait autant de plaisir à la chasse que le plus braillard d'entre eux.

Il ne manquait plus qu'une escorte de gardes ruraux à mes talons pour compléter ce beau chapelet que nous formions, comme à une partie d'attrape-qui-pourra, jouée par des gamins sur la pelouse du village.

—Et qu'en advint-il? demandai-je, car notre nouvel ami riait tout seul.

—Et bien, mes trois, gaillards forcèrent leur lièvre et tirèrent leurs flacons, en gens qui ont bien travaillé. Ils étaient encore à piétiner le levraut forcé. Ils riaient. L'un d'eux avait mis pied à terre pour lui couper les oreilles comme trophée de chasse, quand j'arrivai au petit galop.

—Bonjour, messieurs, dis-je, nous nous sommes bien amusés?

Ils me regardèrent avec effarement, je vous en réponds, et l'un d'eux me demanda que diable avais-je et comment je prenais la liberté de me mêler à un divertissement privé.

—Non, dis-je, ce n'était pas votre lièvre que je chassais.

—Quoi donc alors, monsieur l'inconnu?

—Eh bien, par la Vierge, c'était vous, répondis-je, et voilà bien des années que je n'ai mené une aussi belle chasse à courre.

Sur ces mots, je chargeai mes instruments de persuasion, et je m'expliquai en peu de mots fort clairement, et je vous réponds que vous auriez ri de voir leurs figures pendant qu'ils tiraient de leurs poches leurs bourses de cuir bien pansues.

Mon butin de ce matin-là se monta à soixante-dix livres, ce qui valait mieux que des oreilles de lièvre comme prix d'une promenade à cheval.

—Est-ce qu'ils n'ont pas lancé tout le pays à votre poursuite? demandai-je.

—Oh! mais quand Alice la Brune a la bride sur le cou, elle va plus vite que les nouvelles. Les rumeurs mettent peu de temps à se répandre, mais les foulées de la bonne jument sont plus rapides encore.

—Et nous voici en dedans de nos avant-postes, dit Sir Gervas. Maintenant, notre honnête ami, car vous l'avez été honnête, avec nous, quoi que d'autres puissent dire de vous, ne consentiriez-vous pas à vous joindre à nous, et à vous engager au service de la bonne cause? Par ma foi, l'ami, vous avez bien des méfaits à expier, je le parie. Pourquoi ne mettriez-vous pas une bonne action dans la balance, en risquant votre vie pour la religion réformée?

—Moi! non! répondit le bandit, en arrêtant son cheval. Ma peau n'est rien, mais pourquoi risquerais-je ma jument dans une aussi folle équipée? Si elle attrapait quelques mauvais coups dans l'affaire, où trouverais-je son égale? Et d'ailleurs il ne lui importe aucunement que ce soit un Papiste ou un Protestant qui occupe le trône d'Angleterre... n'est-ce pas, ma belle?

—Mais vous auriez des chances d'avoir de l'avancement, dis-je. Notre colonel Décimus Saxon estime grandement un bon tireur à l'épée, et sa parole a beaucoup de poids auprès du Roi Monmouth et du Conseil.

—Non, non, s'écria Hector Marot d'un ton farouche, que chacun reste à son métier. Quand il s'agit de brosser la cavalerie de Kirke, je suis toujours prêt, car c'est un de ses escadrons qui a perdu le vieux aveugle Jim Houston, de Milverton, qui était un de mes amis. J'ai réglé ce compte pour toujours à sept de ces coquins et si j'avais le temps, je viendrais à bout de tout le régiment. Mais je ne veux pas me battre contre le Roi Jacques, je ne veux pas davantage risquer la jument. Aussi ne parlons plus de cela. Et maintenant il faut que je vous quitte, car j'ai bien des choses à faire. Adieu.

—Adieu! Adieu! nous écriâmes-nous en serrant ses mains brunes et calleuses, et nos remerciements pour nous avoir servi de guide!

Il souleva son chapeau, agita sa bride et disparut au galop sur la route dans un nuage mobile de poussière.

—Que le diable m'emporte, si jamais je dis du mal des voleurs, fit Sir Gervas. Jamais de ma vie je n'ai vu manier si dextrement l'épée et il faut être un tireur comme on n'en voit guère pour descendre avec deux balles deux grands gaillards? Mais regardez par ici, Clarke, ne voyez-vous point des troupes aux habits rouges?

—Certainement je puis les voir, répondis-je, en promenant mon regard sur la vaste plaine couverte de roseaux, et de teinte grise qui s'étendait entre les sinuosités de la Parret et les hauteurs lointaines de Polden. Je peux les apercevoir là-bas dans la direction de Weston-zoyland. Ils sont aussi visibles que les coquelicots dans le blé.

—Il y en a encore davantage sur la gauche, aux environs de Chedzoy, dit Sir Gervas. Un, deux, trois, et un là-bas, et deux autres en arrière, six régiments d'infanterie en tout. Puis je crois apercevoir de ce côté-ci les cuirasses de la cavalerie, et aussi certains indices d'artillerie. Par ma foi, c'est maintenant que Monmouth devra se battre, s'il tient à sentir le cercle d'or sur ses tempes. Toute l'armée du Roi Jacques s'est refermée sur lui.

—Alors il faut que nous reprenions notre commandement, répondis-je. Si je ne me trompe, je vois flotter nos étendards sur la place du marché.

Nous donnâmes de l'éperon à nos montures fatiguées et avançâmes avec notre petite troupe et les vivres que nous avions réunis.

Nous rentrâmes enfin à nos quartiers où nous fûmes salués par les joyeux vivats de nos camarades affamés.

Avant midi, la bande de jeunes bœufs avait été transformée en rôtis et en grillades.

Nos légumes et le reste de nos vivres contribuèrent à fournir le dîner qui, pour un bon nombre de nos hommes, devait être le dernier repas.

Le Major Hooker revint bientôt après avec une certaine quantité de vivres, mais dans une condition assez fâcheuse, car il avait eu une escarmouche avec les dragons et y avait perdu huit ou dix de ses hommes.

Il alla tout droit au Conseil présenter ses plaintes au sujet de la façon dont nous l'avions abandonné, mais les événements d'importance se multipliaient autour de nous, et on n'avait guère le temps d'éplucher les menues affaires de discipline.

Quant à moi, quand je reporte mon regard sur ce fait, je conviens que comme soldat, il avait parfaitement raison et qu'au point de vue militaire, notre conduite n'admettait pas d'excuse.

Et cependant, même aujourd'hui encore, mes chers enfants, tout courbé sous le poids des années, je suis convaincu qu'un cri de femme en détresse serait un signal qui me ferait accourir à son aide, aussi longtemps que ces membres vieillis pourront me porter. Car notre devoir envers les faibles dépasse tous les autres devoirs. Il est au-dessus de toutes les circonstances, et pour mon compte je ne vois pas pourquoi l'habit du soldat aurait pour effet d'endurcir le cœur de l'homme.


V—La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta à la surface de la fondrière.

Tout Bridgewater fut en révolution lorsque nous y fîmes notre entrée à cheval.

Les troupes du Roi étaient à moins de quatre milles, sur la Plaine de Sedgemoor.

Il était très probable qu'elles s'avanceraient encore et qu'elles donneraient l'assaut à la ville.

Quelques ouvrages grossiers avaient été élevés du côté de Eastover.

Derrière eux étaient déployées en armes deux brigades, pendant que le reste de l'armée était gardé en réserve sur la place du marché et la pelouse du château.

Mais dans l'après-midi, des patrouilles de notre cavalerie et des paysans de la région des landes vinrent nous avertir que nous ne courions aucun danger d'un assaut.

Les troupes royales s'étaient installées confortablement dans les petits villages du pays, et quand elles eurent réquisitionné du cidre et de la bière chez les fermiers, elles ne manifestèrent aucune intention de marcher en avant.

La ville était pleine de femmes, les épouses, les mères et les sœurs de nos paysans. Elles étaient venues de loin et de près pour voir encore une fois ceux qu'elles aimaient.

Fleet Street ou Cheapside ne sont pas plus encombrés en un jour d'affaires que ne l'étaient les rues et ruelles étroites de cette ville du comté de Somerset.

Soldats en hautes bottes, en justaucorps de buffle, miliciens en habits rouges, gens de Taunton aux figures brunes et graves, piqueurs vêtus de serge, mineurs en guenilles, aux traits sauvages, paysans en houppelandes, gens de mer téméraires, aux faces hâlées par les intempéries, montagnards dégingandés de la côte du nord, tout ce monde se poussait, se bousculait en une cohue compacte, bariolée.

Partout dans cette foule se voyaient les paysannes, coiffées de chapeaux de paille, au parler sonore, prodiguant les pleurs, les embrassades, les exhortations.

Çà et là, parmi les bigarrures des costumes et les reflets des armes circulait la sombre et austère silhouette de quelque ministre puritain à l'ample manteau noir, au chapeau à visière, distribuant tout autour de lui de courtes et ardentes improvisations, des textes farouches, substantiels, du répertoire belliqueux de la Bible qui chauffaient le sang aux hommes comme l'eût fait une liqueur forte.

De temps à autre, une clameur sauvage montait de la foule.

On eût dit le long hurlement d'un mâtin, plein d'ardeur, qui tire sur sa laisse et ne demande qu'à sauter à la gorge de l'ennemi.

Notre régiment avait été dispensé de service, maintenant qu'il était clair que Feversham ne voulait pas marcher en avant et il s'occupait de dépêcher les vivres qu'avait rapportés notre expédition nocturne.

C'était un dimanche, une belle et chaude journée, avec un ciel clair, sans nuages, où soufflait une douce brise chargée des parfums de la campagne.

Pendant tout le jour, les cloches des villages environnants sonnèrent l'alarme, répandant par la campagne ensoleillée leur carillon musical.

Les fenêtres supérieures et les toits de tuiles rouges des maisons étaient encombrés de femmes et d'enfants aux figures pâles, qui fouillaient du regard la direction de l'est, où des éclaboussures rouges sur la teinte brune de la lande indiquaient la position de nos ennemis.

À quatre heures, Monmouth réunit un dernier conseil de guerre sur la tour carrée, qui sert de base au clocher de l'église paroissiale de Bridgewater et d'où l'on voyait fort bien tout le pays environnant.

Depuis mon voyage auprès de Beaufort, j'avais toujours eu l'honneur de recevoir l'ordre d'y assister, en dépit de l'humble rang que j'occupais dans l'armée.

Il y avait là une trentaine de conseillers en tout, autant qu'il pouvait en tenir en cet endroit, soldats et courtisans, Cavaliers et Puritains, tous unis maintenant par le lien d'un commun danger.

À vrai dire, l'approche d'un dénouement dans leur fortune avait fait disparaître en grande partie les différences de manières qui avaient contribué à les séparer.

Le sectaire avait perdu un peu de son austérité, et il se montrait échauffé, plein d'ardeur à la perspective d'une bataille, en même temps que l'homme à la mode, si étourdi, était contraint à une gravité inaccoutumée en considérant le danger de sa position.

Leurs vieilles querelles furent oubliées lorsqu'ils se groupèrent près du parapet et contemplèrent d'un air renfrogné les épaisses colonnes de fumée qui montaient à l'horizon.

Le Roi Monmouth se tenait au milieu de ses chefs, pâle et hagard, la chevelure en désordre, de l'air d'un homme à qui le désarroi de son esprit a fait oublier le soin de sa personne.

Il tenait une lunette double en ivoire, et quand il la portait à ses yeux, un tremblement, des secousses nerveuses, agitaient ses fines et blanches mains, au point que cela faisait peine à voir.

Lord Grey tendit sa lunette à Saxon qui était accoudé sur la grossière bordure de maçonnerie et qui regarda longtemps l'ennemi d'un air grave.

—Ce sont les mêmes hommes que j'ai commandés, dit enfin Monmouth, à demi-voix, comme s'il pensait tout haut. Là-bas, par la droite, je vois le régiment d'infanterie de Dumbarton. Je connais bien ces hommes-là; ils se battront. Si nous les avions de notre côté, tout irait bien.

—Non, Majesté, répondit avec vivacité Lord Grey, vous ne rendez pas justice à vos braves partisans. Eux aussi verseront jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour votre cause.

—Regardez-les, là en bas, dit Monmouth avec tristesse, en montrant le fourmillement des rues au dessous de nous. Jamais cœurs plus braves ne battirent dans des poitrines anglaises, mais remarquez ces vociférations, cette clameur de paysans un samedi soir. Comparez-y le déploiement rigide et régulier des bataillons exercés. Hélas! pourquoi ai-je arraché ces honnêtes créatures à leurs modestes foyers pour livrer une lutte aussi désespérée?

—Écoutez cela, s'écria Wade, ils ne trouvent pas la situation désespérée; et nous pas davantage.

Comme il parlait encore, une clameur furieuse s'éleva de la foule compacte écoutant un prédicant qui la haranguait par une fenêtre.

—C'est le digne Docteur Ferguson, dit Sir Stephen Timewell, qui venait de monter. Il est comme un homme inspiré qu'un souffle puissant emporte là-haut dans ses paroles. Vraiment on dirait un des anciens prophètes. Il a pris pour texte: «Le Seigneur Dieu des Dieux, il sait, et Israël il le saura. S'il est en rébellion, ou s'il est en état de péché contre le Seigneur, sauve-nous en ce jour.»

—Amen! Amen! crièrent pieusement plusieurs des soldats puritains, pendant qu'une autre acclamation rauque, accompagnée du bruit des faux et des armes entrechoquées, montrait combien ce peuple était profondément remué par les paroles ardentes du fanatique.

—Ils ont vraiment l'air d'avoir soif du combat, dit Monmouth d'un air plus dégagé. Il est bien possible que, quand on a commandé des troupes régulières, comme je l'ai fait, on se sente porté à attacher une importance exagérée à la différence qui résulte de la discipline et de l'entraînement. Les braves garçons paraissent avoir le cœur haut. Que pensez-vous des dispositions de l'ennemi, Colonel Saxon?

—Par ma foi, Majesté, j'en pense fort peu de bien, répondit Saxon avec rudesse. J'ai vu des armées disposées en ligne de bataille dans maints pays du monde et sous bien des généraux. J'ai également lu la section qui traite de ce sujet dans le De re militari de Petrinus Bellus, ainsi que dans les ouvrages d'un Flamand renommé, mais je n'ai rien vu ni entendu qui puisse recommander les dispositions que nous avons sous les yeux.

—Comment appelez-vous le hameau qui est sur la gauche, celui qui a ce clocher carré couvert de lierre? demanda Monmouth au Maire de Brigwater, petit homme à la figure anxieuse, qui paraissait évidemment fort embarrassé du relief où l'avait mis son office.

—Weston-zoyland, Votre Honneur... Votre Grâce, non, c'est: Votre Majesté, que je voulais dire. L'autre, à deux milles plus loin, est Middlezoy, et enfin à gauche, c'est Chedzoy, juste de l'autre côté du Rhin.

—Du Rhin, monsieur, que voulez-vous dire, demanda le Roi, sursautant brusquement et interpellant le timide bourgeois d'un ton si violent que celui-ci perdit le peu d'aplomb qui lui restait.

—Mais... le Rhin... Votre Grâce... Votre Majesté... dit-il en bégayant, le Rhin. La Grâce de Votre Majesté ne peut pas l'ignorer, c'est ce que les gens du pays appellent le Rhin.

—C'est un terme courant, Sire, par lequel on désigne de larges et profondes tranchées destinées au drainage des grandes mares de Sedgemoor, dit Sir Stephen Timewell.

La pâleur de Monmouth s'étendit jusqu'à ses lèvres.

Plusieurs des conseillers échangèrent des regards significatifs.

Ils se rappelaient l'étrange et prophétique jeu de mots qui était arrivé de l'atelier du faiseur d'or du laboratoire au camp par mon intermédiaire.

Mais le silence fut interrompu par le Major Hollis, vétéran qui avait servi sous Cromwell.

Il venait de marquer sur un papier la situation des villages où était établi l'ennemi.

—S'il plaît à Votre Majesté, il y a dans leur disposition quelque chose qui me rappelle celle de l'armée écossaise lors de la bataille de Dunbar. Cromwell occupait Dunbar, tout comme nous occupons Bridgewater.

Le terrain environnant, de même marécageux et perfide, était occupé par l'ennemi.

Il n'y avait pas dans toute l'armée un homme qui n'admît que si le vieux Leslie défendait jusqu'au bout sa position, il ne nous restait plus d'autre parti de prendre que de nous rembarquer, en abandonnant nos approvisionnements et notre artillerie, et à faire de notre mieux pour gagner Newcastle.

Mais grâce à la bienveillante Providence, il manœuvra de telle sorte qu'il trouva une fondrière entre son aile gauche et le reste de son armée.

Aussi Cromwell tomba-t-il sur cette aile dès l'aube et la tailla en pièces, avec tant de succès, que l'armée ennemie tout entière prit la fuite, et que nous la poursuivîmes, en la sabrant, jusqu'aux portes même de Leith.

Sept mille Écossais perdirent la vie, mais il ne périt qu'une centaine d'hommes au plus du côté des honnêtes gens.

Or, Votre Majesté peut voir, grâce à ses lunettes, qu'il y a un mille de terrain marécageux entre ces villages, et que le plus rapproché, qui est Chedzoy—c'est son nom, je crois—pourrait être abordé sans que nous ayons à traverser le marais.

Je suis très convaincu que si le Lord Général était avec nous, il nous engagerait à risquer une attaque de ce genre.

—C'est bien hardi de faire attaquer de vieux soldats par des paysans qui ne sont pas formés, dit Sir Stephen Timewell. Mais, s'il faut le faire, je ne crois pas qu'aucun des hommes qui ont vécu au son des cloches de Sainte Marie-Madeleine, recule devant cette tache.

—Voilà qui est bien parlé, Sir Stephen, dit Monmouth. À Dunbar, Cromwell avait derrière lui des vétérans, et en face de lui des gens qui n'avaient qu'une faible expérience de la guerre.

—Cependant il y a beaucoup de bon sens dans ce qu'a dit le Major Hollis, remarqua Lord Grey. Il nous faut attaquer ou nous laisser corner peu à peu, puis affamer.

Cela étant ainsi, pourquoi ne profiterions-nous pas tout de suite de la chance que nous offre l'ignorance ou l'insouciance de Feversham?