Demain, si Churchill réussit à se faire entendre de son chef, je ne doute guère que nous ne trouvions leur camp disposé autrement et qu'ainsi nous n'ayons lieu de regretter notre occasion manquée.
—Leur cavalerie est postée à Weston-zoyland, dit Wade. Maintenant le soleil est si ardent que son éclat et la buée, qui monte des marais, nous empêche presque de voir. Mais il n'y a qu'un instant, j'ai pu, à l'aide de mes lunettes, distinguer deux longues lignes de chevaux au piquet sur la lande au delà du village.
En arrière, à Middlezoy, il y a deux mille hommes de milice et à Chedzoy, où se ferait notre attaque, cinq régiments d'infanterie régulière.
—Si nous pouvions rompre ces derniers, tout irait bien, s'écria Monmouth. Quel est votre avis, Colonel Buyse?
—Mon avis est toujours le même, répondit l'Allemand. Nous sommes ici pour nous battre, et plus tôt nous nous mettrons à la besogne, mieux cela vaudra.
—Et le vôtre, Colonel Saxon? Êtes-vous du même avis que votre ami?
—Je crois, comme le Major Hollis, Sire, que Feversham, par ses dispositions, s'est exposé à une attaque et que nous devons en profiter sans retard.
Toutefois, considérant que des soldats exercés et une nombreuse cavalerie ont une grande supériorité en plein jour, je serais porté à conseiller une camisade ou attaque de nuit.
—La même pensée m'est venue à l'esprit, dit Grey. Nos amis d'ici connaissent chaque pouce du terrain, et ils nous guideraient à Chedzoy dans les ténèbres aussi bien qu'en plein jour.
—J'ai entendu dire, ajouta Saxon, qu'il est arrivé à leur camp des quantités de bière et de cidre, ainsi que du vin et des liqueurs fortes.
S'il en est ainsi, nous pouvons leur donner le réveil pendant que leur tête sera encore toute troublée par la boisson et qu'ils ne sauront guère si c'est nous qui tombons sur eux ou si ce sont les diables bleus.
Un chœur unanime d'approbations de tout le Conseil prouva qu'on accueillait avec empressement la perspective d'en venir enfin aux mains, après les marches et les retards énervants des dernières semaines qui s'étaient écoulées.
—Y a-t-il quelque cavalier qui ait des objections contre ce plan? demanda le Roi.
Nous échangeâmes tous un coup d'œil, mais bien que maintes physionomies exprimassent le doute ou le découragement, aucune voix ne s'éleva contre l'attaque de nuit.
En effet, il était, évident que dans tous les cas il fallait hasarder notre action et que celle-là avait au moins le mérite d'offrir plus de chances de succès que l'autre.
Et pourtant, mes chers enfants, je puis le dire, les plus hardis d'entre nous se sentaient le cœur défaillir à la vue de notre chef, de son air abattu, mélancolique, et nous nous demandions si c'était bien là l'homme fait pour amener à un heureux dénouement une entreprise aussi hasardeuse.
—Si nous sommes d'accord, prenons pour mot de passe «Soho» et attaquons-les le plus tôt possible après minuit.
Ce qui reste à décider pour l'ordre de bataille pourra être réglé d'ici à ce moment-là.
Maintenant, gentilshommes, vous allez rejoindre vos régiments, et vous vous souviendrez que, quoiqu'il arrive de ceci, soit que Monmouth mette sur sa tête la couronne d'Angleterre, soit qu'il devienne un fugitif en tous lieux pourchassé, tant que son cœur battra, il gardera toujours la mémoire des braves amis qui lui sont restés fidèles en cette heure de peine.
Cette allocution simple et cordiale fit passer sur tous les fronts la flamme du dévouement.
Au moins, il en fut ainsi pour moi, en même temps que j'éprouvais une pitié profonde pour ce pauvre faible gentilhomme.
Nous nous serrâmes autour de lui, la main sur la poignée de nos épées, en lui jurant que nous lui resterions fidèles, dût l'univers entier se dresser entre lui et ses droits.
Il n'y eut pas jusqu'aux rigides et impassibles Puritains, qui ne fussent émus, qui ne laissassent entrevoir un sentiment de loyauté, pendant que les gens de cour, transportés de zèle, tiraient leurs rapières et lançaient des appels à la foule, qui fut envahie par cet enthousiasme et emplit l'air de ses acclamations.
Les yeux de Monmouth reprirent leur éclat, ses joues leur couleur, pendant qu'il prêtait l'oreille à ses cris.
Pendant un instant, il parut ce qu'il aspirait à être, un Roi.
—Je vous remercie, chers amis et sujets, cria-t-il. L'issue est aux mains du Tout-Puissant, mais ce que l'homme peut faire, j'en suis convaincu, vous le ferez cette nuit. Si Monmouth ne peut posséder l'Angleterre, il aura au moins six pieds de son sol. En attendant, retournez à vos régiments et que Dieu défende la juste cause.
—Que Dieu défende la juste cause! répéta le conseil, d'une voix solennelle.
Puis, il se sépara et laissa le Roi prendre avec Grey les dernières dispositions en vue de l'attaque.
—Les mirliflors de la Cour sont assez disposés à brandir leurs rapières et à crier quand il y a quatre grands milles entre eux et l'ennemi, dit Saxon, pendant que nous nous faisions passage à travers la foule.
Je crains qu'ils ne soient moins prompts à se mettre en avant, quand ils sont face à face avec une ligne de mousquetaires, et peut-être avec une brigade de cavalerie qui les chargera par le flanc.
Mais voici l'ami Lockarby, qui apporte des nouvelles, à en juger par sa physionomie.
—J'ai un rapport à faire, Colonel, dit Ruben accourant à nous tout essoufflé. Vous vous rappelez sans doute que moi et ma compagnie nous étions de garde aujourd'hui à la porte de l'Est?
Saxon acquiesça dans un mouvement de tête.
—Comme je désirais en savoir aussi long que possible sur l'ennemi, je grimpai sur un grand arbre qui se trouve juste à la sortie de la ville.
De cet endroit, avec l'aide d'une lunette, je pus distinguer leurs lignes et leur camp.
Pendant cet examen, le hasard me fit apercevoir un homme qui marchait furtivement à l'abri des bouleaux, et qui se trouvait à moitié chemin de leurs lignes et de la ville.
Je le suivis des yeux et je m'aperçus qu'il se dirigeait de notre côté.
Bientôt il fut si proche que je pus reconnaître qui il était, je connais bien cet homme-là, mais au lieu d'entrer dans la ville, il fit un détour en profitant des fossés à tourbe et sans doute trouva le moyen d'entrer par un autre endroit.
Mais j'ai des motifs pour croire que cet homme n'est pas sincèrement affectionné à la cause.
Je suis convaincu qu'il est allé au Camp Royal donner avis de ce que nous faisons et qu'il est revenu chercher de nouvelles informations.
—Ha! Ha! fît Saxon, en levant les sourcils. Et comment se nomme cet homme-là?
—Il s'appelle Derrick. Il était auparavant premier apprenti de Maître Timewell à Taunton. Maintenant il a un grade dans l'infanterie de Taunton.
—Quoi, c'est ce jeune godelureau qui a levé les yeux sur Mistress Ruth. Et maintenant voici que l'amour fait de lui un traître?
Et moi qui le prenais pour un des Élus! Je l'ai entendu sermonner les piquiers.
Comment se fait-il qu'un individu de sa façon apporte son concours à la cause de l'Épiscopat?
—Toujours l'amour, fis-je. Le dit amour est une jolie fleur, quand il pousse sans être contrarié, mais s'il rencontre des obstacles, c'est une bien mauvaise herbe.
—Il y a dans le camp bien des gens auxquels il veut du mal, dit Ruben, et il perdrait l'armée pour se venger sur eux, de même qu'un gredin ferait couler à pic un navire rien que pour noyer un ennemi.
Sir Stephen s'est attiré sa haine en refusant de contraindre sa fille à accepter ses hommages.
Maintenant il est retourné au camp et je suis venu vous faire mon rapport à ce sujet afin que vous décidiez s'il y a lieu d'envoyer un peloton de piquiers le prendre par les talons pour l'empêcher de faire de l'espionnage une fois de plus.
—Cela vaudrait peut-être mieux, dit Saxon, après avoir bien réfléchi, mais sans doute notre homme a une histoire toute prête, et qui aurait plus d'apparence que nos simples soupçons. Ne pourrions-nous pas le prendre sur le fait?
Une idée me vint à l'esprit.
J'avais remarqué du haut du clocher un cottage entièrement isolé à environ un tiers du chemin qui allait au camp ennemi.
Il s'élevait au bord de la route dans un endroit situé entre deux marais.
Quand on traversait le pays, on était obligé de passer par là.
Si Derrick tentait de porter nos plans à Feversham, on pourrait lui couper la route à cet endroit-là, au moyen d'un poste mis à l'affût pour l'attendre.
—Excellent, parfait! s'écria Saxon quand je lui eus fait connaître ce projet. Mon érudit Flamand lui-même n'eût point inventé une pareille ruse de guerre. Emmenez autant de pelotons que vous le croirez nécessaire sur ce point, et je ferai en sorte que Maître Derrick soit convenablement amorcé en fait de nouvelles pour Mylord Feversham.
—Non, dit Ruben, une troupe qui sortirait mettrait toutes les langues en mouvement. Pourquoi n'irions-nous pas, Micah et moi?
—En effet, cela vaudrait mieux, répondit Saxon, mais il faut engager votre parole que, quoi qu'il arrive, vous serez de retour avant le coucher du soleil, car vos hommes doivent être sous les armes une heure avant l'ordre de marcher.
Nous nous empressâmes de faire la promesse demandée.
Puis, nous étant assurés que Derrick était bien revenu au camp, Saxon s'arrangea de façon à laisser échapper devant lui quelques mots relativement à nos plans pour la nuit, pendant que nous nous rendions en hâte à notre poste.
Quant à nos chevaux, nous les laissâmes derrière nous.
Puis, nous franchîmes à la dérobée la porte de l'est, nous cachant de notre mieux, jusqu'au moment où nous fûmes sur la route déserte et nous nous trouvâmes devant la maison.
C'était un cottage simple, blanchi à la chaux, à toiture de chaume.
Au-dessus de la porte, un petit écriteau informait que la fermière vendait du lait et du beurre.
Le toit ne laissait point échapper de fumée et les volets de la fenêtre étaient clos; d'où nous conclûmes que les habitants avaient fui loin de cet emplacement périlleux.
Des deux côtés s'étendait le marécage, couvert de joncs et peu profond sur ses bords, mais plus profond à quelque distance, avec une écume verte qui en dissimulait la surface traîtresse.
Nous frappâmes à la porte, que le temps avait salie, mais n'ayant pas reçu de réponse, ainsi que nous nous attendions, je m'arc-boutai contre elle et bientôt j'eus fait sauter les clous de la gâche.
Il n'y avait qu'une pièce.
Dans un coin, une échelle droite menait, par une ouverture carrée du plafond, à la chambre à coucher sous le toit.
Trois ou quatre chaises et escabeaux étaient épars sur le sol de terre battue, et sur un des côtés une table, faite de planches brutes, supportait de grandes tasses à lait de faïence brune.
Des plaques vertes sur les murs et l'affaissement d'un des côtés de la maison témoignaient des effets que produisait sa position dans un endroit humide, au voisinage des marais. Nous fûmes surpris de trouver encore un habitant dans l'intérieur.
Au milieu de la pièce, en face de la porte par où nous étions entrés, se tenait debout une fillette charmante aux boucles dorées, âgée de cinq ou six ans.
Elle avait pour costume une petite blouse blanche, propre, serrée à la taille par une coquette ceinture de cuir, avec une boucle brillante.
Deux petites jambes potelées se laissaient entrevoir, sous la blouse, avec des chaussettes et des souliers de cuir, et elle se tenait fièrement campée, un pied en avant, en personne décidée à défendre son poste.
Sa mignonne tête était rejetée en arrière, et ses grands yeux bleus exprimaient le plus vif étonnement mêlé à la bravade.
À notre entrée, la petite sorcière agita de notre côté son mouchoir et nous fit: «Pfoutt!», comme si nous étions tous les deux de ces volailles importunes qu'elle avait l'habitude de chasser de la maison.
Ruben et moi, nous nous arrêtâmes sur le seuil, hésitants, décontenancés, comme deux grands flandrins d'écoliers, contemplant cette petite reine des fées dont nous avions envahi les royaumes, et nous demandant s'il nous fallait battre en retraite ou apaiser sa colère par de douces et caressantes paroles.
—Allez-vous-en, cria-t-elle sans cesser d'agiter les mains et de secouer son mouchoir. Grand-mère m'a dit de dire à tous ceux qui viendraient de s'en aller.
—Et s'ils ne veulent pas s'en aller, demanda Ruben, que deviez-vous faire alors, petite ménagère?
—Je devais les mettre à la porte, répondit-elle s'avançant hardiment contre nous et multipliant les coups de mouchoir. Vous, méchant, vous avez cassé le verrou de grand-mère.
—Eh bien, je vais le raccommoder, répondis-je d'un air content.
Puis, ramassant une pierre, j'eus bientôt consolidé la gâche déplacée.
—Voilà, petite femme. La grand-mère ne s'apercevra jamais de la différence.
—Faut vous en aller tout de même, insista-t-elle. C'est la maison à grand-mère, pas la vôtre.
Que faire en présence de cette petite entêtée de dame des marais?
Une nécessité impérieuse nous ordonnait de rester dans la maison, car il n'y avait pas d'autre moyen de nous cacher que nous abriter parmi ces terribles marécages.
Et pourtant elle s'était mis en tête de nous expulser, avec une décision, une intrépidité qui eussent fait honte à Monmouth.
—Vous vendez du lait, dit Ruben. Nous sommes las et altérés. Nous sommes donc venus en boire un coup.
—Ah! s'écria-t-elle, tout épanouie, souriante, est-ce que vous me paierez tout comme les gens paient grand-mère? Ah! cœur vivant, ce sera bien beau!
Et sautant légèrement sur un escabeau, elle puisa dans les bassins qui étaient sur la table de quoi remplir de grandes écuelles.
—Un penny, s'il vous plaît.
C'était chose étrange à voir que la façon dont la petite ménagère cacha sa pièce de monnaie dans son tablier.
Sa figure naïve brillait d'orgueil et de joie, d'avoir fait cette superbe affaire pour la grand-mère absente.
Nous emportâmes notre lait près de la fenêtre.
Nous enlevâmes les volets et nous nous assîmes de manière à bien voir sur la route.
—Au nom du Seigneur, buvez lentement! dit Ruben à demi-voix. Il faut lamper à toutes petites gorgées. Sans quoi elle voudra nous mettre à la porte.
—Maintenant que nous avons payé les droits, elle nous laissera rester, répondis-je.
—Si vous avez fini, il faut vous en aller, dit-elle d'un ton ferme.
—A-t-on jamais vu deux hommes d'armes tyrannisés ainsi par une petite poupée comme celle-là! dis-je en riant. Non, ma petite, nous allons nous arranger avec vous, en vous donnant ce shilling, qui paiera bien tout votre lait. Nous avons le temps de rester ici et de le boire à loisir.
—Jenny, la vache, est justement en train de traverser la mare, fit-elle. C'est presque l'heure de la traite, et je l'amènerai si vous en voulez encore.
—À présent! Dieu m'en garde! s'écria Ruben. Nous finirons par être obligés d'acheter la vache. Où est votre grand-mère, petite demoiselle?
—Elle est allée à la ville, répondit l'enfant. Il y a des hommes méchants avec des habits rouges et des fusils, qui viennent pour voler et se battre, mais grand-mère les fera bientôt partir. Grand-mère est allée arranger tout cela.
—Nous combattons contre les hommes aux habits rouges, ma poulette, dis-je. Nous vous aiderons à garder la maison et nous ne laisserons rien voler.
—Oh! alors, vous pouvez rester, dit-elle en grimpant sur mes genoux, l'air aussi sérieux qu'un moineau perché sur un rameau. Quel grand garçon vous êtes?
—Et pourquoi pas un homme? demandai-je.
—Parce que vous n'avez pas de barbe à la figure. Tenez, grand-mère en a plus que vous au menton. Et puis, il n'y a que les garçons qui boivent du lait. Les hommes boivent du cidre.
—Eh bien, puisque je suis un garçon, je serai votre amoureux.
—Ah! non, s'écria-t-elle en secouant ses boucles dorées. Je n'aurai pas de longtemps l'idée de me marier, mais mon amoureux, c'est Giles Martin de Gommatch. Quelle jolie veste de fer-blanc vous avez, comme elle reluit! Pourquoi les gens portent-ils ces choses-là pour se faire du mal les uns aux autres, puisqu'en vérité, ils sont tous frères?
—Et pourquoi sont-ils tous frères, petite femme? demanda Ruben.
—Parce que grand-mère dit qu'ils sont tous les fils du Père suprême, répondit-elle. Et puisqu'ils ont tous le même père, ils doivent être frères. Il le faut bien, n'est-ce pas?
—De la bouche des petits enfants et des nourrissons... fit Ruben en regardant par la fenêtre.
—Vous êtes une rare fleurette des marécages, dis-je, pendant qu'elle se haussait pour atteindre mon casque d'acier. N'est-ce pas chose étrange à penser, Ruben, qu'il y ait de chaque côté de nous des milliers d'hommes, des chrétiens, tout prêts à verser le sang les uns des autres, et qu'il se trouve ici entre eux un chérubin aux yeux bleus, qui expose en zézayant une philosophie bien faite pour nous renvoyer tous à notre foyer, le cœur calmé, et les membres intacts?
—Un jour passé avec cette enfant me dégoûterait pour toujours de la carrière des armes, répondit Ruben. Quand je l'écoute, je sens trop ce qui rapproche le cavalier du boucher.
—Peut-être faut-il des uns et des autres, dis-je en haussant les épaules. Nous avons mis la main à la charrue. Mais je crois que voici l'homme que nous attendons. Il arrive en se cachant là-bas sous l'ombre de cette rangée de saules têtards.
—C'est lui, c'est certain, s'écria Ruben, en guettant par la fenêtre aux vitres à facettes.
—Alors, ma petite, il faut vous asseoir ici, dis-je en la descendant de mes genoux et la mettant sur une chaise dans le coin. Il faut vous montrer une brave fille et ne pas bouger, quoi qu'il arrive. Le voulez-vous?
Elle avança ses lèvres roses, et affirma d'un signe de tête.
—Il arrive pas à pas, Micah, dit mon camarade, toujours debout près de la fenêtre. Ne dirait-on pas un renard perfide ou quelque autre bête de proie?
Il y avait, en effet, dans son ensemble maigre, avec son costume noir, dans la légèreté de ses mouvements furtifs, quelque chose qui faisait songer à un animal cruel et plein de ruse.
Il se glissa sous l'ombre des arbres et des osiers rabougris, le corps penché, la marche glissante, en sorte qu'il n'eût pas été facile à l'homme le plus clairvoyant de le voir de Bridgewater.
À vrai dire, l'éloignement de la ville lui eût permis de marcher à découvert et de se lancer à travers la lande, mais la profondeur des marais de chaque côté l'avait empêché de quitter la route jusqu'à l'endroit où elle passait devant le cottage.
Lorsqu'il se trouva en face de notre embuscade, nous nous élançâmes tous les deux par la porte ouverte et lui barrâmes le passage.
J'ai entendu le ministre indépendant d'Emsworth faire la description de Satan, mais si le digne homme s'était trouvé avec nous ce jour-là, il n'aurait pas eu besoin de se mettre en frais d'imagination.
La figure basanée de l'homme se couvrit de plaques d'une pâleur livide, au moment où il faisait un pas en arrière, aspirait longuement l'air, et lançait un éclair venimeux de ses yeux noirs à droite et à gauche, pour chercher quelque moyen de s'esquiver.
Pendant un instant, il porta la main sur la poignée de son épée, mais sa raison lui dit qu'il ne pouvait guère espérer de forcer le passage contre nous deux.
Alors il jeta les yeux tout autour de lui, mais de tous les côtés, il lui fallait revenir près des gens qu'il avait trahis.
Il s'arrêta donc, morne, impassible, la figure allongée, piteuse, les yeux inquiets, toujours en mouvement.
C'était le type, le symbole de la trahison.
—Nous vous avons attendu quelque temps, Maître John Derrick, dis-je. Maintenant il vous faut retourner avec nous à la ville.
—De quel droit m'arrêtez-vous? demanda-t-il d'une voix rauque et saccadée. Où est votre ordre? Qui vous donne mission d'inquiéter des gens qui voyagent paisiblement sur la grande route du Roi?
—Je tiens ma mission de mon Colonel, répondis-je d'un ton bref. Vous êtes déjà allé ce matin au camp de Feversham.
—C'est un mensonge, dit-il avec une fureur sauvage. Je me suis borné à faire une promenade pour prendre l'air.
—C'est la vérité, dit Ruben, je vous ai vu à votre retour. Montrez-nous ce papier dont un bout sort de votre doublet.
—Nous savons tous pourquoi vous m'avez tendu ce piège, s'écria Derrick avec amertume. Vous avez fait courir sur moi des bruits défavorables de peur que je ne vous gêne pour épouser la fille du Maire. Qu'est-ce que vous êtes, pour oser lever les yeux sur elle? Un simple vagabond, un homme sans maître, venu on ne sait d'où. De quel droit aspirez-vous à cueillir la fleur qui a grandi au milieu de nous? Qu'avez-vous affaire à elle ou à nous? Répondez-moi.
—C'est une question que je ne discuterai que dans un moment et un endroit plus opportun, répondit Ruben avec calme. Rendez-nous votre épée et revenez avec nous. Pour ma part, je promets de faire tout mon possible pour vous sauver la vie. Si nous sommes victorieux cette nuit, vos misérables tentatives peuvent bien peu de chose pour nous nuire. Si nous sommes vaincus, il restera bien peu d'entre nous à qui vous puissiez nuire.
—Je vous remercie de votre bienveillante protection, répondit-il toujours de cette voix blanche, froide, amère.
Puis, débouclant son épée, il se dirigea lentement vers mon compagnon.
—Vous pourrez emporter cela comme présent à Mistress Ruth, dit-il en tendant l'arme de la main gauche.
—Et cela aussi, ajouta-t-il, en tirant vivement de sa ceinture un poignard qu'il plongea dans le flanc de mon pauvre ami.
Cela fut fait en un instant, si brusquement que je n'eus le temps ni de m'élancer entre eux, ni de comprendre son intention.
Le blessé s'affaissait en respirant péniblement et le poignard résonnait sur le chemin, à mes pieds.
Le gredin lança un cri perçant de triomphe et fit un bond en arrière, grâce auquel il évita le furieux coup de poing que je lui lançai.
Puis, il fit demi-tour et s'enfuit sur la route de toute sa vitesse.
Il était bien plus léger que moi, et vêtu d'une façon moins encombrante, mais grâce à ma force de respiration et à la longueur de mes jambes, j'avais été le meilleur coureur de mon district, et bientôt le bruit de mes pas lui apprit qu'il n'avait aucune chance de me distancer.
Deux fois il revint brusquement sur ses pas, comme fait un lièvre serré de près par un lévrier, et deux fois, mon épée passa à moins d'un pouce de lui, car, pour dire la vérité, je n'avais pas plus l'intention de l'épargner, que s'il s'était agi d'un serpent venimeux qui aurait, sous mes yeux, planté ses crochets dans le corps de mon ami.
Je ne songeais pas plus à donner quartier que lui à le demander.
À la fin, comme il entendait mes pas tout près de lui et mon souffle contre son épaule même, il s'élança comme un fou à travers les joncs, et courut vers le perfide marécage; avec de l'eau jusqu'à la cheville, jusqu'au genou, jusqu'aux cuisses, jusqu'à mi-corps.
Nous luttions. Nous chancelions.
Je gagnais toujours sur lui, et enfin je n'avais plus qu'à étendre le bras, et je faisais déjà tournoyer mon épée pour le frapper.
Mais, mes chers enfants, il était écrit qu'il ne mourrait pas de la mort d'un homme, mais de celle d'un reptile, qu'il était.
Au moment même où je l'abordais, il s'enfonça soudain, avec un bruit de gargouillement, et la mousse verte des eaux mortes se referma au-dessus de sa tête.
Pas la moindre ride, pas d'éclaboussement pour indiquer l'endroit.
Cela se fit brusquement, silencieusement, comme si un monstre inconnu l'avait happé et entraîné dans les abîmes.
Comme je me dressais l'épée levée, les yeux toujours fixés sur cet endroit, une bulle unique, volumineuse, monta et creva à la surface.
Puis tout redevint immobile, les terribles marais se déployant devant moi, comme le séjour même de la mort et de la désolation.
Je ne sais s'il s'était trouvé sur un brusque enfoncement qui l'avait englouti ou si, dans son désespoir, il s'était noyé à dessein.
Tout ce que je sais c'est que dans la grande lande de Sedgemoor sont ensevelis les os du traître et de l'espion.
Je revins tant bien que mal vers le bord à travers la vase épaisse, collante, et je me hâtai d'accourir à l'endroit où gisait Ruben.
Je me penchai sur lui, et je vis que le poignard avait traversé la bande de cuir qui réunissait les pièces de devant et de derrière de la cuirasse, que non seulement le sang coulait en abondance de la blessure, mais encore suintait goutte à goutte aux coins de la bouche.
De mes doigts tremblants, je défis les courroies et les boucles, j'enlevai l'armure, et appuyai mon mouchoir contre son flanc pour arrêter le sang.
—J'espère que vous ne l'avez pas tué, Micah? dit-il soudain, en ouvrant les yeux.
—Une puissance plus haute que la nôtre l'a jugé, Ruben, répondis-je.
—Pauvre diable! Bien des choses ont contribué à l'aigrir, dit-il à demi-voix.
Puis il eut un nouvel évanouissement.
Agenouillé près de lui, je remarquai la pâleur, la respiration pénible du jeune homme, et je songeai à son caractère simple, si bon, à l'affection que j'avais eu si peu de peine à mériter, et je n'ai aucune honte à en convenir, mes chers enfants, bien que je sois assez lent à éprouver des émotions, mes larmes se mêlèrent à son sang.
Le hasard voulut que Décimus Saxon, dans un moment de loisir, montât au clocher pour nous regarder avec sa lunette et voir comment nous nous tirions d'affaire.
Il remarqua quelque chose de suspect et descendit en hâte pour aller à la recherche d'un chirurgien habile, qu'il amena auprès de nous avec une escorte de piquiers.
J'étais resté à genoux près de mon ami sans connaissance, et faisant pour le secourir ce que peut faire un ignorant, quand la troupe arriva et m'aida à le transporter dans le cottage, à l'abri du brûlant soleil.
Les minutes me parurent des heures pendant que l'homme de l'art, l'air grave, examinait et sondait la blessure.
—Elle ne sera probablement pas mortelle, dit-il enfin.
Sur ces mots, je l'aurais presque embrassé.
—La lame a rebondi sur une côte, non sans faire une légère déchirure au poumon. Nous allons le transporter avec nous à la ville.
—Vous l'entendez? dit Saxon, d'un ton amical. C'est un homme dont l'opinion a du poids.
Un médecin habile vaut à lui seul
bien plus que cent hommes de guerre.
Du courage, l'ami. Vous êtes aussi pâle que si c'était vous et non lui qui aviez subi la saignée. Où est Derrick?
—Noyé dans le marais, répondis-je.
—Tant mieux, cela nous économisera six pieds de bonne corde. Mais ici notre position est assez dangereuse, car la cavalerie royale pourrait bien nous assaillir. Qu'est-ce que cette bambine si pâle et si tranquille qui est assise dans le coin?
—C'est la gardienne de la maison. Sa grand' mère l'a laissée ici.
—Vous feriez mieux de venir avec nous. Il se fera peut-être une rude besogne ici avant que tout soit fini.
—Non, il faut que j'attende grand-mère, répondit-elle, les joues inondées de larmes.
—Mais si moi je vous conduisais près de grand-mère, ma petite? demandai-je. Nous ne pouvons pas vous laisser ici.
Je lui tendis les bras. L'enfant s'y élança et se serra contre ma poitrine, en sanglotant comme si son cœur se brisait.
—Emmenez-moi, cria-t-elle. J'ai peur.
Je calmai du mieux que je pus la petite créature tremblante et l'emportai sur mon épaule.
Les faucheurs avaient passé les hampes de leurs longues armes dans les manches de leurs justaucorps de façon à en former une sorte de couchette, une civière sur laquelle on étendit le pauvre Ruben.
Une légère couleur était revenue à ses joues, grâce à un cordial administré par le chirurgien, et il adressait à Saxon des signes de tête et des sourires.
On partit ainsi, d'un pas lent, pour retourner à Bridgewater.
Ruben fut transporté à notre logement, et je conduisis la fillette chez de bonnes gens de la ville qui promirent de la ramener chez elle dès que l'agitation aurait cessé.
Si pressants que fussent nos chagrins et nos besoins personnels, nous n'avions guère de loisir de nous y arrêter, car le moment approchait où allait se décider non seulement notre destinée à nous, mais encore celle de la cause protestante en Angleterre.
Aucun de nous ne traitait le danger à la légère.
Il n'eut fallu rien moins qu'un miracle pour nous éviter une défaite et la plupart d'entre nous étaient convaincus que le temps des miracles était passé.
D'aucuns néanmoins pensaient autrement.
Je crois que bon nombre de Puritains, s'ils avaient vu le ciel s'ouvrir cette nuit-là et les armées des Séraphins et des Chérubins en descendre à notre aide, auraient regardé cela comme un événement qui n'avait rien de merveilleux, rien d'inattendu.
Toute la ville retentissait de prêches.
Chaque escadron, chaque compagnie avait son prédicant de prédilection, parfois plus d'un, pour lui faire des harangues, des commentaires.
Montés sur des tonneaux, sur des chars, ou par les fenêtres, et même du haut des toits, ils exhortaient la foule au dessous d'eux.
Et leur éloquence ne se dépensait point en vain. Des clameurs, rauques, sauvages, s'élevaient des rues, mêlées de prières et d'exclamations désordonnées.
Les hommes étaient ivres de religion, comme de vin.
Ils avaient la figure échauffée, la langue pâteuse, les gestes fous.
Sir Stephen et Saxon échangeaient des sourires à ce spectacle, car en vieux soldats qu'ils étaient, ils savaient que parmi les causes qui rendent un homme vaillant en prouesses et insouciant de la vie, il n'en est point qui soit plus énergique et plus persistante que cet accès religieux.
Le soir, je trouvai le temps de rendre visite à mon ami blessé et le vis adossé à des oreillers, étendu sur son lit, respirant avec quelque difficulté, mais aussi en train, aussi gai que d'ordinaire.
Notre prisonnier, le Major Ogilvy, qui s'était pris d'une vive affection pour nous, était assis près de son lit et lui lisait un vieux recueil de pièces de théâtre.
—Cette blessure est survenue à un fâcheux moment, disait Ruben avec impatience. N'est-ce pas trop fort qu'une légère piqûre comme celle-là envoie mes hommes au combat sans leur chef, après tant de marches et d'exercices? J'ai été là quand on disait les grâces et je n'aurai pas à dîner.
—Votre compagnie a été réunie à la mienne, répondis-je. Ce qui n'empêche pas que ces braves gens soient fort abattus de n'avoir point leur capitaine. Le médecin est-il venu vous voir?
—Il vient de sortir, dit le Major Ogilvy, et il déclare que l'état de notre ami s'améliore, mais il m'a conseillé de ne point le laisser causer.
—Vous entendez, mon garçon? dis-je en le menaçant du doigt. Si je vous entends dire un seul mot, je m'en vais. Vous allez échapper à un rude réveil cette nuit, major. Que pensez-vous de nos chances?
—Je n'en ai jamais auguré rien de bon dès le début, répondit-il avec franchise, Monmouth agit comme un joueur ruiné, qui risque sa dernière pièce de monnaie sur le tapis vert. Il ne peut gagner beaucoup, mais il peut perdre tout.
—Ah! voilà une affirmation bien tranchante, dis-je. Un succès ferait peut-être prendre les armes à tous les comtés de l'intérieur.
—L'Angleterre n'est pas mûre pour cela, répondit le Major, en hochant la tête. Sans doute elle n'est pas enchantée soit du Papisme, soit d'un Roi papiste, mais nous savons que ce n'est là qu'un fléau passager, puisque l'héritier du trône, le Prince d'Orange, est protestant. Dès lors pourquoi s'exposer à tant de maux pour arriver à un résultat que le temps, uni à la patience, amènera sûrement? En outre, l'homme que vous soutenez a prouvé qu'il est indigne de confiance. N'a-t-il point promis dans sa Déclaration de laisser aux Communes le choix du monarque? Et pourtant, moins de huit jours après, ne s'est-il pas proclamé Roi devant la Croix du Marché, à Taunton? Comment croire un homme qui a aussi peu d'égards pour la vérité?
—Trahison, Major, trahison scandaleuse! répondis-je en riant. Sans doute si nous pouvions commander un chef comme on commande un habit, nous aurions peut-être choisi un chef d'un tissu plus solide. Ce n'est point lui que nous soutenons par les armes, ce sont les libertés et les droits antiques des Anglais. Avez-vous vu Sir Gervas?
Le Major Ogilvy et Ruben lui-même éclatèrent de rire.
—Vous le trouverez dans la chambre au-dessus. Jamais homme à la mode ne se prépara pour un bal à la Cour avec autant de soin qu'il en prend pour le combat. Si les troupes du Roi le font prisonnier, elles s'imagineront certainement qu'elles tiennent le Duc. Il est venu ici nous demander notre avis au sujet de ses mouches, de ses culottes, et je ne sais quoi encore. Vous ferez mieux d'y aller.
—Alors, adieu, Ruben, dis-je en lui serrant la main.
—Adieu, Micah! et que Dieu vous garde de tout mal! dit-il.
—Puis-je vous dire un mot à part, major? fis-je tout bas...
Et je repris:
—Vous ne direz pas, je pense, qu'on vous a rendu votre captivité bien pénible. Dès lors, puis-je vous demander de veiller sur mon ami, dans le cas où nous serions défaits cette nuit? À n'en pas douter, si Feversham a le dessus, il se fera ici une sanglante besogne. Ceux qui seront sains et saufs, s'en tireront comme ils pourront mais lui, il est réduit à l'impuissance, et il aura besoin d'un ami.
Le Major me serra la main.
—J'en prends Dieu à témoin, dit-il. Il ne lui arrivera rien de fâcheux.
—Vous m'avez soulagé le cœur d'un grand poids, répondis-je, car je sais que je le laisse en sûreté. Je puis maintenant monter à cheval pour aller au combat l'esprit dispos.
Le soldat me répondit par un sourire amical et retourna dans la chambre du malade, pendant que je montais l'escalier et entrais dans le logis de Sir Gervas Jérôme.
Il était debout devant une table encombrée de pots, de brosses, de boîtes, d'une vingtaine d'autres menus objets achetés ou empruntés pour la circonstance.
Un grand miroir à main était posé contre le mur, entre deux chandelles allumées.
Devant lui, le baronnet, dont la belle et pâle figure avait une expression des plus sérieuses, des plus solennelles, arrangeait une cravate blanche de berdash.
Ses bottes de cheval reluisaient du plus bel éclat et la couture rompue avait été refaite.
Son baudrier, sa cuirasse, ses courroies, tout était propre et brillant.
Il avait revêtu son costume le plus pimpant, le plus neuf, et avant tout il avait arboré une très noble et très imposante perruque entière, dont les boucles retombaient sur ses épaules.
Depuis son coquet chapeau de cavalier jusqu'à ses éperons brillants, il n'avait pas sur lui un atome de poussière, pas une tache, ce qui contrastait fâcheusement avec mon aspect, car j'étais encore tout couvert d'une croûte épaisse laissée par la vase des marais de Sedgemoor, et les courses à cheval et la besogne faite, pendant ces deux jours sans trêve ni repos, avaient complété le désordre de ma toilette.
—Qu'on me coupe en deux, si vous n'êtes pas venu au bon moment! s'écria-t-il dès mon entrée. Je viens d'envoyer en bas l'ordre de me monter un flacon de vin des Canaries. Ah! le voilà arrivé.
À ce moment-là, une servante de l'hôtellerie entrait d'un pas menu avec la bouteille et les verres.
—Voici une pièce d'or, ma belle enfant. C'est bien la dernière qui me reste au monde, la seule survivante d'une assez belle famille. Payez le vin à l'hôtelier, ma petite, et gardez la monnaie. Vous vous en achèterez des rubans pour la fête prochaine. Que le diable m'emporte, je n'arrive pas à arranger cette cravate sans qu'elle fasse des plis!
—Il n'y a rien qui aille de travers, répondis-je. Comment peut-on s'occuper de pareilles bagatelles en un moment comme celui-ci?
—Bagatelles! cria-t-il d'un ton fâché. Bagatelles! Bah, après tout, ce n'est pas la peine d'argumenter avec vous, votre intelligence bucolique ne s'élèverait jamais à concevoir les fines conséquences qu'il peut y avoir dans de pareilles affaires, le repos d'esprit que l'on éprouve quant tout est bien ordonné, et le malaise cruel quand quelque chose est de travers. Cela vient sans doute de l'éducation, et il peut se faire que j'en aie plus que d'autres personnes de ma condition. Je suis comme un chat qui passerait toute la journée à se lécher pour enlever jusqu'à la dernière parcelle de poussière. Cette mouche au-dessus du sourcil n'est-elle pas heureusement placée? Non, vous n'êtes pas même capable d'exprimer une opinion. Je préférerais demander l'avis de l'ami Marot, le chevalier du pistolet. Remplissez votre verre.
—Votre compagnie vous attend près de l'église, répondis-je. Je l'ai aperçue sur mon passage.
—Quel air avait-elle? demanda-t-il. Les hommes étaient-ils poudrés, propres?
—Ah! pour cela, je n'ai pas eu le temps de le remarquer. J'ai vu qu'ils coupaient leurs mèches et préparaient leurs amorces.
—J'aimerais mieux qu'ils eussent des fusils à pierre, répondit-il en s'aspergeant d'eau de senteur. Les fusils à mèche sont lents à charger et encombrants. Avez-vous assez de vin?
—Je n'en prendrai pas davantage, dis-je.
—Alors peut-être le Major se chargera de le finir, il ne m'arrive pas souvent de demander qu'on m'aide à boire une bouteille, mais je veux avoir toute ma tête à moi cette nuit. Descendons et allons voir nos hommes.
Il était dix heures quand nous fûmes dans la rue.
Le bourdonnement des prêcheurs et les cris du peuple s'étaient éteints, car les régiments s'étaient formés et se tenaient silencieux, résolus.
La faible lueur des lampes et des fenêtres se jouait sur leurs rangs noirs et serrés.
Une lune froide et claire brillait sur nous entre des nuages laineux, qui de temps à autre passaient sur elle.
Bien loin vers le nord, de tremblants rayons de lumière papillotaient au ciel, allaient et venaient comme de longs doigts fiévreux.
C'était une aurore boréale, un spectacle qui se voit rarement dans les comtés du Sud.
Il n'est donc guère étonnant qu'en un moment pareil les fanatiques le fissent remarquer en l'interprétant comme un signe venu de l'autre monde, en le comparant à la colonne de feu qui guidait Israël à travers les périls du désert. Les trottoirs et les fenêtres étaient encombrés de femmes et d'enfants qui jetaient des exclamations aiguës de crainte ou d'étonnement, selon que l'étrange lueur croissait ou s'effaçait.
—C'est pour dix heures et demie sonnant à l'horloge de Saint-Marc, dit Saxon, pendant que nous rejoignions à cheval le régiment. N'avons-nous rien à donner aux hommes?
—Il y a un tonneau de cidre de Zoyland dans la cour de cette hôtellerie, dit Sir Gervas. Ohé! Dawson. Prenez-moi ces agrafes de manche en or et donnez-les en échange à monsieur l'hôtelier. Je veux être pendu, s'ils vont au combat avec de l'eau claire dans le corps.
—Ils en sentiront le besoin avant que le matin se lève, dit Saxon, pendant qu'une vingtaine de piquiers couraient à l'hôtellerie. L'air des marais a pour effet de glacer le sang.
—J'ai déjà froid, et Covenant bat des pieds pour la même raison, dis-je. Ne pourrions-nous pas, si nous en avons le temps promener nos chevaux au trot le long des lignes?
—Certainement, répondit Saxon avec joie, nous ne pouvons rien faire de mieux.
Aussi donc, agitant les rênes, nous partîmes, les fers des chevaux tirant des étincelles des pavés en silex, sur notre route.
Derrière la cavalerie, et formant une longue ligne, qui s'étendait de la porte d'Eastover, en passant par la Grande Rue, jusqu'au Cornill, puis longeait l'église et finissait à la Croix du Porc, notre infanterie était rangée, silencieuse et farouche, excepté quand une voix de femme partant d'une fenêtre, était suivie d'une grave et courte réponse dans les rangs.
La lumière capricieuse se reflétait sur les lames des faux ou les canons des fusils et montrait les lignes de figures taillées à la hache, contractées.
Les unes étaient celles de vrais enfants sans un poil aux joues; les autres, celles de vieillards dont les barbes grises descendaient jusqu'à leurs buffleteries entrecroisées, mais toutes portaient l'empreinte du courage obstiné, de la résolution farouche qui se concentre sur elle-même.
Il y avait encore ici des pêcheurs du Sud, les rudes hommes venus des Mendips, les sauvages chasseurs de Porlok Quay et de Minehead, les braconniers d'Exmoor, les habitants velus des marais d'Axbridge, les montagnards des Quantocks, les ouvriers en laine et en serge du Comté de Devon, les marchands de bestiaux de Bampton, les habits rouges de la milice, les solides bourgeois de Taunton, puis ceux qui en formaient l'élite, la véritable force, les braves paysans des plaines, en blouses.
Ils avaient relevé les manches de leurs jaquettes, et montraient leurs bras brunis et musculeux, ainsi que c'était leur habitude, quand il y avait de bonne besogne à faire.
Pendant que je vous parle, chers enfants, cinquante ans s'effacent comme un brouillard matinal, et je me revois chevauchant par la rue tortueuse, je revois les rangs compacts de mes braves compagnons.
Braves cœurs! Ils montrèrent à tous les temps combien il faut peu d'entraînement pour faire de l'Anglais un soldat, et quelle race d'hommes se forme dans ces tranquilles, ces paisibles hameaux qui sont parsemés sur les pentes ensoleillées des dunes dans les Comtés de Somerset et de Devon.
Si jamais l'Angleterre tombait à genoux sous un coup, si ceux qui se battent pour elle l'abandonnaient et qu'elle se vît désarmée en face de son ennemi, qu'elle reprenne cœur, qu'elle se rappelle que tout village du royaume est une caserne, que sa véritable armée permanente consiste dans le courage, l'endurance et la vertu simple toujours présents dans le cœur du plus humble des paysans.
Pendant que nous passions à cheval devant la longue ligne, un lourd murmure de salutations et de bienvenue montait par intervalles des rangs, quand ils voyaient passer la sombre silhouette de Saxon, avec sa grande taille et sa maigreur.
L'horloge commençait à sonner onze heures lorsque nous revînmes près de nos hommes.
À ce moment même, le Roi Monmouth sortit de l'hôtellerie, qui lui servait de quartier général, et descendit au trot la Grande Rue, suivi de son état-major.
Les acclamations avaient été interdites, mais les bonnets qu'on y agitait, les armes qu'on brandissait, témoignaient de l'ardeur de ses dévoués partisans.
Le clairon ne devait pas commander la marche, mais à mesure que chacun recevait l'ordre, celui qui le suivait faisait la même manœuvre.
Le vacarme et le bruit sourd de centaines de pieds en mouvement se faisaient entendre de plus en plus près, jusqu'au moment où les gens de Frome, qui nous précédaient, se mirent en route, et nous commençâmes enfin le voyage qui devait être le dernier de ce monde pour beaucoup d'entre nous.
Nous devions traverser la Parrot, passer par Eastover et suivre ensuite le chemin tortueux jusqu'au delà du point où Derrick avait trouvé la mort et du cottage isolé où nous avions vu la fillette.
À partir de là, la route devient un simple sentier tracé à travers la plaine.
Une brume dense s'étendait sur la lande, s'épaississait encore dans les creux et cachait à la fois la ville, que nous avions quittée, et les villages vers lesquels nous marchions.
De temps à autre, elle se dissipait un instant, et alors je voyais sans peine, grâce au clair de lune, la longue ligne noire et serpentine de l'armée, piquée des éclairs que renvoyait l'acier et les grossiers étendards blancs qu'agitait la brise de la nuit.
Bien loin vers la droite montait une grande flamme.
Sans doute c'était une ferme devenue la proie des diables de Tanger.
Nous avancions avec une grande lenteur, avec de grandes précautions, car, ainsi que nous l'avait appris Sir Stephen Timevell, la plaine était sillonnée de tranchées profondes, les rhines, que nous ne pouvions franchir qu'en certains endroits.
Ces fossés avaient été creusés dans le but de drainer des terres marécageuses.
Ils étaient remplis d'eau et de vase à la profondeur de plusieurs pieds, en sorte que la cavalerie elle-même ne pouvait les traverser. Les ponts étaient étroits, et il fallut assez longtemps à l'armée pour y défiler.
Enfin, les deux derniers, et les principaux, le Fossé Noir et le Rhin de Langmoor, furent franchis sans accident.
On commanda une halte pour mettre l'infanterie en ligne, car nous avions lieu de croire qu'il ne se trouvait pas d'autres troupes entre le camp royal et nous.
Jusqu'à ce moment, notre entreprise avait admirablement réussi.
Nous étions arrivés à un demi-mille du camp sans qu'il y eût eu de méprise ou d'accident.
Les éclaireurs de l'ennemi n'avaient pas donné le moindre signe de leur présence.
Évidemment il éprouvait à notre égard tant de dédain, qu'il ne lui était pas même venu à l'esprit que nous pourrions commencer l'attaque.
Si jamais un général mérita d'être défait, ce fut Feversham, cette nuit-là!
Comme nous avancions sur la lande, l'horloge de Chedzoy sonna une heure.
—N'est-ce pas magnifique? dit à demi-voix Sir Gervas, quand nous repartîmes sur l'autre bord du Rhin de Langmoor. Est-il rien au monde qui se puisse comparer à l'émotion présente.
—Vous parlez comme s'il s'agissait d'un combat de coq ou d'une course de taureau, répondis-je avec quelque froideur. C'est un moment solennel et triste, quel que soit le vainqueur, c'est du sang anglais qui va détremper le sol de l'Angleterre.
—Il n'y en aura que plus de place pour ceux qui resteront, dit-il d'un ton léger. Regardez-moi, par là-bas, ces feux de leur bivouac, qui brillent à travers le brouillard. Quelle était donc la recommandation que vous faisait votre ami le marin? Prenez bien leur côté sous le vent, puis... à l'abordage! Hé, en avez-vous parlé au colonel?
—Ah! non, ce n'est pas le moment de faire des plaisanteries, des jeux de mots, répondis-je d'un ton grave. Il y a des chances pour que bien peu d'entre nous voient le soleil se lever demain.
—Je ne suis pas très curieux de le voir, fit-il en riant. Il sera quelque chose de fort semblable à celui d'hier. Par ma foi! bien que je ne me sois jamais levé pour en voir un en ma vie, il m'est arrivé d'en voir des centaines avant de me mettre au lit.
—J'ai dit à l'ami Ruben les quelques choses que je désire dans le cas où je succomberais, dis-je. J'ai éprouvé un grand soulagement d'esprit, en songeant que je laisse derrière moi quelques mots d'adieu, et un petit souvenir à tous ceux que j'ai connus. Puis-je vous offrir un service de ce genre?
—Hum! fit-il d'un air distrait, si je suis sous terre, vous pouvez en avertir Araminte... Non! laissons tranquille cette pauvre donzelle. Pourquoi lui envoyer des nouvelles qui l'ennuieraient?... Si par hasard vous allez à la Ville, le petit Tommy Chichester serait content d'apprendre les farces que nous avons faites dans le Somerset. Vous le trouverez «au Cocotier» tous les jours de la semaine de deux à quatre heures sonnant. Il y a aussi la mère Butterworth, que je recommanderais à votre attention. Elle fut la reine des nourrices, mais hélas, la cruauté du temps a tari la source de son métier, et elle a besoin qu'on s'occupe un peu de la nourrir elle-même.
—Si je vis et que vous mourriez, je ferai tout ce qui sera possible pour elle, répondis-je. Avez-vous autre chose à me dire?
—Seulement que Hacker, de la Cour Saint-Paul, n'a pas son pareil pour les vestes, répondit-il. C'est un renseignement de peu de valeur, mais il a été acheté et payé, comme tout ce qu'on apprend. Encore une chose. Il me reste un ou deux bijoux qui pourraient servir à faire un présent à la jolie Puritaine, si notre ami la conduisait à l'autel. Ah sur ma vie, elle lui fera lire de singuliers livres. Où en sommes-nous maintenant, colonel? Pourquoi restons-nous là plantés sur la lande, comme une rangée de hérons parmi les roseaux?
—On met l'armée en ligne pour l'attaque, dit Saxon, qui était arrivé à cheval pendant notre entretien. Éclair et tonnerre! A-t-on jamais vu un camp aussi exposé à un assaut. Ah! si j'avais douze cents bons cavaliers, les Pandours de Wessemburg pour une heure seulement! Comme je vous les foulerais aux pieds, jusqu'à ce que leur camp ait l'air d'un champ de blé vert après la grêle.
—Notre cavalerie ne peut-elle pas avancer? Le vieux soldat eut un profond reniflement de dédain.
—Si cette bataille peut être gagnée, il faut qu'elle le soit par notre infanterie. Qu'attendre d'une pareille cavalerie? Tenez vos hommes bien en main, car nous aurons peut-être à soutenir le choc des dragons du Roi. On pourrait nous attaquer de flanc, car nous sommes au poste d'honneur.
—Il y a des troupes à notre droite, répondis-je, en sondant les ténèbres du regard.
—Oui, les bourgeois de Taunton et les paysans de Frame. Notre brigade couvre le flanc gauche. À côté de nous se trouvent les mineurs de Mendip, et je ne pouvais désirer de meilleurs camarades, si leur ardeur ne l'emporte pas sur la prudence. En ce moment, ils sont agenouillés dans la boue.
—Ils ne s'en battront pas plus mal pour cela, remarquai-je, mais voici que les troupes se mettent en marche.
—Oui, oui, dit Saxon, d'un ton joyeux, en tirant son épée et roulant son mouchoir autour de la poignée pour la tenir plus ferme. L'heure est venue! En avant!
Nous partîmes avec grande lenteur et sans bruit à travers l'épais brouillard, nos pieds écrasant la vase du sol détrempé et y glissant.
Malgré toutes les précautions possibles, la marche d'un aussi grand nombre d'hommes ne pouvait se faire sans produire un son sourd et accentué, sous des milliers de pieds en mouvement.
En avant de nous, des taches d'une lumière rougeâtre papillotant à travers le brouillard indiquaient les feux des postes avancés du Roi.
Juste en avant de nous, marchait notre cavalerie formée en une colonne compacte.
Tout à coup, du fond de l'obscurité partit un qui vive retentissant, suivi d'une détonation de carabine, et d'un bruit de galop.
Et sur toute la ligne nous entendîmes crépiter une vive fusillade.
Nous avions atteint la première ligne des avant-postes.
À cette alarme, notre cavalerie chargea en jetant un grand cri et nous la suivîmes aussi vite que nos hommes pouvaient courir.
Nous avions avancé de deux ou trois cents yards sur la lande, et nous entendions très distinctement les coups de clairon du Roi tout près de nous, quand notre cavalerie s'arrêta court, et notre marche en avant fut suspendue.
—Sancta Maria! cria Saxon se portant en avant avec nous pour reconnaître la cause de cet arrêt... Il faut marcher coûte que coûte. Une halte en ce moment, c'est l'échec de notre camisade.
—En avant, en avant, criai-je en même temps que Sir Gervas et en brandissant nos sabres.
—C'est inutile, messieurs! cria un cornette de cavalerie en se tordant les mains. Nous sommes perdus, trahis. Il y a devant nous un fossé large d'au moins vingt pieds, sans un passage à gué.
—Qu'on me fasse de la place pour mon cheval et je vais vous faire voir comment on franchit, s'écria le baronnet en faisant reculer son cheval. Maintenant, mes gars, qui veut sauter?
—Non, monsieur, au nom de Dieu, dit un soldat, en mettant la main sur la bride. Le sergent Sexton vient de faire le saut. Tout est allé au fond, homme et cheval.
—Dans ce cas allons-y voir, dit Saxon en se frayant un passage à travers la foule des cavaliers.
Nous le suivîmes de tout près et nous nous vîmes enfin au bord de la vaste tranchée qui arrêtait notre élan.
Jusqu'à ce jour, il m'a été impossible de résoudre la question qui se présentait à mon esprit.
Était-ce par hasard ou par suite d'une trahison de la part de nos guides, que nous avions ignoré l'existence de ce fossé jusqu'au moment où nous nous trouvâmes près de son bord dans l'obscurité.
Certains disent que le Rhin de Bussex, ainsi qu'on le nomme, n'était ni profond ni large, et que pour cette raison les gens des marais n'en avaient point fait mention, mais que les pluies récentes et continuelles lui avaient donné une dimension inconnue jusqu'alors.
D'autres disent que les guides avaient été trompés par le brouillard et que par suite ils avaient pris une fausse direction, alors que nous eussions pu suivre un autre trajet et tomber ainsi sur le camp du roi sans traverser le fossé.
Quoi qu'il en soit, il était certain que nous l'avions en face de nous, large, noir, menaçant, mesurant bien vingt pieds d'un bord à l'autre, et que le bonnet du malchanceux sergent se voyait encore au milieu, comme un silencieux avertissement à quiconque voudrait tenter un passage à gué.
—Il doit y avoir un passage quelque part, criait Saxon avec emportement. Chaque moment vaut un escadron de cavalerie pour eux. Où est Mylord Grey? Le guide a-t-il été traité comme il le mérite?
—Le Major Hollis a précipité le guide dans la tranchée, répondit le jeune cornette. Mylord Grey a suivi les bords à cheval pour trouver un endroit guéable.
Je pris la pique d'un fantassin et la plongeai dans la vase noire et épaisse, au milieu de laquelle j'entrai jusqu'à la ceinture, en tenant de la main gauche la bride de Covenant.
Nulle part je ne trouvai le fond, nulle part un endroit où le pied pût se poser solidement.
—Holà! mon garçon, cria Saxon, en prenant un soldat par le bras, courez à l'arrière-garde, galopez comme si vous aviez le diable à vos trousses. Amenez deux charrettes à vivres, nous allons voir s'il ne nous est pas possible de faire un pont sur cette infernale bouillie.
—Si quelques-uns de nous pouvaient s'établir à l'autre bord, nous tiendrions ferme jusqu'à ce qu'il vienne de l'aide, dit Sir Gervas, dès que le cavalier fut parti pour accomplir sa mission.
Tout le long de la ligne des rebelles courut un sauvage et sourd grondement de rage, qui prouvait que l'armée entière avait rencontré le même obstacle qui s'opposait à notre attaque.
De l'autre côté du fossé, les tambours battaient.
Les clairons lançaient des sons aigus et l'on entendait distinctement les appels et les jurons des officiers qui rangeaient leurs hommes.
Des lumières mobiles, à Chedzoy, à Weston-zoyland, dans les autres hameaux, à droite et à gauche, montraient avec quelle rapidité l'alarme s'étendait.
Décimus Saxon allait et venait le long du fossé, mâchonnant des jurons étrangers, grinçant des dents en sa fureur, se dressant parfois sur ses étriers pour tendre son poing ganté de fer à l'ennemi.
—Pour qui êtes-vous? cria une voix rauque à travers le brouillard.
—Pour le Roi, hurlèrent les paysans en guise de réponse.
—Pour quel Roi? cria la voix.
—Pour le Roi Monmouth.
—Alors feu sur eux, garçons!
Et aussitôt une pluie de balles sifflèrent, chantèrent à nos oreilles.
À la vue de la nappe de flamme qui jaillissait de l'obscurité, les chevaux affolés, imparfaitement dressés, s'emportèrent, s'élancèrent à toute vitesse à travers la plaine, indociles aux efforts que faisaient leurs cavaliers pour les arrêter.
Certains prétendent, il est vrai, que ces efforts ne furent pas très sérieux, et que nos cavaliers, découragés par l'échec qu'avait causé le fossé, ne furent pas fâchés de tourner les talons à l'ennemi.
Quand à Mylord Grey, je puis dire avec vérité, je le vis à la faible clarté au milieu des escadrons en fuite, et faisant tout ce que peut faire un brave cavalier pour les forcer à s'arrêter.
Mais ils passèrent, ils disparurent, en traversant comme la foudre les rangs de l'infanterie, puis se dispersèrent sur la lande, laissant leurs compagnies subir tout le choc de la bataille.
—Faces contre terre, les hommes! cria Saxon d'une voix qui domina le fracas de la mousqueterie et les cris des blessés.
Les piquiers et les faucheurs se jetèrent également à terre à son commandement! pendant que les mousquetaires, un genou sur le sol en avant d'eux, chargeaient et tiraient sans avoir d'autre point de mire que les mèches allumées des armes de l'ennemi, qu'on voyait scintiller dans les ténèbres.
Sur toute la ligne, de la droite à la gauche, avait éclaté une fusillade continue, par salves courtes et rapides du côté des soldats, par un tir continuel, irrégulier du côté des paysans.
À l'autre aile, nos quatre canons avaient été mis en position, et nous entendions leur sourd et lointain grondement.
—Chantez, frères, chantez, cria notre intrépide chapelain, Maître Josué Pettigrue, courant fort affairé, en tous sens, par les rangs couchés. Invoquez le Seigneur en notre jour d'épreuve!
Les hommes entonnèrent un hymne sonore de louanges qui devint bientôt un chœur unanime, quand s'y ajoutèrent les voix des bourgeois de Taunton à notre droite et des mineurs à notre gauche.
À ce chant, les soldats de l'autre bord répondirent par des cris farouches et l'air s'emplit de clameurs.
Nos mousquetaires avaient été amenés au bord même du Rhin de Bussex.
Les troupes royales s'étaient rapprochées de leur côté autant qu'elles avaient pu le faire, si bien qu'il n'y avait pas cinq longueurs de pique entre les deux lignes.
Et pourtant si infranchissable était cette étroite séparation qu'un quart de mille ne nous eut pas tenus plus à l'écart, excepté que le feu était plus meurtrier.
Nous étions si rapprochés que les bourres enflammées des mousquets de l'ennemi volaient en langues de feu par-dessus nos têtes et que nous sentions sur nos figures un courant d'air chaud passer rapidement à chacune de leurs décharges.
Mais bien que l'atmosphère fût traversée par une véritable pluie de balles, les soldats visant trop haut par dessus nos rangs agenouillés, nous n'eûmes que peu d'hommes d'atteints.
De notre côté, nous faisions de notre mieux pour empêcher les hommes de relever trop haut les canons des mousquets.
Saxon, Sir Gervas et moi, nous passions à cheval sans interruption devant la ligne, allant et venant, abaissant les canons avec nos sabres, exhortant les hommes à viser posément, lentement.
Les gémissements et les cris qui partaient de l'autre bord nous prouvèrent que du moins quelques-unes de nos balles n'avaient pas été tirées en vain.
—Nous tenons ferme par ici, dis-je à Saxon. Il me semble que leur feu se ralentit.
—C'est leur cavalerie que je crains, répondit-il, car ils peuvent éviter le fossé, puisqu'ils viennent des hameaux situés sur nos flancs. Ils peuvent tomber sur nous à n'importe quel moment.
—Hallo! monsieur, cria Sir Gervas, en arrêtant son cheval sur l'extrême bord du fossé, et se découvrant pour saluer un officier monté qui était de l'autre côté, pouvez-vous nous dire si nous avons l'honneur de combattre la garde à pied?
—Nous sommes le régiment de Dumbarton, monsieur, cria l'autre. Nous allons vous envoyer de quoi vous souvenir de votre rencontre avec nous.
—Nous allons traverser bientôt pour faire plus ample connaissance répondit Sir Gervas.
Mais au même instant, cheval et cavalier roulèrent dans le fossé, aux cris triomphants des soldats.
Une demi-douzaine de ses mousquetaires s'élancèrent aussitôt dans la vase jusqu'à la taille et tirèrent de danger notre ami, mais sa monture atteinte d'une balle en plein cœur s'effondra sans se débattre.
—Il n'y a pas de mal, s'écria le baronnet, en se relevant. J'aime autant combattre à pied, comme mes braves mousquetaires.
À ces mots les hommes lancèrent une sonore acclamation et de part et d'autre la fusillade redoubla d'activité.
Ce fut un sujet d'admiration pour moi, et aussi pour bien d'autres, que la vue de ces braves paysans qui, la bouche pleine de balles, chargeaient, amorçaient, faisaient feu avec autant de sang-froid que s'ils n'avaient fait autre chose de leur vie, et tenaient tête à un régiment de vétérans qui avaient donné sur d'autres champs de bataille la preuve qu'il n'était inférieur à aucun des régiments anglais.
La lueur grise de l'aube se glissait sur la lande, et la lutte était encore indécise.
Le brouillard était suspendu au-dessus de nous en lambeaux effilochés, et la fumée de nos mousquets s'en allait en nuage brun, à travers lequel les longues lignes d'habits rouges se dessinaient de l'autre côté du Rhin pareilles à un bataillon de géants.
J'avais les yeux cuisants, les lèvres desséchées par la saveur de la poudre.
De tous côtés, mes hommes tombaient plus nombreux, car le surplus de lumière avait rendu le tir des soldats plus précis.
Notre bon chapelain interrompit son psaume au beau milieu pour lancer à tue-tête une phrase de louanges et d'action de grâces, et ce fut ainsi qu'il trépassa, en compagnie de ses paroissiens qui gisaient autour de lui sur la lande.
Williams Mon-Espoir-est-au-Ciel et le garde-chasse Wilson, parmi les sous-officiers et les plus vaillants des hommes de la compagnie, étaient tous deux à terre, l'un mort, l'autre grièvement blessé, ce qui ne l'empêchait pas d'enfoncer la baguette du fusil et de cracher des balles dans le canon.
Les deux Stukeley, de Somerton, jumeaux d'un bel avenir, étaient étendus muets, leurs figures livides tournées vers le ciel, unis dans la mort comme à leur naissance.
Partout les morts s'entassaient parmi les vivants.
Et pourtant pas un ne cédait la place et Saxon continuait toujours sa promenade à cheval au milieu d'eux, avec des paroles d'espoir et d'éloge.
Sa figure résolue, aux traits profondément marqués, sa haute taille pleine de vigueur musculaire étaient un véritable phare d'espérance, aux yeux de ces simples campagnards.
Ceux de mes faucheurs, qui pouvaient manier un mousquet, étaient mêlés à la ligne des tireurs, après avoir pris les armes et les munitions des hommes tombés.
La lumière croissait graduellement.
À travers les intervalles dans la fumée et le brouillard, je pus voir quelle tournure prenait la lutte sur d'autres points du champ de bataille.
À droite, la lande avait pris une teinte brune, celle des hommes de Taunton et de Frome, qui s'étaient couchés comme nous, pour éviter le feu.
Le long des bords du Rhin de Bussex, une ligne épaisse de leurs mousquetaires échangeaient des salves meurtrières, presque à bout portant avec l'aile gauche des régiments même que nous combattions.
Celui-ci était soutenu par un second régiment aux larges revers blancs, qui, je crois, faisait partie de la milice du Comté de Wilts.
Sur chacun des deux bords de la noire tranchée, une dense rangée de cadavres, bruns d'un côté, vêtus d'écarlate de l'autre servait de rideau à leurs camarades, qui s'abritaient derrière elle, et appuyaient les canons de leurs mousquets sur les corps étendus.
À gauche, parmi les osiers, étaient postés cinq cents mineurs de Mendip et de Bagworthy.
Ils chantaient à tue-tête, mais si mal armés qu'ils avaient à peine un mousquet à dix hommes pour répondre au tir qui les assaillait.
Ne pouvant avancer, se refusant à reculer, ils se couvraient du mieux qu'ils pouvaient, et attendaient patiemment que leurs chefs prissent un parti sur ce qu'il y avait à faire.
Plus loin, sur une étendue d'un demi-mille ou davantage, le long nuage flottant de fumée, d'où jaillissaient capricieusement des éclairs, prouvait que nos régiments de recrues faisaient tous bravement leur part de la tâche.
À la gauche, l'artillerie avait cessé son feu.
Les canonniers hollandais avaient laissé les insulaires arranger leurs affaires entre eux.
Ils s'enfuirent jusqu'à Bridgewater, abandonnant leurs pièces à la cavalerie royale.
Tel était l'aspect de la bataille quand un cri se fit entendre: