—Le Roi, le Roi!
Et Monmouth passa à cheval dans nos rangs, la tête nue, les yeux hagards, accompagné de Buyse, de Wade et d'une demi-douzaine d'autres.
Ils s'arrêtèrent à une longueur de pique de moi, et Saxon, jouant de l'éperon pour les rejoindre, leva son épée pour saluer.
Je ne pus m'empêcher de remarquer le contraste que faisait la mine calme et grave du vétéran, réfléchi en même temps que plein de vivacité, avec l'air à moitié égaré de l'homme que nous étions contraints de considérer comme notre chef.
—Qu'en pensez-vous, Colonel Saxon? cria-t-il d'une voix éperdue. Comment marche la bataille? Tout va-t-il bien de votre côté? Quelle erreur, hélas! quelle erreur I Allons-nous battre en retraite? Qu'en dites-vous?
—Nous tenons ferme ici, Majesté, répondit Saxon. M'est avis que si nous avions quelque chose dans le genre des palissades, des chevaux de frise, à l'espagnole, nous pourrions tenir tête même à la cavalerie.
—Oh! la cavalerie! s'écria l'infortuné Monmouth. Si nous nous tirons d'ici, Lord Grey aura des comptes à rendre. Elle s'est sauvée comme un troupeau de mouton. Quel chef pourrait tirer un parti quelconque de pareilles troupes? Ah! malheur! malheur! Ne marcherons-nous pas en avant?
—Il n'y a aucune raison pour avancer, Majesté, maintenant que la surprise a échoué, dit Saxon. J'ai envoyé chercher des charrettes pour faire un pont sur la tranchée, conformément au plan qui est recommandé dans le traité De Vallis et fossis, mais elles sont inutiles pour le moment. Nous ne pouvons que combattre dans la position où nous sommes.
—Jeter des troupes de l'autre côté, ce serait les sacrifier, dit Wade. Nous avons fait de grosses pertes, mais d'après le coup d'œil que présente le bord opposé, je trouve que vous avez arrangé proprement les habits rouges.
—Tenez ferme, au nom de Dieu, tenez ferme! cria Monmouth, d'un ton d'affolement. La cavalerie a fui, l'artillerie aussi. Oh! que faire avec de pareilles gens? Que dois-je faire, hélas! hélas!
Il éperonna son cheval et partit au galop le long de la ligne continuant à se tordre les mains et à pousser ses lugubres lamentations.
Oh! mes enfants, c'est peu de chose, bien peu de chose que la mort, mise en balance contre le déshonneur.
Si cet homme s'était résigné silencieusement à son sort, comme le fit le moindre des fantassins qui avait suivi son drapeau, combien nous aurions été fiers et contents de parler de lui, de notre chef de sang princier.
Mais laissons-le de côté.
Les craintes, les agitations, les menues marques d'émotion bienveillante qui se produisaient à sa vue comme la brise sur l'eau, sont maintenant dissipées pour bien des années.
Ne songeons qu'à son bon cœur et oublions sa faiblesse de caractère.
Pendant que son escorte se formait pour le rejoindre, le grand Allemand se sépara d'elle et revint auprès de nous.
—J'en ai assez d'aller et de venir au trot comme un cheval de manège dans une fête foraine, dit-il. Si je reste avec vous, j'entends avoir une part de tous les combats qui se livreront. Tout doux, ma chérie! Cette balle lui a écorché la queue, mais elle est trop vieux soldat pour faire la grimace pour des bagatelles. Hallo! l'ami, où est votre cheval?
—Au fond du fossé, dit Sir Gervas en raclant avec la lame de son sabre la boue qui couvrait ses habits. Il est maintenant deux heures passées, et voici une bonne heure, que nous nous amusons à ce jeu d'enfants. Et avec un régiment de ligne, encore! Ce n'est pas ce que j'attendais.
—Vous allez avoir bientôt de quoi vous consoler, s'écria l'Allemand, dont les yeux brillèrent. Mein Gott! N'est-ce pas splendide! Regardez-moi cela, ami Saxon, regardez-moi cela.
Ce n'était point un menu détail, ce qui avait éveillé l'admiration du soldat.
Dans la buée épaisse, qui s'étendait sur notre droite, apparurent d'abord quelques rayons de lumière argentée, en même temps qu'un bruit sourd comme un roulement de tonnerre arriva à nos oreilles, comme celui du flot qui assaillit une côte rocheuse.
Les éclairs capricieux de l'acier se firent de plus en plus nombreux.
Le bruit rauque prit une ampleur croissante.
Enfin, tout à coup, ce brouillard s'entr'ouvrit, et on en vit sortir toutes les longues lignes de la cavalerie royale, en vagues successives, richement teintes d'écarlate, de bleu, et d'or, un spectacle aussi grandiose qu'on n'en vit jamais.
Il y avait, dans cette marche mesurée, régulière d'un si nombreux corps de cavalerie, je ne sais quoi qui donnait l'idée d'une puissance irrésistible.
Les rangs succédant aux rangs, les lignes aux lignes, drapeaux flottants, crinières au vent, brillants d'acier, ils se déversaient en avant, formant à eux seuls une armée, dont les ailes étaient encore masquées par le brouillard.
Comme ils s'avançaient avec ce bruit de foudre, se touchant du genou, bride, contre bride, on entendit venir de leur côté une telle bordée de jurons sonores mêlée au bruissement des harnais, au froissement de l'acier, au battement rythmé d'un nombre infini de sabots, qu'à moins d'avoir tenu bon, une simple pique de sept pieds à la main, contre un pareil ouragan, nul ne saurait comprendre combien il est difficile d'y faire face, les lèvres serrées et la main bien ferme.
Mais si merveilleux que fût ce spectacle, nous n'eûmes guère le loisir de le contempler, comme vous le devinez bien, mes chers enfants.
Saxon et l'Allemand se lancèrent parmi les piquiers et firent tout ce que des hommes peuvent faire pour serrer leurs rangs.
Sir Gervas et moi, nous en fîmes autant pour les hommes armés de faux, qui avaient été exercés à se former sur trois rangs, l'un à genoux, le second le corps penché, le troisième debout, les armes en avant.
Près de nous, les gens de Taunton s'étaient rangés en un cercle sombre, farouche, tout hérissé d'acier, au centre duquel on pouvait voir et entendre leur vénérable maire, dont la longue barbe flottait au vent, dont la voix perçante retentissait sur le champ de bataille.
Le grondement de la cavalerie devenait de plus en plus fort.
—Tenez ferme, mes braves garçons, cria Saxon d'une voix claironnante. Plantez en terre le bout de la pique. Appuyez-la sur le genou droit. Ne cédez pas d'un pouce. Ferme!
Une grande clameur partit des deux côtés, et alors la vague vivante s'abattit sur nous.
Comment espérer de décrire une pareille scène?
Le craquement du bois, les cris brefs, haletants, le renâclement des chevaux, le choc du sabre lancé à tour de bras sur la pique.
Comment espérer qu'on pourra faire voir à autrui ce dont on n'emporte soi-même qu'une impression aussi vague et aussi confuse?
Quiconque a joué ce rôle dans une scène pareille ne se fait aucune idée générale de tout le combat, ainsi que le pourrait un simple spectateur, mais en sa mémoire se gravent les quelques détails que le hasard lui met directement sous les yeux.
C'est ainsi qu'il n'est resté en mes souvenirs qu'un tourbillon de fumée, où se montrent brusquement des casques d'acier, des faces farouches, expressives, des naseaux rouges et béants de chevaux dont les pieds de devant battent l'air, comme pour éviter le tranchant des armes.
Je vois aussi un jeune homme imberbe, un officier de dragons, rampant sûr les mains et les genoux jusque sous les faux, et j'entends le gémissement qu'il jette quand un des paysans le cloue à terre.
Je vois un soldat barbu à grosse figure, monté sur un cheval gris et courant le long de la rangée de piques, y cherchant une brèche, et poussant des cris de rage.
Dans de telles circonstances, ce sont les menus détails qui s'impriment dans l'esprit.
Je remarquai même les grosses dents blanches et les gencives rouges de ces hommes.
En même temps, je vis un homme à figure pâle, aux lèvres minces, qui se penchait sur la crinière de son cheval et me lançait un coup de pointe, en jurant comme un dragon seul sait le faire.
Toutes ces images se mettent en mouvement, dès que je songe à cette charge furieuse, pendant laquelle je m'escrimai d'estoc et de taille sur les hommes, sur les chevaux sans songer à parer, ni à me tenir en garde.
De tous côtés s'entendait un vacarme babélique de clameurs, de cris brefs, de pieuses exclamations parmi les paysans, de jurons parmi les cavaliers, mais par-dessus tout cela on discernait la voix de Saxon suppliant ses piquiers de tenir ferme.
Puis, le nuage de cavaliers recula et pivota à travers la plaine.
Le cri de triomphe de mes camarades, et une tabatière, qui me fut présentée ouverte, annoncèrent que nous avions fait tourner le dos aux escadrons les plus solides qui aient jamais suivi un timbalier.
Mais si nous pouvions compter cela comme un succès, l'armée, dans son ensemble n'était guère en mesure d'en dire autant.
L'élite des troupes avait seul pu résister au flot de grosse cavalerie des cuirassiers.
Les paysans de Frome avaient été entièrement balayés du champ de bataille.
Un grand nombre, cédant par le seul effet du poids et de la pression, avaient été jetés dans la vase fatale qui avait arrêté notre marche en avant.
Beaucoup d'autres, cruellement sabrés, entaillés, gisaient en monceaux affreux à voir sur tout le terrain qu'ils avaient gardé.
Un petit nombre avait échappé au sort de leurs compagnons en se joignant à nous.
Plus loin, les gens de Taunton résistaient toujours, mais bien affaiblis en nombre.
Un long entassement de chevaux et de cavaliers en avant de nous témoignaient de la vivacité de l'attaque et de l'obstination dans la résistance.
À notre gauche, les sauvages mineurs avaient été rompus par le premier choc, mais ils s'étaient battus avec tant de fureur, en se jetant à terre et éventrant les chevaux, par des coups de couteau dirigés en haut, qu'ils avaient enfin fait reculer les dragons.
Mais les miliciens du Comté de Devon avaient été dispersés et avaient subi le sort des gens de Frome.
Pendant toute l'attaque, l'infanterie, postée sur l'autre bord du Rhin de Bussex, n'avait cessé de faire pleuvoir sur nous les balles, et nos mousquetaires, obligés de se défendre contre la cavalerie, n'étaient pas en mesure de riposter.
Il ne fallait pas une grande expérience militaire pour voir que la bataille était perdue et la cause de Monmouth condamnée.
Il faisait déjà grand jour, bien que le soleil ne fût pas encore levé.
Notre cavalerie avait disparu, notre artillerie était muette, notre ligne percée en mains endroits, et plus d'un de nos régiments détruit.
Sur le flanc droit, la cavalerie bleue de la Garde, la cavalerie de Tanger, et deux régiments de dragons se formaient pour une nouvelle attaque.
Sur le flanc gauche, les gardes à pied avaient jeté un pont sur le fossé et se battaient corps à corps avec les hommes du Somerset septentrional.
En face de nous, on entretenait une fusillade continue, à laquelle nous ripostions d'une façon faible et indécise, car les chariots de poudre s'étaient égarés dans l'obscurité, et bien des hommes s'égosillaient à demander des munitions.
D'autres chargeaient avec de petits cailloux, faute de balles.
Ajoutez à cela que les régiments, qui avaient conservé leur terrain, avaient été fortement entamés par la charge, et avaient perdu un tiers de leur effectif.
Cependant les braves paysans persistaient à faire succéder les acclamations aux acclamations, à s'encourager mutuellement par de grosses plaisanteries, comme si une bataille n'était qu'un jeu un peu rude où l'on trouve tout naturel de continuer la partie tant qu'il reste quelqu'un pour y jouer son rôle.
—Le Capitaine Clarke est-il ici? cria Décimus Saxon, arrivant, le bras droit taché de sang. Courez auprès de Sir Stephen Timewell, et dites-lui de réunir ses hommes aux nôtres. Séparément, nous serons rompus. Ensemble nous pourrons repousser une autre charge.
J'éperonnai Covenant et je me dirigeai vers nos compagnons, pour leur transmettre l'ordre.
Sir Stephen, qui avait été atteint par la balle d'un pétrinal et avait un mouchoir tout rougi sur sa tête blanche comme la neige, comprit la sagesse de cet avis et fit marcher ses compatriotes du côté indiqué.
Ses mousquetaires, mieux pourvus de poudre que les nôtres, firent de bonne besogne en arrêtant quelque temps la fusillade meurtrière qui partait de l'autre bord.
—Qui l'aurait cru capable de cela? s'écria Sir Stephen, les yeux flamboyants, lorsque Buyse et Saxon arrivèrent à sa rencontre. Qu'est-ce que vous pensez maintenant de notre noble monarque, de notre champion de la cause protestante.
—Ce n'est pas un très grand homme de guerre, dit Buyse, mais peut-être que cela vient du défaut d'habitude plutôt que du manque de courage.
—Courage? cria le vieux Maire, d'un ton de dédain. Regardez par là-bas, regardez-le votre Roi.
Et il montra la lande, d'un geste de sa main que la colère plus encore que l'âge faisait trembler.
Là-bas bien loin, mais fort visible sur le terrain qui avait la teinte foncée de la tourbe, fuyait un cavalier au costume pimpant, suivi d'une troupe d'autres cavaliers, lancé au galop le plus rapide qui pût l'éloigner du champ de bataille.
Impossible de s'y tromper: c'était le lâche Monmouth.
—Chut, s'écria Saxon, entendant notre cri unanime d'horreur et de malédiction, ne décourageons pas nos braves jeunes gens! La lâcheté est contagieuse. Elle gagnera toute une armée aussi vite que la fièvre putride.
—Le lâche! cria Buyse en grinçant des dents. Et ces braves campagnards! C'en est trop.
—Tenez bien vos piques, mes hommes, cria Saxon d'une voix tonnante.
Nous eûmes à peine le temps de former notre carré et de nous jeter à l'intérieur que le tourbillon de cavalerie bondit de nouveau sur nous.
Au moment où les gens de Taunton s'étaient réunis à nous, il s'était produit un point faible dans nos rangs, et ce fut par cette ouverture qu'en un instant les gardes bleus se frayèrent passage en écrasant tout, en frappant avec fureur à droite et à gauche.
D'un côté les bourgeois, et nous de l'autre, nous ripostâmes par de violents coups de piques et de faux qui firent vider les arçons à plus d'un homme, mais au plus fort de la mêlée, l'artillerie royale ouvrit le feu pour la première fois avec un bruit de tonnerre, sur l'autre bord du Rhin, et un ouragan de boulets laboura nos rangs compacts, en traçant des sillons de morts et de blessés.
En même temps un grand cri: «De la poudre! au nom du Christ, de la poudre!» partit des rangs des mousquetaires, qui avaient brûlé leur dernière charge.
Le canon gronda de nouveau, et nos hommes furent de nouveau moissonnés.
On eût dit que la mort en personne promenait sa faux parmi nous.
À la fin, nos rangs se rompaient.
Au milieu même des piqueurs, brillaient des casques d'acier.
Les sabres se levaient et retombaient.
Toute la troupe fut obligée de reculer, d'au moins deux cents pas, sans cesser de lutter furieusement, et alors elle se mêla à d'autres corps auxquels le choc avait fait perdre toute apparence d'ordre militaire.
Pourtant on se refusait à fuir.
Les gens du Devon, du Dorset, du Comté de Wills, et quelques-uns du Somerset, piétinés par les chevaux, sabrés par les dragons, tombant par vingtaines sous l'averse des boulets, continuaient à se battre avec un courage obstiné, désespéré pour une cause perdue et pour un homme qui les avait abandonnés.
De quelque côté que tombât mon regard, je voyais des figures contractées, les dents serrées.
On jetait des hurlements de rage et de défi, mais aucun cri n'annonçait la crainte ni le désir de se rendre.
Quelques-uns se hissèrent sur les croupes des chevaux et arrachaient les cavaliers de leur selle.
D'autres, étendus la face contre terre, coupaient les jarrets aux chevaux avec le tranchant de leurs faux et poignardaient les hommes avant qu'ils eussent le temps de se dégager.
Les gardes se lançaient en tout sens, sans relâche à travers eux, et cependant les rangs rompus se refermaient sur eux et reprenaient la lutte avec entêtement.
La chose devenait si désespérée et si émouvante que j'aurais presque désiré qu'ils se débandassent pour fuir, mais sur cette vaste lande, il n'y avait point d'endroit où ils pussent courir et trouver un refuge.
Et pendant tout le temps qu'ils luttèrent, combattirent, noircis par la poudre, desséchés par la soif, versant leur sang comme s'il eût été de l'eau, l'homme qui s'appelait leur Roi, éperonnait son cheval, traversait la campagne, la bride sur le cou de sa monture, le cœur palpitant, n'ayant plus que l'unique pensée de sauver son cou, sans se demander ce qu'il adviendrait de ses vaillants partisans.
Un grand nombre de fantassins se battirent jusqu'à la mort, sans donner ni recevoir quartier, mais enfin, dispersés, rompus, sans munitions, le gros des paysans se débanda et s'enfuit à travers la lande, poursuivi de près par la cavalerie.
Saxon, Buyse et moi, nous avions fait tout ce que nous pouvions pour les rallier, nous avions tué quelques-uns de ceux qui étaient au premier rang de la poursuite, lorsque soudain j'aperçus Sir Gervas, debout, sans chapeau, entouré d'un petit nombre de ses mousquetaires, et au milieu d'une cohue de dragons.
Donnant de l'éperon à nos chevaux, nous nous ouvrîmes passage pour aller à son secours, et nous jouâmes de nos sabres de façon à le délivrer un instant de ses assaillants.
—Sautez en croupe derrière moi, lui criai-je. Nous pourrons encore nous sauver.
Il me regarda en souriant, et hocha la tête.
—Je reste avec ma compagnie, dit-il.
—Votre compagnie! cria Saxon, mais, mon garçon, vous êtes fou, votre compagnie est balayée jusqu'au dernier homme.
—C'est ainsi que je l'entends, répondit-il, en faisant tomber un peu de boue attachée à sa cravate. Ne vous tourmentez pas! Ne songez qu'à vous-même. Adieu. Clarke. Présentez mes compliments à...
Les dragons nous chargèrent de nouveau.
Nous fûmes tous entraînés en arrière, en combattant avec désespoir, et lorsque nous pûmes regarder autour de nous, le baronnet avait disparu pour toujours.
Nous apprîmes plus tard que les troupes royales avaient trouvé sur le terrain un corps qu'elles prirent pour celui de Monmouth, à cause de la grâce efféminée des traits et de la richesse du costume.
Sans nul doute, c'était celui de notre infortuné ami, Sir Gervas Jérôme, dont le nom restera toujours cher à mon cœur.
Dix ans après, lorsque nous entendîmes parler longtemps de la bravoure dont firent preuve les jeunes courtisans de la Maison du Roi de France et de la légèreté courageuse avec laquelle ils combattirent contre nous dans les Pays Bas à Steinkerque et ailleurs, j'ai toujours pensé, d'après le souvenir laissé en moi par Sir Gervas, que je savais quelle sorte de gens c'était-là.
Désormais c'était le moment du sauve qui peut.
En aucun endroit du champ de bataille, les insurgés ne prolongeaient la résistance.
Les premiers rayons du soleil tombant obliquement sur la vaste et morne plaine éclairaient en plein la longue ligne des bataillons rouges et faisaient scintiller les sabres cruels qui se levaient et s'abattaient parmi le troupeau confus des fugitifs impuissants.
L'Allemand avait été séparé de nous dans la mêlée et nous ne sûmes point d'abord s'il était vivant ou s'il avait péri, mais longtemps après, nous apprîmes qu'il était parvenu à s'échapper, bien que ce ne fût que pour être fait prisonnier avec le malchanceux Duc de Monmouth.
Grey, Wade, Ferguson et d'autres trouvèrent aussi le moyen de s'esquiver, pendant que Stephen Timewell gisait au centre du cercle de ses bourgeois aux visages farouches.
Il était mort comme il avait vécu, en vaillant Puritain anglais.
Tout cela, nous le sûmes plus tard.
Pour le moment, nous nous sauvions à travers la lande, pour conserver la vie, poursuivis par quelques pelotons de cavalerie qui nous abandonnèrent bientôt pour s'attacher à une proie plus facile.
Nous passions près d'un petit fourré d'arbres, lorsqu'une voix forte et mâle, qui disait des prières, attira notre attention.
Écartant les branches, nous vîmes un homme assis, adossé à un gros bloc de pierre et occupé à se couper le bras avec un couteau à large lame, tout en récitant l'oraison dominicale, sans un arrêt, sans un tremblement dans sa parole.
Il détourna les yeux de sa terrible besogne, et nous reconnûmes tous deux en lui un certain Hollis, dont j'ai parlé comme s'étant trouvé avec Cromwell à Dunbar.
Son bras avait été à moitié coupé par un boulet et il achevait tranquillement la séparation, pour se débarrasser du membre qui pendait inutile.
Saxon lui-même si habitué qu'il fût à tous les aspects, à tous les incidents de la guerre, ouvrait de grands yeux effarés à la vue de cette étrange chirurgie, mais l'homme, après avoir indiqué d'un bref signe de tête, qu'il le reconnaissait, se remit à sa besogne d'un air farouche, et enfin pendant que nous regardions, il trancha le dernier lambeau qui tenait encore, et se coucha, les lèvres pâles murmurant toujours sa prière[1].
Nous ne pouvions pas faire grand'chose pour le secourir. D'ailleurs notre halte aurait peut-être attiré vers sa retraite les gens lancés à la poursuite.
Nous lui jetâmes donc un flacon à moitié plein d'eau et nous reprîmes notre course rapide.
Oh! la guerre, mes enfants, comme c'est chose terrible! Comment des hommes se laissent-ils séduire, prendre au piège par des costumes recherchés, par des coursiers bondissants, par les vains mots d'honneur et de gloire, au point d'oublier, grâce à l'éclat extérieur, au clinquant, à l'apparat, la réelle, l'effrayante horreur de cette chose maudite?
Qu'on ne songe point aux escadrons éblouissants, aux fanfares des trompettes qui réveillent les courages, qu'on songe plutôt à cet homme perdu sous l'ombre des aulnes et à l'acte qu'il accomplissait en un siècle, en un pays chrétien.
Amèrement, moi qui ai grisonné sous le harnais, et vu autant de champ de bataille que je compte d'années dans ma vie, je devrais être le dernier à prêcher sur ce sujet, et pourtant, il m'est aisé de bien voir que s'ils sont honnêtes, les hommes doivent ou bien renoncer à la guerre ou bien avouer que les paroles du Rédempteur sont trop sublimes pour eux et qu'il est inutile de prétendre encore que son enseignement peut être mis en pratique.
J'ai vu un ministre chrétien bénir un canon qu'on venait de fondre, un autre bénir un navire de guerre au moment où il glissait sur ses étais.
Eux, les soi-disant représentants du Christ, ils bénissaient ces engins de destruction que l'homme, en sa cruauté, avait inventés pour détruire et mettre en pièces d'autres vers de terre comme lui.
Que dirions-nous si nous lisions dans la Sainte Écriture que notre Seigneur bénit les béliers et les catapultes des légions?
Trouverions-nous cela d'accord avec son enseignement?
Mais voilà. Tant que les chefs de l'Église s'écarteront de l'esprit de son enseignement jusqu'au point d'habiter des palais et de se promener en voiture, est-il étonnant que, devant de tels exemples, le clergé inférieur enfreigne parfois les règles posées par leur souverain maître?
En regardant derrière nous du haut des collines peu élevées qui s'élèvent à l'ouest de la lande, nous pûmes voir la nuée de cavaliers franchir le pont sur la Parret et pénétrer dans la ville de Bridgewater, poussant devant eux la troupe impuissante des fugitifs.
Nous avions arrêté nos chevaux et nous regardions dans un silence attristé la fatale plaine, quand un bruit de pas de chevaux arriva à nos oreilles.
Faisant demi-tour, nous aperçûmes deux cavaliers portant l'uniforme des gardes qui se dirigeaient vers nous.
Ils avaient fait un détour pour nous couper la route, car ils allaient droit à nous l'épée haute et faisant des gestes animés.
—Encore du carnage! dis-je avec ennui. Pourquoi veulent-ils nous y contraindre?
Saxon regarda attentivement par-dessous ses paupières tombantes les cavaliers qui se rapprochaient, et un sourire farouche fit apparaître sur sa figure des milliers de plis et de rides.
—C'est notre ami qui a lancé les chiens sur notre piste à Salisbury, dit-il. Voilà qui tombe bien! j'ai un compte à régler avec lui.
C'était en effet ce jeune cornette à tête chaude que nous avions rencontré au début de nos aventures.
Une chance fâcheuse lui avait fait reconnaître mon compagnon avec sa haute stature, pendant que nous quittions le champ de bataille, et l'avait porté à le poursuivre dans l'espoir de prendre sa revanche de l'affront qu'il avait reçu de lui.
L'autre était un caporal porte-lance, homme bâti solidement, en vrai soldat, montant un lourd cheval noir qui avait une marque blanche sur le front.
Saxon se dirigea lentement vers l'officier, pendant que le soldat et moi nous nous regardions les yeux dans les yeux.
—Eh bien, mon garçon, entendis-je dire par mon compagnon, j'espère que vous avez appris l'escrime depuis notre dernière rencontre.
Le jeune garde poussa un grognement de rage à cette raillerie, et aussitôt après, le bruit des épées annonçait qu'ils étaient aux prises.
De mon côté, je n'osais pas tourner les yeux sur eux, car mon adversaire m'attaquait avec tant de furie que je ne pouvais faire autre chose que de l'écarter.
On ne recourut point au pistolet d'un côté ni de l'autre: ce fut une franche lutte épée contre épée.
Le caporal me lançait sans trêve des coups de pointe, tantôt à la figure, tantôt au corps, en sorte que je n'avais point l'occasion de donner un de ces vigoureux coups de taille qui eussent terminé l'affaire.
Nos chevaux tournaient autour l'un de l'autre mordaient, battaient des pieds pendant que nous nous donnions, que nous parions les coups.
Enfin nous nous trouvâmes côte à côte, à une longueur d'épée d'intervalle, et nous nous prîmes mutuellement à la gorge. Il tira un poignard de sa ceinture et m'en frappa au bras gauche, mais je lui lançai de mon poignet ganté de fer un coup qui le fit tomber de cheval et l'étendit sans mouvement sur le sol.
Presque en même temps le cornette, blessé en maints endroits, vida les arçons.
Saxon mit vivement pied à terre, ramassa le poignard que le soldat avait lâché et se disposait à les achever l'un et l'autre, quand je mis aussi pied à terre et l'en empêchai.
Il se tourna vers moi avec la promptitude de l'éclair, d'un air si féroce que je ne pus voir la bête sauvage qui était en lui entièrement réveillée.
—De quoi te mêles-tu? gronda-t-il. Laisse-moi faire.
—Non, non, assez de sang versé, dis-je. Laissez-les à terre.
—Est-ce qu'ils auraient eu quelque pitié pour nous, cria-t-il avec emportement et se débattant pour dégager son poignet. Ils ont perdu la partie. Il faut qu'ils paient.
—Non, pas cela de sang-froid, dis-je d'un ton ferme. Je ne le permettrai pas.
—Vraiment, monseigneur? railla-t-il, avec, une expression démoniaque dans le regard.
D'une violente secousse, il se dégagea de mon étreinte, fit un bond en arrière et ramassa l'épée qu'il avait laissé tomber.
—Eh bien! après? demandai-je en me mettant en garde, un pied de chaque côté du blessé.
Il resta immobile une ou deux minutes, me regardant par-dessous ses sourcils contractés, sa figure toute bouleversée par la colère.
À chaque instant, je m'attendais à le voir bondir sur moi, mais enfin, avec un serrement de gorge, il remit son épée au fourreau si brusquement qu'elle résonna.
Puis d'un bond, il se remit en selle.
—Nous nous séparons ici, dit-il avec froideur. J'ai été deux fois sur le point de vous tuer, et une troisième fois ce serait peut-être trop pour ma patience. Vous n'êtes pas le compagnon qu'il faut à un soldat de fortune. Entrez dans les ordres, mon garçon. C'est là votre vocation.
—Est-ce Décimus Saxon qui parle où est-ce Will Spotterbridge? demandai-je, rappelant sa plaisanterie au sujet de son ancêtre. Mais son âpre figure ne se détendit point en un sourire pour me répondre.
Il rassembla les rênes dans sa main gauche, lança un dernier regard de travers sur l'officier couvert de sang et partit au galop sur un des sentiers qui se dirigeaient vers le sud.
Je restai un instant à le suivre du regard, mais il ne m'envoya pas même un adieu de la main.
Il s'éloigna sans tourner la tête et finit par disparaître derrière une inégalité dans le sol de la lande.
—Un ami qui s'en va! dis-je tristement, et tout cela, peut-être parce que je ne veux pas assister en simple spectateur à l'égorgement d'un homme sans défense. Un autre ami a péri sur le champ de bataille. Le troisième, le plus ancien, le plus cher, est étendu, blessé, à Bridgewater, à la merci d'une brutale soldatesque. Si je retourne à la maison, ce ne sera que pour apporter l'inquiétude et le danger à ceux que j'aime. De quel côté me diriger?
Je m'attardai en quelques minutes d'irrésolution près du garde étendu à terre, pendant que Covenant se promenait tout doucement en broutant l'herbe rare, et tournait de temps à autre vers moi ses grands yeux noirs, comme pour m'affirmer qu'il me restait au moins un ami plein de constance.
Je regardai dans la direction du nord les hauteurs de Polden, au sud les Dunes Noires, à l'ouest la longue chaîne bleue des Quantocks, à l'est la vaste région des landes, et nulle part je ne vis rien qui me fît espérer le salut.
À dire vrai, je me sentais le cœur las et en ce moment, je me souciais fort peu de me sauver de là ou non.
Un juron, proféré à demi-voix, suivi d'une plainte, me tira de mes réflexions.
Le caporal était assis, se frottait la tête d'un air d'étonnement, de stupeur, comme s'il ne savait pas au juste où il était, ni comment il se trouvait là.
L'officier avait aussi ouvert les yeux et donné d'autres indices de son retour à la conscience.
Évidemment les blessures n'étaient pas d'un caractère bien grave.
Je ne courais aucun danger d'être poursuivi par eux, car lors même qu'ils auraient voulu le faire, leurs chevaux étaient partis au trot pour rejoindre les nombreuses montures sans cavaliers qui erraient de tous cotés sur la Lande.
Je me mis donc en selle, et m'éloignai d'une allure lente, afin d'épargner autant que possible mon brave cheval, car la besogne du matin l'avait quelque peu fatigué.
Il y avait de nombreux escadrons qui battaient séparément la plaine marécageuse, mais je pus les éviter et je continuai ma route au trot, jusqu'à ce que je fusse à huit ou dix milles du champ de bataille.
Les quelques cottages ou maisons, devant lesquels je passai, étaient abandonnés, et un grand nombre d'entre elles portaient les traces du pillage.
On ne voyait pas un seul paysan.
La mauvaise renommée des agneaux de Kirke avait chassé tous ceux qui n'avaient pas pris les armes.
Enfin, après trois heures de chevauchée, je me dis que j'étais assez loin de la direction principale de la poursuite pour ne craindre aucun danger.
Je fis donc choix d'un endroit abrité, où une grosse touffe de broussailles était suspendue au-dessus d'un petit ruisseau.
Je m'y assis sur un banc de mousse veloutée, j'y reposai mes membres las et je m'efforçai de faire disparaître de ma personne les traces du combat.
Ce fut seulement quand je pus jeter un regard tranquille sur mon accoutrement que je reconnus combien avait dû être terrible la lutte à laquelle j'avais pris part, et combien aussi il était surprenant que je m'en fusse tiré presque sans une égratignure.
Je ne me souvenais que vaguement des coups que j'avais donnés dans la bataille, mais ils avaient dû être nombreux et terribles, car le tranchant de mon sabre était aussi dentelé, aussi émoussé, que si j'avais passé une heure à frapper sur une barre de fer.
De la tête aux pieds, j'étais éclaboussé de boue et couvert de sang, en partie le mien, mais surtout celui des autres.
Mon casque était tout bosselé par les chocs.
Une balle de pétrinal avait ricoché sur ma cuirasse, en la frappant obliquement et y laissant une rainure profonde.
Deux ou trois autres fêlures ou étoiles prouvaient que l'excellente qualité de la plaque d'acier m'avait sauvé la vie.
Mon bras gauche était raide, presque inerte par suite du coup de poignard donné par le caporal, mais après avoir enlevé mon doublet et examiné l'endroit, je trouvai que si la blessure avait beaucoup saigné, du moins elle n'intéressait que le côté extérieur de l'os et dès lors ne signifiait pas grand'chose.
Un mouchoir trempé dans l'eau et noué serré tout autour adoucit la douleur et arrêta le sang.
En dehors de cette égratignure, je n'avais pas été atteint, mais mes efforts avaient produit une raideur douloureuse et générale, comme si on m'avait infligé une bastonnade.
La petite blessure, reçue dans la cathédrale de Wells, s'était rouverte et saignait. Mais avec un peu de patience et de l'eau froide, je vins à bout de la nettoyer et de la bander aussi bien que l'eût fait n'importe quel chirurgien du royaume.
Après avoir passé en revue mes plaies, il me fallait maintenant m'occuper de ma tenue, car, à dire vrai, j'avais l'air d'un de ces géants couverts de sang qu'étaient accoutumés à combattre Don Bellianis de Grèce et autres vaillants paladins.
Pas de femme, pas d'enfant qui n'eussent pris la fuite à ma vue, car j'étais aussi rouge que le boucher de la paroisse à l'approche de la Saint-Martin.
Toutefois un bon lavage dans le ruisseau eut bientôt fait disparaître ces traces de la guerre, et j'arrivai à effacer les marques de ma cuirasse et de mes bottes.
Mais en ce qui concernait mes habits, c'était peine perdue que de vouloir les rendre plus propres et j'y renonçai de désespoir.
Mon bon vieux cheval n'avait pas même été effleuré par les armes et les balles, en sorte que quand il fut bien arrosé, bien frictionné, il était en aussi bon état que jamais; et quand nous tournâmes le dos au petit ruisseau, nous formions un couple plus présentable qu'à notre arrivée sur ses bords...
Il était près de midi, et je commençais à avoir grand'faim, car je n'avais rien mangé depuis la veille au soir.
Il y avait bien sur la lande un groupe de deux ou trois maisons, mais les murs noircis et le chaume roussi indiquaient qu'il ne fallait pas espérer d'y trouver quoi que ce fut.
Une ou deux fois, j'aperçus des gens dans les champs ou sur la route; mais à la vue d'un cavalier armé, ils couraient comme si leur vie était menacée et plongeaient dans les fourrés comme des animaux sauvages.
À un certain endroit, où un grand chêne marquait la rencontre de trois routes, deux cadavres se balançant à une branche prouvaient que les craintes des villageois étaient fondées sur l'expérience.
Selon toute vraisemblance, ces pauvres gens avaient été pendus parce que la valeur de leurs économies s'était trouvée au-dessous de ce qu'attendaient leurs pillards, ou bien parce qu'ayant tout donné à une bande de pillards, ils n'avaient plus de quoi contenter la bande suivante.
Enfin, comme j'en avais vraiment assez de chercher vainement de la nourriture, je découvris un moulin à vent qui se dressait sur un tertre vert, au bout de quelques champs.
Jugeant à son apparence qu'il avait échappé au pillage général, je pris le sentier qui partait de la grande route pour y conduire[2].
Au pied du moulin, il y avait un hangar, évidemment destiné à loger les chevaux qui apportaient le grain du fermier.
Il y restait de l'herbe.
Je détachai donc les sangles de Covenant, et le laissai se régaler copieusement.
Quant au moulin, il semblait silencieux et vide.
Je gravis la raide échelle de bois.
J'ouvris la porte d'une poussée et entrai dans une chambre ronde, dallée en pierre, d'où une autre échelle aboutissait au grenier situé au-dessus.
Sur un des côtés de la chambre se trouvait une longue caisse carrée, et tout autour des murs étaient dressées plusieurs rangées de sacs pleins de farine.
Dans le foyer, il y avait un tas de fagots qu'il ne restait plus qu'à allumer.
Aussi à l'aide de ma boîte à briquet, j'eus bientôt une réjouissante flambée.
Je pris dans le sac le plus proche une grosse poignée de farine.
Je la pétris avec l'eau d'une cruche, je la roulai, puis j'en fis une galette plate, et je me mis en devoir de la faire cuire, souriant à l'idée que se ferait ma mère, si elle assistait à une aussi grossière cuisine.
J'en suis très sur, Patrick Lamb, l'auteur de ce livre intitulé le Parfait cuisinier de la Cour, que la chère créature tenait toujours de la main gauche, tandis qu'elle remuait et tournait la sauce de la main droite, n'a jamais assaisonné un plat qui fût plus à mon gré en ce moment là.
Je n'eus pas même la patience d'attendre que la galette eût pris une teinte rousse, je la saisis et l'avalai à moitié cuite.
J'en roulai alors une seconde que je plaçai devant le feu, puis tirant ma pipe de ma poche, je me mis à fumer, jusqu'à ce qu'elle fût prête, avec toute la philosophie que je pus appeler à mon aide.
J'étais perdu dans mes réflexions et je songeais avec tristesse au coup que ces nouvelles porteraient à mon père, quand j'en fus tiré soudain par un sonore éternuement, qui me fit l'effet d'avoir retenti à mon oreille.
Je me dressai d'un bond et jetai les yeux autour de moi, mais je ne vis rien que le mur massif derrière moi, et devant moi, la chambre vide.
J'avais fini par me persuader que j'avais été le jouet de quelque illusion, quand soudain un éternuement sonore, plus bruyant et plus prolongé que le premier, rompit le silence.
Y avait-il quelqu'un de caché dans un des sacs?
Je tirai mon épée et je fis le tour de la chambre, en tâtant de la pointe les grands sacs de farine, sans réussir à découvrir la cause de ce bruit.
J'étais encore à m'étonner de la chose, quand un concert tout à fait extraordinaire, où se mêlaient des aspirations violentes, des renâclements, des sifflets éclata, suivi de cris «Sainte Mère! Béni Rédempteur!» et autres exclamations analogues.
Cette fois, il n'y avait pas à se méprendre sur l'endroit d'où venait le vacarme.
Je courus à la grande caisse sur laquelle je m'étais assis.
J'en rejetai le couvercle et je regardai à l'intérieur.
Elle était plus qu'à moitié pleine de farine, au milieu de laquelle était perdu un être vivant, sur lequel la poudre blanche s'était si bien attachée et plaquée que, sans les cris lamentables qu'il poussait, il eût été difficile de savoir si c'était une créature humaine.
Je me baissai.
Je retirai l'homme de sa cachette.
Aussitôt il tomba à genoux sur le sol et se mit à hurler merci, tout en soulevant à chacune de ses contorsions un tel nuage de poudres que je me mis à tousser et à éternuer.
Lorsque enfin ce revêtement de farine eut commencé à se détacher, je ne fus pas peu surpris de voir que ce n'était ni un meunier ni un paysan, mais un homme armé de toutes pièces, avec un énorme sabre pendu à sa ceinture et qui pour le moment ne ressemblait pas mal à un glaçon, portant une vaste cuirasse.
Son casque était resté dans le pétrin et sa chevelure d'un rouge vif, la seule partie de sa personne dont on vit la couleur, se dressait en l'air sous l'influence de la terreur, pendant qu'il me suppliait d'épargner sa vie.
Je trouvai que cette voix ne m'était pas inconnue et je promenai ma main sur sa figure, ce qui le fit hurler comme si je l'égorgeais.
Impossible de se méprendre à ces joues rebondies, à ces petits yeux avides.
Ce n'était rien moins que Maître Tetheridge, l'encombrant secrétaire municipal de Taunton.
Mais quel changement s'était accompli chez le secrétaire que nous avions vu se pavaner dans toute la pompe et la magnificence de son emploi devant le brave Maire le jour de notre arrivée dans le Comté de Somerset!
Qu'étaient devenus son assurance et son air guerrier?
Pendant qu'il était à genoux, ses grandes bottes s'entrechoquaient d'appréhension, et il éjaculait d'une voix de fausset, comme celle d'un mendiant de Lincoln's Inn, enfilait des excuses, des explications, comme si j'étais Feversham en personne et que je fusse sur le point d'ordonner son exécution.
—Je ne suis qu'un pauvre diable de scribe, Votre Altesse Sérénissime, braillait-il. Vrai, je suis un malheureux employé, Votre Honneur, qui a été entraîné dans ces affaires par la tyrannie de ses supérieurs. Jamais, Votre Grâce, un homme plus loyal ne porta le cuir de bœuf. Mais quand le Maire dit oui, l'employé peut-il dire non. Épargnez-moi, Votre Seigneurie, épargnez le plus repentant des misérables, qui demande seulement dans ses prières à servir le Roi Jacques jusqu'à la dernière goutte de son sang.
—Renoncez-vous au duc de Monmouth? demandai-je d'un ton rude.
—Oui,... de tout mon cœur, dit-il avec ardeur.
—Alors préparez-vous à mourir, criai-je, on tirant mon épée, car je suis un de ses officiers.
À la vue de l'acier, le misérable secrétaire jeta un véritable hurlement de terreur.
Tombant la figure contre terre, il se tordit, se roula, jusqu'à ce que, levant les yeux, il s'aperçut que je riais.
À cette vue, il se remit d'abord à genoux, puis se leva, en me regardant obliquement, comme s'il ne devinait rien de mes intentions.
—Vous devez vous souvenir de moi, Maître Tetheridge, dis-je. Je suis le Capitaine Clarke, du régiment d'infanterie du Comté de Wilts, que commande Saxon. Je suis vraiment surpris que vous ayez adjuré votre fidélité, alors que non seulement vous avez juré de la maintenir, mais que de plus vous avez fait prêter le même serment aux autres.
—Pas du tout, capitaine, pas du tout, répondit-il en reprenant ses allures habituelles de coq de combat aussitôt qu'il s'aperçut que le danger avait disparu, en fait de serment je suis aussi sincère, aussi loyal que je le fus jamais.
—Pour cela, je vous crois entièrement, dis-je.
—Je n'ai fait que dissimuler, reprit-il en secouant la farine qui le couvrait. Je me suis borné à mettre en pratique cette ruse du serpent qui dans tout guerrier doit être jointe au courage du lion. Vous avez lu Homère sans doute. Eh! moi aussi je suis quoique peu frotté d'études classiques. Je ne suis pas seulement un grossier soldat, bien que je puisse manier l'épée d'une main vigoureuse. Maître Ulysse, voilà mon idéal, de même qu'Ajax est le vôtre, je suppose.
—M'est avis que le type du diable qui sort de la boîte vous irait bien mieux, dis-je. Voulez-vous accepter la moitié de cette galette? Comment vous êtes-vous trouvé dans ce pétrin?
—Eh! par Sainte Marie! voici comment, répondit-il, la bouche pleine de pâte. C'était un stratagème, une ruse, telle qu'en conçoivent les plus grands généraux, qui ont toujours été fameux pour leur art à dérober leurs manœuvres et se dissimuler là où on les attendait le moins. En effet, lorsque la bataille fut perdue, lorsque je me fus escrimé d'estoc et de taille jusqu'à ce que mon bras fut engourdi et ma lame émoussée, je m'aperçus que de tous les gens de Taunton j'étais seul resté vivant. Si nous étions sur le champ de bataille, vous pourriez reconnaître l'endroit où je me trouvais par le cercle des cadavres de ceux qui se sont, trouvés à portée de mon épée. Voyant que tout était perdu, et que nos coquins avaient fui, je montai le cheval de notre digne Maire, vu que ce valeureux gentleman n'en avait plus besoin, et je m'éloignai lentement du champ de bataille. Je vous réponds qu'il y avait dans mon regard et dans mon port quelque chose qui empêcha leur cavalerie de me suivre de trop près. Un soldat, il est vrai, me barra la route, mais mon coup habituel de tranchant de sabre en vint aisément à bout. Hélas! j'ai un gros poids sur la conscience: j'ai fait à la fois des veuves et des orphelins. Pourquoi venir me braver, quand... Dieu de miséricorde! qu'est-ce que cela?
—Ce n'est que mon cheval, dans l'écurie au-dessous, répondis-je.
—Je croyais que c'étaient les dragons, dit le secrétaire en essuyant les gouttes de sueur qui avaient tout à coup perlé sur son front. Vous et moi, nous aurions fait une sortie et les aurions assaillis.
—Ou bien vous vous seriez remis dans le pétrin, dis-je.
—Je ne vous ai pas encore expliqué comment je suis venu ici, reprit-il, après m'être éloigné de quelques milles du champ de bataille, je remarquai ce moulin et il me vint à l'esprit qu'un homme énergique pouvait à lui seul y tenir tête à un escadron de cavalerie. Nous ne sommes guère disposés à fuir, nous autres, Tetheridge. C'est peut-être un vain amour-propre, mais ce sentiment-là est très fort dans la famille. Nous avons du sang de vaillants en nous dès le temps où mon ancêtre suivit Ireton en qualité de vivandier. Je m'arrêtai donc, et j'avais mis pied à terre pour faire mes observations quand ma brute de cheval donna une brusque secousse à la bride, et ainsi devenu libre, disparut en un instant franchissant les haies, les fossés. Il ne me restait donc plus qu'à compter sur ma bonne épée. Je gravis l'échelle, et m'occupais à combiner un plan en vue de faire bonne défense, quand j'entendis le pas d'un cheval, et aussitôt après vous êtes monté d'en bas. Je me suis à l'instant mis en embuscade, et je n'aurais pas été long à en sortir soudainement pour une attaque, si la farine ne m'avait pas étouffé, au point qu'il me semblait avoir un pain de deux livres arrêté dans le gosier. Pour ma part, je suis content que la chose soit arrivée, car dans mon aveugle colère, je vous aurais peut-être fait du mal. En entendant le tintement de votre sabre, pendant que vous montiez l'échelle, j'ai pensé que vous étiez sans doute un des suppôts du Roi Jacques, peut-être même le capitaine d'un de ces escadrons qui battent la plaine.
—Voilà qui est fort clair, fort intelligible, Maître Tetheridge, dis-je, en rallumant ma pipe. Sans doute votre attitude lorsque je vous ai tiré de votre cachette n'avait d'autre but que de masquer votre valeur. Mais en voilà assez. Quelles sont vos intentions?
—C'est de rester avec vous, capitaine, dit-il.
—Non, pour cela, vous ne le ferez pas, répondis-je. Je ne tiens guère à votre compagnie. Votre bravoure débordante peut m'entraîner dans des mêlées que j'aimerais tout autant éviter.
—Non, non, je modérerai ma valeur, s'écria-t-il. En des temps aussi troublés, vous ne vous en trouverez pas plus mal d'avoir la compagnie d'un combattant qui a fait ses preuves.
—Appelé à faire ses preuves a fait défaut, dis-je, agacé des propos fanfarons de mon homme. Je vous le dis, j'entends rester seul.
—Non, vous n'avez pas besoin de vous échauffer pour cela, s'écria-t-il, en s'écartant de moi. En tout cas, nous n'avions rien de mieux à faire que de rester ici jusqu'à la nuit tombante, où nous pourrons gagner la côte.
—C'est la première fois que vous faites preuve de bon sens, dis-je. La cavalerie royale trouvera assez à s'occuper avec le cidre de Zoyland et la bière de Bridgewater. Si nous pouvons nous faufiler à travers, j'ai sur les côtes septentrionales des amis qui nous prendraient à bord de leur lougre pour gagner la Hollande. Pour cela, je ne refuserai pas de vous aider, puisque vous êtes mon compagnon d'infortune. Je voudrais bien que Saxon fût resté avec moi. Je crains que nous ne soyons pris.
—Si vous voulez parler du Colonel Saxon, dit le Secrétaire je crois que lui aussi est un homme qui joint la ruse à la valeur. C'était un rude et farouche soldat, je le sais bien, ayant combattu dos à dos avec lui pendant quarante minutes d'horloge contre un escadron de la cavalerie de Sarsfield. Il était simple dans son langage, et peut-être que parfois il traitait avec trop peu d'égards l'honneur d'un cavalier, mais il eût été bon que, sur le champ de bataille, l'armée eût eu plus de chefs pareils.
—Vous avez raison, répondis-je, mais maintenant que nous nous sommes restaurés, il est temps de songer à prendre un peu de repos, car nous aurons peut-être un long trajet à faire cette nuit. Je voudrais bien pouvoir mettre la main sur une bouteille d'ale.
Je ne demanderais pas mieux que d'en boire un coup pour faire plus ample connaissance, dit mon compagnon, mais pour ce qui regarde le sommeil, il est facile de s'arranger. Montez cette échelle, vous trouverez dans le grenier une quantité de sacs vides sur lesquels vous pourrez vous reposer. Pour moi je resterai quelques instants ici, en bas, et je me ferai cuire une autre galette.
—Restez de garde pendant deux heures, et alors réveillez-moi, répondis-je, puis je veillerai pendant que vous dormirez.
Il toucha la poignée de son sabre pour donner à entendre qu'il serait fidèle à son poste.
Alors, non sans quelques fâcheux pressentiments, je montai au grenier.
Je me jetai sur cette rude couche et ne tardai pas à tomber dans un sommeil profond, sans rêves, bercé par la grave et mélancolique plainte des ailes qui tournaient en grinçant.
Je fus réveillé par des pas à coté de moi et m'aperçus que le petit secrétaire avait gravi l'échelle et se penchait sur moi.
Je lui demandai si le moment était venu pour moi de me lever.
Il me répondit d'une voix étrange, fêlée, que j'avais encore une heure et qu'il était venu voir s'il ne pourrait pas m'être utile.
J'étais trop fatigué pour remarquer ce qu'il y avait de sournois dans ses façons et la pâleur de ses joues.
Je le remerciai donc de son attention.
Je me retournai et fus bientôt endormi.
Mon second réveil fut plus brutal, plus terrible aussi.
Il y eut une invasion soudaine par l'échelle, craquant sous des pas lourds, et une douzaine d'habits rouges emplirent la pièce.
Je me redressai brusquement.
J'étendis la main pour saisir l'épée que j'avais posée à côté de moi, à portée de ma main.
L'arme fidèle avait disparu; elle avait été dérobée pendant mon sommeil.
Désarmé, et assailli à l'improviste, je fus jeté à terre et ligoté en un instant.
Un homme tenait un pistolet près de ma tête et jurait qu'il me brûlerait la cervelle si je faisais un mouvement.
Les autres roulaient des tours de corde autour de mon corps et de mes bras.
Samson lui-même aurait eu bien de la peine à se délivrer.
Je compris que mes efforts seraient inutiles.
Je restai silencieux, attendant tout ce qui pourrait arriver.
Alors, pas plus qu'en aucun autre moment, mes chers enfants, je n'ai fait grand cas de la vie, mais enfin j'y tenais moins qu'aujourd'hui, car chacun de vous est comme une petite vrille de lierre qui m'attache à ce monde.
Et pourtant, quand je songe aux autres êtres chéris qui m'attendent sur l'autre rive, je crois que maintenant même la mort ne me paraîtrait point un mal.
Sans cela, comme la vie serait chose désespérante et vide!
Après m'avoir lié les bras, les soldats me traînèrent sur l'échelle, comme si j'avais été une botte de foin, dans la chambre de dessous, également pleine de soldats.
Dans un coin, le misérable scribe, véritable peinture de l'Épouvante abjecte, grelottant, les genoux s'entrechoquant, se serait affaissé s'il n'avait été maintenu par la poigne d'un vigoureux caporal.
Devant lui étaient deux officiers, l'un d'eux un petit homme dur, brun, aux yeux pétillants, aux mouvements vifs, l'autre grand, mince, avec une longue moustache blonde, qui allait à moitié chemin de ses épaules.
Le premier tenait mon sabre à la main et tous deux en examinaient la lame avec curiosité.
—C'est un fin morceau d'acier, Dick, dit l'un en appuyant la pointe sur le sol de pierre et exerçant une pression de l'autre côté jusqu'à ce que la poignée le touchât. Voyez avec quelle force elle se redresse. Pas de nom de fabricant, mais la date, 1638, est marquée sur la poignée. Où vous-êtes-vous procuré cela, hé, l'homme?
—C'était l'épée de mon père, répondis-je.
—Alors j'espère qu'il l'aura tiré pour défendre une cause meilleure que celle qu'a soutenue le fils, dit l'officier, d'un ton narquois.
—Une cause tout aussi juste mais non plus juste, répondis-je; Cette épée a toujours été tirée pour les droits et les libertés des Anglais, et contre la tyrannie des rois et la bigoterie des prêtres.
—Quel clou pour un théâtre! Dick s'écria l'officier. Comme cela sonne bien: la bigoterie des rois et la tyrannie des prêtres. Eh! si cela était débité par Betterton tout près de la rampe, une main sur le cœur, l'autre levée au ciel, je parie que tout le parterre se lèverait.
—C'est très probable, dit l'autre en tortillant sa moustache, mais ce n'est pas le moment des beaux discours. Qu'allons-nous faire du petit?
—Le pendre, répondit l'officier d'un ton insouciant.
—Non, non, très gracieux gentlemen, hurla Tetheridge, s'arrachant brusquement à la poigne du caporal et se jetant à terre devant eux. Ne vous ai-je pas informé où vous pourriez trouver un des plus vigoureux soldats de l'armée rebelle? Ne vous ai je pas conduits jusqu'à lui? Ne suis-je pas monté tout doucement pour lui dérober son épée, de peur qu'un des sujets du Roi ne périt en le faisant prisonnier? Sûrement, sûrement, vous n'allez pas me traiter avec autant de méchanceté, moi qui vous ai rendu de tels services. N'ai-je pas tenu parole? N'est-il pas tel que je l'ai décrit, un géant par la taille et par sa force extraordinaire? Toute l'armée me rendra témoignage sur ce point qu'il en vaut deux comme lui en combat singulier? Je vous l'ai livré. Assurément vous me relâcherez.
—Voilà, qui est fort bien débité, terriblement bien, dit le petit officier en tapant doucement d'une main dans le creux de l'autre main. L'emphase était juste, la prononciation nette. Un peu plus du côté des coulisses, caporal, s'il vous plaît. Merci! Maintenant, Dick, c'est votre tour d'entrer en scène.
—Non, John, vous êtes par trop absurde, s'écria l'autre, impatienté. Le masque et les brodequins sont fort bons à leur place, mais vous regardez la pièce comme une réalité, au lieu de regarder la réalité comme une pièce. Ce qu'a dit ce reptile est vrai. Nous devons lui tenir parole, si nous tenons à ce que d'autres gens du pays livrent les fugitifs. Il n'y a pas moyen de faire autrement.
—Pour moi, je crois à la Justice de Jeddard, répondit son compagnon. Je commencerais par pendre l'homme et ensuite je discuterais sur la question de notre promesse. Cependant, qu'on me tue si jamais j'impose mon opinion à qui que ce soit!
—Non, c'est impossible, dit l'officier de haute taille. Caporal, emmenez-le. Henderson vous accompagnera. Enlevez-lui cette cuirasse et ce sabre, que sa mère porterait de meilleure grâce. Puis, entendez bien, caporal, quelques bons coups de la courroie à étriers sur ses épaules dodues ne seraient pas déplacés pour le faire souvenir des dragons du Roi.
Mon perfide compagnon fut entraîné malgré sa résistance, et bientôt une succession de hurlements aigus, qui devinrent de plus en plus lointains, à mesure qu'il fuyait devant ses bourreaux, annonça que l'indication avait été comprise.
Les deux officiers coururent à la petite fenêtre du moulin et rirent à gorge déployée, pendant que les soldats, regardant furtivement par-dessus leurs épaules, ne pouvaient s'empêcher de prendre part à leur hilarité.
Je devinai ainsi que Maître Tetheridge, ainsi éperonné par la crainte, qui le lançait, malgré son gros ventre, à travers les haies, dans les fossés, présentait un coup d'œil assez risible.
—Et maintenant à l'autre, dit le petit officier en se détournant de la fenêtre et essuyant les larmes, que le rire avait amenées sur sa figure, cette poutre que voici ferait notre affaire. Où est le pendeur Broderick, le Jack Ketch des Royaux?
—Me voici, monsieur, répondit un soldat à la figure bourrue et grossière, j'ai là une corde avec un nœud coulant.
—Jetez-la par-dessus la poutre, alors. Qu'avez-vous donc à la main, maladroit coquin, pour l'envelopper ainsi?
—S'il vous plaît de le savoir, monsieur, répondit l'homme, cela vient d'un ingrat de Presbytérien aux oreilles redressées, que j'ai pendu à Gommatch. J'ai fait pour lui tout ce qui pouvait se faire. Il aurait été à Tyburn qu'il n'aurait pas été traité avec plus d'égards, et pourtant, quand j'ai mis la main sur son cou pour m'assurer que tout allait bien, il m'a saisi à pleines dents et m'a emporté un bon morceau de pouce.
—J'en suis fâché pour vous, dit l'officier. Vous savez sans doute qu'en pareille circonstance la morsure humaine est aussi fatale que celle d'un chien enragé, en sorte qu'un de ces beaux matins on vous verra peut-être donner des coups de dents et aboyer. Mais ne pâlissez donc pas. Je vous ai entendu prêcher la patience et le courage à vos victimes. Vous n'avez pas peur de la mort, n'est-ce pas?
—Non, pas d'une mort chrétienne, Votre Honneur, mais dix shillings par semaine, ce n'est pas trop bien payé pour finir comme cela.
—Bah! C'est une loterie, comme le reste! remarqua le capitaine, d'un ton encourageant. J'ai entendu dire que dans cette circonstance, le malade est tellement contracté qu'il ne fait que battre le rappel avec ses pieds derrière sa tête, mais ce n'est peut-être pas aussi douloureux que cela le paraît. Pour le moment, occupez-vous de votre office.
Deux ou trois soldats me saisirent par les bras.
Je m'en débarrassai de mon mieux par une secousse et je m'avançai, je crois, d'un pas ferme, la figure joyeuse, sous la poutre.
C'était une grande solive noircie par la fumée et qui passait d'un côté à l'autre de la chambre.
La corde fut lancée par-dessus, et le bourreau, de ses doigts tremblants, passa à mon cou le nœud coulant, en faisant grande attention à ne pas se tenir à portée de mes dents.
Une demi-douzaine de dragons prirent l'autre bout de la corde et se tinrent prêts à me lancer dans l'éternité.
Pendant toute ma vie aventureuse, jamais je ne me suis vu aussi près de franchir le seuil de la mort qu'à ce moment-là, et pourtant, je l'affirme, si terrible que fût ma position, il me fut impossible de penser à autre chose qu'aux tatouages que portait au bras le vieux Salomon Sprent, et à l'habileté avec laquelle il y avait marié le rouge et le bleu.
Et cependant je ne perdais pas le plus léger détail de ce qui se passait autour de moi.
La scène, cette chambre nue, dallée, l'unique et étroite fenêtre, les deux officiers flâneurs, élégants, les armes entassées dans le coin, et même le tissu de la grossière serge rouge, et les dessins des larges boutons de cuivre sur la manche de l'homme qui me tenait, tout cela est resté nettement gravé en mon esprit.
—Il faut faire notre besogne avec méthode, fit remarquer le capitaine de haute taille, en tirant de sa poche un calepin. Le colonel Sarsfield demandera peut-être quelques détails. Voyons... celui-ci est le dix-septième, n'est-ce pas?
—Quatre à la ferme, et cinq à la croisée des routes, répondit l'autre on comptant sur ses doigts. Puis, celui que nous avons tué d'un coup de feu dans la haie, et le blessé qui s'est presque sauvé en mourant, et les deux dans le petit bois auprès de la colline. Je ne puis m'en rappeler d'autres, si ce n'est ceux qui ont été accrochés à Bridgewater aussitôt après le combat.
Il est bon de faire la chose avec un soin attentif, dit l'autre en griffonnant dans son calepin. C'est affaire à Kirke et à ses hommes, qui sont, eux aussi, à moitié des Maures, de pendre et d'égorger sans distinction, ni cérémonie, mais il nous convient de donner un meilleur exemple. Comment vous nommez-vous, l'homme?
—Je me nomme le capitaine Micah Clarke, répondis-je.
Les deux officiers échangèrent un regard et le plus petit siffla longuement.
—C'est bien l'homme en question, dit-il. Voilà ce que c'est que de faire des questions. Je veux être pendu si je n'avais pas déjà des pressentiments que cela tournerait ainsi. On disait qu'il était d'une forte carrure.
—Dites-moi, mon homme, avez-vous jamais connu un Major Ogilvy, des gardes à cheval, des Bleus?
—Comme j'ai eu l'honneur de le faire prisonnier, répondis-je, et comme depuis ce jour-là il a toujours partagé avec moi l'ordinaire du soldat, je crois que j'ai le droit de dire que je le connais.
—Enlevez la corde, dit l'officier.
Et le pendeur, de fort mauvaise grâce fit passer de nouveau le nœud coulant par-dessus ma tête.
—Jeune homme, vous êtes certainement appelé à quelque chose de grand, car jamais vous ne serez plus près de la tombe, excepté le jour où vous y mettrez le pied pour tout de bon. Le major Ogilvy a fait les plus actives démarches en votre faveur et en celle d'un de vos camarades blessé qui est couché à Bridgewater. Votre nom a été transmis à tous les chefs de cavalerie avec l'ordre de vous amener intact si vous êtes pris. Mais il n'est que juste de vous informer que si le langage bienveillant du Major peut vous éviter la cour martiale, elle vous servira fort peu auprès d'un juge civil, devant lequel il vous faudra comparaître, en définitive.
—Je désire partager le même sort, les mêmes hasards que mes compagnons d'armes, répondis-je.
—Eh bien, voilà une façon maussade d'accueillir votre délivrance! s'écria le plus petit des officiers. La situation est aussi plate que de la bière de cantinier. Ottway en eût tiré meilleur parti. Ne sauriez-vous donc vous hausser à la hauteur qu'elle comporte? Où est-elle?
—Elle? Qui? demandai-je.
—Elle! Elle, parbleu, la femme. Votre femme, votre amoureuse, votre fiancée,—comme vous voudrez.
—Je n'en ai d'aucune sorte, répondis-je.
—Ah bien! Que faire en pareille circonstance? s'écria-t-il d'un ton désappointé. Elle aurait dû sortir des coulisses en courant, se jeter entre vos bras. J'ai vu une situation pareille tirer du parterre trois salves d'applaudissements. Que voilà un beau sujet gâté, faute de quelqu'un pour en profiter!
—Nous avons encore d'autre besogne, Jack, s'écria son compagnon avec impatience. Sergent Gredder, prenez deux hommes et conduisez le prisonnier dans l'église de Gommatch. Il n'est que temps de nous remettre en route, car dans quelques heures l'obscurité empêchera la poursuite.
En entendant ces ordres, les soldats descendirent dans le champ, où leurs chevaux étaient au piquet, et se remirent promptement en marche, sous la conduite du capitaine de haute taille, le cornette amateur de théâtre dirigeant l'arrière-garde.
Le sergent, aux soins duquel j'avais été confié, grand gaillard aux larges épaules, aux sourcils noirs, fit amener mon propre cheval et m'aida à le monter, mais il enleva des fontes les pistolets et les suspendit avec mon épée au pommeau de sa selle.
—Lui attacherai-je les jambes sous le ventre du cheval? demanda un des dragons.
—Non, le jeune homme a une honnête figure, répondit le sergent. S'il promet de se tenir tranquille, nous lui délierons les bras.
—Je n'ai point l'intention de m'échapper, dis-je.
—Alors, défaites la corde. Un brave dans le malheur a toujours ma sympathie. Autrement que je devienne muet. Je me nomme le sergent Gredder, servant auparavant sous Mackay et présentement dans la cavalerie royale, un homme qui travaille aussi dur, et qui est aussi mal payé que pas un au service de Sa Majesté. Par le flanc droit, et qu'on descende le sentier! En file sur chaque côté et moi derrière! Nos carabines sont amorcées, l'ami. Aussi tenez votre promesse.
—Oh! vous pouvez y compter, répondis-je.
—Votre petit camarade vous a joué un vilain tour, dit le sergent, car en nous voyant arriver par la route, il a coupé court à travers champs pour nous joindre, et il a fait un marché avec le capitaine, pour qu'on l'épargnât, à la condition qu'il livrerait entre nos mains un homme qu'il décrivait comme un des plus vigoureux soldats de l'armée rebelle. Et vraiment, vous ne manquez pas de nerfs et de muscles, quoique vous soyez certainement trop jeune pour avoir beaucoup servi.
—Cette campagne a été ma première, répondis-je.
—Et selon toute vraisemblance, elle sera votre dernière, remarqua-t-il avec une franchise militaire. À ce que j'ai entendu dire, le Conseil Privé se propose de faire un exemple tel qu'il découragera les Whigs pour une vingtaine d'années au moins. On fait venir de Londres un homme de loi dont la perruque est plus à craindre que nos casques. Il fera périr plus d'hommes en un jour qu'un escadron de cavalerie en dix milles de poursuite. Par ma foi, j'aime mieux qu'ils se chargent eux-mêmes de cette besogne de bouchers. Voyez ces arbres là-bas. C'est une bien mauvaise saison quand de tels glands poussent sur les chênes anglais.
—C'est une mauvaise saison, dis-je, quand des gens qui se prétendent chrétiens exercent une telle vengeance sur de pauvres et simples paysans, qui n'ont fait autre chose que ce que leur commandait leur conscience. Que les chefs et les officiers pâtissent, ce n'est que juste. Ils ont joué pour gagner en cas de succès et ils ont à payer l'amende maintenant qu'ils ont perdu. Mais cela me fend le cœur de voir ainsi traité ces pauvres et pieux campagnards.