—Oui, il y a du vrai dans cela, dit le sergent. Maintenant, si ces pécheurs au langage nasillard, aux longues tignasses, béliers qui mènent le troupeau au son de leur clochette, étaient ceux qui ont mené leurs ouailles au diable, ce serait une autre affaire. Pourquoi ne veulent-ils pas se conformer à l'Église, pour son tourment? Le Roi s'en contente bien. N'est-ce pas assez bon pour eux? Ou bien ont-ils l'âme si délicate qu'ils ne sauraient l'accommoder de ce qui engraisse tout brave Anglais. La grande route pour aller au ciel, c'est trop commun pour eux. Il leur faut leur chemin à eux et ils crient contre tous ceux qui ne veulent pas le suivre.
—Mais, dis-je, il y a des gens pieux dans toutes les religions. Quand on vit honnêtement, qu'importe ce qu'on croit.
—On doit garder sa vertu dans son cœur, fit le sergent Gredder, on doit la tenir emballée au fin fond de son havresac. Je me méfie de la sainteté qui s'étale à la surface, du langage nasillard, des roulements d'yeux, des gémissements, des boniments. C'est comme la fausse monnaie. On la reconnaît à ce qu'elle a plus d'éclat, plus d'apparence que la vraie.
—La comparaison est juste, dis-je. Mais, sergent, comment se fait-il que vous ayez tourné votre attention sur ces sujets? à moins qu'on ne les décrive tous de fausses couleurs, les dragons du Roi ont autre chose en tête.
—J'ai servi dans l'infanterie de Mackay, répondit-il brièvement.
—J'ai entendu parler de lui, dis-je. C'est, je crois, un homme qui a à la fois des capacités et de la religion.
—Oh! pour cela c'est vrai, s'écria le sergent Gredder avec chaleur. C'est un homme sévère, un vrai soldat, au premier coup d'œil, mais de plus près il a l'âme d'un saint. Je vous réponds qu'on n'avait guère besoin de l'estrapade dans son régiment, car il n'y avait pas un homme qui ne craignit de voir la figure attristée de son colonel, plus qu'il ne craignait le prévôt-maréchal.
Pendant toute notre longue chevauchée, je reconnus que le digne sergent était un vrai disciple de l'excellent colonel Mackay, car il fit preuve d'une intelligence plus qu'ordinaire et il laissa voir des habitudes sérieuses et réfléchies.
Quant aux deux soldats qui marchaient de chaque côté de moi, ils étaient aussi muets que des statues, car les simples dragons de ce temps-là savaient parler vin et femmes, mais perdaient leur aplomb et leur loquacité quand il était question d'autre chose.
Lorsque enfin nous arrivâmes dans le petit village de Gommatch, qui domine la plaine de Sedgemoor, ce fut avec des regrets réciproques que nous nous séparâmes, mon gardien et moi.
Comme dernière faveur, je lui demandai de se charger de mon Covenant, en lui promettant de lui payer une certaine somme par mois pour son entretien et lui donnant le droit de garder le cheval pour son propre usage, si je manquais de le réclamer avant la fin de l'année.
Ce fut un soulagement pour mon esprit de voir emmener mon fidèle compagnon, qui se retournait pour me regarder avec de grands yeux interrogateurs, comme s'il n'arrivait pas à comprendre cette séparation.
Quoi qu'il pût m'advenir, j'étais sûr désormais qu'il était confié à la garde d'un brave homme qui veillerait à ce qu'il ne lui arrivât rien de fâcheux.
L'église de Gommatch était un petit édifice couvert de pierre, avec un clocher normand carré, et se dressait au milieu du hameau de ce nom.
Ses grandes portes de chêne, semées de gros clous, ses hautes et étroites fenêtres, la rendaient bien propre à l'usage qu'on allait en faire.
Deux compagnies de l'infanterie de Dumbarton avaient été établies dans le village, sous les ordres d'un corpulent major, auquel je fus remis par le sergent Gredder, qui y ajouta quelques détails de ma capture et sur les raisons qui avaient empêché mon exécution sommaire.
La nuit venait déjà, mais quelques lampes aux faibles lueurs, suspendues çà et là aux murs, jetaient une incertaine et vacillante clarté sur la scène.
Une centaine au moins de prisonniers étaient épars sur le sol dallé, beaucoup d'entre eux, blessés, et quelques-uns évidemment près de mourir.
Les hommes indemnes s'étaient réunis en groupes silencieux et discrets autour de leurs amis souffrants, et faisaient de leur mieux pour soulager leurs peines.
Plusieurs avaient même ôté la plus grande partie de leurs vêtements pour en faire des couchettes et en couvrir les blessés.
Çà et là on discernait dans l'ombre les noires silhouettes de gens agenouillés, et l'on entendait résonner sous les ailes le bruit rythmé de leurs prières, coupées de temps à autre d'une plainte, d'un souffle pénible, étranglé, celui de quelque pauvre malade qui luttait pour respirer.
La lueur vague, jaune, tombant sur les faces graves, tirées, sur les corps en haillons salis de boue, eussent inspiré le talent d'un de ces peintres des Pays-Bas dont je vis plus tard les tableaux à la Haye.
Le jeudi matin, troisième jour après la bataille, nous fûmes tous conduits à Bridgewater, et enfermés jusqu'à la fin de la semaine dans l'église de Sainte-Marie, la même du haut du clocher de laquelle Monmouth et ses officiers avaient examiné la position de l'armée de Feversham.
Plus nous entendions parler du combat par les soldats et d'autres plus il paraissait évident que notre attaque de nuit avait eu toutes les chances de réussir.
Feversham n'avait évité presque aucune des fautes que peut commettre un général.
Il avait jugé son adversaire trop à la légère, et laissé son camp entièrement exposé à une surprise.
Lorsque éclatèrent les coups de feu, il s'élança de son lit, mais comme il tardait à trouver sa perruque, il errait à tâtons par sa tente pendant que la bataille se décidait et il n'en sortit guère que quand elle fut terminée.
Tous étaient unanimes à déclarer que sans le hasard qui fit négliger à nos guides et éclaireurs le fossé du Rhin de Bussex, nous nous serions trouvés au milieu des tentes avant que les hommes pussent être appelés aux armes.
Cette seule circonstance et l'ardente énergie de John Churchill, qui commandait en second, ce qui par la suite le rendit célèbre sous un nom plus noble, dans l'histoire de la France comme de l'Angleterre, épargnèrent à l'armée royale un revers qui aurait peut-être modifié l'issue de la campagne[3].
Si vous entendez dire ou si vous lisez, mes chers enfants, que la révolte de Monmouth fut aisément domptée ou que c'était dès le début une entreprise désespérée, rappelez-vous que moi, qui y ai pris part, j'affirme nettement qu'elle faillit faire pencher la balance et que cette poignée de paysans résolus, avec leurs piques, leurs faux, ont été bien près de modifier toute la marche de l'histoire d'Angleterre.
Si, après avoir supprimé la rébellion, ce conseil privé montra tant de férocité, c'est qu'il savait combien elle avait été proche du succès.
Je ne veux pas m'étendre trop longuement sur la cruauté et la barbarie des vainqueurs, car il n'est point utile que vos oreilles d'enfants entendent de tels détails.
La mollesse de Feversham et la brutalité de Kirke leur ont fait, dans l'Ouest, une réputation qui n'est dépassée que par celle du gredin de haute envergure qui leur succéda.
Quant à leurs victimes, quand elles eurent été pendues, coupées en quartiers, qu'elles eurent subi tout ce qu'on pouvait leur faire souffrir, elles laissèrent dans leurs petits villages, comme un trésor que devaient y transmettre les générations successives, la réputation d'hommes braves et sincères qui moururent pour une noble cause.
Allez maintenant à Milverton ou à Wivoliscombe, ou Minehead, ou à Colyford, ou dans n'importe quel village dans toute la longueur et la largeur du Comté de Somerset, et vous verrez qu'ils n'ont point oublié ceux qu'ils sont fiers d'appeler leurs martyrs.
Et aujourd'hui, où est Kirke, où est Feversham?
Leurs noms sont conservés, il est vrai, mais conservés dans la haine du pays.
Comment ne pas voir que ces hommes, en châtiant d'autres hommes, se sont attiré un châtiment bien plus sévère?
Leur péché, en vérité, les a montrés au grand jour.
Ils firent tout ce dont sont capables des gens scélérats, endurcis de cœur, sachant bien qu'en agissant ainsi ils auraient l'approbation de l'hypocrite au sang glacé, du bigot qui occupait alors le trône.
Ils agirent pour gagner sa faveur et ils l'obtinrent.
Des hommes furent perdus, dépecés et pendus de nouveau.
Tous les carrefours du pays présentèrent l'épouvante des gibets.
Il n'y a pas une insulte, pas un affront, capables d'aggraver jusqu'à les rendre intolérables les angoisses de la mort, qui ne fussent accumulés sur ces hommes voués aux longues souffrances et pourtant on se raconte avec orgueil dans leur Comté natal que dans toute cette armée de victimes, il n'y en eut pas une seule qui ne marchât à la mort le visage ferme, en protestant que si la chose était à refaire, elle la referait.
Au bout d'une ou deux semaines, on eut des nouvelles des fugitifs.
Monmouth, à ce qu'il parait, avait été pris par les habits jaunes de Portman pendant qu'il tentait de gagner New Forest, d'où il espérait s'enfuir sur le continent.
Il fut traîné, amaigri, non rasé, et tremblant, hors d'un champ de haricots où il avait cherché un abri, et conduit à Ringwood, dans le Hampshire.
Des rumeurs étranges nous parvinrent au sujet de son attitude, rumeurs que nous connûmes par les grossières plaisanteries de nos gardiens.
Certains dirent qu'il s'était traîné aux genoux des rustres qui l'avaient pris.
D'après d'autres, il avait écrit au Roi, en lui offrant de faire tout et même de jeter par-dessus bord la cause protestante, afin de sauver sa tête de l'échafaud[4].
Nous rîmes alors de ces histoires, en les traitant d'inventions de nos ennemis.
En outre, il paraissait impossible qu'en un temps où les partisans lui montraient un attachement si ferme et si loyal, lui qui les avait conduit et sur qui étaient fixés les yeux de tous, montrât moins de courage que n'en témoigne le moindre petit tambour qui marche à pas menus en tête de son régiment sur le champ de bataille.
Hélas, le temps nous prouva que ces histoires-là étaient vraies, et qu'il n'y avait aucun abîme d'infamie où ce malheureux fût prêt à descendre dans l'espoir de prolonger de quelques années une vie qui avait été une malédiction pour un si grand nombre de ceux qui l'avaient suivi.
Aucune nouvelle bonne ou mauvaise au sujet de Saxon ne vint m'encourager à espérer qu'il avait trouvé un endroit où se mettre en sûreté.
Ruben était toujours confiné au lit par sa blessure; il recevait les soins et la protection du Major Ogilvy.
Ce bon gentleman vint me voir plus d'une fois et s'efforça d'améliorer ma situation, jusqu'au jour où je lui fis entendre combien il m'était pénible de me voir traiter autrement que les braves garçons avec qui j'avais partagé les périls de la campagne.
Il me fit la grande faveur d'écrire à mon père, pour l'informer que je me portais bien et que je n'étais point en danger imminent.
En réponse à cette lettre, je reçus du vieillard une énergique et chrétienne recommandation d'avoir bon courage, avec de nombreuses citations empruntées à un sermon sur la patience, par le Révérend Josiah Seaton, de Petersfield.
Ma mère, disait-il, était profondément désolée de ma situation, mais soutenue par sa confiance dans les décrets de la Providence.
Il joignait à cette lettre un chèque au nom du Major Ogilvy, en le chargeant d'en faire l'usage que je désirais.
Cette somme, jointe au petit pécule que ma mère avait cousu dans mon collet, me fut d'une utilité incomparable, car la fièvre des prisons avait éclaté parmi nous, et je me trouvai en mesure de procurer aux malades les aliments qui leur convenaient, ainsi que de payer les services des médecins, si bien que l'épidémie fut tuée dans le germe avant d'avoir pu se répandre.
Dans les premiers jours d'août, nous fûmes conduits de Bridgewater à Taunton, et jetés avec des centaines d'autres dans le même magasin à laines où notre régiment avait été logé au commencement de la campagne.
Nous gagnâmes peu au change.
Toutefois nous nous aperçûmes que nos nouveaux gardiens étaient, en quelque sorte, plus rassasiés de cruauté que les premiers et que, dès lors, ils étaient moins exigeants envers leurs prisonniers.
Non seulement on permettait de temps à autre à nos amis de nous rendre visite, mais encore nous pouvions nous procurer des livres et des journaux, grâce à un petit cadeau fait au sergent de service.
Nous fûmes donc en état de passer notre temps dans un confortable relatif, pendant la durée d'un mois et plus qui s'écoula avant notre jugement.
Un soir, comme j'étais adossé au mur, l'esprit vague, les yeux fixés sur une mince tranche de ciel qui se montrait par l'étroite fenêtre, j'en vins à me croire revenu dans les prairies d'Havant, quand il arriva à mon oreille une voix qui me ramena en effet à mon foyer du Hampshire.
Ce timbre grave, rauque, qui parfois s'élevait à un grondement coléreux, ne pouvait appartenir qu'à un homme, à mon vieil ami le marin.
Je m'approchai de la porte d'où venait le vacarme, et tous les doutes disparurent dès que j'entendis les propos échangés:
—Allez vous me laisser passer, oui ou non? criait-il. Permettez-moi de vous dire que j'ai ralenti ma marche quand des gens qui valaient mieux que vous m'ont prié de couvrir de voiles les huniers. Je vous dis que j'ai le permis de l'amiral, et je n'entends pas les carguer pour un petit bout de peint en rouge. Ainsi donc tirez-vous à travers mon aussière. Sans quoi je pourrais bien vous couler.
—Nous ne connaissons point d'amiraux ici, dit le sergent de garde. L'heure de la visite aux prisonniers est passée pour aujourd'hui, et si vous ne retirez pas d'ici votre disgracieuse personne, je vais faire essayer à votre dos le poids de ma hallebarde.
—J'ai reçu des coups et je les ai rendus avant qu'on ait jamais pensé à vous, torchon de terrien, hurla le vieux Salomon. Je me suis trouvé vergue contre vergue avec Ruyter quand vous appreniez encore à téter, mais tout vieux que je suis, je tiens à vous faire savoir que je ne suis pas encore mis au rebut, et que je suis encore capable d'échanger des bordées avec n'importe quel brigand de homard à queue rouge qui aura jamais été pendu à l'estrapade pour recevoir dans le des l'empreinte des diamants du Roi. Je n'ai qu'à naviguer en arrière et à faire un signal au Major Ogilvy pour lui apprendre de quelle façon j'ai reçu la bienvenue, il vous rendra la peau encore plus rouge que ne l'a été votre habit.
—Le Major Ogilvy! s'écria le sergent plus respectueux. Si vous aviez dit que votre permission était signée du Major Ogilvy, cela se serait passé autrement, mais vous vous êtes mis à raconter des histoires d'amiraux, de commodores, et Dieu sait quels autres propos d'outre-mer.
—C'est honteux pour vos parents, de vous avoir si mal appris à connaître l'anglais du Roi, grommela Salomon. à vrai dire, l'ami, c'est pour moi un sujet d'étonnement quand je vois que des gens de mer sont en état d'en remontrer aux terriens en matière d'argot. Car sur les sept cents hommes du navire le Worcester, le même qui coula à pic dans la baie de Funchal, il n'y en avait pas un, même parmi les mousses qui servent les canons, qui ne comprit tout ce que je disais, tandis qu'à terre, il y a plus d'un benêt comme toi, qui pourrait aussi bien être Portugais, d'après le peu d'anglais qu'il sait et qui me regarde du même air qu'un cochon pendant un ouragan, rien que pour lui avoir demandé quelle est sa position, ou combien de fois la cloche a sonné.
—Qui voulez-vous voir? demanda le sergent, d'un ton bourru. Vous avez une langue diablement longue.
—Oui, et assez rude encore, quand j'ai affaire à des imbéciles, riposta le marin. Mon garçon, si je vous avais dans mon quart pour une croisière de trois ans, je ferais tout de même un homme de vous.
—Laissez passer le vieux, cria le sergent furieux.
Et le marin entra, faisant sonner sa jambe de bois, sa figure bronzée toute contractée, toute bouleversée, tant par l'effet du plaisir que lui donnait sa victoire sur le sergent, que par celui d'une grosse chique qu'il avait l'habitude de fourrer sous sa joue.
Ayant jeté les yeux autour de lui sans me voir, il porta ses mains à sa bouche et lança mon nom d'une voix retentissante, en l'accompagnant d'une série de ohé! qui résonnèrent dans tout l'édifice.
—Me voici, Salomon, dis-je en le touchant à l'épaule.
—Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse. Je n'arrivais pas à vous voir, car mon œil de tribord est aussi brouillé que l'air autour des bancs de Terre-Neuve. Sue William y a lancé un pot d'un quart, à l'auberge du Tigre, il y aura bientôt trente ans. Comment allez-vous? En bon état partout, dessous et dessus?
—Tout va aussi bien que possible, répondis-je. Je n'ai guère sujet de me plaindre.
—Vous n'avez pas reçu de boulet dans les manœuvres fixes? Pas d'agrès de cassé. Pas de trous entre le bord et la ligne d'eau? Vous n'avez pas été réduit à l'état de ponton, pas été pris d'enfilade, pas subi d'abordage?
—Rien de tout cela, dis-je en riant.
—Sur ma foi, vous êtes plus maigre que jadis, et vous avez vieilli de dix ans en deux mois. Vous êtes parti en vaisseau de ligne aussi pimpant, aussi coquet qui ait jamais obéi à la barre, et maintenant vous avez l'air de ce même vaisseau, après que la bataille et la tempête ont usé le brillant vernis de ses flancs, et ont jeté à bas les pennons de la pomme de son grand mât. Mais je n'en suis pas moins content de vous voir en bon état dans la voilure et la membrure.
—J'ai été témoin de spectacles bien capables de faire vieillir un homme de dix ans.
—Oui, oui, répondit-il avec un grognement caverneux, en agitant la tête de droite et de gauche. C'est une bien maudite affaire. Et pourtant, si fâcheuse que soit la tempête, le calme reviendra toujours par la suite, pourvu que vous arriviez à la traverser avec votre ancre profondément plantée dans la Providence. Ah! mon garçon, voilà un fond qui tient bien! Mais si je vous connais, mon garçon, vous souffrez plus à cause de ces pauvres diables qui vous entourent que pour vous-même.
—En effet c'est bien cruel de les voir souffrir avec tant de patience et sans jamais se plaindre, répondis-je, et cela pour un homme pareil.
—Ah! Oui, cet être au foie de poulet, grogna le marin en grinçant des dents.
—Comment vont ma mère et mon père, demandai-je, et comment êtes-vous venu si loin de chez vous?
—Ah! j'aurais fini par être jeté à la côte sur mes moignons d'os si j'avais attendu plus longtemps à mon amarrage. Donc, j'ai coupé mon câble, et après avoir fait une pointe au nord, jusqu'à Salisbury, j'ai couru sous une bonne brise.
Votre père s'est fait une figure impassible, et il s'occupe de son métier comme à l'ordinaire, bien qu'il soit fortement tracassé par les juges de paix.
Ils l'ont fait venir deux fois à Winchester pour l'interroger, mais ils ont trouvé ses papiers en règle et on n'a rien pu trouver à sa charge.
Votre mère, la pauvre créature, n'a guère le loisir de bouder ou de s'essuyer les yeux, car elle a un tel sentiment du devoir que quand même le vaisseau serait en train de couler sous ses pieds, je parie un galion d'argenterie contre une mandarine, qu'elle resterait tranquillement dans la cambuse à éplucher des renoncules ou à rouler de la pâtisserie.
Ils ont donné dans la prière, comme d'autres s'adonneraient au rhum, et ils s'en réchauffent le cœur quand souffle la bise glaciale du malheur.
Ils ont été enchantés de voir que je partais pour vous trouver et je leur ai donné ma parole de marin que je vous tirerais des fers d'une façon ou d'autre si la chose était faisable.
—Me faire sortir, Salomon? dis-je. Il ne saurait en être question. Comment pourriez-vous me faire sortir?
—Il y a plus d'une façon, répondit-il, en baissant la voix pour continuer tout bas, et hochant sa tête grise de l'air d'un homme qui parle d'un projet qui lui à coûté bien du temps, bien des réflexions: il y a l'écoutillage.
—L'écoutillage!
—Oui, mon garçon. Quand j'étais quartier-maître sur la galère la Providence, pendant la seconde guerre de Hollande, nous nous trouvâmes pris entre la côte à bâbord et l'escadre de Ruyter, de sorte qu'après nous être battus jusqu'à ce que tout notre gréement fût emporté, et que le sang coulât à flots par nos dalots, nous fûmes pris à l'abordage et envoyés comme prisonniers au Texel.
On nous entassa les fers aux pieds dans la cale, parmi les flaques d'eau puante et les rats.
Les écoutilles étaient clouées et gardées par des hommes, mais malgré cela ils ne réussirent pas à nous garder, car les fers allèrent à la dérive, et Will Adams, le compagnon charpentier perça, un trou dans les coutures du bordage, si bien que le navire faillit couler, et dans la confusion, nous tombâmes sur l'équipage de la prise, et nous servant de nos chaînes comme d'assommoirs, nous redevînmes les maîtres du navire.
Mais vous souriez, comme s'il y avait peu d'espoir de faire réussir un plan de ce genre.
—Si ce magasin à laines était la galère la Providence, et que le territoire de Taunton fût la Baie de Biscaye, on pourrait essayer, dis-je.
—En effet je me suis écarté de la passe, répondit-il en fronçant le sourcil, mais il y a pourtant un autre moyen parfait, auquel j'ai songé, et qui consiste à faire sauter le bâtiment.
—Le faire sauter! m'écriai-je.
—Oui, une couple de barils et une mèche à combustion lente feraient l'affaire, par une nuit bien noire. Alors que seraient ces murs qui nous enferment maintenant?
—Et où seraient les gens qui s'y trouvent en ce moment. Est-ce qu'ils ne sauteraient pas en même temps?
—Que le diable m'emporte! J'avais oublié cela! s'écria Salomon. Non, je préfère m'en rapporter à vous. Qu'avez-vous à proposer?
Vous n'avez qu'à donner vos ordres de marche.
Alors, avec ou sans navire compagnon, vous verrez que je suis capable de gouverner d'après eux aussi longtemps que cette vieille carcasse sera en état d'obéir à la barre.
—Alors, mon cher vieil ami, dis-je, mon avis est que vous laissiez les choses suivre leur cours et que vous retourniez à Havant, chargé de mes recommandations pour ceux qui me connaissent, pour leur dire qu'ils soient courageux et qu'ils espèrent pour le mieux.
—Ni vous ni aucun autre ne pouvez rien faire pour moi maintenant, car j'ai décidé d'unir mon sort à celui de ces pauvres gens, et si je pouvais les quitter, je ne le ferais pas.
Faites tout votre possible pour réconforter ma mère et rappelez-moi à Zacharie Palmer.
Votre visite a été une joie pour moi, et votre retour en sera une pour eux.
Vous ne sauriez m'être plus utile qu'en restant là-bas.
—Qu'on me noie, si j'aime à partir sans avoir frappé mon coup! grommela-t-il. Et pourtant si vous le voulez ainsi, il n'y a plus à en parler.
Dites-moi, mon garçon, est-ce que ce grand diable aux épars minces, aux flancs plats, qui avait l'air d'un hareng vidé, vous aurait trahi?
S'il en était ainsi, par l'Éternel, tout vieux que je suis, ma lame fera connaissance avec la rapière interminable qui pend à sa ceinture.
Je sais où il s'est retiré, où il s'est amarré, bien confortablement comme un bon marin, pour attendre le retour de la marée.
—Comment, Saxon? m'écriai-je. Est-ce que vraiment vous sauriez où il est? Au nom de Dieu, parlez bas, car il y aurait un grade et cinq cents bonnes livres à gagner pour le premier venu de ces soldats qui mettrait la main sur lui.
—Il est peu probable qu'ils y réussissent, dit Salomon. Sur mon trajet pour venir ici, j'ai fait relâche dans un endroit nommé Bruton, où il se trouve une auberge qui peut soutenir la comparaison avec la plupart, et le patron est une gaillarde qui a la langue bien pendue et de la gaieté dans les yeux.
J'étais en train de boire un verre d'ale épicée, comme c'est mon habitude au sixième coup de cloche du quart du milieu, quand j'aperçus un grand efflanqué de charretier qui chargeait des barils de bière sur une charrette, dans la cour.
En y regardant de plus près, il me parut que j'avais déjà vu ce nez, qui ressemble au bec d'un faucon, ces yeux pétillants, avec les paupières seulement à moitié levées, mais lorsque je l'eus entendu jurer tout seul en bon hollandais de Hollande, alors sa figure de proue me revint tout de suite à l'esprit.»
J'allai faire un tour dans la cour et le touchai à l'épaule!
Mordieu! mon garçon, il vous aurait fallu voir comme il fit un bond en arrière, en crachant et menaçant comme un chat sauvage, tous ses cheveux hérissés sur sa tête.
Il tira prestement un couteau de dessous son grand manteau, car sans doute il croyait que j'allais gagner la récompense en le livrant aux habits rouges.
Je lui dis que son secret était en sûreté avec moi et je lui demandai s'il savait que vous étiez prisonnier.
Il me répondit qu'il le savait et qu'il prenait sur lui de faire qu'il ne vous arrivât rien de fâcheux, et pourtant, à vrai dire il me semblait qu'il avait assez de besogne à arranger sa voilure sans se mêler de piloter un autre.
Mais je le quittai là et c'est la que je le retrouverai s'il s'est mal conduit envers vous.
—Eh bien, dis-je, je suis tout à fait content qu'il ait trouvé ce refuge.
Nous nous sommes séparés à propos d'une différence d'opinion, mais je n'ai aucun motif de me plaindre de lui. Il m'a témoigné de la bonté et même de l'amitié de bien des manières.
—Il est aussi rusé qu'un employé du comptable, fit Salomon. J'ai vu Ruben Lockarby, qui vous envoie son affection. Il est encore retenu sur sa couchette par sa blessure, mais il est bien traité.
Le major Ogilvy me dit qu'il a si bien parlé pour lui qu'il a toutes les chances possibles d'obtenir son acquittement, d'autant plus sûrement qu'il n'était pas présent à la bataille.
Vous auriez, à son avis, de plus grandes chances d'être amnistié si vous aviez combattu moins vaillamment, mais vous vous êtes signalé comme un homme dangereux, surtout parce que vous vous êtes concilié l'affection de bien des gens du petit peuple parmi les rebelles.
Le bon vieux marin resta avec moi jusqu'à une heure avancée de la nuit, à écouter le récit de mes aventures, et à me conter à son tour les naïfs commérages du village, qui intéressent le voyageur lointain plus que ne saurait le faire la naissance et la chute des empires.
Avant de me quitter, il tira de sa bourse une grosse poignée de pièces d'argent et fit un tour parmi les prisonniers, s'informant de leurs besoins et faisant de son mieux pour les consoler dans son rude langage d'homme de mer.
Il leur distribua aussi des pièces de monnaie pour atténuer leurs ennuis.
Il y a dans la bienveillance du regard et dans l'honnête expression de la figure un langage que tous les hommes peuvent comprendre, et bien que les propos du marin eussent pu être tenus en grec, pour ce qui en était intelligible aux paysans du Comté de Somerset, ils se groupèrent autour de lui au moment de son départ et appelèrent sur sa tête la bénédiction du ciel.
Il me sembla qu'avec lui une bouffée d'air pur de l'Océan avait pénétré dans notre prison à l'atmosphère confinée et malsaine et nous la rendait plus douce et plus salubre.
Vers la fin d'août, les juges partirent de Londres pour cette tournée de crimes qui anéantit les existences et les foyers de tant d'hommes, et qui a laissé dans les comtés, où ils passèrent, un souvenir qui ne s'éteindra pas tant qu'un père pourra parler à un fils.
Nous apprenions leurs actes jour par jour, car les gardiens se faisaient un plaisir de les rapporter en détail, en les accompagnant de propos grossiers et orduriers, afin de nous bien montrer ce qui nous attendait et pour ne nous rien laisser perdre de ce qu'ils appelaient les charmes de l'attente.
À Winchester, la vénérable et si honorée lady Alice Lisle fut condamnée par le grand juge Jeffreys à être brûlée vive et il fallut tous les efforts, toutes les prières de ses amis, pour obtenir à grand' peine, qu'il lui accordât la misérable faveur de mourir sous la hache et non sur le bûcher.
Sa belle tête fut séparée de son corps au milieu des gémissements et des cris de la foule rassemblée sur la place du marché de la ville.
À Dorchester, on massacra en masse.
Trois cents personnes furent condamnées à mort, soixante-quatorze furent exécutées.
Enfin les squires, les plus connus comme de loyaux tories, en vinrent à se plaindre de ce qu'on rencontrait partout des cadavres pendus.
De là les juges se rendirent à Exeter, puis à Taunton, où ils arrivèrent dans la première semaine de septembre, plus semblables à des bêtes furieuses et affamées, qui ont goûté du sang et ne peuvent plus apaiser leur soif d'égorgements, qu'à des hommes animés d'un esprit de justice, instruits par l'expérience à distinguer entre les différents degrés de culpabilité, ou à reconnaître l'innocent et à le protéger contre l'injustice.
Ils avaient un beau champ pour exercer leur cruauté, car à Taunton seulement se trouvaient un millier d'infortunés prisonniers, parmi lesquels un grand nombre étaient si inhabiles à exprimer leurs pensées, si empêtrés dans l'étrange dialecte, qu'ils parlaient, qu'il aurait été tout aussi avantageux d'être nés muets, tant ils avaient peu de chance de faire comprendre, soit aux juges, soit aux avocats, les excuses qu'ils désiraient présenter.
Le Lord Président de la Cour fit son entrée un lundi soir.
Je le vis passer, étant à une des fenêtres de la pièce, où l'on nous enfermait.
En tête du cortège venaient les dragons avec leurs étendards et leurs timbales, puis les hommes armés de leurs hallebardes, et après eux une longue file de voitures, qu'occupaient les hauts dignitaires de l'ordre judiciaire.
Enfin, traîné par six juments flamandes à sa longue queue, parut un grand carrosse découvert, richement orné d'or massif, et dans lequel se prélassait, sur des coussins de velours, le juge infâme drapé d'un manteau de peluche cramoisie, la tête coiffée d'une grosse perruque blanche, si longue qu'elle retombait jusque sur ses épaules.
On disait qu'il s'habillait d'écarlate, afin de jeter la terreur dans le cœur du peuple, et que ses salles étaient tendues de la même couleur pour cette raison-là.
Quant à lui, il a été d'usage, depuis que sa scélératesse en est venue à être connue de tous, de le dépeindre comme un homme, dont l'expression et les traits étaient aussi hideux que l'âme qu'ils cachaient.
En réalité, il en était tout autrement.
Au contraire, cet homme-là, au temps de sa jeunesse, avait dû être remarquable par son extrême beauté.[5]
Il n'était pas très âgé, il est vrai, s'il n'est question que de son âge, lorsque je le vis, mais la débauche et la bassesse de ses mœurs avaient marqué leur empreinte sur sa figure sans cependant détruire entièrement la régularité et la beauté de ses traits.
Il était brun, d'un teint qui tenait de l'Espagnol plutôt que de l'Anglais, avec des yeux noirs, et la peau olivâtre.
Il avait un air hautain et noble, mais son caractère s'enflammait si aisément que la moindre contradiction le moindre tracas le faisaient délirer comme un fou, les yeux allumés, l'écume à la bouche.
Moi-même, je l'ai vu les lèvres écumantes, la figure bouleversée par la fureur, semblable à un homme atteint du haut mal.
Cependant il n'était guère plus maître de ses autres émotions, car, à ce que j'ai oui dire, il fallait fort peu de chose pour qu'il se mît à sangloter, à pleurer, surtout quand il avait reçu de ses supérieurs quelque marque de dédain.
À mon avis, c'était un homme qui possédait de grandes facultés soit pour le bien, soit pour le mal, mais qui, en flattant ses tendances naturelles en ce qu'elles avaient de ténébreux, et négligeant l'autre côté, s'était rapproché, autant que la chose est possible, de la nature diabolique.
Il fallait, en vérité, un gouvernement bien mauvais pour qu'un misérable aussi vil, aussi insolent fût choisi pour tenir les balances de la justice.
Comme il passait, un gentleman tory, qui chevauchait à côté de sa voiture, attira son attention sur les figures des prisonniers, qui le regardaient.
Il leva les yeux de leur côté, en montrant ses dents blanches dans un ricanement de méchanceté. Puis il s'enfonça dans ses coussins.
Je remarquai que pas un seul chapeau ne se leva dans la foule sur son passage et que les rudes soldats eux-mêmes semblaient éprouver à sa vue un sentiment mélangé de frayeur et de dégoût, ainsi qu'un lion regarderait un vampire affreux, suceur de sang, qui se serait abattu sur la proie qu'il aurait lui-même jetée à terre.
L'œuvre de carnage commença sans retard.
Cette nuit même, le grand gibet fut dressé devant l'Hôtellerie du Blanc Cerf.
Pendant des heures, nous pûmes entendre les coups des maillets, les scies coupant les poutres, en même temps que l'obscène concert de la suite du Président, qui se divertissaient bruyamment avec les officiers du régiment de Tanger, dans la salle qui donnait sur la rue et avait vue sur le gibet.
Du côté des prisonniers, la nuit se passa en prière et en méditation, les hommes au cœur énergique raffermissant leurs frères plus faibles, les exhortant à se montrer virils, à marcher à la mort d'une manière qui servirait d'exemple dans le monde entier aux vrais protestants.
Les Puritains, qui étaient ecclésiastiques, avaient été, pour la plupart, pendus séance tenante, après la bataille, mais il en était resté un petit nombre pour soutenir le courage de leur troupeau et lui montrer comment on marche au supplice.
Jamais je ne vis rien d'aussi admirable que la fermeté calme et l'entrain avec lesquels ces pauvres paysans envisageaient leur destin.
Leur bravoure sur le champ de bataille n'était rien auprès de celle qu'ils montrèrent dans l'abattoir légal.
Ce fut ainsi, parmi les prières dites à voix basse et les appels à la miséricorde divine, de ces voix qui n'avaient jamais encore imploré la pitié humaine, que se leva le matin, le dernier matin, que beaucoup d'entre nous avaient à passer sur la terre.
L'audience aurait dû s'ouvrir à neuf heures, mais mylord le Président était indisposé pour avoir prolongé la veillée en compagnie du colonel Kirke.
Il était près de onze heures quand les trompettes et les crieurs annoncèrent qu'il avait pris place.
Les prisonniers furent appelés par leurs noms, l'un après l'autre, les plus marquants les premiers.
Ils nous quittèrent avec des poignées de mains, des bénédictions, mais nous ne les revîmes plus, nous ne les entendîmes plus.
Seulement un bruyant roulement de timbales s'entendait de temps à autre.
Il avait pour but, à ce que nos gardiens nous dirent, de couvrir les dernières paroles que les victimes pourraient prononcer et qui porteraient leur fruit dans l'âme des auditeurs.
Le défilé des martyrs, qui marchaient d'un pas ferme, le sourire aux lèvres à leur destin, dura pendant toute cette longue journée d'automne, si bien qu'enfin les grossiers soldats de garde furent réduits à un silencieux respect devant un courage qu'ils ne pouvaient s'empêcher de reconnaître comme plus élevé et plus noble que le leur.
On peut qualifier de débats la façon dont furent traités ces héros, et c'étaient en effet des débats, mais non dans le sens que nous autres Anglais donnons à ce mot.
Cela ne consistait qu'à être amené devant le juge et insulté avant d'être traîné au gibet.
La salle du tribunal était la voie semée d'épines qui aboutissait à l'échafaud.
À quoi bon présenter un témoin qu'on faisait taire par des clameurs, par des jurons, par les menaces du Président qui braillait, jurait au point que les bourgeois épouvantés de Fore Street pouvaient l'entendre?
J'ai ouï dire par des personnes qui se trouvaient là en ce jour qu'il tint des propos dignes d'un possédé du démon, que ses yeux noirs étincelaient d'un éclat qui n'avaient presque rien d'humain.
Le jury s'effaçait devant lui comme devant une créature venimeuse, lorsqu'il tournait sur lui son regard funeste.
Parfois, à ce qu'on m'a rapporté, sa sévérité faisait place à une gaieté plus terrible encore. Il se renversait sur son siège de magistrat en riant au point que les larmes coulaient en sautillant sur son hermine.
Ce premier jour, près de cent personnes furent exécutées ou condamnées à mort.
Je m'étais attendu à être appelé l'un des premiers, et je l'aurais été sans doute sans les actives démarches du Major Ogilvy.
En fait, le second jour se passa sans qu'on se fût occupé de moi.
Le troisième et le quatrième jour, la boucherie se ralentit, non point que la pitié s'éveillât dans l'âme du juge, mais parce que les grands propriétaires tories et les principaux partisans du gouvernement avaient encore des entrailles compatissantes, que révoltait ce massacre de gens sans défense.
Sans l'influence que ces gentlemen exercèrent sur le juge, je suis convaincu que Jeffreys aurait pendu jusqu'au dernier les onze cents prisonniers enfermés alors à Taunton.
Quoi qu'il en soit, deux cent cinquante d'entre eux furent sacrifiés à la soif de sang humain de ce monstre maudit.
Le huitième jour des assises, il ne restait plus que cinquante de nous dans le magasin aux laines.
En effet, dans ces quelques derniers jours, les prisonniers avaient été jugés par fournées de dix, de vingt.
Mais cette fois nous fûmes tous emmenés comme un troupeau, sous escorte, dans la salle d'audience.
On nous entassa à la barre en aussi grand nombre qu'il pouvait en tenir, pendant que les autres étaient parqués, comme les veaux au marché, dans le centre de la salle.
Le juge était vautré sur un siège élevé, avec un dais au-dessus de lui, les deux autres juges installés sur des sièges moins hauts, à ses deux côtés.
À droite, se trouvait le compartiment des jurés, douze personnes soigneusement triées, des tories de la vieille école, fermes partisans des doctrines de la non-résistance et du droit divin des rois.
La Couronne avait pris les précautions les plus minutieuses pour le choix de ces hommes.
Il n'y en avait pas un seul qui n'eût condamné son propre père, sur le plus léger soupçon qu'il penchait vers le presbytérianisme ou pour les Whigs.
Juste au-dessous du juge se trouvait une grande table couverte de drap vert, et jonchée de papiers.
À la droite s'alignait la longue rangée des légistes de la Couronne, gens farouches, aux mines de furets.
Chacun d'eux tenait une liasse de papiers, qu'ils flairaient de temps en temps.
On eût dit autant de mâtins cherchant la piste sur laquelle ils comptaient nous poursuivre jusqu'au bout.
De l'autre côté de la table était assis un seul homme, jeune, à figure fraîche, en perruque et en robe, avec des manières nerveuses d'une prudence craintive.
C'était l'avocat, Maître Helstrop, que, dans sa clémence, la Couronne avait consenti à nous accorder, de peur que quelqu'un n'eût la hardiesse de déclarer que nous n'avions pas été jugés dans les formes légales.
Le reste de la salle était occupé par les serviteurs de la suite des juges, par les soldats de la garnison, qui se conduisaient là comme dans leur lieu habituel de flânerie et regardaient toute la cérémonie comme un genre de divertissement qui ne coûtait rien, qui riaient bruyamment aux grossiers sarcasmes, aux brutales plaisanteries de Sa Seigneurie.
Le clerc ayant bredouillé la formule légale d'après laquelle nous, les prisonniers à la barre, ayant secoué toute crainte de Dieu, nous nous étions assemblés illégalement, traîtreusement, et cetera, le Lord juge de paix déclara qu'il prenait l'affaire en main, selon son habitude:
—J'espère que nous nous tirerons heureusement de ceci, dit-il brusquement, j'espère qu'un jugement ne tombera pas sur cet édifice. A-t-on jamais vu tant de scélératesse entassée dans une seule salle d'audience? Vit-on jamais pareille collection de faces criminelles? Ah! coquins, je vois une corde toute prête pour chacun, de vous. N'as-tu point peur du jugement? N'as-tu point peur du feu d'enfer? Vous, le barbon, dans le coin, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu en vous assez de la grâce de Dieu pour vous empêcher de prendre les armes contre votre très gracieux et très affectueux souverain.
—J'ai suivi les conseils de ma conscience, mylord, dit le vénérable drapier de Wellington, auquel il s'adressait.
—Ha! votre conscience! hurla Jeffreys. Un prédicant qui a une conscience! Où était-elle votre conscience, il y a deux mois, scélérats, coquin? Votre conscience ne vous servira guère, monsieur, quand vous danserez en l'air avec la corde au cou. A-t-on jamais vu pareille scélératesse? A-t-on jamais entendu pareille effronterie? Et vous, grand pendard de rebelle, n'aurez-vous pas assez de grâce pour tenir les yeux baissés? Faut-il que vous osiez regarder la justice en face, comme si vous étiez un honnête homme! Est-ce que vous n'avez pas peur, monsieur? Ne voyez-vous pas la mort qui vous attend?
—Je l'ai déjà vue, mylord, et je n'en ai pas peur, répondis-je.
—Race de vipères! cria-t-il en levant les mains. Le meilleur des pères, le plus bienveillant des rois! Ayez soin que mes paroles soient transcrites sur le procès-verbal, greffier! Le plus indulgent des parents. Mais il faut ramener par le fouet à l'obéissance les enfants indociles.
Et sur ces mots, il eut un ricanement féroce.
—Le roi épargnera tout nouveau souci sur ce point à vos parents naturels. S'ils tenaient à vous conserver, ils n'avaient qu'à vous élever dans de meilleurs principes. Coquins, nous allons être miséricordieux envers vous.—Oh! miséricordieux, miséricordieux! Combien sont-ils ici, greffier?
—Cinquante-un, mylord.
—Ô égout de vilenie! Cinquante-un coquins fieffés comme il n'y en eut jamais de traînés sur claie! Oh! quelle masse de corruption nous avons là! Qui défend les vilains?
—Je défends les prisonniers, Votre Seigneurerie, répondit le jeune légiste.
—Maître Helstrop! Maître Helstrop, cria Jeffreys, agitant sa grande perruque au point d'en faire tomber la poudre, vous êtes dans toutes ces sales affaires, Maître Helstrop. Vous pourriez bien vous trouver dans un cas fâcheux, Maître Helstrop. Parfois il me semble que je vous vois vous-même sur la sellette, Maître Helstrop. Il pourrait bien arriver que vous ayez aussi besoin d'un gentleman de robe longue, Maître Helstrop. Ah! prenez garde, prenez garde.
—Je suis désigné par la couronne, Votre Seigneurie, dit le légiste d'une voix tremblante.
—Dois-je donc m'entendre répliquer! brailla Jeffreys, dont les yeux noirs s'allumèrent d'une rage démoniaque Serais-je insulté dans mon propre tribunal? Faudra-t-il que tout plaideur d'une pièce de cinq liards, parce que le hasard lui aura mis une perruque et une robe, vienne contredire le Lord juge et sauter à la figure de celui qui préside le Tribunal? Oh! Maître Helstrop, je crains de vivre assez longtemps pour vous voir arriver quelque malheur.
—J'implore le pardon de Votre Seigneurie, s'écria l'avocat au cœur défaillant, la figure aussi blanche que le papier de sa nomination.
—Prenez garde à vos paroles et à vos actes, répondit Jeffreys d'un ton de menace. Faites en sorte de ne pas exagérer le zèle à défendre l'écume de la terre. Eh bien, maintenant, voyons. Qu'est-ce que ces cinquante-un bandits désirent dire pour leur défense? Messieurs du jury, je vous prie de remarquer l'air de coupeurs de gorge qu'ont toutes ces figures. Il est heureux que le Colonel Kirke ait donné au tribunal une garde suffisante, car avec eux ni la justice ni l'Église ne sont en sûreté.
—Quarante d'entre eux demandent à plaider coupables sur l'accusation d'avoir pris les armes contre le Roi, répondit notre avocat.
—Ah! hurla le juge, vit-on jamais une imprudence aussi incomparable? Vit-on jamais une effronterie aussi invétérée? Coupables, disent-ils? Ont-ils exprimé leur repentir de cette faute contre le meilleur, le plus patient monarque! Écrivez ces mots sur le procès-verbal, greffier.
—Ils ont refusé d'exprimer du repentir, Votre Seigneurerie, répondit le conseiller de la défense.
—Oh! les parricides! les impudents coquins! cria le juge. Mettez ensemble ces quarante-là de ce côté-ci de l'enceinte. Oh! messieurs, avez-vous jamais vu une pareille concentration de vice! Regardez comment la bassesse, la scélératesse peuvent se dresser, la tête haute. Oh! monstres endurcis! Mais les onze autres! Peuvent-ils donc espérer que nous ajouterons foi à ce mensonge transparent? à cette ruse palpable? Pourront-ils le faire avaler à la Cour?
—Mylord, leurs moyens de défense n'ont pas encore été formulés, balbutia Maître Helstrop.
—Je suis capable de flairer un mensonge avant qu'il ne soit exprimé, gronda le juge. Je suis capable de le lire aussi vite que vous de le concevoir. Allons! Allons! le temps de la Cour est précieux. Proposez des moyens de défense ou asseyez-vous et qu'on prononce la sentence.
—Ces hommes, Mylord, dit le défenseur, qui tremblait au point que le parchemin se froissait avec bruit sous sa main, ces onze hommes, mylord...
—Onze diables, mylord, interrompit Jeffreys.
—Ce sont des paysans innocents, mylord, et qui aiment Dieu et le Roi. Ils ne se sont mêlés en aucune façon dans cette récente affaire. Ils ont été traînés hors de leur maison, mylord, non point parce qu'on les soupçonnait, mais parce qu'ils étaient hors d'état de satisfaire la rapacité de certains simples soldats qui, déçus dans leur espoir de butin...
—Oh! honte! honte! cria Jeffreys d'une voix tonnante, trois fois honte! Maître Helstrop, ne vous suffit-il pas de soutenir des rebelles, et faut-il encore que vous sortiez de votre sujet pour calomnier les troupes du Roi? Où en vient le monde? En un mot, qu'allèguent ces coquins pour leur défense?
—Un alibi, Votre Seigneurerie!
—Ha! L'argument connu de tous les gredins. Ont-ils des témoins?
—Nous avons ici une liste de quarante témoins, Votre Seigneurerie. Ils attendent en bas. Beaucoup d'entre eux ont fait un long trajet, se sont exposés à bien de la peine, à des ennuis.
—Que sont-ils? Qui sont-ils? cria Jeffreys.
—Ce sont des gens de la campagne, Votre Seigneurerie, des cultivateurs, des fermiers, les voisins de ces pauvres gens, qu'ils connaissaient bien, et qui peuvent parler de ce qu'ils ont fait.
—Des cultivateurs, des fermiers, cria le juge à tue-tête, mais alors ils appartiennent à la même classe que ces hommes-là. Voudriez-vous que nous acceptions le serment de ces gens-là, qui sont eux-mêmes des Whigs, des Presbytériens, des prêcheurs, des camarades de taverne de ceux que nous sommes en train de juger? Je parie qu'ils ont concerté cela à loisir tout en buvant leur bière. À loisir, à loisir, les coquins.
—Ne voulez-vous pas entendre les témoins, Votre Seigneurie? s'écria notre avocat, rappelé à un faible sentiment d'énergie par cet outrage.
—Pas un mot d'eux, monsieur, dit Jeffreys. Je me demande si mon devoir envers le Roi, mon bon maître,—écrivez «bon maître» greffier,—ne m'autorise pas à faire asseoir tous vos témoins sur la sellette comme complices et fauteurs de trahison.
—S'il plaît à Votre Seigneurie, cria un des prisonniers, j'ai pour témoins M. Johnson, du Bas Stowey, qui est un bon Tory, et aussi M. Shepperton le clergyman.
—Il n'en est que plus honteux pour eux de se montrer dans une cause pareille, riposta Jeffreys. Que devons-nous dire, gentlemen du jury, en voyant la noblesse de campagne et le clergé de l'Église Établie soutenir de cette manière la trahison et la rébellion? Assurément c'est le dernier jour qui approche. Vous êtes un Whig des plus mal intentionnés, des plus dangereux, pour les avoir entraînés si loin de leur devoir.
—Mais écoutez-moi, Mylord, s'écria un des prisonniers.
—Vous écouter, veau mugissant! cria le juge. Nous n'avons pas autre chose à entendre. Vous figurez-vous que vous êtes revenu à votre conciliabule, pour oser élever ainsi la voix. Vous entendre! Parbleu! Nous vous écouterons du bout d'une corde avant peu de jours.
—Nous avons peine à croire, dit un des conseillers de la Couronne, en se dressant soudain, avec un grand bruit de papiers froissés, nous avons peine à croire qu'il soit nécessaire pour la Couronne de préciser aucun cas. Nous avons déjà entendu bien des fois toute l'histoire de cette damnable, de cette exécrable entreprise. Les hommes, qui comparaissent devant Votre Seigneurie, se sont, pour la plupart, reconnus coupables, et parmi ceux qui s'obstinent, il n'y en a pas un qui ait pu nous donner quelque sujet de le croire innocent de l'horrible crime dont il est accusé. En conséquence les gentlemen de la robe longue sont d'accord pour déclarer que le jury peut être requis tout de suite de prononcer un seul verdict sur la totalité des accusés.
—Et c'est... demanda Jeffreys, en se tournant vers le chef des jurés pour l'interroger du regard.
—Coupable, Votre Seigneurie, dit celui-ci, en ricanant, pendant que les jurés ses confrères hochaient la tête et échangeaient des rires.
—Naturellement, naturellement! Coupables comme Judas Iscariote, cria le juge, en regardant d'un air triomphant la foule des paysans et bourgeois qui se trouvait devant lui. Faites-les avancer un peu, huissiers, afin que je puisse les considérer plus avantageusement. Oh! les rusés! N'est-ce pas que vous voilà pris! N'est-ce pas que vous êtes cernés? Où pouvez-vous fuir maintenant? Ne voyez-vous pas l'enfer s'ouvrir à vos pieds? Eh! n'est-ce pas que vous avez peur? Oh! elle sera courte, courte, votre confession.
On eût dit que le diable en personne était entré en cet homme, car tout en parlant, il se tordait d'un rire infernal et tapotait le coussin rouge qui était devant lui.
Je promenai un regard sur mes compagnons, mais il semblait que leurs figures eussent été taillées dans le marbre.
S'il avait compté voir un œil se mouiller, une lèvre trembler, cette satisfaction lui était refusée.
—Si j'étais libre d'agir, dit-il, pas un de vous n'échapperait à la corde. Oui, et si j'étais libre d'agir, certains dont l'estomac est trop délicat pour cette besogne et qui prétendent servir le Roi du bout des lèvres, tout en intercédant pour ses pires ennemis, auraient eux-mêmes de quoi garder un souvenir des assises de Taunton. Oh! les plus ingrats des rebelles! N'avez-vous pas entendu comme quoi votre très tendre et très miséricordieux monarque, le meilleur des hommes (greffier; mettez cela par écrit) cédant à l'intercession de ce grand et charitable homme d'état, Lord Sunderland, (greffier, écrivez cela) a pitié de vous. Cela ne vous a-t-il pas amollis? Cela ne vous a-t-il pas inspiré l'horreur de vous-mêmes? Je le déclare, quand j'y songe...
...Et sur ces mots, la respiration lui manqua tout à coup.
Il éclata en sanglots, les larmes ruisselèrent sur ses joues...
—... Quand j'y songe, à cette patience chrétienne, à cette ineffable miséricorde, je me sens contraint d'évoquer en mon esprit ce Grand Juge devant lequel nous tous, et même moi, nous aurons un jour à rendre nos comptes. Faut-il recommencer greffier, ou bien est-ce déjà écrit?
—C'est écrit, Votre Seigneurie.
—Alors écrivez en marge: «sanglots.» Il est bon que le Roi soit instruit de notre opinion en pareille matière. Sachez donc, vous les rebelles les plus perfides et les plus dénaturés, que ce bon père, que vous avez repoussé du talon, est venu s'interposer entre vous et les lois offensées par vous. Sur son ordre, j'écarte de vous le châtiment que vous avez mérité. Si vraiment vous êtes capables de prier, si vos conciliabules mortels pour l'âme n'ont pas chassé de vous toute grâce, tombez à genoux, et exprimez votre gratitude en apprenant de moi qu'il vous est accordé à tous un pardon entier.
Alors le juge se leva de son siège, comme s'il allait descendre du tribunal, et nous échangeâmes des regards stupéfaits sous l'impression de ce dénouement si inattendu du procès.
Les soldats et les gens de loi ne furent pas moins ébahis, pendant qu'un murmure de joie et d'approbation se faisait entendre, parmi les quelques campagnards qui avaient eu la hardiesse de s'aventurer dans cette enceinte maudite.
—Toutefois, reprit Jeffreys, en se tournant, un malicieux sourire sur les lèvres, ce pardon est subordonné à certaines conditions et réserves. Vous serez tous conduits d'ici à Poole, enchaînés, et vous y trouverez un navire qui vous attend. Vous serez enfermés avec d'autres dans la cale dudit navire et transportés aux frais du Roi dans les Plantations, pour y être vendus comme esclaves. Puisse Dieu vous donner des maîtres qui sachent faire un usage libéral du bâton et du cuir pour amollir vos esprits obstinés et vous porter à de meilleures pensées.
Il était de nouveau sur le point de se retirer, lorsqu'un des conseillers de la Couronne lui dit un mot à demi-voix.
—Une bonne idée! s'écria le juge. J'avais oublié. Ramenez les prisonniers, huissiers. Peut-être vous figurez-vous que par les Plantations j'entends les possessions de Sa Majesté en Amérique. Malheureusement il s'y trouve déjà trop de gens de votre religion. Vous seriez tous au milieu d'amis qui vous encourageraient peut-être dans votre mauvaise voie et mettraient ainsi votre salut en danger. Vous y envoyer, ce serait ajouter du bois au feu, tout en se flattant d'éteindre l'incendie. Ainsi donc, par les Plantations, j'entends les Barbades, où vous vous trouverez avec les autres esclaves, qui ont peut-être la peau plus noire que la vôtre, mais dont j'ose affirmer qu'ils ont l'âme plus blanche.
Le procès se termina sur ce speech final, et nous fûmes ramenés, à travers la foule qui emplissait les rues, dans la prison d'où nous avions été tirés.
Des deux côtés de la rue, sur notre passage, nous pûmes voir les membres de nos anciens compagnons se balançant au vent, et leurs têtes fichées sur des perches et des piques nous regardaient en ricanant.
Nul pays sauvage du cœur de la païenne Afrique ne devait présenter un spectacle égalant en horreur celui de la ville anglaise de Taunton, pendant qu'y régnèrent Jeffreys et Kirke.
Il y avait de la mort dans l'air.
Les citadins allaient et venaient timides, silencieux, osant à peine s'habiller de noir en mémoire de ceux qu'ils avaient aimés et perdus, de peur qu'on ne bâtit sur ce fait une accusation de trahison.
À peine étions-nous de retour dans le magasin aux laines qu'un sergent entra, accompagnant un homme long, à figure pâle, aux dents saillantes, que son costume bleu clair, ses culottes de soie blanche, l'épée à pommeau d'or, les brillantes boucles de ses souliers, permettaient de ranger parmi ces raffinés de Londres que l'intérêt ou la curiosité avaient amenés sur le théâtre de la rébellion. Il marchait à petits pas sur la pointe des pieds comme un maître de danse français, en agitant son mouchoir parfumé devant son nez mince et proéminent, et respirait des sels aromatiques contenus dans un flacon bleu qu'il tenait de la main gauche.
—Par le Seigneur! s'écria-t-il, mais la puanteur de ces sales misérables est de force à vous couper la respiration! Oui, parle Seigneur, qu'on m'arrache les organes vitaux si je me risquerais parmi eux à moins d'être, comme je le suis, un véritable débauché d'enfer! Y a-t-il quelque danger d'attraper la fièvre des prisons, sergent?
—Ils sont tous aussi sains que des carpes, Votre Honneur, dit le sous-officier, en portant la main à son bonnet.
—Hé! Hé! s'écria le raffiné, avec un rire suraigu. Ce n'est pas souvent que vous recevez la visite d'une personne de qualité, j'en suis sûr. C'est pour affaires, sergent, pour affaires. Auri sacra fames. Vous vous rappelez, sergent, ce que dit Virgilius Maro.
—Jamais entendu causer ce gentleman, monsieur, du moins à ma connaissance, dit le sergent.
—Hé! Hé! jamais entendu causer? Hé! Voilà qui aura du succès chez Slaughter, sergent. Voilà qui fera bien pouffer de rire chez Slaughter. Par mon âme! Mais quand je lance une histoire, les gens se plaignent de ne pouvoir se faire servir, car les garçons rient tellement qu'on ne peut tirer d'eux aucun travail. Oh! qu'on me saigne! Mais voilà une troupe bien sale, bien profane. Faites approcher les mousquetaires, sergent, de peur qu'ils ne sautent sur moi.
—Nous y veillerons, Votre-Honneur.
—Il m'est accordé une douzaine d'entre eux, et le capitaine Pogram m'a offert douze livres par tête. Mais il me faut de solides coquins, solides, robustes, car le voyage en tue beaucoup, sergent, et le climat les éprouve pareillement. Ah! en voici un qu'il me faut. Oui, c'est très vrai. Il est jeune. Il a en lui beaucoup de vie et beaucoup de force. Marquez-le à part, sergent. Marquez-le.
—Il se nomme Clarke, dit le soldat. Je l'ai marqué.
—Si celui-ci est le clerc, je désirerais avoir un prêtre pour faire la paire, s'écria le fat, en reniflant son flacon. Saisissez-vous la plaisanterie, sergent? Hé! Hé! Votre lenteur d'esprit s'élève-t-elle à cette hauteur? Qu'on me fasse tourner au rouge, si je ne me sens pas en train. Et cet autre, là-bas, à la figure brune, vous pouvez le marquer aussi, et de même le jeune qui est à côté de lui. Marquez-le. Ah! il agite la main de mon côté. Tenez ferme, sergent. Où sont mes sels. Qu'y a-t-il, l'homme? Qu'y a-t-il?
—S'il plaît à Votre Honneur, dit le jeune paysan, s'il vous convient de me choisir pour faire partie d'une troupe, j'espère que vous permettrez à mon père, que voici, de venir aussi avec nous.
—Peuh! Peuh! s'écria le fat, vous êtes déraisonnable, oui vraiment. A-t-on jamais ouï chose pareille? L'honneur le défend. Comment oserai-je imposer un vieil homme à mon honnête ami, le capitaine Pogram. Fi! Fi! qu'on me coupe en deux s'il ne dirait pas que je l'ai filouté! Il y a là-bas un gaillard, un luron à tête rousse, sergent. Les nègres se figureront qu'il a pris feu. Ceux-là, avec ces six solides rustres, compléteront ma douzaine.
—Vous avez vraiment le dessus du panier, dit le sergent.
—Oui, qu'on me noie si je n'ai pas le coup d'œil prompt en fait de chevaux, d'hommes et de femmes! Je trouverai en un instant ce qu'il y a de mieux dans une fournée. Douze fois douze, bien près de cent cinquante pièces, sergent, qui n'auront coûté que quelques mots. Je n'ai eu qu'à envoyer ma femme, une personne diantrement belle, remarquez bien, et qui s'habille à la mode, à mon bon ami le secrétaire, pour lui demander quelques rebelles. «Combien? dit-il.—Une douzaine, cela suffira.» Et tout a été réglé d'un trait de plume. Pourquoi là maudite sotte n'a-t-elle pas pensé à en demander un cent? Mais qu'y a-t-il, sergent, qu'y a-t-il?
Un petit homme vif, à tête en potiron, vêtu d'un habit de cheval et de grandes bottes, venait d'entrer à grand bruit d'éperons dans le magasin aux laines, d'un air fort assuré, fort autoritaire, porteur d'un grand sabre de forme antique qui traînait derrière lui, et agitant une cravache.
—Bonjour, sergent, dit-il d'une voix forte et impérieuse, vous avez peut-être entendu parler de moi? Je suis monsieur John Wooton, de Langmere House, qui s'est donné tant de tracas pour le Roi et que M. Godolphin a appelé, en pleine Chambre des Communes, une des colonnes locales de l'État. Ce furent ses propres paroles. C'est beau, n'est-ce pas? Des colonnes? Remarquez cette idée ingénieuse: l'État serait en quelque sorte un palais ou un temple, et les fidèles sujets autant de colonnes, et je fus l'une d'elles.
Je suis une colonne locale. J'ai reçu un permis royal, sergent, pour choisir parmi vos prisonniers dix solides coquins que je pourrai vendre, comme récompense de mes efforts. Rangez-les donc en ligne, que je puisse faire mon choix.
—Alors, monsieur, nous sommes ici pour la même affaire, dit le Londonien, qui mit la main sur son cœur en s'inclinant si bas qu'on eût dit que son épée prenait une direction perpendiculaire vers le plafond, l'honorable Georges Dawnish, à votre service! Votre très humble et très dévoué serviteur, monsieur. À vos ordres en toutes choses, en toutes circonstances. C'est vraiment une joie, une faveur, monsieur, de faire votre distinguée connaissance. Hem!
Le hobereau parut quelque peu décontenancé par cette averse de salamalecs londoniens.
—Ahem! monsieur! oui, monsieur, dit-il en agitant la tête avec rapidité. Enchanté de vous voir, monsieur! Diablement enchanté! Mais ces hommes, sergent! Le temps presse, car il y a marché demain à Shepton, et je serais enchanté de voir mon vieux ragot avant qu'il ne soit vendu. En voilà un bien en chair. Il me le faut.
—Pardieu! je vous ai devancé, s'écria le courtisan. Qu'on me noie, si cela ne me fait pas de la peine. Il est à moi.
—Alors celui-ci, dit l'autre, en le montrant avec sa cravache.
—Il est à moi aussi. Ma parole! mais c'est par trop drôle.
—Corps de Dieu! Combien en avez-vous? s'écria le squire de Dulverton.
—Une douzaine! Hé! Hé! La douzaine toute ronde. Qu'on me crève si je n'ai pas eu le meilleur choix avant vous! Le premier oiseau levé, vous connaissez le vieux dicton.
—C'est une infamie, cria le squire en colère, une honte, une infamie. Il faut que nous nous battions pour le Roi, que nous risquions notre peau, et alors, quand tout est fini, voici qu'arrive un troupeau de laquais d'antichambre, qui viennent nous escamoter le choix avant que leurs maîtres soient servis!
—Laquais d'antichambre, monsieur, piailla le raffiné. Sur la mort, monsieur, voilà qui touche à mon honneur de très près. J'ai vu couler du sang, monsieur, et des blessures s'ouvrir pour de moindres provocations. Rétractez-vous, monsieur, rétractez-vous.
—Arrière, perche à porter les habits! dit l'autre d'un ton méprisant. Vous êtes venu, comme les autres oiseaux mangeurs de charognes, quand la bataille est finie. Est-ce qu'on a prononcé votre nom en plein Parlement? Est-ce que vous êtes une colonne locale? Arrière, arrière, mannequin de tailleur!
—Et vous, insolent rustre en sabots, s'écria le fat, lourdaud au langage grossier, la seule colonne avec laquelle vous ayez jamais fait connaissance est le poteau à fouetter. Ha! sergent, il porte la main à son épée. Arrêtez-le, sergent, arrêtez-le, ou je lui ferai peut-être du mal.
—Non, messieurs, s'écria le sous-officier, cette querelle ne doit pas se poursuivre ici. Nous ne pouvons tolérer qu'on fasse du désordre dans l'intérieur de la prison, mais il y a au dehors une pelouse bien nivelée, où il y a autant d'espace qu'un gentilhomme peut en souhaiter pour se donner de l'exercice.
Cette proposition ne parut plaire à aucun des deux gentlemen en colère, qui se mirent à comparer la longueur de leurs épées et à jurer qu'avant le coucher du soleil chacun aurait des nouvelles de l'autre.
Notre propriétaire, car je puis appeler ainsi le fat, partit enfin, et le hobereau, après avoir choisi les dix hommes suivants, s'en alla à grand fracas, pestant après les courtisans, les Londoniens, le sergent, les prisonniers, et principalement contre l'ingratitude du gouvernement, qui le récompensait aussi chichement de son zèle.
Cette scène ne fut que la première d'un grand nombre d'autres semblables, car le gouvernement, qui s'efforçait de satisfaire aux demandes de ses partisans, avait promis beaucoup plus de prisonniers qu'il n'y en avait.
Je suis fâché d'avoir à le dire, j'ai vu non seulement des hommes, mais encore des femmes de mon pays, des dames titrées même, se tordre les mains, se lamenter parce qu'il leur avait été impossible d'obtenir quelqu'un de ces pauvres gens du comté de Somerset pour le vendre comme esclave.
Et en fait, il fut fort difficile de leur faire comprendre que leurs sollicitations auprès du Gouvernement ne leur donnaient aucunement le droit de s'emparer du premier citadin ou paysan qui leur tomberait sous la main et de l'expédier aux Plantations sans autre forme de procès.
Ainsi donc, mes chers petits enfants, je vous ai ramenés avec moi dans le passé pendant toutes les soirées de ce long et ennuyeux hiver, je vous ai fait assister à des scènes dont tous les acteurs sont sous terre, à part peut-être un ou deux barbons comme moi, pour garder quelque souvenir d'eux.
J'ai appris que vous, Joseph, vous avez mis par écrit, chaque matin, ce que je vous avais raconté la veille.
Vous avez fort bien fait d'agir ainsi, car vos enfants et les enfants de vos enfants pourront y prendre de l'intérêt et même éprouver quelque fierté, en apprenant que leurs ancêtres ont joué un rôle dans de telles scènes.
Mais voici que le printemps arrive, que la verdure se dépouille de sa neige, en sorte que vous avez mieux à faire que de rester assis à écouter les histoires d'un vieillard loquace.
Ah! ah! vous secouez la tête.
Mais la vérité, c'est que vos jeunes membres ont besoin de s'exercer, de se fortifier, de se consolider, et vous n'obtiendrez jamais ce résultat en vous rôtissant devant ce grand feu.
De plus, maintenant mon histoire marche rapidement à sa fin, car je n'ai jamais eu l'intention de vous conter autre chose que les événements qui se rapportent à l'insurrection de l'Ouest.
Si la partie qui s'achève a été des plus mornes, si elle n'a point pour dénouement un joyeux carillon et des poignées de mains, comme dans les livres à bon marché, c'est à l'histoire et non à moi qu'il faut vous en prendre. Car la Vérité est une maîtresse sévère, et une fois qu'on s'est mis en route avec elle, il faut suivre la commère jusqu'au bout, dut-elle braver carrément toutes les règles, toutes les conditions, qui voudraient faire de cette confusion inextricable qu'est le monde le jardin bien régulier, à la hollandaise, des conteurs d'histoires.
Trois jours après notre procès, nous fûmes alignés dans la rue du Nord, devant le château, avec des hommes venus d'autres prisons et qui devaient partager notre sort.