Nous étions placés sur quatre de front et une corde réunissait chaque rang au suivant.

Je comptai cinquante de ces rangs, ce qui porterait notre total à deux cents.

De chaque côté marchaient des dragons. Nous avions devant et derrière nous des compagnies de mousquetaires pour empêcher toute tentative d'attaque ou d'évasion.

Nous partîmes ainsi rangés le dix septembre, au milieu des larmes et des gémissements des gens de la ville, parmi lesquels beaucoup voyaient leurs fils ou leurs frères en route pour l'exil sans pouvoir échanger avec eux un dernier mot, une étreinte.

Quelques-uns de ces pauvres gens, des vieux tout ridés, au chef branlant, des femmes décrépites, marchèrent péniblement pendant des milles à notre suite sur la grande route, jusqu'au moment où l'infanterie de l'arrière-garde fit volte-face de leur côté et les chassa avec des jurons et des coups de leurs baguettes de fusil.

Ce jour-là, nous passâmes par Yeovil et Sherborne.

Le lendemain, on traversa les Dunes du Nord jusqu'à Blandford, où nous fûmes parqués ensemble comme des bestiaux et laissés là pendant la nuit.

Le troisième jour, nous reprîmes notre marche à travers Wimborne et une série de jolis villages du Comté de Dorset, les derniers villages anglais que devaient voir la plupart d'entre nous pour bien des longues années.

À une heure avancée de l'après-midi, nous vîmes apparaître les vergues et les agrès des navires dans le Port de Poole.

Au bout d'une autre heure, nous descendîmes le sentier ardu et rocailleux qui mène à la ville.

Là nous fûmes rangés sur le quai en face du brick au large pont, aux lourdes manœuvres qui était destiné à nous conduire vers l'esclavage.

Pendant toute cette marche, nous fûmes traités avec la plus grande bonté par le menu peuple.

Il accourait de tous ces cottages avec des fruits et du lait qu'ils partageaient entre nous.

Dans d'autres endroits, des ministres dissidents risquèrent leur vie en venant se poster sur les bords de la route, pour nous bénir au passage, sous les grossières plaisanteries et les jurons des soldats.

Nous montâmes à bord et fûmes menés dans la cale par le lieutenant du navire, un grand marin à figure rouge, aux oreilles ornées d'anneaux, pendant que le capitaine, debout sur la poupe, les jambes écartées, la pipe à la bouche, nous vérifiait l'un après l'autre au moyen d'une liste qu'il tenait à la main.

Quand il vit de près la construction solide et l'air de santé rustique des paysans, que n'avait pu entamer même leur longue captivité, ses yeux pétillèrent et il frotta de plaisir ses grosses mains rouges.

—Conduisez-les en bas, Jim, ne cessait-il de crier au lieutenant. Arrimez-les comme il faut. Là-bas. Il y a des logements dignes d'une duchesse, sur ma foi, une duchesse. Emballez-moi cela.

Nous défilâmes l'un après l'autre devant le capitaine enchanté.

Puis, nous descendîmes par l'échelle raide qui aboutissait à la cale.

Arrivés là, nous fûmes conduits dans un étroit corridor, sur chaque côté duquel s'ouvraient les compartiments qui nous étaient destinés.

À mesure qu'un homme se trouvait devant, celui qui lui était réservé, il y était poussé par le vigoureux lieutenant, et fixé au plancher par des entraves aux chevilles que mettait en place l'armurier du bord.

Il faisait nuit quand nous fûmes tous enchaînés, mais le capitaine fit une ronde avec une lanterne pour s'assurer que sa propriété était en parfaite sûreté.

Je pus l'entendre, ainsi que le lieutenant, calculer la valeur de chaque prisonnier et compter ce qu'il en tirerait sur le marché des Barbades.

—Leur avez-vous servi leur fourrage, Jim? demanda-t-il en mettant sa lanterne successivement dans chaque compartiment. Vous êtes-vous assuré qu'ils ont eu leur ration?

—Un pain d'avoine et une pinte d'eau, répondit le lieutenant.

—Une duchesse s'en contenterait, par ma foi, s'écria le capitaine. Regardez-moi celui-ci, Jim. Regardez-moi ses grandes mains: il pourrait travailler des années dans les rizières, avant que les crabes de terre viennent le dévorer.

—Oui, nous aurons une belle vente aux enchères chez les colons pour cet assortiment. Par Dieu! Capitaine, vous avez fait là une fameuse affaire. Morbleu, vous avez roulé ces gens de Londres de la belle manière.

—Qu'est-ce que cela? hurla le capitaine. En voici un qui n'a pas touché à sa ration? Ah! ça, mon homme, est-ce que vous auriez l'estomac trop délicat pour manger ce que d'autres ont trouvé bon, qui valaient mieux que vous.

—Je n'ai pas le cœur à manger, monsieur, répondit le prisonnier.

—Eh quoi! Se permettrait-on des caprices, des fantaisies? Prétendez-vous trier, choisir? Je vous le dis, mon homme, vous m'appartenez corps et âme. Je vous ai payé dix belles pièces, et maintenant il faut que je m'entende dire que vous ne voulez pas manger. Mettez-vous à la besogne à l'instant, capricieux coquin, où je vous fais passer à l'estrapade.

—En voici un autre qui reste continuellement la tête penchée sur la poitrine, sans entrain, sans vie.

—Chien de révolté, d'entêté, cria le capitaine, de quoi vous plaignez-vous? Pourquoi faites-vous une figure d'assureur pendant une tempête?

—S'il vous plaît, monsieur, c'est que je ne fais que penser à ma vieille mère, là-bas, à Wellington, et je me demande qui la nourrira maintenant que je n'y suis plus.

—Hé, qu'est-ce que cela me fait? brailla le brutal marin. Comment ferez-vous pour arriver au terme de votre voyage, en bon état de santé, et le cœur content, si vous restez là comme une poule malade sur son perchoir? Riez, mon homme, faites-vous gai, ou bien je vous donnerai de quoi pleurer. C'est honteux pour vous, torchon de terrien, de bouder, de geindre comme un enfant qu'on vient de sevrer. N'avez-vous pas tout ce que le cœur peut souhaiter? Faites-lui tâter d'un bout de corde, Jim, si jamais vous le rattrapez à se faire du mauvais sang. Ce qu'il fait là, ce n'est que pour nous ennuyer.

—Votre Honneur m'excusera, dit un matelot accourant du pont. Il y a à l'arrière un étranger qui désire s'entretenir avec Votre Honneur.

—Quelle sorte d'homme est-ce, l'ami?

—C'est certainement une personne de qualité, Votre Honneur. Il parle avec autant d'aplomb que s'il était le capitaine du navire. Le maître d'équipage n'a fait que le frôler et il s'est mis à jurer, à sacrer après lui, à le regarder en face, avec des yeux de chat sauvage, si bien que Job Harrisson se figure avoir embarqué le diable en personne. Les hommes ne trouvent pas sa tournure fort à leur gré.

—Que diable peut-être ce godelureau? dit le capitaine. Allez sur le pont, Jim, et dites-lui que je suis occupé à compter mon bétail sur pied et que j'irai le trouver dans un instant.

—Non, Votre Honneur, on aura des ennuis, si vous ne montez pas. Il jure qu'il n'entend pas se laisser berner, qu'il veut vous voir tout de suite.

—Que son sang soit maudit, quel qu'il soit! grommela le marin. Tout cop est maître sur son tas de fumier. Que veut dire ce coquin? Quand même il serait le Lord du Sceau privé, je tiens à lui faire savoir que je suis le maître sur mon pont.

En disant ces mots et les accompagnant de grondements d'indignation, le lieutenant et le capitaine retirèrent, à eux deux, l'échelle, et firent retomber le lourd panneau de l'écoutille après leur passage.

Une seule lampe à huile, suspendue à une des solives au centre du couloir, qui séparait les deux rangées de cellules, était tout l'éclairage qu'on nous accordait.

À sa jaune et trouble lueur, nous distinguions vaguement les grosses côtes de bois du navire se courbant de chaque côté de nous et supportant les traverses qui soutenaient le pont.

Une odeur infecte, provenant de l'eau stagnante, empoisonnait l'air épais et lourd.

À chaque instant, un rat, poussant un cri aigu, et avec un bruit de piétinement, s'élançait à travers la zone éclairée, et disparaissait un peu loin dans les ténèbres.

La forte respiration que j'entendais autour de moi m'apprit que mes compagnons, épuisés par leur voyage et leurs souffrances, avaient fini par s'endormir.

De temps à autre, un lugubre tintement de chaînes, la brusque interruption du souffle, et une inspiration profonde rappelaient qu'un pauvre paysan, encore sous l'influence d'un rêve qui lui montrait son humble coin de terre parmi les bosquets des Mendips, se réveillait brusquement pour voir le vaste cercueil dans lequel il se trouvait et pour respirer l'air empoisonné de la prison flottante.

Je restai longtemps éveillé, tout entier à mes pensées au sujet de moi-même, et aussi des pauvres créatures qui m'entouraient.

À la fin, cependant, le battement rythmique de l'eau contre les flancs du navire, le léger roulis et le tangage me firent tomber dans un sommeil dont je fus brusquement tiré par une lumière passant devant mes yeux. Je me mis sur mon séant et vis plusieurs matelots groupés autour de moi, avec un homme de haute taille enveloppé d'un manteau noir, qui tenait une lanterne au-dessus de ma tête.

—C'est l'homme en question, dit-il.

—Allons, matelot, il faut que vous veniez sur le pont, dit l'armurier du bord.

Et de quelques coups de son marteau, il fit tomber les fers de mes pieds.

—Suivez-moi, dit l'inconnu de haute stature, en me précédant vers l'échelle de l'écoutille.

C'était une sensation céleste de revenir encore une fois à l'air pur.

Les étoiles brillaient au ciel de tout leur éclat.

Une fraîche brise soufflait de la terre et murmurait une charmante chanson à travers les agrès.

Tout près de nous, les lumières de la ville jetaient des éclats jaunes et gais.

Plus loin, la lune regardait à la dérobée par-dessus les collines de Bournemouth.

—Par ici, monsieur, dit le marin, tout droit, dans la cabine, monsieur.

Suivant toujours mon guide, je me trouvai dans la cabine basse du brick.

Une table carrée, luisante, en occupait le centre, et une lampe à lumière éclatante se balançait au-dessus.

Tout au bout, en plein dans la partie éclairée, le capitaine était assis, la figure rayonnante d'avidité et d'espoir.

Sur la table il y avait une petite pile de pièces d'or, une bouteille de rhum, des verres, une boîte à tabac et deux longues pipes.

—Mes compliments, capitaine Clarke, dit le capitaine, avançant sa tête ronde, hérissée. Agréez les félicitations d'un honnête marin. À ce qu'il paraît, nous ne sommes pas destinés à être compagnons de voyage, malgré tout.

—Le capitaine Micah Clarke doit faire un voyage pour son compte, dit l'inconnu.

Au son de sa voix, je sursautai d'étonnement.

—Grands Dieux! m'écriai-je, Saxon!

—Vous l'avez deviné, dit-il en rejetant son manteau et me montrant la figure et la tournure bien connues du soldat de fortune. Par ma foi! l'ami, si vous avez pu me recueillir dans le Solent, je puis bien, je suppose, vous tirer de ce maudit piège à rats où je vous trouve. C'est partie liée, comme on dit devant le tapis vert. Sans doute je vous en voulais à mort au moment de notre dernière séparation, mais je vous gardais quand même un coin de mon âme.

—Une chaise et un verre, capitaine Clarke, s'écria le patron. Parbleu! Je pense que vous êtes tout disposé à lever le petit doigt et à vous rincer le sifflet après tout ce que vous avez traversé.

Je m'assis à table. La tête me tournait.

—Voilà qui est trop profond pour moi, dis-je. Que signifie tout cela et comment est-ce arrivé?

—Pour mon compte, le sens est aussi clair que le verre de mon habitacle, dit le marin. Votre bon ami le Colonel Saxon,—c'est son nom à ce que j'apprends,—m'a offert autant d'argent que je pouvais espérer d'en gagner en vous vendant dans les Indes. Ma parole! je suis rude et je parle franc, mais j'ai le cœur au bon endroit. Oui, oui, je ne voudrais pas enlever par fraude un homme si je pouvais lui rendre la liberté, mais nous avons à veiller sur nos intérêts et le commerce ne marche guère.

—Alors je suis libre! dis-je.

—Vous êtes libre, répondit-il. Voici l'argent de votre achat sur la table. Vous pouvez aller où il vous plaira, excepté en Angleterre, où vous êtes encore hors la loi par le fait de votre sentence.

—Comment avez-vous fait cela, Saxon? demandai-je. N'avez-vous rien à craindre pour vous-même.

—Ho! Ho! fit le vieux soldat en riant, je suis un homme libre, mon garçon. Je tiens mon pardon et je ne me soucie d'un espion ou d'un dénonciateur pas plus que d'un maravédi. Qui ai-je rencontré, il y a un jour ou deux? Le Colonel Kirke en personne. Oui, mon garçon, je l'ai rencontré dans la rue, et à son nez, j'ai mis mon chapeau de travers. Le gredin a porté la main à la poignée de son épée, et j'allais dégainer pour envoyer son âme au diable, si on ne nous avait pas séparés. Jeffreys et les autres me sont aussi indifférents que les cendres de cette pipe. Je peux faire claquer ce pouce et cet index pour les narguer. Ils aiment mieux voir le dos de Décimus Saxon que sa figure, je vous en réponds, oui!

—Mais d'où vient cela? demandai-je.

—Eh! Vierge Marie, ce n'est point un mystère. Les vieux oiseaux, qui ont de l'expérience, ne se prennent pas avec de la paille. Lorsque je vous quittai, je me mis en route pour certaine hôtellerie où je pouvais être sûr de trouver une personne amie. J'y passai quelque temps en cachette, ainsi que disent les Français, afin de préparer à bien le plan que j'avais en tête. Éclair et tonnerre! j'eus une peur terrible que me causa ce vieux marin votre ami, qui pourrait être vendu comme peinture, car en tant qu'homme, il n'est plus bon à grand'chose.

Bon, je me rappelai assez tôt l'affaire de votre visite à Badminton et du Duc de B... Nous ne nommerons personne, mais vous devinerez aisément de quoi je parle. Je lui envoyai un messager pour lui dire que je comptais acheter mon pardon en faisant connaître tout ce que je savais du double jeu qu'il avait joué avec les rebelles.

Le message fut remis secrètement et il me répondit que je le trouverais lui-même, à un certain endroit, la nuit.

Au lieu de m'y rendre en personne, j'y envoyai mon messager, qui fut trouvé le lendemain raide mort avec plus de boutonnières dans son doublet que le tailleur n'en avait fait.

Sur quoi j'envoyai de nouveau, en me montrant plus exigeant et parlant d'un prompt arrangement.

Il me demanda mes conditions.

Je répondis: un pardon complet et un commandement pour moi, et pour vous une somme suffisante pour que vous puissiez vous rendre commodément dans un pays étranger et vous adonner à la noble profession des armes.

J'obtins l'un et l'autre, quoique cela fût aussi dur que si on lui arrachait les dents.

Son nom a grand crédit à la Cour en ce moment même et le Roi ne peut rien lui refuser.

J'ai mon pardon et un commandement de troupes dans la Nouvelle-Angleterre.

Pour vous, j'ai deux cents pièces; sur lesquelles trente ont servi à payer votre rançon au capitaine; vingt autres me sont dues pour mes avances en cette affaire.

Vous trouverez dans ce sac les cent cinquante et quelques pièces, sur lesquelles vous en paierez quinze aux pêcheurs qui ont pris l'engagement de vous transporter à Flessingue.

Vous n'aurez aucune peine à croire, mes chers enfants, combien je fus bouleversé par ce brusque revirement des choses.

Lorsque Saxon eut cessé de parler, je restai comme étourdi à essayer de comprendre ce qu'il m'avait dit.

Puis, il me vint à l'esprit une pensée qui glaça la flamme d'espoir et de bonheur qu'avait fait jaillir en moi l'idée de ma liberté recouvrée.

Ma présence avait été un aide, une consolation pour mes malheureux compagnons.

Ne serait-ce pas cruauté que de les abandonner dans leur détresse? Il n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne levât les yeux vers moi dans sa peine, et dans la faible mesure de mes ressources je les avais secourus et réconfortés.

Comment les abandonner maintenant?

—Je vous suis extrêmement obligé, Saxon, dis-je enfin en parlant avec lenteur, et avec quelque difficulté, car c'étaient des paroles pénibles à prononcer, mais je crains que vous ne vous soyez donné des peines inutiles. Les pauvres paysans n'ont personne pour les soigner, pour les aider. Ils sont aussi simples que des enfants, et tout aussi peu faits pour être débarqués dans un pays inconnu. Je ne puis prendre sur moi de les abandonner.

Saxon éclata de rire, en se renversant sur sa chaise, allongeant ses grandes jambes et enfonçant les mains dans les poches de sa culotte.

—Voilà qui est trop fort, dit-il enfin. J'avais prévu bien des difficultés sur ma route, mais celle-là, je n'y songeais pas! Vous êtes, il faut le dire, l'homme le plus contrariant qui ait jamais porté le justaucorps de cuir de bœuf. Vous avez toujours quelque raison tirée on ne sait d'où pour vous échapper, pour vous effrayer, comme un poulain étourdi, à moitié dompté. Et pourtant je crois pouvoir venir à bout, avec un peu de persuasion, de ces étranges scrupules qui vous prennent.

—Quant aux prisonniers, Capitaine Clarke, dit le marin, je me conduirai envers eux comme un père, sur ma parole, je le ferai, foi d'honnête marin. S'il vous convenait de prélever une bagatelle d'une vingtaine de pièces pour leur assurer le confortable, je veillerais à ce qu'ils aient une nourriture telle que beaucoup d'entre eux n'en ont jamais eu la pareille à leur propre table. Et en outre ils viendront sur le pont, pendant les quarts, et prendront l'air frais une heure ou deux par jour. Je ne puis rien proposer de plus équitable.

—J'ai un ou deux mots à vous dire sur le pont, fit Saxon.

Il sortit de la cabine, et je le suivis jusqu'au bout de la poupe, où nous restâmes debout adossés aux bastingages.

Les lumières s'étaient éteintes l'une après l'autre dans la ville, en sorte que l'océan noir battait contre le rivage plus noir encore.

—Vous n'avez pas à vous tourmenter au sujet de l'avenir des prisonniers, dit-il en me parlant tout bas. Ils ne partiront pas pour les Barbades, et ce capitaine, à l'âme aussi dure qu'un caillou n'aura pas à les vendre, malgré toute la certitude qu'il en a. S'il peut se tirer d'affaire en sauvant sa peau, il aura plus de chance que je ne crois. Il a sur son bord un homme qui ne ferait pas plus de façon que moi pour lui donner une poussée par-dessus bord.

—Que voulez-vous dire, Saxon? m'écriai-je.

—Avez-vous jamais entendu parler d'un certain Hector Marot?

—Hector Marot? Oui, certes, je le connais fort bien. C'était un détrousseur de grand chemin sans doute, mais avec cela un gaillard d'une énergie terrible, et un bon cœur sous l'habit d'un voleur.

—Lui-même. C'est, comme vous le dites, un homme énergique, et un sabreur résolu, bien que, d'après ce que j'ai vu de son jeu, il soit faible dans les coups de pointe, et qu'il ait une préférence exagérée pour les coups de taille et n'attache pas assez d'importance à la pointe. En quoi il ne fait pas assez grand cas de l'opinion et de l'enseignement des escrimeurs les plus remarquables de l'Europe. Bah! Bah! les gens diffèrent d'avis sur ce point comme sur bien d'autres.

Pourtant il me semble que j'aimerais mieux être emporté du terrain de combat, après m'être servi de mon arme secundum artem que de le quitter sans une égratignure après avoir enfreint les lois de l'escrime. Quarto, tierce, seconde, voilà ce que je dis, et au diable vos estramaçons et vos passades.

—Mais il s'agit de Marot, dis-je avec impatience.

—Il est à bord, dit Saxon. Il paraît qu'il a été révolté, indigné des cruautés qu'on a fait souffrir aux paysans après la bataille de Bridgewater. Comme c'est un homme de caractère assez sombre, assez farouche, sa désapprobation s'est traduite par des actes plutôt que par des paroles.

On a trouvé çà et là dans la campagne, des soldats tués à coups de pistolets ou de poignard, sans que leur agresseur eût laissé aucune trace.

Il y en a eu une douzaine au moins de traités de la sorte, et l'on en est bientôt venu à se dire tout bas qu'Hector Marot, le brigand de grand chemin, était l'auteur de tout cela et on s'est mis avec ardeur à sa poursuite.

—Bon, et après? demandai-je, car Saxon s'était interrompu pour allumer sa pipe au moyen de cette même vieille boîte de métal contenant un briquet dont il s'était servi lors de notre première rencontre.

Quand j'évoque en imagination Saxon, c'est presque toujours sous l'aspect qu'il avait en ce moment-là, alors que la lueur rouge éclairait sa figure dure, animée, au profil de faucon, et montrait mille petits plis et rides que le temps et le souci avaient gravés dans sa peau brune, hâlée.

Parfois, dans mes rêves, cette figure m'apparaissait sur un fond de ténèbres.

Ses yeux à demi clos, si mobiles, si clignotants, sont tournés vers moi de cette façon un peu oblique qui lui était propre, si bien qu'enfin je me retrouve assis sur mon séant, et tendant la main dans l'espace vide, m'attendant presque à sentir autour d'elle une autre main maigre, nerveuse.

C'était, sous bien des rapports, un malhonnête homme, mes chers enfants, un homme roué, plein de ruse, qui n'avait guère de scrupules, guère de confiance, et pourtant la nature humaine est chose si étrange, et il nous est si difficile de maîtriser nos sentiments, que mon cœur s'échauffe quand je pense à lui et que cinquante années ont plutôt accru qu'affaibli la sympathie que j'ai pour lui.

—J'ai entendu dire, fit-il en envoyant lentement des bouffées de sa pipe, que Marot était bien l'homme de cette trempe, et qu'il était serré de si près qu'il courait le danger d'être pris.

En conséquence, je me mis à sa recherche, et je tins conseil avec lui.

Sa jument avait péri d'une balle perdue, et comme il avait beaucoup d'affection pour cette bête, cet événement le rendait plus farouche et plus dangereux que jamais. Il n'avait plus, disait-il, aucun goût pour son ancien métier.

En fait, il était mûr pour n'importe quoi.

C'est de cette manière-là qu'on fait les instruments utiles.

J'appris que dans sa jeunesse, il avait appris le métier de marin.

À ces mots, mon plan se dessina avec autant de rapidité qu'on tire un coup de pétrinal.

—Et ensuite? demandai-je, je ne vois pas encore clair.

—Pourtant, c'est assez évident pour vous maintenant. Le but de Marot était de fausser compagnie aux gens qui le poursuivaient et de rendre service aux exilés.

Pouvait-il rien faire de mieux pour réaliser ce projet que de s'engager comme matelot à bord de ce brick, la Dorothée Fox, et de quitter l'Angleterre avec lui.

Il n'y a que trente hommes d'équipage.

Au-dessous des écoutilles, ils sont près de deux cents, et si simples qu'ils puissent être, vous le savez aussi bien que moi, ils n'ont pas leurs pareils pour jouer de la pointe et du tranchant, mais il leur manque l'ordre et la discipline qui seraient nécessaires en pareil cas.

Marot n'a qu'à descendre au milieu d'eux, par une nuit noire, à les débarrasser de leurs entraves, à leur mettre en main quelques armes à feu, quelques gourdins.

Ho! Ho! Micah, qu'en dites-vous?

Les planteurs feront bien de cultiver leurs terres eux-mêmes, s'ils n'ont à compter en cette occurrence que sur les bras des campagnards de l'Ouest.

—En effet, c'est un plan bien conçu, dis-je. C'est malheureux, Saxon, qu'avec votre ingéniosité, votre esprit inventif, vous n'ayez pas un champ d'action honorable. Vous êtes, je le sais bien, aussi capable de commander des armées, d'organiser des campagnes qu'aucun de ceux qui jamais portèrent une épée.

—Regardez par-là, dit tout bas Saxon, en me saisissant par le bras. Voyez-vous l'endroit que la lune éclaire, à côté de l'écoutille. N'apercevez-vous pas cet homme de petite taille, trapu, qui est debout, seul perdu dans ses pensées, la tête inclinée sur sa poitrine? C'est Marot.

Je vous l'affirme, si j'étais le capitaine Pogram, j'aimerais mieux avoir pour premier lieutenant, pour camarade de lit le diable en personne, cornes, sabots, et queue, plutôt que d'avoir cet homme, à bord de mon navire. Vous n'avez pas de sujet de vous tourmenter en ce qui regarde les prisonniers, Micah. Leur avenir est décidé.

—Alors, Saxon, répondis-je, il ne me reste plus qu'à vous remercier et à accepter ces moyens de salut que vous avez mis à ma portée.

—Voilà qui est parler en homme, dit-il. Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous en Angleterre? Et pourtant, par la Messe, il pourrait bien se faire que je n'y reste pas bien longtemps, car, à ce que j'ai appris, on doit me confier le commandement d'une expédition qu'on prépare contre les Indiens qui ont ravagé les plantations de nos colons.

Ce sera une bonne affaire que d'obtenir un emploi profitable, car je n'ai jamais vu une guerre pareille, où l'on n'a pu ni se battre, ni piller. Je vous en donne ma parole, c'est à peine si j'ai eu quelque argent entre les mains depuis qu'elle a commencé. Quand il s'agirait de mettre Londres à sac, je ne voudrais pas la recommencer.

—Il y a une personne amie que Sir Gervas Jérôme a recommandée à mes soins, fis-je remarquer, mais j'ai déjà pourvu à ce qu'il désirait. Il ne me reste rien qu'à faire savoir à tous les gens de Havant qu'un Roi qui a prodigué le sang de ses sujets, comme l'a fait celui que nous avons, n'est pas destiné, selon toute vraisemblance, à posséder bien longtemps le trône d'Angleterre. Lorsqu'il tombera, je reviendrai, et plutôt peut-être qu'on ne le croit.

—Ce traitement infligé à l'Ouest a, en effet, fortement indisposé tout le pays, dit mon compagnon. De tous côtés j'entends dire que la haine contre le Roi et ses ministres est plus violente qu'avant l'explosion. Hé! capitaine Pogram, par ici! Nous avons arrangé l'affaire, et mon ami est prêt à partir.

—Je me disais bien qu'il demanderait à virer de bord, fit le capitaine, en s'avançant vers nous d'une allure chancelante qui prouvait que la bouteille de rhum lui avait tenu compagnie depuis notre sortie. Par ma foi, j'en étais sûr. Et pourtant, par la Messe, je ne m'étonne pas qu'il y ait regardé à deux fois avant de quitter la Dorothée Fox. Elle est aménagée pour une duchesse, par ma foi. Où est votre canot?

—Bord à bord, dit Saxon. Mon ami se joint à moi, capitaine Pogram, pour espérer que vous ferez un agréable et utile voyage.

—Je lui en suis diablement obligé, dit le capitaine en agitant en tous sens son tricorne.

—Et aussi que vous arriverez sain et sauf aux Barbades.

—Il n'y a guère à en douter, dit le capitaine.

—Et que vous tirerez de vos marchandises assez bon parti pour recevoir la récompense de votre humanité.

—Ah! voilà de belles paroles, s'écria le capitaine. Monsieur, je suis votre débiteur.

Une barque de pêche se tenait bord à bord du brick.

À la lueur fumeuse des lanternes de la poupe, je pus discerner des hommes sur son pont et la grande voile brune toute prête à être hissée.

J'enjambai le bordage et mis le pied sur l'échelle de corde qui descendait jusqu'à elle.

—Adieu, Décimus, dis-je.

—Adieu, mon garçon. Vous avez votre argent en lieu sûr?

—Je l'ai.

—Alors, j'ai un autre présent à vous faire. Il m'a été remis par un sergent de la cavalerie royale. C'est sur lui que vous devrez compter désormais, Micah, pour vous nourrir, vous loger, vous habiller. C'est à lui qu'un homme brave doit toujours recourir pour vivre. C'est le couteau qui vous servira à ouvrir cette huître qu'est le monde. Regardez, mon garçon. C'est votre sabre.

—Mon vieux sabre! L'épée de mon père! m'écriai-je, au comble du ravissement, lorsque Saxon tira de dessous son manteau et me tendit le fourreau en cuir déteint, de vieux modèle, avec la lourde poignée de laitons que je connaissais si bien.

—Vous voici maintenant, dit-il, membre de l'antique et honorable corporation des soldats de fortune. Tant que le Turc rôdera en grognant devant les portes de Vienne, il y aura toujours de la besogne pour les bras vigoureux et les cœurs braves. Vous verrez que parmi ces guerriers errants, venus de tous les climats, de toutes les nations, le nom d'Anglais est estimé très haut. Je sais fort bien qu'il ne déchoira pas lorsque vous ferez partie de la confrérie. Je voudrais pouvoir partir avec vous, mais on me promet une solde et une situation auxquelles il serait fâcheux de renoncer. Adieu, mon garçon, et que la bonne fortune vous accompagne!

Je serrai la main calleuse du vieux soldat, et descendis dans la barque de pêche.

Le câble qui nous retenait fut retiré, la voile hissée, et la barque fila à travers la baie.

Elle allait de l'avant par une obscurité de plus en plus épaisse, obscurité aussi noire, aussi impénétrable que l'avenir vers lequel marchait la barque de ma vie.

Bientôt la force du soulèvement et de la retombée nous apprit que nous avions franchi l'entrée du port et que nous étions en plein canal.

À terre, des lumières clignotantes, apparaissant à de longs intervalles, marquaient la ligne de la côte.

Comme je me retournais pour regarder en arrière, un nuage, en se mouvant lentement, découvrit la lune, et je vis le dessin bien net des agrès du brick sur le disque d'un blanc froid.

Près de la voilure, était debout le vétéran, qui d'une main se tenait à un cordage, et agitait l'autre, en signe d'adieu et d'encouragement.

Un autre gros nuage masqua la lumière, et cette maigre et nerveuse figure, ce long bras tendu furent le dernier objet que je vis, avant une longue et triste période, du cher pays où j'étais né et avais été élevé.


X—Où tout prend fin.

Ainsi donc, mes chers enfants, me voici parvenu à la fin du récit d'un échec,—d'une aventure qui échoua bravement, noblement, mais qui n'en fut pas moins un échec.

Trois ans plus tard, l'Angleterre devait reprendre possession d'elle-même, rejeter les chaînes qui entravaient la liberté de ses membres, faire fuir Jacques et sa venimeuse couvée loin de ses rivages, tout comme je les fuyais alors.

Nous avions commis l'erreur d'être en avance sur notre temps.

Et pourtant il vint une époque où l'on se rappela avec sympathie les gars qui avaient combattu avec tant de vigueur dans l'Ouest, où leurs membres, recueillis dans bien des fossés et les solitudes où les avaient semés les bourreaux, furent rapportés au milieu du deuil silencieux d'une nation, dans les jolis cimetières champêtres où ils auraient voulu reposer.

Là, à portée du tintement de la cloche qui les avait, en leur enfance, appelés à la prière, sous le gazon où ils s'étaient promenés, à l'ombre de ces collines de Mendip et de Quantock qu'ils avaient tant aimées, ces braves cœurs dorment en paix dans le sein maternel.

Requiescant! Requiescant in pace!

Pas un mot de plus sur moi-même, chers enfants.

Ce récit est tout hérissé de Je. On dirait un Argus...

Cela, c'est un trait d'esprit, que vous ne comprendrez peut-être pas, je m'en doute.

J'ai entrepris de vous faire l'histoire de la guerre de l'Ouest, et cette histoire, vous venez de l'entendre.

Vous aurez beau me dorloter, me cajoler, vous n'en aurez pas un mot de plus.

Ah! je sais combien il est bavard, le vieillard, et que si vous pouviez seulement le mener jusqu'à Flessingue, il vous conduirait à travers les guerres de l'Empire, à la cour de Guillaume et à la seconde invasion de l'Ouest, qui eut une issue plus heureuse que la première.

Mais je ne ferai pas un pouce de plus.

Allez sur la pelouse, petits scélérats.

N'avez-vous rien autre à exercer que vos oreilles, pour aimer tant que cela à vous accroupir autour de la chaise de grand'père?

Si je dure jusqu'à l'hiver prochain et que le rhumatisme me laisse tranquille, il pourra bien se faire que je rattache les fils brisés de mon récit.

Quant aux autres personnages, je ne puis dire que ce que je sais d'eux.

Certains disparurent entièrement de ma connaissance.

Sur certains autres, je n'ai entendu que des choses vagues et incomplètes.

Les meneurs de l'insurrection s'échappèrent bien plus aisément que ceux qui les avaient suivis, car ils s'aperçurent que la passion de l'avidité est plus forte encore que celle de la cruauté.

Grey, Buyse, Wade et d'autres se rachetèrent au prix de tout ce qu'ils possédaient.

Ferguson s'échappa.

Monmouth fut exécuté sur le tertre de la Tour, et du moins à ses derniers moments il montra cet entrain qui, de temps à autre, se faisait jour à travers sa faiblesse naturelle, comme la flamme qui jaillit par intermittences d'un feu près de s'éteindre.

Mon père et ma mère vécurent assez pour voir la Religion protestante reprendre son ancienne place et l'Angleterre se faire le champion de la foi réformée sur le Continent.

Trois ans plus tard, je les retrouvai à Havant, presque tels que je les avais quittés, à cela près qu'il y avait quelques fils d'argent de plus dans les tresses brunes de ma mère, que les larges épaules de mon père étaient un peu courbées, et son front sillonné par les rides du souci.

Ils firent, la main dans la main, le voyage de la vie, lui le Puritain, et elle disciple de l'Église, et je n'ai jamais désespéré de voir se guérir l'hostilité religieuse en Angleterre, après avoir reconnu combien il est aisé à deux personnes de garder la foi la plus énergique en leur propre croyance, tout en éprouvant l'affection et le respect le plus sincère pour celle qui professe un autre culte.

Il viendra peut-être un jour où Église et Chapelle seront entre elles comme un frère cadet et un frère aîné, travaillant ensemble au même but et chacun se réjouissant du succès de l'autre.

Que le désaccord entre elles se traduise autrement que par la pique et le pistolet, par le tribunal et la prison, que ce soit la rivalité en vue d'une vie plus haute, à qui adoptera la manière de voir la plus large, à qui pourra s'enorgueillir de montrer les classes pauvres les plus heureuses et les mieux soignées.

Dès lors cette rivalité sera non plus une malédiction, mais un bienfait pour ce pays d'Angleterre.

Ruben Lockarby fut malade pendant bien des mois, mais lorsque enfin il fut rétabli, il se trouva amnistié grâce aux soins que se donna le Major Ogilvy.

Au bout d'un certain temps, quand l'agitation eût entièrement pris fin, il épousa la fille du Maire Timewell et il vit encore à Taunton en citoyen opulent, prospère.

Il y a trente ans que vint au monde un petit Micah Lockarby, et maintenant on m'apprend qu'il y en a un autre, fils du premier, et qui promet d'être un Tête-Ronde aussi déluré que pas un de ceux qui marchèrent au roulement du tambour.

Quant à Saxon, j'ai reçu plus d'une fois de ses nouvelles.

Il fit un si habile usage de la prise qu'il avait sur le Duc de Beaufort que par la protection de celui-ci, il obtint le commandement d'une expédition envoyée pour châtier les sauvages de la Virginie, qui avaient commis de grandes cruautés sur les colons.

Car il lutta si bien d'embuscades contre leurs embuscades, joua de tels tours à leurs guerriers les plus rusés, qu'il a laissé un grand nom parmi eux et que son souvenir vit encore parmi eux, sous un sobriquet indien, qui signifie «l'homme matois aux longues jambes et aux yeux de rat.»

Après avoir repoussé les tribus fort loin dans le désert, il reçut comme récompense de ses services un territoire, sur lequel il s'établit.

Il s'y maria et passa le reste de ses jours à cultiver du tabac et à enseigner les principes de la guerre à une nombreuse lignée d'enfants dégingandés, longs comme des perches.

On m'apprend qu'une grande nation de gens d'une force étonnante et d'une stature extraordinaire promet de se former de l'autre côté de l'eau. Si cela venait vraiment à se réaliser, il pourrait bien se faire que ces jeunes Saxons ou leurs enfants y contribuent.

Plaise à Dieu que leurs cœurs ne s'endurcissent jamais à l'égard de cette petite île de la mer, qui est, qui devra toujours être le berceau de leur race!

Salomon Sprent se maria et vécut de longues années aussi heureux que ses amis pouvaient le souhaiter.

Pendant mon séjour à l'étranger, je reçus une lettre de lui, où il m'apprenait que bien que son navire compagnon et lui fussent partis seuls pour la traversée du mariage, ils étaient maintenant escortés d'un petit canot et d'un bateau de passage.

Une nuit d'hiver où le sol était couvert de neige, il envoya chercher mon père, qui accourut chez lui.

Il trouva le vieux marin assis dans son lit, sa bouteille de rhum à portée de sa main, sa boîte à tabac près de lui, et une grande Bible jaunie en équilibre sur ses genoux ployés.

Il respirait péniblement et était dans des transes terribles.

—J'ai une planche défoncée et neuf pieds d'eau dans la cale. C'est venu plus vite que je ne puis me l'expliquer. À la vérité, ami, voilà bien des jours que je ne suis propre à tenir la mer, et il est temps que je sois condamné et mis au rebut.

Mon père hocha la tête avec tristesse, en remarquant la teinte sombre de son visage et sa respiration embarrassée.

—En quel état est votre âme? demanda-t-il.

—Ah! oui, dit Salomon, c'est là une cargaison que nous transportons sous nos écoutilles, sans être en état de la voir et nous n'avons pas donné de coup de main pour son arrimage. Je viens de repasser les ordres de mise à la voile que voici et les dix articles de guerre, mais je ne trouve pas, il me semble, que je me sois écarté de ma route au point de n'avoir pas à espérer de rentrer dans la passe.

—N'ayez pas confiance en vous-même, mais en Christ, dit mon père.

—C'est lui le pilote naturellement, répondit le vieux marin. Mais quand j'avais un pilote à bord, je ne manquais jamais selon mon habitude d'avoir l'œil au grain, voyez-vous, et c'est ce que je ferai à présent. Le pilote ne vous en estime pas moins pour cela. Aussi je vais jeter de mon côté ma ligne de sonde, bien qu'on me dise qu'il n'y a de fond nulle part dans l'Océan de la miséricorde de Dieu. Dites-moi, ami, pensez-vous que ce même corps, cette même carcasse que voici, ressuscitera un jour.

—C'est ce qu'on nous enseigne, répondit mon père.

—Je la reconnaîtrai n'importe où, aux tatouages, dit Salomon. Ils ont été faits quand j'étais avec Sir Christophe dans les Indes occidentales, et je serais fâché d'avoir à les perdre.

Quant à moi, voyez-vous, je n'ai jamais voulu de mal à personne, pas même à ces ventrus de Hollandais, bien que je me sois battu contre eux dans trois guerres, et qu'ils m'aient emporté un de mes espars, et qu'on le pende après eux!

Si j'ai fait entrer le grand jour dans quelques-uns d'entre eux, voyez-vous, c'était en bonne part et affaire de service.

J'ai bu ma part, ma bonne part, assez pour adoucir mon eau de cale, mais bien peu de gens m'ont vu en mauvais état dans les agrès d'en haut, ou refusant d'obéir à mon gouvernail.

Je n'ai jamais touché ma solde ou ma part de prise, sans que mon matelot fût bien accueilli à en demander la moitié.

Quant aux catins, moins on en parlera, mieux cela vaudra.

J'ai été un fidèle navire compagnon pour ma Phébé depuis qu'elle a jugé bon d'attendre mes signaux.

Voilà mes papiers, tous nets et sans rien de caché.

Si je suis mandé à l'arrière cette nuit même par le Suprême Lord grand amiral en chef, je ne crains pas qu'il me fasse mettre aux fers, car bien que je ne sois qu'un pauvre homme de marin, j'ai trouvé dans ce livre-ci une promesse, et je n'ai point peur que Lui ne la tienne pas.

Mon père passa quelques heures avec le vieillard et fit de son mieux pour le réconforter et l'aider, car il était évident qu'il baissait rapidement.

Lorsque enfin il le quitta, le laissant avec sa fidèle épouse près de lui, il saisit la main brune, mais amaigrie, qui gisait sur les couvertures.

—Je vous reverrai, dit-il.

—Oui, sous la latitude du ciel, répondit le marin agonisant.

Son pressentiment était juste, car aux premières heures du matin, sa femme se penchant sur lui, vit un beau sourire sur sa figure tannée, bronzée par les coups de mer.

Se soulevant sur son oreiller, il porta la main à une mèche de son front, selon l'usage des marins, puis il retomba lentement, paisiblement dans le long sommeil d'où l'on se réveille quand la nuit cesse d'exister.

Vous me demanderez sans doute ce qu'il advint d'Hector Marot et de l'étrange cargaison qui avait mis à la voile du port de Poole.

On n'entendit jamais parler d'eux, à moins qu'on applique à leur destinée un bruit qui fut répandu quelques mois plus tard par le Capitaine Elias Hopkins, du navire La Caroline, de Bristol.

Le Capitaine Hopkins rapporte que dans la traversée qui le ramenait de nos colonies, il rencontra une brume épaisse et eut le vent debout au voisinage des grands bancs de morue.

Une nuit, pendant qu'il faisait sa ronde, par un brouillard si dense, qu'il pouvait à peine voir la pomme de son propre mat, il éprouva une sensation des plus étranges, car comme lui et d'autres étaient debout sur le pont, ils entendirent, à leur grand étonnement, le bruit d'un grand nombre de voix, qui paraissaient former un chœur, bruit d'abord faible et certain, puis prenant bientôt une ampleur croissante, jusqu'à ce qu'il fût, à ce qu'il semblait, à la distance d'un jet de pierre.

Après quoi il diminua et s'éteignit lentement pour se perdre au loin.

Certains hommes de l'équipage mirent la chose sur le compte du Maudit, mais comme le Capitaine Elias Hopkins ne manquait pas de le faire remarquer, il était bien étrange que le Malin eût choisi des hymnes familiers de l'Ouest pour son exercice nocturne, et plus étrange encore que les habitants de l'abîme eussent, en chantant, une prononciation aussi pâteuse que celle du Comté de Somerset.

Quant à moi, je ne doute guère que ce ne fût en effet la Dorothée Fox qui eût passé par là dans le brouillard, et que les prisonniers, ayant reconquis leur liberté, n'aient célébré leur délivrance à la façon de vrais Puritains.

Où furent-ils entraînés?

Fut-ce sur la côte rocheuse du Labrador, ou bien trouvèrent-ils un asile dans quelque région désolée où la cruauté royale ne pouvait pas les poursuivre, voilà qui doit rester éternellement ignoré.

Zacharie Palmer vécut de longues années en vieillard vénérable et honoré, avant d'être appelé à son tour auprès de ses pères.

C'était un doux et simple philosophe de village que cet homme-là, et dans sa vieille poitrine il y avait un cœur d'enfant.

Rien qu'à penser à lui, il me vient comme un parfum de violettes, car si dans ma manière d'envisager la vie, et dans mes espérances d'avenir, je ne partage pas en tout point les doctrines dures et sombres de mon père, je sais que je le dois aux sages paroles et aux enseignements bienveillants du charpentier.

Si les actes sont tout, si les dogmes ne sont rien en ce monde, ainsi qu'il se plaisait à le dire, dès lors sa vie sans faute, exempte de blâme, pourrait servir de modèle à vous et à tous.

Puisse la poussière lui être légère!

Un mot au sujet d'un autre ami, le dernier que je rappelle, mais non le moins apprécié.

Guillaume le hollandais occupait depuis dix ans le trône d'Angleterre, qu'on pouvait encore voir dans le champ voisin de la maison paternelle un grand cheval fortement charpenté, dont le pelage gris était tacheté de marques blanches.

Et, comme on l'a toujours remarqué, lorsque les soldats sortaient de Plymouth, ou que le son aigu de la trompette ou le roulement du tambour parvenait à son oreille, il arquait son cou fatigué par l'âge, agitait sa queue mêlée de gris, levait ses genoux raidis pour faire un temps de trot majestueux et pédantesque.

Les gens de la campagne s'arrêtaient volontiers à considérer les gambades du vieux cheval, et il est bien probable que l'un d'eux racontait aux autres que ce coursier là avait porté à la guerre un des jeunes gens de leur propre village, et comment le cavalier avait dû fuir le pays, mais aussi comment un bon sergent des troupes royales avait ramené le cheval au père du jeune homme comme souvenir de lui.

Ce fut ainsi que Covenant passa ses dernières années, en vétéran des chevaux, bien nourri, bien soigné et fort enclin peut-être à conter en langage de cheval, à tous les pauvres sots bidets de la campagne, les merveilleuses, aventures qu'il avait eues dans l'Ouest.