LA VILLE SUBMERGÉE.[9]

Il y avait une fois, en Hollande, une grande et belle ville appelée Stavoren. Cette ville était située près de la mer, et les habitants étaient très riches, parce que leurs vaisseaux allaient dans toutes les différentes parties du monde chercher les trésors de toutes les différentes contrées.

Les habitants de Stavoren étaient très riches, et ils étaient fiers de leur or, fiers de leur argent, fiers de leurs vaisseaux, et fiers de leurs grands palais. Ils étaient fiers et égoïstes aussi, parce qu'ils ne pensaient jamais aux pauvres, qui n'avaient ni or, ni argent, ni vaisseaux, ni palais.

Il y avait une dame à Stavoren qui était plus riche et plus fière que tous les autres habitants; elle était aussi plus égoïste et plus cruelle envers les pauvres. Un jour, cette dame si riche appela le capitaine de son plus grand vaisseau, et dit:

"Capitaine, préparez votre vaisseau, et quittez le port. Allez me chercher une grande cargaison de la chose la plus précieuse du monde."

"Certainement, madame," dit le capitaine, "commandez, et j'obéirai. Mais que voulez-vous, madame? Voulez-vous une grande cargaison d'or, d'argent, de pierres précieuses, ou d'étoffes? Que voulez-vous?"

"Capitaine," répondit la dame, "j'ai donné mes ordres. Je demande une cargaison de la chose la plus précieuse du monde. Il y a seulement une chose qui est plus précieuse que toutes les autres. Allez chercher cette chose-là et partez immédiatement."

Le pauvre capitaine, qui avait peur de la dame, obéit. Il alla au port, il prépara son vaisseau, et partit. Alors il appela ses officiers et ses matelots, et dit:

"Camarades, notre maîtresse a commandé une grande cargaison de la chose la plus précieuse du monde. Elle a refusé de dire quelle est la chose la plus précieuse du monde. Je ne sais pas quelle est la chose la plus précieuse du monde. Savez-vous quelle est la chose la plus précieuse du monde?"

"Oui, mon capitaine," répondit un officier, "la chose la plus précieuse du monde, c'est l'or."

"Oh, non, mon capitaine," répondit un autre officier, "la chose la plus précieuse du monde, c'est l'argent."

"Non," dit un autre. "Mes camarades, la chose la plus précieuse du monde ce sont les pierres précieuses, les perles, les diamants, et les rubis."

Un autre matelot dit: "Mon capitaine, la chose la plus précieuse du monde ce sont les étoffes." Tous les hommes et tous les officiers avaient une opinion différente, et le pauvre capitaine était très embarrassé. Enfin le capitaine dit: "Je sais quelle est la chose la plus précieuse du monde, c'est le blé. Avec le blé on fait le pain, la chose la plus précieuse du monde, parce que le pain est indispensable." Le capitaine était content, et tous les hommes étaient contents aussi.

Le capitaine dirigea son vaisseau dans la mer Baltique.[10] Il alla à la ville de Dantzic.[11] Là il acheta une grande cargaison de blé magnifique. Il chargea la cargaison de blé sur son vaisseau, et il repartit pour Stavoren. Pendant son absence, la dame avait fait visite à toutes les personnes riches de Stavoren, et avait dit: "J'ai envoyé mon capitaine chercher une cargaison de la chose la plus précieuse du monde."

"Ah," répondaient les personnes riches, "quelle est cette chose?" Mais la dame refusait de répondre et disait seulement: "Devinez, mes amis, devinez."

Naturellement la curiosité de toutes les personnes de Stavoren était grande, et elles attendaient le retour du capitaine avec impatience. Un jour le grand vaisseau arriva dans le port, le capitaine se présenta devant la dame qui le regarda avec surprise, et dit:

"Comment, capitaine, déjà de retour! Vous avez été rapide comme un pigeon. Avez-vous la cargaison que j'ai demandée?"

"Oui, madame," répondit le capitaine, "j'ai une cargaison du plus magnifique blé!"

"Comment!" dit la dame. "Une cargaison de blé! Misérable! j'ai demandé une cargaison de la chose la plus précieuse du monde, et vous apportez une chose aussi vulgaire, aussi ordinaire, aussi commune que du blé!"

"Pardon, madame," dit le capitaine. "Le blé n'est pas vulgaire, ordinaire, et commun. Le blé est très précieux. C'est la chose la plus précieuse du monde. Avec le blé on fait le pain. Et le pain, madame, est indispensable."

"Misérable!" dit la dame. "Allez au port, immédiatement, et jetez toute la cargaison de blé à la mer."

"Oh, madame, quel dommage!" dit le capitaine. "Le blé est si bon! Si vous ne voulez pas ce bon blé, donnez-le aux pauvres, ils ont faim, ils seront contents."

Mais la dame refusa, et dit encore une fois: "Capitaine, allez au port, immédiatement, et jetez toute la cargaison de blé à la mer! J'arriverai au port dans quelques minutes pour voir exécuter mes ordres."

Le pauvre capitaine partit. En route il rencontra beaucoup de pauvres, et dit: "Ma maîtresse, la dame la plus riche de Stavoren, a une grande cargaison de blé. Elle ne veut pas ce blé. Elle a commandé de jeter toute la cargaison à la mer. Si vous voulez le blé, venez au port, peut-être que ma maîtresse aura compassion de vous, et vous donnera toute la cargaison."

Quelques minutes plus tard tous les pauvres de Stavoren étaient assemblés sur le quai; la dame arriva, et dit:

"Capitaine, avez-vous exécuté mes ordres?"

"Non, madame, pas encore!"

"Alors, capitaine, obéissez, jetez toute la cargaison de blé à la mer."

"Madame," dit le capitaine, "regardez tous ces pauvres, ils ont faim! Donnez le blé que vous ne voulez pas aux pauvres!"

"Oh, oui, madame! Nous avons faim, nous avons faim," crièrent les pauvres. "Donnez-nous le blé! Donnez-nous le blé!"

Mais la dame était très cruelle, et dit:

"Non, non! Capitaine, j'ai commandé. Jetez tout le blé à la mer, immédiatement."

"Jamais, madame!" répondit le capitaine. Alors la dame fit un signe aux officiers et aux matelots, et répéta son ordre. Les hommes obéirent, et malgré les cris des pauvres, et malgré leurs pleurs, tout le blé fut jeté à la mer.

La dame regarda en silence, et quand la procession de sacs eut cessé, elle demanda aux officiers et aux matelots:

"Avez-vous jeté tout le blé à la mer?"

"Oui, madame," répondirent les hommes.

"Oui, madame," dit le capitaine d'une voix indignée, "mais un jour arrivera où vous regretterez ce que vous avez fait! Un jour arrivera où vous aurez faim! Un jour arrivera où personne n'aura compassion de vous!"

La dame regarda le capitaine avec surprise, et dit:

"Capitaine, c'est impossible. Je suis la personne la plus riche de Stavoren. Moi, avoir faim, c'est absurde!"

Alors la dame prit une bague de diamants, la jeta à la mer, et dit: "Capitaine, quand cette bague de diamants sera placée dans ma main, je croirai ce que vous avez dit!" et la dame quitta le port.

Quelques jours après, un domestique trouva la bague de diamants dans l'estomac d'un poisson qu'il préparait pour le dîner de la dame. Il porta la bague à sa maîtresse. Elle regarda la bague avec surprise, et demanda: "Où avez-vous trouvé cette bague?" Le domestique répondit: "Madame, j'ai trouvé la bague dans l'estomac d'un poisson!"

Alors la dame pensa aux paroles du capitaine. Le même jour la dame reçut la nouvelle de la destruction de tous ses vaisseaux, et elle perdit aussi tout son or, tout son argent, toutes ses pierres précieuses, et tous ses palais.

La dame n'était plus riche, mais elle était pauvre, très pauvre. Elle alla de porte en porte, demander quelque chose à manger, mais tous les riches et tous les pauvres de Stavoren refusèrent de lui donner du pain. La pauvre dame périt enfin de froid et de faim.

Les autres personnes riches de Stavoren ne changèrent pas leurs habitudes. Alors le bon Dieu, qui n'aime pas les personnes égoïstes, envoya un second avertissement.

Un jour, le port de Stavoren se trouva bloqué par un grand banc de sable. Ce banc empêcha le commerce, et dans quelques jours le blé que la dame avait jeté à la mer, commença à pousser, et le banc de sable était tout couvert d'herbe verte.

Toutes les personnes de Stavoren regardèrent le blé et dirent: "C'est un miracle, c'est un miracle!" Mais, le blé ne produisit pas de fruit! Le commerce avait cessé; les riches avaient assez à manger, mais les pauvres étaient plus pauvres qu'avant.

Alors Dieu envoya un troisième avertissement. Un jour, un homme arriva dans la maison où tous les riches étaient assemblés, et dit; "J'ai trouvé deux poissons dans le puits! La digue est rompue. La digue est rompue. Protégez la ville, protégez les maisons des pauvres près de la digue!"

Mais les riches continuèrent à danser. La mer entra dans la ville pendant la nuit, et tout à coup toutes les maisons et tous les palais de Stavoren furent submergés.[12] Les pauvres périrent, les riches périrent aussi, et le Zuidersée occupe maintenant la place de la belle ville de Stavoren, détruite à cause de l'égoïsme de ses habitants riches qui refusaient de donner à manger aux pauvres.


LE POISSON D'OR.[13]

Il y avait une île au milieu de l'océan où il y avait une petite cabane. Dans cette cabane vivaient un vieillard et sa femme. Ils étaient pauvres, très pauvres, et le mari avait seulement un filet. Tous les jours il allait pêcher, et lui et sa femme mangeaient les poissons qu'il prenait dans son filet.

Un jour après avoir pêché longtemps, il prit un petit poisson d'or qui avait une voix humaine, et qui dit: "Brave homme, rejette-moi dans la mer bleue. Je suis si petit, donne-moi la vie, et je ferai tout ce que tu me demanderas."

Le pêcheur eut compassion du petit poisson, et retourna à la cabane sans rien.

Sa femme demanda, "Eh bien, mon mari, as-tu pris beaucoup de poissons?"

"Non," dit-il, "j'ai pêché toute la journée, et j'ai seulement pris un petit poisson d'or."

"Où est-il?" dit la femme.

"Dans la mer," répondit le pêcheur, "il m'a tant prié d'avoir compassion de lui que je l'ai remis dans l'eau."

La femme était très indignée.

"Imbécile!" dit-elle, "tu avais la fortune dans la main et tu as été trop stupide pour en profiter."

Elle parla tant que le vieillard, fatigué de ses reproches, courut au bord de la mer, et cria:

"Poisson d'or, poisson d'or! viens à moi, la queue dans la mer, la tête tournée vers moi!"

Le poisson d'or arriva aussitôt, et dit: "Vieillard, que veux-tu?"

"Je veux du pain pour ma femme qui est en colère."

"Va à la maison, vieillard, et tu trouveras du pain en abondance," dit le poisson.

Le vieillard arriva à la cabane, "Eh bien, ma femme, as-tu du pain en abondance?"

"Oui," dit la femme, "mais je suis bien malheureuse. J'ai cassé mon baquet, je ne sais où laver mon linge. Va trouver le poisson d'or, et dis-lui que je veux un baquet neuf."

Le vieillard alla au bord de la mer, et cria:

"Poisson d'or, poisson d'or! viens à moi, la queue dans la mer, la tête tournée vers moi!"

Le poisson d'or arriva en disant, "Vieillard, que veux-tu?"

"Un baquet neuf pour ma femme, qui n'est pas contente parce qu'elle ne peut pas laver son linge."

"Va à la maison," dit le poisson d'or, "et tu y trouveras un baquet neuf."

Le vieillard retourna chez lui, et dit: "Eh bien, ma femme, as-tu un baquet neuf?"

"Oui," dit la femme, "mais va dire au poisson d'or que notre cabane tombe en ruine, et qu'il m'en faut une autre."

Le vieillard retourna au bord de la mer et cria:

"Poisson d'or, poisson d'or, viens à moi!"

"Que veux-tu?" demanda le poisson.

"Une cabane neuve pour ma femme, qui est de bien mauvaise humeur."

"Très-bien, va à la maison, et tu trouveras une cabane neuve!"

Le vieillard arriva chez lui et vit une belle cabane neuve. Sa femme ouvrit la porte, et dit:

"Imbécile, va dire au poisson d'or que je veux être archiduchesse, et demeurer dans un beau château, où j'aurai beaucoup de domestiques qui me feront de grandes révérences."

Le vieillard retourna au bord de la mer et fit la commission.

"C'est bien," lui dit le poisson d'or, "retourne à la maison; tu trouveras tout fait."

Arrivé à la maison, le vieillard vit un château magnifique. Sa femme, vêtue d'or et d'argent, était assise sur un trône et donnait ses ordres à une foule de domestiques. Quand elle aperçut le vieillard elle dit:

"Qui est ce vieillard-là, ce mendiant?" et elle commanda qu'on le mît à la porte. Mais bientôt elle voulut être impératrice. Elle fit donc venir le vieillard et lui dit d'aller trouver le poisson d'or et de lui dire: "Ma femme ne veut plus être archiduchesse; elle veut être impératrice."

Le vieillard obéit, et le poisson d'or accorda aussi ce souhait. Enfin la méchante femme voulut être reine des eaux et commander à tous les poissons.

Le vieillard alla donc au bord de la mer, appela le petit poisson d'or et dit:

"Poisson d'or, ma femme n'est toujours pas contente. Elle dit qu'elle aimerait être reine des eaux et commander à tous les poissons."

"Oh, c'est trop," dit le petit poisson d'or, "elle ne sera jamais reine des eaux, elle est bien trop méchante, et je suis sûr que tous les poissons seraient bien malheureux sous ses ordres."

Le poisson disparut, en disant ces mots, et quand le vieillard arriva chez lui, il retrouva la pauvre cabane, le baquet cassé, la vieille femme mal vêtue, et il fut obligé de reprendre son filet et de pêcher. Mais il eut beau jeter son filet à la mer, il ne retrouva plus le poisson d'or.


LA CABANE AU TOIT DE FROMAGE.[14]

Une vieille sorcière demeurait dans une cabane au milieu d'une forêt sur une haute montagne. Cette femme était très cruelle, et elle aimait manger les petits enfants. Elle avait l'habitude de placer tous ses fromages sur le toit de sa cabane, afin d'attirer tous les enfants du voisinage. A une certaine distance de cette cabane, demeurait un pauvre paysan qui avait deux enfants, une petite fille très stupide et un garçon qui était bien intelligent.

Un jour le paysan envoya les enfants dans la forêt pour cueillir des fraises. Ils arrivèrent bientôt à la maison de la sorcière, et comme ils avaient bien faim, le garçon grimpa sur le toit. Il prit un fromage. La vieille sorcière entendit un petit bruit, et cria: "Qui est là, sur mon toit?"

"Ce sont de petits anges," répondit le petit garçon d'une voix bien douce.

La sorcière dit: "Chers petits anges, mangez autant de fromage que vous voulez," et elle resta assise auprès du feu. Le petit garçon prit des fromages et partit avec sa sœur.

Quelques jours après, les enfants revinrent. Le garçon grimpa sur le toit, et la sorcière cria: "Qui est là, sur mon toit?"

Le garçon répondit comme la première fois: "Ce sont de petits anges!" et la petite fille, qui aimait beaucoup causer, cria: "Je suis là aussi!"

Alors la sorcière sortit de la maison, et saisit les deux enfants en disant: "Oh, oui, vous êtes deux jolis petits anges et vous ferez un bon rôti. Comment est-ce que votre mère tue ses porcs?" demanda-t-elle.

La petite fille dit: "Elle leur coupe la tête avec son grand couteau."

"Non, non," dit le garçon, "elle leur met une corde autour du cou."

La sorcière alla chercher une corde, la mit autour du cou du garçon, qui tomba par terre comme s'il était mort.

"Es-tu mort, maintenant?" demanda la sorcière.

"Oui," répondit le garçon.

"Oh, non," dit la sorcière; "tu n'es pas mort pour de bon, car tu parles encore."

Le garçon répliqua: "Je parle encore parce que ma mère engraisse toujours ses porcs avant de les rôtir. Elle dit qu'ils sont bien meilleurs."

"Une bonne idée!" dit la sorcière.

Elle prit les deux enfants, les mit dans une cage, et dit: "Comment votre mère engraisse-t-elle ses porcs?"

"Oh, elle leur donne du grain," dit la petite fille.

"Non, non," dit le garçon, "ma sœur se trompe, elle est si petite! Ma mère engraisse ses porcs avec des gâteaux et du lait doux."

"Bon," dit la sorcière, "c'est ce que je ferai."

La sorcière leur donna donc beaucoup de gâteaux et de lait doux. Un jour elle arriva à la cage, et dit: "J'ai mal aux yeux et je ne puis pas voir si vous êtes assez gras. Levez le doigt que je le tâte."

La petite fille allait faire juste comme la vieille avait dit; mais le petit garçon prit sa place et présenta un petit bâton.

La sorcière le tâta, et dit:

"Vous êtes bien maigres." Et elle leur donna deux fois plus de gâteaux et de lait doux.

Quelques jours après, elle dit de nouveau:

"Levez le doigt, je veux voir si vous êtes assez; gras."

Le garçon tendit une queue de chou, et la vieille femme dit:

"Oui, vous êtes assez gras." Elle porta les enfants dans sa cabane, et dit à la fille de faire un grand feu dans le four. Quand il fut bien chaud, elle dit aux enfants: "Maintenant, mettez-vous sur la pelle, l'un après l'autre, et je vous mettrai au four."

La petite fille, toute tremblante, allait obéir, quand son frère prit sa place. Mais quand la vieille prit la pelle, il roula à terre. La sorcière se mit en colère, mais le garçon s'excusa poliment, et dit:

"Madame, nous sommes bien stupides, et bien gauches, je le sais; montrez-nous comment nous placer sur la pelle!" La sorcière se plaça sur la pelle, le garçon la poussa vite dans le four et ferma la porte.

Alors il prit tous les fromages de la sorcière, et accompagné de sa petite sœur, il rentra tout joyeux chez son père. Quant à la sorcière, elle fut bien rôtie, et personne ne pleura sa mort.


LE VRAI HÉRITIER.[15]

Julien était le fils d'un homme très pauvre. Son père tomba malade et mourut, et le pauvre Julien était seul, tout seul. Julien était jeune, et un homme riche dit: "Pauvre enfant, vous avez perdu votre père et votre mère, vous êtes orphelin, vous êtes seul au monde. J'ai pitié de vous!" Et l'homme riche plaça Julien dans une bonne famille, se chargea de son éducation, et quand il fut assez grand il le plaça en apprentissage.

Son apprentissage fini, Julien dit adieu à son bienfaiteur, et partit pour son tour de France. Cinq ans après, il arriva à la maison. Il avait beaucoup voyagé, il avait beaucoup travaillé, mais il n'avait pas gagné beaucoup d'argent.

Sa première pensée en arrivant dans sa ville natale fut d'aller faire visite à son bienfaiteur. Hélas, le pauvre homme était mort. Julien trouva tous les héritiers dans la maison. Ils étaient tous furieux parce que leur oncle n'avait pas laissé une aussi grande fortune qu'ils avaient espéré.

Les héritiers désappointés firent une vente de tous les objets qui étaient dans la maison de leur oncle. Julien alla à la vente, et il vit avec surprise que les héritiers n'avaient aucun respect pour la mémoire de leur oncle. Ils vendaient tout. Enfin Julien vit avec indignation qu'ils vendaient même le portrait du pauvre mort.

Naturellement Julien acheta les objets que son bienfaiteur avait le plus aimés, et naturellement il acheta aussi le portrait, et il donna tout l'argent qu'il avait au monde pour l'obtenir. Il porta ce portrait dans sa chambre, sa misérable petite chambre, et le suspendit contre le mur par une petite ficelle (corde). Mais la ficelle était vieille, le portrait était lourd, et bientôt la ficelle cassa, et le portrait tomba.

Julien examina le portrait avec soin, et trouva le cadre cassé. Il voulut réparer le cadre, et il vit quelque chose de curieux. Il examina le cadre de plus près et découvrit bientôt des diamants, et un papier sur lequel son bienfaiteur avait écrit:

"Je suis sûr que mes héritiers sont des ingrats. Je suis sûr qu'ils vendront même mon portrait. Ce portrait sera peut-être acheté par une personne à qui j'ai fait du bien. Ces diamants sont pour cette personne; je les lui donne."

Le papier était signé, et personne ne put disputer la possession des diamants à Julien, qui se trouva ainsi le vrai héritier de la fortune de son bienfaiteur.

Il était si riche, qu'il pensa aux pauvres enfants de la ville, orphelins comme lui. Il construisit une grande maison pour eux, et il leur raconta souvent l'histoire du portrait de son cher bienfaiteur.


YVON ET FINETTE.[16]

Dans la Bretagne, il y avait autrefois la noble famille des barons Kerver. Le baron, qui était aussi brave que bon, avait douze enfants, six fils, grands et forts comme lui, et six filles, belles comme le jour, et vraiment adorables. Avec une telle famille vous pouvez comprendre que le baron Kerver était fier et heureux, et quand un autre enfant arriva, il dit: "Vraiment je ne sais pas où je trouverai la place pour ce garçon, le château est déjà plein!"

Le nouveau-venu fut appelé Yvon et bientôt il gagna tous les cœurs par sa franchise, sa bonne humeur et surtout par son courage, car il n'avait peur de rien. Quand Yvon eut atteint l'âge d'homme il dit à son père: "Mon père, vous avez tant d'enfants qu'il n'y a pas de place dans le château pour moi. Permettez-moi d'aller chercher fortune."

Le baron Kerver refusa d'abord de se séparer de son cher enfant, mais enfin il consentit au départ d'Yvon. Le jeune homme dit adieu à ses parents, à ses frères et à ses sœurs et partit gaiement en répétant la devise des Kerver: "En avant," chaque fois qu'un obstacle ou un danger se présentait. Enfin il arriva à la mer et s'embarqua dans un vaisseau prêt à partir, en criant: "En avant."

Quelques jours après, quand le vaisseau était en pleine mer, une tempête terrible s'éleva, et bientôt le vaisseau fut englouti par les vagues, et Yvon se trouva seul dans l'eau: "En avant," répéta-t-il courageusement, et il se mit à nager vigoureusement. Il arriva enfin en vue de terre, et après avoir fait beaucoup d'efforts il se trouva sur une plage, où il se reposa quelques heures avant de continuer son chemin.

Quand il fut un peu reposé, il grimpa sur une montagne, et du haut de cette montagne, il s'aperçut qu'il était sur une île. L'île n'était pas déserte, cependant, car Yvon aperçut une maison immense à quelque distance. Il se dirigea vers cette maison, et fut tout surpris en voyant la grandeur des portes et des fenêtres qui n'avaient pas moins de soixante pieds de haut.

Yvon ne se déconcerta cependant pas, et s'approcha de la porte. Le marteau était hors de portée. Il prit une grosse pierre et frappa à la porte. Un géant, qui n'avait pas moins de quarante pieds de haut, ouvrit la porte, et demanda d'une voix terrible:

"Qui êtes-vous, et que voulez-vous?"

"Je suis Yvon, fils du baron Kerver, en Bretagne, et je viens chercher fortune!" dit Yvon, sans trembler.

"Très-bien!" dit le géant. "Votre fortune est faite, j'ai besoin d'un domestique, vous pouvez entrer à mon service. Si vous me servez bien, je vous récompenserai bien; mais si vous n'êtes pas fidèle et si vous ne faites pas exactement ce que je vous dis, je vous mangerai."

"C'est entendu!" dit Yvon. Alors le géant lui dit:

"Aujourd'hui je suis très occupé. Je vais mener mes troupeaux à la montagne, je serai absent toute la journée. Pendant mon absence vous pouvez nettoyer les écuries. Je ne vous donne rien de plus à faire, mais je vous défends d'entrer dans ma maison!"

Le géant partit en disant ces mots. Yvon le suivit des yeux, et quand il fut hors de vue, il ouvrit la porte et entra dans la maison, en disant:

"Il est clair qu'il y a quelque chose d'intéressant à voir dans cette maison; sans cela le géant ne m'aurait pas défendu d'y entrer."

Yvon entra dans la première chambre; elle était vide, complètement vide. Il n'y avait rien qu'une marmite suspendue dans la cheminée. Yvon s'avança et remarqua avec surprise que la marmite contenait une soupe étrange qui bouillait. Comme il n'y avait pas de feu sous la marmite, Yvon trouva ceci très extraordinaire.

Il coupa donc une mèche de ses cheveux, la trempa dans la soupe, et quand il l'en retira, il fut très surpris de voir que les cheveux étaient couverts de cuivre. "Oh!" dit-il, "monsieur le géant a sans doute un estomac bien solide puisqu'il peut digérer une soupe pareille!"

Yvon alla dans la seconde chambre. Il la trouva exactement pareille à la première, et là aussi il trouva une marmite, mais quand il trempa une mèche de cheveux dans la soupe bouillante qu'elle contenait, il remarqua que la mèche était toute couverte d'une couche d'argent. "Oh," dit-il, "monsieur le géant a vraiment une digestion admirable, et il faut qu'il soit riche pour pouvoir se payer des soupes pareilles."

Yvon entra alors dans la troisième chambre, et bien qu'elle fût exactement pareille aux deux premières, il découvrit bientôt que la soupe dans la troisième marmite était une soupe d'or. Sa curiosité était éveillée, et il courut vite ouvrir une quatrième porte, et entra hardiment dans une quatrième chambre.

Oh, quelle surprise! Il vit devant lui une charmante jeune fille, qui s'approcha vivement de lui, et qui lui dit:

"Qui êtes-vous? Que faites-vous ici? Partez vite, malheureux, car si le géant vous trouve ici, il vous tuera!"

Le jeune homme répondit aussitôt: "Je suis Yvon, fils du baron Kerver. Je suis venu chercher fortune. Je n'ai pas peur du géant que j'ai vu et qui m'a engagé comme domestique."

"Que vous a-t-il donné à faire?" demanda la jeune fille en tremblant.

"Il m'a dit de nettoyer l'écurie. C'est bien simple, car je l'ai souvent vu faire aux domestiques de mon père. On prend un balai, on balaie, et voilà tout!"

"Oh!" dit la jeune fille, "c'est très facile dans une écurie ordinaire, mais dans une écurie magique comme celle du géant, ce n'est pas si simple, car toutes les fois que vous jetterez du fumier par la porte il en entrera plus par la fenêtre. Mais si vous tournez le balai, et si vous commencez à balayer avec le manche, l'écurie se nettoiera toute seule."

"Très-bien!" dit Yvon, "je suivrai votre conseil, et maintenant asseyons-nous là, côte à côte, et causons."

Le temps passa vite, bien vite; et avant la fin de la journée Yvon avait non seulement raconté toute sa vie à la jeune fille, mais il avait aussi appris qu'elle s'appelait Finette, qu'elle était un peu fée, mais qu'elle était la captive et la servante du géant, qui était un homme cruel. Leur conversation était si intéressante qu'elle dura jusqu'à tard dans l'après-midi. Enfin Finette dit: "Mon ami, allez vite nettoyer l'écurie, sans cela le géant arrivera avant que votre tâche ne soit finie."

Yvon la quitta donc et alla à l'écurie. Il prit un balai et jeta du fumier par la porte comme il l'avait vu faire aux domestiques de son père, mais au même instant une quantité de fumier entra par la fenêtre. Alors il se rappela ce que Finette lui avait dit. Il saisit le balai et commença à balayer avec le manche. A l'instant même l'écurie se trouva toute propre comme par enchantement.

Yvon mit le balai dans un coin, puis il alla s'asseoir sur le banc devant la porte de la maison du géant. Quand il vit arriver son maître, il se croisa les jambes, renversa la tête en arrière, ferma les yeux et commença à siffler nonchalamment.

Le géant arriva, et demanda avec colère: "Eh bien, paresseux, pourquoi ne travaillez-vous pas?"

Yvon ouvrit les yeux lentement, et dit: "Je n'ai rien à faire!"

"Comment," cria le géant; "je vous ai dit de nettoyer mon écurie."

"C'est fait!" dit Yvon tranquillement. Le géant courut à l'écurie, et revint en disant: "Misérable! vous n'avez pas fait ceci tout seul; vous avez vu ma Finette."

"Mafinette," dit Yvon, "mafinette! Qu'est-ce que c'est que cela? Est-ce un animal, une personne, ou une chose? Mon maître, montrez-moi ça!"

Le géant dit: "Imbécile, vous ne saurez que trop tôt ce que c'est. Allez vous coucher dans la grange, et je vous dirai ce que vous aurez à faire demain."

Le lendemain avant de partir de nouveau pour toute la journée le géant dit à Yvon: "Allez à la montagne, attrapez mon cheval noir et mettez-le à l'écurie. Je veux m'en servir demain. Mais n'allez pas dans ma maison, et ne cherchez pas à découvrir ma Finette!"

"Ah, mon maître," dit Yvon, "vous parlez toujours de mafinette. Qu'est-ce que c'est que mafinette?"

Le géant ne répondit pas et partit, mais aussitôt qu'il fut hors de vue Yvon courut joyeusement dans la maison pour voir Finette, qu'il aimait déjà beaucoup. Finette lui demanda ce que le géant lui avait donné à faire.

"Oh!" dit Yvon négligemment, "c'est quelque chose de très facile. Il m'a dit d'aller à la montagne attraper son cheval, de le ramener et de le mettre à l'écurie. Il veut s'en servir demain."

"Oh!" dit Finette, "ce n'est pas aussi facile que vous pensez, mon cher Yvon, car le cheval du géant est immense, et de sa bouche et de ses narines jaillit un feu dévorant qui tue toutes les personnes qui l'approchent."

"Très-bien!" dit le jeune homme, "je n'irai pas à la montagne, car je n'ai nulle envie de mourir!"

"Oh!" dit Finette, "si vous prenez la bride magique suspendue derrière la porte de l'écurie, le cheval sera docile comme un agneau, et vous pourrez le brider et le monter sans danger."

Yvon remercia la jeune fille de ses bons conseils, et après avoir causé avec elle presque toute la journée, il alla chercher la bride magique, et partit pour la montagne. Arrivé là, il entendit bientôt un bruit, comme le tonnerre, et il vit venir au grand galop un cheval monstre, de la bouche et des narines duquel jaillissait un feu dévorant.

Yvon, qui n'avait peur de rien, secoua la bride, et le coursier vint s'agenouiller devant lui, doux comme un agneau. Yvon brida le cheval sans peine, monta sur son dos, retourna à la maison et le mit à l'écurie.

Cela fait, il alla s'asseoir sur le banc, devant la porte, et quand il vit venir le géant, il se croisa les jambes, ferma les yeux et commença à siffler.

Le géant s'approcha, et lui dit avec colère: "Eh bien, paresseux, pourquoi n'avez-vous pas fait ce que je vous ai commandé?"

"C'est fait, mon maître, votre cheval est à l'écurie, et c'est une bien gentille bête, allez!"

"Mon cheval une gentille bête!" s'écria le géant avec surprise, et il courut à l'écurie pour voir si c'était vraiment son cheval que le jeune homme avait ramené de la montagne.

Il revint en quelques minutes en grommelant: "Misérable, vous n'avez pas fait ceci tout seul. Quelqu'un vous a aidé. Vous avez vu ma Finette."

"Mafinette, mafinette!" dit Yvon. "Vous parlez toujours de mafinette, mon maître; qu'est-ce donc que mafinette?"

"Vous ne saurez que trop tôt," dit le géant, et il alla se coucher.

Le lendemain, avant de partir, il dit à Yvon: "Yvon, allez aujourd'hui à l'abîme sans fond, toucher mes revenus!"

"Très-bien!" dit Yvon, sans paraître le moins du monde surpris, et le géant partit.

Quand il fut hors de vue, Yvon courut rejoindre Finette, qui lui demanda anxieusement ce que le géant lui avait commandé de faire.

"Oh!" dit Yvon, "le géant m'a dit: 'Allez à l'abîme sans fond, toucher mes revenus.' Je ne sais pas où c'est, ni combien le géant veut, mais je suis sûr que vous savez tout, ma Finette chérie, et que vous m'aiderez de nouveau."

Finette rougit, sourit, et dit: "Oui, Yvon, je sais en effet où est l'abîme sans fond. Prenez cette baguette, allez à la montagne, frappez-en le grand rocher noir trois fois. Le rocher s'ouvrira, et un démon paraîtra; il vous demandera brusquement: 'Que voulez-vous?' et vous répondrez, 'Les revenus du géant!' Alors il dira: 'Combien voulez-vous?' Vous répondrez: 'Pas plus que je ne peux porter.'

"Alors le démon vous fera entrer dans une grotte immense, où vous verrez des diamants, des rubis, des perles, des émeraudes, des topazes, des améthystes, de l'or et de l'argent en grandes quantités. Vous verrez un sac par terre. Prenez-le et remplissez-le, sans dire un seul mot, et sortez en silence."

"Très-bien," dit Yvon, "je ferai exactement tout ce que vous m'avez dit, ma chère Finette." Et il s'assit à côté d'elle, et ils causèrent longtemps ensemble. Quand l'après-midi arriva, le jeune homme prit la baguette, et partit pour la montagne. Il trouva le rocher noir sans peine. Il le frappa trois fois de sa baguette. Le rocher s'ouvrit, et un démon parut, qui dit d'une voix terrible:

"Que voulez-vous?"

"Les revenus du géant!" répondit Yvon sans se laisser déconcerter.

"Combien voulez-vous?" demanda brusquement le démon.

"Pas plus que je ne puis porter," dit Yvon.

"Entrez!" fit le démon, et il conduisit Yvon dans une grotte toute étincelante d'or, d'argent, et de pierreries. Yvon vit un sac à terre; il le prit et le remplit d'or, d'argent, et de pierreries, et sortit en silence. Il descendit la montagne, et s'assit sur le banc devant la porte. Quelques minutes après le géant arriva.

"Avez-vous fait ma commission?" dit-il.

"Oui," répondit le jeune homme, "je suis allé à l'abîme sans fond, et j'ai touché vos revenus."

"Avez-vous le compte juste?" demanda le géant.

"Comptez vous-même, et vous verrez!" dit le jeune homme en montrant le sac du doigt.

Le géant ouvrit le sac, compta les pierres précieuses, et dit: "Misérable, vous n'avez pas fait ceci tout seul; vous avez sans doute vu ma Finette."

"Ah, mon maître, qu'est-ce donc que mafinette? Vous en parlez sans cesse; qu'est-ce?"

"Vous ne saurez que trop tôt!" grommela le géant, et il partit.

Le lendemain matin il s'en alla à cheval sans dire mot à Yvon. Quand il fut hors de vue le jeune homme alla trouver Finette.

"Qu'avez-vous à faire aujourd'hui," demanda Finette.

"Rien, absolument rien! J'ai vacance aujourd'hui!" répondit Yvon.

"Oh," dit Finette, "c'est un mauvais signe. Allez vite vous asseoir sur le banc, devant la maison, et restez là jusqu'à ce que je vienne."

Yvon obéit à regret. Quelques minutes après le géant revint. Il ne dit pas un seul mot à Yvon, mais il entra dans la maison et dit à Finette: "Prenez un couteau, coupez la gorge au jeune homme que vous trouverez assis devant la porte, et faites-en une bonne soupe. Je vais dormir; appelez-moi quand la soupe sera prête."

En disant ces mots, le géant alla se coucher, et quelques minutes après il était profondément endormi, et on l'entendait ronfler par toute la maison. Finette prit un couteau, alla à la porte, appela Yvon et lui raconta toute l'histoire.

"Finette!" dit Yvon, "vous n'allez sûrement pas me couper la gorge."

"Oh non!" dit Finette. "Donnez-moi le doigt." Elle coupa un peu le doigt d'Yvon, et trois gouttes de sang tombèrent sur le pas de la porte.

"Venez avec moi maintenant," dit-elle. Yvon l'accompagna dans la maison. Ils firent un grand feu. Ils suspendirent une marmite sur le feu. Yvon remplit la marmite d'eau de la fontaine, et Finette y jeta des oignons, des carottes, des navets, du persil et des pommes de terre. Puis elle y jeta une paire de souliers, une paire de bas, une paire de pantalons, une chemise, une veste, un habit et un chapeau, et quitta la chambre.

Accompagnée d'Yvon, elle alla dans la chambre où bouillait l'or. Là elle fit trois boulets d'or. Puis elle alla dans la chambre où bouillait l'argent. Là elle fit deux boulets d'argent. Puis elle alla dans la chambre où bouillait le cuivre. Là elle fit un boulet de cuivre. Puis elle prit Yvon par la main, et dit:

"Fuyons, fuyons, avant que le géant se réveille," et ils s'enfuirent tous deux aussi vite que leurs jambes pouvaient les porter. Le géant dormit longtemps, enfin il se réveilla et cria: "Finette, la soupe est-elle prête?"

"Non, pas encore, mon maître," dit la première goutte de sang.

Le géant se tourna, ferma les yeux et se rendormit. Il dormit longtemps. Enfin il se réveilla et cria: "Finette, la soupe est-elle prête?"

"Non, pas encore, mon maître," dit la seconde goutte de sang.

Le géant se tourna, ferma les yeux et se rendormit. Il dormit longtemps. Enfin il se réveilla et cria: "Finette, la soupe n'est-elle pas encore prête?"

"Non, mon maître, pas encore," répondit la troisième goutte de sang.

Le géant se tourna, ferma les yeux et se rendormit. Il dormit longtemps. Enfin il se réveilla et cria: "Finette, la soupe est-elle prête?" Pas de réponse. Il cria de nouveau: "Finette, la soupe est-elle prête?" Toujours pas de réponse.

Il alla à la cuisine. Finette n'y était pas, mais la marmite était sur le feu. La soupe bouillait fort. Le géant prit une cuillère, la plongea dans la soupe et retira un soulier. "Oh!" dit-il avec dégoût.

Il plongea de nouveau la cuillère dans la soupe, et retira un bas. Il trouva les bas, les souliers, les pantalons, la chemise, la veste, l'habit, le chapeau; il trouva les navets et tous les autres légumes, mais il ne trouva pas de viande fraîche. Il comprit enfin qu'Yvon et Finette s'étaient échappés, et il se mit à leur poursuite. Il courait si vite avec ses longues jambes que bientôt il vit les fugitifs qui se dirigeaient vers la mer.

Finette vit aussi le géant; elle jeta le boulet de cuivre à terre, et dit: "Boulet, sauvez-moi!"

À l'instant la terre s'ouvrit, et un grand précipice parut entre le géant et les fugitifs, qui fuyaient toujours. Le géant, furieux de trouver cet obstacle, arracha un grand arbre, le jeta en travers du précipice, et se mit à califourchon pour passer de l'autre côté.

Il arriva enfin de l'autre côté, et continua la poursuite. Pendant ce temps, Yvon et Finette étaient arrivés au bord de la mer, mais il n'y avait pas de vaisseau en vue. Finette prit un boulet d'argent, le jeta à la mer en disant: "Boulet, sauvez-moi!" et au même instant parut un vaisseau, dans lequel Yvon et Finette s'embarquèrent promptement, et qui fit voile aussitôt.

Le géant arriva à la plage (au bord de la mer) à cet instant, et plongea dans l'eau pour saisir le bateau.

Alors Finette jeta le second boulet d'argent en disant: "Boulet, sauvez-moi." Au même instant parut un poisson, un poisson monstre. Le géant vit le poisson. Il eut peur, et il retourna vite à terre pendant qu'Yvon et Finette s'éloignaient rapidement.

"Nous sommes sauvés," dit Yvon avec joie.

"Ah!" dit Finette, "ce n'est pas encore sûr. Le géant a une tante qui est sorcière; elle essaiera de nous faire du mal, et je ne serai pas tranquille jusqu'à ce que nous soyons mariés dans l'église du château de Kerver, car jusqu'alors elle peut exercer son pouvoir sur nous."

Yvon consola Finette. Le voyage fut très agréable, et les jeunes gens débarquèrent enfin près du château de Kerver. Le vaisseau disparut aussitôt, et Yvon dit à Finette:

"Ma chère amie, vous êtes la plus belle et la plus charmante des femmes; il n'est donc pas convenable que vous entriez dans la maison de mon père à pied et ainsi vêtue. Attendez-moi ici. J'irai au château chercher une belle robe et un bon cheval, et alors vous pourrez vous présenter d'une façon convenable."

Finette objecta; elle dit qu'elle avait peur, mais Yvon insista tant qu'elle consentit enfin à le laisser partir. Elle lui fit promettre cependant qu'il ne s'arrêterait pas en route, qu'il ne mangerait pas et ne boirait pas avant de revenir la chercher.

Yvon partit, et Finette resta seule au bord de la mer pour attendre son retour. Le jeune homme arriva bientôt au château de son père. Il y trouva une grande société, car une de ses sœurs se mariait. On le reçut avec joie, mais il refusa de s'arrêter, courut à la chambre de ses sœurs chercher une belle robe, alla à l'écurie, prit deux chevaux, et se prépara à partir.

A ce moment-là une belle dame aux cheveux d'or s'avança vers lui, une coupe d'or à la main, et dit: "Monsieur Yvon, vous ne pouvez pas refuser de boire à ma santé, ce serait trop impoli."

Yvon, sans penser à la promesse qu'il avait faite à Finette, prit la coupe, salua la belle dame, et but à sa santé. Malheureusement cette coupe était une coupe magique, et dès qu'Yvon eut goûté le vin, il oublia tout le passé. Il oublia entièrement la pauvre Finette, descendit de cheval, donna la main à la belle dame aux cheveux d'or, et entra dans la salle de festin, où il prit place à côté d'elle, et mangea et but de bon appétit.

La pauvre Finette attendit en vain au bord de la mer jusqu'au soir. Alors elle prit la route du château. Elle arriva bientôt à une pauvre petite cabane, où demeurait une vieille femme. Cette vieille femme était assise devant sa porte. Elle était occupée à traire sa vache. Finette avait bien faim et bien soif. Elle s'approcha donc de la vieille femme, et dit: "Voulez-vous me donner une tasse de lait, ma bonne femme?"

"Oui!" dit la vieille femme, "je vous donnerai une tasse de lait si vous remplissez mon seau d'or."

Finette prit un boulet d'or, le jeta dans le seau de la vieille femme, et à l'instant le seau fut plein, tout plein de belles pièces d'or. La pauvre femme regarda cet or avec la plus grande surprise. Enfin elle dit avec joie: "Je suis riche! Je suis riche! Ma belle demoiselle, je vous donne ma maison, ma vache, tout ce que je possède, excepté ce seau plein d'or. Je vais à la ville, où je serai une grande dame, car je suis riche à présent, bien riche."

La vieille femme partit donc pour la ville, toute joyeuse de se trouver si riche. Finette se mit à traire la vache, but du lait et entra dans la maison. La maison était pauvre et sale, et Finette la regarda avec dégoût. Enfin elle prit le second boulet d'or, le jeta dans le feu et dit: "Boulet, sauvez-moi." Le boulet se fondit, l'or se répandit, et en quelques minutes toute la maison se trouva dorée. La maison était dorée, non seulement à l'intérieur, mais à l'extérieur aussi, et tous les meubles et tous les ustensiles étaient d'or.

Finette se coucha sur le lit d'or, et quelques minutes après elle s'endormit profondément. Pendant ce temps la vieille femme était arrivée à la ville. Elle rencontra le bailli, qui dit: "Eh bien, la mère, où allez-vous?"

"Moi, je vais à la ville. Je suis riche maintenant. Regardez mon or; je vais être une grande dame!"

Le bailli regarda l'or avec surprise et avec une admiration intense. Il fit entrer la vieille femme chez lui, et pendant qu'il comptait les belles pièces d'or elle lui raconta comment elle les avait obtenues. Le bailli réclama plusieurs pièces d'or pour sa peine, recommanda à la vieille femme de ne parler à personne de la belle demoiselle qui lui avait donné tout cet or, et se coucha, décidé à visiter la jeune fille le lendemain et à demander sa main en mariage.

Quand Finette ouvrit les yeux, elle vit le bailli au pied de son lit. Il dit: "Mademoiselle, je suis venu pour vous épouser; levez-vous et suivez-moi à l'église!"

"Oh!" dit Finette, "je ne suis pas sûre que vous ferez un bon mari!"

"Moi! Je ferai un mari excellent. Venez, venez tout de suite (immédiatement)."

"Ah," dit Finette, "un bon mari arrange toujours le feu pour sa femme. Arrangez le feu!"

"Très-bien!" dit le bailli, "j'arrangerai le feu." Le bailli saisit les pincettes. Finette dit:

"Tenez-vous les pincettes, mon ami?"

"Oui," répondit le bailli; "oui, mon amour; je tiens les pincettes!"

"Misérable, que les pincettes vous tiennent, et que vous teniez les pincettes jusqu'au coucher du soleil," dit Finette, en sortant de la maison. Au même instant les pincettes commencèrent à danser.

Le pauvre bailli dansa aussi, car il ne pouvait se séparer des pincettes. Il dansa toute la journée, malgré sa fatigue, malgré ses cris, malgré ses larmes. Quand le soleil se coucha, il lâcha les pincettes, et les pincettes le lâchèrent. Il ne resta pas dans la maison, il ne chercha pas Finette; au contraire, il retourna chez lui, et alla se coucher, car il était bien bien fatigué.

Quand le soir arriva, Finette rentra. Elle soigna sa vache, but un peu de lait et se coucha.

Pendant ce temps la vieille femme avait raconté son histoire à une amie seulement, en secret. L'amie l'avait racontée à une autre, en secret aussi. Celle-ci l'avait racontée à une troisième, et avant la nuit, tout le monde parlait de la demoiselle, qui avait donné un seau d'or à la vieille femme.

Le maire entendit cette histoire. Il se dit: "Quelle bonne chose que je ne sois pas encore marié. J'irai demain matin épouser cette demoiselle, et je serai riche, plus riche que cette vieille femme qui cause tant."

Quand Finette ouvrit les yeux le lendemain matin, elle vit le maire, qui lui dit: "Mademoiselle, levez-vous tout de suite; suivez-moi à l'église. Moi, le maire de la ville, je vous fais l'honneur de vous épouser."

"Oh!" dit Finette, "je ne suis pas sûre que vous ferez un bon mari."

"Moi! Je ferai un mari excellent!" dit le maire pompeusement.

"Oh!" dit Finette, "un bon mari ferme toujours la porte!"

"Très-bien," dit le maire, "je fermerai la porte," et il alla la fermer.

"Tenez-vous le pommeau de la porte, cher ami?" demanda Finette.

"Oui, mon amour; je tiens le pommeau de la porte!" répondit le maire.

"Misérable, que le pommeau vous tienne, et que vous teniez le pommeau jusqu'au coucher du soleil!" dit la jeune fille, et elle alla au bord de la mer attendre Yvon.

Le pauvre maire était attaché à la porte, qui s'ouvrait et se fermait violemment. Le maire était lancé contre le mur extérieur, et contre le mur intérieur, et, malgré ses cris, malgré ses larmes, il continua cet exercice violent jusqu'au coucher du soleil. Alors il lâcha la porte, la porte le lâcha, et il rentra chez lui, et se mit au lit, car il était bien fatigué.

La nouvelle de la grande fortune de la vieille femme était arrivée aux oreilles d'un bel officier, qui se dit: "Quelle bonne chose que je ne sois pas marié. J'irai demain matin, épouser cette belle demoiselle, et je serai très riche."

Finette avait vainement attendu Yvon, et quand le soir arriva, elle rentra, soigna sa vache, but un peu de lait et se coucha. Quand elle ouvrit les yeux le lendemain matin, elle vit un bel officier, en uniforme, au pied de son lit.

"Mademoiselle," dit-il, "je suis venu pour vous épouser. Levez-vous et suivez-moi à l'église."

"Oh!" dit Finette, "je ne suis pas sûre que vous ferez un bon mari."

"Cela n'est d'aucune importance!" dit l'officier. "Suivez-moi, ou je vous coupe la tête!" et le galant officier tira son sabre.

La pauvre Finette eut peur. Elle sauta du lit, et courut dans l'étable. La vache recula effrayée, et s'arrêta dans la porte. L'officier ne pouvait pas entrer pour arriver à Finette. Il prit la vache par la queue, et commença à tirer. Finette dit: "Tenez-vous la queue?"

"Oh oui!" répondit l'officier; "je tiens la queue."

"Misérable!" cria Finette, "que la queue vous tienne, et que vous teniez la queue jusqu'au coucher du soleil, et jusqu'à ce que vous ayez fait le tour du monde ensemble."

Au même moment la vache partit au grand galop, et l'officier, qui ne pouvait pas lâcher la queue, fut obligé de suivre la vache. Ils allèrent comme le vent. Ils traversèrent les montagnes, les vallées, les plaines, les lacs, les rivières, les mers, sans s'arrêter un instant. Ils allèrent si vite, qu'ils firent tout le tour du monde et arrivèrent chez Finette au moment où le soleil se couchait. Alors la queue de la vache lâcha l'officier, l'officier lâcha la queue, et rentra vite chez lui, où il alla se coucher, car il était bien fatigué de son long voyage.

Pendant ce temps Yvon avait entièrement oublié la pauvre Finette. Il faisait la cour à la belle dame aux cheveux d'or, et il avait demandé sa main en mariage. Le jour de la noce (mariage) arriva. Yvon monta dans une belle voiture, avec la dame aux cheveux d'or et partit pour l'église.

Le cocher fit claquer son fouet, les six chevaux s'élancèrent en avant, et un trait se cassa. Le cocher arrêta les chevaux. On raccommoda le trait. Le cocher fit claquer son fouet, les six chevaux s'élancèrent en avant. Le trait se cassa de nouveau. On le raccommoda une seconde et une troisième fois.

Enfin le bailli, qui était à cheval dans la procession, s'approcha de la voiture et dit à Yvon: "Mon jeune maître, voyez-vous cette petite maison qui brille là, entre les arbres. Dans cette maison il y a une dame. Cette dame a une paire de pincettes. Je suis sûr qu'elle vous les prêterait, et je suis certain que les pincettes tiendraient jusqu'au coucher du soleil."

Yvon fit un signe. Un domestique alla à la maison de Finette et la pria de prêter ses pincettes d'or à son maître. Quelques minutes après le domestique arriva avec les pincettes. On s'en servit pour raccommoder le trait cassé. Le cocher fit claquer son fouet. Les chevaux s'élancèrent en avant, le trait ne se cassa plus, mais le fond de la voiture tomba!

"Halte, halte-là," cria Yvon. Le cocher arrêta ses chevaux. Les charpentiers arrivèrent. Ils replacèrent le fond de la voiture, mais hélas, il tomba de nouveau, et de nouveau.

Enfin le maire s'approcha de la portière et dit: "Monsieur Yvon, voyez-vous cette petite maison qui brille là, entre les arbres. Dans cette maison demeure une dame. Elle a une porte merveilleuse. Je suis sûr qu'elle vous prêterait cette porte, et je suis certain que la porte tiendrait jusqu'au coucher du soleil."

Yvon fit un signe. Deux domestiques partirent. Quelques minutes après ils arrivèrent avec la porte. Elle fut placée au fond de la voiture, et tint ferme. Le cocher fit claquer son fouet. Les chevaux s'élancèrent en avant, mais la voiture ne bougea pas. On attela huit, dix, douze, vingt-quatre chevaux à la voiture, mais malgré tous leurs efforts la voiture ne bougea pas.

Enfin l'officier s'approcha de la portière et dit à Yvon: "Mon maître, voyez-vous cette petite maison qui brille là, au milieu des arbres. Dans cette maison il y a une dame. Cette dame a une vache vraiment remarquable. Je suis sûr qu'elle vous prêterait sa vache, et je suis certain que la vache ferait le tour du monde s'il le fallait."

Yvon fit un signe. Deux domestiques partirent. Quelques minutes après ils arrivèrent avec la vache. La vache fut attelée à la voiture. Elle partit au grand galop. Elle arriva à l'église, mais elle ne s'arrêta pas à la porte. Au contraire, elle fit le tour de l'église vingt fois, puis elle ramena la voiture au château. "Il est trop tard pour le mariage aujourd'hui!" dit le baron Kerver. "Entrez, mes enfants, entrez. Nous aurons le festin aujourd'hui, et le mariage demain."

Yvon donna la main à la belle dame aux cheveux d'or; il la conduisit à table et s'assit à côté d'elle.

Le baron dit: "La dame qui demeure dans la petite maison a été très aimable. Elle nous a prêté ses pincettes, sa porte, et sa vache. Elle mérite une récompense." Alors il appela un domestique, et dit: "Allez à la petite maison qui brille entre les arbres. Dites à la dame qui y demeure que le baron Kerver lui fait ses compliments, et la prie de bien vouloir lui faire l'honneur de venir au festin de noce de son fils Yvon."

Le domestique partit. Quelques minutes après il était de retour sans la dame.

"Où est la dame?" dit le baron. "Pourquoi n'est-elle pas venue?"

"Mon maître," dit le domestique, "la dame a dit: 'Si le baron Kerver a vraiment envie que j'accepte son invitation, dites-lui de venir me chercher.'"

Le baron dit: "Cette dame a raison!"

Il fit venir son cheval, et il alla chercher Finette lui-même, et l'escorta au château avec autant de cérémonie que si elle avait été une princesse. Quand Finette arriva au château, le baron lui donna la place d'honneur. Tout le monde la regarda avec admiration. Tout le monde excepté Yvon, qui n'avait d'yeux et d'oreilles que pour la belle dame aux cheveux d'or.

Finette regarda tristement Yvon. Enfin elle prit le troisième et dernier boulet d'or, et dit tout bas: "Boulet, sauvez-moi." Un instant après elle avait une belle coupe d'or à la main.

Elle remplit cette coupe de vin, la donna au domestique, et dit: "Portez cette coupe à votre jeune maître, et dites-lui que la dame qui demeure dans la petite maison qui brille là entre les arbres, lui donne cette coupe et le prie de boire à sa santé."

Le domestique fit la commission. Yvon prit la coupe. Il regarda dans la coupe, qui était une coupe magique, et vit comme dans un miroir les différentes scènes de sa vie chez le géant, et son évasion avec Finette.

"Finette, ma chère Finette, où êtes-vous?" cria-t-il. "Que fait cette femme à côté de moi? Pourquoi est elle à la place de ma chère Finette?" Il leva les yeux, vit Finette, se précipita dans ses bras, l'embrassa mille fois, et lui demanda mille fois pardon. Finette lui pardonna de bon cœur, et le lendemain ils allèrent à l'église ensemble.

Le trait ne se cassa pas, le fond de la voiture ne tomba pas, la voiture avança rapidement, sans encombre. Ils arrivèrent à l'église à l'heure, ils furent mariés et ils furent toujours heureux, car la belle dame aux cheveux d'or, qui était la sorcière, la tante du géant, avait disparu, et ne revint plus jamais en Bretagne.


LE RENARD ET LE LOUP.[17]

Il y avait une fois un homme et une femme. L'homme était âgé, et la femme aussi. Un jour l'homme alla à la mer pour pêcher. L'homme prit beaucoup de poissons. Il prit de grands poissons, de petits poissons, et des poissons de grandeur moyenne. Il prit tant de poissons qu'il était impossible de les porter tous, et il les mit dans un char pour les porter à la maison.

En route l'homme vit un renard couché au milieu de la route. L'homme descendit de son char. Il toucha le renard. Le renard ne bougea pas. "Oh!" dit l'homme "Le renard est mort. Voilà un beau cadeau pour ma femme!" Il prit le renard. Il jeta le renard dans le char avec le poisson, et remontant dans le char, il continua son chemin (route).

Mais le renard n'était pas mort comme le pauvre homme l'avait supposé. Il jeta tous les poissons du char, l'un après l'autre et quand il eut jeté tous les poissons à terre, il descendit aussi.

Arrivé à la maison, l'homme dit à la femme:

"Ma femme, regardez le beau cadeau que je vous ai apporté."

"Où est ce cadeau?" demanda la femme.

"Là, dans le char, sur le poisson."

La bonne femme regarda, et dit: "Mon mari, il n'y a ni poissons, ni cadeau dans le char."

L'homme tourna la tête, et vit que les poissons et le renard avaient disparu, et naturellement il était bien désappointé, car il avait pensé obtenir beaucoup d'argent pour son poisson.

Le renard, qui avait pris tout le poisson, était très occupé à manger le poisson quand un loup arriva.

"Bonjour, mon frère," dit le loup.

"Bonjour," dit le renard.

"Donnez-moi des poissons," dit le loup.

"Allez en pêcher," répondit le renard.

"Mais je ne sais pas pêcher!" dit le loup.

"C'est très facile," dit le renard. "Allez sur la glace, près d'un trou, plongez votre queue dans l'eau, et dites: 'Venez, venez, petits et gros poissons,' et dans quelques minutes tous les poissons viendront se pendre à votre queue."

Le loup, enchanté, alla à la rivière. Il alla sur la glace; il trouva un trou; il plongea sa queue dans l'eau, et dit: "Venez, venez, petits et gros poissons." Le renard arriva alors, et dit tout doucement: "Que le ciel soit clair, clair, clair; que la queue du loup gèle, gèle, gèle!"

"Que dites-vous, mon ami?" demanda le loup.

"Je vous aide," dit le renard, et il partit quelques minutes après.

Le loup resta là toute la nuit, enfin il voulut partir. Impossible. La queue était prise dans la glace. Le loup pensa: "Oh, j'ai pris tant de poissons qu'il est impossible de les tirer tous hors de l'eau."

Les femmes du village arrivèrent au trou pour chercher de l'eau. Quand elles virent le loup, elles se mirent à crier aussi fort que possible:

"Au loup! Au loup! Tuez-le, tuez-le."

Tous les hommes arrivèrent avec de grands bâtons. Les hommes frappèrent le pauvre loup, qui arracha sa queue du trou et partit en toute hâte en hurlant de douleur.

Pendant que les hommes et les femmes étaient occupés à battre le pauvre loup, le renard était entré dans les maisons, et il avait mangé beaucoup de bonnes choses. Enfin le renard mit la tête dans un seau de pâte, se barbouilla bien, et alla à la rencontre du loup.

Le loup dit: "Méchant renard, regardez ma pauvre queue!"

"Oh!" dit le renard en gémissant, "regardez ma pauvre tête!"

"Oh!" dit le loup. "Les méchantes gens vous ont battu aussi, mon pauvre petit frère. Vous êtes plus malade que moi, montez sur mon dos, je vous porterai à la maison."

Le renard monta sur le dos du loup, et chanta gaiement: