Rien en effet de plus féerique, de plus digne des Mille et Une Nuits, que le jardin dont Rodolphe avait parlé à Mme la comtesse de ***.
Qu'on se figure, aboutissant à une longue et splendide galerie, un emplacement de quarante toises de longueur sur trente de largeur; une cage vitrée, d'une extrême légèreté et façonnée en voûte, recouvre à une hauteur de cinquante pieds environ ce parallélogramme; ses murailles, recouvertes d'une infinité de glaces sur lesquelles se croisent les petits losanges verts d'un treillage de joncs à mailles très-serrées, ressemblent à un berceau à jour, grâce à la réflexion de la lumière sur les miroirs; une palissade d'orangers, aussi gros que ceux des Tuileries, et de camélias de même force, les premiers chargés de fruits brillants comme autant de pommes d'or sur un feuillage d'un vert lustré, les seconds émaillés de fleurs pourpres, blanches et roses, tapisse toute l'étendue de ces murs.
Ceci est la clôture de ce jardin.
Cinq ou six énormes massifs d'arbres et d'arbustes de l'Inde ou des tropiques, plantés dans de profonds encaissements de terre de bruyère, sont environnés d'allées marbrées d'une charmante mosaïque de coquillage, et assez larges pour que deux ou trois personnes puissent s'y promener de front.
Il est impossible de peindre l'effet que produisait en plein hiver, et pour ainsi dire au milieu d'un bal, cette riche et brillante végétation exotique.
Ici des bananiers énormes atteignent presque les vitres de la voûte, et mêlent leurs larges palmes d'un vert lustré aux feuilles lancéolées des grands magnoliers, dont quelques-uns sont déjà couverts de grosses fleurs aussi odorantes que magnifiques: de leur calice en forme de cloche, pourpre au-dehors, argenté en dedans, s'élancent des étamines d'or; plus loin, des palmiers, des dattiers du Levant, des lataniers rouges, des figuiers de l'Inde, tous robustes, vivaces, feuillus, complètent ces immenses massifs de verdure: verdure crue, lustrée, brillante comme celle de tous les végétaux des tropiques qui semblent emprunter l'éclat de l'émeraude, tant les feuilles de ces arbres, épaisses, charnues, vernissées, sont revêtues de teintes étincelantes et métalliques.
Le long des treillages, entre les orangers, parmi les massifs, enlacées d'un arbre à l'autre, ici en guirlandes de feuilles et de fleurs, là contournées en spirales, plus loin mêlées en réseaux inextricables, courent, serpentent, grimpent jusqu'au faîte de la voûte vitrée, une innombrable quantité de plantes sarmenteuses; les grenadilles ailées, les passiflores aux larges fleurs de pourpre striées d'azur et couronnées d'une aigrette d'un violet noir, retombent du faîte de la voûte comme de colossales guirlandes, et semblent vouloir y remonter en jetant leurs vrilles délicates aux flèches des gigantesques aloès.
Ailleurs un bignonia[88] de l'Inde, aux longs calices d'un jaune soufre, au feuillage léger, est entouré d'un stéphanotis aux fleurs charnues et blanches qui répandent une senteur suave; ces deux lianes ainsi enlacées festonnent de leur frange verte à clochettes d'or et d'argent les feuilles immenses et veloutées d'un figuier de l'Inde.
Plus loin enfin jaillissent et retombent en cascade végétale et diaprée une innombrable quantité de tiges d'asclépiades dont les feuilles et les ombrelles de quinze ou vingt fleurs étoilées sont si épaisses, si polies, qu'on dirait des bouquets d'émail rose entourés de petites feuilles de porcelaine verte.
Les bordures des massifs se composent de bruyères du Cap, de tulipes du Thol, de narcisses de Constantinople, d'hyacinthes de Perse, de cyclamens, d'iris, qui forment une sorte de tapis naturel où toutes les couleurs, toutes les nuances se confondent de la manière la plus splendide.
Des lanternes chinoises d'une soie transparente, les unes d'un bleu, les autres d'un rose très-pâle, çà et là à demi cachées par le feuillage, éclairent ce jardin.
Il est impossible de rendre la lueur mystérieuse et douce qui résultait du mélange de ces deux nuances; lueur charmante, fantastique, qui tenait de la limpidité bleuâtre d'une belle nuit d'été légèrement rosée par les reflets vermeils d'une aurore boréale.
On arrivait à cette immense serre chaude, surbaissée de deux ou trois pieds, par une longue galerie éblouissante d'or, de glaces, de cristaux, de lumières. Cette flamboyante clarté encadrait, pour ainsi dire, la pénombre où se dessinaient vaguement les grands arbres du jardin d'hiver, que l'on apercevait à travers une large baie à demi fermée par deux hautes portières de velours cramoisi.
On eût dit une gigantesque fenêtre ouverte sur quelque beau paysage d'Asie pendant la sérénité d'une nuit crépusculaire.
Vue du fond du jardin, où étaient disposés d'immenses divans sous un dôme de feuillage et de fleurs, la galerie offrait un contraste inverse avec la douce obscurité de la serre.
C'était au loin une espèce de brume lumineuse, dorée, sur laquelle étincelaient, miroitaient, comme une broderie vivante, les couleurs éclatantes et variées des robes de femmes, et les scintillations prismatiques des pierreries et des diamants.
Les sons de l'orchestre, affaiblis par la distance et par le sourd et joyeux bourdonnement de la galerie, venaient mélodieusement mourir dans le feuillage immobile des grands arbres exotiques.
Involontairement, on parlait à voix basse dans ce jardin, on y entendait à peine le bruit léger des pas et le frôlement des robes de satin; cet air à la fois léger, tiède et embaumé des mille suaves senteurs des plantes aromatiques, cette musique vague, lointaine, jetaient tous les sens dans une douce et molle quiétude.
Certes, deux amants nouvellement épris et heureux, assis sur la soie dans quelque coin ombreux de cet éden, enivrés d'amour, d'harmonie et de parfum, ne pouvaient trouver un cadre plus enchanteur pour leur passion ardente et encore à son aurore; car, hélas! un ou deux mois de bonheur paisible et assuré changent si maussadement deux amants en froids époux!
En arrivant dans ce ravissant jardin d'hiver, Rodolphe ne put retenir une exclamation de surprise et dit à l'ambassadrice:
—En vérité, madame, je n'aurais pas cru une telle merveille possible. Ce n'est plus seulement un grand luxe joint à un goût exquis, c'est de la poésie en action; au lieu d'écrire comme un poëte, de peindre comme un grand peintre, vous créez ce qu'ils oseraient à peine rêver.
—Votre Altesse est mille fois trop bonne.
—Franchement, avouez que celui qui saurait rendre fidèlement ce tableau enchanteur avec son charme de couleurs et de contrastes, là-bas ce tumulte éblouissant, ici cette délicieuse retraite, avouez, madame, que celui-là, peintre ou poëte, ferait une œuvre admirable, et cela seulement en reproduisant la vôtre.
—Les louanges que l'indulgence de Votre Altesse lui inspire sont d'autant plus dangereuses qu'on ne peut s'empêcher d'être charmé de leur esprit, et qu'on les écoute malgré soi avec un plaisir extrême. Mais regardez donc, monseigneur, quelle charmante jeune femme! Votre Altesse m'accordera du moins que la marquise d'Harville doit être jolie partout. N'est-elle pas ravissante de grâce? Ne gagne-t-elle pas encore au contraste de la sévère beauté qui l'accompagne?
La comtesse Sarah Mac-Gregor et la marquise d'Harville descendaient en ce moment les quelques marches qui de la galerie conduisaient au jardin d'hiver.
Les louanges adressées à Mme d'Harville par l'ambassadrice n'étaient pas exagérées.
Rien ne saurait donner une idée de cette figure enchanteresse, où s'épanouissait alors toute la fleur d'une délicate beauté; beauté d'autant plus rare qu'elle résidait moins encore dans la régularité des traits que dans le charme inexprimable de la physionomie de la marquise, dont le charmant visage se voilait, pour ainsi dire, modestement sous une touchante expression de bonté.
Nous insistons sur ce dernier mot, parce que d'ordinaire ce n'est pas précisément la bonté qui prédomine dans la physionomie d'une jeune femme de vingt ans, belle, spirituelle, recherchée, adulée, comme l'était Mme d'Harville. Aussi se sentait-on singulièrement intéressé par le contraste de cette douceur ineffable avec les succès dont jouissait Mme d'Harville, sans compter les avantages de naissance, de nom et de fortune qu'elle réunissait.
Nous essayerons de faire comprendre toute notre pensée.
Trop digne, trop éminemment douée pour aller coquettement au-devant des hommages, Mme d'Harville se montrait cependant aussi affectueusement reconnaissante de ceux qu'on lui rendait que si elle les eût à peine mérités; elle n'en était pas fière, mais heureuse; indifférente aux louanges, mais très-sensible à la bienveillance, elle distinguait parfaitement la flatterie de la sympathie.
Son esprit juste, fin, parfois malin sans méchanceté, poursuivait surtout d'une raillerie inoffensive ces gens ravis d'eux-mêmes, toujours occupés d'attirer l'attention, de mettre constamment en évidence leur figure radieuse d'une foule de sots bonheurs et bouffie d'une foule de sots orgueils... «Gens, disait plaisamment Mme d'Harville, qui toute leur vie ont l'air de danser le cavalier seul en face d'un miroir invisible, auquel ils sourient complaisamment.»
Un caractère à la fois timide et presque fier dans sa réserve inspirait au contraire à Mme d'Harville un intérêt certain.
Ces quelques mots aideront pour ainsi dire à l'intelligence de la beauté de la marquise.
Son teint d'une éblouissante pureté se nuançait du plus frais incarnat; de longues boucles de cheveux châtain clair effleuraient ses épaules arrondies, fermes et lustrées comme un beau marbre blanc. On peindrait difficilement l'angélique beauté de ses grands yeux gris, frangés de longs cils noirs. Sa bouche vermeille, d'une mansuétude adorable, était à ses yeux charmants ce que sa parole ineffable et touchante était à son regard mélancolique et doux. Nous ne parlerons ni de sa taille accomplie, ni de l'exquise distinction de toute sa personne. Elle portait une robe de crêpe blanc, garnie de camélias roses naturels et de feuilles du même arbuste, parmi lesquelles les diamants, à demi cachés çà et là, brillaient comme autant de gouttes d'étincelante rosée; une guirlande semblable était placée avec grâce sur son front pur et blanc.
Le genre de beauté de la comtesse Sarah Mac-Gregor faisait encore valoir la marquise d'Harville.
Âgée de trente-cinq ans environ, Sarah paraissait à peine en avoir trente. Rien ne semble plus sain au corps que le froid égoïsme; on se conserve longtemps frais dans cette glace.
Certaines âmes sèches, dures, inaltérables aux émotions qui usent le cœur, flétrissent les traits, ne ressentent jamais que les déconvenues de l'orgueil ou les mécomptes de l'ambition déçue; ces chagrins n'ont qu'une faible réaction sur le physique.
La conservation de Sarah prouvait ce que nous avançons.
Sauf un léger embonpoint qui donnait à sa taille, plus grande mais moins svelte que celle de Mme d'Harville, une grâce voluptueuse, Sarah brillait d'un éclat tout juvénile; peu de regards pouvaient soutenir le feu trompeur de ses yeux ardents et noirs; ses lèvres humides et rouges (menteuses à demi) exprimaient la résolution de la sensualité. Le réseau bleuâtre des veines de ses tempes et de son cou apparaissait sous la blancheur lactée de sa peau transparente et fine.
La comtesse Mac-Gregor portait une robe de moire paille sous une tunique de crêpe de la même couleur; une simple couronne de feuilles naturelles de pyrrhus d'un vert émeraude ceignait sa tête et s'harmonisait à merveille avec ses bandeaux de cheveux noirs comme de l'encre, et séparés sur son front qui surmontait un nez aquilin à narines ouvertes. Cette coiffure sévère donnait un cachet antique au profil impérieux et passionné de cette femme.
Beaucoup de gens, dupes de leur figure, voient une irrésistible vocation dans le caractère de leur physionomie. L'un se trouve l'air excessivement guerrier, il guerroie; l'autre rimeur, il rime; conspirateur, il conspire; politique, il politique; prédicateur, il prêche. Sarah se trouvait, non sans raison, un air parfaitement royal; elle dut accepter les prédictions à demi réalisées de la Highlandaise et persister dans sa croyance à une destinée souveraine.
La marquise et Sarah avaient aperçu Rodolphe dans le jardin d'hiver, au moment où elles y descendaient; mais le prince parut ne pas les voir, car il se trouvait au détour d'une allée lorsque les deux femmes arrivèrent.
—Le prince est si occupé de l'ambassadrice, dit Mme d'Harville à Sarah, qu'il n'a pas fait attention à nous...
—Ne croyez pas cela, ma chère Clémence, répondit la comtesse, qui était tout à fait dans l'intimité de Mme d'Harville; le prince nous a au contraire parfaitement vues; mais je lui ai fait peur... Sa bouderie dure toujours.
—Moins que jamais je comprends son opiniâtreté à vous éviter: souvent je lui ai reproché l'étrangeté de sa conduite envers vous... une ancienne amie. «La comtesse Sarah et moi nous sommes ennemis mortels, m'a-t-il répondu en plaisantant; j'ai fait vœu de ne jamais lui parler; et il faut, a-t-il ajouté, que ce vœu soit bien sacré pour que je me prive de l'entretien d'une personne si aimable.» Aussi, ma chère Sarah, toute singulière que m'ait paru cette réponse, j'ai bien été obligée de m'en contenter[89].
—Je vous assure que la cause de cette brouillerie mortelle, demi-plaisante, demi-sérieuse, est pourtant des plus innocentes; si un tiers n'y était pas intéressé, depuis longtemps je vous aurais confié ce grand secret... Mais qu'avez-vous donc, ma chère enfant? Vous paraissez préoccupée.
—Ce n'est rien... tout à l'heure il faisait si chaud dans la galerie, que j'ai ressenti un peu de migraine; asseyons-nous un moment ici... cela se passera... je l'espère.
—Vous avez raison; tenez, voilà justement un coin bien obscur, vous serez là parfaitement à l'abri de ceux que votre absence va désoler..., ajouta Sarah en souriant et en appuyant sur ces mots.
Toutes deux s'assirent sur un divan.
—J'ai dit ceux que votre absence va désoler, ma chère Clémence... Ne me savez-vous pas gré de ma discrétion?
La jeune femme rougit légèrement, baissa la tête et ne répondit rien.
—Combien vous êtes peu raisonnable! lui dit Sarah d'un ton de reproche amical. N'avez-vous pas confiance en moi, enfant? Sans doute, enfant: je suis d'un âge à vous appeler ma fille.
—Moi, manquer de confiance envers vous! dit la marquise à Sarah avec tristesse; ne vous ai-je pas dit au contraire ce que je n'aurais jamais dû m'avouer à moi-même?
—À merveille. Eh bien! voyons... parlons de lui: vous avez donc juré de le désespérer jusqu'à la mort?
—Ah! s'écria Mme d'Harville avec effroi, que dites-vous?
—Vous ne le connaissez pas encore, pauvre chère enfant... C'est un homme d'une énergie froide, pour qui la vie est peu de chose. Il a toujours été si malheureux... et l'on dirait que vous prenez encore plaisir à le torturer!
—Pensez-vous cela, mon Dieu!
—C'est sans le vouloir, peut-être; mais cela est... Oh! si vous saviez combien ceux qu'une longue infortune a accablés sont douloureusement susceptibles et impressionnables! Tenez, tout à l'heure, j'ai vu deux grosses larmes rouler dans ses yeux.
—Il serait vrai?
—Sans doute... Et cela au milieu d'un bal; et cela au risque d'être perdu de ridicule si l'on s'apercevait de cet amer chagrin. Savez-vous qu'il faut bien aimer pour souffrir ainsi... et surtout pour ne pas songer à cacher au monde que l'on souffre ainsi!...
—De grâce, ne me parlez pas de cela, reprit Mme d'Harville d'une voix émue; vous me faites un mal horrible... Je ne connais que trop cette expression de souffrance à la fois si douce et si résignée... Hélas! c'est la pitié qu'il m'inspirait qui m'a perdue..., dit involontairement Mme d'Harville.
Sarah parut ne pas avoir compris la portée de ce dernier mot et reprit:
—Quelle exagération!... perdue pour être en coquetterie avec un homme qui pousse même la discrétion et la réserve jusqu'à ne pas se faire présenter à votre mari, de peur de vous compromettre! M. Charles Robert n'est-il pas un homme rempli d'honneur, de délicatesse et de cœur? Si je le défends avec cette chaleur, c'est que vous l'avez connu et surtout vu chez moi, et qu'il a pour vous autant de respect que d'attachement...
—Je n'ai jamais douté de ses nobles qualités, vous m'avez toujours dit tant de bien de lui!... Mais, vous le savez, ce sont surtout ses malheurs qui l'ont rendu intéressant à mes yeux.
—Et combien il mérite et justifie cet intérêt! Avouez-le. Et puis d'ailleurs comment un si admirable visage ne serait-il pas l'image de l'âme? Avec sa haute et belle taille, il me rappelle les preux des temps chevaleresques. Je l'ai vu une fois en uniforme: il était impossible d'avoir un plus grand air. Certes, si la noblesse se mesurait au mérite et à la figure, au lieu d'être simplement M. Charles Robert, il serait duc et pair. Ne représenterait-il pas merveilleusement bien un des plus grands noms de France?
—Vous n'ignorez pas que la noblesse de naissance me touche peu, vous qui me reprochez parfois d'être une républicaine, dit Mme d'Harville en souriant.
—Certes, j'ai toujours pensé, comme vous, que M. Charles Robert n'avait pas besoin de titres pour être aimable; et puis quel talent! quelle voix charmante! De quelle ressource il nous a été dans nos concerts intimes du matin! Vous souvenez-vous? La première fois que vous avez chanté ensemble, quelle expression il mettait dans son duo avec vous! quelle émotion!...
—Tenez, je vous en prie, dit Mme d'Harville après un long silence, changeons de conversation.
—Pourquoi?
—Cela m'attriste profondément, ce que vous m'avez dit tout à l'heure de son air désespéré.
—Je vous assure que, dans l'excès du chagrin, un caractère aussi passionné peut chercher dans la mort un terme à...
—Oh! je vous en prie, taisez-vous! taisez-vous! dit Mme d'Harville, en interrompant Sarah, cette pensée m'est déjà venue...
Puis, après un assez long silence, la marquise dit:
—Encore une fois, parlons d'autre chose... de votre ennemi mortel, ajouta-t-elle avec une gaieté affectée; parlons du prince, que je n'avais pas vu depuis longtemps. Savez-vous qu'il est toujours charmant, quoique presque roi? Toute républicaine que je suis, je trouve qu'il y a peu d'hommes aussi agréables que lui.
Sarah jeta à la dérobée un regard scruteur et soupçonneux sur Mme d'Harville et reprit gaiement:
—Avouez, chère Clémence, que vous êtes très-capricieuse. Je vous ai connu des alternatives d'admiration et d'aversion singulière pour le prince; il y a quelques mois, lors de son arrivée ici, vous en étiez tellement fanatique, qu'entre nous... j'ai craint un moment pour le repos de votre cœur.
—Grâce à vous du moins, dit Mme d'Harville en souriant, mon admiration n'a pas été de longue durée; vous avez si bien joué le rôle d'ennemie mortelle; vous m'avez fait de telles révélations sur le prince... que, je l'avoue, l'éloignement a remplacé le fanatisme qui vous faisait craindre pour le repos de mon cœur: repos que votre ennemi ne songeait d'ailleurs guère à troubler; car, peu de temps avant vos révélations, le prince, tout en continuant de voir intimement mon mari, avait presque cessé de m'honorer de ses visites.
—À propos! Et votre mari, est-il ici ce soir? dit Sarah.
—Non, il n'a pas désiré sortir, répondit Mme d'Harville avec embarras.
—Il va de moins en moins dans le monde, ce me semble?
—Oui... quelquefois il préfère rester chez lui.
La marquise était visiblement embarrassée; Sarah s'en aperçut et continua:
—La dernière fois que je l'ai vu, il m'a semblé plus pâle qu'à l'ordinaire.
—Oui... il a été un peu souffrant...
—Tenez, ma chère Clémence, voulez-vous que je sois franche?
—Je vous en prie.
—Quand il s'agit de votre mari, vous êtes souvent dans un état d'anxiété singulière.
—Moi... Quelle folie!
—Quelquefois, en parlant de lui, et cela bien malgré vous, votre physionomie exprime... mon Dieu! comment vous dirai-je cela?... (et Sarah appuya sur les mots suivants en ayant l'air de vouloir lire jusqu'au fond du cœur de Clémence:) Oui, votre physionomie exprime une sorte... de répugnance craintive...
Les traits impassibles de Mme d'Harville défièrent d'abord le regard inquisiteur de Sarah; pourtant celle-ci s'aperçut d'un léger tremblement nerveux, mais presque insensible, qui agita un instant la lèvre inférieure de la jeune femme.
Ne voulant pas pousser plus loin ses investigations et surtout éveiller la défiance de son amie, la comtesse se hâta d'ajouter, pour donner le change à la marquise:
—Oui, une répugnance craintive, comme celle qu'inspire ordinairement un jaloux bourru...
À cette interprétation, le léger mouvement convulsif de la lèvre de Mme d'Harville cessa; elle parut soulagée d'un poids énorme et répondit:
—Mais non, M. d'Harville n'est ni bourru ni jaloux... Puis, cherchant sans doute le prétexte de rompre une conversation qui lui pesait, elle s'écria tout à coup: Ah! mon Dieu, voici cet insupportable duc de Lucenay, un des amis de mon mari... Pourvu qu'il ne nous aperçoive pas! D'où sort-il donc? Je le croyais à mille lieues d'ici!
—En effet, on le disait parti pour un voyage d'un an ou deux en Orient; il y a cinq mois à peine qu'il a quitté Paris. Voilà une brusque arrivée qui a dû singulièrement contrarier la duchesse de Lucenay, quoique le duc ne soit guère gênant, dit Sarah avec un sourire méchant. Elle ne sera d'ailleurs pas seule à maudire ce fâcheux retour... M. de Saint-Remy partagera son chagrin.
—Ne soyez donc pas médisante, ma chère Sarah; dites que ce retour sera fâcheux... pour tout le monde... M. de Lucenay est assez désagréable pour que vous généralisiez votre reproche.
—Médisante! non, certes; je ne suis en cela qu'un écho. On dit encore que M. de Saint-Remy, modèle des élégants, qui a ébloui tout Paris de son faste, est à peu près ruiné, quoique son train diminue à peine; il est vrai que Mme de Lucenay est puissamment riche...
—Ah! quelle horreur!...
—Encore une fois, je ne suis qu'un écho... Ah! mon Dieu! le duc nous a vues. Il vient, il faut se résigner. C'est désolant: je ne sais rien au monde de plus insupportable que cet homme; il est souvent de si mauvaise compagnie, il rit si haut de ses sottises, il est si bruyant qu'il en est étourdissant; si vous tenez à votre flacon ou à votre éventail, défendez-les courageusement contre lui, car il a encore l'inconvénient de briser tout ce qu'il touche, et cela de l'air le plus badin et le plus satisfait du monde.
Appartenant à une des plus grandes maisons de France, jeune encore, d'une figure qui n'eût pas été désagréable sans la longueur grotesque et démesurée de son nez, M. le duc de Lucenay joignait à une turbulence et à une agitation perpétuelles des éclats de voix et de rire si retentissants, des propos souvent d'un goût si détestable, des attitudes d'une désinvolture si cavalière et si inattendue, qu'il fallait à chaque instant se rappeler son nom pour ne pas s'étonner de le voir au milieu de la société la plus distinguée de Paris, et pour comprendre que l'on tolérait ses excentricités de gestes et de langage, auxquelles l'habitude avait d'ailleurs assuré une sorte de prescription ou d'impunité. On le fuyait comme la peste, quoiqu'il ne manquât pas d'ailleurs d'un certain esprit qui pointait çà et là à travers la plus incroyable exubérance de paroles. C'était un de ces êtres vengeurs, aux mains desquels on souhaitait toujours de voir tomber les gens ridicules ou haïssables.
Mme de Lucenay, une des femmes les plus agréables et encore des plus à la mode de Paris, malgré ses trente ans sonnés, avait fait souvent parler d'elle: mais on excusait presque la légèreté de sa conduite en songeant aux insupportables bizarreries de M. de Lucenay.
Un dernier trait de ce caractère fâcheux, c'était une intempérance et un cynisme d'expressions inouïs à propos d'indispositions saugrenues ou d'infirmités impossibles ou absurdes qu'il s'amusait à vous supposer et dont il vous plaignait tout haut devant cent personnes. Parfaitement brave d'ailleurs, et allant au-devant des conséquences de ses mauvaises plaisanteries, il avait donné ou reçu de nombreux coups d'épée sans se corriger davantage.
Ceci posé, nous ferons retentir aux oreilles du lecteur la voix aigre et perçante de M. de Lucenay, qui, du plus loin qu'il aperçut Mme d'Harville et Sarah, se mit à crier:
—Eh bien! eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? Qu'est-ce que je vois là? Comment! la plus jolie femme du bal qui se tient à l'écart, est-ce que c'est permis? Faut-il que je revienne des antipodes pour faire cesser un tel scandale? D'abord, si vous continuez de vous dérober à l'admiration générale, marquise, je crie comme un brûlé, je crie à la disparition du plus charmant ornement de cette fête!
Et, pour péroraison, M. de Lucenay se jeta pour ainsi dire à la renverse à côté de la marquise, sur le divan; après quoi il croisa sa jambe gauche sur sa cuisse droite, et prit son pied dans sa main.
—Comment, monsieur, vous voilà déjà de retour de Constantinople! dit Mme d'Harville en se reculant avec impatience.
—Déjà! Vous dites là ce que ma femme a pensé, j'en suis sûr; car elle n'a pas voulu m'accompagner ce soir dans ma rentrée dans le monde. Revenez donc surprendre vos amis pour être reçu comme ça!
—C'est tout simple; il vous était si facile de rester aimable... là-bas..., dit Mme d'Harville avec un demi-sourire.
—C'est-à-dire de rester absent, n'est-ce pas? C'est une horreur, c'est une infamie, ce que vous dites là! s'écria M. de Lucenay en décroisant ses jambes et en frappant sur son chapeau comme sur un tambour de basque.
—Pour l'amour du ciel, M. de Lucenay, ne criez pas si haut et tenez-vous tranquille, ou vous allez nous faire quitter la place, dit Mme d'Harville avec humeur.
—Quitter la place! Ça serait donc pour me donner votre bras et aller faire un tour dans la galerie?
—Avec vous? Certainement non. Voyons, je vous prie, ne touchez pas à ce bouquet; de grâce, laissez aussi cet éventail, vous allez le briser, selon votre habitude...
—Si ce n'est que ça, j'en ai cassé plus d'un, allez! Surtout un magnifique chinois que Mme de Vaudémont avait donné à ma femme.
En disant ces rassurantes paroles, M. de Lucenay tracassait dans un réseau de plantes grimpantes qu'il tirait à lui par petites secousses. Il finit par les détacher de l'arbre qui les soutenait; elles tombèrent, et le duc s'en trouva pour ainsi dire couronné.
Alors ce furent des éclats de rire si glapissants, si fous, si étourdissants, que Mme d'Harville eût fui cet incommode et fâcheux personnage, si elle n'eût pas aperçu M. Charles Robert (le commandant, comme disait Mme Pipelet) qui s'avançait à l'autre extrémité de l'allée. La jeune femme craignait de paraître ainsi aller à sa rencontre, et resta auprès de M. de Lucenay.
—Dites donc, madame Mac-Gregor, je devais joliment avoir l'air d'un dieu Pan, d'une naïade, d'un Sylvain, d'un sauvage sous ce feuillage? dit M. de Lucenay en s'adressant à Sarah, auprès de laquelle il alla brusquement s'étaler. À propos de sauvage, il faut que je vous raconte une histoire outrageusement inconvenante... Figurez-vous qu'à Otaïti...
—Monsieur le duc! lui dit Sarah d'un ton glacial.
—Eh bien! non, je ne vous dirai pas mon histoire; je la garde pour Mme de Fonbonne que voilà.
C'était une grosse petite femme de cinquante ans, très-prétentieuse et très-ridicule, dont le menton touchait la gorge, et qui montrait toujours le blanc de ses gros yeux en parlant de son âme, des langueurs de son âme, des besoins de son âme, des aspirations de son âme. Elle portait ce soir-là un affreux turban d'étoffe de couleur de cuivre, avec un semis de dessins verts.
—Je le garde pour Mme de Fonbonne, s'écria le duc.
—De quoi s'agit-il donc, monsieur le duc? dit Mme de Fonbonne, en minaudant, en roucoulant et en commençant à faire les yeux blancs, comme dit le peuple.
—Il s'agit, madame, d'une histoire horriblement inconvenante, indécente et incongrue.
—Ah! mon Dieu! Et qui est-ce qui oserait? Qui est-ce qui se permettrait?
—Moi, madame; ça ferait rougir un vieux Chamboran. Mais je connais votre goût... Écoutez-moi ça...
—Monsieur...!
—Eh bien! non, vous ne la saurez pas, mon histoire, au fait! Parce qu'après tout, vous qui vous mettez toujours si bien, avec tant de goût, avec tant d'élégance, vous avez ce soir un turban qui, permettez-moi de vous le dire, ressemble, ma parole d'honneur, à une vieille tourtière rongée de vert-de-gris.
Et le duc de rire aux éclats.
—Si vous êtes revenu d'Orient pour recommencer vos absurdes plaisanteries, qu'on vous passe parce que vous êtes à moitié fou, dit la grosse femme irritée, on regrettera fort votre retour, monsieur.
Et elle s'éloigna majestueusement.
—Il faut que je me tienne à quatre pour ne pas aller la décoiffer, cette vilaine précieuse, dit M. de Lucenay, mais je la respecte, elle est orpheline... Ah! ah! ah!... et de rire de nouveau. Tiens! M. Charles Robert! reprit M. de Lucenay. Je l'ai rencontré aux eaux des Pyrénées... C'est un éblouissant garçon, il chante comme un cygne. Vous allez voir, marquise, comme je vais l'intriguer. Voulez-vous que je vous le présente?
—Tenez-vous en repos et laissez-nous tranquilles, dit Sarah.
Pendant que M. Charles Robert s'avançait lentement, ayant l'air d'admirer les fleurs de la serre, M. de Lucenay avait manœuvré assez habilement pour s'emparer du flacon de Sarah, et il s'occupait en silence et avec un soin extrême de démantibuler le bouchon de ce bijou.
M. Charles Robert s'avançait toujours; sa grande taille était parfaitement proportionnée, ses traits d'une irréprochable pureté, sa mise d'une suprême élégance; cependant son visage, sa tournure manquaient de charme, de grâce, de distinction; sa démarche était roide et gênée, ses mains et ses pieds, gros et vulgaires. Lorsqu'il aperçut Mme d'Harville, la régulière nullité de ses traits s'effaça tout à coup sous une expression de mélancolie profonde beaucoup trop subite pour n'être pas feinte; néanmoins ce semblant était parfait. M. Robert avait l'air si affreusement malheureux, si naturellement désolé lorsqu'il s'approcha de Mme d'Harville, que celle-ci ne put s'empêcher de songer aux sinistres paroles de Sarah sur les excès auxquels le désespoir aurait pu le porter.
—Eh! bonjour donc, mon cher monsieur! lui dit M. de Lucenay en l'arrêtant au passage, je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis notre rencontre aux eaux. Mais qu'est-ce que vous avez donc? Mais comme vous avez l'air souffrant!
Ici M. Charles Robert jeta un long et mélancolique regard sur Mme d'Harville, et répondit au duc, d'une voix plaintivement accentuée:
—En effet, monsieur, je suis souffrant...
—Mon Dieu, mon Dieu, vous ne pouvez donc pas vous débarrasser de votre pituite? lui demanda M. de Lucenay avec l'air du plus sérieux intérêt.
Cette question était si saugrenue, si absurde, qu'un moment M. Charles Robert resta stupéfait, abasourdi; puis, le rouge de la colère lui montant au front, il dit d'un voix ferme et brève à M. de Lucenay:
—Puisque vous prenez tant d'intérêt à ma santé, monsieur, j'espère que vous viendrez savoir demain de mes nouvelles?
—Comment donc, mon cher monsieur... mais certainement, j'enverrai..., dit le duc avec hauteur.
M. Charles Robert fit un demi-salut et s'éloigna.
—Ce qu'il y a de fameux, c'est qu'il n'a pas plus de pituite que le Grand-Turc, dit M. de Lucenay en se renversant de nouveau près de Sarah, à moins que je n'aie deviné sans le savoir. Dites donc, madame Mac-Gregor, est-ce qu'il vous fait l'effet d'avoir la pituite, ce monsieur?
Sarah tourna brusquement le dos à M. de Lucenay sans lui répondre davantage.
Tout ceci s'était passé très-rapidement.
Sarah avait difficilement contenu un éclat de rire.
Mme d'Harville avait affreusement souffert en songeant à l'atroce position d'un homme qui se voit interpellé si ridiculement devant une femme qu'il aime; elle était épouvantée en songeant qu'un duel pouvait avoir lieu; alors, entraînée par un sentiment de pitié irrésistible, elle se leva brusquement, prit le bras de Sarah, rejoignit M. Charles Robert qui ne se possédait pas de rage, et lui dit tout bas en passant près de lui:
—Demain, à une heure... j'irai...
Puis elle regagna la galerie avec la comtesse et quitta le bal.
Rodolphe, en se rendant à cette fête pour remplir un devoir de convenance, voulait aussi tâcher de découvrir si ses craintes au sujet de Mme d'Harville étaient fondées et si elle était réellement l'héroïne du récit de Mme Pipelet.
Après avoir quitté le jardin d'hiver avec la comtesse de ***, Rodolphe avait parcouru en vain plusieurs salons, dans l'espoir de rencontrer Mme d'Harville seule. Il revenait à la serre chaude lorsque, un moment arrêté sur la première marche de l'escalier, il fut témoin de la scène rapide qui se passa entre Mme d'Harville et M. Charles Robert après la détestable plaisanterie du duc de Lucenay. Rodolphe surprit un échange de regards très-significatifs. Un secret pressentiment lui dit que ce grand et beau jeune homme était le commandant. Voulant s'en assurer il rentra dans la galerie.
Une valse allait commencer; au bout de quelques minutes, il vit M. Charles Robert debout dans l'embrasure d'une porte. Il paraissait doublement satisfait, et de sa réponse à M. de Lucenay (M. Charles Robert était fort brave, malgré ses ridicules), et du rendez-vous que lui avait donné Mme d'Harville pour le lendemain, bien certain cette fois qu'elle n'y manquerait pas.
Rodolphe alla trouver Murph.
—Tu vois bien ce jeune homme blond, au milieu de ce groupe là-bas?
—Ce grand monsieur qui a l'air si content de lui-même? Oui, monseigneur.
—Tâche d'approcher assez près de lui pour pouvoir dire tout bas, sans qu'il te voie et de façon à ce que lui seul t'entende, ces mots: «Tu viens bien tard, mon ange!»
Le squire regarda Rodolphe d'un air stupéfait.
—Sérieusement, monseigneur?
—Sérieusement. S'il se retourne à ces mots, garde ce magnifique sang-froid que j'ai si souvent admiré, afin que ce monsieur ne puisse découvrir qui a prononcé ces paroles.
—Je n'y comprends rien, monseigneur; mais j'obéis.
Le digne Murph, avant la fin de la valse, était parvenu à se placer immédiatement derrière M. Charles Robert.
Rodolphe, parfaitement posté pour ne rien perdre de l'effet de cette expérience, suivit attentivement Murph des yeux; au bout d'une seconde, M. Charles Robert se retourna brusquement d'un air stupéfait.
Le squire, impassible, ne sourcilla pas; certes, ce grand homme chauve, d'une figure imposante et grave, fut le dernier que le commandant soupçonna d'avoir prononcé ces mots, qui lui rappelaient le désagréable quiproquo dont Mme Pipelet avait été la cause et l'héroïne.
La valse finie, Murph revint trouver Rodolphe.
—Eh bien! monseigneur, ce jeune homme s'est retourné comme si je l'avais mordu. Ces mots sont donc magiques?
—Ils sont magiques, mon vieux Murph; ils m'ont découvert ce que je voulais savoir.
Rodolphe n'avait plus qu'à plaindre Mme d'Harville d'une erreur d'autant plus dangereuse qu'il pressentait vaguement que Sarah en était complice ou confidente. À cette découverte, il ressenti un coup douloureux; il ne douta plus de la cause des chagrins de M. d'Harville, qu'il aimait tendrement: la jalousie les causait sans doute; sa femme, douée de qualités charmantes, se sacrifiait à un homme qui ne le méritait pas. Maître d'un secret surpris par hasard, incapable d'en abuser, ne pouvant rien tenter pour éclairer Mme d'Harville, qui d'ailleurs cédait à l'entraînement aveugle de la passion, Rodolphe se voyait condamné à rester le témoin impassible de la perte de cette jeune femme.
Il fut tiré de ces réflexions par M. de Graün.
—Si votre Altesse veut m'accorder un moment d'entretien dans le petit salon du fond, où il n'y a personne, j'aurai l'honneur de lui rendre compte des renseignements qu'elle m'a ordonné de prendre.
Rodolphe suivit M. de Graün.
—La seule duchesse au nom de laquelle puissent se rapporter les initiales N et L est Mme la duchesse de Lucenay, née de Noirmont, dit le baron, elle n'est pas ici ce soir. Je viens de voir son mari, M. de Lucenay, parti il y a cinq mois pour un voyage d'Orient qui devait durer plus d'une année; il est revenu subitement il y a deux ou trois jours.
On se souvient que, dans sa visite à la maison de la rue du Temple, Rodolphe avait trouvé, sur le pallier même de l'appartement du charlatan, César Bradamanti, un mouchoir trempé de larmes, richement garni de dentelles, et dans l'angle duquel il avait remarqué les lettres N et L surmontées d'une couronne ducale. D'après son ordre, mais ignorant ces circonstances, M. de Graün s'était informé du nom des duchesses actuellement à Paris, et il avait obtenu les renseignements dont nous venons de parler.
Rodolphe comprit tout.
Il n'avait aucune raison de s'intéresser à Mme de Lucenay, mais il ne put s'empêcher de frémir en songeant que si elle avait réellement rendu visite au charlatan, ce misérable, qui n'était autre que l'abbé Polidori, possédait le nom de cette femme, qu'il avait fait suivre par Tortillard, et qu'il pouvait affreusement abuser du terrible secret qui mettait la duchesse dans sa dépendance.
—Le hasard est quelquefois bien singulier, Monseigneur, reprit M. de Graün.
—Comment cela?
—Au moment où M. de Grangeneuve venait de me donner ces renseignements sur M. et sur Mme de Lucenay, en ajoutant assez malignement que le retour imprévu de M. de Lucenay avait dû contrarier beaucoup la duchesse et un fort joli jeune homme, le plus merveilleux élégant de Paris, le vicomte de Saint-Remy, M. l'ambassadeur m'a demandé si je croyais que Votre Altesse lui permettrait de lui présenter le vicomte, qui se trouve ici; il vient d'être attaché à la légation de Gerolstein et il serait trop heureux de cette occasion de faire sa cour à Votre Altesse.
Rodolphe ne put réprimer un mouvement d'impatience et dit:
—Voilà qui m'est infiniment désagréable... mais je ne puis refuser... Allons, dites au comte de *** de me présenter M. de Saint-Remy.
Malgré sa mauvaise humeur, Rodolphe savait trop son métier de prince pour manquer d'affabilité dans cette occasion. D'ailleurs, l'on donnait M. de Saint-Remy pour amant à la duchesse de Lucenay, et cette circonstance piquait assez la curiosité de Rodolphe.
Le vicomte de Saint-Remy s'approcha, conduit par le comte de M. de Saint-Remy était un charmant jeune homme de vingt-cinq ans, mince, svelte, de la tournure la plus distinguée, de la physionomie la plus avenante; il avait le teint fort brun, mais de ce brun velouté, transparent et couleur d'ambre, remarquable dans les portraits de Murillo; ses cheveux noirs à reflet bleuâtre, séparés par une raie au-dessus de la tempe gauche, très-lisses sur le front, se bouclaient autour de son visage et laissaient à peine voir le lobe incolore des oreilles; le noir foncé de ses prunelles se découpait brillamment sur le globe de l'œil, qui, au lieu d'être blanc, se nacrait de cette nuance légèrement azurée qui donne au regard des Indiens une expression si charmante. Par un caprice de la nature, l'épaisseur soyeuse de sa moustache contrastait avec l'imberbe juvénilité de son menton et de ses joues, aussi unies que celles d'une jeune fille; il portait par coquetterie une cravate de satin noir très-basse, qui laissait voir l'attache élégante de son cou, digne du jeune flûteur antique.
Une seule perle rattachait les longs plis de sa cravate, perle d'un prix inestimable par sa grosseur, la pureté de sa forme et l'éclat de son orient, si vif qu'une opale n'eût pas été plus splendidement irisée. D'un goût parfait, la mise de M. de Saint-Remy s'harmonisait à merveille avec ce bijou d'une magnifique simplicité.
On ne pouvait jamais oublier la figure et la personne de M. de Saint-Remy, tant il sortait du type ordinaire des élégants.
Son luxe de voiture et de chevaux était extrême; grand et beau joueur, le total de son livre de paris de course s'élevait toujours annuellement à deux ou trois mille louis. On citait sa maison de la rue de Chaillot comme un modèle d'élégante somptuosité; on faisait chez lui une chère exquise, et ensuite on jouait un jeu d'enfer, où il perdait souvent des sommes considérables avec l'insouciance la plus hospitalière; et pourtant on savait certainement que le patrimoine du vicomte était dissipé depuis longtemps.
Pour expliquer ses prodigalités incompréhensibles, les envieux ou les méchants parlaient, ainsi que l'avait fait Sarah, des grands biens de la duchesse de Lucenay; mais ils oubliaient qu'à part la vileté de cette supposition, M. de Lucenay avait naturellement un contrôle sur la fortune de sa femme, et que M. de Saint-Remy dépensait au moins cinquante mille écus ou deux cent mille francs par an. D'autres parlaient d'usuriers imprudents, car M. de Saint-Remy n'attendait plus d'héritage. D'autres, enfin le disaient TROP heureux sur le turf[90], et parlaient tout bas d'entraîneurs et de jockeys corrompus par lui pour faire perdre les chevaux contre lesquels il avait parié beaucoup d'argent... mais le plus grand nombre des gens du monde s'inquiétaient peu des moyens auxquels M. de Saint-Remy avait recours pour subvenir à son faste.
Il appartenait par sa naissance au meilleur et au plus grand monde; il était gai, brave, spirituel, bon compagnon, facile à vivre; il donnait d'excellents dîners de garçons et tenait ensuite tous les enjeux qu'on lui proposait. Que fallait-il de plus?
Les femmes l'adoraient; on nombrait à peine ses triomphes de toutes sortes; il était jeune et beau, galant et magnifique dans toutes les occasions où un homme peut l'être avec des femmes du monde; enfin, l'engouement était tel que l'obscurité dont il entourait la source du pactole où il puisait à pleines mains jetait même sur sa vie un certain charme mystérieux; on disait, en souriant insoucieusement: «Il faut que ce diable de Saint-Remy ait trouvé la pierre philosophale!»
En apprenant qu'il s'était fait attacher à la légation de France près le grand-duc de Gerolstein, d'autres personnes avaient pensé que M. de Saint-Remy voulait faire une retraite honorable.
Le comte de *** dit à Rodolphe, en lui présentant M. de Saint-Remy:
—J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. le vicomte de Saint-Remy, attaché à la légation de Gerolstein.
Le vicomte salua profondément et dit à Rodolphe:
—Votre Altesse daignera-t-elle excuser l'impatience que j'éprouve de lui faire ma cour? J'ai peut-être eu trop hâte de jouir d'un bonheur auquel j'attachais tant de prix.
—Je serai, monsieur, très-satisfait de vous revoir à Gerolstein... Comptez-vous y aller bientôt?
—Le séjour de Votre Altesse à Paris me rend moins empressé de partir.
—Le paisible contraste de nos cours allemandes vous étonnera beaucoup, monsieur, habitué que vous êtes à la vie de Paris.
—J'ose assurer à Votre Altesse que la bienveillance qu'elle daigne me témoigner, et qu'elle voudra peut-être bien me continuer, m'empêcherait seule de jamais regretter Paris.
—Il ne dépendra pas de moi, monsieur, que vous pensiez toujours ainsi pendant le temps que vous passerez à Gerolstein.
Et Rodolphe fit une légère inclination de tête qui annonçait à M. de Saint-Remy que la présentation était terminée.
Le vicomte salua profondément et se retira.
Rodolphe était très-physionomiste, et sujet à des sympathies ou à des aversions presque toujours justifiées. Après le peu de mots échangés avec M. de Saint-Remy, sans pouvoir s'en expliquer la cause, il éprouva pour lui une sorte d'éloignement involontaire. Il lui trouvait quelque chose de perfidement rusé dans le regard, et une physionomie dangereuse.
Nous retrouverons M. de Saint-Remy dans des circonstances qui contrasteront bien terriblement avec la brillante position qu'il occupait lors de sa présentation à Rodolphe; l'on jugera de la réalité des pressentiments de ce dernier.
Cette présentation terminée, Rodolphe réfléchissant aux bizarres rencontres que le hasard avait amenées, descendit au jardin d'hiver. L'heure du souper était arrivée, les salons devenaient presque déserts; le lieu le plus reculé de la serre chaude se trouvait au bout d'un massif, à l'angle de deux murailles qu'un énorme bananier, entouré de plantes grimpantes, cachait presque entièrement; une petite porte de service, masquée par le treillage, et conduisant à la salle du buffet par un long corridor, était restée entr'ouverte, non loin de cet arbre feuillu.
Abrité par ce paravent de verdure, Rodolphe s'assit en cet endroit. Il était depuis quelques moments plongés dans une rêverie profonde, lorsque son nom, prononcé par une voix bien connue, le fit tressaillir.
Sarah, assise de l'autre côté du massif qui cachait entièrement Rodolphe, causait en anglais avec son frère Tom.
Tom était vêtu de noir. Quoiqu'il n'eût que quelques années de plus que Sarah, ses cheveux étaient presque blancs; son visage annonçait une volonté froide, mais opiniâtre; son accent était bref et tranchant, son regard sombre, sa voix creuse. Cet homme devait être rongé par un grand chagrin ou par une grande haine.
Rodolphe écouta attentivement l'entretien suivant:
—La marquise est allée un instant au bal du baron de Nerval; elle s'est heureusement retirée sans pouvoir parler à Rodolphe, qui la cherchait; car je crains toujours l'influence qu'il exerce sur elle, influence que j'ai eu tant de peine à combattre et à détruire en partie. Enfin cette rivale, que j'ai toujours redoutée par pressentiment, et qui plus tard pouvait tant gêner mes projets... cette rivale sera perdue demain... Écoutez-moi, ceci est grave, Tom...
—Vous vous trompez, jamais Rodolphe n'a songé à la marquise.
—Il est temps maintenant de vous donner quelques explications à ce sujet... Beaucoup de choses se sont passées pendant votre dernier voyage... et, comme il faut agir plus tôt que je ne pensais... ce soir même, en sortant d'ici, cet entretien est indispensable... Heureusement, nous sommes seuls.
—Je vous écoute.
—Avant d'avoir vu Rodolphe, cette femme, j'en suis sûre, n'avait jamais aimé... Je ne sais pour quelle raison elle éprouve un invincible éloignement pour son mari, qui l'adore. Il y a là un mystère que j'ai voulu en vain pénétrer. La présence de Rodolphe avait excité dans le cœur de Clémence mille émotions nouvelles. J'étouffai cet amour naissant par des révélations accablantes sur le prince. Mais le besoin d'aimer était éveillé chez la marquise; rencontrant chez moi ce Charles Robert, elle a été frappée de sa beauté, frappée comme on l'est à la vue d'un tableau; cet homme est malheureusement aussi niais que beau, mais il a quelque chose de touchant dans le regard. J'exaltai la noblesse de son âme, l'élévation de son caractère. Je savais la bonté naturelle de Mme d'Harville; je colorai M. Robert des malheurs les plus intéressants; je lui recommandai d'être toujours mortellement triste, de ne procéder que par soupirs et par hélas! et avant toutes choses de parler peu. Il a suivi mes conseils. Grâce à son talent de chanteur, à sa figure, et surtout à son apparence de tristesse incurable, il s'est fait à peu près aimer de Mme d'Harville, qui a ainsi donné le change à ce besoin d'aimer que la vue de Rodolphe avait seule éveillé en elle. Comprenez-vous, maintenant?
—Parfaitement; continuez.
—Robert et Mme d'Harville ne se voyaient intimement que chez moi; deux fois la semaine nous faisions de la musique à nous trois, le matin. Le beau ténébreux soupirait, disait quelques tendres mots à voix basse; il glissa deux ou trois billets. Je craignais encore plus sa prose que ses paroles; mais une femme est toujours indulgente pour les premières déclarations qu'elle reçoit; celles de mon protégé ne lui nuisirent pas; l'important pour lui était d'obtenir un rendez-vous. Cette petite marquise avait plus de principes que d'amour, ou plutôt elle n'avait pas assez d'amour pour oublier ses principes... À son insu, il existait toujours au fond de son cœur un souvenir de Rodolphe qui veillait pour ainsi dire sur elle et combattait ce faible penchant pour M. Charles Robert... penchant beaucoup plus factice que réel, mais entretenu par son vif intérêt pour les malheurs imaginaires de M. Charles Robert, et par l'exagération incessante de mes louanges à l'égard de cet Apollon sans cervelle. Enfin, Clémence, vaincue par l'air profondément désespéré de son malheureux adorateur, se décida un jour à lui accorder ce rendez-vous si désiré.
—Vous avait-elle donc faite sa confidente?
—Elle m'avait avoué son attachement pour Charles Robert, voilà tout. Je ne fis rien pour en savoir davantage; cela m'eût gênée... Mais lui, ravi de bonheur ou plutôt d'orgueil, me fit part de son bonheur, sans me dire pourtant le jour ni le lieu du rendez-vous.
—Comment l'avez vous connu?
—Karl, par mon ordre, alla le lendemain et le surlendemain de très-bonne heure s'embusquer à la porte de M. Robert et le suivit. Le second jour, vers midi, notre amoureux prit en fiacre le chemin d'un quartier perdu, rue du Temple... Il descendit dans une maison de mauvaise apparence; il y resta une heure et demie environ, puis s'en alla. Karl attendit longtemps pour voir si personne ne sortirait après Charles Robert. Personne ne sortit: la marquise avait manqué à sa promesse. Je le sus le lendemain par l'amoureux, aussi courroucé que désappointé. Je lui conseillai de redoubler de désespoir. La pitié de Clémence s'émut encore; nouveau rendez-vous, mais aussi vain que le premier. Une dernière fois cependant elle vint jusqu'à la porte: c'était un progrès. Vous voyez combien cette femme lutte... Et pourquoi? Parce que, j'en suis sûre, et c'est ce qui cause ma haine elle a toujours au fond du cœur, et à son insu, une pensée pour Rodolphe, qui semble aussi la protéger. Enfin, ce soir la marquise a donné à ce Robert un rendez-vous pour demain; cette fois, je n'en doute pas, elle s'y rendra. Le duc de Lucenay a si grossièrement ridiculisé ce jeune homme que la marquise, bouleversée de l'humiliation de son amant, lui a accordé par pitié ce qu'elle ne lui eût peut-être pas accordé sans cela. Cette fois, je vous le répète, elle tiendra sa promesse.
—Quels sont vos projets?
—Cette femme obéit à une sorte d'intérêt charitable exalté, mais non pas à l'amour; Charles Robert est si peu fait pour comprendre la délicatesse du sentiment qui, ce soir, a dicté la résolution de la marquise, que demain il voudra profiter de ce rendez-vous, et il se perdra complètement dans l'esprit de Clémence, qui se résigne à cette compromettante démarche sans entraînement, sans passion et seulement par pitié. En un mot, je n'en doute pas, elle se rend là pour faire acte de courageux intérêt, mais parfaitement calme et bien sûre de ne pas oublier un moment ses devoirs. Le Charles Robert ne concevra pas cela, la marquise le prendra en aversion; et, son illusion détruite, elle retombera sous l'influence de ses souvenirs de Rodolphe, qui, j'en suis sûre, couvent toujours au fond de son cœur.
—Eh bien?
—Eh bien! je veux qu'elle soit à jamais perdue pour Rodolphe. Il aurait, je n'en doute pas, moi, trahi tôt ou tard l'amitié de M. d'Harville en répondant à l'amour de Clémence; mais il prendra celle-ci en horreur s'il la sait coupable d'une faute dont il n'aura pas été l'objet; c'est un crime impardonnable pour un homme. Enfin, prétextant de l'affection qui le lie à M. d'Harville, il ne reverra jamais cette femme, qui aura si indignement trompé cet ami qu'il aime tant.
—C'est donc le mari que vous voulez prévenir?...
—Oui, et ce soir même, sauf votre avis, du moins. D'après ce que m'a dit Clémence, il a de vagues soupçons, sans savoir sur qui les fixer. Il est minuit, nous allons quitter le bal; vous descendrez au premier café venu, vous écrirez à M. d'Harville que sa femme se rend demain, à une heure, rue du Temple, n° 17, pour une entrevue amoureuse. Il est jaloux: il surprendra Clémence; vous devinez le reste!
—C'est une abominable action, dit froidement le gentilhomme.
—Vous êtes scrupuleux, Tom?
—Tout à l'heure je ferai ce que vous désirez; mais je vous répète que c'est une abominable action.
—Vous consentez néanmoins?
—Oui... ce soir M. d'Harville sera instruit de tout. Et... mais... il me semble qu'il y a quelqu'un là, derrière ce massif! dit tout à coup Tom en s'interrompant et en parlant à voix basse. J'ai cru entendre remuer.
—Voyez donc, dit Sarah avec inquiétude.
Tom se leva, fit le tour du massif, et ne vit personne.
Rodolphe venait de disparaître par la petite porte dont nous avons parlé.
—Je me suis trompé, dit Tom en revenant, il n'y a personne.
—C'est ce qu'il me semblait...
—Écoutez, Sarah, je ne crois pas cette femme aussi dangereuse que vous le pensez pour l'avenir de votre projet; Rodolphe a certains principes qu'il n'enfreindra jamais. La jeune fille qu'il a conduite à cette ferme, il y a six semaines, lui déguisé en ouvrier; cette créature qu'il entoure de soins, à laquelle on donne une éducation choisie, et qu'il a été visiter plusieurs fois, m'inspire des craintes plus fondées. Nous ignorons qui elle est, quoiqu'elle semble appartenir à une classe obscure de la société. Mais la rare beauté dont elle est douée, dit-on, le déguisement que Rodolphe a pris pour la conduire dans ce village, l'intérêt croissant qu'il lui porte, tout prouve que cette affection n'est pas sans importance. Aussi j'ai été au-devant de vos désirs. Pour écarter cet autre obstacle, plus réel, je crois, il a fallu agir avec une extrême prudence, nous bien renseigner sur les gens de la ferme et les habitudes de cette jeune fille... Ces renseignements, je les ai; le moment d'agir est venu; le hasard m'a renvoyé cette horrible vieille qui avait gardé mon adresse. Ses relations avec des gens de l'espèce du brigand qui nous a attaqués lors de notre excursion dans la Cité nous serviront puissamment. Tout est prévu... il n'y aura aucune preuve contre nous... Et d'ailleurs, si cette créature, comme il y paraît, appartient à la classe ouvrière, elle n'hésitera pas entre nos offres et le sort même brillant qu'elle peut rêver, car le prince a gardé le plus profond incognito. Enfin demain cette question sera résolue, sinon... nous verrons...
—Ces deux obstacles écartés... Tom... alors notre grand projet...
—Il offre des difficultés, mais il peut réussir.
—Avouez qu'il aura une heureuse chance de plus, si nous l'exécutons au moment où Rodolphe sera doublement accablé par le scandale de la conduite de Mme d'Harville et par la disparition de cette créature à laquelle il s'intéresse tant.
—Je le crois... Mais si ce dernier espoir nous échappe encore... alors je serai libre..., dit Tom en regardant Sarah d'un air sombre.
—Vous serez libre!...
—Vous ne renouvellerez plus les prières qui, deux fois, ont malgré moi suspendu ma vengeance! Puis, montrant d'un regard le crêpe qui entourait son chapeau et les gants noirs qui entouraient ses mains, Tom ajouta, en souriant d'un air sinistre:
—J'attends toujours, moi... Vous savez bien que je porte ce deuil depuis seize ans... et que je ne le quitterai que si...
Sarah, dont les traits exprimaient une crainte involontaire, se hâta d'interrompre son frère et lui dit avec anxiété:
—Je vous dis que vous serez libre... Tom... car alors cette confiance profonde qui jusqu'ici m'a soutenue dans des circonstances si diverses, parce qu'elle a été justifiée au delà de la prévision humaine... m'aura tout à fait abandonnée. Mais jusque-là il n'est pas de danger si mince en apparence que je ne veuille écarter à tout prix... Le succès dépend souvent des plus petites causes... Des obstacles peu graves peut-être se trouvent sur mon chemin au moment où j'approche du but; je veux avoir le champ libre, je les briserai. Mes moyens sont odieux, soit!... Ai-je été ménagée, moi? s'écria Sarah en élevant involontairement la voix.
—Silence! On revient du souper, dit Tom. Puisque vous croyez utile de prévenir le marquis d'Harville du rendez-vous de demain, partons... il est tard.
—L'heure avancée de la nuit à laquelle lui sera donné cet avis en prouvera l'importance.
Tom et Sarah sortirent du bal de l'ambassadrice de ***.
Voulant à tout prix avertir Mme d'Harville du danger qu'elle courait, Rodolphe, parti de l'ambassade sans attendre la fin de l'entretien de Tom et de Sarah, ignorait le complot tramé par eux contre Fleur-de-Marie et le péril imminent qui menaçait cette jeune fille.
Malgré son zèle, Rodolphe ne put malheureusement sauver la marquise, comme il l'espérait.
Celle-ci, en sortant de l'ambassade, devait par convenance paraître un moment chez Mme de Nerval; mais, vaincue par les émotions qui l'agitaient, Mme d'Harville n'eut pas le courage d'aller à cette seconde fête et rentra chez elle.
Ce contretemps perdit tout.
M. de Graün, ainsi que presque toutes les personnes de la société de la comtesse ***, était invité chez Mme de Nerval. Rodolphe l'y conduisit rapidement, avec ordre de chercher Mme d'Harville dans le bal, et de la prévenir que le prince, désirant lui dire le soir même quelques mots du plus grand intérêt, se trouverait à pied devant l'hôtel d'Harville, et qu'il s'approcherait de la voiture de la marquise pour lui parler à sa portière pendant que ses gens attendraient l'ouverture de la porte cochère.
Après beaucoup de temps perdu à chercher Mme d'Harville dans ce bal, le baron revint... Elle n'y avait pas paru.
Rodolphe fut au désespoir; il avait sagement pensé qu'il fallait avant tout avertir la marquise de la trahison dont on voulait la rendre victime; car alors la délation de Sarah, qu'il ne pouvait empêcher, passerait pour une indigne calomnie. Il était trop tard... Cette lettre infâme était parvenue au marquis à une heure après minuit.
Le lendemain matin, M. d'Harville se promenait lentement dans sa chambre à coucher, meublée avec une élégante simplicité et seulement ornée d'une panoplie d'armes modernes et d'une étagère garnie de livres.
Le lit n'avait pas été défait, pourtant la courtepointe de soie pendait en lambeaux; une chaise et une petite table d'ébène à pieds tors étaient renversées près de la cheminée; ailleurs on voyait sur le tapis les débris d'un verre de cristal, des bougies à demi écrasées et un flambeau à deux branches qui avait roulé au loin.
Ce désordre semblait causé par une lutte violente.
M. d'Harville avait trente ans environ, une figure mâle et caractérisée, d'une expression ordinairement agréable et douce, mais alors contractée, pâle, violacée; il portait ses habits de la veille; son cou était nu, son gilet ouvert; sa chemise déchirée paraissait tachée çà et là de quelques gouttes de sang; ses cheveux bruns, ordinairement bouclés, retombaient roides et emmêlés sur son front livide.
Après avoir encore longtemps marché, les bras croisés, la tête basse, le regard fixe et rouge, M. d'Harville s'arrêta brusquement devant son foyer éteint, malgré la forte gelée survenue pendant la nuit. Il prit sur le marbre de la cheminée cette lettre, qu'il relut, avec une dévorante attention, à la clarté blafarde de ce jour d'hiver:
«Demain à une heure, votre femme doit se rendre rue du Temple, n° 17, pour une amoureuse entrevue. Suivez-la, et vous saurez tout... Heureux époux!»
À mesure qu'il lisait ces mots, déjà tant de fois lus pourtant... ses lèvres, bleuies par le froid, semblaient convulsivement épeler lettre par lettre ce funeste billet.
À ce moment la porte s'ouvrit, un valet de chambre entra.
Ce serviteur, déjà vieux, avait les cheveux gris, une figure honnête et bonne.
Le marquis retourna brusquement la tête sans changer de position, tenant toujours la lettre entre ses deux mains.
—Que veux-tu? dit-il durement au domestique.
Celui-ci, au lieu de répondre, contemplait d'un air de stupeur douloureuse le désordre de la chambre; puis, regardant attentivement son maître, il s'écria:
—Du sang à votre chemise... Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, vous vous serez blessé! Vous étiez seul, pourquoi ne m'avez-vous pas sonné comme à l'ordinaire, lorsque vous avez ressenti les...?
—Va-t'en!
—Mais, monsieur le marquis, vous n'y pensez pas, votre feu est éteint, il fait ici un froid mortel, et surtout après votre...
—Te tairas-tu? Laisse-moi!
—Mais, monsieur le marquis, reprit le valet de chambre tout tremblant, vous avez donné ordre à M. Doublet d'être ici ce matin à dix heures et demie; il est dix heures et demie, et il est là avec le notaire.
—C'est juste, dit amèrement le marquis en reprenant son sang-froid. Quand on est riche, il faut songer aux affaires. C'est si beau, la fortune.
Puis il ajouta:
—Fais entrer M. Doublet dans mon cabinet.
—Il y est, monsieur le marquis.
—Donne-moi de quoi m'habiller. Tout à l'heure je sortirai.
—Mais, monsieur le marquis...
—Fais ce que je te dis, Joseph, dit M. d'Harville d'un ton plus doux.
Puis il ajouta:
—Est-on déjà entré chez ma femme?
—Je ne crois pas que Mme la marquise ait encore sonné.
—On me préviendra dès qu'elle sonnera.
—Oui, monsieur le marquis.
—Dis à Philippe de venir t'aider: tu n'en finiras pas!
—Mais, monsieur, attendez que j'aie un peu rangé ici, répondit tristement Joseph. On s'apercevrait de ce désordre, et l'on ne comprendrait pas ce qui a pu arriver cette nuit à monsieur le marquis.
—Et si l'on comprenait... ce serait bien hideux, n'est-ce pas? reprit M. d'Harville d'un ton de raillerie douloureuse.
—Ah! monsieur, s'écria Joseph, Dieu merci, personne ne se doute...
—Personne?... Non, personne! répondit le marquis d'un air sombre.
Pendant que Joseph s'occupait de réparer le désordre de la chambre de son maître, celui-ci alla droit à la panoplie dont nous avons parlé, examina attentivement pendant quelques minutes les armes qui la composaient, fit un geste de satisfaction sinistre et dit à Joseph:
—Je suis sûr que tu as oublié de faire nettoyer mes fusils qui sont là-haut dans mon nécessaire de chasse?
—Monsieur le marquis ne m'en a pas parlé..., dit Joseph d'un air étonné.
—Si, mais tu l'as oublié.
—Je proteste à monsieur le marquis...
—Ils doivent être dans un bel état!
—Il y a un mois à peine qu'on les a rapportés de chez l'armurier.
—Il n'importe; dès que je serai habillé, va me chercher ce nécessaire, j'irai peut-être à la chasse demain ou après, je veux examiner ces fusils.
—Je les descendrai tout à l'heure.
La chambre remise en ordre, un second valet de chambre vint aider Joseph.
La toilette terminée, le marquis entra dans le cabinet où l'attendaient M. Doublet, son intendant, et un clerc de notaire.
—C'est l'acte que l'on vient lire à M. le marquis, dit l'intendant; il ne reste plus qu'à le signer.
—Vous l'avez lu, monsieur Doublet?
—Oui, monsieur le marquis.
—En ce cas, cela suffit... je signe.
Il signa, le clerc sortit.
—Moyennant cette acquisition, monsieur le marquis, dit M. Doublet d'un air triomphant, votre revenu financier, en belles et bonnes terres, ne va pas à moins de cent vingt-six mille francs en sacs. Savez-vous que cela est rare, monsieur le marquis, un revenu de cent vingt-six mille francs en terres?
—Je suis un homme bien heureux, n'est-ce pas, monsieur Doublet? Cent vingt-six mille francs de rente en terres! Il n'y a pas de félicité pareille!
—Sans compter le portefeuille de monsieur le marquis... sans compter...
—Certainement, et sans compter... tant d'autres bonheurs encore!
—Dieu soit loué! monsieur le marquis, car il ne vous manque rien: jeunesse, richesse, bonté, santé... tous les bonheurs réunis, enfin; et parmi eux, dit M. Doublet en souriant agréablement, ou plutôt à leur tête, je mets celui d'être l'époux de Mme la marquise et d'avoir une charmante petite fille qui ressemble à un chérubin.
M. d'Harville jeta un regard sinistre sur l'intendant.
Nous renonçons à peindre l'expression de sauvage ironie avec laquelle il dit à M. Doublet, en lui frappant familièrement sur l'épaule:
—Avec cent vingt-six mille francs de rente en terres et une femme comme la mienne... et un enfant qui ressemble à un chérubin... il ne reste plus rien à désirer, n'est-ce pas?