—Eh! eh! monsieur le marquis, répondit naïvement l'intendant, il reste à désirer de vivre le plus longtemps possible, pour marier mademoiselle votre fille et être grand-père. Arriver à être grand-père, c'est ce que je souhaite à monsieur le marquis, comme à Mme la marquise d'être grand'mère et arrière-grand'mère.
—Ce bon M. Doublet qui songe à Philémon et Baucis. Il est toujours plein d'à-propos.
—Monsieur le marquis est trop bon. Il n'a rien à m'ordonner?
—Rien. Ah! si, pourtant. Combien avez-vous en caisse?
—Dix-neuf mille trois cents et quelques francs pour le courant, monsieur le marquis, sans compter l'argent déposé à la banque.
—Vous m'apporterez ce matin dix mille francs en or et vous les remettrez à Joseph si je suis sorti.
—Ce matin?
—Ce matin.
—Dans une heure les fonds seront ici. Monsieur le marquis n'a plus rien à me dire?
—Non, monsieur Doublet.
—Cent vingt-six mille francs de rente en sacs, en sacs! répéta l'intendant en s'en allant. C'est un beau jour pour moi que celui-ci; je craignais tant que cette ferme si à notre convenance ne nous échappât!... Votre serviteur, monsieur le marquis.
—Au revoir, monsieur Doublet.
À peine l'intendant fut-il sorti que M. d'Harville tomba sur un fauteuil avec accablement; il appuya ses deux coudes sur son bureau, et cacha sa figure dans ses mains.
Pour la première fois depuis qu'il avait reçu la lettre fatale de Sarah, il put pleurer.
—Oh! disait-il, cruelle dérision de la destinée qui m'a fait riche!... Que mettre dans ce cadre d'or, maintenant? Ma honte! L'infamie de Clémence!... infamie qu'un éclat va faire rejaillir peut-être jusque sur le front de ma fille! Cet éclat... dois-je m'y résoudre, ou dois-je avoir pitié de...
Puis, se levant, l'œil étincelant, les dents convulsivement serrées, il s'écria d'une voix sourde:
—Non, non! du sang, du sang! Le terrible sauve du ridicule! Je comprends maintenant son aversion... la misérable!
Puis, s'arrêtant tout à coup, comme atterré par une réflexion soudaine, il reprit d'une voix sourde:
—Son aversion... oh! je sais bien ce qui la cause: je lui fais horreur, je l'épouvante!
Et après un long silence:
—Mais est-ce ma faute, à moi? Faut-il qu'elle me trompe pour cela? Au lieu de haine, n'est-ce pas la pitié que je mérite? reprit-il en s'animant par degrés. Non, non, du sang!... tous deux, tous deux!... car elle lui a sans doute tout dit à L'AUTRE.
Cette pensée redoubla la fureur du marquis.
Il leva ses deux poings crispés vers le ciel; puis, passant sa main brûlante sur ses yeux, et sentant la nécessité de rester calme devant ses gens, il rentra dans sa chambre à coucher avec une apparente tranquillité: il y trouva Joseph.
—Eh bien! les fusils?
—Les voilà, monsieur le marquis; ils sont en parfait état.
—Je vais m'en assurer. Ma femme a-t-elle sonné?
—Je ne sais pas, monsieur le marquis.
—Va t'en informer.
Le valet de chambre sortit.
M. d'Harville se hâta de prendre dans la boîte à fusils une petite poire à poudre, quelques balles, des capsules; puis il referma le nécessaire et garda la clef. Il alla ensuite à la panoplie, y prit une paire de pistolets de Manton de demi-grandeur, les chargea et les fit facilement entrer dans les poches de sa longue redingote de matin.
À ce moment Joseph rentra.
—Monsieur, on peut entrer chez Mme la marquise.
—Est-ce que Mme d'Harville a demandé sa voiture?
—Non, monsieur le marquis; Mlle Juliette a dit devant moi au cocher de Mme la marquise qui venait demander les ordres pour la matinée que comme il faisait froid et sec, madame sortait à pied... si elle sortait.
—Très-bien. Ah! j'oubliais: si je vais à la chasse, ce sera demain ou après. Dis à Williams de visiter le petit briska vert ce matin même; tu m'entends?
—Oui, monsieur le marquis. Vous ne voulez pas votre canne?
—Non. N'y a-t-il pas une place de fiacres ici près?
—Tout près, au coin de la rue de Lille.
Après un moment d'hésitation et de silence, le marquis reprit:
—Va demander à Mlle Juliette si Mme d'Harville est visible.
Joseph sortit.
—Allons... c'est un spectacle comme un autre. Oui, je veux aller chez elle et observer le masque doucereux et perfide sous lequel cette infâme rêve sans doute l'adultère de tout à l'heure; j'écouterai sa bouche mentir pendant que je lirai le crime dans son cœur déjà vicié. Oui, cela est curieux... voir comment vous regarde, vous parle et vous répond une femme qui, l'instant d'après, va souiller votre nom d'une de ces taches ridicules et horribles qu'on ne lave qu'avec des flots de sang. Fou que je suis! Elle me regardera, comme toujours, le sourire aux lèvres, la candeur au front! Elle me regardera comme elle regarde sa fille en la baisant au front et en lui faisant prier Dieu. Le regard... le miroir de l'âme (et il haussa les épaules avec mépris)! plus il est doux et pudique, plus il est faux et corrompu! Elle le prouve... et j'y ai été pris comme un sot. Ô rage! Avec quel froid et insolent mépris elle devait me contempler à travers ce miroir imposteur, lorsqu'au moment peut-être où elle allait trouver l'autre... je la comblais de preuves d'estime et de tendresse... je lui parlais comme à une jeune mère chaste et sérieuse, en qui j'avais mis l'espoir de toute ma vie. Non! non! s'écria M. d'Harville en sentant sa fureur s'augmenter, non! je ne la verrai pas, je ne veux pas la voir... ni ma fille non plus... je me trahirais, je compromettrais ma vengeance.
En sortant de chez lui, au lieu d'entrer chez Mme d'Harville, il dit seulement à la femme de chambre de la marquise:
—Vous direz à Mme d'Harville que je désirais lui parler ce matin, mais que je suis obligé de sortir pour un moment; si par hasard il lui convenait de déjeuner avec moi, je serai rentré vers midi; sinon qu'elle ne s'occupe pas de moi.
«Pensant que je vais rentrer, elle se croira beaucoup plus libre», se dit M. d'Harville. Et il se rendit à la place de fiacres voisine de sa maison.
—Cocher, à l'heure!
—Oui, bourgeois, il est onze heures et demie. Où allons-nous?
—Rue de Belle-Chasse, au coin de la rue Saint-Dominique, le long du mur d'un jardin qui se trouve là... tu attendras.
—Oui, bourgeois.
M. d'Harville baissa les stores. Le fiacre partit et arriva bientôt presque en face de la maison du marquis. De cet endroit, personne ne pouvait sortir de chez lui sans qu'il le vît.
Le rendez-vous accordé par sa femme était pour une heure; l'œil ardemment fixé sur la porte de sa demeure, il attendit.
Sa pensée était entraînée par un torrent de colères si effrayantes et si vertigineuses que le temps lui semblait passer avec une incroyable rapidité.
Midi sonnait à Saint-Thomas-d'Aquin, lorsque la porte de l'hôtel d'Harville s'ouvrit lentement, et la marquise sortit.
—Déjà!... Ah! quelle attention! Elle craint de faire attendre l'autre!... se dit le marquis avec une ironie farouche.
Le froid était vif, le pavé sec.
Clémence portait un chapeau noir recouvert d'un voile de blonde de la même couleur, et une douillette de soie raisin de Corinthe; son immense châle de cachemire bleu foncé retombait jusqu'au volant de sa robe, qu'elle releva légèrement et gracieusement pour traverser la rue.
Grâce à ce mouvement, on vit jusqu'à la cheville son petit pied étroit et cambré, merveilleusement chaussé d'une bottine de satin turc.
Chose étrange, malgré les terribles idées qui le bouleversaient, M. d'Harville remarqua dans ce moment le pied de sa femme, qui ne lui avait jamais paru plus coquet et plus joli. Cette vue exaspéra sa fureur; il sentit jusqu'au vif les morsures aiguës de la jalousie sensuelle... il vit l'autre à genoux, portant avec ivresse ce pied charmant à ses lèvres. En une seconde, toutes les ardentes folies de l'amour, de l'amour passionné, se peignirent à sa pensée en traits de flamme.
Et alors, pour la première fois de sa vie, il ressentit au cœur une affreuse douleur physique, un élancement profond, incisif, pénétrant, qui lui arracha un cri sourd. Jusqu'alors son âme seule avait souffert, parce que jusqu'alors il n'avait songé qu'à la sainteté des devoirs outragés.
Son impression fut si cruelle qu'il put à peine dissimuler l'altération de sa voix pour parler au cocher, en soulevant à demi le store.
—Tu vois bien cette dame en châle bleu et en chapeau noir, qui marche le long du mur?
—Oui, bourgeois.
—Marche au pas, et suis-la... Si elle va à la place des fiacres où je t'ai pris, arrête-toi, et suis la voiture où elle montera.
—Oui, bourgeois... Tiens, tiens, c'est amusant!
Mme d'Harville se rendit en effet à la place des fiacres et monta dans une de ces voitures.
Le cocher de M. d'Harville la suivit.
Les deux fiacres partirent.
Au bout de quelque temps, au grand étonnement du marquis, son cocher prit le chemin de l'église de Saint-Thomas-d'Aquin, et bientôt il s'arrêta.
—Eh bien! que fais-tu?
—Bourgeois, la dame vient de descendre à l'église... Sapristi!... jolie petite jambe tout de même... C'est très-amusant.
Mille pensées diverses agitèrent M. d'Harville; il crut d'abord que sa femme, remarquant qu'on la suivait, voulait dérouter les poursuites. Puis il songea que peut-être la lettre qu'il avait reçue était une calomnie indigne... Si Clémence était coupable, à quoi bon cette fausse apparence de piété? N'était-ce pas une dérision sacrilège?
Un moment M. d'Harville eut une lueur d'espoir, tant il y avait de contraste entre cette apparente piété et la démarche dont il accusait sa femme.
Cette consolante illusion ne dura pas longtemps.
Son cocher se pencha et lui dit:
—Bourgeois, la petite dame remonte en voiture.
—Suis-la...
—Oui, bourgeois! Très-amusant! très-amusant!...
Le fiacre gagna les quais, l'Hôtel-de-Ville, la rue Sainte-Avoye, et enfin la rue du Temple.
—Bourgeois, dit le cocher en se retournant vers M. d'Harville, le camarade vient d'arrêter au n° 17, nous sommes au 13, faut-il arrêter aussi?
—Oui!...
—Bourgeois, la petite dame vient d'entrer dans l'allée du n° 17.
—Ouvre-moi.
—Oui, bourgeois...
Quelques secondes après, M. d'Harville entrait dans l'allée sur les pas de sa femme.
Attirés par la curiosité, Mme Pipelet, Alfred et l'écaillère étaient groupés sur le seuil de la porte de la loge.
L'escalier était si sombre qu'en arrivant du dehors on ne pouvait l'apercevoir; la marquise, obligée de s'adresser à Mme Pipelet, lui dit d'une voix altérée, presque défaillante:
—M. Charles... madame?...
—Monsieur... qui? répéta la vieille, feignant de n'avoir pas entendu, afin de donner le temps à son mari et à l'écaillère d'examiner les traits de la malheureuse femme à travers son voile.
—Je demande... M. Charles... madame, répéta Clémence d'une voix tremblante, et en baissant la tête pour tâcher de dérober ses traits aux regards qui l'examinaient avec une insolente curiosité.
—Ah! M. Charles! à la bonne heure... vous parlez si bas que je n'avais pas entendu... Eh bien! ma petite dame, puisque vous allez chez M. Charles, beau jeune homme tout de même... montez tout droit, c'est la porte en face.
La marquise, accablée de confusion, mit le pied sur la première marche.
—Eh! eh! eh! ajouta la vieille en ricanant, il paraît que c'est pour tout de bon aujourd'hui. Vive la noce! et allez donc!
—Ça n'empêche pas qu'il est amateur, le commandant, reprit l'écaillère, elle n'est pas piquée des vers, sa Margot...
S'il ne lui avait pas fallu passer de nouveau devant la loge où se tenaient ces créatures, Mme d'Harville, mourant de honte et de frayeur, serait redescendue à l'instant même. Elle fit un dernier effort et arriva sur le palier.
Quelle fut sa stupeur!... Elle se trouva face à face avec Rodolphe, qui, lui mettant une bourse dans la main, lui dit précipitamment:
—Votre mari sait tout, il vous suit...
À ce moment on entendit la voix aigre de Mme Pipelet s'écrier:
—Où allez-vous, monsieur?
—C'est lui! dit Rodolphe; et il ajouta rapidement, en poussant pour ainsi dire Mme d'Harville vers l'escalier du second étage: Montez au cinquième; vous veniez secourir une famille malheureuse; ils s'appellent Morel...
—Monsieur, vous me passerez sur le corps plutôt que de monter sans dire où vous allez! s'écria Mme Pipelet en barrant le passage à M. d'Harville.
Voyant, du bout de l'allée, sa femme parler à la portière, il s'était aussi arrêté un moment.
—Je suis avec cette dame... qui vient d'entrer, dit le marquis.
—C'est différent, alors passez.
Ayant entendu un bruit inusité, M. Charles Robert entrebâilla sa porte. Rodolphe entra brusquement chez le commandant et s'y renferma avec lui au moment où M. d'Harville arrivait sur le palier. Rodolphe craignant, malgré l'obscurité, d'être reconnu par le marquis, avait profité de cette occasion de lui échapper sûrement.
M. Charles Robert, magnifiquement vêtu de sa robe de chambre à ramages et de son bonnet de velours brodé, resta stupéfait à la vue de Rodolphe, qu'il n'avait pas aperçu la veille à l'ambassade, et qui était en ce moment vêtu plus que modestement.
—Monsieur, que signifie?
—Silence, dit Rodolphe à voix basse, et avec une telle expression d'angoisse que M. Charles Robert se tut.
Un bruit violent, comme celui d'un corps qui tombe et qui roule sur plusieurs degrés, retentit dans le silence de l'escalier.
—Le malheureux l'a tuée! s'écria Rodolphe.
—Tuée!... qui? Mais que se passe-t-il donc ici? dit M. Charles Robert à voix basse et en pâlissant.
Sans lui répondre, Rodolphe entr'ouvrit la porte.
Il vit descendre en se hâtant et en boitant le petit Tortillard; il tenait à la main la bourse de soie rouge que Rodolphe venait de donner à Mme d'Harville.
Tortillard disparut.
On entendit le pas léger de Mme d'Harville et les pas plus pesants de son mari, qui continuait de la suivre aux étages supérieurs.
Ne comprenant pas comment Tortillard avait cette bourse en sa possession, mais un peu rassuré, Rodolphe dit à M. Robert:
—Ne sortez pas d'ici, vous avez failli tout perdre...
—Mais enfin, monsieur, reprit M. Robert d'un ton impatient et courroucé, me direz-vous ce que cela signifie? Qui vous êtes et de quel droit?...
—Cela signifie, monsieur, que M. d'Harville sait tout, qu'il a suivi sa femme jusqu'à votre porte, et qu'il la suit là-haut!
—Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Charles Robert en joignant les mains avec épouvante. Mais qu'est-ce qu'elle va faire là-haut?
—Peu vous importe; restez chez vous et ne sortez pas avant que la portière vous avertisse.
Laissant M. Robert aussi effrayé que stupéfait, Rodolphe descendit à la loge.
—Eh bien! dites donc, s'écria Mme Pipelet d'un air rayonnant, ça chauffe, ça chauffe! Il y a un monsieur qui suit la petite dame. C'est sans doute le mari, le jaunet; j'ai deviné ça tout de suite, je l'ai fait monter. Il va se massacrer avec le commandant, ça fera du bruit dans le quartier, on fera queue pour venir voir la maison comme on a été voir le n° 36, où il s'est commis un assassin.
—Ma chère madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service? (Et Rodolphe mit cinq louis dans la main de la portière.) Lorsque cette petite dame va descendre... demandez-lui comment vont les pauvres Morel; dites-lui qu'elle fait une bonne œuvre en les secourant, ainsi qu'elle l'avait promis en venant prendre des informations sur eux.
Mme Pipelet regardait l'argent et Rodolphe avec stupeur.
—Comment... monsieur, cet or... c'est pour moi?... et cette petite dame... elle n'est donc pas chez le commandant?
—Le monsieur qui la suit est le mari. Avertie à temps, la pauvre femme a pu monter chez les Morel, à qui elle a l'air d'apporter des secours; comprenez-vous?
—Si je comprends!... Il faut que je vous aide à enfoncer le mari... ça me va... comme un gant!... Eh! eh! eh! on dirait que je n'ai fait que ça toute ma vie... dites donc!...
Ici on vit le chapeau tromblon de M. Pipelet se redresser brusquement dans la pénombre de la loge.
—Anastasie, dit gravement Alfred, voilà que tu ne respectes rien du tout sur la terre, comme M. César Bradamanti; il est des choses qu'on ne doit jamais mécaniser, même dans le charme de l'intimité...
—Voyons, voyons, vieux chéri, ne fais pas la bégueule et les yeux en boule de loto... tu vois bien que je plaisante. Est-ce que tu ne sais pas qu'il n'y a personne au monde qui puisse se vanter de... Enfin suffit... Si j'oblige cette jeunesse, c'est pour obliger notre nouveau locataire qui est si bon. Puis, se retournant vers Rodolphe: Vous allez me voir travailler!... voulez-vous rester là dans le coin derrière le rideau?... Tenez, justement je les entends.
Rodolphe se hâta de se cacher.
M. et Mme d'Harville descendaient. Le marquis donnait le bras à sa femme.
Lorsqu'ils arrivèrent en face de la loge, les traits de M. d'Harville exprimaient un bonheur profond, mêlé d'étonnement et de confusion.
Clémence était calme et pâle.
—Eh bien! ma bonne petite dame..., s'écria Mme Pipelet en sortant de sa loge, vous les avez vus, ces pauvres Morel? J'espère que ça fend le cœur? Ah! mon Dieu! c'est une bien bonne œuvre que vous faites là... Je vous l'avais dit qu'ils étaient fameusement à plaindre, la dernière fois que vous êtes venue aux informations! Soyez tranquille, allez, vous n'en ferez jamais assez pour de si braves gens... n'est-ce pas, Alfred?
Alfred, dont la pruderie et la droiture naturelle se révoltaient à l'idée d'entrer dans ce complot anticonjugal, répondit vaguement par une sorte de grognement négatif.
Mme Pipelet reprit:
—Alfred a sa crampe au pylore, c'est ce qui fait qu'on ne l'entend pas; sans cela il vous dirait, comme moi, que ces pauvres gens vont bien prier le bon Dieu pour vous, ma digne dame!
M. d'Harville regardait sa femme avec admiration et répétait:
—Un ange! un ange! Oh! la calomnie!
—Un ange? Vous avez raison, monsieur, et un bon ange du bon Dieu encore!
—Mon ami, partons, dit Mme d'Harville, qui souffrait horriblement de la contrainte qu'elle s'imposait depuis son entrée dans cette maison; elle sentait ses forces à bout.
—Partons, dit le marquis.
Il ajouta, au moment de sortir de l'allée:
—Clémence, j'ai bien besoin de pardon et de pitié!...
—Qui n'en a pas besoin? dit la jeune femme avec un soupir.
Rodolphe sortit de sa retraite, profondément ému de cette scène de terreur mélangée de ridicule et de grossièreté, dénoûment bizarre d'un drame mystérieux qui avait soulevé tant de passions diverses.
—Eh bien! dit Mme Pipelet, j'espère que je l'ai joliment fait aller, le jaunet? Il mettrait maintenant sa femme sous cloche... Pauvre cher homme... Et vos meubles, monsieur Rodolphe, on ne les a pas apportés.
—Je vais m'en occuper... Vous pouvez maintenant avertir le commandant qu'il peut descendre...
—C'est vrai... Dites donc, en voilà une farce!... Il paraît qu'il a loué son appartement pour le roi de Prusse... C'est bien fait... avec ses mauvais douze francs par mois...
Rodolphe sortit.
—Dis donc, Alfred, dit Mme Pipelet, au tour du commandant, maintenant... Je vais joliment rire!
Et elle monta chez M. Charles Robert: elle sonna; il ouvrit.
—Commandant (et Anastasie porta militairement le dos de sa main à sa perruque), je viens vous déprisonner... Ils sont partis bras dessus bras dessous, le mari et la femme, à votre nez et à votre barbe. C'est égal, vous en réchappez d'une belle... grâce à M. Rodolphe; vous lui devez une fière chandelle!...
—C'est ce monsieur mince, à moustaches, qui est M. Rodolphe?
—Lui-même.
—Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?
—Cet homme-là..., s'écria Mme Pipelet d'un air courroucé, il en vaut bien un autre! deux autres! C'est un commis voyageur, locataire de la maison, qui n'a qu'une pièce et qui ne lésine pas, lui... il m'a donné six francs pour son ménage; six francs et du premier coup... encore! six francs sans marchander!
—C'est bon... c'est bon... tenez, voilà la clef.
—Faudra-t-il faire du feu demain, commandant?
—Non!
—Et après-demain?
—Non! non!
—Eh bien! commandant, vous souvenez-vous? Je vous l'avais bien dit que vous ne feriez pas vos frais.
M. Charles Robert jeta un regard méprisant sur la portière et sortit, ne pouvant comprendre comment un commis voyageur, M. Rodolphe, s'était trouvé instruit de son rendez-vous avec la marquise d'Harville.
Au moment où il sortit de l'allée, il se rencontra avec le petit Tortillard qui arrivait clopinant.
—Te voilà, mauvais sujet, dit Mme Pipelet.
—La borgnesse n'est pas venue me chercher? demanda l'enfant à la portière, sans lui répondre.
—La Chouette? Non, vilain monstre. Pourquoi donc qu'elle viendrait te chercher?
—Tiens, pour me mener à la campagne, donc! dit Tortillard en se balançant à la porte de la loge.
—Et ton maître?
—Mon père a demandé à M. Bradamanti de me donner congé aujourd'hui... pour aller à la campagne... à la campagne... à la campagne..., psalmodia le fils de Bras-Rouge en chantonnant et en tambourinant sur les carreaux de la loge.
—Veux-tu finir, scélérat... tu vas casser mes vitres! Mais voilà un fiacre.
—Ah! ben! c'est la Chouette, dit l'enfant; quel bonheur d'aller en voiture!
En effet, à travers la glace, et sur le store rouge opposé, on vit se dessiner le profil glabre et terreux de la borgnesse.
Elle fit signe à Tortillard, il accourut.
Le cocher lui ouvrit la portière, il monta dans le fiacre.
La Chouette n'était pas seule.
Dans l'autre coin de la voiture, enveloppé dans un vieux manteau à collet fourré, les traits à demi cachés par un bonnet de soie noire qui tombait sur ses sourcils... on apercevait le Maître d'école.
Ses paupières rouges laissaient voir, pour ainsi dire, deux yeux blancs, immobiles, sans prunelles, et qui rendaient plus effrayant encore son visage couturé, que le froid marbrait de cicatrices violâtres et livides...
—Allons, môme, couche-toi sur les arpions de mon homme, tu lui tiendras chaud, dit la borgnesse à Tortillard, qui s'accroupit comme un chien entre les jambes du Maître d'école et de la Chouette.
—Maintenant, dit le cocher du fiacre, à la gernaffle[91] de Bouqueval! n'est-ce pas, la Chouette? Tu verras que je sais trimbaler une voite[92].
—Et surtout riffaude ton gaye[93], dit le Maître d'école.
—Sois tranquille, sans-mirettes[94], il défouraillera[95] jusqu'à la traviole[96].
—Veux-tu que je te donne une médecine[97]? dit le Maître d'école.
—Laquelle? répond le cocher.
—Prends de l'air en passant devant les sondeurs[98]; ils pourraient te reconnaître, tu as été longtemps rôdeur des barrières.
—J'ouvrirai l'œil, dit l'autre en montant sur son siège.
Si nous rapportons ce hideux langage, c'est qu'il prouve que le cocher improvisé était un brigand, digne compagnon du Maître d'école.
La voiture quitta la rue du Temple.
Deux heures après, à la tombée du jour, ce fiacre, renfermant le Maître d'école, la Chouette et Tortillard, s'arrêta devant une croix de bois marquant l'embranchement d'un chemin creux et désert qui conduisait à la ferme de Bouqueval, où se trouvait la Goualeuse, sous la protection de Mme Georges.
Cinq heures sonnaient à l'église du petit village de Bouqueval; le froid était vif, le ciel clair; le soleil s'abaissant lentement derrière les grands bois effeuillés qui couronnent les hauteurs d'Écouen, empourprait l'horizon et jetait ses rayons pâles et obliques sur les vastes plaines durcies par la gelée.
Aux champs, chaque saison offre presque toujours des aspects charmants.
Tantôt la neige éblouissante change la campagne en d'immenses paysages d'albâtre qui déploient leurs splendeurs immaculées sur un ciel d'un gris rose.
Alors, quelquefois à la brune, gravissant la colline ou descendant la vallée, le fermier attardé rentre au logis: cheval, manteau, chapeau, tout est couvert de neige; âpre est la froidure, glaciale est la bise, sombre est la nuit qui s'avance; mais là-bas, au milieu des arbres dépouillés, les petites fenêtres de la ferme sont gaiement éclairées; sa haute cheminée de briques jette au ciel une épaisse colonne de fumée qui dit au métayer qu'on attend: foyer pétillant, souper rustique; puis après, veillée babillarde, nuit paisible et chaude, pendant que le vent siffle au-dehors et que les chiens des métairies éparses dans la plaine aboient et se répondent au loin.
Tantôt, dès le matin, le givre suspend aux arbres ses girandoles de cristal que le soleil d'hiver fait scintiller de l'éclat diamanté du prisme; la terre de labour humide et grasse est creusée de longs sillons où gîte le lièvre fauve, où courent allègrement les perdrix grises.
Çà et là on entend le tintement mélancolique de la clochette du maître-bélier d'un grand troupeau de moutons répandu sur les pentes vertes et gazonnées des chemins creux; pendant que, bien enveloppé de sa mante grise à raies noires, le berger, assis au pied d'un arbre, chante en tressant un panier de joncs.
Quelquefois la scène s'anime: l'écho renvoie les sons affaiblis du cor et les cris de la meute; un daim effaré franchit tout à coup la lisière de la forêt, débouche dans la plaine en fuyant d'effroi et va se perdre à l'horizon au milieu d'autres taillis.
Les trompes, les aboiements se rapprochent; des chiens blancs et orangés sortent à leur tour de la futaie; ils courent sur la terre brune, ils courent sur les guérets en friche; le nez collé à la voie, ils suivent, en criant, les traces du daim. À leur suite viennent les chasseurs vêtus de rouge, courbés sur l'encolure de leurs chevaux rapides, ils animent la meute à cor et à cri! Ce tourbillon éclatant passe comme la foudre; le bruit s'amoindrit, peu à peu tout se tait: chiens, chevaux, chasseurs disparaissent au loin dans le bois où s'est réfugié le daim.
Alors le calme renaît, alors le profond silence des grandes plaines, la tranquillité des grands horizons ne sont plus interrompus que par le chant monotone du berger.
Ces tableaux, ces sites, champêtres abondaient aux environs du village de Bouqueval, situé, malgré sa proximité de Paris, dans une sorte de désert auquel on ne pouvait arriver que par des chemins de traverse.
Cachée pendant l'été au milieu des arbres, comme un nid dans le feuillage, la ferme où était retirée la Goualeuse apparaissait alors tout entière et sans voile de verdure.
Le cours de la petite rivière, glacée par le froid, ressemblait à un long ruban d'argent mal déroulé au milieu des prés toujours verts, à travers lesquels de belles vaches paissaient lentement en regagnant leur étable. Ramenées par les approches du soir, les volées de pigeons s'abattaient successivement sur le faîte aigu du colombier; les noyers immenses qui, pendant l'été, ombrageaient la cour et les bâtiments de la ferme, alors dépouillés de leurs feuilles, laissaient voir les toits de tuiles et de chaume veloutés de mousse couleur d'émeraude.
Une lourde charrette traînée par trois chevaux vigoureux, trapus, à crinière épaisse, à robe lustrée, aux colliers bleus garnis de grelots et de houppes de laine rouge, rapportait des gerbes de blé provenant d'une des meules de la plaine. Cette pesante voiture arrivait dans la cour par la porte charretière, tandis qu'un nombreux troupeau de moutons se pressait à l'une des entrées latérales.
Bêtes et gens semblaient impatients d'échapper à la froidure de la nuit et de goûter les douceurs du repos; les chevaux hennirent joyeusement à la vue de l'écurie, les moutons bêlèrent en assiégeant la porte des chaudes bergeries, les laboureurs jetèrent un coup d'œil affamé à travers les fenêtres de la cuisine du rez-de-chaussée, où l'on préparait un souper pantagruélique.
Il régnait dans cette ferme un ordre rare, extrême, une propreté minutieuse, inaccoutumée.
Au lieu d'être couverts de boue sèche, çà et là épars et exposés aux intempéries des saisons, les herses, charrues, rouleaux et autres instruments aratoires, dont quelques-uns étaient d'invention toute nouvelle, s'alignaient, propres et peints, sous un vaste hangar où les charretiers venaient aussi ranger avec symétrie les harnais de leurs chevaux; vaste, nette, bien plantée, la cour sablée n'offrait pas à la vue ces monceaux de fumier, ces flaques d'eau croupissante qui déparent les plus belles exploitations de la Beauce ou de la Brie; la basse-cour, entourée d'un treillage vert, renfermait et recevait toute la gent emplumée qui rentrait le soir par une petite porte s'ouvrant sur les champs.
Sans nous appesantir sur de plus grands détails, nous dirons qu'en toutes choses cette ferme passait à bon droit dans le pays pour une ferme modèle, autant par l'ordre qu'on y avait établi et l'excellence de son agriculture et de ses récoltes que par le bonheur et la moralité du nombreux personnel qui faisait valoir ces terres.
Nous dirons tout à l'heure la cause de cette supériorité si prospère; en attendant, nous conduirons le lecteur à la porte treillagée de la basse-cour, qui ne le cédait en rien à la ferme par l'élégance champêtre de ses juchoirs, de ses poulaillers et de son petit canal encaissé de pierres de roche où coulait incessamment une eau vive et limpide alors soigneusement débarrassée des glaçons qui pouvaient l'obstruer.
Une espèce de révolution se fit tout à coup parmi les habitants ailés de cette basse-cour: les poules quittèrent leurs perchoirs en caquetant, les dindons gloussèrent, les pintades glapirent, les pigeons abandonnèrent le toit du colombier et s'abattirent sur le sable en roucoulant.
L'arrivée de Fleur-de-Marie causait toutes ces folles gaietés.
Greuze ou Watteau n'auraient jamais rêvé un aussi charmant modèle, si les joues de la pauvre Goualeuse eussent été plus rondes et plus vermeilles; pourtant, malgré sa pâleur, malgré l'ovale amaigri de sa figure, l'expression de ses traits, l'ensemble de sa personne, la grâce de son attitude eussent encore été dignes d'exercer les pinceaux des grands peintres que nous avons nommés.
Le petit bonnet rond de Fleur-de-Marie découvrait son front et son bandeau de cheveux blonds; comme presque toutes les paysannes des environs de Paris, par-dessus ce bonnet, dont on voyait toujours le fond et les barbes, elle portait posé à plat, et attaché derrière sa tête avec deux épingles, un large mouchoir d'indienne rouge dont les bouts flottants retombaient carrément sur ses épaules; coiffure pittoresque et gracieuse, que la Suisse et l'Italie devaient nous envier.
Un fichu de batiste blanche, croisé sur son sein, était à demi caché par le haut et large bavolet de son tablier de toile bise; un corsage en gros drap bleu à manches justes dessinait sa taille fine et tranchait sur son épaisse jupe de futaine grise rayée de brun; des bas bien blancs et des souliers à cothurnes cachés dans des petits sabots noirs, garnis sur le cou-de-pied d'un carré de peau d'agneau, complétaient ce costume d'une simplicité rustique, auquel le charme naturel de Fleur-de-Marie donnait une grâce extrême.
Tenant d'une main son tablier, relevé par les deux coins, elle y puisait des poignées de grain qu'elle distribuait à la foule ailée dont elle était entourée.
Un joli pigeon d'une blancheur argentée, au bec et aux pieds de pourpre, plus audacieux et plus familier que ses compagnons, après avoir voltigé quelque temps autour de Fleur-de-Marie, s'abattit enfin sur son épaule.
La jeune fille, sans doute accoutumée à ces façons cavalières, ne discontinua pas de jeter son grain à pleines mains; mais, tournant à demi son doux visage d'un profil enchanteur, elle leva un peu la tête et tendit en souriant ses lèvres roses au petit bec rose de son ami. Les derniers rayons du soleil couchant jetaient un reflet d'or pâle sur ce tableau naïf.
Pendant que la Goualeuse s'occupait de ces soins champêtres, Mme Georges et l'abbé Laporte, curé de Bouqueval, assis au coin du feu dans le petit salon de la ferme, parlaient de Fleur-de-Marie, sujet d'entretien toujours intéressant pour eux.
Le vieux curé, pensif, recueilli, la tête basse et les coudes appuyés sur ses genoux, étendait machinalement devant le foyer ses deux mains tremblantes.
Mme Georges, occupée d'un travail de couture, regardait l'abbé de temps à autre et paraissait attendre qu'il lui répondît.
Après un moment de silence:
—Vous avez raison, madame Georges, il faudra prévenir M. Rodolphe; s'il interroge Marie, elle lui est si reconnaissante qu'elle avouera peut-être à son bienfaiteur ce qu'elle nous cache...
—N'est-il pas vrai, monsieur le curé? Alors, ce soir même j'écrirai à l'adresse qu'il m'a donnée, allée des Veuves...
—Pauvre enfant! reprit l'abbé; elle devrait se trouver si heureuse... Quel chagrin peut donc la miner à cette heure?
—Rien ne la peut distraire de cette tristesse, monsieur le curé... pas même l'application qu'elle met à l'étude...
—Elle a véritablement fait des progrès extraordinaires depuis le peu de temps que nous nous occupons de son éducation.
—N'est-ce pas, monsieur l'abbé? Apprendre à lire et à écrire presque couramment, et savoir assez compter pour m'aider à tenir les livres de la ferme! Et puis cette chère petite me seconde si activement en toutes choses que j'en suis à la fois touchée et émerveillée. Ne s'est-elle pas, presque malgré moi, fatiguée de manière à m'inquiéter sur sa santé?
—Heureusement ce médecin nègre nous a rassurés sur les suites de cette toux légère qui nous effrayait.
—Il est si bon, ce M. David! Il s'intéressait tant à elle! Mon Dieu, comme tous ceux qui la connaissent. Ici, chacun la chérit et la respecte. Cela n'est pas étonnant, puisque, grâce aux vues généreuses et élevées de M. Rodolphe, les gens de cette métairie sont l'élite des meilleurs sujets du pays. Mais les êtres les plus grossiers, les plus indifférents, ressentiraient l'attrait de cette douceur à la fois angélique et craintive qui a toujours l'air de demander grâce. Malheureuse enfant! Comme si elle était seule coupable!
L'abbé reprit après quelques minutes de réflexions:
—Ne m'avez-vous pas dit que la tristesse de Marie datait pour ainsi dire du séjour que Mme Dubreuil, la fermière de M. le duc de Lucenay à Arnouville, avait fait ici, lors des fêtes de la Toussaint?
—Oui, monsieur le curé, j'ai cru le remarquer, et pourtant Mme Dubreuil, et surtout sa fille Clara, modèle de candeur et de bonté, ont subi comme tout le monde le charme de Marie; toutes deux l'accablent journellement de marques d'amitié; vous le savez, le dimanche nos amis d'Arnouville viennent ici, ou bien nous allons chez eux. Eh bien! l'on dirait que chaque visite augmente la mélancolie de notre chère enfant, quoique Clara l'aime déjà comme une sœur.
—En vérité, madame Georges, c'est un mystère étrange. Quelle peut être la cause de ce chagrin caché? Elle devrait se trouver si heureuse! Entre sa vie présente et sa vie passée, il y a la différence de l'enfer au paradis. On ne saurait l'accuser d'ingratitude.
—Elle! grand Dieu!... elle... si tendrement reconnaissante de nos soins! Elle chez qui nous avons toujours trouvé des instincts d'une si rare délicatesse! Cette pauvre petite ne fait-elle pas tout ce qu'elle peut afin de gagner pour ainsi dire sa vie? Ne tâche-t-elle pas de compenser par les services qu'elle rend l'hospitalité qu'on lui donne? Ce n'est pas tout; excepté le dimanche, où j'exige qu'elle s'habille avec un peu de recherche pour m'accompagner à l'église, elle a voulu porter des vêtements aussi grossiers que ceux des filles de campagne, et malgré cela il existe en elle une distinction, une grâce si naturelles, qu'elle est encore charmante sous ces habits, n'est-ce pas, monsieur le curé?
—Ah! que je reconnais bien là l'orgueil maternel! dit le vieux prêtre en souriant.
À ces mots, les yeux de Mme Georges se remplirent de larmes: elle pensait à son fils.
L'abbé devina la cause de son émotion et lui dit:
—Courage! Dieu vous a envoyé cette pauvre enfant pour vous aider à attendre le moment où vous retrouverez votre fils. Et puis un lien sacré vous attachera bientôt à Marie: une marraine, lorsqu'elle comprend bien sa mission, c'est presque une mère. Quant à M. Rodolphe, il lui a donné, pour ainsi dire, la vie de l'âme en la retirant de l'abîme... d'avance il a rempli ses devoirs de parrain.
—La trouvez-vous suffisamment instruite pour lui accorder ce sacrement, que l'infortunée n'a sans doute pas encore reçu?
—Tout à l'heure en m'en retournant avec elle au presbytère, je la préviendrai que cette cérémonie se fera probablement dans quinze jours.
—Peut-être, monsieur le curé, présiderez-vous un jour une autre cérémonie aussi bien douce et bien grave...
—Que voulez-vous dire?
—Si Marie était aimée autant qu'elle le mérite, si elle distinguait un brave et honnête homme, pourquoi ne se marierait-elle pas?
L'abbé secoua tristement la tête et répondit:
—La marier! Songez-y donc, madame Georges, la vérité ordonnera de tout dire à celui qui voudrait épouser Marie... Et quel homme, malgré ma caution et la vôtre, affronterait le passé qui a souillé la jeunesse de cette malheureuse enfant! Personne ne voudra d'elle.
—Mais M. Rodolphe est si généreux! Il fera pour sa protégée plus qu'il n'a fait encore... Une dot...
—Hélas dit le curé en interrompant Mme Georges, malheur à Marie, si la cupidité doit seule apaiser les scrupules de celui qui l'épousera! Elle serait vouée au sort le plus pénible; de cruelles récriminations suivraient bientôt une telle union.
—Vous avez raison, monsieur l'abbé, cela serait horrible. Ah! quel malheureux avenir lui est donc réservé!
—Elle a de grandes fautes à expier, dit gravement le curé.
—Mon Dieu! monsieur l'abbé, abandonnée si jeune, sans ressources, sans appui, presque sans notions du bien et du mal, entraînée malgré elle dans la voie du vice comment n'aurait-elle pas failli?
—Le bon sens moral aurait dû la soutenir, l'éclairer; et d'ailleurs a-t-elle tâché d'échapper à cet horrible sort? Les âmes charitables sont-elles donc si rares à Paris?
—Non, sans doute; mais où aller les chercher? Avant que d'en découvrir une, que de refus, que d'indifférence! Et puis, pour Marie il ne s'agissait pas d'une aumône passagère, mais d'un intérêt continu qui l'eût mise à même de gagner honorablement sa vie... Bien des mères sans doute auraient eu pitié d'elle, mais il fallait avoir le bonheur de les rencontrer. Ah! croyez-moi, j'ai connu la misère... À moins d'un hasard providentiel semblable à celui qui, hélas! trop tard, a fait connaître Marie à M. Rodolphe; à moins, dis-je, d'un de ces hasards, les malheureux, presque toujours brutalement repoussés à leurs premières demandes, croient la pitié introuvable, et pressés par la faim... la faim si impérieuse, ils cherchent souvent dans le vice des ressources qu'ils désespèrent d'obtenir dans la commisération.
À ce moment, la Goualeuse entra dans le salon.
—D'où venez-vous, mon enfant? lui demanda Mme Georges avec intérêt.
—De visiter le fruitier, madame, après avoir fermé les portes de la basse-cour. Les fruits sont très-bien conservés, sauf quelques-uns que j'ai ôtés.
—Pourquoi n'avez-vous pas dit à Claudine de faire cette besogne, Marie? Vous vous serez encore fatiguée.
—Non, non, madame, je me plais tant dans mon fruitier, cette bonne odeur de fruits mûrs est si douce!
—Il faudra, monsieur le curé, que vous visitiez un jour le fruitier de Marie, dit Mme Georges. Vous ne vous figurez pas avec quel goût elle l'a arrangé: des guirlandes de raisin séparent chaque espèce de fruits, et ceux-ci sont encore divisés en compartiments par des bordures de mousse.
—Oh! monsieur le curé, je suis sûre que vous serez content, dit ingénument la Goualeuse. Vous verrez comme la mousse fait un joli effet autour des pommes bien rouges ou des belles poires couleur d'or. Il y a surtout des pommes d'api qui sont si gentilles, qui ont de si charmantes couleurs roses et blanches qu'elles ont l'air de petites têtes de chérubins dans un nid de mousse verte, ajouta la jeune fille avec l'exaltation de l'artiste pour son œuvre. Le curé regarda Mme Georges en souriant et dit à Fleur-de-Marie:
—J'ai admiré la laiterie que vous dirigez, mon enfant; elle ferait l'envie de la ménagère la plus difficile; un de ces jours j'irai aussi admirer votre fruitier, et ces belles pommes rouges, et ces belles poires couleur d'or, et surtout ces jolies pommes-chérubins dans leur lit de mousse. Mais voici le soleil tout à l'heure couché; vous n'aurez que le temps de me conduire au presbytère et de revenir ici avant la nuit... Prenez votre mante et partons, mon enfant... Mais au fait, j'y songe, le froid est bien vif; restez, quelqu'un de la ferme m'accompagnera.
—Ah! monsieur le curé, vous la rendriez malheureuse, dit Mme Georges, elle est si contente de vous reconduire ainsi chaque soir!
—Monsieur le curé, ajouta la Goualeuse en levant sur le prêtre ses grands yeux bleus et timides, je croirais que vous n'êtes pas content de moi, si vous ne me permettiez pas de vous accompagner comme d'habitude.
—Moi? Pauvre enfant... prenez donc vite, vite, votre mante alors, et enveloppez-vous bien.
Fleur-de-Marie se hâta de jeter sur ses épaules une sorte de pelisse à capuchon en grosse étoffe de laine blanchâtre bordée d'un ruban de velours noir et offrit son bras au curé.
—Heureusement, dit celui-ci, qu'il n'y a pas loin et que la route est sûre...
—Comme il est un peu plus tard aujourd'hui que les autres jours, reprit Mme Georges, voulez-vous que quelqu'un de la ferme aille avec vous, Marie?
—On me prendrait pour une peureuse..., dit Marie en souriant. Merci, madame, ne dérangez personne pour moi; il n'y a pas un quart d'heure de chemin d'ici au presbytère, je serai de retour avant la nuit.
—Je n'insiste pas, car jamais, Dieu merci! on n'a entendu parler de vagabonds dans ce pays.
—Sans cela, je n'accepterais pas le bras de cette chère enfant, dit le curé, quoiqu'il me soit d'un grand secours.
Bientôt l'abbé quitta la ferme appuyé sur le bras de Fleur-de-Marie, qui réglait son pas léger sur la marche lente et pénible du vieillard.
Quelques minutes après, le prêtre et la Goualeuse arrivèrent auprès du chemin creux où étaient embusqués le Maître d'école, la Chouette et Tortillard.