VI

Thomas Seyton et la comtesse Sarah.

Les deux personnages qui venaient d'entrer dans le tapis-franc appartenaient à une classe beaucoup plus élevée que celle des habitués de cette taverne.

L'un, grand, élancé, avait des cheveux presque blanc, les sourcils et les favoris noirs, une figure osseuse et brune, l'air dur, sévère. À son chapeau rond on voyait un crêpe; sa longue redingote noire se boutonnait jusqu'au cou; il portait, par-dessus son pantalon de drap gris collant, des bottes autrefois appelées à la Suwarow.

Son compagnon, de très-petite taille, aussi vêtu de deuil, était pâle et beau. Ses longs cheveux, ses sourcils et ses yeux d'un noir foncé faisaient ressortir la blancheur mate de son visage; à sa démarche, à sa taille, à la délicatesse de ses traits, il était facile de reconnaître dans ce personnage une femme déguisée en homme.

—Tom, demandez à boire, et interrogez ces gens-là sur lui, dit Sarah, toujours en anglais.

—Oui, Sarah, répondit l'homme à cheveux blancs et à sourcils noirs.

S'asseyant à une table pendant que Sarah s'essuyait le front, il dit à l'ogresse en très-bon français et presque sans aucun accent:

—Madame, faites-nous donner quelque chose à boire, s'il vous plaît.

L'entrée de ces deux personnes dans le tapis-franc avait vivement excité l'attention; leurs costumes, leurs manières, annonçaient qu'ils ne fréquentaient jamais ces ignobles tavernes. À leur physionomie inquiète, affairée, on devinait que des motifs importants les amenaient dans ce quartier.

Le Chourineur, le Maître d'école et la Chouette les considéraient avec une avide curiosité.

La Goualeuse, épouvantée de sa rencontre avec la borgnesse, redoutant les menaces du Maître d'école, qui voulait l'emmener avec lui, profita de l'inattention de ces deux misérables, se glissa par la porte restée entr'ouverte et sortit du cabaret.

Le Chourineur et le Maître d'école, dans leur position respective, n'avaient aucun intérêt à élever de nouvelles rixes.

Surprise de l'apparition d'hôtes si nouveaux, l'ogresse partageait l'attention générale. Tom lui dit une seconde fois avec impatience:

—Nous avons demandé quelque chose à boire, madame; ayez la bonté de nous servir.

La mère Ponisse, flattée de cette courtoisie, se leva de son comptoir, vint gracieusement s'appuyer à la table de Tom, et lui dit:

—Voulez-vous un litre de vin ou une bouteille cachetée?

—Donnez-nous une bouteille de vin, des verres et de l'eau.

L'ogresse servit; Tom lui jeta cent sous, et, refusant la monnaie qu'elle voulait lui rendre:

—Gardez cela pour vous, notre hôtesse, et acceptez un verre de vin avec nous.

—Vous êtes bien honnête, monsieur, dit la mère Ponisse en regardant Tom avec plus d'étonnement que de reconnaissance.

—Mais dites-moi, reprit celui-ci, nous avions donné rendez-vous à un de nos camarades dans un cabaret de cette rue; nous nous sommes peut-être trompés.

—C'est ici le Lapin-Blanc, pour vous servir, monsieur.

—C'est bien cela, dit Tom en faisant un signe d'intelligence à Sarah. Oui, c'est bien au Lapin-Blanc qu'il devait nous attendre.

—Et il n'y a pas deux Lapin-Blanc dans la rue, dit orgueilleusement l'ogresse. Mais comment était-il, votre camarade?

—Grand et mince, cheveux et moustaches châtain clair, dit Tom.

—Attendez donc, attendez donc, c'est mon homme de tout à l'heure; un charbonnier d'une très-grande taille est venu le chercher, et ils sont partis ensemble.

—Ce sont eux, dit Tom.

—Et ils étaient seuls ici? demanda Sarah.

—C'est-à-dire, le charbonnier n'est venu qu'un moment, votre autre camarade a soupé ici avec la Goualeuse et le Chourineur; et du regard l'ogresse désigna celui des convives de Rodolphe qui était resté dans le cabaret.

Tom et Sarah se retournèrent vers le Chourineur.

Après quelques minutes d'examen, Sarah dit en anglais à son compagnon:

—Connaissez-vous cet homme?

—Non, Karl avait perdu les traces de Rodolphe à l'entrée de ces rues obscures. Voyant Murph, déguisé en charbonnier, rôder autour de ce cabaret et venir sans cesse regarder au travers des vitres, il s'est douté de quelque chose et il est venu nous avertir.

Pendant cette conversation, tenue à voix basse et en langue étrangère, le Maître d'école disait tout bas à la Chouette en regardant Tom et Sarah:

—Le grand maigre a dégainé cent sous à l'ogresse. Il est bientôt minuit; il pleut, il vente: quand ils vont sortir, nous les suivrons; j'étourdirai le grand et je lui prendrai son argent. Il est avec une femme, il n'osera pas souffler.

—Si la petite crie à la garde, j'ai mon vitriol dans ma poche, je lui casserai la bouteille sur la figure, dit la borgnesse; il faut toujours donner à boire aux enfants pour les empêcher de crier. Puis elle ajouta: Dis donc, Fourline, la première fois que nous trouverons la Pégriotte, faudra l'emmener d'autor[67]. Une fois que nous la tiendrons chez nous, nous lui frotterons le museau avec mon vitriol, ça fait qu'elle ne fera plus la fière avec sa jolie frimousse...

—Tiens, la Chouette, je finirai par t'épouser, dit le Maître d'école; tu n'as pas ta pareille pour l'adresse et le courage... La nuit du marchand de bœufs, je t'ai jugée... j'ai dit: «Voilà ma femme: elle travaillera mieux qu'un homme.»

Après avoir réfléchi un moment, Sarah dit à Tom en lui indiquant le Chourineur:

—Si nous interrogions cet homme sur Rodolphe, peut-être saurions-nous ce qui l'amène ici.

—Essayons, dit Tom. Puis, s'adressant au Chourineur:—Camarade, nous devions retrouver dans ce cabaret un de nos amis; il y a soupé avec vous; puisque vous le connaissez, dites-nous si vous savez où il est allé.

—Je le connais parce qu'il m'a rincé il y a deux heures en défendant la Goualeuse.

—Et vous ne l'aviez jamais vu?

—Jamais... Nous nous sommes rencontrés dans l'allée de la maison de Bras-Rouge.

—L'hôtesse! encore une bouteille cachetée, et du meilleur, dit Tom.

Sarah et lui avaient à peine trempé leurs lèvres dans leurs verres encore pleins; la mère Ponisse, pour faire honneur sans doute à sa propre cave, avait plusieurs fois vidé le sien.

—Et vous nous servirez sur la table de monsieur, s'il veut bien le permettre, ajouta Tom en allant se mettre avec Sarah à côté du Chourineur, aussi étonné que flatté de cette politesse.

Le Maître d'école et la Chouette causaient toujours à voix basse de leurs sinistres projets.

La bouteille servie, Tom et Sarah attablés avec le Chourineur et l'ogresse, qui avait regardé une seconde invitation comme superflue, l'entretien continua.

—Vous nous disiez donc, mon brave, que vous aviez rencontré notre camarade Rodolphe dans la maison de Bras-Rouge? dit Tom en trinquant avec le Chourineur.

—Oui, mon brave, répondit celui-ci en vidant lestement son verre.

—Voilà un singulier nom... Bras-Rouge! Qu'est-ce que c'est que ce Bras-Rouge?

—Il pastique la maltouze, dit négligemment le Chourineur; puis il ajouta: Voilà de fameux vin, mère Ponisse!

—C'est pour ça qu'il ne faut pas laisser votre verre vide, mon brave, reprit Tom en versant de nouveau à boire au Chourineur.

—À votre santé, dit celui-ci, et à celle de votre petit ami qui... enfin suffit... Si ma tante était un homme, ça serait mon oncle, comme dit le proverbe... Allons donc, farceur, je m'entends!

Sarah rougit imperceptiblement.

Tom continua:—Je n'ai pas bien compris ce que vous m'avez dit sur ce Bras-Rouge. Rodolphe sortait de chez lui, sans doute?

—Je vous ai dit que Bras-Rouge pastiquait la maltouze. Tom regarda le Chourineur avec surprise.

—Qu'est-ce que ça veut dire, pastiquer la mal... Comment dites-vous cela?

Pastiquer la maltouze, faire la contrebande, donc! Il paraît que vous ne dévidez pas le jars[68]?

—Mon brave, je ne vous comprends plus.

—Je vous dis: Vous ne parlez donc pas argot comme monsieur Rodolphe?

—Argot? dit Tom en regardant Sarah d'un air surpris.

—Allons, vous êtes des sinves[69] ...mais le camarade Rodolphe est un fameux zig[70], lui: tout peintre en éventails qu'il est, il m'en remontrerait à moi-même pour l'argot... Eh bien, puisque vous ne parlez pas ce beau langage-là, je vous dis en bon français que le Bras-Rouge est contrebandier: je le dis sans traîtrise... car il ne s'en cache pas, il s'en vante au nez des gabelous: mais cherche, et attrape si tu peux, car Bras-Rouge est malin.

—Et qu'est-ce que Rodolphe allait faire chez cet homme? demanda Sarah.

—Ma foi, monsieur... ou madame, à votre choix, je n'en sais rien de rien, aussi vrai que je bois ce verre de vin. Ce soir, je voulais battre la Goualeuse; j'avais tort: c'était une bonne fille; elle s'enfonce dans l'allée de la maison de Bras-Rouge, je la poursuis... c'était noir comme le diable; au lieu d'empoigner la Goualeuse, je tombe sur maître Rodolphe, qui me donne ma paye, et d'une fière force... oh! oui... il y avait surtout les coups de poing de la fin... tonnerre! c'était-il bien festonné! il m'a promis de me montrer ce coup-là.

—Et Bras-Rouge, quel homme est-ce? demanda Tom. Quelle espèce de marchandises vend-il?

—Bras-Rouge? dame! il vend tout ce qu'il est défendu de vendre, il fait tout ce qu'il est défendu de faire. Voilà sa partie et son négoce. N'est-ce pas, mère Ponisse?

—Oh! c'est un cadet qui a le fil, dit l'ogresse.

—Eh il met les gabelous joliment dedans, reprit le Chourineur. On a descendu plus de vingt fois dans sa cassine, jamais on n'a rien trouvé, pourtant il en sort souvent avec ses ballots.

—C'est malin! dit l'ogresse; on dit qu'il a chez lui une cachette qui descend à un puits qui mène aux catacombes.

—Ça n'empêche pas qu'on ne l'a jamais trouvée, sa cachette; il faudra démolir sa cassine pour en venir à bout, dit le Chourineur.

—Et quel est le numéro de la maison de Bras-Rouge?

—N° 13, rue des Fèves: Bras-Rouge, marchand de tout ce qu'on veut... C'est connu dans la Cité, dit le Chourineur.

—Je vais écrire cette adresse sur mon carnet; si nous ne trouvons pas Rodolphe, je tâcherai d'avoir des informations sur lui chez M. Bras-Rouge, reprit Tom. Et il inscrivit le nom de la rue et le numéro du contrebandier.

—Et vous pouvez vous vanter d'avoir, dans maître Rodolphe, un ami solide..., dit le Chourineur, et un bon enfant... Sans le charbonnier il allait se donner un coup de peigne avec le Maître d'école qui est là-bas dans son coin avec la Chouette... Tonnerre! faut que je me tienne à quatre pour ne pas l'exterminer, cette vieille sorcière, quand je pense à ce qu'elle a fait à la Goualeuse... Mais patience... un coup de poing n'est jamais perdu, comme dit c't'autre.

—Rodolphe vous a battu? vous devez le haïr! dit Sarah.

—Moi, haïr un homme qui se déploie comme ça! plus souvent! Au fait, c'est drôle... Tenez, v'là le Maître d'école qui m'a battu, et ça me réjouirait de le voir étrangler... M. Rodolphe, qui m'a battu et même plus fort... c'est tout le contraire: je ne lui veux que du bien. Enfin, il me semble que je me mettrais au feu pour lui, et je ne le connais que de ce soir.

—Vous dites ça parce que nous sommes ses amis, mon brave.

—Non, tonnerre! non, foi d'homme!... Voyez-vous, il a pour lui les coups de poing de la fin... dont il n'est pas plus fier qu'un enfant: il n'y a pas là à dire... c'est un maître, un maître fini... Et puis il vous dit des mots... des choses qui vous remettent le cœur au ventre: puis enfin, quand il vous regarde... il a dans les yeux quelques chose... Tenez, j'ai été troupier... avec un chef pareil... voyez-vous, on mangeait la lune et les étoiles.

Tom et Sarah se regardèrent en silence.

—Cette incroyable puissance de domination le suivrait-elle donc partout et toujours? dit amèrement Sarah.

—Oui... jusqu'à ce que nous ayons conjuré le charme..., reprit Tom.

—Oui, et quoi qu'il arrive, il le faut, il le faut, dit Sarah en passant sa main sur son front comme pour chasser un souvenir pénible.

Minuit sonna à l'Hôtel de Ville.

Le quinquet de la taverne ne jetait plus qu'une lueur douteuse.

À l'exception du Chourineur et de ses deux convives, du Maître d'école et de la Chouette, tous les habitués du tapis-franc s'étaient peu à peu retirés.

Le Maître d'école dit tout bas à la Chouette:

—Nous allons nous cacher dans l'allée en face, nous verrons sortir les messières[71], et nous les suivrons. S'ils vont à gauche, nous les attendrons dans le recoin de la rue Saint-Éloi: s'ils vont à droite, nous les attendrons dans les démolitions, du côté de la triperie, il y a là un grand trou: j'ai mon idée.

Et le Maître d'école et la Chouette se dirigèrent vers la porte.

—Vous ne pitanchez donc rien ce soir? leur dit l'ogresse.

—Non, mère Ponisse... Nous étions entrés pour nous mettre à l'abri, dit le Maître d'école. Et il sortit avec la Chouette.


VII

La bourse ou la vie.

Au bruit que fit la porte en se fermant, Tom et Sarah sortirent de leur rêverie; ils se levèrent et remercièrent le Chourineur des renseignements qu'il leur avait donnés: celui-ci leur inspirait moins de confiance depuis qu'il avait vulgairement, mais sincèrement exprimé sa grossière admiration pour Rodolphe.

Au moment où le Chourineur sortit, le vent redoublait de violence, la pluie tombait à torrents.

Le Maître d'école et la Chouette, embusqués dans une allée qui faisait face au tapis-franc, virent le Chourineur s'éloigner du côté de la rue où se trouvait une maison en démolition. Bientôt ses pas, un peu alourdis par ses fréquentes libations de la soirée, se perdirent au milieu des sifflements du vent et du bruit de la pluie qui fouettait les murailles.

Tom et Sarah sortirent de la taverne malgré la tourmente, et prirent une direction opposée à celle du Chourineur.

—Ils sont enflaqués[72], dit tout bas le Maître d'école à la Chouette; débouche ton vitriol: attention!

—Otons nos souliers, ils ne nous entendront pas marcher derrière eux, dit la Chouette.

—Tu as raison, la Chouette, toujours raison, je n'aurais pas pensé à ça: faisons patte de velours.

Le hideux couple ôta ses chaussures et se glissa dans l'ombre en rasant les maisons...

Grâce à ce stratagème, le bruit des pas de la Chouette et du Maître d'école fut tellement amorti qu'ils suivirent Tom et Sarah presque à les toucher sans que ceux-ci les entendissent.

—Heureusement notre fiacre est au coin de la rue, dit Tom; car la pluie va nous tremper. N'avez-vous pas froid, Sarah?

—Peut-être apprendrons-nous quelque chose par le contrebandier, par ce Bras-Rouge, dit Sarah pensive sans répondre à la question de Tom.

Tout à coup celui-ci s'arrêta.

Ils n'étaient qu'à une petite distance de l'endroit désigné par le Maître d'école pour commettre son crime.

—Je me suis trompé de rue, dit Tom, il fallait prendre à gauche en sortant du cabaret; nous devons passer devant une maison en démolition pour retrouver notre fiacre. Retournons sur nos pas.

Le Maître d'école et la Chouette se jetèrent dans l'embrasure d'une porte pour n'être pas aperçus de Tom et de Sarah, qui les coudoyèrent presque.

—Au fait j'aime mieux qu'ils aillent du côté des décombres, dit tout bas le Maître d'école; si le messière regimbe... j'ai mon idée.

Tom et Sarah, après avoir de nouveau passé devant le tapis-franc, arrivèrent près d'une maison en ruine.

Cette masure étant à moitié démolie, ses caves découvertes formaient une espèce de gouffre le long duquel la rue se prolongeait en cet endroit.

Le Maître d'école bondit avec la vigueur et la souplesse d'un tigre; d'une de ses larges mains il saisit Tom à la gorge et lui dit:

—Ton argent ou je te jette dans ce trou.

Et le brigand, repoussant Tom en arrière, lui fit perdre l'équilibre, d'une main le retint pour ainsi dire suspendu au-dessus de la profonde excavation, tandis que de l'autre main il saisit le bras de Sarah comme dans un étau.

Avant que Tom eût fait un mouvement, la Chouette le dévalisa avec une dextérité merveilleuse.

Sarah ne cria pas, ne chercha pas à se débattre; elle dit d'une voix calme:

—Donnez-leur votre bourse, Tom. Et s'adressant au brigand: Nous ne crierons pas, ne nous faites pas de mal.

La Chouette, après avoir scrupuleusement fouillé les poches des deux victimes de ce guet-apens, dit à Sarah:

—Voyons tes mains, s'il y a des bagues. Non, dit la vieille femme en grommelant. Tu n'as donc personne pour te donner des anneaux?... quelle misère!

Le sang-froid de Tom ne se démentit pas pendant cette scène aussi rapide qu'imprévue.

—Voulez-vous faire un marché? Mon portefeuille contient des papiers qui vous seront inutiles; rapportez-le-moi, et demain je vous donne vingt-cinq louis, dit Tom au Maître d'école, dont la main l'étreignait moins rudement.

—Oui, pour nous tendre une souricière! répondit le brigand. Allons, file sans regarder derrière toi. Tu as du bonheur d'en être quitte pour si peu.

—Un moment, dit la Chouette; s'il est gentil, il aura son portefeuille; il y a un moyen. Puis s'adressant à Tom: Vous connaissez la plaine Saint-Denis?

—Oui.

—Savez-vous où est Saint-Ouen?

—Oui.

—En face de Saint-Ouen, au bout du chemin de la Révolte, la plaine est plate; à travers champs, on y voit de loin; venez-y demain matin tout seul, aboulez l'argent, vous m'y trouverez avec le portefeuille, donnant, donnant, je vous le rendrai.

—Mais il te fera pincer, la Chouette!

—Pas si bête! il n'y a pas mèche... on voit de trop loin. Je n'ai qu'un œil... mais il est bon: si le messière vient avec quelqu'un, il ne trouvera plus personne, j'aurai déménagé.

Sarah parut frappée d'une idée subite; elle dit au brigand:

—Veux-tu gagner de l'argent?

—Oui.

—As-tu vu dans le cabaret d'où nous sortons, car maintenant je te reconnais, as-tu vu l'homme que le charbonnier est venu chercher?

—Un mince à moustaches? Oui, j'allais manger un morceau de ce mufle-là; mais il ne m'a pas donné le temps... il m'a étourdi de deux coups de poing et m'a renversé sur une table... C'est la première fois que cela m'arrive... Oh! je m'en vengerai!

—Eh bien! il s'agit de lui, dit Sarah.

—De lui? s'écria le Maître d'école. Donnez-moi mille francs, je vous le tue...

—Sarah! s'écria Tom avec épouvante.

—Misérable! il ne s'agit pas de le tuer..., dit Sarah au Maître d'école.

—De quoi donc, alors?

—Venez demain à la plaine Saint-Denis, vous y trouverez mon compagnon, reprit-elle; vous verrez bien qu'il est seul; il vous dira ce qu'il faut faire. Ce n'est pas mille francs, mais deux mille francs que je vous donnerai... si vous réussissez.

—Fourline, dit tout bas la Chouette au Maître d'école, il y a de l'argent à gagner; c'est des daims huppés qui veulent monter un coup à un ennemi; cet ennemi, c'est ce gueux que tu voulais crever... Faut y aller: j'irais, moi, à ta place... Deux mille balles! mon homme, ça en vaut la peine.

—Eh bien! ma femme ira, dit le Maître d'école; vous lui direz ce qu'il y a à faire, et je verrai.

—Soit, demain à une heure.

—À une heure.

—Dans la plaine Saint-Denis.

—Dans la plaine Saint-Denis.

—Entre Saint-Ouen et le chemin de la Révolte, au bout de la route.

—C'est dit.

—Et je vous rapporterai votre portefeuille.

—Et vous aurez les cinq cents francs promis, et un à-compte sur l'autre affaire si vous êtes raisonnable.

—Maintenant allez à droite, nous à gauche; ne nous suivez pas, sinon...

Et le Maître d'école et la Chouette s'éloignèrent rapidement.

—Le démon nous est venu en aide, dit Sarah; ce bandit peut nous servir.

—Sarah, maintenant j'ai peur..., dit Tom.

—Moi, je n'ai pas peur. J'espère, au contraire... Mais, venez, venez, je me reconnais; le fiacre ne doit pas être loin.

Et les deux personnages se dirigèrent à grands pas vers le parvis Notre-Dame.

Un témoin invisible avait assisté à cette scène. C'était le Chourineur, qui s'était tapi dans les décombres pour se mettre à l'abri de la pluie.

La proposition que fit Sarah au brigand, relativement à Rodolphe, intéressa vivement le Chourineur; effrayé des périls qui menaçaient son nouvel ami, il regretta de ne pouvoir l'en garantir. Sa haine contre le Maître d'école et contre la Chouette fut peut-être pour quelque chose dans ce bon sentiment.

Le Chourineur se résolut d'avertir Rodolphe du danger qu'il courait; mais comment y parvenir? Il avait oublié l'adresse du soi-disant peintre en éventails. Peut-être Rodolphe ne reviendrait-il pas au tapis-franc; comment le trouver?

En faisant ces réflexions, le Chourineur avait machinalement suivi Tom et Sarah; il les vit monter dans un fiacre qui les attendait devant le parvis Notre-Dame.

Le fiacre partit.

Une idée lumineuse vint au Chourineur; il monta derrière cette voiture.

À une heure du matin, ce fiacre s'arrêta sur le boulevard de l'Observatoire, et Tom et Sarah disparurent dans une des ruelles qui aboutissent à cet endroit.

La nuit était noire, le Chourineur ne put signaler aucun indice qui lui servît à reconnaître plus précisément, le lendemain, les lieux où il se trouvait. Alors, avec une sagacité de sauvage, il tira son couteau de sa poche, fit une large et profonde entaille à un des arbres auprès desquels s'était arrêtée la voiture. Puis il regagna son gîte, dont il s'était considérablement éloigné.

Pour la première fois depuis longtemps le Chourineur goûta dans son taudis un sommeil profond, qui ne fut pas interrompu par l'horrible vision de l'abattoir aux sergents, comme il disait dans son rude langage.


VIII

Promenade.

Le lendemain de la soirée où s'étaient passés les différents événements que nous venons de raconter, un radieux soleil d'automne brillait au milieu d'un ciel pur; la tourmente de la nuit avait cessé. Quoique toujours obscurci par la hauteur des maisons, le hideux quartier où le lecteur nous a suivi semblait moins horrible, vu à la clarté d'un beau jour.

Soit que Rodolphe ne craignît plus la rencontre des deux personnes qu'il avait évitées la veille, soit qu'il la bravât, vers les onze heures du matin il entra dans la rue aux Fèves, et se dirigea vers la taverne de l'ogresse.

Rodolphe était toujours habillé en ouvrier, mais on remarquait dans ses vêtements une certaine recherche; sa blouse neuve, ouverte sur la poitrine, laissait voir sa chemise de laine rouge, fermée par plusieurs boutons d'argent; le col d'une autre chemise de toile blanche se rabattait sur sa cravate de soie noire, négligemment nouée autour de son cou; de sa casquette de velours bleu de ciel, à visière vernie, s'échappaient quelques boucles de cheveux châtains; des bottes parfaitement cirées, remplaçant les gros souliers ferrés de la veille, mettaient en valeur un pied charmant, qui paraissait d'autant plus petit qu'il sortait d'un large pantalon de velours olive.

Ce costume ne nuisait en rien à l'élégance de la tournure de Rodolphe, rare mélange de grâce, de souplesse et de force.

Nos habits sont tellement laids qu'on ne peut que gagner à les quitter, même pour les vêtements les plus vulgaires.

L'ogresse se prélassait sur le seuil du tapis-franc lorsque Rodolphe s'y présenta.

—Votre servante, jeune homme! Vous venez sans doute chercher la monnaie de vos vingt francs! dit-elle avec une sorte de déférence, n'osant pas oublier que la veille le vainqueur du Chourineur lui avait jeté un louis sur son comptoir; il vous revient dix-sept livres dix sous... Ça n'est pas tout... On est venu vous demander hier: un grand monsieur, bien couvert; il avait aux jambes des bottes à cœur, comme un tambour-major en bourgeois, et au bras une petite femme déguisée en homme. Ils ont bu du cacheté avec le Chourineur.

—Ah! ils ont bu avec le Chourineur! Et que lui ont-ils dit?

—Quand je dis qu'ils ont bu, je me trompe, ils n'ont fait que tremper leurs lèvres dans leurs verres; et...

—Je te demande ce qu'ils ont dit au Chourineur?

—Ils lui ont parlé de choses et d'autres, quoi! De Bras-Rouge, de la pluie et du beau temps.

—Ils connaissent Bras-Rouge?

—Au contraire, le Chourineur leur a expliqué qui c'était... et comment vous l'aviez battu.

—C'est bon, il ne s'agit pas de ça.

—Vous demandez votre monnaie?

—Oui... et j'emmènerai la Goualeuse passer la journée à la campagne.

—Oh! impossible, ça, mon garçon.

—Pourquoi?

—Elle n'a qu'à ne pas revenir? Ses nippes sont à moi, sans compter qu'elle me doit encore deux cent vingt francs pour finir de s'acquitter de sa nourriture et de son logement, depuis que je l'ai prise chez moi; si elle n'était pas honnête comme elle l'est, je ne la laisserais pas aller plus loin que le coin de la rue, au moins.

—La Goualeuse te doit deux cent vingt francs?

—Deux cent vingt francs dix sous... Mais qu'est-ce que ça vous fait, mon garçon? Ne dirait-on pas que vous allez les payer? Faites donc le milord!

—Tiens, dit Rodolphe en jetant onze louis sur l'étain du comptoir de l'ogresse. Maintenant, combien vaut la défroque que tu lui loues?

La vieille, ébahie, examinait les louis l'un après l'autre d'un air de doute et de défiance.

—Ah çà, crois-tu que je te donne de la fausse monnaie? Envoie changer cet or, et finissons... Combien vaut la défroque que tu loues à cette malheureuse?

L'ogresse, partagée entre le désir de faire une bonne affaire, l'étonnement de voir un ouvrier posséder autant d'argent, la crainte d'être dupée, et l'espoir de gagner davantage encore, l'ogresse garda un moment le silence, puis elle reprit:

—Ses hardes valent au moins... cent francs.

—De pareilles guenilles! allons donc! Tu garderas la monnaie d'hier et je te donnerai encore un louis, rien de plus. Se laisser rançonner par toi, c'est voler les pauvres qui ont droit à des aumônes.

—Eh bien! mon garçon, je garde mes hardes: la Goualeuse ne sortira pas d'ici: je suis libre de vendre mes effets ce que je veux.

—Que Lucifer te brûle un jour selon tes mérites! Voilà ton argent, va me chercher la Goualeuse.

L'ogresse empocha l'or, pensant que l'ouvrier avait commis un vol ou fait un héritage, et lui dit, avec un ignoble sourire:

—Pourquoi, mon fils, ne monteriez-vous pas chercher vous-même la Goualeuse!... Cela lui ferait plaisir... car, foi de mère Ponisse, hier elle vous reluquait joliment!

—Va la chercher et dis-lui que je l'emmènerai à la campagne... rien de plus. Surtout qu'elle ne sache pas que je t'ai payé sa dette.

—Pourquoi donc?

—Que t'importe?

—Au fait, ça m'est égal, j'aime mieux qu'elle se croie encore sous ma coupe.

—Te tairas-tu! Monteras-tu!...

—Oh! quel air méchant! Je plains ceux à qui vous en voulez... Allons, j'y vais... j'y vais...

Et l'ogresse monta.

Quelques minutes après, elle redescendit.

—La Goualeuse ne voulait pas me croire; elle est devenue cramoisie quand elle a su que vous étiez là... Mais quand je lui ai dit que je lui permettais de passer la journée à la campagne, j'ai cru qu'elle devenait folle; pour la première fois de sa vie, elle a eu envie de me sauter au cou.

—C'était la joie de te quitter.

Fleur-de-Marie entra dans ce moment, vêtue comme la veille: robe d'alépine brune, châle orangé noué derrière le dos, marmotte à carreaux rouges laissant voir seulement deux grosses nattes de cheveux blonds.

Elle rougit en reconnaissant Rodolphe, et baissa les yeux d'un air confus.

—Voulez-vous venir passer la journée à la campagne avec moi, mon enfant? dit Rodolphe.

—Bien volontiers, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, puisque madame le permet.

—Je t'y autorise, ma petite chatte, par rapport à ta bonne conduite... dont tu fais l'ornement... Allons, viens m'embrasser.

Et la mégère tendit à Fleur-de-Marie son visage couperosé.

La malheureuse, surmontant sa répugnance, approcha son front des lèvres de l'ogresse; mais d'un violent coup de coude Rodolphe repoussa la vieille dans son comptoir, prit le bras de Fleur-de-Marie et sortit du tapis-franc au bruit des malédictions de la mère Ponisse.

—Prenez garde, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, l'ogresse va vous jeter quelque chose à la tête, elle est si méchante!

—Rassurez-vous, mon enfant. Mais qu'avez-vous? Vous semblez embarrassée... triste? Êtes-vous fâchée de venir avec moi?

—Au contraire... mais... mais vous me donnez le bras.

—Eh bien?

—Vous êtes ouvrier... quelqu'un peut dire à votre bourgeois qu'on vous a rencontré avec moi... ça vous fera du tort. Les maîtres n'aiment pas que leurs ouvriers se dérangent.

Et la Goualeuse dégagea doucement son bras de celui de Rodolphe, en ajoutant:

—Allez tout seul... je vous suivrai jusqu'à la barrière. Une fois dans les champs, je reviendrai auprès de vous.

—Ne craignez rien, dit Rodolphe, touché de cette délicatesse, et, reprenant le bras de Fleur-de-Marie: Mon bourgeois ne demeure pas dans le quartier, et puis d'ailleurs nous allons trouver un fiacre sur le quai aux Fleurs.

—Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; je vous disais cela pour ne pas vous faire arriver de la peine...

—Je le crois, et je vous en remercie. Mais, franchement, vous est-il égal d'aller à la campagne dans un endroit ou dans un autre?

—Ça m'est égal, monsieur Rodolphe, pourvu que ce soit à la campagne... Il fait si beau... le grand air est si bon à respirer! Savez-vous que voilà cinq mois que je n'ai pas été plus loin que le marché aux Fleurs? Et encore, si l'ogresse me permettait de sortir de la Cité, c'est qu'elle avait confiance en moi.

—Et quand vous veniez à ce marché, c'était pour acheter des fleurs?

—Oh! non; je n'avais pas d'argent; je venais seulement les voir, respirer leur bonne odeur... Pendant la demi-heure que l'ogresse me laissait passer sur le quai les jours de marché, j'étais si contente que j'oubliais tout.

—Et en rentrant chez l'ogresse... dans ces vilaines rues?

—Je revenais plus triste que je n'étais partie... et je renfonçais mes larmes pour ne pas être battue! Tenez... au marché... ce qui me faisait envie, oh! bien envie, c'était de voir des petites ouvrières bien proprettes, qui s'en allaient toutes gaies, avec un beau pot de fleurs dans leurs bras.

—Je suis sûr que si vous aviez eu seulement quelques fleurs sur votre fenêtre, cela vous aurait tenu compagnie?

—C'est bien vrai ce que vous dites là, monsieur Rodolphe! Figurez-vous qu'un jour l'ogresse, à sa fête, sachant mon goût, m'avait donné un petit rosier. Si vous saviez comme j'étais heureuse! Je ne m'ennuyais plus, allez! Je ne faisais que regarder mon rosier... Je m'amusais à compter ses feuilles, ses fleurs... Mais l'air est si mauvais dans la Cité qu'au bout de deux jours, il a commencé à jaunir Alors... Mais vous allez vous moquer de moi, monsieur Rodolphe.

—Non, non, continuez.

—Eh bien! alors, j'ai demandé à l'ogresse la permission de sortir et d'aller promener mon rosier... oui... comme j'aurais promené un enfant. Je l'emportais au quai, je me figurais que d'être avec les autres fleurs, dans ce bon air frais et embaumé, ça lui faisait du bien; je trempais ses pauvres feuilles flétries dans la belle eau de la fontaine, et puis, pour le ressuyer, je le mettais un bon quart d'heure au soleil... Cher petit rosier, il n'en voyait jamais de soleil, dans la Cité, car dans notre rue il ne descend pas plus bas que le toit... Enfin je rentrais... Eh bien! je vous assure, monsieur Rodolphe, que, grâce à ces promenades, mon rosier a peut-être vécu dix jours de plus qu'il n'aurait vécu sans cela.

—Je vous crois; mais quand il est mort, ç'a été une grande perte pour vous?

—Je l'ai pleuré, ç'a été un vrai chagrin... Et tenez, monsieur Rodolphe, puisque vous comprenez qu'on aime les fleurs, je peux bien vous dire ça. Eh bien! je lui avais aussi comme de la reconnaissance... de... Ah! pour cette fois vous allez vous moquer de moi...

—Non, non! j'aime... j'adore les fleurs; ainsi je comprends toutes les folies qu'elles font faire ou qu'elles inspirent.

—Eh bien! je lui étais reconnaissante, à ce pauvre rosier, de fleurir si gentiment pour moi... quoique... enfin... malgré ce que j'étais.

Et la Goualeuse baissa la tête et devint pourpre de honte...

—Malheureuse enfant! Avec cette conscience de votre horrible position, vous avez dû souvent...

—Avoir envie d'en finir, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? dit la Goualeuse en interrompant son compagnon; oh! oui, allez, plus d'une fois j'ai regardé la Seine par-dessus le parapet... mais après je regardais les fleurs, le soleil... Alors je me disais: «La rivière sera toujours là; je n'ai pas dix-sept ans... qui sait?»

—Quand vous disiez Qui sait?... vous espériez?

—Oui.

—Et qu'espériez-vous?

—Je ne sais pas... j'espérais... oui, j'espérais presque malgré moi... Dans ces moments-là, il me semblait que mon sort n'était pas mérité, qu'il y avait en moi quelque chose de bon. Je me disais: «On m'a bien tourmentée; mais au moins, je n'ai jamais fait de mal à personne... Si j'avais eu quelqu'un pour me conseiller, je ne serais pas où j'en suis!...» Alors, ça chassait un peu ma tristesse... Après, il faut dire que ces pensées-là m'étaient surtout venues à la suite de la perte de mon rosier, ajouta la Goualeuse d'un air solennel qui fit sourire Rodolphe.

—Toujours ce grand chagrin...

—Oui... tenez, le voilà.

Et la Goualeuse tira de sa poche un petit paquet de bois soigneusement coupé et attaché avec une faveur rose.

—Vous l'avez conservé?

—Je le crois bien... c'est tout ce que je possède au monde.

—Comment! vous n'avez rien à vous?

—Rien.

—Mais ce collier de corail?

—C'est à l'ogresse.

—Comment! vous ne possédez pas un chiffon, un bonnet, un mouchoir?

—Non, rien... rien... que les branches sèches de mon pauvre rosier. C'est pour cela que j'y tiens tant...

À chaque mot, l'étonnement de Rodolphe redoublait; il ne pouvait comprendre cet épouvantable esclavage, cette horrible vente du corps et de l'âme pour un abri sordide, quelques haillons et une nourriture immonde[73].

Rodolphe et la Goualeuse arrivèrent au quai aux Fleurs: un fiacre les attendait. Rodolphe y fit monter la Goualeuse; il monta après elle et dit au cocher:

—À Saint-Denis... Je dirai plus tard le chemin qu'il faudra prendre.

La voiture partit: le soleil était radieux, le ciel sans nuages, le froid un peu piquant; l'air circulait vif et frais à travers l'ouverture des glaces baissées.

—Tiens! un manteau de femme! dit la Goualeuse en remarquant qu'elle s'était assise sur ce vêtement qu'elle n'avait pas aperçu.

—Oui, c'est pour vous, mon enfant: je l'ai pris dans la crainte que vous n'ayez froid; enveloppez-vous bien.

Peu habituée à ces prévenances, la pauvre fille regarda Rodolphe avec surprise. L'espèce d'intimidation que ce dernier lui causait augmentait encore, ainsi qu'une tristesse vague, dont elle ne se rendait plus compte.

—Mon Dieu! Monsieur Rodolphe, comme vous êtes bon! Ça me rend honteuse.

—Parce que je suis bon?

—Non; mais... il me semble que vous ne parlez plus maintenant comme hier, que vous êtes tout autre...

—Voyons, Fleur-de-Marie, qu'aimez-vous mieux, que je sois le Rodolphe d'hier, ou le Rodolphe d'aujourd'hui?

—Je vous aime bien mieux comme maintenant... Pourtant, hier il me semblait que j'étais plus votre égale...

Puis, se reprenant aussitôt, craignant d'avoir humilié Rodolphe, elle reprit:

—Quand je dis votre égale... monsieur Rodolphe, je sais bien que cela ne peut pas être...

—Il y a une chose qui m'étonne en vous, Fleur-de-Marie.

—Quoi donc, monsieur Rodolphe?

—Vous semblez oublier ce que la Chouette vous a dit hier de vos parents... qu'elle connaissait votre mère...

—Oh! je n'ai pas oublié cela... J'y ai pensé cette nuit... et j'ai bien pleuré... mais je suis sûre que cela n'est pas vrai... la borgnesse aura inventé cette histoire pour me faire de la peine...

—Il se peut que la Chouette soit mieux instruite que vous ne le croyez. Si cela était, ne seriez-vous pas heureuse de retrouver votre mère?

—Hélas! monsieur Rodolphe! Si ma mère ne m'a jamais aimée... à quoi bon la retrouver?... Elle ne voudra pas seulement me voir... Si elle m'a aimée... quelle honte je lui ferais!... Elle en mourrait peut-être.

—Si votre mère vous a aimée, Fleur-de-Marie, elle vous plaindra, elle vous pardonnera, elle vous aimera encore... Si elle vous a délaissée... en voyant à quel sort affreux son abandon vous a réduite... sa honte vous vengera.

—À quoi ça sert-il de se venger? Et puis, si je me vengeais, il me semble que je n'aurais plus le droit de me trouver malheureuse... Et souvent cela me console...

—Vous avez peut-être raison... N'en parlons plus...

À ce moment, la voiture arrivait près de Saint-Ouen, à l'embranchement de la route de Saint-Denis et du chemin de la Révolte.

Malgré la monotonie du paysage, Fleur-de-Marie fut si transportée de voir des champs, comme elle disait, qu'oubliant les tristes pensées que le souvenir de la Chouette venait d'éveiller en elle, son charmant visage s'épanouit. Elle se pencha à la portière en battant des mains et s'écria:

—Monsieur Rodolphe, quel bonheur!... de l'herbe! des champs! Si vous vouliez me permettre de descendre... il fait si beau!... J'aimerais tant à courir dans ces prairies...

—Courons, mon enfant... Cocher, arrête!

—Comment! Vous aussi, monsieur Rodolphe?

—Moi aussi... Je m'en fais une fête.

—Quel bonheur!! monsieur Rodolphe!!

Et Rodolphe et la Goualeuse de se prendre par la main et de courir à perdre haleine dans une vaste pièce de regain tardif, récemment fauché.

Dire les bonds, les petits cris joyeux, le ravissement de Fleur-de-Marie, serait impossible. Pauvre gazelle si longtemps prisonnière, elle aspirait le grand air avec ivresse. Elle allait, venait, s'arrêtait, repartait avec de nouveaux transports.

À la vue de plusieurs touffes de pâquerettes et de quelques boutons d'or épargnés par les premières gelées blanches, la Goualeuse ne put retenir de nouvelles exclamations de plaisir; elle ne laissa pas une de ces petites fleurs, et glana tout le pré.

Après avoir ainsi couru au milieu des champs, lassée vite, car elle avait perdu l'habitude de l'exercice, la jeune fille, s'arrêtant pour reprendre haleine, s'assit sur un tronc d'arbre renversé au bord d'un fossé profond.

Le teint transparent et blanc de Fleur-de-Marie, ordinairement un peu pâle, se nuançait des plus vives couleurs. Ses grands yeux bleus brillaient doucement; sa bouche vermeille, haletante, laissait voir deux rangées de perles humides, son sein battait sous son vieux petit châle orange; elle appuyait une de ses mains sur son cœur pour en comprimer les pulsations, tandis que, de l'autre main, elle tendait à Rodolphe le bouquet de fleurs des champs qu'elle avait cueilli.

Rien de plus charmant que l'expression de joie innocente et pure qui rayonnait sur cette physionomie candide.

Lorsque Fleur-de-Marie put parler, elle dit à Rodolphe, avec un accent de félicité profonde, de reconnaissance presque religieuse:

—Que le bon Dieu est bon de nous donner un si beau jour!

Une larme vint aux yeux de Rodolphe en entendant cette pauvre créature abandonnée, méprisée, perdue, sans asile et sans pain, jeter un cri de bonheur et de gratitude ineffable envers le Créateur, parce qu'elle jouissait d'un rayon de soleil et de la vue d'une prairie.

Rodolphe fut tiré de sa contemplation par un incident imprévu.


IX

La surprise.

Nous l'avons dit, la Goualeuse s'était assise sur un tronc d'arbre renversé au bord d'un fossé profond.

Tout à coup un homme, se dressant du fond de cette excavation, secoua la litière sous laquelle il s'était tapi, et poussa un éclat de rire formidable.

La Goualeuse se retourna en jetant un cri d'effroi.

C'était le Chourineur.

—N'aie pas peur, ma fille, reprit le Chourineur en voyant la frayeur de la jeune fille, qui se réfugia auprès de son compagnon. Voilà une fameuse rencontre, hein! Maître Rodolphe, vous ne vous attendiez pas à cela? Ni moi non plus... Puis il ajouta d'un ton sérieux: Tenez, maître... voyez-vous, on dira ce qu'on voudra... mais il y a quelque chose en l'air... là-haut... au-dessus de nos têtes... Le meg des megs est un malin, il me fait l'effet de dire à l'homme: «Va comme je te pousse...» vu qu'il vous a poussé ici, ce qui est diablement étonnant!

—Que fais-tu là? dit Rodolphe très-surpris.

—Je veille au grain pour vous, mon maître... Mais, tonnerre! quelle bonne farce que vous veniez justement dans les environs de ma maison de campagne... Tenez, il y a quelque chose: décidément, il y a quelque chose.

—Mais, encore une fois, que fais-tu là?

—Tout à l'heure vous le saurez, donnez-moi seulement le temps de percher sur votre observatoire à un cheval.

Et le Chourineur courut vers le fiacre arrêté à peu de distance, jeta çà et là sur la plaine immense un coup d'œil perçant, et revint prestement rejoindre Rodolphe.

—M'expliqueras-tu ce que tout cela signifie?

—Patience! patience, maître! Encore un mot. Quelle heure est-il?

—Midi et demi, dit Rodolphe en consultant sa montre.

—Bon... nous avons le temps. La Chouette ne sera ici que dans une demi-heure.

—La Chouette! s'écrièrent à la fois Rodolphe et la jeune fille.

—Oui, la Chouette. En deux mots, maître, voilà l'histoire: hier, quand vous avez eu quitté le tapis-franc, il est venu...

—Un homme d'une grande taille avec une femme habillée en homme; ils m'ont demandé, je sais cela. Ensuite?

—Ensuite, ils m'ont payé à boire, et ont voulu me faire jaspiner sur votre compte. Moi, je n'ai rien voulu dire... vu que vous ne m'avez pas communiqué autre chose que la raclée dont vous m'avez fait la politesse... je ne savais rien de plus de vos secrets. Après ça, j'aurais su quelque chose, ça aurait été tout de même. C'est entre nous à la vie à la mort, maître Rodolphe. Que le diable me brûle si je sais pourquoi je me sens pour vous comme qui dirait l'attachement d'un bouledogue pour son maître; mais c'est égal, ça est. C'est plus fort que moi, je ne m'en mêle plus... ça vous regarde, arrangez-vous.

—Je te remercie, mon garçon, mais continue.

—Le grand monsieur et la petite femme habillée en homme, voyant qu'ils ne tiraient rien de moi, sont sortis de chez l'ogresse, et moi aussi; eux du côté du Palais de Justice, moi du côté de Notre-Dame. Arrivé au bout de la rue, je commence à m'apercevoir qu'il tombait par trop de hallebardes... une pluie de déluge! Il y avait tout proche une maison en démolition. Je me dis: «Si l'averse dure longtemps, je dormirai aussi bien là que dans mon garni.» Je me laisse couler dans une espèce de cave où j'étais à couvert; je fais mon lit d'une vieille poutre, mon oreiller d'un plâtras, et me voilà couché comme un roi.

—Après, après?

—Nous avions bu ensemble, maître Rodolphe; j'avais encore bu avec le grand et la petite habillée en homme: c'est pour vous dire que j'avais la tête un peu lourde... avec ça il n'y a rien qui me berce comme le bruit de la pluie qui tombe. Je commence donc à roupiller. Il n'y avait pas, je crois, longtemps que je pionçais, quand un bruit m'éveille en sursaut: c'était le Maître d'école qui causait comme qui dirait amicalement avec un autre. J'écoute... tonnerre! Qu'est-ce que je reconnais? La voix du grand qui était venu au tapis-franc avec la petite habillée en homme!

—Ils causaient avec le Maître d'école et la Chouette? dit Rodolphe stupéfait.

—Avec le Maître d'école et la Chouette. Ils causaient de se retrouver le lendemain.

—C'est aujourd'hui! dit Rodolphe.

—À une heure.

—C'est dans un instant.

—À l'embranchement de la route de Saint-Denis et de la Révolte.

—C'est ici!

—Comme vous dites, maître Rodolphe, c'est ici!

—Le Maître d'école! Prenez garde, monsieur Rodolphe!... s'écria Fleur-de-Marie.

—Calme-toi, ma fille... lui ne doit pas venir... mais seulement la Chouette.

—Comment cet homme a-t-il pu se mettre en rapport avec ces deux misérables? dit Rodolphe.

—Je n'en sais, ma foi, rien. Après ça, maître, peut-être que je ne me serai éveillé qu'à la fin de la chose; car le grand parlait de ravoir son portefeuille que la Chouette doit lui rapporter ici... en échange de cinq cents francs. Faut croire que le Maître d'école avait commencé par les voler, et que c'est après qu'ils se seront mis à causer de bonne amitié.

—Cela est étrange!

—Mon Dieu! ça m'effraye pour vous, monsieur Rodolphe, dit Fleur-de-Marie.

—Maître Rodolphe n'est pas un enfant, ma fille; mais, comme tu dis, ça pourrait chauffer pour lui, et me voilà.

—Continue, mon garçon.

—Le grand et la petite ont promis deux mille francs au Maître d'école, pour vous faire... je ne sais pas quoi. C'est la Chouette qui doit venir ici tout à l'heure rapporter le portefeuille, et savoir de quoi il retourne, pour aller le redire au Maître d'école, qui se charge du reste.

Fleur-de-Marie tressaillit. Rodolphe sourit dédaigneusement.

—Deux mille francs pour vous faire quelque chose, maître Rodolphe! Ça me fait penser (sans comparaison) que lorsque je vois afficher cinq cents francs de récompense pour un chien perdu, je me dis modestement à moi-même: «Tu te perdrais, animal, qu'on ne donnerait pas seulement cent sous pour te ravoir.» Deux mille francs pour vous faire quelque chose! Qui êtes-vous donc?

—Je te l'apprendrai tout à l'heure.

—Suffit, maître... Quand j'ai entendu cette proposition faite à la Chouette, je me dis: «Il faut que je sache où perchent ces richards qui veulent lâcher le Maître d'école aux trousses de M. Rodolphe, ça peut servir.» Quand ils s'éloignent, je sors de mes décombres, je les suis à pas de loup; le grand et la petite rejoignent un fiacre au parvis Notre-Dame; ils montent dedans, moi derrière, et nous arrivons boulevard de l'Observatoire. Il faisait noir comme dans un four, je ne pouvais rien voir; j'entaille un arbre pour m'y reconnaître le lendemain.

—Très-bien, mon garçon.

—Ce matin j'y suis retourné. À dix pas de mon arbre, j'ai vu une ruelle fermée par une barrière; dans la boue de la ruelle, des petits pas et des grands pas: au bout de la ruelle, une maison... Le nid du grand et de la petite doit être là.

—Merci, mon brave... Tu me rends, sans t'en douter, un grand service.

—Pardon, excuse! maître Rodolphe, je m'en doutais, c'est pour cela que je l'ai fait.

—Je le sais, mon garçon, et je voudrais pouvoir récompenser ton service autrement que par un remerciement: malheureusement je ne suis qu'un pauvre diable d'ouvrier... quoiqu'on donne, comme tu dis, deux mille francs pour me faire quelque chose. Je vais t'expliquer cela.

—Bon, si ça vous amuse, sinon ça m'est égal. On vous monte un coup, je m'y oppose... Le reste ne me regarde pas.

—Je devine ce qu'ils veulent. Écoute-moi bien: j'ai un secret pour tailler l'ivoire des éventails à la mécanique; mais ce secret ne m'appartient pas à moi seul; j'attends mon associé pour mettre ce procédé en pratique, et c'est sûrement du modèle de la machine que j'ai chez moi qu'on veut s'emparer à tout prix: car il y a beaucoup d'argent à gagner avec cette découverte.

—Le grand et la petite sont donc...?

—Des fabricants chez qui j'ai travaillé, et à qui je n'ai pas voulu donner mon secret.

Cette explication parut satisfaisante au Chourineur, dont l'intelligence n'était pas singulièrement développée, et il reprit:

—Je comprends maintenant. Voyez-vous, les gueusards! Et ils n'ont pas seulement le courage de faire leurs mauvais coups eux-mêmes. Mais, pour en finir, voilà ce que je me suis dit ce matin: «Je sais le rendez-vous de la Chouette et du grand, je vais aller les attendre, j'ai de bonnes jambes: mon maître débardeur m'attendra, tant pis...» J'arrive ici: je vois ce trou, je vais prendre une brassée de fumier là-bas, je me cache jusqu'au bout du nez, et j'attends la Chouette. Mais voilà-t-il pas que vous déboulez dans la plaine, et que cette pauvre Goualeuse vient justement s'asseoir au bord de mon parc; alors, ma foi, j'ai voulu vous faire une farce, et j'ai crié comme un brûlé en sortant de ma litière.

—Maintenant, quel est ton dessein?

—Attendre la Chouette, qui, bien sûr, arrivera la première: tâcher d'entendre ce qu'elle dira au grand, parce que cela peut vous servir. Il n'y a que ce tronc d'arbre-là renversé dans ce champ; de cet endroit on voit partout dans la plaine, c'est comme fait exprès pour s'y asseoir. Le rendez-vous de la Chouette est à quatre pas, à l'embranchement de la route; il y a à parier qu'ils viendront s'asseoir ici. S'ils n'y viennent pas, si je ne peux rien entendre... quand ils seront séparés, je tombe sur la Chouette, ça sera toujours ça; je lui paye ce que je lui dois pour la dent de la Goualeuse, et je lui tords le cou jusqu'à ce qu'elle me dise le nom des parents de la pauvre fille... Qu'est-ce que vous dites de mon idée, maître Rodolphe?

—Il y a du bon, mon garçon; mais il faut corriger quelque chose à ton plan.

—Oh! d'abord, Chourineur, ne vous faites pas de mauvaise querelle pour moi. Si vous battez la Chouette, le Maître d'école...

—Assez, ma fille. La Chouette me passera par les mains. Tonnerre! C'est justement parce qu'elle a le Maître d'école pour la défendre que je doublerai la dose.

—Écoute, mon garçon, j'ai un meilleur moyen de venger la Goualeuse des méchancetés de la Chouette. Je te dirai cela plus tard. Quant à présent, dit Rodolphe en s'éloignant de quelques pas de la Goualeuse, et en baissant la voix, quant à présent, veux-tu me rendre un vrai service?...

—Parlez, maître Rodolphe.

—La Chouette ne te connaît pas?

—Je l'ai vue hier pour la première fois au tapis-franc.

—Voilà ce qu'il faudra que tu fasses. Tu te cacheras d'abord; mais lorsque tu la verras près d'ici, tu sortiras de ton trou...

—Pour lui tordre le cou?...

—Non... plus tard! Aujourd'hui il faut seulement l'empêcher de parler avec le grand. Voyant quelqu'un avec elle, il n'osera pas approcher. S'il approche, ne la quitte pas d'une minute... Il ne pourra pas lui faire ses propositions, devant toi.

—Si l'homme me trouve curieux, j'en fais mon affaire. Ça n'est ni un Maître d'école, ni un maître Rodolphe.

—Je connais le bourgeois, il ne se frottera pas à toi.

—C'est bien. Je suis la Chouette comme son ombre. L'homme ne dit pas un mot que je ne l'entende, et il finit par filer...

—S'ils conviennent d'un autre rendez-vous, tu le sauras, puisque tu ne les quittes pas. D'ailleurs ta présence suffira pour éloigner le bourgeois.

—Bon, bon. Après, je donne une tournée à la Chouette?... Je tiens à ça.

—Pas encore. La borgnesse ne sait pas si tu es voleur ou non?

—Non; à moins que le Maître d'école lui ait dit que c'était pas dans mon idée.

—S'il lui a dit, tu auras l'air d'avoir changé de principes.

—Moi?

—Toi!

—Tonnerre! monsieur Rodolphe. Mais dites donc... Hum! hum! Ça ne me va guère, cette farce-là.

—Tu ne feras que ce que tu voudras. Tu verras bien si je te propose une infamie...

—Oh! pour ça, je suis tranquille.

—Et tu as raison.

—Parlez, maître... j'obéirai.

—Une fois l'homme éloigné, tu tâcheras d'amadouer la Chouette.

—Moi? Cette vieille gueuse... J'aimerais mieux me battre avec le Maître d'école. Je ne sais pas seulement comme je ferai pour ne pas lui sauter tout de suite sur le casaquin.

—Alors tu perdrais tout.

—Mais qu'est-ce qu'il faut donc que je fasse?

—La Chouette sera furieuse de la bonne aubaine qu'elle aura manquée; tu tâcheras de la calmer en lui disant que tu sais un bon coup à faire; que tu es là pour attendre ton complice, et que, si le Maître d'école veut en être, il y a beaucoup d'or à gagner.

—Tiens... tiens...

—Au bout d'une heure d'attente, tu lui diras: «Mon camarade, ne vient pas, c'est remis...» et tu prendras rendez-vous avec la Chouette et le Maître d'école... pour demain de bonne heure. Tu comprends?

—Je comprends.

—Et ce soir, tu te trouveras, à dix heures, au coin des Champs-Élysées et de l'allée des Veuves; je t'y rejoindrai et je te dirai le reste.

—Si c'est un piège, prenez garde! Le Maître d'école est malin... Vous l'avez battu: au moindre doute, il est capable de vous tuer.

—Sois tranquille.

—Tonnerre! c'est farce... mais vous faites de moi ce que vous voulez. C'est pas l'embarras, quelque chose me dit qu'il y a un bouillon à boire pour le Maître d'école et pour la Chouette. Pourtant... un mot encore, monsieur Rodolphe.

—Parle.

—Ce n'est pas que je vous croie susceptible de tendre une souricière au Maître d'école pour le faire pincer par la police. C'est un gueux fini, qui mérite cent fois la mort; mais le faire arrêter... c'est pas ma partie.

—Ni la mienne, mon garçon. Mais j'ai un compte à régler avec lui et avec la Chouette, puisqu'ils complotent avec les gens qui m'en veulent, et, à nous deux, nous en viendrons à bout, si tu m'aides.

—Oh bien! alors, comme le mâle ne vaut pas mieux que la femelle, j'en suis.

—Et si nous réussissons, ajouta Rodolphe d'un ton sérieux, presque solennel, qui frappa le Chourineur, tu seras aussi fier que lorsque tu as sauvé du feu et de l'eau l'homme et la femme qui te doivent la vie!

—Comme vous dites ça, maître Rodolphe! Je ne vous ai jamais vu ce regard-là... Mais vite, vite, s'écrie le Chourineur, j'aperçois là-bas, là-bas, un point blanc: ça doit être le béguin de la Chouette. Partez, je me remets dans mon trou.

—Et ce soir, à dix heures...

—Au coin de l'allée des Veuves et des Champs-Élysées, c'est dit.

Fleur-de-Marie n'avait pas entendu cette dernière partie de l'entretien du Chourineur et de Rodolphe. Elle remonta en fiacre avec son compagnon de voyage.