L'admirable instinct de Marie lui disait que la honte finit où le repentir et l'expiation commencent.
—Monsieur l'abbé, dit respectueusement Rodolphe, Mme Georges veut bien se charger de cette jeune fille, pour laquelle je vous demande vos bontés.
—Elle y a droit, monsieur, comme tous ceux qui viennent à nous. La clémence de Dieu est inépuisable, ma chère enfant... il vous l'a prouvé en ne vous abandonnant pas... dans de bien douloureuses épreuves... Je sais tout. (Et il prit la main de Marie dans ses mains tremblantes et vénérables.) L'homme généreux qui vous a sauvée a réalisé cette parole de l'Écriture: «Le Seigneur est près de ceux qui l'invoquent; il accomplira les désirs de ceux qui le redoutent; il écoutera leurs cris et les sauvera.» Maintenant, méritez ses bontés par votre conduite; vous me trouverez toujours pour vous encourager, pour vous soutenir... dans la bonne voie où vous entrez. Vous aurez dans Mme Georges un exemple de tous les jours, en moi un conseil vigilant. Le Seigneur terminera son œuvre.
—Et je le prierai pour ceux qui ont eu pitié de moi, et qui m'ont ramenée à lui, mon père, dit la Goualeuse.
Par un mouvement presque involontaire, elle se jeta à genoux devant le prêtre. L'émotion était trop forte, les sanglots l'étouffaient. Mme Georges, Rodolphe, l'abbé... étaient profondément touchés.
—Relevez-vous, ma chère enfant, dit le curé, vous mériterez bientôt... l'absolution de grandes fautes dont vous avez été plutôt victime que coupable; car, pour parler encore avec le prophète: «Le Seigneur soutient tous ceux qui sont près de tomber, et il relève tous ceux qu'on accable.»
—Adieu, Marie, lui dit Rodolphe en lui donnant une petite croix d'or, dite à la Jeannette, attachée à un ruban de velours noir. Il ajouta:—Gardez cette petite croix en souvenir de moi; j'y ai fait graver ce matin la date du jour de votre délivrance... de votre rédemption. Bientôt je reviendrai vous voir.
Marie porta la croix à ses lèvres.
Murph, à ce moment, ouvrit la porte du salon.
—Monsieur Rodolphe, les chevaux sont prêts.
—Adieu, mon père; adieu, ma bonne madame Georges... Je vous recommande votre enfant. Encore adieu, Marie.
Le vénérable prêtre, appuyé sur le bras de Mme Georges et de la Goualeuse, qui soutenaient ses pas chancelants, sortit du salon pour voir partir Rodolphe.
Les derniers rayons du soleil coloraient vivement ce groupe intéressant et triste:
Un vieux prêtre, symbole de charité, de pardon et d'espérance éternelle;
Une femme éprouvée par toutes les douleurs qui peuvent accabler une épouse, une mère;
Une jeune fille sortant à peine de l'enfance, naguère jetée dans l'abîme du vice par la misère et par l'infâme obsession du crime.
Rodolphe monta en voiture; Murph prit place à ses côtés.
Les chevaux partirent au galop.
Le lendemain du jour où il avait confié la Goualeuse aux soins de Mme Georges, Rodolphe, toujours vêtu en ouvrier, se trouvait à midi précis à la porte du cabaret le Panier-Fleuri, situé non loin de la barrière de Bercy.
La veille, à dix heures du soir, le Chourineur s'était exactement trouvé au rendez-vous que lui avait assigné Rodolphe. La suite de ce récit fera connaître le résultat de ce rendez-vous.
Il était donc midi. Il pleuvait à torrents; la Seine, gonflée par des pluies presque continuelles, avait atteint une hauteur énorme et inondait une partie du quai.
Rodolphe regardait de temps à autre avec impatience du côté de la barrière; enfin, avisant au loin un homme et une femme qui s'avançaient abrités par un parapluie, il reconnut la Chouette et le Maître d'école.
Ces deux personnages étaient complètement métamorphosés: le brigand avait abandonné ses méchants habits et son air de brutalité féroce; il portait une longue redingote de castorine verte et un chapeau rond; sa cravate et sa chemise étaient d'une extrême blancheur. Sans l'épouvantable hideur de ses traits et le fauve éclat de son regard, toujours ardent et mobile, on eût pris cet homme, à sa démarche paisible, assurée, pour un honnête bourgeois.
La borgnesse, aussi endimanchée, portait un bonnet blanc, un grand châle en bourre de soie, façon cachemire, et tenait à la main un vaste cabas.
La pluie avait un moment cessé; Rodolphe surmonta un moment de dégoût et marcha droit au couple affreux.
À l'argot du tapis-franc le Maître d'école avait substitué un langage presque recherché, qui paraissait d'autant plus horrible qu'il annonçait un esprit cultivé et qu'il contrastait avec les forfanteries sanguinaires de ce brigand.
Lorsque Rodolphe s'approcha de lui, le Maître d'école le salua profondément; la Chouette fit la révérence.
—Monsieur... votre très-humble serviteur..., dit le Maître d'école. À vous rendre mes devoirs, enchanté de faire... ou plutôt de refaire votre connaissance... car avant-hier vous m'avez octroyé deux coups de poing à assommer un rhinocéros. Mais ne parlons pas de cela maintenant: c'était une plaisanterie de votre part, j'en suis sûr... une simple plaisanterie. N'y pensons plus... de graves intérêts nous rassemblent. J'ai vu hier soir, à onze heures, le Chourineur au tapis-franc; je lui ai donné rendez-vous ici ce matin, dans le cas où il voudrait être notre collaborateur; mais il paraît qu'il refuse décidément.
—Vous acceptez donc!
—Si vous vouliez, monsieur... Votre nom?
—Rodolphe.
—Monsieur Rodolphe... nous entrerions au Panier-Fleuri... ni moi ni madame nous n'avons déjeuné... Nous parlerions de nos petites affaires en cassant une croûte.
—Volontiers.
—Nous pouvons toujours causer en marchant. Vous et le Chourineur devez sans reproche un dédommagement à ma femme et à moi... Vous nous avez fait perdre plus de deux mille francs. La Chouette avait rendez-vous, près de Saint-Ouen, avec un grand monsieur en deuil qui était venu vous demander l'autre soir au tapis-franc; il proposait deux mille francs pour vous faire quelque chose... Le Chourineur m'a à peu près expliqué cela... Mais j'y pense, Finette, dit le brigand, va choisir un cabinet au Panier-Fleuri et commander le déjeuner: des côtelettes, un morceau de veau, une salade et deux bouteilles de Beaune première; nous te rejoignons.
La Chouette n'avait pas un instant quitté Rodolphe du regard; elle partit après avoir échangé un coup d'œil avec le Maître d'école. Celui-ci reprit:
—Je vous disais donc, monsieur Rodolphe, que le Chourineur m'avait édifié sur cette proposition de deux mille francs.
—Qu'est-ce que ça signifie, édifier?
—C'est juste... ce langage est un peu ambitieux pour vous; je voulais dire que le Chourineur m'avait à peu près appris ce que voulait de vous ce grand monsieur en deuil, avec ses deux mille francs.
—Bien, bien...
—Ça n'est pas déjà si bien, jeune homme; car le Chourineur ayant rencontré hier matin la Chouette près de Saint-Ouen, il ne l'a pas quittée d'une semelle dès qu'il a vu arriver le grand monsieur en deuil; de sorte que celui-ci n'a pas osé approcher. C'est donc deux mille francs qu'il faut que vous me fassiez regagner, sans compter cinq cents francs pour un portefeuille que nous devions rendre, mais que nous n'aurions pas d'ailleurs rendu, inspection faite des papiers qui nous ont paru valoir mieux que ça.
—Il contient donc de grandes valeurs?
—Il contient des papiers qui m'ont paru fort curieux, quoique la plupart soient écrits en anglais; et je les garde là, dit le brigand en frappant sur la poche de côté de sa redingote.
En apprenant que le Maître d'école avait encore les papiers saisis l'avant-veille sur Tom, Rodolphe fut très-satisfait; ils étaient pour lui d'une haute importance. Ses instructions au Chourineur n'avaient pas eu d'autre but que d'empêcher Tom de s'approcher de la Chouette; celui-ci garderait alors le portefeuille, et Rodolphe espérait s'en rendre possesseur.
—Je garde donc ces papiers comme une poire pour la soif, dit le brigand; car j'ai trouvé l'adresse du monsieur en deuil, et, d'une façon ou d'une autre, je le reverrai.
—Nous pourrons faire affaire si vous voulez; si notre coup réussit, je vous achèterai ces papiers, moi qui connais l'homme; ça me va mieux qu'à vous.
—Nous verrons... Mais d'abord revenons à nos moutons.
—Eh bien! donc, j'avais proposé une affaire superbe au Chourineur; il avait d'abord accepté, puis il s'est dédit.
—Il a toujours eu des idées singulières...
—Mais en se dédisant il m'a observé...
—Il vous a fait observer...
—Diable... vous êtes à cheval sur la grammaire.
—Maître d'école, c'est mon état.
—Il m'a fait observer que s'il ne mangeait pas de pain rouge il ne fallait pas en dégoûter les autres; et que vous pourriez me donner un coup de main.
—Et pourrais-je savoir, sans indiscrétion, pourquoi vous aviez donné rendez-vous au Chourineur hier matin à Saint-Ouen? Ce qui lui a procuré l'avantage de rencontrer la Chouette? Il a été embarrassé pour me répondre à ce sujet.
Rodolphe se mordit imperceptiblement les lèvres et répondit en haussant les épaules:
—Je le crois bien, je ne lui avais dit mon projet qu'à moitié... vous comprenez... ne sachant pas s'il était tout à fait décidé.
—C'était plus prudent...
—D'autant plus prudent que j'avais deux cordes à mon arc.
—Ah, bah!
—Certainement.
—Vous êtes un homme de précaution... Vous aviez donc donné rendez-vous au Chourineur à Saint-Ouen pour...
Rodolphe, après un moment d'hésitation, eut le bonheur de trouver une fable vraisemblable pour couvrir la maladresse du Chourineur; il reprit:
—Voici l'affaire... Le coup que je propose est très-bon, parce que le maître de la maison en question est à la campagne... toute ma peur était qu'il revienne. Pour être tranquille, je me dis: «Je n'ai qu'une chose à faire...»
—C'était de vous assurer de la présence réelle dudit maître à la campagne.
—Comme vous dites... Je pars donc pour Pierrefitte, où est sa maison de campagne... j'ai ma cousine, domestique là... vous comprenez!
—Parfaitement, mon gaillard. Eh bien?
—Ma cousine m'a dit que son maître ne revenait à Paris qu'après-demain...
—Après-demain?
—Oui.
—Très-bien. Mais j'en reviens à ma question... Pourquoi donner rendez-vous au Chourineur à Saint-Ouen?
—Vous n'êtes pas intelligent... Combien y a-t-il de Pierrefitte à Saint-Ouen?
—Une lieue environ.
—Et de Saint-Ouen à Paris?
—Autant.
—Eh bien? Si je n'avais trouvé personne à Pierrefitte, c'est-à-dire la maison déserte... il y avait là aussi un bon coup à faire... moins bon qu'à Paris, mais passable... Je revenais à Saint-Ouen rechercher le Chourineur qui m'attendait. Nous retournions à Pierrefitte par un chemin de traverse que je connais, et...
—Je comprends. Si, au contraire, le coup était pour Paris...?
—Nous gagnions la barrière de l'Étoile par le chemin de la Révolte, et de là à l'allée des Veuves...
—Il n'y a qu'un pas... c'est tout simple. À Saint-Ouen vous étiez à cheval sur vos deux opérations... cela était fort adroit. Maintenant je m'explique la présence du Chourineur à Saint-Ouen... Nous disons donc que la maison de l'allée des Veuves sera inhabitée jusqu'à après-demain.
—Inhabitée... sauf le portier.
—Bien entendu... Et c'est une opération avantageuse?
—Ma cousine m'a parlé de soixante mille francs en or dans le cabinet de son maître.
—Et vous connaissez les êtres?
—Comme ma poche... ma cousine est là depuis un an... et c'est à force de l'entendre parler des sommes que son maître retire de la banque pour les placer autrement que l'idée m'est venue... Comme le portier est vigoureux, j'en avais parlé au Chourineur... Il avait, après bien des façons, consenti... mais il a rechigné... Du reste, il n'est pas capable de vendre un ami.
—Non, il a du bon... Mais nous voici arrivés. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais l'air du matin m'a donné de l'appétit...
La Chouette était sur le seuil de la porte du cabaret.
—Par ici, dit-elle, par ici!... J'ai commandé notre déjeuner.
Rodolphe voulut faire passer le brigand devant lui; il avait pour cela ses raisons... mais le Maître d'école mit tant d'instance à se défendre de cette politesse que Rodolphe passa d'abord.
Avant de se mettre à table, le Maître d'école frappa légèrement sur l'une et l'autre des cloisons, afin de s'assurer de leur épaisseur et de leur sonorité.
—Nous n'aurons pas besoin de parler trop bas, dit-il, la cloison n'est pas mince. On nous servira tout d'un coup, et nous ne serons pas dérangés dans notre conversation.
Une servante de cabaret apporta le déjeuner.
Avant que la porte fût fermée, Rodolphe vit le charbonnier Murph gravement attablé dans un cabinet voisin.
La chambre où se passait la scène que nous décrivons était longue, étroite, et éclairée par une fenêtre qui donnait sur la rue et faisait face à la porte.
La Chouette tournait le dos à cette croisée, le Maître d'école était d'un côté de la table, Rodolphe de l'autre.
La servante sortie, le brigand se leva, prit son couvert et alla s'asseoir à côté de Rodolphe de façon à lui masquer la porte.
—Nous causerons mieux, dit-il, et nous n'aurons pas besoin de parler si haut...
—Et puis vous voulez vous mettre entre la porte et moi pour m'empêcher de sortir..., répliqua froidement Rodolphe.
Le Maître d'école fit un signe affirmatif; puis, tirant à demi de la poche de côté de sa redingote un long stylet rond et gros comme une forte plume d'oie, emmanché dans une poignée de bois qui disparaissait sous ses doigts velus:
—Vous voyez ça?...
—Oui.
—Avis aux amateurs.
Et, fronçant ses sourcils par un mouvement qui rida son front large et plat comme celui d'un tigre, il fit un geste significatif.
—Et fiez-vous à moi. J'ai affilé le surin[75] de mon homme, ajouta la Chouette.
Rodolphe, avec une merveilleuse aisance, mit la main sous sa blouse, et en tira un pistolet à deux coups, le fit voir au Maître d'école et le remit dans sa poche.
—Nous sommes faits pour nous entendre, dit le brigand; mais vous ne m'entendez pas... Je vais supposer l'impossible... Si on venait m'arrêter, que vous m'ayez ou non tendu la souricière... je vous refroidirais!
Et il jeta un regard féroce sur Rodolphe.
—Tandis que moi je saute sur lui, pour t'aider, Fourline! s'écria la Chouette.
Rodolphe ne répondit rien, haussa les épaules, se versa un verre de vin et le but.
Ce sang-froid imposa au Maître d'école.
—Je vous prévenais seulement.
—Bien, bien! renfoncez votre lardoire dans votre poche, il n'y a pas ici de poulet à larder. Je suis un vieux coq, et j'ai de bons ergots, mon homme, dit Rodolphe. Maintenant, parlons affaires...
—Parlons affaires... mais ne dites pas de mal de ma lardoire. Ça ne fait pas de bruit, ça ne dérange personne...
—Et on fait de l'ouvrage bien propre, n'est-ce pas, Fourline? ajouta la Chouette.
—À propos, dit Rodolphe à la Chouette, est-ce que c'est vrai que vous connaissez les parents de la Goualeuse?
—Mon homme a mis dans le portefeuille du grand messière en noir deux lettres qui parlent de ça... Mais elle ne les verra pas, la petite gironde... Je lui arracherais plutôt les yeux de ma propre main... Oh! quand je la retrouverai au tapis-franc, son compte sera bon...
—Ah çà! Finette, nous parlons, nous parlons, et les affaires ne marchent pas.
—On peut jaspiner devant elle? demanda Rodolphe.
—En toute confiance; elle est éprouvée et pourra nous être d'un grand secours pour faire le guet, prendre des informations, receler, vendre, etc.; elle a toutes les qualités d'une excellente femme de ménage... Bonne Finette! ajouta le brigand en tendant la main à l'horrible vieille, vous n'avez pas d'idée des services qu'elle m'a rendus... Mais si tu ôtais ton châle, Finette, tu pourrais avoir froid en sortant... mets-le sur la chaise avec ton cabas...
La Chouette se débarrassa de son châle.
Malgré sa présence d'esprit et l'empire qu'il avait sur lui-même, Rodolphe ne put retenir un mouvement de surprise en voyant, suspendu par un anneau d'argent à une grosse chaîne de similor que la vieille avait au cou, un petit saint-esprit de lapis-lazuli, en tout conforme à la description de celui que le fils de Mme Georges portait à son cou lors de sa disparition.
À cette découverte, une idée subite vint à l'esprit de Rodolphe. Selon le Chourineur, le Maître d'école, évadé du bagne depuis six mois, avait mis en défaut toutes les recherches de la police en se défigurant... et depuis six mois le mari de Mme Georges avait disparu du bagne, sans qu'on sût ce qu'il était devenu.
À cet étrange rapprochement, Rodolphe songea que le Maître d'école pouvait bien être le mari de cette infortunée.
Ce misérable avait appartenu à la classe aisée de la société... et le Maître d'école s'exprimait en termes choisis.
Un souvenir en éveille un autre: Rodolphe se rappela encore que Mme Georges lui ayant un jour raconté, en frémissant, l'arrestation de son mari, parla de la résistance désespérée de ce monstre, qui fut sur le point de s'échapper, grâce à sa force herculéenne...
Si ce brigand était le mari de Mme Georges, il devait connaître le sort de son fils. De plus, le Maître d'école conservait quelques papiers relatifs à la naissance de la Goualeuse dans le portefeuille volé par lui sur l'étranger connu sous le nom de Tom.
Rodolphe avait donc de nouveaux et graves motifs de persévérer dans ses projets.
Heureusement sa préoccupation échappa au brigand, fort occupé de servir la Chouette.
Rodolphe dit à la borgnesse:
—Morbleu!... vous avez là une belle chaîne...
—Belle... et pas chère..., dit en riant la vieille. C'est du faux orient, en attendant que mon homme m'en donne une de vrai...
—Cela dépendra de monsieur, Finette... si nous faisons une bonne affaire, sois tranquille.
—C'est étonnant comme c'est bien imité, poursuivit Rodolphe. Et au bout... qu'est-ce donc que cette petite chose bleue?
—C'est un cadeau de mon homme, en attendant qu'il me donne une toquante... n'est-ce pas, Fourline?
Rodolphe voyait ses soupçons à demi confirmés. Il attendait avec anxiété la réponse du Maître d'école. Celui-ci répondit tout en mangeant:
—Et il faudra garder ça malgré la toquante, Finette... c'est un talisman... ça porte bonheur.
—Un talisman? dit négligemment Rodolphe. Vous croyez aux talismans, vous? Et où diable avez-vous trouvé celui-là?... Donnez-moi donc l'adresse de la fabrique.
—On n'en fait plus, mon cher monsieur, la boutique est fermée... Tel que vous le voyez, ce bijou-là remonte à une haute antiquité... à trois générations... J'y tiens beaucoup, c'est une tradition de famille, ajouta-t-il avec un hideux sourire. C'est pour cela que je l'ai donné à Finette... pour lui porter bonheur dans les entreprises où elle me seconde avec beaucoup d'habileté... Vous la verrez à l'ouvrage, vous la verrez... si nous faisons ensemble quelque opération commerciale... Mais, pour en revenir à nos moutons... vous dites donc que dans l'allée des Veuves...
—Il y a, numéro 17, une maison habitée par un richard... il s'appelle... monsieur...
—Je ne commettrai pas l'indiscrétion de demander son nom... Il y a, dites-vous, soixante mille francs en or dans un cabinet?
—Soixante mille francs en or! s'écria la Chouette. Rodolphe fit un signe de tête affirmatif.
—Et vous connaissez les êtres de cette maison? dit le Maître d'école.
—Très-bien.
—Et l'entrée est difficile?
—Un mur de sept pieds du côté de l'allée des Veuves, un jardin, les fenêtres de plain-pied, la maison n'a qu'un rez-de-chaussée.
—Et il n'y a qu'un portier pour garder ce trésor?
—Oui!
—Et quel serait votre plan de campagne, jeune homme? demanda négligemment le Maître d'école.
—C'est tout simple... Monter par-dessus le mur, crocheter la porte de la maison ou forcer les volets en dehors.
—Et si le portier s'éveille? dit le Maître d'école en regardant fixement le jeune homme.
—Ce sera de sa faute, dit celui-ci avec un... geste significatif. Eh bien! ça vous convient-il?
—Vous sentez bien que je ne puis pas vous répondre avant d'avoir tout examiné par moi-même, c'est-à-dire avec l'aide de ma femme; mais si tout ce que vous me dites est exact, cela me semble bon à prendre tout chaud... ce soir.
Et le brigand regarda fixement Rodolphe.
—Ce soir... impossible, répondit froidement celui-ci.
—Pourquoi, puisque le bourgeois ne revient qu'après-demain?
—Oui, mais moi, je ne puis pas ce soir...
—Vraiment? Eh bien! moi, je ne puis pas demain.
—Pour quelle raison?
—Pour celle qui vous empêche d'agir ce soir..., dit le brigand en ricanant.
Après un moment de réflexion, Rodolphe reprit:
—Eh bien! à la bonne heure... va pour ce soir. Où nous retrouverons-nous?
—Nous retrouver? Nous ne nous quitterons pas, dit le Maître d'école.
—Comment?
—À quoi bon nous quitter? Si le temps s'éclaircit un peu, nous irons en nous promenant donner un coup d'œil jusqu'à l'allée des Veuves; vous verrez comment ma femme sait travailler. Ceci fait, nous reviendrons faire un cent de piquet et manger un morceau dans une cave des Champs-Élysées... que je connais... tout près de la rivière; et, comme l'allée des Veuves est déserte de bonne heure, nous nous y acheminerons vers les dix heures.
—Moi, à neuf heures, je vous rejoindrai.
—Voulez-vous ou non faire l'affaire ensemble?
—Je le veux.
—Eh bien! ne nous quittons pas avant ce soir... sinon...
—Sinon?
—Je croirais que vous voulez me donner un pont à faucher[76], et que c'est pour ça que vous voulez vous en aller...
—Si je veux vous tendre un piège... qui m'empêche de vous le tendre ce soir?
—Tout... Vous ne vous attendiez pas à ce que je vous proposerais l'affaire si tôt. Et, en ne nous quittant pas, vous ne pourrez prévenir personne...
—Vous vous défiez de moi?...
—Infiniment... mais comme il peut y avoir du vrai dans ce que vous m'offrez, et que la moitié de soixante mille francs vaut la peine d'une démarche... je veux bien la tenter; mais ce soir ou jamais... Si ce n'est jamais, je saurai à quoi m'en tenir sur vous... et je vous servirai à mon tour... un jour ou l'autre, un plat de mon métier...
—Et je vous rendrai votre politesse... comptez-y.
—Tout ça, c'est des bêtises! dit la Chouette. Je pense comme Fourline: ce soir, ou rien.
Rodolphe se trouvait dans une anxiété cruelle: s'il laissait échapper cette occasion de s'emparer du Maître d'école, il ne la retrouverait sans doute jamais; ce brigand, désormais sur ses gardes, ou peut-être reconnu, arrêté et reconduit au bagne, emporterait avec lui les secrets que Rodolphe avait tant d'intérêt à savoir.
Se confiant au hasard, à son adresse et à son courage, il dit au Maître d'école:
—J'y consens, nous ne nous quitterons pas d'ici à ce soir.
—Alors, je suis votre homme... Mais voici bientôt deux heures... D'ici à l'allée des Veuves il y a loin; il pleut à verse; payons l'écot, et prenons un fiacre.
—Si nous prenons un fiacre, je pourrai bien auparavant fumer un cigare.
—Sans doute, dit le Maître d'école, Finette ne craint pas l'odeur du tabac.
—Eh bien! je vais aller chercher des cigares, dit Rodolphe en se levant.
—Ne vous donnez pas cette peine, dit le Maître d'école, en l'arrêtant, Finette ira...
Rodolphe se rassit.
Le Maître d'école avait pénétré son dessein.
La Chouette sortit.
—Quelle bonne ménagère j'ai là, hein! dit le scélérat, et si complaisante! Elle se jetterait dans le feu pour moi.
—À propos de feu, il ne fait mordieu pas chaud ici, dit, Rodolphe en cachant ses deux mains sous sa blouse.
Alors, tout en continuant la conversation avec le Maître d'école, il prit un crayon et un morceau de papier dans la poche de son gilet, et, sans qu'on pût l'apercevoir, il écrivit quelques mots à la hâte, ayant soin d'écarter les lettres pour ne pas les confondre, car il écrivait sous sa blouse et sans y voir.
Ce billet soustrait à la pénétration du Maître d'école, il s'agissait de le faire parvenir à son adresse.
Rodolphe se leva, s'approcha machinalement de la fenêtre et se mit à chantonner entre ses dents en s'accompagnant sur les vitres.
Le Maître d'école vint regarder par cette croisée et dit négligemment à Rodolphe:
—Quel air jouez-vous donc là?
—Je joue... Tu n'auras pas ma rose.
—C'est un très-joli air... Je voulais seulement voir s'il ferait assez d'effet sur les passants pour les engager à se retourner.
—Je n'ai pas cette prétention-là.
—Vous avez tort, jeune homme; car vous tambouriniez de première force sur les carreaux. Mais, j'y songe... le gardien de cette maison de l'allée des Veuves est peut-être un gaillard déterminé... S'il regimbe... vous n'avez qu'un pistolet... et c'est bien bruyant, tandis qu'un outil comme cela (et il fit voir à Rodolphe le manche de son poignard) ça ne fait pas de tapage... ça ne dérange personne...
—Est-ce que vous prétendriez l'assassiner? s'écria Rodolphe. Si vous êtes dans ces idées-là... n'y pensons plus... il n'y a rien de fait... ne comptez pas sur moi...
—Mais s'il s'éveille?
—Nous nous sauverons...
—À la bonne heure, je vous avais mal compris; il vaut mieux convenir de tout... avant... Ainsi il s'agira d'un simple vol avec escalade et effraction...
—Rien de plus...
—Va comme il est dit...
«Et comme je ne te quitterai pas d'une seconde, pensa Rodolphe, je t'empêcherai bien de répandre le sang.»
La Chouette rentra dans le cabinet apportant du tabac.
—Il me semble qu'il ne pleut plus, dit Rodolphe, en allumant son cigare; si nous allions chercher le fiacre nous-mêmes?... Ça nous dégourdirait les jambes.
—Comment, il ne pleut plus? reprit le Maître d'école, vous êtes donc aveugle?... Est-ce que vous croyez que je vais exposer Finette à s'enrhumer?... Risquer une vie si précieuse... et abîmer son beau châle neuf?...
—T'as raison, mon homme, il fait un temps de chien!
—Eh bien! la servante va venir... en la payant nous lui dirons d'aller nous chercher une voiture, reprit Rodolphe.
—Voilà ce que vous avez dit de plus judicieux, jeune homme. Nous pourrons aller flâner du côté de l'allée des Veuves.
La servante entra. Rodolphe lui donna cent sous.
—Ah! Monsieur... vous abusez... je ne souffrirai pas..., s'écria le Maître d'école.
—Allons donc!... chacun son tour.
—Je me soumets donc... mais à la condition que je vous offrirai quelque chose tantôt dans un petit cabaret des Champs-Élysées... que je connais... un excellent endroit.
—Bien... bien... j'accepte.
La servante payée, on descendit. Rodolphe voulut passer le dernier, par politesse pour la Chouette. Le Maître d'école ne le souffrit pas et le suivit de très-près, observant ses moindres mouvements.
Le traiteur tenait aussi un débit de vin. Parmi plusieurs consommateurs un charbonnier, à la figure noircie, son large chapeau enfoncé sur les yeux, soldait sa dépense au comptoir, lorsque nos trois personnages parurent.
Malgré l'attentive surveillance du Maître d'école et de la borgnesse, Rodolphe, qui marchait devant le hideux couple, échangea un rapide et imperceptible regard avec Murph.
La portière du fiacre était ouverte; Rodolphe, s'arrêta, décidé cette fois à monter le dernier; car le charbonnier s'était insensiblement rapproché de lui.
En effet, la Chouette passa la première, mais après beaucoup de façons: Rodolphe fut obligé de la suivre, car le Maître d'école lui dit à l'oreille:
—Vous voulez donc que je me défie décidément de vous?
Rodolphe monté, le charbonnier s'avança en sifflant sur le seuil de la porte, et regarda Rodolphe d'un air surpris et inquiet.
—Où faut-il aller, bourgeois? demanda le cocher.
Rodolphe répondit à voix haute:
—Allée des...
—Des Acacias, au bois de Boulogne, s'écria le Maître d'école en l'interrompant; puis il ajouta: Et on vous payera bien, cocher.
La portière se referma.
—Comment diable dites-vous où nous allons devant ces badauds! reprit le Maître d'école. Que demain tout soit découvert, un pareil indice peut nous perdre! Ah! jeune homme, jeune homme, vous êtes bien imprudent!
La voiture commençait à marcher, Rodolphe répondit:
—C'est vrai, je n'avais pas songé à cela. Mais avec mon cigare je vais vous enfumer comme des harengs; si nous ouvrions une des glaces?
Et Rodolphe, joignant l'action à la parole, laissa très-adroitement tomber en dehors de la voiture le petit papier ployé très-mince, sur lequel il avait eu le temps d'écrire à la hâte et sous sa blouse quelques mots au crayon.
Le coup d'œil du Maître d'école était si perçant que, malgré l'impassibilité de la physionomie de Rodolphe, le brigand y démêla sans doute une rapide expression de triomphe, car, passant la tête par la portière, il cria au cocher:
—Tapez... tapez! il y a quelqu'un derrière votre voiture.
Rodolphe frémit, mais il joignit ses cris à ceux de son compagnon.
La voiture s'arrêta. Le cocher monta sur son siège, regarda et dit:
—Non, non, bourgeois, il n'y a personne.
—Parbleu! je veux m'en assurer, répondit le Maître d'école en sautant dans la rue.
Il ne vit personne, il n'aperçut rien. Depuis que Rodolphe avait jeté son billet par la portière, le fiacre avait fait quelques pas.
Le Maître d'école crut s'être trompé.
—Vous allez rire, dit-il en remontant, je ne sais pourquoi je m'étais imaginé que quelqu'un nous suivait.
Le fiacre prit à ce moment une rue transversale.
La voiture disparue, Murph, qui ne l'avait pas quittée des yeux et qui s'était aperçu de la manœuvre de Rodolphe, accourut et ramassa le petit billet caché dans un creux formé par l'écartement de deux pavés.
Au bout d'un quart d'heure, le Maître d'école dit au fiacre:
—Au fait, cocher, nous avons changé d'idée: place de la Madeleine!
Rodolphe le regarda avec étonnement.
—Sans doute, jeune homme; de cette place on peut aller à mille endroits différents. Si l'on voulait nous inquiéter, la déposition du fiacre ne serait d'aucune utilité.
Au moment où le fiacre approchait de la barrière, un homme de haute taille, vêtu d'une longue redingote blanchâtre, ayant son chapeau enfoncé sur ses yeux et paraissant fort brun de figure, passa rapidement sur la route, courbé sur l'encolure d'un grand et magnifique cheval de chasse d'une vitesse de trot extraordinaire.
—À beau cheval bon cavalier! dit Rodolphe en se penchant à la portière et suivant Murph des yeux. Quel train va ce gros homme... Avez-vous vu?
—Ma foi! il a passé si vite, dit le Maître d'école, que je n'ai pas remarqué.
Rodolphe dissimula parfaitement sa joie: Murph avait déchiffré les signes presque hiéroglyphiques de son billet. Le Maître d'école, certain que le fiacre n'était pas suivi, se rassura, et voulant imiter la Chouette, qui sommeillait ou plutôt qui avait l'air de sommeiller, il dit à Rodolphe:
—Pardonnez-moi, jeune homme, mais le mouvement de la voiture me fait toujours un singulier effet: cela m'endort comme un enfant...
Le brigand, à l'abri de ce faux sommeil, se proposait d'examiner si la physionomie de son compagnon ne trahirait aucune émotion.
Rodolphe éventa cette ruse et répondit:
—Je me suis levé de bonne heure; j'ai sommeil, je vais faire comme vous...
Et il ferma les yeux.
Bientôt la respiration sonore du Maître d'école et de la Chouette, qui ronflaient à l'unisson, trompèrent si complètement Rodolphe, que, croyant ses compagnons profondément endormis, il entr'ouvrit les paupières.
Le Maître d'école et la Chouette, malgré leurs ronflements sonores, avaient les yeux ouverts, et échangeaient quelques signes mystérieux au moyen de leurs doigts bizarrement placés ou pliés sur la paume de leurs mains.
Tout à coup ce langage symbolique cessa. Le brigand, s'apercevant sans doute à un signe presque imperceptible que Rodolphe ne dormait pas, s'écria en riant:
—Ah! ah! camarade, vous éprouvez donc les amis, vous?
—Ça ne doit pas vous étonner, vous ronflez les yeux ouverts.
—Moi, c'est différent, jeune homme, je suis somnambule.
Le fiacre s'arrêta place de la Madeleine.
La pluie avait un moment cessé; mais les nuages, chassés par la violence du vent, étaient si noirs, si bas, qu'il faisait déjà presque nuit.
Rodolphe, la Chouette et le Maître d'école se dirigèrent vers le Cours-la-Reine.
—Jeune homme, j'ai une idée qui n'est pas mauvaise, dit le brigand.
—Laquelle?
—De m'assurer si tout ce que vous nous avez dit de l'intérieur de la maison de l'allée des Veuves est exact.
—Voudriez-vous y aller maintenant sous un prétexte quelconque? Ça éveillerait les soupçons.
—Je ne suis pas assez innocent pour ça, jeune homme; mais pourquoi a-t-on une femme qui s'appelle Finette?
La Chouette redressa la tête.
—La voyez-vous, jeune homme? On dirait un cheval de trompette qui entend sonner la charge.
—Vous voulez l'envoyer en éclaireuse?
—Comme vous dites.
—N° 17, allée des Veuves, n'est-ce pas, mon homme? s'écria la Chouette dans son impatience. Sois tranquille, je n'ai qu'un œil, mais il est bon.
—La voyez-vous, jeune homme, la voyez-vous? Elle brûle déjà d'y être.
—Si elle s'y prend adroitement pour entrer, je ne trouve pas votre idée mauvaise.
—Garde le parapluie, Fourline... Dans une demi-heure je suis ici, et tu verras ce que je sais faire, s'écria la Chouette.
—Un instant, Finette, nous allons descendre au Cœur-Saignant, c'est à deux pas d'ici. Si le petit Tortillard[77] est là, tu l'emmèneras avec toi; il restera en dehors de la porte à faire le guet pendant que tu entreras.
—Tu as raison; il est fin comme renard, ce petit Tortillard; il n'a pas dix ans, et c'est lui qui l'autre jour...
Un signe du Maître d'école interrompit la Chouette.
—Qu'est-ce que le Cœur-Saignant? Voilà une drôle d'enseigne pour un cabaret, demanda Rodolphe.
—Il faudra vous en plaindre au cabaretier.
—Comment s'appelle-t-il?
—Le cabaretier du Cœur-Saignant?
—Oui.
—Il ne demande pas le nom de ses pratiques.
—Mais encore...
—Appelez-le comme vous voudrez, Pierre, Thomas, Christophe ou Barnabé, il répondra toujours. Mais nous voici arrivés, et bien à temps, car l'averse recommence, et la rivière, comme elle gronde! on dirait un torrent... regardez donc! Encore deux jours de pluie, et l'eau dépassera les arches du pont.
—Vous dites que nous voici arrivés... Où diable est donc le cabaret? Je ne vois pas de maison ici!
—Si vous regardez autour de vous, bien sûr.
—Et où voulez-vous que je regarde?
—À vos pieds.
—À mes pieds?
—Oui.
—Où cela?
—Tenez, là... voyez-vous le toit? Prenez garde de marcher dessus.
Rodolphe n'avait pas, en effet, remarqué un de ces cabarets souterrains que l'on voyait, il y a quelques années encore, dans certains endroits des Champs-Élysées, et notamment près le Cours-la-Reine.
Un escalier creusé dans la terre humide et grasse conduisait au fond de cette espèce de large fossé; à l'un de ses pans, coupés à pic, s'adossait une masure basse, sordide, lézardée: son toit, recouvert de tuiles moussues, s'élevait à peine au niveau du sol où se trouvait Rodolphe; deux ou trois huttes en planches vermoulues, servant de cellier, de hangar, de cabane à lapins, faisaient suite à ce misérable bouge.
Une allée très-étroite, traversant le fossé dans sa longueur, conduisait de l'escalier à la porte de la maison; le reste du terrain disparaissait sous un berceau de treillage qui abritait deux rangées de tables grossières plantées dans le sol.
Le vent faisait tristement grincer sur ses gonds une méchante plaque de tôle: à travers la rouille qui la couvrait on distinguait encore un cœur rouge percé d'un trait. L'enseigne se balançait à un poteau dressé au-dessus de cet antre, véritable terrier humain.
Une brume épaisse, humide, se joignait à la pluie; la nuit approchait.
—Que dites-vous de cet hôtel, jeune homme? reprit le Maître d'école.
—Grâce aux averses qui tombent depuis quinze jours... ça ne doit pas être trop humide pour un étang, il doit y avoir une belle pêche... Allons, passez.
—Un instant; il faut que je sache si l'hôte est là. Attention.
Et le brigand, frôlant avec force sa langue contre son palais, fit entendre un cri singulier, une espèce de roulement guttural, sonore et prolongé, que l'on pourrait accentuer ainsi:
—Prrrrr!!
Un cri pareil sortit des profondeurs de la masure.
—Il y est, dit le Maître d'école. Pardon, jeune homme... Respect aux dames; laissez passer la Chouette, je vous suis. Prenez garde de tomber, c'est glissant.
L'hôte du Cœur-Saignant, après avoir répondu au signal du Maître d'école, avança civilement jusqu'au seuil de sa porte.
Ce personnage, que Rodolphe avait été chercher dans la Cité, et qu'il ne devait pas encore connaître sous son vrai nom ou plutôt son surnom habituel, était Bras-Rouge.
Petit et grêle, chétif et débile, cet homme pouvait avoir cinquante ans environ. Sa physionomie tenait à la fois de la fouine et du rat; son nez pointu, son menton fuyant, ses pommettes osseuses, ses petits yeux noirs, vifs, perçants, donnaient à ses traits une inimitable expression de ruse, de finesse et d'intelligence. Une vieille perruque blonde, ou plutôt jaune comme son teint bilieux, posée sur le sommet de son crâne, laissait voir sa nuque grisonnante. Il portait une veste ronde et un de ces longs tabliers noirâtres dont se servent les garçons marchands de vin.
Nos trois personnages avaient à peine descendu la dernière marche de l'escalier qu'un enfant de dix ans au plus, très-petit, l'air fin, mais maladif, boiteux et un peu contrefait, vint rejoindre Bras-Rouge, auquel il ressemblait d'une manière si frappante qu'on ne pouvait le méconnaître pour son fils.
C'était le même regard pénétrant et astucieux; le front de l'enfant disparaissait à demi sous une forêt de cheveux jaunâtres, durs et roides comme des crins. Un pantalon marron et une blouse sanglée d'une ceinture de cuir, complétaient le costume de Tortillard, ainsi nommé à cause de son infirmité; il se tenait à côté de son père, debout sur sa bonne jambe, comme un héron au bord d'un marais.
—Justement voilà le môme, dit le Maître d'école. Finette, le temps presse, la nuit vient, il faut profiter de ce qui reste de jour.
—T'as raison, mon homme, je vas demander le moutard à son père.
—Bonjour, vieux, dit Bras-Rouge en s'adressant au Maître d'école d'une petite voix de fausset, aigre et aiguë; qu'est-ce qu'il y a pour ton service?
—Il y a que tu vas prêter ton gamin à ma femme pendant un quart d'heure; elle a ici près perdu quelque chose, il l'aidera à chercher.
Bras-Rouge cligna de l'œil, fit un signe d'intelligence au Maître d'école et dit à son fils:
—Tortillard, suis madame.
Le hideux enfant, attiré par la laideur et par l'air méchant de la Chouette, comme d'autres sont charmés par un extérieur bienveillant, accourut en boitant prendre la main de la borgnesse.
—Amour de petit momaque, va! Voilà un enfant, dit Finette, comme ça vient tout de suite à vous! C'est pas comme la petite Pégriotte, qui avait toujours l'air d'avoir mal au cœur quand elle m'approchait, cette petite mendiante!
—Allons, dépêche-toi, Finette, ouvre l'œil et veille au grain. Je t'attends ici.
—Ce ne sera pas long. Passe devant, Tortillard!
Et la borgnesse et le petit boiteux gravirent le glissant escalier.
—Finette, prends donc le parapluie, cria le brigand.
—Ça me gênerait, mon homme, répondit la vieille, qui disparut bientôt avec Tortillard au milieu des vapeurs amoncelées par le crépuscule, et des tristes murmures du vent qui agitait les branches noires et dépouillées des grands ormes des Champs-Élysées.
—Entrons, dit Rodolphe.
Il lui fallut se baisser pour passer sous la porte de ce cabaret, divisé en deux salles. Dans l'une, on voit un comptoir et un billard en mauvais état; dans l'autre, des tables et des chaises de jardin, autrefois peintes en vert. Deux croisées étroites, aux carreaux fêlés, couverts de toiles d'araignée, éclairent à peine ces pièces aux murailles verdâtres, salpêtrées par l'humidité.
Rodolphe est resté seul une minute à peine; Bras-Rouge et le Maître d'école ont eu le temps d'échanger rapidement quelques mots et quelques signes mystérieux.
—Vous boirez un verre de bière ou un verre d'eau-de-vie en attendant Finette? dit le Maître d'école.
—Non, je n'ai pas soif.
—Chacun son goût. Moi, je boirai un verre d'eau-de-vie, reprit le brigand. Et il s'assit à une des petites tables vertes de la seconde pièce.
L'obscurité commençait à envahir tellement ce repaire qu'il était impossible de voir, dans un des angles de la seconde chambre, l'entrée béante d'une de ces caves auxquelles on descend par une trappe à deux battants, dont l'un reste toujours ouvert pour la commodité du service.
La table où s'assit le Maître d'école était toute proche de ce trou noir et profond, auquel il tournait le dos et qu'il cachait complètement aux yeux de Rodolphe.
Ce dernier regardait à travers les fenêtres, pour se donner une contenance et dissimuler sa préoccupation. La vue de Murph se rendant en toute hâte à l'allée des Veuves ne le rassurait pas complètement; il craignait que le digne squire n'eût pas compris toute la signification de son billet forcément si laconique qui ne contenait que ces mots: «Pour ce soir dix heures.»
Bien résolu de ne pas se rendre à l'allée des Veuves avant ce moment, et de ne pas quitter le Maître d'école jusque-là, il tremblait néanmoins de perdre cette unique occasion de posséder les secrets qu'il avait tant d'intérêt à connaître. Quoiqu'il fût très-vigoureux et bien armé, il devait lutter de ruse avec un meurtrier redoutable et capable de tout.
Faut-il le dire? telle était la trempe énergique de ce caractère bizarre, avide d'émotions nerveuses et violentes, que Rodolphe trouvait une sorte de charme terrible dans les inquiétudes et dans les obstacles qui venaient entraver le plan combiné la veille avec son fidèle Murph et le Chourineur.
Ne voulant pas néanmoins se laisser pénétrer, il vint s'asseoir à la table du Maître d'école et demanda un verre par contenance.
Bras-Rouge, depuis quelques mots échangés à voix basse avec le brigand, considérait Rodolphe d'un air curieux, sardonique et méfiant.
—M'est avis, jeune homme, dit le Maître d'école, que si ma femme nous apprend que les personnes que nous voulons voir sont chez elles, nous pourrons aller leur faire notre visite sur les huit heures?
—Ce serait trop tôt de deux heures, dit Rodolphe, ça les gênerait.
—Vous croyez?
—J'en suis sûr.
—Bah! entre amis on ne fait pas de façons.
—Je les connais; je vous répète qu'il ne faut pas y aller avant dix heures.
—Êtes-vous entêté, jeune homme!
—C'est mon idée, et que le diable me brûle si je bouge d'ici avant dix heures!
—Ne vous gênez pas, je ne ferme jamais mon établissement avant minuit, dit Bras-Rouge de sa voix de fausset. C'est le moment où arrivent mes meilleures pratiques, et mes voisins ne se plaignent pas du bruit que l'on fait chez moi.
—Il faut consentir à tout ce que vous voulez, jeune homme, reprit le Maître d'école. Soit, nous ne partirons qu'à dix heures pour notre visite.
—Voilà la Chouette! dit Bras-Rouge en entendant et en répondant un cri d'appel semblable à celui que le Maître d'école avait poussé avant de descendre dans la maison souterraine.
Une minute après, la Chouette entra seule dans le billard.
—Ça y est, mon homme, c'est empaumé! s'écria la borgnesse en entrant.
Bras-Rouge se retira discrètement sans demander des nouvelles de Tortillard, qu'il ne s'attendait probablement pas à revoir encore.
Les vêtements de la vieille ruisselaient d'eau; elle s'assit en face de Rodolphe et du brigand.
—Eh bien! dit le Maître d'école.
—Ce garçon a dit vrai jusqu'ici.
—Voyez-vous! s'écria Rodolphe.
—Laissez la Chouette s'expliquer, jeune homme. Voyons, va, Finette.
—Je suis arrivée au n° 17 en laissant Tortillard blotti dans un trou et aux aguets. Il faisait encore jour. J'ai carillonné à une petite porte bâtarde, gonds en dehors, deux pouces de jour sous le seuil, enfin rien du tout. Je sonne, le gardien m'ouvre: c'est un grand, gros homme, dans les cinquante ans, l'air endormi et bon enfant, favoris roux, en croissant, tête chauve... Avant de sonner, j'avais mis mon bonnet dans ma poche pour avoir l'air d'être une voisine. Dès que j'aperçois le gardien, je me mets à pleurnicher de toutes mes forces, en criant que j'ai perdu ma perruche, Cocotte, une petite bête que j'adore. Je dis que je demeure avenue de Marbœuf, et que de jardin en jardin je poursuis Cocotte. Enfin je supplie le monsieur de me laisser chercher ma bête.
—Hein! dit le Maître d'école d'un air d'orgueilleuse satisfaction en montrant Finette, quelle femme!
—C'est très-adroit, dit Rodolphe; mais ensuite?
—Le gardien me permet de chercher ma bête, et me voilà trottant dans le jardin en appelant: «Cocotte! Cocotte!», en regardant en l'air et de tous les côtés, pour bien tout voir... En dedans des murs, reprit la vieille en continuant de détailler le logis, en dedans des murs, partout du treillage, véritable escalier; au coin du mur, à gauche, un pin fait comme une échelle, une femme en couches y descendrait. La maison a six fenêtres au rez-de-chaussée, pas d'autre étage, quatre soupiraux de cave sans barres. Les fenêtres du rez-de-chaussée se ferment à volets, loquet par le bas, gâchette par le haut; peser sur la plinthe, tirer le fil de fer...
—Un zest..., dit le Maître d'école, et c'est ouvert.
La Chouette continua:
—La porte d'entrée vitrée, deux persiennes en dehors.
—Pour mémoire, dit le brigand.
—C'est ça, c'est absolument comme si on y était, dit Rodolphe.
—À gauche, reprit la Chouette, près de la cour, un puits: la corde peut servir, parce que là il n'y a pas de treillage au mur, dans le cas où la retraite serait bouchée du côté de la porte... En entrant dans la maison...
—Tu es entrée dans la maison? Elle y est entrée! jeune homme, dit le Maître d'école avec orgueil.
—Certainement, j'y suis entrée. Ne trouvant pas Cocotte, j'avais tant gémi que j'ai fait comme si je m'étais époumonée; j'ai demandé au gardien la permission de m'asseoir sur le pas de sa porte; le brave homme m'a dit d'entrer, m'a offert un verre d'eau et de vin. «Un simple verre d'eau, ai-je dit, un simple verre d'eau, mon bon monsieur.» Alors, il m'a fait entrer dans l'antichambre... tapis partout: bonne précaution, on n'entend ni marcher, ni les éclats des vitres, s'il fallait faire un carreau; à droite et à gauche, portes et serrures à becs-de-cane. Ça ouvre en soufflant dessus... Au fond, une forte porte, fermée à clef; une tournure de caisse... ça sentait l'argent!... J'avais ma cire dans mon cabas...
—Elle avait sa cire, jeune homme... elle ne marche jamais sans sa cire!... dit le brigand.
La Chouette continua:
—Il fallait m'approcher de la porte qui sentait l'argent. Alors, j'ai fait comme s'il me prenait une quinte si forte que j'étais obligée de m'appuyer sur le mur. En m'entendant tousser, le gardien a dit: «Je vas vous mettre un morceau de sucre.» Il a probablement cherché une cuiller, car j'ai entendu rire de l'argenterie... argenterie dans la pièce à main droite... n'oublie pas ça, Fourline. Enfin, tout en toussant, tout en geignant, je m'étais approchée de la porte du fond... j'avais ma cire dans la paume de ma main... je me suis appuyée sur la serrure, comme si de rien n'était. Voilà l'empreinte. Si ça ne sert pas aujourd'hui, ça servira un autre jour.
Et la Chouette donna au brigand un morceau de cire jaune où l'on voyait parfaitement l'empreinte.
—Ça fait que vous allez nous dire si c'est bien la porte de la caisse, dit la Chouette.
—Justement! c'est là où est l'argent, reprit Rodolphe.
Et il se dit tout bas: «Murph a-t-il donc été dupe de cette vieille misérable? Cela se peut; il ne s'attend à être attaqué qu'à dix heures... à cette heure-là, toutes ses précautions seront prises.»
—Mais tout l'argent n'est pas là! reprit la Chouette, dont l'œil vert étincela. En m'approchant des fenêtres, toujours pour chercher Cocotte, j'ai vu dans une des chambres, à gauche de la porte, des sacs d'écus sur un bureau... Je les ai vus comme je te vois, mon homme... Il y en avait au moins une douzaine.
—Où est Tortillard? dit brusquement le Maître d'école.
—Il est toujours dans son trou... à deux pas de la porte du jardin... Il voit dans l'ombre comme les chats. Il n'y a que cette entrée-là au n° 17; lorsque nous irons, il nous avertira si quelqu'un est venu.
—C'est bon.
À peine avait-il prononcé ces mots que le Maître d'école se rua sur Rodolphe à l'improviste, le saisit à la gorge et le précipita dans la cave qui était béante derrière la table.
Cette attaque fut si prompte, si inattendue, si vigoureuse, que Rodolphe n'avait pu ni la prévoir ni l'éviter.
La Chouette, effrayée, poussa un cri perçant, car elle n'avait pas vu d'abord le résultat de cette lutte d'un instant.
Lorsque le bruit du corps de Rodolphe roulant sur les degrés eut cessé, le Maître d'école, qui connaissait parfaitement les êtres souterrains de cette maison, descendit lentement dans la cave en prêtant l'oreille avec attention.
—Fourline... défie-toi!... cria la borgnesse en se penchant à l'ouverture de la trappe. Tire ton poignard.
Le brigand ne répondit pas et disparut.
D'abord on n'entendit rien; mais, au bout de quelques instants, le bruit lointain d'une porte rouillée qui criait sur ses gonds résonna sourdement dans les profondeurs de la cave, et il se fit un nouveau silence.
L'obscurité était complète.
La Chouette fouilla dans son cabas, fit pétiller une allumette chimique et alluma une petite bougie dont la lueur se répandit dans cette lugubre salle.
À ce moment-là, la figure monstrueuse du Maître d'école apparut à l'ouverture de la trappe.
La Chouette ne put retenir une exclamation d'effroi à la vue de cette tête pâle, couturée, mutilée, horrible, aux yeux presque phosphorescents, qui semblait ramper sur le sol au milieu des ténèbres... que la clarté de la bougie dissipait à peine.
Remise de son émotion, la vieille s'écria avec une sorte d'épouvantable flatterie:
—Faut-il que tu sois affreux, Fourline! tu m'as fait peur... à moi!
—Vite, vite, à l'allée des Veuves, dit le brigand en assujettissant les deux battants de la trappe avec une barre de fer; dans une heure peut-être il sera trop tard! Si c'est une souricière, elle n'est pas encore tendue... si ça n'en est pas une, nous ferons le coup nous seuls.
Sous le coup de son horrible chute, Rodolphe était resté évanoui, sans mouvement, au bas de l'escalier de la cave.
Le Maître d'école, le traînant jusqu'à l'entrée d'un second caveau beaucoup plus profond, l'y avait descendu et enfermé au moyen d'une porte épaisse garnie de ferrures; puis il avait rejoint la Chouette, pour aller avec elle commettre un vol, peut-être un assassinat, dans l'allée des Veuves.
Au bout d'une heure environ, Rodolphe reprit peu à peu ses sens.
Il était couché par terre, au milieu d'épaisses ténèbres; il étendit ses bras autour de lui et toucha des degrés de pierre. Ressentant à ses pieds une vive impression de fraîcheur, il y porta la main... C'était une flaque d'eau.
D'un effort violent il parvint à s'asseoir sur la dernière marche de l'escalier; son étourdissement se dissipait peu à peu, il fit quelques mouvements. Heureusement aucun de ses membres n'était fracturé. Il écouta... il n'entendit rien... rien qu'une espèce de petit clapotement sourd, faible, mais continu.
D'abord il n'en soupçonna pas la cause.
À mesure que sa pensée s'éveillait plus lucide, les circonstances de la surprise dont il avait été la victime se retraçaient à son esprit, mais incomplètement, mais avec lenteur... Il était sur le point de rassembler tous ses souvenirs, lorsqu'il ressentit aux pieds une nouvelle impression de fraîcheur: il se baissa, tâta; il avait de l'eau jusqu'à la cheville.
Et, au milieu du morne silence qui l'environnait, il entendit plus distinctement encore le petit clapotement sourd, faible, continu.
Cette fois, il en comprit la cause: l'eau envahissait le caveau... La crue de la Seine était formidable, et ce lieu souterrain se trouvait au niveau du fleuve...
Ce danger rappela tout à fait Rodolphe à lui-même; prompt comme l'éclair, il gravit l'humide escalier. Arrivé au faîte, il se heurta contre une porte; en vain il voulut l'ébranler, elle resta immobile sur ses gonds de fer.
Dans cette position désespérée, son premier cri fut pour Murph.
—S'il n'est pas sur ses gardes, ce monstre va l'assassiner... et c'est moi, s'écria-t-il, moi qui aurai causé sa mort!... Pauvre Murph!...
Cette cruelle pensée exaspéra les forces de Rodolphe; s'arc-boutant sur ses pieds et courbant les épaules, il s'épuisa en efforts inouïs contre la porte... il ne lui imprima pas le plus léger ébranlement.
Espérant trouver un levier dans le caveau, il redescendit; à l'avant-dernière marche, deux ou trois corps ronds, élastiques, roulèrent et fuirent sous ses pieds: c'étaient des rats que l'eau chassait de leurs retraites.
Rodolphe parcourut la cave à tâtons, en tous sens, ayant de l'eau jusqu'à mi-jambe; il ne trouva rien. Il remonta lentement l'escalier, dans un sombre désespoir.
Il compta les marches: il y en avait treize; trois étaient déjà submergées.
Treize! nombre fatal!... Dans certaines positions, les esprits les plus fermes ne sont pas à l'abri des idées superstitieuses; il vit dans ce nombre un mauvais présage. Le sort possible de Murph lui revint à la pensée. Il chercha en vain quelque ouverture entre le sol et la porte, dont l'humidité avait sans doute gonflé le bois, car il joignait hermétiquement la terre humide et grasse.
Rodolphe poussa des cris violents, croyant qu'ils parviendraient peut-être jusqu'aux hôtes du cabaret, et puis il écouta.
Il n'entendit rien, rien que le petit clapotement sourd, faible, continu, de l'eau qui toujours montait, montait, montait.
Rodolphe s'assit avec accablement, le dos appuyé contre la porte; il pleura sur son ami, qui se débattait peut-être alors sous le couteau d'un assassin.
Bien amèrement alors il regretta ses imprudents et audacieux projets, quoique leur motif fût généreux. Il se rappelait avec déchirement mille preuves de dévouement de Murph, qui, riche, honoré, avait quitté une femme, un enfant bien-aimé, ses intérêts les plus chers, pour suivre et aider Rodolphe dans la vaillante mais étrange expiation que celui-ci s'imposait.
L'eau montait toujours... il n'y avait plus que cinq marches à sec. En se levant debout près de la porte, Rodolphe de son front touchait à la voûte. Il pouvait calculer le temps que durerait son agonie. Cette mort était lente, muette, affreuse.
Il se souvint du pistolet qu'il avait sur lui. Au risque de se mutiler en tirant contre la porte à brûle-bourre, il pourrait peut-être la renverser. Malheur!... malheur!... dans cette chute, cette arme avait été perdue ou enlevée par le Maître d'école.
Sans ses craintes pour Murph, Rodolphe eût attendu la mort avec sérénité... Il avait beaucoup vécu... il avait ardemment aimé... il avait fait du bien, il aurait voulu en faire davantage. Dieu le savait! Ne murmurant pas contre l'arrêt qui le frappait, il vit dans cette destinée une juste punition d'une fatale action non encore expiée; ses pensées s'élevaient, grandissaient avec le péril.
Un nouveau supplice vint éprouver la résignation de Rodolphe.
Les rats, chassés par l'eau, s'étaient réfugiés de degré en degré, ne trouvant pas d'issue. Pouvant difficilement gravir une porte ou un mur perpendiculaire, ils grimpèrent le long des vêtements de Rodolphe. Lorsqu'il les sentit fourmiller sur lui, son dégoût, son horreur furent indicibles... Il voulut les chasser, les morsures aiguës et froides ensanglantèrent ses mains; dans sa chute, sa blouse et sa veste s'étaient ouvertes, il sentit sur sa poitrine nue l'impression de pattes glacées et d'un corps velu. Il jetait au loin ces animaux immondes, après les avoir arrachés de ses habits; mais ils revenaient à la nage.
Rodolphe poussa de nouveaux cris, on ne l'entendit pas... Dans peu d'instants il ne pourrait plus crier, l'eau avait atteint la hauteur de son cou, bientôt elle arriverait jusqu'à sa bouche.
L'air, refoulé, commençait à manquer dans cet espace étroit. Les premiers symptômes de l'asphyxie accablèrent Rodolphe; les artères de ses tempes battirent avec violence, il eut des vertiges, il allait mourir. Il donna une dernière pensée à Murph et éleva son âme à Dieu... non pour qu'il l'arrachât au danger, mais pour qu'il agréât ses souffrances.
À ce moment suprême, sur le point de quitter, non-seulement tout ce qui fait la vie heureuse, brillante, enviée, mais encore un titre presque royal, un pouvoir souverain... forcé de renoncer à une entreprise qui, en satisfaisant ses deux instincts passionnés: l'amour du bien et la haine des méchants, pouvait lui être un jour comptée pour la remise de ses fautes; prêt à périr d'une mort effroyable... Rodolphe n'eut pas un de ces mouvements de rage, de frénésie impuissante pendant lesquels les âmes faibles accusent ou maudissent tour à tour les hommes, le destin et Dieu.
Non: tant que sa pensée demeura lucide, Rodolphe supporta son sort avec soumission, avec respect... Lorsque l'agonie obscurcit ses idées, absolument livré à l'instinct vital, il se débattit, si cela peut dire, physiquement, mais non moralement, contre la mort.
Le vertige emportait la pensée de Rodolphe dans son rapide et effrayant tourbillon; l'eau bouillonnait à ses oreilles; il croyait se sentir tournoyer sur lui-même; la dernière lueur de sa raison allait s'éteindre, lorsque des pas précipités et un bruit de voix retentirent auprès de la porte de la cave.
L'espérance ranima ses forces expirantes; par une suprême tension d'esprit, il put saisir ces mots, les derniers qu'il entendit et qu'il comprit:
—Tu le vois bien, il n'y a personne.
—Tonnerre! c'est vrai..., répondit tristement la voix du Chourineur. Et les pas s'éloignèrent.
Rodolphe, anéanti, n'eut pas la force de se soutenir davantage, il glissa le long de l'escalier.
Tout à coup, la porte du caveau s'ouvrit brusquement en dehors; l'eau contenue dans le souterrain s'échappa comme par l'ouverture d'une écluse... et le Chourineur put saisir les deux bras de Rodolphe qui, à demi noyé, se cramponnait encore au seuil de la porte par un mouvement convulsif.