Arraché à une mort certaine par le Chourineur, et transporté dans la maison de l'allée des Veuves explorée par la Chouette avant la tentative du Maître d'école, Rodolphe est couché dans une chambre confortablement meublée; un grand feu brille dans la cheminée, une lampe placée sur une commode répand une vive clarté dans l'appartement; le lit de Rodolphe, entouré d'épais rideaux de damas vert, reste dans l'obscurité.
Un nègre de moyenne taille, à cheveux et sourcils blancs, vêtu avec recherche et portant un ruban orange et vert à la boutonnière de son habit bleu, tient à la main gauche une montre d'or à secondes, et qu'il semble consulter en comptant de sa main droite les pulsations du pouls de Rodolphe.
Ce Noir est triste, pensif; il regarde Rodolphe endormi avec l'expression de la plus tendre sollicitude.
Le Chourineur, vêtu de haillons, souillé de boue, est immobile au pied du lit; il a les bras pendants et les mains croisées; sa barbe rousse est longue; son épaisse chevelure couleur de filasse est en désordre et imbibée d'eau; ses gros traits sont durs, bronzés; pourtant sous cette laide et rude écorce perce une ineffable expression d'intérêt et de pitié... Osant à peine respirer, il ne soulève qu'avec contrainte sa large poitrine; inquiet de l'attitude méditative du docteur nègre, redoutant un fâcheux pronostic, il se hasarde à faire à voix basse cette réflexion philosophique en contemplant Rodolphe:
—Qui est-ce qui dirait pourtant, à le voir faible comme ça, que c'est lui qui m'a si crânement festonné les coups de poing de la fin!... Il ne sera pas longtemps à reprendre ses forces... n'est-ce pas, monsieur le médecin? Foi d'homme, je voudrais bien qu'il me tambourinât sa convalescence sur le dos... ça le secouerait... n'est-ce pas, monsieur le médecin?
Le Noir, sans répondre, fit un léger signe de la main.
Le Chourineur resta muet.
—La potion? dit le Noir.
Aussitôt le Chourineur, qui avait respectueusement laissé ses souliers ferrés à la porte, alla vers la commode en marchant sur le bout des orteils le plus légèrement possible; mais cela avec des contorsions d'enjambements, des balancements de bras, des renflements de dos et d'épaules, qui eussent paru fort plaisants dans toute autre circonstance.
Le pauvre diable avait l'air de vouloir ramener toute sa pesanteur dans la partie de lui-même qui ne touchait pas le sol; ce qui, malgré le tapis, n'empêchait pas le parquet de gémir sous la pesante stature du Chourineur. Malheureusement, dans son ardeur de bien faire et de peur de laisser échapper la fiole diaphane qu'il apportait précieusement, il en serra tellement le goulot dans sa large main que le flacon se brisa, et la potion inonda le tapis.
À la vue de ce méfait, le Chourineur resta immobile une de ses grosses jambes en l'air, les orteils nerveusement contractés et regardant alternativement, d'un air confus, et le docteur et le goulot qui lui restait à la main.
—Diable de maladroit! s'écria le nègre avec impatience.
—Tonnerre d'imbécile! s'écria le Chourineur en s'apostrophant lui-même.
—Ah! reprit l'Esculape en regardant la commode, heureusement vous vous êtes trompé, je voulais l'autre fiole...
—La petite rougeâtre? dit bien bas le malencontreux garde-malade.
—Sans doute... il n'y a que celle-là.
Le Chourineur, en tournant prestement sur ses talons par une vieille habitude militaire, écrasa les débris du flacon: des pieds plus délicats eussent été cruellement déchirés; mais l'ex-débardeur devait à la spécialité de sa profession une paire de sandales naturelles, dures comme le sabot d'un cheval.
—Prenez donc garde, vous allez vous blesser! s'écria le médecin.
Le Chourineur ne fit pas l'ombre d'attention à cette recommandation. Profondément préoccupé de sa nouvelle mission, dont il voulait se tirer à sa gloire afin de faire oublier sa première maladresse, il fallut voir avec quelle délicatesse, avec quelle légèreté, avec quel scrupule, écartant ses deux gros doigts, il saisit le mince cristal... Un papillon n'eût pas laissé un atome de la poussière dorée de ses ailes entre le pouce et l'index du Chourineur.
Le docteur noir frémit d'un nouvel accident qui pouvait arriver par excès de précaution. Heureusement la potion évita cet écueil.
Le Chourineur, en s'approchant du lit, broya de nouveau sous ses pieds ce qui restait de l'autre flacon.
—Mais, malheureux, vous voulez donc vous estropier? dit le docteur à voix basse.
Le Chourineur le regarda tout surpris.
—Eh! de quoi m'estropier, monsieur le médecin?
—Voilà deux fois que vous marchez sur du verre.
—Si ce n'est que ça, ne faites pas attention... J'ai le dessous des arpions doublé en cuir de brouette[78].
—Une petite cuiller! dit le docteur.
Le Chourineur recommença ses évolutions sylphidiques et apporta ce que le docteur lui demandait.
Après quelques cuillerées de cette potion, Rodolphe fit un mouvement et agita faiblement les mains.
—Bien! bien! il sort de sa torpeur, dit le médecin. La saignée l'a soulagé, bientôt il sera hors d'affaire.
—Sauvé! bravo! vive la Charte! s'écria le Chourineur dans l'explosion de sa joie.
—Mais tenez-vous donc tranquille!
—Oui, monsieur le médecin.
—Le pouls se règle... À merveille... à merveille!
—Et le pauvre ami de M. Rodolphe, monsieur le médecin. Tonnerre! quand il va savoir! Heureusement que...
—Silence!
—Oui, monsieur le médecin.
—Asseyez-vous.
—Mais, monsieur le...
—Asseyez-vous donc; vous m'inquiétez en rôdant toujours autour de moi, cela me distrait. Voyons, asseyez-vous!
—Monsieur le médecin, je suis aussi malpropre qu'une bûche de bois flottée qu'on va débarder de son train, je salirais les meubles.
—Alors, asseyez-vous par terre.
—Je salirais le tapis.
—Faites comme vous voudrez; mais, au nom du ciel, restez en repos, dit le docteur avec impatience; et, se plongeant dans un fauteuil, il appuya son front sur ses mains.
Après un moment de cogitation profonde, le Chourineur, moins par besoin de se reposer que pour obéir au médecin, prit une chaise avec les plus grandes précautions, et la renversa d'un air parfaitement satisfait, le dossier sur le tapis, dans l'honnête intention de s'asseoir proprement et modestement sur les bâtons antérieurs, afin de ne rien salir... ce qu'il fit avec toute sorte de ménagements délicats.
Malheureusement le Chourineur connaissait peu les lois du levier et de la pondération des corps: la chaise bascula; le malheureux, par un mouvement involontaire, tendit les bras en avant, renversa un guéridon chargé d'un plateau, d'une tasse et d'une théière.
À ce bruit formidable, le docteur nègre releva la tête en bondissant sur son fauteuil.
Rodolphe, réveillé en sursaut, se dressa sur son séant, regarda autour de lui avec anxiété, rassembla ses idées et s'écria:
—Murph! où est Murph?
—Que Votre Altesse se rassure, dit respectueusement le Noir, il y a beaucoup d'espoir.
—Il est blessé? s'écria Rodolphe.
—Hélas! oui, monseigneur.
—Où est-il?... je veux le voir.
Et Rodolphe essaya de se lever; mais il retomba vaincu par la douleur des contusions dont il ressentait alors le contrecoup.
—Qu'on me porte à l'instant auprès de Murph, puisque je ne puis pas marcher! s'écria-t-il.
—Monseigneur, il repose... Il serait dangereux à cette heure de lui causer une vive émotion.
—Ah! vous me trompez! il est mort... Il est mort assassiné!... Et c'est moi... c'est moi qui en suis cause! s'écria Rodolphe d'une voix déchirante, en levant les mains au ciel.
—Monseigneur sait que je suis incapable de mentir... Je lui affirme sur l'honneur que M. Murph est vivant... assez grièvement blessé, il est vrai, mais il a des chances de guérison presque certaines.
—Vous me dites cela pour me préparer à quelque affreuse nouvelle. Il est sans doute dans un état désespéré!
—Monseigneur...
—J'en suis sûr... vous me trompez... Je veux à l'instant qu'on me porte auprès de lui... La vue d'un ami est toujours salutaire...
—Encore une fois, monseigneur, je vous affirme sur l'honneur qu'à moins d'accidents improbables M. Murph peut être bientôt convalescent.
—Vrai, bien vrai! mon cher David?
—Bien vrai, monseigneur.
—Écoutez, vous savez ma considération pour vous; depuis que vous appartenez à ma maison, vous avez toujours eu ma confiance... jamais je n'ai mis votre rare savoir en doute... mais pour l'amour du ciel, si une consultation est nécessaire...
—Ç'a été ma première pensée, monseigneur. Quant à présent, une consultation est absolument inutile, vous pouvez me croire... et puis, d'ailleurs, je n'ai pas voulu introduire d'étrangers ici avant de savoir si vos ordres d'hier...
—Mais comment tout ceci est-il arrivé? dit Rodolphe en interrompant le Noir; qui m'a tiré de ce caveau où je me noyais?... J'ai un souvenir confus d'avoir entendu le Chourineur; me serais-je trompé?
—Non! non! ce brave homme peut tout vous apprendre, monseigneur, car il a tout fait.
—Mais où est-il? où est-il?
Le docteur chercha des yeux le garde-malade improvisé, qui, confus de sa chute, s'était réfugié derrière le rideau du lit.
—Le voici, dit le médecin, il a l'air tout honteux.
—Voyons, avance donc, mon brave! dit Rodolphe en tendant la main à son sauveur.
La confusion du Chourineur était d'autant plus profonde, qu'il venait d'entendre le médecin noir appeler Rodolphe monseigneur à plusieurs reprises.
—Mais approche donc... donne-moi ta main! dit Rodolphe.
—Pardon, monsieur... non, je voulais dire monseigneur... mais...
—Appelle-moi monsieur Rodolphe, comme toujours... J'aime mieux cela.
—Et moi aussi je serai moins gêné... Mais, pour ma main, excusez... j'ai fait tant d'ouvrage depuis tantôt...
Et il avança timidement sa main noire et calleuse.
Rodolphe la serra cordialement.
—Voyons, assieds-toi et raconte-moi tout... comment as-tu découvert la cave?... Mais j'y songe, le Maître d'école?
—Il est en sûreté, dit le médecin noir.
—Ficelés comme deux carottes de tabac... lui et la Chouette... Vu la figure qu'ils doivent se faire s'ils se regardent, ils doivent joliment se répugner à l'heure qu'il est.
—Et mon pauvre Murph! Mon Dieu, j'y pense seulement maintenant! David, où a-t-il été blessé?
—Au côté droit, monseigneur... heureusement vers la dernière fausse côte...
—Oh! il me faudra une vengeance terrible, terrible!... David! je compte sur vous.
—Monseigneur le sait, je suis à lui âme et corps, répondit froidement le Noir.
—Mais comment es-tu arrivé à temps, mon brave? dit Rodolphe au Chourineur.
—Si vous vouliez, monseign... non, monsieur Rodolphe... je commencerais par le commencement.
—Tu as raison; je t'écoute.
—Vous savez qu'hier soir vous m'avez dit, en revenant de la campagne, où vous étiez allé avec la pauvre Goualeuse: «Tâche de trouver le Maître d'école dans la Cité; tu lui diras que tu sais un bon coup à faire, que tu ne veux pas en être; mais que s'il veut ta place il n'a qu'à se trouver demain (c'était ce matin) à la barrière de Bercy, au Panier-Fleuri, et que là il verrait celui qui a nourri le poupard[79].»
—Très-bien!
—En vous quittant, je trotte à la Cité... Je vas chez l'ogresse: pas de Maître d'école; je fais la rue Saint-Éloi, la rue aux Fèves, la rue de la Vieille-Draperie... personne... Enfin je l'empaume avec cette limace de Chouette au parvis Notre-Dame, chez un petit tailleur, revendeur, receleur et voleur; ils voulaient flamber avec l'argent volé du grand monsieur en deuil qui voulait vous faire quelque chose; ils achetaient des défroques d'hasard. La Chouette marchandait un châle rouge... Vieux monstre!... Je dévide mon chapelet au Maître d'école: il me dit que ça lui va, et qu'il sera au rendez-vous. Bon! Ce matin, selon vos ordres d'hier, j'accours ici vous rendre la réponse... Vous me dites: «Mon garçon, reviens demain matin avant le jour, tu passeras la journée dans la maison, et le soir... tu verras quelque chose qui en vaut la peine...» Vous ne m'en jaspinez pas plus; mais j'en comprends d'avantage. Je me dis: «C'est un coup monté pour faire une farce au Maître d'école demain, en l'amorçant pour une affaire. C'est un vrai scélérat... Il a assassiné le marchand de bœufs... J'en suis...»
—Et mon tort a été de ne pas tout te dire, mon garçon... Cet affreux malheur ne serait peut-être pas arrivé.
—Ça vous regardait, monsieur Rodolphe; ce qui me regardait, moi, c'était de vous servir... parce qu'enfin... je ne sais comment ça se fait, je vous l'ai déjà dit, je me sens comme votre bouledogue; enfin... suffit... Je dis donc: «C'est demain la noce, aujourd'hui j'ai congé, M. Rodolphe m'a payé les deux journées que j'ai perdues, et deux autres d'avance, car voilà trois jours que je ne parais pas chez mon maître débardeur, et, n'étant pas millionnaire, le travail... c'est mon pain.» Je m'ajoute: «Tiens, au fait, M. Rodolphe me paye mon temps, mon temps lui appartient, je vas l'employer pour lui.» Ça me donne l'idée que voilà: «Le Maître d'école est malin, il doit craindre une souricière. M. Rodolphe lui proposera la chose pour demain, c'est vrai; mais le gueux est capable de venir dans la journée flâner par ici pour reconnaître les alentours et, s'il se défie de M. Rodolphe, d'amener un autre grinche, ou bien encore de dire: À demain, et de faire le coup pour son compte aujourd'hui.»
—Tu as deviné juste... c'est ce qui est arrivé... Et la Providence a voulu que je te doive la vie!
—C'est étonnant, monsieur Rodolphe, comme depuis que je vous connais il m'aboule des choses qui ont l'air de se manigancer là-haut! Et puis j'ai des idées que je n'avais jamais eues, depuis que vous m'avez dit: «Mon garçon, il y a en toi du cœur et de l'honneur.» Du cœur! de l'honneur! tonnerre! ces mots-là vous remuent quelque chose dans le ventre. Allez, monsieur Rodolphe, quand on est habitué à s'entendre crier au loup, au chien enragé! quand on veut seulement approcher des honnêtes gens...
—Ainsi, tu as depuis quelques jours des pensées nouvelles pour toi?
—Bien sûr, monsieur Rodolphe. Tenez, je me disais encore: Maintenant, je connaîtrais quelqu'un qui aurait fait un mauvais coup... la boisson, la colère... enfin... n'importe quoi... je lui dirais: «Mon homme, tu as fait un mauvais coup, c'est bon... Mais c'est pas tout ça; ce n'est pas pour le roi de Prusse que le bon Dieu compose les gens qui se noient, qui rôtissent ou qui crèvent de faim; tu vas me faire l'amitié, si tu gagnes quarante sous, d'en donner vingt à des pauvres vieux, ou à des petits enfants; enfin à ceux qui, plus malheureux que toi, n'ont ni pain ni force... et surtout n'oublie pas, mon homme, que s'il y a quelqu'un à sauver en risquant sa peau à coup sûr, c'est actuellement ton négoce! Moyennant ça, et que tu ne recommences pas tes bêtises, tu me trouveras toujours...» Mais, pardon, monsieur Rodolphe, je bavarde... et vous êtes curieux...
—Non; j'aime à entendre parler ainsi. Et puis je ne saurai que trop tôt comment est arrivé l'horrible malheur dont mon pauvre Murph a été la victime... Je me croyais certain de ne pas quitter le Maître d'école d'un pas, d'une minute, durant cette dangereuse entreprise... Alors il m'eût tué mille fois... avant que de toucher à Murph. Hélas! le sort en a décidé autrement... Continue, mon garçon.
—Voulant donc employer mon temps pour vous, monsieur Rodolphe, je me dis: «Faut aller m'embosser quelque part d'où je puisse voir les murs, la porte du jardin, il n'y a que cette entrée-là... Si je trouve un bon coin... il pleut, j'y resterai toute la journée, toute la nuit surtout, et demain matin je serai tout porté...» Je m'étais dit ça sur le coup de deux heures, à Batignolles, où j'avais été manger un morceau en vous quittant, monsieur Rodolphe... Je reviens aux Champs-Élysées... Je cherche à me nicher... Qu'est-ce que je vois? Un petit bouchon à dix pas de votre porte... Je m'établis au rez-de-chaussée, près de la fenêtre, je demande un litre et un quarteron de noix, disant que j'attends des amis... un bossu et une grande femme, ça a l'air plus naturel. Je m'installe, et me voilà à dévisager votre porte... Il pleuvait, le tremblement; personne ne passait, la nuit venait...
—Mais, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur, pourquoi n'es-tu pas allé chez moi?
—Vous m'avez dit de revenir le lendemain matin, monsieur Rodolphe... Je n'ai pas osé revenir avant. J'aurais eu l'air de faire le câlin, le brosseur, comme disent les troupiers. Après tout, je sais ce que je suis, un fagot affranchi[80], et quand quelqu'un comme vous est avec moi comme vous êtes, monsieur Rodolphe... il ne faut pas aller à lui que s'il vous dit: «Viens!» Après ça, je verrais une araignée sur le collet de votre habit que je vous l'ôterais et je l'écraserais sans vous en demander la permission... Vous comprenez?... J'étais donc à la fenêtre du bouchon, cassant mes noix et buvant ma piquette, lorsqu'à travers le brouillard je vois débouler la Chouette avec le môme à Bras-Rouge, le petit Tortillard...
—Bras-Rouge! Il est donc le maître du cabaret souterrain des Champs-Élysées? s'écria Rodolphe.
—Oui, monsieur Rodolphe; vous ne le saviez pas?
—Non, je croyais qu'il demeurait dans la Cité...
—Il y demeure aussi... il demeure partout, Bras-Rouge... C'est un fin et fier gueux, allez, avec sa perruque jaune et son nez pointu... Finalement, quand je vois débouler la Chouette et Tortillard, je me dis: «Bon, ça va chauffer!» En effet, Tortillard se blottit dans un des fossés de l'allée, en face de votre porte, comme s'il se mettait à l'abri de l'ondée, et il fait la taupe... La Chouette, elle, ôte son bonnet, le met dans sa poche et sonne à la porte. Ce pauvre M. Murph, votre ami, vient ouvrir à la borgnesse; et la voilà qui fait ses grands bras en courant dans le jardin. Je donnais en moi-même ma langue aux chiens de ne pouvoir deviner ce que venait faire la Chouette... Enfin elle ressort, remet son bonnet, dit deux mots à Tortillard, qui rentre dans son trou; et elle détale... Je me continue: «Minute!... ne nous embrouillons pas. Tortillard est venu avec la Chouette; le Maître d'école et M. Rodolphe sont donc chez Bras-Rouge. La Chouette est venue battre l'antif[81] dans la maison; ils vont donc faire le coup ce soir. S'ils font le coup ce soir, M. Rodolphe, qui croit qu'il se fera demain, est donc enfoncé. Si M. Rodolphe est enfoncé, je dois aller chez Bras-Rouge voir de quoi il retourne; oui, mais si pendant ce temps-là le Maître d'école arrive... c'est juste. Alors, tant pis, je vais entrer dans la maison et dire à M. Murph: «Méfiez-vous». Oui, mais cette petite vermine de Tortillard est près de la porte, il m'entendra sonner, il me verra, il donnera l'éveil à la Chouette; si elle revient... ça gâtera tout... d'autant plus que M. Rodolphe s'est peut-être arrangé autrement pour ce soir...» Tonnerre! ces oui et ces non me papillotaient dans la cervelle... J'étais abruti, je n'y voyais plus que du feu... je ne savais que faire; je me dis: «Je vais sortir, le grand air me conseillera peut-être» Je sors... il me conseille, j'ôte ma blouse et ma cravate, je vas au fossé de Tortillard, je prends le moutard par la peau du dos; il a beau gigoter, m'égratigner et piailler... je l'entortille dans ma blouse comme dans un sac, j'en noue un bout avec les manches, l'autre avec ma cravate, il pouvait respirer; je prends le paquet sous mon bras, je vois près de là un jardin maraîcher entouré d'un petit mur; je jette Tortillard au milieu d'un plant de carottes; il grognait sourd comme un cochon de lait, mais à deux pas on ne l'entendait pas... Je file, il était temps! Je grimpe sur un des grands arbres de l'allée, juste en face votre porte, au-dessus du fossé de Tortillard. Dix minutes après j'entends marcher; il pleuvait toujours. Il faisait si noir... si noir, que le boulanger[82] aurait marché sur sa queue... J'écoute: c'était la Chouette: «Tortillard... Tortillard...» qu'elle dit tout bas. Oui, cherche ton Tortillard! «Il pleut, le môme se sera lassé d'attendre, dit le Maître d'école, en jurant. Si je l'attrape, je l'écorche!!!
«—Fourline, prends garde, reprit la Chouette, peut-être qu'il sera venu nous prévenir de quelque chose. Si c'était une souricière!... L'autre ne voulait faire le coup qu'à dix heures.
«—C'est pour ça, répond le Maître d'école, il n'en est que sept. Tu as vu l'argent... Qui ne risque rien n'a rien; donne-moi la pince et le ciseau froid.»
—Ces instruments? demanda Rodolphe.
—Ils venaient de chez Bras-Rouge; oh! il a une maison bien montée. En un rien la porte est forcée. «Reste-là, dit le Maître d'école à la Chouette; attention, et crible à la grive[83] si tu entends quelque chose.—Passe ton surin dans une boutonnière de ton gilet, pour pouvoir le tirer tout de suite», dit la borgnesse. Et le Maître d'école entre dans le jardin. Je me dis tout de suite: «M. Rodolphe n'est pas là; il est mort ou vivant dans ce moment-ci; je n'y peux rien, mais les amis de nos amis sont nos...» Oh! non; pardon, Monseigneur!
—Va, va. Eh bien?
—Je me dis: «Le Maître d'école peut assassiner M. Murph, l'ami à Rodolphe, qui ne s'attend à rien. C'est là où ça chauffe d'abord.» Je saute de mon arbre, je tombe sur la Chouette: je l'étourdis de deux coups de poing... choisis... Elle tombe sans souffler... J'entre dans le jardin... Tonnerre! monsieur Rodolphe!... c'était trop tard...
—Pauvre Murph!!...
—Entendant du bruit à la porte, il était sans doute sorti du vestibule; il se roulait avec le Maître d'école sur le petit perron; déjà blessé, il tenait toujours ferme, sans crier au secours. Brave homme! il est comme les bons chiens: «Des coups de dent, pas de coups de gueule», que je me dis... et je me jette à pile ou face sur tous les deux, en empoignant le Maître d'école par une gigue, c'était le seul morceau de disponible pour le moment.
«Vive la Charte! c'est moi! le Chourineur! Part à deux, monsieur Murph!
«—Ah! brigand! mais d'où sors-tu donc? me crie le Maître d'école, étourdi de ça.
«—Curieux, va!» que je lui réponds en lui tenaillant une de ses jambes entre mes genoux, et en lui empoignant un aileron: c'était celui du poignard, c'était le bon.
«Et... Rodolphe?» me crie M. Murph, tout en m'aidant.
—Brave, excellent homme! murmura Rodolphe avec douleur.
—«Je n'en sais rien, que je réponds. Ce gueux-là l'a peut-être tué.» Et je redouble sur le Maître d'école, qui tâchait de me larder avec son poignard; mais j'étais couché la poitrine sur son bras, il n'avait que le poignet de libre. «Vous êtes donc tout seul? que je dis à M. Murph, en continuant de nous débattre avec le Maître d'école.
«—Il y a du monde près d'ici, mais on ne m'entendrait pas crier.
«—Est-ce loin?
«—Il y en a pour dix minutes.
«—Crions au secours, s'il y a des passants, ils viendront nous aider.
«—Non; puisque nous le tenons, il faut le garder ici... Mais je me sens faible... je suis blessé, me dit M. Murph.
«—Tonnerre! alors... courez chercher du secours, si vous en avez le temps. Je tâcherai de le retenir; ôtez-lui son couteau, aidez-moi seulement à me battre sur lui; quoiqu'il soit deux fois fort comme moi, je m'en charge, une fois que je l'aurai accroché.» Le Maître d'école ne disait rien, on ne l'entendait que souffler comme un bœuf; mais, tonnerre!!! quels efforts. M. Murph n'avait pas pu lui arracher son poignard, la poigne de cet homme-là c'est un étau. Enfin, en pesant toujours de tout mon corps sur son bras droit, je lui passe mes deux mains derrière le cou et je les joins... comme si je voulais l'embrasser. De le crocher comme ça, c'était mon ambition, alors je dis à Murph: «Dépêchez-vous... je vous attends. Si vous avez quelqu'un de trop, faite ramasser la Chouette derrière la porte du jardin, je l'ai engourdie.» Je reste seul avec le Maître d'école. Il savait ce qui l'attendait.
—Il ne le savait pas!... ni toi non plus, mon brave, dit Rodolphe d'un air sombre, les traits contractés par cette expression dure, presque féroce, dont nous avons parlé.
Le Chourineur, étonné, dit à Rodolphe:
—Je croyais que le Maître d'école se doutait de ce qui l'attendait; car, tonnerre! c'est pas pour me vanter... mais il y a eu un moment où je n'étais pas à la noce. Nous étions moitié par terre, moitié sur la dernière dalle du perron... J'avais mes bras autour de son cou... ma joue contre sa joue. J'entendais ses dents grincer. Il faisait noir... il pleuvait toujours, et la lampe restée dans le vestibule, nous éclairait un peu. J'avais passé une de ses jambes dans les miennes. Malgré ça, il avait les reins si forts qu'il nous soulevait tous les deux à un pied de terre. Il voulait me mordre, mais il ne pouvait pas. Jamais je ne m'étais senti si vigoureux. Tonnerre! le cœur me battait, mais dans un bon endroit. Je me disais: «Je suis comme quelqu'un qui s'accrocherait à un chien enragé pour l'empêcher de se jeter sur le monde.»
«Laisse-moi me sauver, et je ne te ferai rien, me dit le Maître d'école.
«—Ah! tu es lâche! que je lui dis; ton courage n'est donc que ta force? Tu n'aurais pas osé assassiner le marchand de bœufs de Poissy pour le voler s'il avait été seulement aussi fort que moi, hein!
—Non, me dit-il, mais je vais te tuer comme lui.»
—En disant ça, il fit un haut-le-corps violent, en roidissant les jambes en même temps, qu'il me jeta de côté; mais j'avais toujours mes mains croisées sous sa tête, et son bras droit sous moi. Une fois qu'il a eu les deux jambes libres, il s'en est solidement servi. Ça lui a donné de l'élan. Il m'a retourné à demi. Si je n'avais pas tenu bon le bras du poignard, j'étais fini. Dans ce moment-là, mon poignet gauche a porté à faux; j'ai été obligé de desserrer les doigts. Ça se gâtait. Je me dis: «Je suis dessous, il est dessus; il va me tuer. C'est égal, j'aime mieux ma place que la sienne... M. Rodolphe m'a dit que j'avais du cœur et de l'honneur. Je sens que c'est vrai.» J'en étais là, quand j'aperçois la Chouette tout debout sur le perron... avec son œil rond et son châle rouge. Tonnerre! j'ai cru avoir le cauchemar. «Finette! lui crie le Maître d'école, j'ai laissé tomber le couteau; ramasse-le... là... sous lui... et frappe... dans le dos, entre les épaules.
«—Attends, attends, Fourline, que je m'y reconnaisse...» Et voilà la chouette qui tourne... qui tourne autour de nous comme un oiseau de malheur qu'elle était. Enfin elle voit le poignard... veut sauter dessus. J'étais à plat ventre, je lui envoie un coup de talon dans l'estomac, je la renverse; mais elle se lève et s'acharne. Je n'en pouvais plus; je me cramponnais encore au Maître d'école; mais il me donnait en dessous des coups si forts dans la mâchoire que j'allais tout lâcher. Je commençais à m'étourdir... lorsque je vois trois ou quatre gaillards armés qui dégringolent le perron... et M. Murph, tout pâle, se soutenant à peine sur M. le médecin. On empoigne le Maître d'école et la Chouette, et ils sont ficelés. C'était pas tout, ça. Il me fallait M. Rodolphe. Je saute sur la Chouette, je me souviens de la dent de la pauvre Goualeuse, je lui empoigne le bras, et je le lui tords en lui disant: «Où est M. Rodolphe?» Elle tient bon. Au second tour, elle me crie: «Chez Bras-Rouge, dans la cave, au Cœur-Saignant.» Bon. En passant, je veux prendre Tortillard dans sa planche de carottes; c'était mon chemin. Je regarde... il n'y avait plus rien que ma blouse. Il l'avait rongée avec ses dents. J'arrive au Cœur-Saignant, je saute à la gorge de Bras-Rouge. «Où est le jeune homme qui est venu ici ce soir avec le Maître d'école?
«—Ne me serre pas si fort, je vais te le dire; on a voulu lui faire une farce, on l'a enfermé dans ma cave; nous allons lui ouvrir.» Nous descendons... personne: «Il sera sorti pendant que j'avais le dos tourné, dit Bras-Rouge; tu vois bien qu'il n'y a personne.» Je m'en allais tout triste, lorsqu'à la lueur de la lanterne je vois une autre porte. J'y cours, je tire à moi, je reçois comme qui dirait un fameux seau d'eau sur la boule. Je vois vos deux pauvres bras en l'air. Je vous repêche et je vous rapporte ici sur mon dos, vu qu'il n'y avait personne pour aller chercher un fiacre. Voilà, monsieur Rodolphe, et je puis dire, sans me vanter, que je suis fièrement content...
—Mon garçon, je te dois la vie... c'est une dette... je l'acquitterai, sois-en sûr, et de toutes les façons... tu as tant de cœur... que tu partageras le sentiment qui m'anime à cette heure... je ressens une affreuse inquiétude pour l'ami que tu as, si vaillamment sauvé, et un besoin de vengeance féroce contre celui qui a failli vous tuer tous deux.
—Je comprends ça, monsieur Rodolphe... sauter sur vous en traître, vous jeter dans un cave et vous porter évanoui dans un caveau pour vous noyer, ça mérite ce qui revient au Maître d'école... il m'a avoué qu'il avait assassiné le marchand de bœufs. Je ne suis pas capon, mais, tonnerre! j'irais cette fois de bon cœur chercher la garde pour le faire empoigner, le brigand!
—David, voulez-vous aller savoir des nouvelles de Murph! dit Rodolphe sans répondre au Chourineur. Vous reviendrez ensuite.
Le Noir sortit.
—Sais-tu où est le Maître d'école, mon garçon?
—Dans une salle basse avec la Chouette. Vous allez envoyer chercher la garde, monsieur Rodolphe?
—Non...
—Est-ce que vous voudriez le lâcher? Ah! monsieur Rodolphe, pas de ces générosités-là. J'en reviens à ce que j'ai dit, c'est un chien enragé. Prenez garde aux passants!
—Il ne mordra plus personne... rassure-toi.
—Vous allez donc le renfermer quelque part?
—Non! dans une demi-heure il sortira d'ici.
—Le Maître d'école?
—Oui.
—Sans gendarmes?
—Oui...
—Comment! il sortira d'ici libre?
—Libre...
—Et tout seul?
—Oui, tout seul...
—Mais il ira...?
—Où il voudra, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur avec un sourire qui l'épouvanta...
Le Noir rentra.
—Eh bien! David... et Murph...?
—Il sommeille, monseigneur, dit tristement le médecin. La respiration est toujours... oppressée...
—Toujours du danger?
—Sa position... est très-grave, monseigneur... Pourtant, il faut espérer...
—Oh! Murph! vengeance!... vengeance!... s'écria Rodolphe avec une fureur froide et concentrée. Puis il ajouta: David... un mot...
Et il parla tout bas à l'oreille du Noir.
Celui-ci tressaillit.
—Vous hésitez? lui dit Rodolphe. Je vous ai pourtant souvent entretenu de cette idée... Le moment de l'appliquer est venu...
—Je n'hésite pas, monseigneur... Cette idée, je l'approuve... elle renferme toute une réforme pénale digne de l'examen des grands criminalistes, car cette peine serait à la fois... simple... terrible... et juste... Dans ce cas-ci, elle est applicable. Sans nombrer les crimes qui ont jeté ce brigand au bagne pour sa vie... il a commis trois meurtres... le marchand de bœufs... Murph... et vous, c'est justice...
—Et il aura encore devant lui l'horizon sans bornes du repentir, ajouta Rodolphe. Bien, David... vous me comprenez...
—Nous concourrons à la même œuvre... monseigneur...
Après un moment de silence, Rodolphe ajouta:
—Ensuite cinq mille francs lui suffiront-ils, David?
—Parfaitement, monseigneur.
—Mon garçon, dit Rodolphe au Chourineur ébahi, j'ai deux mots à dire à monsieur. Pendant ce temps-là, va dans la chambre à côté... tu trouveras un grand portefeuille rouge sur un bureau; tu y prendras cinq billets de mille francs que tu m'apporteras...
—Et pour qui ces cinq mille francs? s'écria involontairement le Chourineur.
—Pour le Maître d'école... et tu diras en même temps qu'on l'amène ici...
La scène se passe dans un salon tendu de rouge, brillamment éclairé.
Rodolphe, revêtu d'une longue robe de chambre de velours noir, qui augmente encore la pâleur de sa figure, est assis devant une grande table recouverte d'un tapis. Sur cette table on voit deux portefeuilles, celui qui a été volé à Tom par le Maître d'école dans la Cité, et celui qui appartient à ce brigand; la chaîne de similor de la Chouette, à laquelle est suspendu le petit saint-esprit de lapis-lazuli, le stylet encore ensanglanté qui a frappé Murph, la pince de fer qui a servi à l'effraction de la porte, et enfin les cinq billets de mille francs que le Chourineur a été chercher dans une pièce voisine.
Le docteur nègre est assis d'un côté de la table, le Chourineur de l'autre.
Le Maître d'école, étroitement garrotté, hors d'état de faire un mouvement, est placé dans un grand fauteuil à roulettes, au milieu du salon.
Les gens qui ont apporté cet homme se sont retirés.
Rodolphe, le docteur, le Chourineur et l'assassin restent seuls.
Rodolphe n'est plus irrité: il reste calme, triste, recueilli; il va accomplir une mission solennelle et formidable.
Le docteur est pensif.
Le Chourineur ressent une crainte vague; il ne peut détacher son regard du regard de Rodolphe.
Le Maître d'école est livide... il a peur...
Une arrestation légale lui eût paru moins redoutable peut-être, son audace ne l'eût pas abandonné devant un tribunal ordinaire; mais tout ce qui l'entoure le surprend, l'effraye; il est au pouvoir de Rodolphe, qu'il considérait comme un artisan capable de le trahir ou de faiblir à l'heure du crime, et qu'il a voulu sacrifier à ce soupçon et à l'espoir de profiter seul du vol...
Et à cette heure Rodolphe lui apparaît terrible et imposant comme la justice.
Le plus profond silence règne au-dehors. Seulement l'on entend le bruit de la pluie qui tombe... tombe du toit sur le pavé.
Rodolphe s'adresse au Maître d'école:
—Échappé du bagne de Rochefort où vous aviez été condamné à perpétuité... pour crime de faux, de vol et de meurtre... vous êtes Anselme Duresnel.
—C'est faux; qu'on me le prouve! dit le Maître d'école d'une voix altérée, en jetant autour de lui son regard fauve et inquiet.
—Comment! s'écria le Chourineur, nous n'étions pas ensemble à Rochefort?
Rodolphe fit un signe au Chourineur, qui se tut.
Rodolphe continua:
—Vous êtes Anselme Duresnel... vous en conviendrez plus tard... vous avez assassiné et volé un marchand de bestiaux sur la route de Poissy.
—C'est faux!
—Vous en conviendrez plus tard.
Le brigand regarda Rodolphe avec surprise.
—Cette nuit, vous vous êtes introduit ici pour voler; vous avez poignardé le maître de cette maison...
—C'est vous qui m'avez proposé ce vol, dit le Maître d'école en reprenant un peu d'assurance; on m'a attaqué... je me suis défendu.
—L'homme que vous avez frappé ne vous a pas attaqué... il était sans armes! Je vous ai proposé ce vol... c'est vrai... je vous dirai tout à l'heure dans quel but. La veille, après avoir dévalisé un homme et une femme dans la Cité, après leur avoir volé le portefeuille que voici, vous leur avez offert de me tuer, pour mille francs!...
—Je l'ai entendu! s'écria le Chourineur.
Le Maître d'école lui lança un regard de haine féroce.
Rodolphe reprit:
—Vous le voyez, vous n'aviez pas besoin d'être tenté par moi pour faire le mal!...
—Vous n'êtes pas juge d'instruction, je ne vous répondrai plus...
—Voici pourquoi je vous ai proposé ce vol. Je vous savais évadé du bagne... Vous connaissiez les parents d'une infortunée dont la Chouette, votre complice, a presque causé tous les malheurs... Je voulais vous attirer ici par l'appât d'un vol, seul appât capable de vous séduire. Une fois en mon pouvoir, je vous laissais le choix ou d'être mis entre les mains de la justice, qui vous faisait payer de votre tête l'assassinat du marchand de bestiaux...
—C'est faux! ce n'est pas moi.
—Ou d'être conduit hors de France, par mes soins, et dans un lieu de réclusion perpétuelle, mais à la condition que vous me donneriez les renseignements que je voulais avoir. Vous étiez condamné à perpétuité, vous aviez rompu votre ban. En m'emparant de vous, en vous mettant désormais dans l'impossibilité de nuire, je servais la société, et par vos aveux je trouvais moyen de rendre peut-être une famille à une pauvre créature plus malheureuse encore que coupable. Tel était d'abord mon projet; il n'était pas légal; mais, par votre évasion et par vos nouveaux crimes, vous êtes hors la loi... Hier, une révélation providentielle m'a appris votre véritable nom.
—C'est faux! je ne m'appelle pas Duresnel.
Rodolphe prit sur la table la chaîne de la Chouette, et, montrant au Maître d'école le petit saint-esprit de lapis-lazuli:
—Sacrilège! s'écria Rodolphe d'une voix menaçante. Vous avez prostitué à une créature infâme cette relique sainte... trois fois sainte... car votre enfant tenait ce don pieux de sa mère et de son aïeule!
Le Maître d'école, stupéfait de cette découverte, baissa la tête sans répondre.
—Hier j'ai appris que vous aviez enlevé votre fils à sa mère il y a quinze ans, et que vous seul possédiez le secret de son existence; ce nouveau méfait m'a été un motif de plus de m'assurer de vous; sans parler de ce qui m'est personnel... ce n'est pas cela que je venge... Cette nuit vous avez encore une fois versé le sang sans provocation. L'homme que vous avez assassiné est venu à vous avec confiance, ne soupçonnant pas votre rage sanguinaire. Il vous a demandé ce que vous vouliez. «Ton argent et ta vie!...» et vous l'avez frappé d'un coup de poignard.
—Tel a été le récit de M. Murph lorsque je lui ai donné les premiers secours, dit le docteur.
—C'est faux, il a menti.
—Murph ne ment jamais, dit froidement Rodolphe. Vos crimes demandent une réparation éclatante. Vous vous êtes introduit à main armée dans ce jardin, vous avez poignardé un homme pour le voler. Vous avez commis un autre meurtre... Vous allez mourir ici... Par pitié pour votre femme et pour votre fils, on vous sauvera la honte de l'échafaud... On dira que vous avez été tué dans une attaque à main armée... Préparez-vous... les armes sont chargées.
La physionomie de Rodolphe était implacable...
Le Maître d'école avait remarqué dans une pièce précédente deux hommes armés de carabines... Son nom était connu: il pensa en effet qu'on allait se débarrasser de lui pour ensevelir dans l'ombre ses derniers crimes et sauver ce nouvel opprobre à sa famille.
Comme ses pareils, cet homme était aussi lâche que féroce. Croyant son heure arrivée, il trembla convulsivement; ses lèvres blanchirent; d'une voix strangulée il cria:
—Grâce!
—Il n'y a pas de grâce pour vous, dit Rodolphe. Si l'on ne vous brûle pas la cervelle ici, l'échafaud vous attend...
—J'aime mieux l'échafaud... Je vivrai au moins deux ou trois mois encore... Qu'est-ce que cela vous fait, puisque je serai puni ensuite!... Grâce!... grâce!...
—Mais votre femme... mais votre fils... ils portent votre nom...
—Mon nom est déjà déshonoré... Quand je ne devrais vivre que huit jours, grâce!...
—Pas même ce mépris de la vie qu'on trouve quelquefois chez les grands criminels! dit Rodolphe avec dégoût.
—D'ailleurs la loi défend de se faire justice soi-même, reprit le Maître d'école avec assurance.
—La loi! s'écria Rodolphe, la loi!... Vous osez invoquer la loi, vous qui depuis vingt ans vivez en révolte ouverte et armée contre la société?
Le brigand baissa la tête sans répondre, puis il dit d'un ton humble:
—Au moins laissez-moi vivre, par pitié!
—Me direz-vous où est votre fils?
—Oui, oui... Je vous dirai tout ce que j'en sais.
—Me direz-vous quels sont les parents de cette jeune fille dont l'enfance a été torturée par la Chouette?
—Il y a là, dans mon portefeuille, des papiers qui vous mettront sur leur trace. Il paraît que sa mère est une grande dame.
—Où est votre fils?
—Vous me laisserez vivre?
—Confessez tout d'abord...
—C'est que quand vous saurez..., dit le Maître d'école avec hésitation.
—Tu l'as tué!
—Non, non, je l'ai confié à un de mes complices qui, lorsque j'ai été arrêté, a pu s'évader.
—Qu'en a-t-il fait?
—Il l'a élevé; il lui a donné les connaissances nécessaires pour entrer dans le commerce, afin de nous servir et... Mais je ne dirai pas le reste, à moins que vous ne me promettiez de ne pas me tuer.
—Des conditions, misérable!
—Eh bien! non, non; mais pitié; faites-moi seulement arrêter comme coupable du crime d'aujourd'hui; ne parlez pas de l'autre. Laissez-moi la chance de sauver ma tête.
—Tu veux donc vivre?
—Oh! oui, oui; qui sait? On ne peut pas prévoir ce qui arrive, dit involontairement le brigand.
Il songeait déjà à la possibilité d'une nouvelle évasion.
—Tu veux vivre à tout prix... vivre?
—Mais vivre... quand ce serait à la chaîne! pour un mois, pour huit jours... Oh! que je ne meure pas à l'instant...
—Confesse tous tes crimes, tu vivras.
—Je vivrai! oh! bien vrai? je vivrai?
—Écoute, par pitié, pour ta femme, pour ton fils, je veux te donner un sage conseil: meurs aujourd'hui, meurs...
—Oh! non, non, ne revenez pas sur votre promesse, laissez-moi vivre, l'existence la plus affreuse, la plus épouvantable, n'est rien auprès de la mort.
—Tu le veux?
—Oh! oui, oui...
—Tu le veux?
—Oh! je ne m'en plaindrai jamais.
—Et ton fils, qu'en as-tu fait?
—Cet ami dont je vous parle lui avait fait apprendre la tenue des livres pour le mettre dans une maison de banque, afin qu'il pût nous renseigner... à certains égards. C'était convenu entre nous. Quoiqu'à Rochefort, et en attendant mon évasion, je dirigeais le plan de cette entreprise, nous correspondions par chiffres.
—Cet homme m'épouvante! s'écria Rodolphe en frémissant; il est des crimes que je ne soupçonnais pas. Avoue... avoue... pourquoi voulais-tu faire entrer ton fils chez un banquier?
—Pour... vous entendez bien... étant d'accord avec nous... sans le paraître... inspirer de la confiance au banquier... nous seconder... et...
—Oh! mon Dieu! son fils, son fils! s'écria Rodolphe avec une douloureuse horreur, en cachant sa tête dans ses mains.
—Mais il ne s'agissait que de faux! s'écria le brigand; et encore, quand on lui a révélé ce qu'on attendait de lui, mon fils s'est indigné... Après une scène violente avec la personne qui l'avait élevé pour nos projets, il a disparu... Il y a dix-huit mois de cela... Depuis, on ne sait pas ce qu'il est devenu... Vous verrez là, dans mon portefeuille, l'indication des démarches que cette personne a tentées pour le retrouver, dans la crainte qu'il ne dénonçât l'association; mais on a perdu ses traces à Paris. La dernière maison qu'il a habitée était rue du Temple, n° 14, sous le nom de François Germain; l'adresse est aussi dans mon portefeuille. Vous voyez, j'ai tout dit, tout... Tenez votre promesse, faites-moi seulement arrêter pour le vol de ce soir.
—Et le marchand de bestiaux de Poissy?
—Il est impossible que cela se découvre, il n'y a pas de preuves. Je veux bien vous l'avouer à vous, pour montrer ma bonne volonté; mais devant le juge je nierais...
—Tu l'avoues donc?
—J'étais dans la misère, je ne savais comment vivre... C'est la Chouette qui m'a conseillé... Maintenant je me repens... vous le voyez, puisque j'avoue... Ah! si vous étiez assez généreux pour ne pas me livrer à la justice, je vous donnerais ma parole d'honneur de ne pas recommencer.
—Tu vivras... et je ne te livrerai pas a la justice.
—Vous me pardonnez? s'écria le Maître d'école, ne croyant pas à ce qu'il entendait; vous me pardonnez?
—Je te juge... et je te punis! s'écria Rodolphe d'une voix tonnante. Je ne te livrerai pas à la justice, parce que tu irais au bagne ou à l'échafaud, et il ne faut pas cela... non, il ne le faut pas... Au bagne! pour dominer encore cette tourbe par ta force et par ta scélératesse! pour satisfaire encore tes instincts d'oppression brutale!... pour être abhorré, redouté de tous; car le crime a son orgueil, et tu te réjouis dans ta monstruosité!... Au bagne! non, non: ton corps de fer défie les labeurs de la chiourme et le bâton des argousins. Et puis les chaînes se brisent, les murs se percent, les remparts s'escaladent; et quelque jour encore tu romprais ton ban pour te jeter de nouveau sur la société comme une bête féroce enragée, marquant ton passage par la rapine et par le meurtre... car rien n'est à l'abri de ta force d'Hercule et de ton couteau; et il ne faut pas que cela soit... non il ne le faut pas! Puisque au bagne tu briserais ta chaîne... pour garantir la société de ta rage, que faire? Te livrer au bourreau?
—Mais c'est donc ma mort que vous voulez? s'écria le brigand, c'est donc ma mort?
—La mort! ne l'espère pas... Tu es si lâche, tu la crains tant... la mort... que jamais tu ne la croirais imminente! Dans ton acharnement à vivre, dans ton espérance obstinée, tu échapperais aux angoisses de sa formidable approche! Espérance stupide, insensée!... il n'importe... elle te voilerait l'horreur expiatrice du supplice; tu n'y croirais que sous l'ongle du bourreau! Et alors, abruti par la terreur, ce ne serait plus qu'une masse inerte, insensible, qu'on offrirait en holocauste aux mânes de tes victimes... Cela ne se peut pas... tu aurais cru te sauver jusqu'à la dernière minute... toi, monstre... espérer? Comment! l'espérance viendrait suspendre ses doux et consolants mirages aux murs de ton cabanon... jusqu'à ce que la mort ait terni ta prunelle?... Allons donc!... le vieux Satan rirait trop!... Si tu ne te repens pas... je ne veux plus que tu espères dans cette vie, moi...
—Mais qu'est-ce que j'ai fait à cet homme?... Qui est-il? Que veut-il de moi? Où suis-je?... s'écria le Maître d'école presque dans le délire.
Rodolphe continua:
—Si au contraire tu bravais effrontément la mort, il ne faudrait pas non plus te livrer au supplice... Pour toi l'échafaud serait un sanglant tréteau où, comme tant d'autres, tu ferais parade de ta férocité... où, insouciant d'une vie misérable, tu damnerais ton âme dans un dernier blasphème!... Il ne faut pas cela non plus... Il n'est pas bon au peuple de voir le condamné badiner avec le couperet, narguer le bourreau et souffler en ricanant sur la divine étincelle que le Créateur a mise en nous... C'est quelque chose de sacré que le salut d'une âme. Tout crime s'expie et se rachète, a dit le Sauveur, mais pour qui veut sincèrement expiation et repentir. Du tribunal à l'échafaud le trajet est trop court. Il ne faut pas que tu meures ainsi.
Le Maître d'école était anéanti... Pour la première fois de sa vie, il y eut quelque chose qu'il redouta plus que la mort... Cette crainte vague était horrible...
Le docteur nègre et le Chourineur regardaient Rodolphe avec angoisse, ils écoutaient en frémissant cet accent sonore, tranchant, impitoyable comme le fer d'une hache; ils sentaient leur cœur se serrer douloureusement.
Rodolphe continua:
—Anselme Duresnel, tu n'iras donc pas au bagne... tu ne mourras donc pas...
—Mais que voulez-vous de moi? C'est donc l'enfer qui vous envoie?
—Écoute..., dit Rodolphe en se levant d'un air solennel et en donnant à son geste une autorité menaçante: Tu as criminellement abusé de ta force... je paralyserai ta force... Les plus vigoureux tremblaient devant toi... tu trembleras devant les plus faibles... Assassin... tu as plongé des créatures de Dieu dans la nuit éternelle... les ténèbres de l'éternité commenceront pour toi dans cette vie... aujourd'hui... tout à l'heure... Ta punition enfin égalera tes crimes... Mais, ajouta Rodolphe avec une sorte de pitié douloureuse, cette punition épouvantable te laissera du moins l'horizon sans bornes de l'expiation... Je serais aussi criminel que toi si, en te punissant, je ne satisfaisais qu'une vengeance, si juste qu'elle fût... Loin d'être stérile comme la mort... ta punition doit être féconde; loin de te damner... elle te peut racheter... Si pour te mettre hors d'état de nuire... je te dépossède à jamais des splendeurs de la création... si je te plonge dans une nuit impénétrable... seul... avec le souvenir de tes forfaits... c'est pour que tu contemples incessamment leur énormité... Oui... pour toujours isolé du monde extérieur, tu seras forcé de regarder toujours en toi... et alors, je l'espère, ton front bronzé par l'infamie rougira de honte... ton âme endurcie par la férocité... corrodée par le crime... s'amollira par la commisération... Chacune de tes paroles est un blasphème... chacune de tes paroles sera une prière... Tu es audacieux et cruel parce que tu es fort... tu seras doux et humble parce que tu seras faible... Ton cœur est fermé au repentir... un jour tu pleureras tes victimes... Tu as dégradé l'intelligence que Dieu avait mise en toi, tu l'as réduite à des instincts de rapine et de meurtre... d'homme tu t'es fait bête sauvage... un jour ton intelligence se retrempera par le remords, se relèvera par l'expiation... Tu n'as pas même respecté ce que respectent les bêtes sauvages... leurs femelles et leurs petits... Après une longue vie consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière prière sera pour supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de mourir entre ta femme et ton fils.
En disant ces dernières paroles, la voix de Rodolphe s'était tristement émue.
Le Maître d'école ne ressentait presque plus de terreur... Il crut que Rodolphe avait voulu l'effrayer avant que d'arriver à cette moralité. Presque rassuré par la douceur de l'accent de son juge, le brigand, d'autant plus insolent qu'il était moins effrayé, dit avec un rire grossier:
—Ah çà, devinons-nous des charades, ou sommes-nous au catéchisme, ici?...
Le Noir regarda Rodolphe avec inquiétude; il s'attendait à un accès de fureur de sa part.
Il n'en fut rien... le jeune homme secoua la tête avec une ineffable expression de tristesse et dit au docteur:
—Faites, David... Que Dieu me punisse seul si je me trompe!...
Et Rodolphe cacha sa figure dans ses deux mains...
À ces mots: «Faites, David!», le nègre sonna.
Deux hommes vêtus de noir entrèrent. D'un signe le docteur leur montra la porte d'un cabinet latéral.
Les deux hommes y roulèrent le fauteuil où le Maître d'école était garrotté de façon à ne pouvoir faire aucun mouvement. La tête était fixée au dossier par une écharpe qui entourait le cou et les épaules.
—Assujettissez le front au fauteuil avec un mouchoir, et bâillonnez-le avec un autre, dit David sans entrer dans le cabinet.
—Vous voulez donc m'égorger maintenant?... grâce!... dit le Maître d'école, grâce!... et...
Puis l'on n'entendit plus rien qu'un murmure confus. Les deux hommes reparurent... Le docteur leur fit un signe, ils sortirent.
—Monseigneur?... dit une dernière fois le Noir à Rodolphe, d'un air interrogatif.
—Faites, répondit Rodolphe sans changer de position.
David entra lentement dans le cabinet.
—Monsieur Rodolphe, j'ai peur, dit le Chourineur tout pâle et d'une voix tremblante. Monsieur Rodolphe, parlez-moi donc... j'ai peur... est-ce que je rêve?... Mais qu'est-ce donc qu'il lui fait, au Maître d'école, le nègre? Monsieur Rodolphe, on n'entend rien... Ça me fait plus peur encore.
David sortit du cabinet; il était pâle comme le sont les nègres.
Ses lèvres étaient blanches.
Il sonna.
Les deux hommes reparurent.
—Ramenez le fauteuil.
On ramena le Maître d'école.
—Otez-lui son bâillon.
On le lui ôta.
—Vous voulez donc me mettre à la torture?... s'écria le Maître d'école avec plus de colère que de douleur. Pourquoi vous êtes-vous amusé à me piquer les yeux ainsi?... Vous m'avez fait mal... Est-ce pour me martyriser encore dans l'ombre que vous avez éteint les lumières ici comme là-dedans?...
Il y eut un moment de silence effrayant.
—Vous êtes aveugle, dit enfin David d'une voix émue.
—Ça n'est pas vrai! ça n'est pas possible! Vous avez fait la nuit exprès!... s'écria le brigand en faisant de violents efforts sur son fauteuil.
—Otez-lui ses liens, qu'il se lève, qu'il marche, dit Rodolphe.
Les deux hommes firent tomber les liens du Maître d'école.
Il se leva brusquement, fit un pas en tendant ses mains devant lui, puis retomba dans le fauteuil en levant les bras au ciel.
—David, donnez-lui ce portefeuille, dit Rodolphe.
Le nègre mit dans les mains tremblantes du Maître d'école un petit portefeuille.
—Il y a dans ce portefeuille assez d'argent pour t'assurer un abri... et du pain... jusqu'à la fin de tes jours dans quelque solitude. Maintenant tu es libre... va-t'en... et repens-toi... le Seigneur est miséricordieux!
—Aveugle! répéta le Maître d'école en tenant machinalement le portefeuille à sa main.
—Ouvrez les portes... qu'il parte! dit Rodolphe.
On ouvrit les portes avec fracas.
—Aveugle! aveugle! aveugle!!! répéta le brigand anéanti. Mon Dieu! c'est donc vrai!
—Tu es libre, tu as de l'argent, va-t'en!
—Mais je ne puis m'en aller... moi! Comment voulez-vous que je fasse? Je n'y vois plus!! s'écria-t-il avec désespoir. Mais c'est un crime affreux que d'abuser ainsi de sa force pour...
—C'est un crime affreux d'abuser de sa force! répéta Rodolphe en l'interrompant d'une voix solennelle. Et toi, qu'en as-tu fait, de ta force?
—Oh! la mort... Oui, j'aurais préféré la mort! s'écria le Maître d'école. Être à la merci de tout le monde, avoir peur de tout! Un enfant me battrait maintenant! Que faire? Mon Dieu! que faire?
—Tu as de l'argent.
—On me le volera! dit le brigand.
—On te le volera! Entends-tu ces mots... que tu dis avec crainte, toi qui as volé? Va-t'en!
—Pour l'amour de Dieu, dit le Maître d'école d'un air suppliant, que quelqu'un me conduise! Comment vais-je faire dans les rues?... Ah! tuez-moi! venez, tuez-moi! je vous le demande, par pitié... tuez-moi!
—Non, un jour tu te repentiras.
—Jamais, jamais je ne me repentirai! s'écria le Maître d'école avec rage. Oh! je me vengerai! Allez... je me vengerai!...
Et, grinçant les dents de rage, il se précipita hors du fauteuil, les poings fermés et menaçants.
Au premier pas qu'il fit, il trébucha.
—Non, non, je ne pourrai pas!... et être si fort pourtant! Ah! je suis bien à plaindre... Personne n'a pitié de moi, personne.
Et il pleura.
Il est impossible de peindre l'effroi, la stupeur du Chourineur pendant cette scène terrible: sa sauvage et rude figure exprimait la compassion. Il s'approcha de Rodolphe et lui dit à voix basse:
—Monsieur Rodolphe, il n'a peut-être que ce qu'il mérite... c'est un fameux scélérat! Il a aussi voulu me tuer tantôt; mais maintenant il est aveugle, il pleure. Tenez, tonnerre! il me fait de la peine... il ne sait comment s'en aller. Il peut se faire écraser dans les rues. Voulez-vous que je le conduise quelque part où il pourra être tranquille au moins?
—Bien..., dit Rodolphe, ému de cette générosité et prenant la main du Chourineur; bien, va...
Le Chourineur s'approcha du Maître d'école et lui mit la main sur l'épaule.
Le brigand tressaillit.
—Qu'est-ce qui me touche? dit-il d'une voix sourde.
—Moi...
—Qui, toi?
—Le Chourineur.
—Tu viens aussi te venger, n'est-ce pas?
—Tu ne sais comment sortir!... Prends mon bras... Je vais te conduire.
—Toi! toi!
—Oui, tu me fais de la peine... maintenant; viens!
—Tu veux donc me tendre un piège?
—Tu sais bien que je ne suis pas lâche... je n'abuserai pas de ton malheur. Allons, partons, il fait jour.
—Il fait jour!!! ah! Je ne verrai plus jamais quand il fera jour, moi s'écria le Maître d'école.
Rodolphe ne put supporter davantage cette scène, il rentra brusquement, suivi de David, en faisant signe aux deux domestiques de s'éloigner.
Le Chourineur et le Maître d'école restèrent seuls.
—Est-ce vrai qu'il y a de l'argent dans le portefeuille qu'on m'a donné? dit le brigand, après un long silence.
—Oui, j'y ai mis moi-même cinq mille francs. Avec cela tu peux te placer en pension quelque part, dans quelque coin, à la campagne, pour le restant de tes jours... ou bien veux-tu que je te conduise chez l'ogresse?
—Non, elle me volerait.
—Chez Bras-Rouge?
—Il m'empoisonnerait pour me voler!
—Où veux-tu donc que je te conduise?
—Je ne sais pas. Tu n'es pas voleur, toi, Chourineur. Tiens, cache bien mon portefeuille dans ma veste, que la Chouette ne le voie pas, elle me dévaliserait.
—La Chouette? on l'a portée à l'hospice Beaujon. En me débattant contre vous deux, cette nuit, je lui ai déformé une jambe.
—Mais qu'est-ce que je vais devenir? mon Dieu! qu'est-ce que je vais devenir? avec ce rideau noir, là, là toujours devant moi! Et sur ce rideau noir si je voyais paraître les figures pâles et mortes de ceux...
Il tressaillit et dit d'une voix sourde au Chourineur:
—Cet homme de cette nuit, est-ce qu'il est mort?
—Non.
—Tant mieux!
Et le brigand resta quelque temps silencieux; puis tout à coup il s'écria en bondissant de rage:
—C'est pourtant toi, Chourineur, qui me vaux cela! Brigand... sans toi je refroidissais l'homme et j'emportais l'argent. Si je suis aveugle, c'est ta faute! Oui, c'est ta faute!
—Ne pense plus à cela, c'est malsain pour toi. Voyons, viens-tu, oui ou non?... Je suis fatigué, je veux dormir. C'est assez nocé comme ça. Demain je retourne à mon train de bois. Je vas te conduire où tu voudras, j'irai me coucher après.
—Mais je ne sais où aller, moi. Dans mon garni... je n'ose pas... il faudrait dire...
—Eh bien! écoute; veux-tu, pour un jour ou deux, venir dans mon chenil? Je te trouverai peut-être bien des braves gens qui, ne sachant pas qui tu es, te prendront en pension chez eux comme un infirme. Tiens... il y a justement un homme du port Saint-Nicolas, que je connais, dont la mère habite Saint-Mandé; une digne femme, qui n'est pas heureuse. Peut-être bien qu'elle pourrait se charger de toi... Viens-tu, oui ou non?
—On peut se fier à toi, Chourineur. Je n'ai pas peur d'aller chez toi avec mon argent. Tu n'as jamais volé, toi... tu n'es pas méchant, tu es généreux.
—Allons, c'est bon, assez d'épitaphes comme ça.
—C'est que je suis reconnaissant de ce que tu veux bien faire pour moi, Chourineur. Tu es sans haine et sans rancune, toi..., dit le brigand avec humilité, tu vaux mieux que moi.
—Tonnerre! je le crois bien; M. Rodolphe m'a dit que j'avais du cœur.
—Mais quel est-il donc, cet homme? Ce n'est pas un homme, s'écria le Maître d'école avec un redoublement de fureur désespérée, c'est un bourreau, un monstre!
Le Chourineur haussa les épaules et dit:
—Partons-nous?
—Nous allons chez toi, n'est-ce pas, Chourineur?
—Oui.
—Tu n'as pas de rancune de cette nuit, tu me le jures, n'est-ce pas?
—Oui.
—Et tu es sûr qu'il n'est pas mort... l'homme?
—J'en suis sûr.
—Ça sera toujours celui-là de moins, dit le brigand d'une voix sourde.
Et, s'appuyant sur le bras du Chourineur, il quitta la maison de l'allée des Veuves.