—Mon Dieu! oui; M. d'Orbigny ne peut vivre maintenant qu'à la campagne... et ce qu'il aime, je l'aime... Aussi, vous voyez en moi une vraie provinciale: je ne suis pas venue à Paris depuis le mariage de ma chère belle-fille avec cet excellent M. d'Harville... Le voyez-vous souvent?

—D'Harville est devenu très-sauvage et très-morose. On le rencontre assez peu dans le monde, dit M. de Saint-Remy avec une nuance d'impatience, car cet entretien lui était insupportable, et par son inopportunité, et parce que le notaire semblait s'en amuser beaucoup. Mais la belle-mère de Mme d'Harville, enchantée de cette rencontre avec un élégant, n'était pas femme à lâcher sitôt sa proie.

—Et ma chère belle-fille, reprit-elle, n'est pas, je l'espère, aussi sauvage que son mari?

—Mme d'Harville est fort à la mode et toujours fort entourée, ainsi qu'il convient à une jolie femme; mais je crains, madame, d'abuser de vos moments... et...

—Mais pas du tout, je vous assure. C'est une bonne fortune pour moi de rencontrer l'élégant des élégants, le roi de la mode; en dix minutes, je vais être au fait de Paris comme si je ne l'avais jamais quitté... Et votre cher M. de Lucenay, qui était avec vous le témoin du mariage de M. d'Harville?

—Plus original que jamais: il part pour l'Orient, et il en revient juste à temps pour recevoir hier matin un coup d'épée, fort innocent du reste.

—Ce pauvre duc! Et sa femme, toujours belle et ravissante?

—Vous savez, madame, que j'ai l'honneur d'être un de ses meilleurs amis, mon témoignage à ce sujet serait suspect... Veuillez, madame, à votre retour aux Aubiers, me faire la grâce de ne pas m'oublier auprès de M. d'Orbigny.

—Il sera très-sensible, je vous assure, à votre aimable souvenir; car il s'informe souvent de vous, de vos succès... Il dit toujours que vous lui rappelez le duc de Lauzun.

—Cette comparaison seule est tout un éloge; mais, malheureusement pour moi, elle est beaucoup plus bienveillante que vraie. Adieu, madame; car je n'ose espérer que vous puissiez me faire l'honneur de me recevoir avant votre départ.

—Je serais désolée que vous prissiez la peine de venir chez moi!... Je suis tout à fait campée pour quelques jours en hôtel garni, mais si, cet été ou cet automne, vous passez sur notre route en allant à quelqu'un de ces châteaux à la mode où les merveilleuses se disputent le plaisir de vous recevoir... accordez-nous quelques jours, seulement par curiosité de contraste, et pour vous reposer chez de pauvres campagnards de l'étourdissement de la vie de château si élégante et si folle... car c'est toujours fête où vous allez!...

—Madame...

—Je n'ai pas besoin de vous dire combien M. d'Orbigny et moi nous serons heureux de vous recevoir... Mais, adieu, monsieur; je crains que le bourru bienfaisant (elle montra le notaire) ne s'impatiente de nos bavardages.

—Bien au contraire, madame, bien au contraire, dit Ferrand avec un accent qui redoubla la rage contenue de M. de Saint-Remy.

—Avouez que M. Ferrand est un homme terrible, reprit Mme d'Orbigny en faisant l'évaporée. Mais prenez garde; puisqu'il est heureusement pour vous chargé de vos affaires, il vous grondera furieusement, c'est un homme impitoyable. Mais que dis-je?... au contraire... un merveilleux comme vous... avoir M. Ferrand pour notaire... mais c'est un brevet d'amendement; car on sait bien qu'il ne laisse jamais faire de folies à ses clients, sinon il leur rend leurs comptes... Oh! il ne veut pas être le notaire de tout le monde... Puis, s'adressant à Jacques Ferrand:—Savez-vous, monsieur le puritain, que c'est une superbe conversion que vous avez faite là... rendre sage l'élégant par excellence, le roi de la mode?

—C'est justement une conversion, madame, M. le vicomte sort de mon cabinet tout autre qu'il n'y était entré.

—Quand je vous dis que vous faites des miracles!... ce n'est pas étonnant, vous êtes un saint.

—Ah! madame... vous me flattez, dit Jacques Ferrand avec componction.

M. de Saint-Remy salua profondément Mme d'Orbigny; puis, au moment de quitter le notaire, voulant tenter une dernière fois de l'apitoyer, il lui dit d'un ton dégagé, qui laissait pourtant deviner une anxiété profonde:

—Décidément, mon cher monsieur Ferrand, vous ne voulez pas m'accorder ce que je vous demande?

—Quelque folie, sans doute?... Soyez inexorable, mon cher puritain, s'écria Mme d'Orbigny en riant.

—Vous entendez, monsieur, je ne puis contrarier une aussi belle dame...

—Mon cher monsieur Ferrand, parlons sérieusement... des choses sérieuses... et vous savez que celle-là... l'est beaucoup... Décidément vous me refusez? demanda le vicomte avec une angoisse à peine dissimulée.

Le notaire fut assez cruel pour paraître hésiter, M. de Saint-Remy eut un moment d'espoir.

—Comment, homme de fer, vous cédez? dit en riant la belle-mère de Mme d'Harville, vous subissez aussi le charme de l'irrésistible?...

—Ma foi, madame, j'étais sur le point de céder, comme vous dites; mais vous me faites rougir de ma faiblesse, reprit M. Ferrand. Puis, s'adressant au vicomte, il lui dit, avec une expression dont celui-ci comprit toute la signification: Là, sérieusement (et il appuya sur ce mot), c'est impossible... Je ne souffrirai pas que, par caprice, vous fassiez une étourderie pareille... Monsieur le vicomte, je me regarde comme le tuteur de mes clients; je n'ai pas d'autre famille, et je me regarderais comme complice des folies que je le leur laisserais faire.

—Oh! le puritain! Voyez-vous le puritain! dit Mme d'Orbigny.

—Du reste, voyez M. Petit-Jean; il pensera, j'en suis sûr, absolument comme moi; et, comme moi, il vous dira... non!

M. de Saint-Remy sortit désespéré.

Après un moment de réflexion, il dit:—Il le faut. Puis, à son chasseur, qui tenait ouverte la portière de sa voiture:

—À l'hôtel de Lucenay.

Pendant que M. de Saint-Remy se rend chez la duchesse, nous ferons assister nos lecteurs à l'entretien de M. Ferrand et de la belle-mère de Mme d'Harville.


XVI

Le testament

Le lecteur a peut-être oublié le portrait de la belle-mère de Mme d'Harville, tracé par celle-ci.

Répétons que Mme d'Orbigny est une petite femme blonde, mince, ayant les cils presque blancs, les yeux ronds et d'un bleu pâle; sa parole est mielleuse, son regard hypocrite, ses manières insinuantes et insidieuses. En étudiant sa physionomie fausse et perfide, on y découvre quelque chose de sournoisement cruel.

—Quel charmant jeune homme que M. de Saint-Remy! dit Mme d'Orbigny à Jacques Ferrand lorsque le vicomte fut sorti.

—Charmant. Mais, madame, causons d'affaires... Vous m'avez écrit de Normandie que vous vouliez me consulter sur de graves intérêts...

—N'avez-vous pas toujours été mon conseil depuis que ce bon docteur Polidori m'a adressée à vous?... À propos, avez-vous de ses nouvelles? demanda Mme d'Orbigny d'un air parfaitement détaché.

—Depuis son départ de Paris il ne m'a pas écrit une seule fois, répondit non moins indifféremment le notaire.

Avertissons le lecteur que ces deux personnages se mentaient effrontément l'un à l'autre. Le notaire avait vu récemment Polidori (un de ses deux complices) et lui avait proposé d'aller à Asnières, chez les Martial, pirates d'eau douce dont nous parlerons plus tard, d'aller, disons-nous, empoisonner Louise Morel, sous le nom du Dr Vincent.

La belle-mère de Mme d'Harville se rendait à Paris afin d'avoir aussi une conférence secrète avec ce scélérat, depuis assez longtemps caché, nous l'avons dit, sous le nom de César Bradamanti.

—Mais il ne s'agit pas du bon docteur, reprit la belle-mère de Mme d'Harville; vous me voyez très-inquiète: mon mari est indisposé; sa santé s'affaiblit de plus en plus. Sans me donner de craintes graves... son état me tourmente... ou plutôt le tourmente, dit Mme d'Orbigny en essuyant ses yeux légèrement humectés.

—De quoi s'agit-il?

—Il parle incessamment de dernières dispositions à prendre... de testament...

Ici Mme d'Orbigny cacha son visage dans son mouchoir pendant quelques minutes.

—Cela est triste, sans doute, reprit le notaire, mais cette précaution n'a en elle-même rien de fâcheux... Quelles seraient d'ailleurs les intentions de M. d'Orbigny, madame?

—Mon Dieu, que sais-je?... Vous sentez bien que, lorsqu'il met la conversation sur ce sujet, je ne l'y laisse pas longtemps.

—Mais, enfin, à ce propos, ne vous a-t-il rien dit de positif?

—Je crois, reprit Mme d'Orbigny d'un air parfaitement désintéressé, je crois qu'il veut non-seulement me donner tout ce que la loi lui permet de me donner... mais... Oh! tenez, je vous en prie, ne parlons pas de cela...

—De quoi parlerons-nous?

—Hélas! vous avez raison, homme impitoyable! Il faut, malgré moi, revenir au triste sujet qui m'amène auprès de vous. Eh bien! M. d'Orbigny pousse la bonté jusqu'à vouloir... dénaturer une partie de sa fortune et me faire don... d'une somme considérable.

—Mais sa fille, sa fille? s'écria sévèrement M. Ferrand. Je dois vous déclarer que depuis un an M. d'Harville m'a chargé de ses affaires. Je lui ai dernièrement encore fait acheter une terre magnifique. Vous connaissez ma rudesse en affaires, peu m'importe que M. d'Harville soit un client; ce que je plaide, c'est la cause de la justice; si votre mari veut prendre envers sa fille, Mme d'Harville, une détermination qui ne semble pas convenable... je vous le dirai brutalement, il ne faudra pas compter sur mon concours. Nette et droite, telle a toujours été ma ligne de conduite.

—Et la mienne donc! Ainsi je répète sans cesse à mon mari ce que vous me dites là: «Votre fille a de grands torts envers vous, soit; mais ce n'est pas une raison pour la déshériter.»

—Très-bien, à la bonne heure. Et que répondit-il?

—Il répond: «Je laisserai à ma fille vingt-cinq mille francs de rentes. Elle a eu plus d'un million de sa mère; son mari a personnellement une fortune énorme; ne puis-je pas vous abandonner le reste, à vous, ma tendre amie, le seul soutien, la seule consolation de mes vieux jours, mon ange gardien?»

«Je vous répète ces paroles trop flatteuses, dit Mme d'Orbigny avec un soupir de modestie, pour vous montrer combien M. d'Orbigny est bon pour moi; mais, malgré cela, j'ai toujours refusé ses offres; ce que voyant, il s'est décidé à me prier de venir vous trouver.

—Mais je ne connais pas M. d'Orbigny.

—Mais lui, comme tout le monde, connaît votre loyauté.

—Mais comment vous a-t-il adressée à moi?

—Pour couper court à mes refus, à mes scrupules, il m'a dit: «Je ne vous propose pas de consulter mon notaire, vous le croiriez trop à ma dévotion; mais je m'en rapporterai absolument à la décision d'un homme dont le rigorisme de probité est proverbial, M. Jacques Ferrand. S'il trouve votre délicatesse compromise par votre acquiescement à mes offres, nous n'en parlerons plus; sinon vous vous résignerez.—J'y consens, dis-je à M. d'Orbigny, et voilà comment vous êtes devenu notre arbitre.—S'il m'approuve, ajouta mon mari, je lui enverrai un plein pouvoir pour réaliser, en mon nom, mes valeurs de rentes et de portefeuille; il gardera cette somme en dépôt, et après moi, ma tendre amie, vous aurez au moins une existence digne de vous.»

Jamais peut-être M. Ferrand ne sentit plus qu'en ce moment l'utilité de ses lunettes. Sans elles, Mme d'Orbigny eût sans doute été frappée du regard étincelant du notaire, dont les yeux semblèrent s'illuminer à ce mot de dépôt.

Il répondit néanmoins d'un ton bourru:

—C'est impatientant... voilà la dix ou douzième fois qu'on me choisit ainsi pour arbitre... toujours sous le prétexte de ma probité... on n'a que ce mot à la bouche... Ma probité!... ma probité!... bel avantage... ça ne me vaut que des ennuis... que des tracas...

—Mon bon monsieur Ferrand... voyons... ne me rudoyez pas. Vous écrirez donc à M. d'Orbigny, il attend votre lettre afin de vous adresser ses pleins pouvoirs... pour réaliser cette somme...

—Combien à peu près?...

—Il m'a parlé, je crois, de quatre à cinq cent mille francs.

—La somme est moins considérable que je ne le croyais; après tout, vous vous êtes dévouée à M. d'Orbigny... Sa fille est riche... vous n'avez rien... je puis approuver cela; il me semble que loyalement vous devez accepter...

—Vrai... vous croyez? dit Mme d'Orbigny, dupe comme tout le monde de la probité proverbiale du notaire, et qui n'avait pas été détrompée à cet égard par Polidori.

—Vous pouvez accepter, répéta-t-il.

—J'accepterai donc, dit Mme d'Orbigny avec un soupir.

Le premier clerc frappa à la porte.

—Qu'est-ce? demanda M. Ferrand.

—Mme la comtesse Mac-Gregor.

—Faites attendre un moment...

—Je vous laisse donc, mon cher monsieur Ferrand, dit Mme d'Orbigny, vous écrirez à mon mari... puisqu'il le désire, et il vous enverra ses pleins pouvoirs demain...

—J'écrirai...

—Adieu, mon digne et bon conseil.

—Ah! vous ne savez pas, vous autres gens du monde, combien il est désagréable de se charger de pareils dépôts... la responsabilité qui pèse sur nous. Je vous dis qu'il n'y a rien de plus détestable que cette belle réputation de probité, qui ne vous attire que des corvées!

—Et l'admiration des gens de bien!

—Dieu merci! je place ailleurs qu'ici-bas la récompense que j'ambitionne! dit M. Ferrand d'un ton béat.

À Mme d'Orbigny succéda Sarah Mac-Gregor.


XVII

La comtesse Mac-Gregor

Sarah entra dans le cabinet du notaire avec son sang-froid et son assurance habituels. Jacques Ferrand ne la connaissait pas, il ignorait le but de sa visite; il s'observa plus encore que de coutume, dans l'espoir de faire une nouvelle dupe... Il regarda très-attentivement la comtesse et, malgré l'impassibilité de cette femme au front de marbre, il remarqua un léger tressaillement des sourcils, qui lui parut trahir un embarras contraint.

Le notaire se leva de son fauteuil, avança une chaise, la montra du geste à Sarah et lui dit:

—Vous m'avez demandé, madame, un rendez-vous pour aujourd'hui; j'ai été très-occupé hier, je n'ai pu vous répondre que ce matin; je vous en fais mille excuses.

—Je désirais vous voir, monsieur... pour une affaire de la plus haute importance... Votre réputation de probité, de bonté, d'obligeance, m'a fait espérer le succès de la démarche que je tente auprès de vous...

Le notaire s'inclina légèrement sur sa chaise.

—Je sais, monsieur, que votre discrétion est à toute épreuve...

—C'est mon devoir, madame.

—Vous êtes, monsieur, un homme rigide et incorruptible.

—Oui, madame.

—Pourtant, si l'on vous disait: «Monsieur, il dépend de vous de rendre la vie... plus que la vie... la raison, à une malheureuse mère», auriez-vous le courage de refuser?

—Précisez des faits, madame, je répondrai.

—Il y a quatorze ans environ, à la fin du mois de décembre 1824, un homme, jeune encore, vêtu de deuil... est venu vous proposer de prendre en viager la somme de cent cinquante mille francs, que l'on voulait placer à fonds perdus sur la tête d'une enfant de trois ans dont les parents désiraient rester inconnus.

—Ensuite, madame? dit le notaire, s'épargnant ainsi de répondre affirmativement.

—Vous avez consenti à vous charger de ce placement, et de faire assurer à cette enfant une rente viagère de huit mille francs; la moitié de ce revenu devait être capitalisée à son profit jusqu'à sa majorité; l'autre moitié devait être payée par vous à la personne qui prenait soin de cette petite fille?

—Ensuite, madame?

—Au bout de deux ans, dit Sarah sans pouvoir vaincre une légère émotion, le 28 novembre 1827, cette enfant est morte.

—Avant de continuer cet entretien, madame, je vous demanderai quel intérêt vous portez à cette affaire.

—La mère de cette petite fille est... ma sœur, monsieur[39]. J'ai là, pour preuve de ce que j'avance, l'acte de décès de cette pauvre petite, les lettres de la personne qui a pris soin d'elle, l'obligation d'un de vos clients, chez lequel vous aviez placé les cinquante mille écus.

—Voyons ces papiers, madame.

Assez étonnée de ne pas être crue sur parole, Sarah tira d'un portefeuille plusieurs papiers, que le notaire examina soigneusement.

—Eh bien! madame, que désirez-vous? L'acte de décès est parfaitement en règle, et les cinquante mille écus ont été acquis à M. Petit-Jean, mon client, par la mort de l'enfant; c'est une des chances des placements viagers, je l'ai fait observer à la personne qui m'a chargé de cette affaire. Quant aux revenus, ils ont été exactement payés par moi jusqu'à la mort de l'enfant.

—Rien de plus loyal que votre conduite en tout ceci, monsieur, je me plais à le reconnaître. La femme à qui l'enfant a été confiée a eu aussi des droits à notre gratitude, elle a eu les plus grands soins de ma pauvre petite nièce.

—Cela est vrai, madame; j'ai même été si satisfait de la conduite de cette femme que, la voyant sans place après la mort de cette enfant, je l'ai prise à mon service, et depuis ce temps elle y est encore.

—Mme Séraphin est à votre service, monsieur?

—Depuis quatorze ans, comme femme de charge. Et je n'ai qu'à me louer d'elle.

—Puisqu'il en est ainsi, monsieur, elle pourrait nous être d'un grand secours si... vous... vouliez bien accueillir une demande qui vous paraîtra étrange, peut-être même... coupable au premier abord; mais quand vous saurez dans quelle intention...

—Une demande coupable, madame! Je ne vous crois pas plus capable de la faire que moi de l'écouter.

—Je sais, monsieur, que vous êtes la dernière personne à qui on devrait adresser une pareille requête; mais je mets tout mon espoir... mon seul espoir, dans votre pitié. En tout cas, je puis compter sur votre discrétion?

—Oui, madame.

—Je continue donc. La mort de cette pauvre petite fille a jeté sa mère dans une désolation telle que sa douleur est aussi vive aujourd'hui qu'il y a quatorze ans, et qu'après avoir craint pour sa vie, aujourd'hui nous craignons pour sa raison.

—Pauvre mère! dit M. Ferrand avec un soupir.

—Oh! oui, bien malheureuse mère, monsieur; car elle ne pouvait que rougir de la naissance de sa fille à l'époque où elle l'a perdue, tandis qu'à cette heure les circonstances sont telles que ma sœur, si son enfant vivait encore, pourrait la légitimer, s'en enorgueillir, ne plus jamais la quitter. Aussi, ce regret incessant venant se joindre à ses autres chagrins, nous craignons à chaque instant de voir sa raison s'égarer.

—Il n'y a malheureusement rien à faire à cela.

—Si, monsieur.

—Comment, madame?

—Supposez qu'on vienne dire à la pauvre mère: «On a cru votre fille morte, elle ne l'est pas; la femme qui a pris soin d'elle étant toute petite pourrait l'affirmer.»

—Un tel mensonge serait cruel, madame... pourquoi donner en vain un espoir à cette pauvre mère?

—Mais, si ce n'était pas un mensonge, monsieur? Ou plutôt si cette supposition pouvait se réaliser?

—Par un miracle? S'il ne fallait pour l'obtenir que joindre mes prières aux vôtres, je les joindrais du plus profond de mon cœur... croyez-le, madame... Malheureusement l'acte de décès est formel.

—Mon Dieu, je le sais, monsieur, l'enfant est mort; et pourtant, si vous vouliez, le malheur ne serait pas irréparable.

—Est-ce une énigme, madame?

—Je parlerai donc plus clairement... Que ma sœur retrouve demain sa fille, non-seulement elle renaît à la vie, mais encore elle est sûre d'épouser le père de cet enfant, aujourd'hui libre comme elle. Ma nièce est morte à six ans. Séparée de ses parents dès l'âge le plus tendre, ils n'ont conservé d'elle aucun souvenir... Supposez qu'on trouve une jeune fille de dix-sept ans, ma nièce aurait maintenant cet âge... une jeune fille comme il y en a tant, abandonnée de ses parents; qu'on dise à ma sœur: «Voilà votre fille, car on vous a trompée: de graves intérêts ont voulu qu'on la fît passer pour morte. La femme qui l'a élevée, un notaire respectable, vous affirmeront, vous prouveront que c'est bien elle...»

Jacques Ferrand, après avoir laissé parler la comtesse sans l'interrompre, se leva brusquement et s'écria d'un air indigné:

—Assez... assez!... Madame! Oh! cela est infâme!

—Monsieur!

—Oser me proposer à moi... à moi... une supposition d'enfant... l'anéantissement d'un acte de décès... une action criminelle, enfin! C'est la première fois de ma vie que je subis un pareil outrage... et je ne l'ai pourtant pas mérité, mon Dieu... vous le savez!

—Mais, monsieur, à qui cela fait-il du tort? Ma sœur et la personne qu'elle désire épouser sont veufs et sans enfants... tous deux regrettent amèrement la fille qu'ils ont perdue. Les tromper... mais c'est les rendre au bonheur, à la vie... mais c'est assurer le sort le plus heureux à quelque pauvre fille abandonnée... c'est donc là une noble, une généreuse action, et non pas un crime.

—En vérité, s'écria le notaire avec une indignation croissante, j'admire combien les projets les plus exécrables peuvent se colorer de beaux semblants!

—Mais, monsieur, réfléchissez...

—Je vous répète, madame, que cela est infâme... C'est une honte de voir une femme de votre qualité machiner de telles abominations... auxquelles votre sœur, je l'espère, est étrangère...

—Monsieur...

—Assez, madame, assez!... Je ne suis pas galant, moi... Je vous dirais brutalement de dures vérités...

Sarah jeta sur le notaire un de ces regards noirs, profonds, presque acérés, et lui dit froidement:

—Vous refusez?

—Pas de nouvelle insulte, madame!...

—Prenez garde!...

—Des menaces?...

—Des menaces... Et pour vous prouver qu'elles ne seraient pas vaines, apprenez d'abord que je n'ai pas de sœur...

—Comment, madame?

—Je suis la mère de cet enfant...

—Vous?...

—Moi!... J'avais pris un détour pour arriver à mon but, imaginé une fable pour vous intéresser... Vous êtes impitoyable... Je lève le masque... Vous voulez la guerre... eh bien! la guerre...

—La guerre? Parce que je refuse de m'associer à une machination criminelle! Quelle audace!...

—Écoutez-moi, monsieur... votre réputation d'honnête homme est faite et parfaite... retentissante et immense...

—Parce qu'elle est méritée... Aussi faut-il avoir perdu la raison pour oser me faire des propositions comme les vôtres!...

—Mieux que personne je sais, monsieur, combien il faut se défier de ces réputations de vertu farouche, qui souvent voilent la galanterie des femmes et la friponnerie des hommes...

—Vous oseriez dire, madame...

—Depuis le commencement de notre entretien, je ne sais pourquoi... je doute que vous méritiez l'estime et la considération dont vous jouissez.

—Vraiment, madame? Ce doute fait honneur à votre perspicacité.

—N'est-ce pas...? Car ce doute est fondé sur des riens... sur l'instinct, sur des pressentiments inexplicables... mais rarement ces prévisions m'ont trompée.

—Finissons cet entretien, madame.

—Avant, connaissez ma résolution... Je commence par vous dire, de vous à moi, que je suis convaincue de la mort de ma pauvre fille... Mais il n'importe, je prétendrai qu'elle n'est pas morte: les causes les plus invraisemblables se plaident... Vous êtes à cette heure dans une position telle que vous devez avoir beaucoup d'envieux, ils regarderont comme une bonne fortune l'occasion de vous attaquer... je la leur fournirai...

—Vous?

—Moi, en vous attaquant sous quelque prétexte absurde, sur une irrégularité dans l'acte de décès, je suppose... il n'importe. Je soutiendrai que ma fille n'est pas morte. Comme j'ai le plus grand intérêt à faire croire qu'elle vit encore, quoique perdu, ce procès me servira en donnant un retentissement immense à cette affaire. Une mère qui réclame son enfant est toujours intéressante; j'aurai pour moi vos envieux, vos ennemis, et toutes les âmes sensibles et romanesques.

—C'est aussi fou que méchant! Dans quel intérêt aurais-je fait passer votre fille pour morte si elle ne l'était pas?

—C'est vrai, le motif est assez embarrassant à trouver; heureusement les avocats sont là!... Mais, j'y pense, en voici un excellent: voulant partager avec votre client la somme placée en viager sur la tête de cette malheureuse enfant... vous l'avez fait disparaître...

Le notaire impassible haussa les épaules.

—Si j'avais été assez criminel pour cela, au lieu de la faire disparaître, je l'aurais tuée!

Sarah tressaillit de surprise, resta muette un moment, puis reprit avec amertume:

—Pour un saint homme, voilà une pensée de crime profondément creusée!... Aurais-je donc touché juste en tirant au hasard?... Cela me donne à penser... et je penserai... Un dernier mot... Vous voyez quelle femme je suis... j'écrase sans pitié tout ce qui fait obstacle à mon chemin... Réfléchissez bien... il faut que demain vous soyez décidé... Vous pouvez faire impunément ce que je vous demande... Dans sa joie, le père de ma fille ne discutera pas la possibilité d'une telle résurrection si nos mensonges, qui le rendront si heureux, sont adroitement combinés. Il n'a d'ailleurs d'autres preuves de la mort de notre enfant que ce que je lui en ai écrit il y a quatorze ans; il me sera facile de le persuader que je l'ai trompé à ce sujet, car alors j'avais de justes griefs contre lui... je lui dirai que dans ma douleur j'avais voulu briser à ses yeux le dernier lien qui nous attachait encore l'un à l'autre. Vous ne pouvez donc être en rien compromis: affirmez seulement... homme irréprochable, affirmez que tout a été autrefois concerté entre vous, moi et Mme Séraphin, et l'on vous croira. Quant aux cinquante mille écus placés sur la tête de ma fille, cela me regarde seule; ils resteront acquis à votre client, qui doit ignorer complètement ceci; enfin, vous fixerez vous-même votre récompense...

Jacques Ferrand conserva tout son sang-froid, malgré la bizarrerie de cette situation si étrange et si dangereuse pour lui.

La comtesse, croyant réellement à la mort de sa fille, venait proposer au notaire de faire passer pour vivante cette enfant qu'il avait, lui, fait passer pour morte, quatorze années auparavant.

Il était trop habile, il connaissait trop bien les périls de sa position pour ne pas comprendre la portée des menaces de Sarah.

Quoique admirablement et laborieusement construit, l'édifice de la réputation du notaire reposait sur le sable. Le public se détache aussi facilement qu'il s'engoue, aimant à avoir le droit de fouler aux pieds celui que naguère il portait aux nues. Comment prévoir les conséquences de la première attaque portée à la réputation de Jacques Ferrand? Si folle que fût cette attaque, son audace même pouvait éveiller les soupçons...

La perspicacité de Sarah, son endurcissement, effrayaient le notaire. Cette mère n'avait pas eu un moment d'attendrissement en parlant de sa fille; elle n'avait paru considérer sa mort que comme la perte d'un moyen d'action. De tels caractères sont impitoyables dans leurs desseins et dans leur vengeance.

Voulant se donner le temps de chercher à parer ce coup dangereux, Ferrand dit froidement à Sarah:

—Vous m'avez demandé jusqu'à demain midi, madame; c'est moi qui vous donne jusqu'à après-demain pour renoncer à un projet dont vous ne soupçonnez pas la gravité. Si d'ici là je n'ai pas reçu de vous une lettre qui m'annonce que vous abandonnez cette criminelle et folle entreprise, vous apprendrez à vos dépens que la justice sait protéger les honnêtes gens qui refusent de coupables complicités, et qu'elle peut atteindre les fauteurs d'odieuses machinations.

—Cela veut dire, monsieur, que vous me demandez un jour de plus pour réfléchir à mes propositions? C'est bon signe, je vous l'accorde... Après-demain, à cette heure, je reviendrai ici, et ce sera entre nous... la paix... ou la guerre, je vous le répète... mais une guerre acharnée, sans merci ni pitié...

Et Sarah sortit.

«Tout va bien, se dit-elle. Cette misérable jeune fille à laquelle Rodolphe s'intéressait par caprice, et qu'il avait envoyée à la ferme de Bouqueval, afin d'en faire sans doute plus tard sa maîtresse, n'est plus maintenant à craindre... grâce à la borgnesse qui m'en a délivrée...

«L'adresse de Rodolphe a sauvé Mme d'Harville du piège où j'avais voulu la faire tomber; mais il est impossible qu'elle échappe à la nouvelle trame que je médite: elle sera donc à jamais perdue pour Rodolphe.

«Alors, attristé, découragé, isolé de toute affection, ne sera-t-il pas dans une position d'esprit telle, qu'il ne demandera pas mieux que d'être dupe d'un mensonge auquel je puis donner toutes les apparences de la réalité avec l'aide du notaire?... Et le notaire m'aidera, car je l'ai effrayé.

«Je trouverai facilement une jeune fille orpheline, intéressante et pauvre, qui, instruite par moi, remplira le rôle de notre enfant si amèrement regrettée par Rodolphe. Je connais la grandeur, la générosité de son cœur. Oui, pour donner un nom, un rang à celle qu'il croira sa fille, jusqu'alors malheureuse et abandonnée, il renouera nos liens que j'avais crus indissolubles. Les prédictions de ma nourrice se réaliseront enfin, et j'aurai cette fois sûrement atteint le but constant de ma vie... une couronne!»

À peine Sarah venait-elle de quitter la maison du notaire que M. Charles Robert y entra, descendant du cabriolet le plus élégant: il se dirigea en habitué vers le cabinet de Jacques Ferrand.


XVIII

M. Charles Robert

Le commandant, ainsi que disait Mme Pipelet, entra sans façon chez le notaire, qu'il trouva d'une humeur sombre et atrabilaire, et qui lui dit brutalement:

—Je réserve les après-midi pour mes clients... quand vous voulez me parler, venez donc le matin.

—Mon cher tabellion (c'était une des plaisanteries de M. Robert), il s'agit d'une affaire importante... d'abord, et puis je tenais à vous rassurer par moi-même sur les craintes que vous pouviez avoir.

—Quelles craintes?

—Vous ne savez donc pas?

—Quoi?

—Mon duel...

—Votre duel?

—Avec le duc de Lucenay. Comment, vous ignorez?

—Oui.

—Ah! bah!

—Et pourquoi ce duel?

—Une chose excessivement grave, qui voulait du sang. Figurez-vous qu'en pleine ambassade M. de Lucenay s'était permis de me dire en face que... j'avais la pituite!

—Que vous aviez?

—La pituite, mon cher tabellion; une maladie qui doit être très-ridicule!

—Vous vous êtes battu pour cela?

—Et pourquoi diable voulez-vous donc qu'on se batte? Vous croyez qu'on peut, là... de sang-froid... s'entendre dire froidement qu'on a la pituite? et devant une femme charmante, encore!... devant une petite marquise... que... Enfin, suffit... ça ne pouvait se passer comme cela...

—Certainement.

—Nous autres militaires, vous comprenez... nous sommes toujours sur la hanche. Mes témoins ont été avant-hier s'entendre avec ceux du duc. J'avais très-nettement posé la question... ou un duel ou une rétractation.

—Une rétractation... de quoi?

—De la pituite, pardieu! de la pituite qu'il se permettait de m'attribuer!

Le notaire haussa les épaules.

—De leur côté, les témoins du duc disaient: «Nous rendons justice au caractère honorable de M. Charles Robert; mais M. de Lucenay ne peut, ne doit ni ne veut se rétracter.—Ainsi, messieurs, ripostèrent mes témoins, M. de Lucenay s'opiniâtre à soutenir que M. Charles Robert a la pituite?—Oui, messieurs; mais il ne croit pas en cela porter atteinte à la considération de M. Robert.—Alors, qu'il se rétracte.—Non, messieurs; M. de Lucenay reconnaît M. Robert pour un galant homme; mais il prétend qu'il a la pituite.» Vous voyez qu'il n'y avait pas moyen d'arranger une affaire aussi grave...

—Aucun... vous étiez insulté dans ce que l'homme a de plus respectable.

—N'est-ce pas? Aussi on convient du jour, de l'heure, de la rencontre; et hier matin, à Vincennes, tout s'est passé le plus honorablement du monde; j'ai donné un léger coup d'épée dans le bras au duc de Lucenay; les témoins ont déclaré l'honneur satisfait. Alors le duc a dit à haute voix: «Je ne me rétracte jamais avant une affaire; après, c'est différent; il est donc de mon devoir, de mon honneur, de proclamer que j'avais faussement accusé M. Charles Robert d'avoir la pituite. Messieurs, je reconnais non-seulement que mon loyal adversaire n'a pas la pituite, mais j'affirme qu'il est incapable de l'avoir jamais...» Puis le duc m'a tendu cordialement la main en me disant: «Êtes-vous content?—C'est entre nous à la vie et à la mort!» lui ai-je répondu. Et je lui devais bien ça... Le duc a parfaitement fait les choses... Il aurait pu ne rien dire du tout, ou se contenter de déclarer que je n'avais pas la pituite... Mais affirmer que je ne l'aurais jamais... c'était un procédé très-délicat de sa part.

—Voilà ce que j'appelle du courage bien employé!... Mais que voulez-vous?

—Mon cher garde-notes (autre plaisanterie de M. Robert), il s'agit de quelque chose de très-important pour moi. Vous savez que, d'après nos conventions, lorsque je vous ai avancé trois cent cinquante mille francs pour achever de payer votre charge, il a été stipulé qu'en vous prévenant trois mois d'avance je pourrais retirer de chez vous... ces fonds dont vous me payez l'intérêt...

—Après?

—Eh bien! dit M. Robert avec embarras, je... non... mais... c'est que...

—Quoi?

—Vous concevez, c'est un pur caprice... l'idée de devenir seigneur terrien, cher tabellion.

—Expliquez-vous donc! Vous m'impatientez!

—En un mot, on me propose une acquisition territoriale, et si cela ne vous était pas désagréable... je voudrais, c'est-à-dire je désirerais retirer mes fonds de chez vous... et je viens vous en prévenir, selon nos conventions...

—Ah! ah!

—Cela ne vous fâche pas, au moins?

—Pourquoi cela me fâcherait-il?

—Parce que vous pourriez croire...

—Je pourrais croire?

—Que je suis l'écho des bruits...

—Quels bruits?

—Non, rien, des bêtises...

—Mais parlez donc...

—Ce n'est pas une raison parce qu'il court sur vous de sots propos...

—Quels propos?

—Il n'y a pas un mot de vrai là-dedans... mais les méchants affirment que vous vous êtes trouvé malgré vous engagé dans de mauvaises affaires. Purs cancans, bien entendu. C'est comme lorsqu'on a dit que nous jouions à la Bourse ensemble. Ces bruits sont tombés bien vite... car je veux que vous et moi nous devenions chèvres si...

—Ainsi vous ne croyez plus votre argent en sûreté chez moi?

—Si fait, si fait... mais j'aimerais autant l'avoir entre mes mains...

—Attendez-moi là...

M. Ferrand ferma le tiroir de son bureau et se leva.

—Où allez-vous donc, mon cher garde-notes?

—Chercher de quoi vous convaincre de la vérité des bruits qui courent de l'embarras de mes affaires, dit ironiquement le notaire.

Et, ouvrant la porte d'un petit escalier dérobé, qui lui permettait d'aller au pavillon du fond sans passer par l'étude, il disparut.

À peine était-il sorti que le maître clerc frappa.

—Entrez, dit Charles Robert.

—M. Ferrand n'est pas là?

—Non, mon digne basochien. (Autre plaisanterie de M. Robert).

—C'est une dame voilée qui veut parler au patron à l'instant pour une affaire très-pressante...

—Digne basochien, le patron va revenir tout à l'heure, je lui dirai cela. Est-elle jolie, cette dame?

—Il faudrait être malin pour le deviner; elle a un voile noir, si épais qu'on ne voit pas sa figure...

—Bon, bon! Je vais joliment la dévisager en sortant. Je vais prévenir M. Ferrand dès qu'il va rentrer.

Le clerc sortit.

«Où diable est allé le tabellion? se demanda M. Charles Robert. Me chercher sans doute l'état de sa caisse... Si ces bruits sont absurdes, tant mieux!... Après cela... bah!... Ce sont peut-être de méchantes langues qui font courir ces propos-là... les gens intègres comme Jacques Ferrand ont tant d'envieux!... C'est égal, j'aime autant avoir mes fonds... j'achèterai le château dont on m'a parlé... il y a des tourelles gothiques du temps de Louis XIV, genre Renaissance..., tout ce qu'il y a de plus rococo... ça me donnera un petit air seigneurial qui ne sera pas piqué des vers... Ça ne sera pas comme mon amour pour cette bégueule de Mme d'Harville... M'a-t-elle fait aller!... mon Dieu! m'a-t-elle fait aller... Oh! non, je n'ai pas fait mes frais... comme dit cette stupide portière de la rue du Temple, avec sa perruque à l'enfant... Cette plaisanterie-là me coûte au moins mille écus. Il est vrai que les meubles me restent... et que j'ai de quoi compromettre la marquise... Mais voici le tabellion.»

M. Ferrand revenait, tenant à la main quelques papiers qu'il remit à M. Charles Robert.

—Voici, dit-il à ce dernier, trois cent cinquante mille francs en bons du Trésor... Dans quelques jours nous réglerons nos comptes d'intérêt... Faites-moi un reçu...

—Comment!... s'écria M. Robert stupéfait. Ah çà, n'allez pas croire au moins que...

—Je ne crois rien...

—Mais...

—Ce reçu!...

—Cher garde-notes!...

—Écrivez donc, et dites aux gens qui vous parlent de l'embarras de mes affaires de quelle manière je réponds à ces soupçons.

—Le fait est que, dès qu'on va savoir cela, votre crédit n'en sera que plus solide; mais vraiment, reprenez cet argent, je n'en ai que faire en ce moment; je vous disais dans trois mois.

—Monsieur Charles Robert, on ne me soupçonne pas deux fois.

—Vous êtes fâché?

—Ce reçu!

—Barre de fer, allez! dit M. Charles Robert. Puis il ajouta en écrivant le reçu:

—Il y a une dame on ne peut pas plus voilée qui veut vous parler tout de suite, tout de suite pour une affaire très-pressée... Je me fais une joie de la bien regarder en passant devant elle... Voilà votre reçu; est-il en règle?

—Très-bien! Maintenant allez-vous-en par ce petit escalier.

—Mais la dame?

—C'est justement pour que vous ne la voyiez pas.

Et le notaire, sonnant son maître clerc, lui dit:

—Faites entrer cette dame... Adieu, monsieur Robert.

—Allons... il faut renoncer à la voir. Sans rancune, tabellion... Croyez bien que...

—Bien, bien! adieu...

Et le notaire referma la porte sur M. Charles Robert.

Au bout de quelques instants le maître clerc introduisit Mme la duchesse de Lucenay, vêtue très-modestement, enveloppée d'un grand châle, et la figure complètement cachée par l'épais voile de dentelle noire qui entourait son chapeau de moire de la même couleur.


XIX

Mme de Lucenay

Mme de Lucenay, assez troublée, s'approcha lentement du bureau du notaire, qui alla quelques pas à sa rencontre.

—Qui êtes-vous, madame... et que me voulez-vous? dit brusquement Jacques Ferrand, dont l'humeur, déjà très-assombrie par les menaces de Sarah, s'était exaspérée aux soupçons fâcheux de M. Charles Robert. D'ailleurs la duchesse était vêtue si modestement que le notaire ne voyait aucune raison pour ne pas la rudoyer. Comme elle hésitait à parler, il reprit durement:

—Vous expliquerez-vous enfin, madame?

—Monsieur..., dit-elle d'une voix émue, en tâchant de cacher son visage sous les plis de son voile, monsieur... peut-on vous confier un secret de la plus haute importance?...

—On peut tout me confier, madame; mais il faut que je sache et que je voie à qui je parle.

—Monsieur... cela, peut-être, n'est pas nécessaire... Je sais que vous êtes l'honneur, la loyauté même...

—Au fait, madame... au fait, il y a là... quelqu'un qui m'attend... Qui êtes-vous?

—Peu vous importe mon nom, monsieur... Un... de... mes amis... de mes parents, sort de chez vous.

—Son nom?

—M. Florestan de Saint-Remy.

—Ah! fit le notaire; et il jeta sur la duchesse un regard attentif et inquisiteur, et il reprit:

—Eh bien! madame?

—M. de Saint-Remy... m'a tout dit... monsieur...

—Que vous a-t-il dit, madame?

—Tout!...

—Mais encore...

—Mon Dieu! monsieur... vous le savez bien.

—Je sais beaucoup de choses sur M. de Saint-Remy.

—Hélas! monsieur, une chose terrible!...

—Je sais beaucoup de choses terribles sur M. de Saint-Remy...

—Ah! monsieur! il me l'avait bien dit, vous êtes sans pitié...

—Pour les escrocs et les faussaires comme lui... oui, je suis sans pitié. Ce Saint-Remy est-il votre parent? Au lieu de l'avouer, vous devriez en rougir. Venez-vous pleurnicher ici pour m'attendrir? C'est inutile; sans compter que vous faites là un vilain métier pour une honnête femme... si vous l'êtes...

Cette brutale insolence révolta l'orgueil et le sang patricien de la duchesse. Elle se redressa, rejeta son voile en arrière; alors, l'attitude altière, le regard impérieux, la voix ferme, elle dit:

—Je suis la duchesse de Lucenay... monsieur...

Cette femme prit alors un si grand air, son aspect devint si imposant, que le notaire, dominé, charmé, recula tout interdit, ôta machinalement le bonnet de soie noire qui couvrait son crâne et salua profondément.

Rien n'était, en effet, plus gracieux et plus fier que le visage et la tournure de Mme de Lucenay; elle avait pourtant alors trente ans bien sonnés, une figure pâle et un peu fatiguée; mais aussi elle avait de grands yeux bruns étincelants et hardis, de magnifiques cheveux noirs, le nez fin et arqué, la lèvre rouge et dédaigneuse, le teint éclatant, les dents éblouissantes, la taille haute et mince, souple et pleine de noblesse, «une démarche de déesse sur les nuées», comme dit l'immortel Saint-Simon.

Avec un œil de poudre et le grand habit du XVIIIe siècle, Mme de Lucenay eût représenté au physique et au moral une de ces libertines[40] duchesses de la Régence qui mettaient à la fois tant d'audace, d'étourderie et de séduisante bonhomie dans leurs nombreuses amours, qui s'accusaient de temps à autre de leurs erreurs avec tant de franchise et de naïveté que les plus rigoristes disaient en souriant: «Sans doute elle est bien légère, bien coupable; mais elle est si bonne, si charmante! Elle aime ses amants avec tant de dévouement, de passion... de fidélité... tant qu'elle les aime... qu'on ne saurait trop lui en vouloir. Après tout, elle ne damne qu'elle-même, et elle fait tant d'heureux!»

Sauf la poudre et les grands paniers, telle était aussi Mme de Lucenay lorsque de sombres préoccupations ne l'accablaient pas.

Elle était entrée chez le notaire en timide bourgeoise... elle se montra tout à coup grande dame altière, irritée. Jamais Jacques Ferrand n'avait de sa vie rencontré une femme d'une beauté si insolente, d'une tournure à la fois si noble et si hardie.

Le visage un peu fatigué de la duchesse, ses beaux yeux entourés d'une imperceptible auréole d'azur, ses narines roses fortement dilatées, annonçaient une de ces natures ardentes que les hommes peu platoniques adorent avec autant d'ivresse que d'emportement. Quoique vieux, laid, ignoble, sordide, Jacques Ferrand était autant qu'un autre capable d'apprécier le genre de beauté de Mme de Lucenay.

Sa haine et sa rage contre M. de Saint-Remy s'augmentaient de l'admiration brutale que lui inspirait sa fière et belle maîtresse; le Jacques Ferrand, rongé de toutes sortes de fureurs contenues, se disait avec rage que ce gentilhomme faussaire, qu'il avait presque forcé de s'agenouiller devant lui en le menaçant des assises, inspirait un tel amour à cette grande dame qu'elle risquait une démarche qui pouvait la perdre. À ces pensées, le notaire sentit renaître son audace un moment paralysée. La haine, l'envie, une sorte de ressentiment farouche et brûlant, allumèrent dans son regard, sur son front et sur sa joue, les feux des plus honteuses, des plus méchantes passions.

Voyant Mme de Lucenay sur le point d'entamer un entretien si délicat, il s'attendait de sa part à des détours, à des tempéraments.

Quelle fut sa stupeur! Elle lui parla avec autant d'assurance et de hauteur que s'il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde, et comme si devant un homme de son espèce elle n'avait aucun souci de la réserve et des convenances qu'elle eût certainement gardées avec ses pareils à elle.

En effet, l'insolente grossièreté du notaire, en la blessant au vif, avait forcé Mme de Lucenay de sortir du rôle humble et implorant qu'elle avait pris d'abord à grand-peine; revenue à son caractère, elle crut au-dessous d'elle de descendre jusqu'à la moindre réticence devant ce griffonneur d'actes.

Spirituelle, charitable et généreuse, pleine de bonté, de dévouement et de cœur, malgré ses fautes, mais fille d'une mère qui, par sa révoltante immoralité, avait trouvé moyen d'avilir jusqu'à la noble et sainte infortune de l'émigration, Mme de Lucenay, dans son naïf mépris de certaines races, eût dit comme cette impératrice romaine qui se mettait au bain devant un esclave: «Ce n'est pas un homme.»

M'sieu le notaire, dit donc résolument la duchesse à Jacques Ferrand, M. de Saint-Remy est un de mes amis; il m'a confié l'embarras où il se trouve par l'inconvénient d'une double friponnerie dont il est victime... Tout s'arrange avec de l'argent: combien faut-il pour terminer ces misérables tracasseries?...

Jacques Ferrand restait abasourdi de cette façon cavalière et délibérée d'entrer en matière.

—On demande cent mille francs! reprit-il d'un ton bourru, après avoir surmonté son étonnement.

—Vous aurez vos cent mille francs... et vous enverrez tout de suite ces mauvais papiers à M. de Saint-Remy.

—Où sont les cent mille francs, madame la duchesse?

—Est-ce que je ne vous ai pas dit que vous les auriez, monsieur?

—Il les faut demain avant midi, madame; sinon la plainte en faux sera déposée au parquet.

—Eh bien! donnez cette somme, je vous en tiendrai compte; quant à vous je vous payerai bien...

—Mais, madame, il est impossible...

—Vous ne me direz pas, je crois, qu'un notaire comme vous ne trouve pas cent mille francs du jour au lendemain.

—Et sur quelles garanties, madame?

—Qu'est-ce que cela veut dire? Expliquez-vous.

—Qui me répondra de cette somme?

—Moi.

—Mais... madame...

—Faut-il vous dire que j'ai une terre de quatre-vingt mille livres de rente à quatre lieues de Paris?... Ça peut suffire, je crois, pour ce que vous appelez des garanties?

—Oui, madame, moyennant inscription hypothécaire.

—Qu'est-ce encore que ce mot-là? Quelque formalité sans doute... Faites, monsieur, faites...

—Un tel acte ne peut pas être dressé avant quinze jours, et il faut le consentement de M. votre mari, madame.

—Mais cette terre m'appartient, à moi, à moi seule, dit impatiemment la duchesse.

—Il m'importe, madame; vous êtes en puissance de mari, et les actes hypothécaires sont très-longs et très-minutieux.

—Mais encore une fois, monsieur, vous ne me ferez pas accroire qu'il soit si difficile de trouver cent mille francs en deux heures.

—Alors, madame, adressez-vous à votre notaire habituel, à vos intendants... Quant à moi, ça m'est impossible.

—J'ai des raisons, monsieur, pour tenir ceci secret, dit Mme de Lucenay avec hauteur. Vous connaissez les fripons qui veulent rançonner M. de Saint-Remy; c'est pour cela que je m'adresse à vous...

—Votre confiance m'honore infiniment, madame; mais je ne puis faire ce que vous me demandez.

—Vous n'avez pas cette somme?

—J'ai beaucoup plus que cette somme en billets de banque ou en bel et bon or... ici, dans ma caisse.

—Oh! que de paroles!... Est-ce ma signature que vous voulez... Je vous la donne, finissons...

—En admettant, madame, que vous fussiez Mme de Lucenay...

—Venez dans une heure à l'hôtel de Lucenay, monsieur. Je signerai chez moi ce qu'il faudra signer.

—M. le duc signera-t-il aussi?

—Je ne comprends pas, monsieur...

—Votre signature seule est sans valeur pour moi, madame. Jacques Ferrand jouissait avec de cruelles délices de la douloureuse impatience de la duchesse, qui, sous cette apparence de sang-froid et de dédain, cachait de pénibles angoisses.

Elle était pour le moment à bout de ses ressources. La veille, son joaillier lui avait avancé une somme considérable sur ses pierreries, dont quelques-unes avaient été confiées à Morel le lapidaire. Cette somme avait servi à payer les lettres de change de M. de Saint-Remy, à désarmer d'autres créanciers; M. Dubreuil, le fermier d'Arnouville, était en avance de plus d'une année de fermage, et d'ailleurs le temps manquait; malheureusement encore pour Mme de Lucenay, deux de ses amis, auxquels elle aurait pu recourir dans une situation extrême, étaient alors absents de Paris. À ses yeux, le vicomte était innocent du faux; il s'était dit, et elle l'avait cru, dupe de deux fripons; mais sa position n'en était pas moins terrible. Lui accusé, lui traîné en prison!... Alors même qu'il prendrait la fuite, son nom en serait-il moins déshonoré par un soupçon pareil?

À ces terribles pensées, Mme de Lucenay frémissait de terreur... Elle aimait aveuglément cet homme à la fois si misérable et doué de si profondes séductions; sa passion pour lui était une de ces passions désordonnées que les femmes de son caractère et de son organisation ressentent ordinairement lorsque la première fleur de leur jeunesse est passée et qu'elles atteignent la maturité de l'âge.

Jacques Ferrand épiait attentivement les moindres mouvements de la physionomie de Mme de Lucenay, qui lui semblait de plus en plus belle et attrayante. Son admiration haineuse et contrainte augmentait d'ardeur, il éprouvait un âcre plaisir à tourmenter par ses refus cette femme, qui ne pouvait avoir pour lui que dégoût et mépris.

Celle-ci se révoltait à la pensée de dire au notaire un mot qui pût ressembler à une prière: pourtant c'est en reconnaissant l'inutilité d'autres tentatives qu'elle avait résolu de s'adresser à lui, cet homme seul pouvant sauver M. de Saint-Remy. Elle reprit:

—Puisque vous possédez la somme que je vous demande, monsieur, et qu'après tout ma garantie est suffisante, pourquoi me refusez-vous?

—Parce que les hommes ont leurs caprices comme les femmes, madame.

—Mais encore quel est ce caprice, qui vous fait agir contre vos intérêts? Car, je vous le répète, faites les conditions, monsieur... quelles qu'elles soient, je les accepte!

—Vous accepteriez toutes les conditions, madame? dit le notaire avec une expression singulière.

—Toutes!... deux, trois, quatre mille francs, plus si vous voulez! car, tenez, je vous le dis, ajouta franchement la duchesse d'un ton presque affectueux, je n'ai de ressource qu'en vous, monsieur, qu'en vous seul!... Il me serait impossible de trouver ailleurs ce que je vous demande pour demain... et il le faut... vous entendez!... il le faut absolument. Aussi, je vous le répète, quelle que soit la condition que vous mettiez à ce service, je l'accepte, rien ne me coûtera... rien...

La respiration du notaire s'embarrassait, ses tempes battaient, son front devenait pourpre; heureusement, les verres de ses lunettes éteignaient la flamme impure de ses prunelles; un nuage ardent s'étendait sur sa pensée ordinairement si claire et si froide; sa raison l'abandonna. Dans son ignoble aveuglement, il interpréta les derniers mots de Mme de Lucenay d'une manière indigne; il entrevit vaguement, à travers son intelligence obscurcie, une femme hardie comme quelques femmes de l'ancienne cour, une femme poussée à bout par la crainte du déshonneur de celui qu'elle aimait, et peut-être capable des plus abominables sacrifices pour le sauver. Cela était plus stupide qu'infâme à penser; mais, nous l'avons dit, quelquefois Jacques Ferrand devenait tigre ou loup, alors la bête l'emportait sur l'homme.

Il se leva brusquement et s'approcha de Mme de Lucenay.

Celle-ci, interdite, se leva comme lui et le regarda fort étonnée.

—Rien ne vous coûtera! s'écria-t-il d'une voix tremblante et entrecoupée en s'approchant encore de la duchesse. Eh bien! cette somme je vous la prêterai à une condition, à une seule condition... et je vous jure que... Il ne put achever sa déclaration.

Par une de ces contradictions bizarres de la nature humaine, à la vue des traits hideusement enflammés de M. Ferrand, aux pensées étranges et grotesques que soulevèrent ses prétentions amoureuses dans l'esprit de Mme de Lucenay, qui les devina, celle-ci, malgré ses inquiétudes, ses angoisses, partit d'un éclat de rire si franc, si fou, si éclatant, que le notaire recula stupéfait.

Puis, sans lui laisser le temps de prononcer une parole, la duchesse s'abandonna de plus en plus à son hilarité croissante, rabaissa son voile et, entre deux redoublements d'éclats de rire, elle dit au notaire, bouleversé par la haine, la rage et la fureur:

—J'aime encore mieux, franchement, demander ce service à M. de Lucenay.

Puis elle sortit, en continuant de rire si fort, que, la porte de son cabinet fermée, le notaire l'entendait encore.

Jacques Ferrand ne revint à la raison que pour maudire amèrement son imprudence. Pourtant peu à peu il se rassura en songeant qu'après tout la duchesse ne pouvait parler de cette aventure sans se compromettre gravement.

Néanmoins la journée était pour lui mauvaise. Il était plongé dans de noires pensées lorsque la porte dérobée de son cabinet s'ouvrit, et Mme Séraphin entra tout émue.

—Ah! Ferrand! s'écria-t-elle en joignant les mains, vous aviez bien raison de dire que nous serions peut-être un jour perdus pour l'avoir laissée vivre.

—Qui?

—Cette maudite petite fille.

—Comment?

—Une femme borgne que je ne connaissais pas, et à qui Tournemine avait livré la petite pour nous débarrasser, il y a quatorze ans, quand on l'a eu fait passer pour morte... Ah! mon Dieu! qui aurait cru cela!...

—Parle donc!... parle donc!...

—Cette femme borgne vient de venir... Elle était en bas tout à l'heure... Elle m'a dit qu'elle savait que c'était moi qui avais livré la petite.

—Malédiction! qui a pu le lui dire?... Tournemine... est aux galères...

—J'ai tout nié, en traitant cette borgnesse de menteuse. Mais, bah! elle soutient qu'elle a retrouvé cette petite fille, qui est grande maintenant; qu'elle sait où elle est, et qu'il ne tient qu'à elle de tout découvrir... de tout dénoncer...

—Mais l'enfer est donc aujourd'hui déchaîné contre moi! s'écria le notaire dans un accès de rage qui le rendit hideux.

—Mon Dieu! que dire à cette femme? Que lui promettre pour la faire taire?

—A-t-elle l'air heureuse?

—Comme je la traitais de mendiante, elle m'a fait sonner son cabas; il y avait de l'argent dedans.

—Et elle sait où est maintenant cette jeune fille?

—Elle affirme le savoir...

«Et c'est la fille de la comtesse Sarah Mac-Gregor, se dit le notaire avec stupeur. Et tout à l'heure elle m'offrait tant pour dire que sa fille n'était pas morte!... Et cette fille vit... je pourrais la lui rendre!... Oui, mais ce faux en acte de décès! Si on fait une enquête, je suis perdu! Ce crime peut mettre sur la voie des autres.»

Après un moment de silence, il dit à Mme Séraphin:

—Cette borgnesse sait où est cette jeune fille?

—Oui.

—Et cette femme doit revenir?

—Demain.

—Écris à Polidori qu'il vienne me trouver ce soir, à neuf heures.

—Est-ce que vous voudriez vous défaire de la jeune fille... et de la vieille?... Ce serait beaucoup en une fois, Ferrand!

—Je te dis d'écrire à Polidori d'être ici ce soir à neuf heures!

À la fin de ce jour, Rodolphe dit à Murph, qui n'avait pu pénétrer chez le notaire:

—Que M. de Graün fasse partir un courrier à l'instant même... Il faut que Cecily soit à Paris dans six jours...

—Encore cette infernale diablesse? L'exécrable femme du pauvre David, aussi belle qu'elle est infâme!... À quoi bon, monseigneur?...

—À quoi bon, sir Walter Murph?... Dans un mois vous demanderez cela au notaire Jacques Ferrand.