«—Vous devez compte à Dieu du dépôt que la Providence a remis entre vos mains; ce serait un crime que d'exposer cette jeune fille à la perdition. Je consens à vous aider dans une œuvre charitable; si votre nièce me promet d'être laborieuse, honnête et pieuse, et surtout de ne jamais, mais jamais sortir de chez moi, j'aurai pitié d'elle, et je la prendrai à mon service.
«—Non, non, j'aime mieux m'en retourner au pays», dit Cecily en pleurant encore.
«Sa dangereuse fausseté ne lui a pas fait défaut..., pensa Rodolphe; la diabolique créature a, je le vois, parfaitement compris les ordres du baron de Graün.» Puis le prince reprit tout haut:
—M. Ferrand paraissait-il contrarié de la résistance de Cecily?
—Oui, monsieur Rodolphe; il maronnait entre ses dents et il lui a dit brusquement:
«—Il ne s'agit pas de ce que vous aimeriez mieux, mademoiselle, mais de ce qui est convenable et décent; le ciel ne vous abandonnera pas si vous menez une bonne conduite et si vous accomplissez vos devoirs religieux. Vous serez ici dans une maison aussi sévère que sainte; si votre tante vous aime réellement, elle profitera de mon offre; vous aurez des gages faibles d'abord; mais, si par votre sagesse et votre zèle vous méritez mieux, plus tard peut-être je les augmenterai.»
«Bon! que je m'écrie à moi-même, enfoncé le notaire! Voilà Cecily colloquée chez toi, vieux fesse-mathieu, vieux sans-cœur! La Séraphin était à ton service depuis des années, et tu n'as pas seulement l'air de te souvenir qu'elle s'est noyée avant-hier...» Et je reprends tout haut:
«—Sans doute, monsieur, la place est avantageuse, mais si cette jeunesse a le mal du pays...
«—Ce mal passera, me répond le notaire; voyons, décidez-vous... est-ce oui ou non? Si vous y consentez, amenez-moi votre nièce demain soir à la même heure, et elle entrera tout de suite à mon service... mon portier la mettra au fait... Quant aux gages je donne, en commençant, vingt francs par mois et vous serez nourrie.
«—Ah! monsieur, vous mettrez bien cinq francs de plus?...
«—Non, plus tard... si je suis content, nous verrons... Mais je dois vous prévenir que votre nièce ne sortira jamais et que personne ne viendra la voir.
«—Eh! mon Dieu, monsieur, qui voulez-vous qui vienne la voir? Elle ne connaît que moi à Paris, et j'ai ma porte à garder; ça m'a assez dérangée d'être obligée de l'accompagner ici; vous ne me verrez plus, elle me sera aussi étrangère que si elle n'était jamais venue de son pays. Quant à ce qu'elle ne sorte pas, il y a un moyen bien simple: laissez-lui le costume de son pays, elle n'osera pas aller habillée comme cela dans les rues.
«—Vous avez raison, me dit le notaire; c'est d'ailleurs respectable de tenir aux vêtements de son pays... Elle restera donc vêtue en Alsacienne.
«—Allons, que je dis à Cecily, qui, la tête basse, pleurnichait toujours, il faut te décider, ma fille; une bonne place dans une honnête maison ne se trouve pas tous les jours; et d'ailleurs, si tu refuses, arrange-toi comme tu voudras, je ne m'en mêle plus.»
«Là-dessus Cecily répond en soupirant, le cœur tout gros, qu'elle consent à rester, mais à condition que si, dans une quinzaine de jours, le mal du pays la tourmente trop, elle pourra s'en aller.
«—Je ne veux pas vous garder de force, dit le notaire, et je ne suis pas embarrassé de trouver des servantes. Voilà votre denier à Dieu: votre tante n'aura qu'à vous ramener ici demain soir.»
«Cecily n'avait pas cessé de pleurnicher. J'ai accepté pour elle le denier à Dieu de quarante sous de ce vieux pingre et nous sommes revenues ici.
—Très-bien, madame Pipelet! Je n'oublie pas ma promesse; voilà ce que je vous ai promis si vous parveniez à me placer cette pauvre fille qui m'embarrassait...
—Attendez à demain, mon roi des locataires, dit Mme Pipelet en refusant l'argent de Rodolphe; car enfin M. Ferrand n'a qu'à se raviser, quand ce soir je vas lui conduire Cecily...
—Je ne crois pas qu'il se ravise; mais où est-elle?
—Dans le cabinet qui dépend de l'appartement du commandant; elle n'en bouge pas d'après vos ordres; elle a l'air résignée comme un mouton, quoiqu'elle ait des yeux... ah! quels yeux!... Mais à propos du commandant, est-il intrigant! Lorsqu'il est venu lui-même surveiller l'emballement de ses meubles, est-ce qu'il ne m'a pas dit que s'il venait ici des lettres adressées à une Mme Vincent, c'était pour lui, et de les lui envoyer rue Mondovi, n° 5? Il se fait écrire sous un nom de femme, ce bel oiseau! Comme c'est malin!... Mais ce n'est pas tout, est-ce qu'il n'a pas eu l'effronterie de me demander ce qu'était devenu son bois!...
«—Votre bois!... Pourquoi donc pas votre forêt tout de suite?» que je lui ai répondu. Tiens, c'est vrai pour deux mauvaises voies... de rien du tout: une de flotté et une de neuf, car il n'avait pas pris tout bois neuf, le grippe-sous... fait-il son embarras! Son bois! «Je l'ai brûlé, votre bois, que je lui dis, pour sauver vos effets de l'humidité: sans cela il aurait poussé des champignons sur votre calotte brodée et sur votre robe de chambre de ver luisant, que vous avez mise joliment souvent pour le roi de Prusse... en attendant cette petite dame qui se moquait de vous.»
Un gémissement sourd et plaintif d'Alfred interrompit Mme Pipelet.
—Voilà le vieux chéri qui rumine, il va s'éveiller... Vous permettez, mon roi des locataires?
—Certainement... j'ai d'ailleurs encore quelques renseignements à vous demander...
—Eh bien! vieux chéri, comment ça va-t-il? demanda Mme Pipelet à son mari, en ouvrant ses rideaux; voilà M. Rodolphe; il sait la nouvelle infamie de Cabrion, il te plaint de tout son cœur.
—Ah! monsieur, dit Alfred en tournant languissamment sa tête vers Rodolphe, cette fois je n'en relèverai pas... le monstre m'a frappé au cœur... Je suis l'objet des brocards de la capitale... mon nom se lit sur tous les murs de Paris... accolé à celui de ce misérable, Pipelet-Cabrion, avec un énorme trait d'union... môssieur... un trait d'union... moi!... uni à cet infernal polisson aux yeux de la capitale de l'Europe!
—M. Rodolphe sait cela... mais ce qu'il ne sait pas, c'est ton aventure d'hier soir avec ces deux grandes drôlesses.
—Ah! monsieur, il avait gardé sa plus monstrueuse infamie pour la dernière; celle-là a passé toutes les bornes, dit Alfred d'une voix dolente.
—Voyons, mon cher monsieur Pipelet... racontez-moi ce nouveau malheur.
—Tout ce qu'il m'a fait jusqu'à présent n'était rien auprès de cela, monsieur... Il est arrivé à ses fins... grâce aux procédés les plus honteux... Je ne sais si je vais avoir la force de vous faire ce narré... la confusion... la pudeur m'entraveront à chaque pas.
M. Pipelet s'étant mis péniblement sur son séant croisa pudiquement les revers de son gilet de laine et commença en ces termes:
—Mon épouse venait de sortir; absorbé dans l'amertume que me causait la nouvelle prostitution de mon nom écrit sur tous les murs de la capitale, je cherchais à me distraire en m'occupant d'un ressemelage d'une botte vingt fois reprise et vingt fois abandonnée, grâce aux opiniâtres persécutions de mon bourreau. J'étais assis devant une table, lorsque je vois la porte de ma loge s'ouvrir et une femme entrer.
«Cette femme était enveloppée d'un manteau à capuchon; je me soulevai honnêtement de mon siège et portai la main à mon chapeau. À ce moment une seconde femme, aussi enveloppée d'un manteau à capuchon, entre dans ma loge et ferme la porte en dedans... Quoique étonné de la familiarité de ce procédé et du silence que gardaient les deux femmes, je me ressoulève de ma chaise, et je reporte la main à mon chapeau... Alors, monsieur... non, non, je ne pourrai jamais... ma pudeur se révolte...
—Voyons, vieille bégueule... nous sommes entre hommes... va donc.
—Alors, reprit Alfred en devenant cramoisi, les manteaux tombent et qu'est-ce que je vois? Deux espèces de sirènes ou de nymphes, sans autres vêtements qu'une tunique de feuillage, la tête aussi couronnée de feuillage; j'étais pétrifié... Alors toutes deux s'avancent vers moi en me tendant leurs bras, comme pour m'engager à m'y précipiter[6]...
—Les coquines!... dit Anastasie.
—Les avances de ces impudiques me révoltèrent, reprit Alfred, animé d'une chaste indignation; et, selon cette habitude qui ne m'abandonne jamais dans les circonstances les plus critiques de ma vie, je restai complètement immobile sur ma chaise; alors, profitant de ma stupeur, les deux sirènes s'approchent avec une espèce de cadence, en faisant des ronds de jambe et en arrondissant les bras... Je m'immobilise de plus en plus. Elles m'atteignent... elles m'enlacent.
—Enlacer un homme d'âge et marié... les gredines! Ah! si j'avais été là... avec mon manche à balai..., s'écria Anastasie, je vous en aurais donné, de la cadence et des ronds de jambe, gourgandines!
—Quand je me sens enlacé, reprit Alfred, mon sang ne fait qu'un tour... j'ai la petite mort... Alors l'une des sirènes... la plus effrontée, une grande blonde, se penche sur mon épaule, m'enlève mon chapeau et me met le chef à nu, toujours en cadence... avec des ronds de jambe et en arrondissant les bras. Alors sa complice, tirant une paire de ciseaux de son feuillage, rassemble en une énorme mèche tout ce qui me restait de cheveux derrière la tête, et me coupe le tout, monsieur, le tout... toujours avec des ronds de jambe; puis elle dit en chantonnant et en cadençant: «C'est pour Cabrion...» Et l'autre impudique de répéter en chœur: «C'est pour Cabrion... c'est pour Cabrion!»
Après une pause accompagnée d'un soupir douloureux, Alfred reprit:
—Pendant cette impudente spoliation... je lève les yeux et je vois collée aux vitres de la loge la figure infernale de Cabrion avec sa barbe et son chapeau pointu... il riait, il riait... il était hideux. Pour échapper à cette vision odieuse, je ferme les yeux... Quand je les ai rouverts, tout avait disparu... je me suis retrouvé sur ma chaise... le chef à nu et complètement dévasté!... Vous le voyez, monsieur, Cabrion est arrivé à ses fins à force de ruse, d'opiniâtreté et d'audace... et par quels moyens, mon Dieu!... Il voulait me faire passer pour son ami!... Il a commencé par afficher ici que nous faisions commerce d'amitié ensemble. Non content de cela... à cette heure mon nom est accolé au sien sur tous les murs de la capitale avec un énorme trait d'union. Il n'y a pas à cette heure un habitant de Paris qui mette en doute mon intimité avec ce misérable; il voulait de mes cheveux, il en a... il les a tous, grâce aux exactions de ces sirènes effrontées. Maintenant, monsieur, vous le voyez, il ne me reste qu'à quitter la France... ma belle France... où je croyais vivre et mourir...
Et Alfred se jeta à la renverse sur son lit en joignant les mains.
—Mais au contraire, vieux chéri, maintenant qu'il a de tes cheveux, il te laissera tranquille.
—Me laisser tranquille! s'écria M. Pipelet avec un soubresaut convulsif; mais tu ne le connais pas, il est insatiable. Maintenant qui sait ce qu'il voudra de moi?
Rigolette, paraissant à l'entrée de la loge, mit un terme aux lamentations de M. Pipelet.
—N'entrez pas, mademoiselle! cria M. Pipelet, fidèle à ses habitudes de chaste susceptibilité. Je suis au lit et en linge.
Ce disant, il tira un de ses draps jusqu'à son menton. Rigolette s'arrêta discrètement au seuil de la porte.
—Justement, ma voisine, j'allais chez vous, lui dit Rodolphe. Veuillez m'attendre un moment. Puis, s'adressant à Anastasie: N'oubliez pas de conduire Cecily ce soir chez M. Ferrand.
—Soyez tranquille, mon roi des locataires, à sept heures, elle y sera installée. Maintenant que la femme Morel peut marcher, je la prierai de garder ma loge, car Alfred ne voudrait pas, pour un empire, rester tout seul.
Les roses du teint de Rigolette pâlissaient de plus en plus; sa charmante figure, jusqu'alors si fraîche, si ronde, commençait à s'allonger un peu; sa piquante physionomie, ordinairement si animée, si vive, était devenue sérieuse et plus triste encore qu'elle ne l'était lors de la dernière entrevue de la grisette et de Fleur-de-Marie à la porte de la prison de Saint-Lazare.
—Combien je suis contente de vous rencontrer mon voisin, dit Rigolette à Rodolphe lorsque celui-ci fut sorti de la loge de Mme Pipelet. J'ai bien des choses à vous dire, allez...
—D'abord, ma voisine, comment vous portez-vous? Voyons, cette jolie figure... est-elle toujours rose et gaie? Hélas! non; je vous trouve pâle... Je suis sûr que vous travaillez trop...
—Oh! non, monsieur Rodolphe, je vous assure que maintenant je suis faite à ce petit surcroît d'ouvrage... Ce qui ne change, c'est tout bonnement le chagrin. Mon Dieu oui, toutes les fois que je vois ce pauvre Germain, je m'attriste de plus en plus.
—Il est donc toujours bien abattu?
—Plus que jamais, monsieur Rodolphe, et ce qui est désolant, c'est que tout ce que je fais pour le consoler tourne contre moi, c'est comme un sort... Et une larme vint voiler les grands yeux noirs de Rigolette.
—Expliquez-moi cela, ma voisine.
—Hier, par exemple, je vais le voir et lui porter un livre qu'il m'avait priée de lui procurer, parce que c'était un roman que nous lisions dans notre bon temps de voisinage. À la vue de ce livre il fond en larmes; cela ne m'étonne pas, c'était bien naturel... Dame!... ce souvenir de nos soirées si tranquilles, si gentilles au coin de mon poêle, dans ma jolie petite chambre, comparer cela à son affreuse vie de prison; pauvre Germain! c'est bien cruel.
—Rassurez-vous, dit Rodolphe à la jeune fille. Lorsque Germain sera hors de prison et que son innocence sera reconnue, il retrouvera sa mère, des amis, et il oubliera bien vite auprès d'eux et de vous ces durs moments d'épreuve.
—Oui; mais jusque-là, monsieur Rodolphe, il va encore se tourmenter davantage. Et puis, ce n'est pas tout...
—Qu'y a-t-il encore?
—Comme il est le seul honnête homme au milieu de ces bandits, ils l'ont en grippe, parce qu'il ne peut pas prendre sur lui de frayer avec eux. Le gardien du parloir, un bien brave homme, m'a dit d'engager Germain, dans son intérêt, à être moins fier... à tâcher de se familiariser avec ces mauvaises gens... mais il ne le peut pas, c'est plus fort que lui, et je tremble qu'un jour ou l'autre on ne lui fasse du mal... Puis, s'interrompant tout à coup et essuyant une larme, Rigolette reprit: Mais, voyez donc, je ne pense qu'à moi, et j'oubliais de vous parler de la Goualeuse.
—De la Goualeuse? dit Rodolphe avec surprise.
—Avant-hier, en allant voir Louise à Saint-Lazare, je l'ai rencontrée.
—La Goualeuse?
—Oui, monsieur Rodolphe.
—À Saint-Lazare?
—Elle en sortait avec une vieille dame.
—C'est impossible!... s'écria Rodolphe stupéfait.
—Je vous assure que c'était bien elle, mon voisin.
—Vous vous serez trompée.
—Non, non; quoiqu'elle fût vêtue en paysanne, je l'ai tout de suite reconnue: elle est toujours bien jolie, quoique pâle, et elle a le même petit air doux et triste qu'autrefois.
—Elle, à Paris... sans que j'en sois instruit! Je ne puis le croire. Et que venait-elle faire à Saint-Lazare?
—Comme moi, voir une prisonnière sans doute; je n'ai pas eu le temps de lui en demander davantage; la vieille dame qui l'accompagnait avait l'air si grognon et si pressé... Ainsi, vous la connaissez aussi, la Goualeuse, monsieur Rodolphe?
—Certainement.
—Alors plus de doute, c'est bien de vous qu'elle m'a parlé.
—De moi?
—Oui, mon voisin. Figurez-vous que je lui racontais le malheur de Louise et de Germain, tous deux si bons et honnêtes et si persécutés par ce vilain M. Jacques Ferrand, me gardant bien de lui apprendre, comme vous me l'aviez défendu, que vous vous intéressiez à eux; alors la Goualeuse m'a dit que si une personne généreuse qu'elle connaissait était instruite du sort malheureux et peu mérité de mes deux pauvres prisonniers, elle viendrait bien sûr à leur secours; je lui ai demandé le nom de cette personne, et elle vous a nommé, monsieur Rodolphe.
—C'est elle, c'est bien elle...
—Vous pensez que nous avons été bien étonnées toutes deux de cette découverte ou de cette ressemblance de nom; aussi nous nous sommes promis de nous écrire si notre Rodolphe était le même... Et il paraît que vous êtes le même, mon voisin.
—Oui, je me suis aussi intéressé à cette pauvre enfant... Mais ce que vous me dites de sa présence à Paris me surprend tellement que si vous ne m'aviez pas donné tant de détails sur votre entrevue avec elle, j'aurais persisté à croire que vous vous trompiez... Mais adieu... ma voisine, ce que vous venez de m'apprendre à propos de la Goualeuse m'oblige de vous quitter... Restez toujours aussi réservée à l'égard de Louise et de Germain sur la protection que des amis inconnus leur manifesteront lorsqu'il en sera temps. Ce secret est plus nécessaire que jamais. À propos, comment va la famille Morel?
—De mieux en mieux, monsieur Rodolphe; la mère est tout à fait sur pied maintenant; les enfants reprennent à vue d'œil. Tout le ménage vous doit la vie, le bonheur... Vous êtes si généreux pour eux!... Et ce pauvre Morel, lui, comment va-t-il?
—Mieux... J'ai eu hier de ses nouvelles; il semble avoir de temps en temps quelques moments lucides; on a bon espoir de le guérir de sa folie... Allons, courage, et à bientôt, ma voisine... Vous n'avez besoin de rien? Le gain de votre travail vous suffit toujours?
—Oh! oui, monsieur Rodolphe; je prends un peu sur mes nuits, et ce n'est guère dommage, allez, car je ne dors presque plus.
—Hélas! ma pauvre petite voisine, je crains bien que papa Crétu et Ramonette ne chantent plus beaucoup s'ils vous attendent pour commencer.
—Vous ne vous trompez pas, monsieur Rodolphe; mes oiseaux et moi nous ne chantons plus, mon Dieu non; mais, tenez, vous allez vous moquer, eh bien! il me semble qu'ils comprennent que je suis triste; oui, au lieu de gazouiller gaiement quand j'arrive, ils font un petit ramage si doux, si plaintif, qu'ils ont l'air de vouloir me consoler. Je suis folle, n'est-ce pas, de croire cela, monsieur Rodolphe?
—Pas du tout; je suis sûr que vos bons amis les oiseaux vous aiment trop pour ne pas s'apercevoir de votre chagrin.
—Au fait, ces pauvres petites bêtes sont si intelligentes! dit naïvement Rigolette, très-contente d'être rassurée sur la sagacité de ses compagnons de solitude.
—Sans doute, rien de plus intelligent que la reconnaissance. Allons, adieu... Bientôt, ma voisine, avant peu, je l'espère, vos jolis yeux seront redevenus bien vifs, vos joues bien roses, et vos chants si gais, si gais, que papa Crétu et Ramonette pourront à peine vous suivre.
—Puissiez-vous dire vrai, monsieur Rodolphe! reprit Rigolette avec un grand soupir. Allons, adieu, mon voisin.
—Adieu, ma voisine, et à bientôt.
Rodolphe, ne pouvant comprendre comment Mme Georges avait, sans l'en prévenir, amené ou envoyé Fleur-de-Marie à Paris, se rendit chez lui pour envoyer un exprès à la ferme de Bouqueval.
Au moment où il rentrait rue Plumet, il vit une voiture de poste s'arrêter devant la porte de l'hôtel: c'était Murph qui revenait de Normandie.
Le squire y était allé, nous l'avons dit, pour déjouer les sinistres projets de la belle-mère de Mme d'Harville et de Bradamanti son complice.
La figure de sir Walter Murph était rayonnante.
En descendant de voiture, il remit à un des gens du prince une paire de pistolets, ôta sa longue redingote de voyage et, sans prendre le temps de changer de vêtements, il suivit Rodolphe, qui, impatient, l'avait précédé dans son appartement.
—Bonne nouvelle, monseigneur, bonne nouvelle! s'écria le squire lorsqu'il se trouva seul avec Rodolphe; les misérables sont démasqués, M. d'Orbigny est sauvé... vous m'avez fait partir à temps... Une heure de retard... un nouveau crime était commis!
—Et Mme d'Harville?
—Elle est tout à la joie que lui cause le retour de l'affection de son père, et tout au bonheur d'être arrivée, grâce à vos conseils, assez à temps pour l'arracher à une mort certaine.
—Ainsi, Polidori...
—Était encore cette fois le digne complice de la belle-mère de Mme d'Harville. Mais quel monstre que cette belle-mère!... Quel sang-froid! Quelle audace!... Et ce Polidori!... Ah! monseigneur, vous avez bien voulu quelquefois me remercier de ce que vous appeliez mes preuves de dévouement...
—J'ai toujours dit les preuves de ton amitié, mon bon Murph...
—Eh bien! monseigneur, jamais, non, jamais cette amitié n'a été mise à une plus rude épreuve que dans cette circonstance, dit le squire d'un air moitié sérieux, moitié plaisant.
—Comment cela?
—Les déguisements de charbonnier, les pérégrinations dans la Cité, et tutti quanti, cela n'a rien été, monseigneur, rien absolument, auprès du voyage que je viens de faire avec cet infernal Polidori.
—Que dis-tu? Polidori...
—Je l'ai ramené...
—Avec toi?
—Avec moi... Jugez... quelle compagnie... pendant douze heures côte à côte avec l'homme que je méprise et que je hais le plus au monde. Autant voyager avec un serpent... ma bête d'antipathie.
—Et où est Polidori, maintenant?
—Dans la maison de l'allée des Veuves... sous bonne et sûre garde...
—Il n'a donc fait aucune résistance pour te suivre?
—Aucune... Je lui ai laissé le choix d'être arrêté sur-le-champ par les autorités françaises ou d'être mon prisonnier allée des Veuves: il n'a pas hésité.
—Tu as eu raison, il vaut mieux l'avoir ainsi sous la main. Tu es un homme d'or, mon vieux Murph; mais raconte-moi ton voyage... Je suis impatient de savoir comment cette femme indigne et son indigne complice ont été enfin démasqués.
—Rien de plus simple: je n'ai eu qu'à suivre vos instructions à la lettre pour terrifier et écraser ces infâmes. Dans cette circonstance, monseigneur, vous avez sauvé, comme toujours, des gens de bien, et puni des méchants. Noble providence que vous êtes!...
—Sir Walter, sir Walter, rappelez-vous les flatteries du baron de Graün..., dit Rodolphe en souriant.
—Allons, soit, monseigneur. Je commencerai donc ou plutôt vous voudrez bien lire d'abord cette lettre de Mme la marquise d'Harville, qui vous instruira de tout ce qui s'est passé avant que mon arrivée ait confondu Polidori.
—Une lettre?... Donne vite.
Murph, remettant à Rodolphe la lettre de la marquise, ajouta:
—Ainsi que cela était convenu, au lieu d'accompagner Mme d'Harville chez son père, j'étais descendu à une auberge servant de tournebride, à deux pas du château, où je devais attendre que Mme la marquise me fît demander.
Rodolphe lut ce qui suit avec une tendre et impatiente sollicitude:
«Monseigneur,
«Après tout ce que je vous dois déjà, je vous devrai la vie de mon père!...
«Je laisse parler les faits: ils vous diront mieux que moi quels nouveaux trésors de gratitude envers vous je viens d'amasser dans mon cœur.
«Comprenant toute l'importance des conseils que vous m'avez fait donner par sir Walter Murph, qui m'a rejointe sur la route de Normandie, presque à ma sortie de Paris, je suis arrivée en toute hâte au château des Aubiers.
Je ne sais pourquoi la physionomie des gens qui me reçurent me parut sinistre; je ne vis parmi eux aucun des anciens serviteurs de notre maison: personne ne me connaissait; je fus obligée de me nommer. J'appris que depuis quelques jours mon père était très-souffrant, et que ma belle-mère venait de ramener un médecin de Paris.
«Plus de doute, il s'agissait du docteur Polidori.
«Voulant me faire conduire à l'instant auprès de mon père, je demandai où était un vieux valet de chambre auquel il était très-attaché. Depuis quelque temps cet homme avait quitté le château; ces renseignements m'étaient donnés par un intendant qui m'avait conduite dans mon appartement, disant qu'il allait prévenir ma belle-mère de mon arrivée.
«Était-ce illusion, prévention? il me semblait que ma venue était même importune aux gens de mon père. Tout dans le château me paraissait morne, sinistre. Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, on cherche à tirer des inductions des moindres circonstances. Je remarquai partout des marques de désordre, d'incurie, comme si on avait trouvé inutile de soigner une habitation qui devait être bientôt abandonnée...
«Mes inquiétudes, mes angoisses augmentaient à chaque instant. Après avoir établi ma fille et sa gouvernante dans mon appartement, j'allais me rendre chez mon père, lorsque ma belle-mère entra.
«Malgré sa fausseté, malgré l'empire qu'elle possédait ordinairement sur elle-même, elle parut atterrée de ma brusque arrivée.
«—M. d'Orbigny ne s'attend pas a votre visite, madame, me dit-elle. Il est si souffrant qu'une pareille surprise lui serait funeste. Je crois donc convenable de lui laisser ignorer votre présence; il ne pourrait aucunement se l'expliquer, et...
«Je ne la laissai pas achever.
«—Un grand malheur est arrivé, madame, lui dis-je. M. d'Harville est mort... victime d'une funeste imprudence. Après un si déplorable événement, je ne pouvais rester à Paris chez moi, et je viens passer auprès de mon père les premiers temps de mon deuil.
«—Vous êtes veuve!... Ah! c'est un bonheur insolent! s'écria ma belle-mère avec rage.
«D'après ce que vous savez du malheureux mariage que cette femme avait tramé pour se venger de moi, vous comprendrez, monseigneur, l'atrocité de son exclamation.
«—C'est parce que je crains que vous ne vouliez être aussi insolemment heureuse que moi, madame, que je viens ici, lui dis-je, peut-être imprudemment. Je veux voir mon père.
«—Cela est impossible en ce moment, me dit-elle en pâlissant; votre aspect lui causerait une révolution dangereuse.
«—Puisque mon père est si gravement malade, m'écriai-je, comment n'en suis-je pas instruite?
«—Telle a été la volonté de M. d'Orbigny, me répondit ma belle-mère.
«—Je ne vous crois pas, madame, et je vais m'assurer de la vérité, lui dis-je en faisant un pas pour sortir de ma chambre.
«—Je vous répète que votre vue inattendue peut faire un mal horrible à votre père, s'écria-t-elle en se plaçant devant moi pour me barrer le passage. Je ne souffrirai pas que vous entriez chez lui sans que je l'aie prévenu de votre retour avec les ménagements que réclame sa position.
«J'étais dans une cruelle perplexité, monseigneur. Une brusque surprise pouvait, en effet, porter un coup dangereux à mon père; mais cette femme, ordinairement si froide, si maîtresse d'elle-même, me semblait tellement épouvantée de ma présence, j'avais tant de raisons de douter de la sincérité de sa sollicitude pour la santé de celui qu'elle avait épousé par cupidité, enfin la présence du docteur Polidori, le meurtrier de ma mère, me causait une terreur si grande, que, croyant la vie de mon père menacée, je n'hésitai pas entre l'espoir de le sauver et la crainte de lui causer une émotion fâcheuse.
«—Je verrai mon père à l'instant, dis-je à ma belle-mère.
«Et quoique celle-ci m'eût saisie par le bras, je passai outre...
«Perdant complètement l'esprit, cette femme voulut, une seconde fois, presque par force, m'empêcher de sortir de ma chambre... Cette incroyable résistance redoubla ma frayeur, je me dégageai de ses mains. Connaissant l'appartement de mon père, j'y courus rapidement: j'entrai...
«Ô monseigneur! de ma vie je n'oublierai cette scène et le tableau qui s'offrit à ma vue...
«Mon père, presque méconnaissable, pâle, amaigri, la souffrance peinte sur tous les traits, la tête renversée sur un oreiller, était étendu dans un grand fauteuil...
«Au coin de la cheminée, debout auprès de lui, le docteur Polidori s'apprêtait à verser dans une tasse que lui présentait une garde-malade quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon de cristal qu'il tenait à la main...
«Sa longue barbe rousse donnait une expression plus sinistre encore à sa physionomie. J'entrai si précipitamment qu'il fit un geste de surprise, échangea un regard d'intelligence avec ma belle-mère qui me suivait en hâte, et au lieu de faire prendre à mon père la potion qu'il lui avait préparée, il posa brusquement le flacon sur la cheminée.
«Guidée par un instinct dont il m'est encore impossible de me rendre compte, mon premier mouvement fut de m'emparer de ce flacon.
«Remarquant aussitôt la surprise et la frayeur de ma belle-mère et de Polidori, je me félicitai de mon action. Mon père, stupéfait, semblait irrité de me voir, je m'y attendais. Polidori me lança un coup d'œil féroce; malgré la présence de mon père et celle de la garde-malade, je craignis que ce misérable, voyant son crime presque découvert, ne se portât contre moi à quelque extrémité.
«Je sentis le besoin d'un appui dans ce moment décisif, je sonnai: un des gens de mon père accourut; je le priai de dire à mon valet de chambre (il était prévenu) d'aller chercher quelques objets que j'avais laissés au tournebride; sir Walter Murph savait que, pour ne pas éveiller les soupçons de ma belle-mère dans le cas où je serais obligée de donner mes ordres devant elle, j'emploierais ce moyen pour le mander auprès de moi...
«La surprise de mon père, de ma belle-mère, était telle que le domestique sortit avant qu'ils eussent pu dire un mot: je fus rassurée; au bout de quelques instants sir Walter Murph serait auprès de moi...
«—Qu'est-ce que cela signifie? me dit enfin mon père d'une voix faible, mais impérieuse et courroucée. Vous ici, Clémence... sans que je vous y aie appelée?... Puis à peine arrivée vous vous emparez du flacon qui contient la potion que le docteur allait me donner... M'expliquerez-vous cette folie?
«—Sortez, dit ma belle-mère à la garde-malade.
«Cette femme obéit.
«—Calmez-vous, mon ami, reprit ma belle-mère en s'adressant à mon père; vous le savez, la moindre émotion pourrait vous être nuisible. Puisque votre fille vient ici malgré vous, et que sa présence vous est désagréable, donnez-moi votre bras, je vous conduirai dans le petit salon; pendant ce temps-là notre bon docteur fera comprendre à Mme d'Harville ce qu'il y a d'imprudent, pour ne pas dire plus, dans sa conduite...
«Et elle jeta un regard significatif à son complice.
«Je compris le dessein de ma belle-mère. Elle voulait emmener mon père et me laisser seule avec Polidori, qui, dans ce cas extrême, aurait sans doute employé la violence pour m'arracher le flacon qui pouvait fournir une preuve évidente de ses projets criminels.
«—Vous avez raison, dit mon père à ma belle-mère. Puisqu'on vient me poursuivre jusque chez moi, sans respect pour mes volontés, je laisserai la place libre aux importuns...
«Et se levant avec peine il accepta le bras que lui offrait ma belle-mère et fit quelques pas vers le petit salon.
«À ce moment, Polidori s'avança vers moi; mais, me rapprochant aussitôt de mon père, je lui dis:
«—Je vais vous expliquer ce qu'il y a d'imprévu dans mon arrivée et d'étrange dans ma conduite... Depuis hier je suis veuve... Depuis hier je sais que vos jours sont menacés, mon père.
«Il marchait péniblement courbé. À ces mots, il s'arrêta, se redressa vivement et, me regardant avec un étonnement profond, il s'écria:
«—Vous êtes veuve... mes jours sont menacés!... Qu'est-ce que cela signifie?
«—Et qui ose menacer les jours de M. d'Orbigny, madame? me demanda audacieusement ma belle-mère.
«—Oui, qui les menace?... ajouta Polidori.
«—Vous, monsieur; vous, madame, répondis-je.
«—Quelle horreur!... s'écria ma belle-mère en faisant un pas vers moi.
«—Ce que je dis, je le prouverai, madame, lui répondis-je.
«—Mais une telle accusation est épouvantable! s'écria mon père.
«—Je quitte à l'instant cette maison, puisque j'y suis exposé à de si atroces calomnies! dit le docteur Polidori avec l'indignation apparente d'un homme outragé dans son honneur. Commençant à sentir le danger de sa position, il voulait fuir sans doute.
«Au moment où il ouvrait la porte, il se trouva face à face avec sir Walter Murph...
Rodolphe, s'interrompant de lire, tendit la main au squire et lui dit:
—Très-bien, mon vieil ami, ta présence a dû foudroyer ce misérable.
—C'est le mot, monseigneur... Il est devenu livide... et a fait deux pas en arrière en me regardant avec stupeur; il semblait anéanti... Me retrouver au fond de la Normandie, dans un moment pareil!... Il croyait faire un mauvais rêve... Mais continuez, monseigneur, vous allez voir que cette infernale comtesse d'Orbigny a eu aussi son tour de foudroiement, grâce à ce que vous m'aviez appris de sa visite au charlatan Bradamanti-Polidori dans la maison de la rue du Temple... Car, après tout, c'est vous qui agissiez... ou plutôt je n'étais que l'instrument de votre pensée... aussi, jamais, je vous le jure, vous ne vous êtes plus heureusement et plus justement substitué à l'indolente Providence que dans cette occasion.
Rodolphe sourit et continua la lecture de la lettre de Mme d'Harville:
«À la vue de sir Walter Murph, Polidori resta pétrifié; ma belle-mère tombait de surprise en surprise; mon père, ému de cette scène, affaibli par la maladie, fut obligé de s'asseoir dans un fauteuil. Sir Walter ferma à double tour la porte par laquelle il était entré; et se plaçant devant celle qui conduisait à un autre appartement, afin que le docteur Polidori ne pût s'échapper, il dit à mon pauvre père avec l'accent du plus profond respect:
«—Mille pardons, monsieur le comte, de la licence que je prends; mais une impérieuse nécessité, dictée par votre seul intérêt (et vous allez bientôt le reconnaître), m'oblige à agir ainsi... Je me nomme sir Walter Murph, ainsi que peut vous l'affirmer ce misérable, qui à ma vue tremble de tous ses membres: je suis le conseiller intime de S. A. R. monseigneur le grand-duc régnant de Gerolstein.
«—Cela est vrai, dit le docteur Polidori en balbutiant, éperdu de frayeur.
«—Mais alors, monsieur... que venez-vous faire ici? Que voulez-vous?
«—Sir Walter Murph, repris-je en m'adressant à mon père, vient se joindre à moi pour démasquer les misérables dont vous avez failli être victime.
«Puis, remettant à sir Walter le flacon de cristal, j'ajoutai:—J'ai été assez bien inspirée pour m'emparer de ce flacon au moment où le docteur Polidori allait verser quelques gouttes de la liqueur qu'il contient dans une potion qu'il offrait à mon père.
«—Un praticien de la ville voisine analysera devant vous le contenu de ce flacon; et s'il est prouvé qu'il renferme un poison lent et sûr, dit Walter Murph à mon père, il ne pourra plus vous rester de doute sur les dangers que vous couriez, et que la tendresse de madame votre fille a heureusement prévenus.
«Mon pauvre père regardait tour à tour sa femme, le docteur Polidori, moi et sir Walter d'un air égaré; ses traits exprimaient une angoisse indéfinissable. Je lisais sur son visage navré la lutte violente qui déchirait son cœur. Sans doute il résistait de tout son pouvoir à de croissants et terribles soupçons, craignant d'être obligé de reconnaître la scélératesse de ma belle-mère; enfin, cachant sa tête dans ses mains, il s'écria:
«—Ô mon Dieu, mon Dieu!... tout cela est horrible... impossible. Est-ce un rêve que je fais?
«—Non, ce n'est pas un rêve..., s'écria audacieusement ma belle-mère, rien de plus réel que cette atroce calomnie concertée d'avance pour perdre une malheureuse femme dont le seul crime a été de vous consacrer sa vie. Venez, venez, mon ami, ne restons pas une seconde de plus ici, ajouta-t-elle en s'adressant à mon père; peut-être votre fille n'aura-t-elle pas l'insolence de vous retenir malgré vous...
«—Oui, oui, sortons, dit mon père hors de lui, tout cela n'est pas vrai, ne peut pas être vrai, je ne veux pas entendre davantage, ma raison n'y résisterait pas... d'épouvantables méfiances s'élèveraient dans mon cœur, empoisonneraient le peu de jours qui me restent à vivre, et rien ne pourrait me consoler d'une si abominable découverte.
«Mon père semblait si souffrant, si désespéré, qu'à tout prix j'aurais voulu mettre fin à cette scène, si cruelle pour lui. Sir Walter devina ma pensée; mais, voulant faire pleine et entière justice, il répondit à mon père:
«—Encore quelques mots, monsieur le comte; vous allez avoir le chagrin, sans doute bien pénible, de reconnaître qu'une femme que vous vous croyiez attachée par la reconnaissance a toujours été un monstre hypocrite; mais vous trouverez des consolations certaines dans l'affection de votre fille, qui ne vous a jamais manqué.
«—Cela passe toutes les bornes! s'écria ma belle-mère avec rage; et de quel droit, monsieur, et sur quelles preuves osez-vous baser de si effroyables calomnies? Vous dites que ce flacon contient du poison?... Je le nie, monsieur, et je le nierai jusqu'à preuve du contraire; et lors même que le docteur Polidori aurait, par méprise, confondu un médicament avec un autre, est-ce une raison pour m'accuser d'avoir voulu... de complicité avec lui... Oh! non, non, je n'achèverai pas... Une idée si horrible est déjà un crime; encore une fois, monsieur, je vous défie de dire sur quelles preuves, vous et madame, osez appuyer cette affreuse calomnie..., dit ma belle-mère avec une audace incroyable.
«—Oui, sur quelles preuves? s'écria mon malheureux père. Il faut que la torture que l'on m'impose ait un terme.
«—Je ne suis pas venu ici sans preuves, monsieur le comte, dit sir Walter; et ces preuves, les réponses de ce misérable vous les fourniront tout à l'heure. Puis sir Walter adressa la parole en allemand au docteur Polidori, qui semblait avoir repris un peu d'assurance, mais qui la perdit aussitôt.
—Que lui as-tu dit? demanda Rodolphe au squire en s'interrompant de lire.
—Quelques mots significatifs, monseigneur; à peu près ceux-ci: «Tu as échappé par la fuite à la condamnation dont tu avais été frappé par la justice du grand-duché; tu demeures rue du Temple, sous le faux nom de Bradamanti; on sait à quel abominable métier tu te livres; tu as empoisonné la première femme du comte; il y a trois jours, Mme d'Orbigny est allée te chercher pour t'emmener ici empoisonner son mari; S. A. R. est à Paris, elle a les preuves de tout ce que j'avance. Si tu avoues la vérité, afin de confondre cette misérable femme, tu peux espérer, non ta grâce, mais un adoucissement au châtiment que tu mérites; tu me suivras à Paris, où je te déposerai en lieu sûr jusqu'à ce que S. A. ait décidé de toi. Sinon, de deux choses l'une, ou S. A. R. fait demander et obtient ton extradition, ou bien à l'instant même j'envoie chercher à la ville voisine un magistrat; ce flacon renfermant du poison lui sera remis, on t'arrêtera sur-le-champ, on fera des perquisitions chez toi, rue du Temple; tu sais combien elles te compromettront, et la justice française suivra son cours... Choisis donc...»
«Ces révélations, ces accusations, ces menaces qu'il savait fondées, se succédant coup sur coup, accablèrent cet infâme, qui ne s'attendait pas à me voir si bien instruit. Dans l'espoir d'adoucir la position qui l'attendait, il n'hésita pas a sacrifier sa complice, et me répondit: «Interrogez-moi, je dirai la vérité en ce qui concerne cette femme.»
—Bien, bien, mon digne Murph, je n'attendais pas moins de toi.
—Pendant mon entretien avec Polidori, les traits de la belle-mère de Mme d'Harville se décomposaient d'une manière effrayante, quoiqu'elle ne comprît pas l'allemand. Elle voyait, à l'abattement croissant de son complice, à son attitude suppliante, que je le dominais. Dans une anxiété terrible, elle cherchait à rencontrer les yeux de Polidori, afin de lui donner du courage ou d'implorer sa discrétion, mais il évitait constamment son regard.
—Et le comte?
—Son émotion était inexprimable; de ses doigts crispés, il serrait convulsivement les bras de son fauteuil, la sueur baignait son front, il respirait à peine, ses yeux ardents, fixes, ne quittaient pas les miens. Ses angoisses égalaient celles de sa femme. La suite de la lettre de Mme d'Harville vous dira la fin de cette scène pénible, monseigneur.
Rodolphe continua la lecture de la lettre de Mme d'Harville.
«Après un entretien en allemand qui dura quelques minutes entre sir Walter Murph et Polidori, sir Walter dit à ce dernier:
«—Maintenant, répondez. N'est-ce pas madame—et il désigna ma belle-mère—qui, lors de la maladie de la première femme de M. le comte, vous a introduit chez lui comme médecin?
«—Oui, c'est elle..., répondit Polidori.
«—Afin de servir les affreux projets de... madame... n'avez-vous pas été assez criminel pour rendre mortelle par vos prescriptions homicides la maladie d'abord légère de Mme la comtesse d'Orbigny?
«—Oui, dit Polidori.
«Mon père poussa un gémissement douloureux, leva ses deux mains au ciel et les laissa retomber avec accablement.
«—Mensonge et infamie! s'écria ma belle-mère. Tout cela est faux; ils s'entendent pour me perdre.
«—Silence, madame! dit sir Walter Murph d'une voix imposante. Puis, continuant de s'adresser à Polidori: Est-il vrai qu'il y a trois jours madame a été vous chercher rue du Temple, n° 17, où vous habitez, caché sous le faux nom de Bradamanti?
«—Cela est vrai.
«—Madame ne vous a-t-elle pas proposé de venir ici assassiner le comte d'Orbigny, comme vous aviez assassiné sa femme?
«—Hélas! je ne puis le nier, dit Polidori.
«À cette accablante révélation, mon père se leva debout, menaçant; d'un geste foudroyant il montra la porte à ma belle-mère; puis, me tendant les bras, il s'écria d'une voix entrecoupée:
«—Au nom de ta malheureuse mère, pardon! pardon!... Je l'ai bien fait souffrir... mais, je te jure... j'étais étranger au crime qui l'a conduite au tombeau.
«Et avant que j'aie pu l'empêcher, mon père tomba à mes genoux.
«Lorsque moi et sir Walter nous le relevâmes, il était évanoui.
«Je sonnai les gens; sir Walter prit le docteur Polidori par le bras et sortit avec lui en disant à ma belle-mère:
«—Croyez-moi, madame, quittez cette maison avant une heure, sinon je vous livre à la justice.
«La misérable sortit de l'appartement dans un état de frayeur et de rage que vous concevez facilement, monseigneur.
«Lorsque mon père reprit ses sens, tout ce qui venait de se passer lui parut un rêve horrible. Je fus dans la triste nécessité de lui raconter mes premiers soupçons sur la mort prématurée de ma mère, soupçons que votre connaissance des premiers crimes du docteur Polidori, monseigneur, avait changés en certitude.
«Je dus dire aussi à mon père comment ma belle-mère m'avait poursuivie de sa haine jusque dans mon mariage, et quel avait été son but en me faisant épouser M. d'Harville...
«Autant mon père s'était montré faible, aveugle à l'égard de cette femme, autant il voulait se montrer impitoyable envers elle; il s'accusait avec désespoir d'avoir été presque le complice de ce monstre en lui donnant sa main après la mort de ma mère; il voulait livrer Mme d'Orbigny aux tribunaux; je lui représentai le scandale odieux d'un tel procès, dont l'éclat serait si fâcheux pour lui; je l'engageai à chasser pour jamais ma belle-mère de sa présence, en lui assurant seulement ce qui lui était nécessaire pour vivre, puisqu'elle portait son nom.
«J'eus assez de peine à obtenir de mon père ces résolutions modérées; il voulut me charger de la chasser de la maison. Cette mission m'était doublement pénible; je songeai que sir Walter voudrait peut-être bien s'en charger... Il y consentit.
—Et j'y ai pardieu consenti avec joie, monseigneur, dit Murph à Rodolphe; rien ne me plaît davantage que de donner aux méchants cette espèce d'extrême-onction...
—Et qu'a dit cette femme?
—Mme d'Harville avait en effet poussé la bonté jusqu'à demander à son père une pension de cent louis pour cette infâme; ceci me parut non pas de la bonté, mais de la faiblesse: il était déjà mal de dérober à la justice une si dangereuse créature. J'allai trouver le comte, il adopta parfaitement mes observations; il fut convenu qu'on donnerait, en tout et pour tout, vingt-cinq louis à l'infâme pour la mettre à même d'attendre un emploi ou du travail.
«—Et à quel emploi, à quel travail, moi, comtesse d'Orbigny, pourrai-je me livrer? me demanda-t-elle insolemment.
«—Ma foi, c'est votre affaire! Vous serez quelque chose comme garde-malade ou gouvernante; mais, croyez-moi, recherchez le métier le plus humble, le plus obscur; car si vous aviez l'audace de dire votre nom, ce nom que vous devez à un crime, on s'étonnerait de voir la comtesse d'Orbigny réduite à une telle condition; on s'informerait et vous jugez des conséquences, si vous étiez assez insensée pour ébruiter le passé. Cachez-vous donc au loin; faites-vous surtout oublier; devenez Mme Pierre ou Mme Jacques, et repentez-vous..., si vous pouvez.
«—Et vous croyez, monsieur, me dit-elle, ayant sans doute ménagé ce coup de théâtre, que je ne réclamerai pas les avantages que m'assure mon contrat de mariage?
«—Comment donc, madame! rien de plus juste; il serait indigne à M. d'Orbigny de ne pas exécuter ses promesses, et de méconnaître tout ce que vous avez fait, et surtout ce que vous vouliez faire pour lui... Plaidez... plaidez, adressez-vous à la justice; je ne doute pas qu'elle ne vous donne raison contre votre mari...»
«Un quart d'heure après notre entretien, la créature était en route pour la ville voisine.
—Tu as raison, il est pénible de laisser presque impunie une aussi détestable mégère; mais le scandale d'un procès... pour ce vieillard déjà si affaibli... Il n'y fallait pas songer.
«J'ai facilement décidé mon père à quitter Les Aubiers aujourd'hui même, reprit Rodolphe, continuant de lire la lettre de Mme d'Harville; de trop tristes souvenirs le poursuivraient ici. Quoique sa santé soit chancelante, les distractions d'un voyage de quelques jours, le changement d'air ne peuvent que lui être favorables, a dit le médecin que le docteur Polidori avait remplacé, et que j'ai fait aussitôt mander à la ville voisine. Mon père a voulu qu'il analysât le contenu du flacon, sans lui rien dire de ce qui s'était passé; le médecin répondit qu'il ne pouvait s'occuper de cette opération que chez lui, et qu'avant deux heures nous saurions le résultat de l'expérience. Le résultat fut que plusieurs doses de cette liqueur, composée avec un art infernal, pouvaient, en un temps donné, causer la mort sans laisser néanmoins d'autres traces que celles d'une maladie ordinaire que le médecin nomma.
«Dans quelques heures, monseigneur, je pars avec mon père et ma fille pour Fontainebleau; nous y resterons quelque temps, puis, selon le désir de mon père, nous reviendrons à Paris, mais non pas chez moi; il me serait impossible d'y demeurer après le déplorable accident qui s'y est passé.
«Ainsi que je vous l'ai dit, monseigneur, en commençant cette lettre, les faits vous prouvent tout ce que je dois encore à votre inépuisable sollicitude... Prévenue par vous, aidée de vos conseils, forte de l'appui de votre excellent et courageux sir Walter, j'ai pu arracher mon père à un péril certain, et je suis assurée du retour de sa tendresse...
«Adieu, monseigneur; il m'est impossible de vous en dire davantage, mon cœur est trop plein, trop d'émotions l'agitent, je vous exprimerais mal tout ce qu'il ressent.
«D'ORBIGNY D'HARVILLE»
«Je rouvre cette lettre à la hâte, monseigneur, pour réparer un oubli dont je suis confuse. En cherchant, d'après vos nobles inspirations, quelque bien à faire, j'étais allée à la prison de Saint-Lazare visiter de pauvres prisonnières; j'y ai trouvé une malheureuse enfant à laquelle vous vous êtes intéressé... Sa douceur angélique, sa pieuse résignation font l'admiration des respectables femmes qui surveillent les détenues... Vous apprendre où est la Goualeuse (tel est son surnom si je ne me trompe), c'est vous mettre à même d'obtenir à l'instant sa liberté; cette infortunée vous racontera par quel concours de circonstances sinistres, enlevée de l'asile où vous l'aviez placée, elle a été jetée dans cette prison, où du moins elle a su faire apprécier la candeur de son caractère.
«Permettez-moi de vous rappeler aussi mes deux futures protégées, monseigneur, cette malheureuse mère et sa fille, dépouillées par le notaire Ferrand... Où sont-elles? Avez-vous eu quelques renseignements sur elles? Oh! de grâce, tâchez de retrouver leurs traces, et qu'à mon retour à Paris je puisse leur payer la dette que j'ai contractée envers tous les malheureux!...
—La Goualeuse a donc quitté la ferme de Bouqueval, monseigneur? s'écria Murph, aussi étonné que Rodolphe de cette nouvelle révélation.
—Tout à l'heure encore on vient de me dire l'avoir vue sortir de Saint-Lazare, répondit Rodolphe. Ma tête s'y perd: le silence de Mme Georges me confond et m'inquiète... Pauvre petite Fleur-de-Marie! quels nouveaux malheurs sont donc venus la frapper? Fais monter un homme à cheval à l'instant; qu'il se rende en hâte à la ferme, et écris à Mme Georges que je la prie instamment de venir à Paris; dis aussi à M. de Graün de m'obtenir une permission pour entrer à Saint-Lazare... D'après ce que me dit Mme d'Harville, Fleur-de-Marie y serait détenue. Mais non, reprit Rodolphe en réfléchissant, elle n'y est plus prisonnière, car Rigolette l'a vue sortir de cette prison avec une femme âgée. Serait-ce Mme Georges? Sinon quelle est cette femme? Où est allée la Goualeuse[7]?
—Patience, monseigneur; avant ce soir vous saurez à quoi vous en tenir; puis, demain, il vous faudra interroger ce misérable Polidori; il a, dit-il, d'importantes révélations à vous faire, mais à vous seul...
—Cette entrevue me sera odieuse, dit tristement Rodolphe, car je n'ai pas revu cet homme depuis le jour fatal... où j'ai...
Rodolphe ne put achever; il cacha son front dans sa main.
—Eh! mort-dieu! monseigneur, pourquoi consentir à ce que demande Polidori? Menacez-le de la justice française ou d'une extradition immédiate; il faudra bien qu'il se résigne à me révéler ce qu'il ne veut révéler qu'à vous.
—Tu as raison, mon pauvre ami, car la présence de ce misérable rendrait plus menaçants encore ces souvenirs terribles auxquels se rattachent tant de douleurs incurables... depuis la mort de mon père jusqu'à celle de ma pauvre petite fille... Je ne sais, mais plus j'avance dans la vie, plus cette enfant me manque... Combien je l'aurais adorée! Combien il m'eût été cher et précieux, ce fruit charmant de mon premier amour, de mes premières et pures croyances, ou plutôt de mes jeunes illusions!... J'aurais déversé sur cette innocente créature les trésors d'affection dont son odieuse mère est indigne; et puis il me semble que, telle que je l'avais rêvée, cette enfant, par la beauté de son âme, par le charme de ses qualités, eût adouci, calmé tous les chagrins, tous les remords qui se rattachent, hélas! à sa funeste naissance...
—Tenez, monseigneur; je vois avec peine l'empire toujours croissant que prennent sur votre esprit ces regrets aussi stériles que cruels.
Après quelques moments de silence, Rodolphe dit à Murph:
—Je puis maintenant te faire un aveu, mon vieil ami: j'aime... oui, j'aime profondément une femme digne de l'affection la plus noble et la plus dévouée... Et, depuis que mon cœur s'est ouvert de nouveau à toutes les douceurs de l'amour, depuis que je suis prédisposé aux émotions tendres, je ressens plus vivement encore la perte de ma fille... J'aurais pour ainsi dire pu craindre qu'un attachement de cœur n'affaiblît l'amertume de mes regrets... Il n'en est rien: toutes mes facultés aimantes ont augmenté... je me sens meilleur, plus charitable, et plus que jamais il m'est cruel de n'avoir pas ma fille à adorer...
—Rien de plus simple, monseigneur, et pardonnez-moi la comparaison; mais, de même que certains hommes ont l'ivresse joyeuse et bienveillante, vous avez l'amour bon et généreux.
—Pourtant ma haine des méchants est aussi devenue plus vivace; mon aversion pour Sarah augmente sans doute en raison du chagrin que me cause la mort de ma fille. Je m'imagine que cette mauvaise mère l'a négligée, qu'une fois ses ambitieuses espérances ruinées par mon mariage, la comtesse, dans son impitoyable égoïsme, aura abandonné notre enfant à des mains mercenaires, et que ma fille sera peut-être morte par le manque de soins... C'est ma faute, aussi... je n'ai pas alors senti l'étendue des devoirs sacrés que la paternité impose... Lorsque le véritable caractère de Sarah m'a été tout à coup révélé, j'aurais dû à l'instant lui enlever ma fille, veiller sur elle avec amour et sollicitude. Je devais prévoir que la comtesse ne serait jamais qu'une mère dénaturée... C'est ma faute, vois-tu, c'est ma faute...
—Monseigneur, la douleur vous égare. Pouviez-vous, après l'événement si funeste que vous savez... différer d'un jour le long voyage qui vous était imposé... comme...
—Comme une expiation!... Tu as raison, mon ami, dit Rodolphe avec accablement.
—Vous n'avez pas entendu parler de la comtesse Sarah depuis mon départ, monseigneur?
—Non, depuis ces infâmes délations qui, par deux fois, ont failli perdre Mme d'Harville, je n'ai eu d'elle aucune nouvelle... Sa présence ici me pèse, m'obsède; il me semble que mon mauvais ange est auprès de moi, que quelque nouveau malheur me menace.
—Patience, monseigneur, patience... Heureusement, l'Allemagne lui est interdite, et l'Allemagne nous attend.
—Oui... bientôt nous partirons. Au moins, durant mon court séjour à Paris, j'aurai accompli une promesse sacrée, j'aurai fait quelques pas de plus dans cette voie méritante qu'une auguste et miséricordieuse volonté m'a tracée pour ma rédemption... Dès que le fils de Mme Georges sera rendu à sa tendresse, innocent et libre; dès que Jacques Ferrand sera convaincu et puni de ses crimes; dès que j'aurai assuré l'avenir de toutes les honnêtes et laborieuses créatures qui, par leur résignation, leur courage et leur probité, ont mérité mon intérêt, nous retournerons en Allemagne; mon voyage n'aura pas été du moins stérile.
—Surtout si vous parvenez à démasquer cet abominable Jacques Ferrand, monseigneur, la pierre angulaire, le pivot de tant de crimes.
—Quoique la fin justifie les moyens... et que les scrupules soient peu de mise envers ce scélérat, quelquefois je regrette de faire intervenir Cecily dans cette réparation juste et vengeresse.
—Elle doit maintenant arriver d'un moment à l'autre?
—Elle est arrivée.
—Cecily?
—Oui... Je n'ai pas voulu la voir; de Graün lui a donné des instructions très-détaillées, elle a promis de s'y conformer.
—Tiendra-t-elle sa promesse?
—D'abord tout l'y engage; l'espoir d'un adoucissement dans son sort à venir, et la crainte d'être immédiatement renvoyée dans sa prison d'Allemagne; car de Graün ne la quittera pas de vue; à la moindre incartade, il obtiendra son extradition.
—C'est juste, elle est arrivée ici comme évadée; lorsqu'on saurait quels crimes ont motivé sa détention perpétuelle, on accorderait aussitôt son extradition.
—Et, lors même que son intérêt ne l'obligerait pas de servir nos projets, la tâche qu'on lui a imposée ne pouvant se réaliser qu'à force de ruse, de perfidies et de séductions diaboliques, Cecily doit être ravie (et elle l'est, m'a dit le baron) de cette occasion d'employer les détestables avantages dont elle a été si libéralement douée.
—Est-elle toujours bien jolie, monseigneur?
—De Graün la trouve plus attrayante que jamais; il a été, m'a-t-il dit, ébloui de sa beauté à laquelle le costume alsacien qu'elle a choisi donnait beaucoup de piquant. Le regard de cette diablesse a toujours, dit-il, la même expression véritablement magique.
—Tenez, monseigneur, je n'ai jamais été ce qu'on appelle un écervelé, un homme sans cœur et sans mœurs; eh bien! à vingt ans, j'aurais rencontré Cecily, qu'alors même que je l'aurais sue aussi dangereuse, aussi pervertie qu'elle l'est à cette heure, je n'aurais pas répondu de ma raison si j'étais resté longtemps sous le feu de ses grands yeux noirs et brûlants qui étincellent au milieu de sa figure pâle et ardente... Oui, par le ciel! je n'ose songer où aurait pu m'entraîner un si funeste amour.
—Cela ne m'étonne pas, mon digne Murph, car je connais cette femme. Du reste, le baron a été presque effrayé de la sagacité avec laquelle Cecily a compris ou plutôt deviné le rôle à la fois provoquant et platonique qu'elle doit jouer auprès du notaire.
—Mais s'introduira-t-elle chez lui aussi facilement que vous l'espériez, monseigneur, grâce à l'intervention de Mme Pipelet? Les gens de l'espèce de ce Jacques Ferrand sont si soupçonneux!
—J'avais, avec raison, compté sur la vue de Cecily pour combattre et vaincre la méfiance du notaire.
—Il l'a déjà vue?
—Hier. D'après le récit de Mme Pipelet, je ne doute pas qu'il n'ait été fasciné par la créole, car il l'a prise aussitôt à son service.
—Allons, monseigneur, notre partie est gagnée.
—Je l'espère; une cupidité féroce, une luxure sauvage ont conduit le bourreau de Louise Morel aux forfaits les plus odieux... C'est dans sa luxure, c'est dans sa cupidité qu'il trouvera la punition terrible de ses crimes... punition qui surtout ne sera pas stérile pour ses victimes... car tu sais à quel but doivent tendre tous les efforts de la créole.
—Cecily!... Cecily!... Jamais méchanceté plus grande, jamais corruption plus dangereuse, jamais âme plus noire n'auront servi à l'accomplissement d'un projet d'une moralité plus haute et d'une fin plus équitable... Et David, monseigneur?
—Il approuve tout; au point de mépris et d'horreur où il est arrivé envers cette créature, il ne voit en elle que l'instrument d'une juste vengeance. «Si cette maudite pouvait jamais mériter quelque commisération après tout le mal qu'elle m'a fait, m'a-t-il dit, ce serait en se vouant à l'impitoyable punition de ce scélérat, dont il faut qu'elle soit le démon exterminateur.»
Un huissier ayant légèrement frappé à la porte, Murph sortit, et revint bientôt apportant deux lettres, dont l'une seulement était destinée à Rodolphe.
—C'est un mot de Mme Georges, s'écria ce dernier en lisant rapidement.
—Eh bien! monseigneur... la Goualeuse?...
—Plus de doute, s'écria Rodolphe après avoir lu, il s'agit encore de quelque complot ténébreux. Le soir du jour où cette pauvre enfant a disparu de la ferme, et au moment où Mme Georges allait m'instruire de cet événement, un homme qu'elle ne connaît pas, envoyé en exprès et à cheval, est venu de ma part la rassurer, lui disant que je savais la brusque disparition de Fleur-de-Marie, et que dans quelques jours je la ramènerais à la ferme. Malgré cet avis, Mme Georges, inquiète de mon silence au sujet de sa protégée, ne peut, me dit-elle, résister au désir de savoir des nouvelles de sa fille chérie, ainsi qu'elle appelle cette pauvre enfant.
—Cela est étrange, monseigneur.
—Dans quel but enlever Fleur-de-Marie?
—Monseigneur, dit tout à coup Murph, la comtesse Sarah n'est pas étrangère à cet enlèvement.
—Sarah? Et qui te fait croire?...
—Rapprochez ces événements de ses dénonciations contre Mme d'Harville.
—Tu as raison, s'écria Rodolphe frappé d'une clarté subite, c'est évident... je comprends maintenant... oui, toujours le même calcul. La comtesse s'opiniâtre à croire qu'en parvenant à briser toutes les affections qu'elle me suppose, elle me fera sentir le besoin de me rapprocher d'elle. Cela est aussi odieux qu'insensé. Il faut pourtant qu'une si indigne persécution ait un terme. Ce n'est pas seulement à moi, mais à tout ce qui mérite respect, intérêt, pitié, que cette femme s'attaque. Tu enverras sur l'heure M. de Graün officiellement chez la comtesse; il lui déclarera que j'ai la certitude de la part qu'elle a prise à l'enlèvement de Fleur-de-Marie, et que si elle ne donne pas les renseignements nécessaires pour retrouver cette malheureuse enfant, je serai sans pitié, et alors c'est à la justice que M. de Graün s'adressera.
—D'après la lettre de Mme d'Harville, la Goualeuse serait conduite à Saint-Lazare.
—Oui, mais Rigolette affirme l'avoir vue libre et sortie de prison. Il y a là un mystère qu'il faut éclaircir.
—Je vais à l'instant donner vos ordres au baron de Graün, monseigneur; mais permettez-moi d'ouvrir cette lettre; elle est de mon correspondant de Marseille, à qui j'avais recommandé le Chourineur; il devait faciliter le passage de ce pauvre diable en Algérie.
—Eh bien! est-il parti?
—Monseigneur, voici qui est singulier!
—Qu'y a-t-il?
—Après avoir longtemps attendu à Marseille un bâtiment en partance pour l'Algérie, le Chourineur, qui semblait de plus en plus triste et soucieux, a subitement déclaré, le jour même fixé pour son embarquement, qu'il préférait retourner à Paris.
—Quelle bizarrerie!
—Bien que mon correspondant eût, ainsi qu'il était convenu, mis une assez forte somme à la disposition du Chourineur, celui-ci n'a pris que ce qui lui était rigoureusement nécessaire pour revenir à Paris, où il ne peut tarder à arriver, me dit-on.
—Alors il nous expliquera lui-même son changement de résolution; mais envoie à l'instant de Graün chez la comtesse Mac-Gregor, et va toi-même à Saint-Lazare t'informer de Fleur-de-Marie.
Au bout d'une heure, le baron de Graün revint de chez la comtesse Sarah Mac-Gregor.
Malgré son sang-froid habituel et officiel, le diplomate semblait bouleversé; à peine l'huissier l'eut-il introduit, que Rodolphe remarqua sa pâleur.
—Eh bien!... de Graün... qu'avez-vous?... Avez-vous vu la comtesse?...
—Ah! monseigneur!...
—Qu'y a-t-il?
—Que Votre Altesse Royale se prépare à apprendre quelque chose de bien pénible.
—Mais encore?...
—Mme la comtesse Mac-Gregor...
—Eh bien!...
—Que Votre Altesse Royale me pardonne de lui apprendre si brusquement un événement si funeste, si imprévu, si...
—La comtesse est donc morte?
—Non, monseigneur... mais on désespère de ses jours... elle a été frappée d'un coup de poignard.
—Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe ému de pitié malgré son aversion pour Sarah. Et qui a commis ce crime?
—On l'ignore, monseigneur; ce meurtre a été accompagné de vol, on s'est introduit dans l'appartement de Mme la comtesse et l'on a enlevé une grande quantité de pierreries.
—À cette heure, comment va-t-elle?
—Son état est presque désespéré, monseigneur... elle n'a pas encore repris connaissance... son frère est dans la consternation.
—Il faudra aller chaque jour vous informer de la santé de la comtesse, mon cher de Graün...
À ce moment, Murph revenait de Saint-Lazare.
—Apprends une triste nouvelle, lui dit Rodolphe, la comtesse Sarah vient d'être assassinée... ses jours sont dans le plus grand danger.
—Ah! monseigneur, quoiqu'elle soit bien coupable, on ne peut s'empêcher de la plaindre.
—Oui, une telle fin serait épouvantable!... Et la Goualeuse?
—Mise en liberté depuis hier, monseigneur, on le suppose, par la protection de Mme d'Harville.
—Mais c'est impossible! Mme d'Harville me prie, au contraire, de faire les démarches nécessaires pour faire sortir de prison cette malheureuse enfant.
—Sans doute, monseigneur... et pourtant une femme âgée, d'une figure respectable, est venue à Saint-Lazare, apportant l'ordre de remettre Fleur-de-Marie en liberté. Toutes deux ont quitté la prison.
—C'est ce que m'a dit Rigolette; mais cette femme âgée qui est venue chercher Fleur-de-Marie, qui est-elle? Où sont-elles allées toutes deux? Quel est ce nouveau mystère? La comtesse Sarah pourrait peut-être seule l'éclaircir; et elle se trouve hors d'état de donner aucun renseignement. Pourvu qu'elle n'emporte pas ce secret dans la tombe!
—Mais son frère, Thomas Seyton, fournirait certainement quelques lumières. De tout temps il a été le conseil de la comtesse.
—Sa sœur est mourante; s'il s'agit d'une nouvelle trame, il ne parlera pas; mais, dit Rodolphe en réfléchissant, il faut savoir le nom de la personne qui s'est intéressée à Fleur-de-Marie pour la faire sortir de Saint-Lazare; ainsi l'on apprendra nécessairement quelque chose.
—C'est juste, monseigneur.
—Tâchez donc de connaître et de voir cette personne le plus tôt possible, mon cher de Graün; si vous n'y réussissez pas, mettez votre M. Badinot en campagne, n'épargnez rien pour découvrir les traces de cette pauvre enfant.