—Votre Altesse Royale peut compter sur mon zèle.
—Ma foi, monseigneur, dit Murph, il est peut-être bon que le Chourineur nous revienne; ses services pourront vous être utiles... pour ces recherches.
—Tu as raison, et maintenant je suis impatient de voir arriver à Paris mon brave sauveur, car je n'oublierai jamais que je lui dois la vie.
Plusieurs jours s'étaient passés depuis que Jacques Ferrand avait pris Cecily à son service.
Nous conduirons le lecteur (qui connaît déjà ce lieu) dans l'étude du notaire à l'heure du déjeuner des clercs.
Chose inouïe, exorbitante, merveilleuse! au lieu du maigre et peu attrayant ragoût apporté chaque matin à ces jeunes gens par feu Mme Séraphin, un énorme dindon froid, servi dans le fond d'un vieux carton à dossier, trônait au milieu d'une des tables de l'étude, accosté de deux pains tendres, d'un fromage de Hollande et de trois bouteilles de vin cacheté; une vieille écritoire de plomb, remplie d'un mélange de poivre et de sel, servait de salière; tel était le menu du repas.
Chaque clerc, armé de son couteau et d'un formidable appétit, attendait l'heure du festin avec une impatience affamée; quelques-uns même mâchaient à vide, en maudissant l'absence de M. le maître clerc, sans lequel on ne pouvait hiérarchiquement commencer à déjeuner.
Un progrès, ou plutôt un bouleversement si radical dans l'ordinaire des clercs de Jacques Ferrand, annonçait une énorme perturbation domestique.
L'entretien suivant, éminemment béotien (s'il nous est permis d'emprunter cette expression au très-spirituel écrivain qui l'a popularisée[8]) jettera quelques lumières sur cette importante question.
—Voilà un dindon qui ne s'attendait pas, quand il est entré dans la vie, à jamais paraître à déjeuner sur la table des clercs du patron.
—De même que le patron, quand il est entré dans la vie... de notaire, ne s'attendait pas à donner à ses clercs un dindon pour déjeuner.
—Car enfin ce dindon est à nous, s'écria le saute-ruisseau de l'étude avec une gourmande convoitise.
—Saute-ruisseau, mon ami, tu t'oublies; cette volaille doit être pour toi une étrangère.
—Et, comme Français, tu dois avoir la haine de l'étranger.
—Tout ce qu'on pourra faire sera de te donner les pattes.
—Emblème de la vélocité avec laquelle tu fais les courses de l'étude.
—Je croyais avoir au moins droit à la carcasse, dit le saute-ruisseau en murmurant.
—On pourra te l'octroyer... mais tu n'y a pas droit, ainsi qu'il en a été de la Charte de 1814, qui n'était qu'une autre carcasse de liberté, dit le Mirabeau de l'étude.
—À propos de carcasse, reprit un des jeunes gens avec une insensibilité brutale, Dieu veuille avoir l'âme de la mère Séraphin! car depuis qu'elle s'est noyée dans une partie de campagne, nous ne sommes plus condamnés à ses ratatouilles forcées à perpétuité.
—Et depuis une bonne semaine, le patron, au lieu de nous donner à déjeuner...
—Nous alloue à chacun quarante sous par jour.
—C'est ce qui me fait dire: «Dieu veuille avoir l'âme de la mère Séraphin!»
—Au fait, de son temps, jamais le patron ne nous aurait donné les quarante sous.
—C'est énorme!
—C'est fabuleux!
—Il n'y a pas une étude à Paris...
—En Europe...
—Dans l'univers, où l'on donne quarante sous... à un simple clerc pour son déjeuner.
—À propos de Mme Séraphin, qui de vous a vu la servante qui la remplace?
—Cette Alsacienne que la portière de la maison où habitait cette pauvre Louise a amenée un soir, nous a dit le portier?
—Oui.
—Je ne l'ai pas encore vue.
—Ni moi.
—Parbleu! c'est tout bonnement impossible de la voir, puisque le patron est plus féroce que jamais pour nous empêcher d'entrer dans le pavillon de la cour.
—Et puis c'est le portier qui range l'étude maintenant: comment la verrait-on, cette donzelle?
—Eh bien! moi, je l'ai vue.
—Toi?
—Où cela?
—Comment est-elle?
—Grande ou petite?
—Jeune ou vieille?
—D'avance, je suis sûr qu'elle n'a pas une figure aussi avenante que cette pauvre Louise... bonne fille!
—Voyons, puisque tu l'as aperçue, comment est-elle, cette nouvelle servante?
—Quand je dis que je l'ai vue... j'ai vu son bonnet, un drôle de bonnet.
—Ah bah! et comment?
—Il était de couleur cerise et en velours, je crois; une espèce de béguin comme en ont les vendeuses de petits balais.
—Comme les Alsaciennes? C'est tout simple, puisqu'elle est alsacienne.
—Tiens, tiens, tiens...
—Parbleu! qu'est-ce qui vous étonne là-dedans? Chat échaudé craint l'eau froide.
—Ah çà! Chalamel, quel rapport ton proverbe a-t-il avec ce bonnet d'Alsacienne?
—Il n'en a aucun.
—Pourquoi le dis-tu alors?
—Parce qu'un «bienfait n'est jamais perdu», et que «le lézard est l'ami de l'homme».
—Tiens, si Chalamel commence ses bêtises en proverbes, qui ne riment à rien, il en a pour une heure. Voyons, dis donc ce que tu sais de cette nouvelle servante.
—Je passais avant-hier dans la cour; elle était adossée à une des fenêtres du rez-de-chaussée.
—La cour?
—Quelle bêtise! non, la servante. Les carreaux d'en bas sont si sales que je n'ai pu rien voir de l'Alsacienne; mais ceux du milieu de la fenêtre étant moins troubles, j'ai vu son bonnet cerise et une profusion de boucles de cheveux noirs comme du jais; car elle avait l'air d'être coiffée à la Titus.
—Je suis sûr que le patron n'en aura pas vu tant que toi à travers ses lunettes; car en voilà encore un, comme on dit que, s'il restait seul avec une femme sur la terre, le monde finirait bientôt.
—Cela n'est pas étonnant: «Rira bien qui rira le dernier», d'autant plus que «l'exactitude est la politesse des rois».
—Dieu, que Chalamel est assommant quand il s'y met!
—Dame, «dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es».
—Oh! que c'est joli!
—Moi, j'ai dans l'idée que c'est la superstition qui abrutit de plus en plus le patron.
—C'est peut-être par pénitence qu'il nous donne quarante sous pour notre déjeuner.
—Le fait est qu'il faut qu'il soit fou.
—Ou malade.
—Moi, depuis quelques jours, je lui trouve l'air très-égaré.
—Ce n'est pas qu'on le voie beaucoup... Lui qui était pour notre malheur dans son cabinet dès le patron-minet, et toujours sur notre dos, il reste maintenant des deux jours sans mettre le nez dans l'étude.
—Ce qui fait que le maître clerc est accablé de besogne.
—Et que ce matin nous sommes obligés de mourir de faim en l'attendant.
—En voilà du changement dans l'étude!
—C'est ce pauvre Germain qui serait joliment étonné si on lui disait: «Figure-toi, mon garçon, que le patron nous donne quarante sous pour notre déjeuner.—Ah bah! c'est impossible.—C'est si possible que c'est à moi, Chalamel, parlant à sa personne, qu'il l'a annoncé.—Tu veux rire?—Je veux rire! Voilà comme ça s'est passé: pendant les deux ou trois jours qui ont suivi le décès de la mère Séraphin, nous n'avons pas eu à déjeuner du tout; nous aimions mieux cela, d'une façon, parce que c'était moins mauvais; mais, d'une autre, notre réfection nous coûtait de l'argent; pourtant nous patientions, disant: «Le patron n'a plus ni servante ni femme de ménage; quand il en aura repris une, nous reprendrons notre dégoûtante pâtée.» Eh bien! pas du tout, mon pauvre Germain, le patron a repris une servante, et notre déjeuner a continué à être enseveli dans le fleuve de l'oubli. Alors j'ai été comme qui dirait député pour porter au patron les doléances de nos estomacs. Il était avec le maître clerc. «—Je ne veux plus vous nourrir le matin, a-t-il dit d'un ton bourru et comme s'il pensait à autre chose; ma servante n'a pas le temps de s'occuper de votre déjeuner.—Mais, monsieur, il est convenu que vous nous devez notre repas du matin.—Eh bien! vous ferez venir votre déjeuner du dehors, et je le payerai. Combien vous faut-il, quarante sous chacun? a-t-il ajouté en ayant l'air de penser de plus en plus à autre chose, et de dire quarante sous comme il aurait dit vingt sous ou cent sous.—Oui, monsieur, quarante sous nous suffiront, m'écriai-je en prenant la balle au bond.—Soit: le maître clerc se chargera de cette dépense, je compterai avec lui.» «Et là-dessus le patron m'a fermé la porte au nez. Avouez, messieurs, que Germain serait furieusement étonné des libéralités du patron.
—Germain dirait que le patron a bu.
—Et que c'est un abus.
—Chalamel, nous préférons tes proverbes.
—Sérieusement je crois le patron malade. Depuis dix jours il n'est pas reconnaissable, ses joues sont creuses à y fourrer le poing.
—Et des distractions! faut voir. L'autre jour il a levé ses lunettes pour lire un acte, il avait les yeux rouges et brûlants comme des charbons ardents.
—Il en avait le droit, «les bons comptes font les bons amis».
—Laisse-moi donc parler. Je vous dis, messieurs, que c'est très-singulier. Je présente donc cet acte à lire au patron, mais il avait la tête en bas.
—Le patron? Le fait est que c'est très-singulier. Qu'est-ce qu'il pouvait donc faire ainsi la tête en bas? Il devait suffoquer; à moins que ses habitudes ne soient, comme tu dis, bien changées.
—Oh! que ce Chalamel est fatigant; je te dis que je lui ai présenté l'acte à lire à l'envers.
—Ah! a-t-il dû bougonner!
—Ah bien! oui... il ne s'en est pas seulement aperçu; il a regardé l'acte pendant dix minutes, ses gros yeux rouges fixés dessus, et puis il me l'a rendu... en me disant: «C'est bien!»
—Toujours la tête en bas?
—Toujours...
—Il n'avait donc pas lu l'acte?
—Pardieu! à moins qu'il ne lise à l'envers.
—C'est drôle!
—Le patron avait l'air si sombre et si méchant dans ce moment-là, que je n'ai osé rien dire, et je m'en suis allé comme si de rien n'était.
—Et moi donc, il y a quatre jours, j'étais dans le bureau du maître clerc; arrivent un client, deux clients, trois clients, auxquels le patron avait donné rendez-vous. Ils s'impatientaient d'attendre; à leur demande, je vais frapper à la porte du cabinet; on ne me répond pas, j'entre...
—Eh bien?
—M. Jacques Ferrand avait ses deux bras croisés sur son bureau, et son front chauve et peu ragoûtant appuyé sur ses bras; il ne bougea pas.
—Il dormait?
—Je le croyais. Je m'approche: «Monsieur, il y a là des clients à qui vous avez donné rendez-vous...» Il ne bronche pas. «Monsieur!...» Pas de réponse. Enfin je le touche à l'épaule, il se redresse comme si le diable l'avait mordu; dans ce brusque mouvement, ses grandes lunettes vertes tombent de dessus son nez, et je vois... Vous ne le croirez jamais.
—Eh bien! que vois-tu?
—Des larmes...
—Ah! quelle farce!
—En voilà une de sévère!
—Le patron pleurer? Allons donc!
—Quand on verra ça... les hannetons joueront du cornet à piston.
—Et les poules porteront des bottes à revers.
—Ta ta ta ta, vos bêtises n'empêcheront pas que je l'aie vu comme je vous vois.
—Pleurer?
—Oui, pleurer; il a ensuite eu l'air si furieux d'être surpris en cet état lacrymatoire, qu'il a rajusté à la hâte ses lunettes, en me criant: «—Sortez!... Sortez!...—Mais, monsieur...—Sortez!...—Il y a là des clients auxquels vous avez donné rendez-vous, et...—Je n'ai pas le temps; qu'ils s'en aillent au diable, et vous avec!» «Là-dessus il s'est levé tout furieux comme pour me mettre à la porte; je ne l'ai pas attendu, j'ai filé et renvoyé les clients, qui n'avaient pas l'air plus contents qu'il ne faut... mais, pour l'honneur de l'étude, je leur ai dit que le patron avait la coqueluche.
Cet intéressant entretien fut interrompu par M. le premier clerc qui entra tout affairé; sa venue fut saluée par une acclamation générale, et tous les yeux se tournèrent sympathiquement vers le dindon avec une impatiente convoitise.
—Sans reproche, seigneur, vous nous faites diablement attendre, dit Chalamel.
—Prenez garde: une autre fois... notre appétit ne sera pas aussi subordonné.
—Eh! messieurs, ce n'est pas ma faute... je me faisais plus de mauvais sang que vous... Ma parole d'honneur, il faut que le patron soit devenu fou!
—Quand je vous le disais!
—Mais que cela ne nous empêche pas de manger...
—Au contraire!
—Nous parlerons tout aussi bien la bouche pleine.
—Nous parlerons mieux, s'écria le saute-ruisseau, pendant que Chalamel, dépeçant le dindon, dit au maître clerc:
—À propos, de quoi donc vous figurez-vous que le patron est fou?
—Nous avions déjà une velléité de le croire parfaitement abruti lorsqu'il nous a alloué quarante sous par tête pour notre déjeuner... quotidien.
—J'avoue que cela m'a surpris autant que vous, messieurs; mais cela n'était rien, absolument rien, auprès de ce qui vient de se passer tout à l'heure.
—Ah bah!
—Ah çà! est-ce que ce malheureux-là deviendrait assez insensé pour nous forcer d'aller dîner tous les jours à ses frais au Cadran-Bleu?
—Et ensuite au spectacle?
—Et ensuite au café, finir la soirée par un punch?
—Et ensuite...
—Messieurs, riez tant que vous voudrez, mais la scène à laquelle je viens d'assister est plutôt effrayante que plaisante.
—Eh bien! racontez-nous-la donc, cette scène.
—Oui, c'est ça, ne vous occupez pas de déjeuner, dit Chalamel, nous voilà tout oreilles.
—Et tout mâchoires, mes gaillards! Je vous vois venir; pendant que je parlerais, vous joueriez des dents... et le dindon serait fini avant mon histoire. Patience, ce sera pour le dessert.
Fut-ce l'aiguillon de la faim ou de la curiosité qui activa les jeunes praticiens, nous ne le savons; mais ils mirent une telle rapidité dans leur opération gastronomique que le moment du récit du maître clerc arriva presque instantanément.
Pour n'être pas surpris par le patron, on envoya en vedette dans la pièce voisine le saute-ruisseau, à qui la carcasse et les pattes de la bête avaient été libéralement dévolues.
M. le maître clerc dit à ses collègues:
—D'abord il faut que vous sachiez que depuis quelques jours le portier s'inquiétait de la santé du patron; comme le bonhomme veille très-tard, il avait vu plusieurs fois M. Ferrand descendre dans le jardin la nuit, malgré le froid ou la pluie, et s'y promener à grands pas. Il s'est hasardé une fois à sortir de sa niche et à demander à son maître s'il avait besoin de quelque chose. Le patron l'a envoyé se coucher d'un tel ton que, depuis, le portier s'est tenu coi, et qu'il s'y tient toujours dès qu'il entend le patron descendre au jardin, ce qui arrive presque toutes les nuits, tel temps qu'il fasse.
—Le patron est peut-être somnambule?
—Ça n'est pas probable... mais de pareilles promenades nocturnes annoncent une fameuse agitation... J'arrive à mon histoire... Tout à l'heure je me rends dans le cabinet du patron pour lui demander quelques signatures... au moment où je mettais la main au bouton de la serrure... il me semble entendre parler... je m'arrête... et je distingue deux ou trois cris sourds... on eût dit des plaintes étouffées. Après avoir un instant hésité à entrer... ma foi... craignant quelque malheur... j'ouvre la porte...
—Eh bien?
—Qu'est-ce que je vois? le patron à genoux... par terre...
—À genoux?
—Par terre?
—Oui... agenouillé sur le plancher... le front dans ses mains... et les coudes appuyés sur le fond d'un de ses vieux fauteuils...
—C'est tout simple; sommes-nous bêtes! il est si cagot, il faisait une prière d'extra.
—Ce serait une drôle de prière, en tout cas! On n'entendait que des gémissements étouffés; seulement de temps en temps il murmurait entre ses dents: «Mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu!...» comme un homme au désespoir. Et puis... voilà qui est encore bizarre... Dans un mouvement qu'il a fait, comme pour se déchirer la poitrine avec les ongles, sa chemise s'est entr'ouverte et j'ai très-bien distingué sur sa peau velue un petit portefeuille rouge suspendu à son cou par une chaînette d'acier...
—Tiens... tiens... tiens... Alors?
—Alors, ma foi, voyant ça, je ne savais plus si je devais rester ou sortir.
—Ça aurait été aussi mon opinion politique.
—Je restais donc là... très-embarrassé, lorsque le patron se relève et se retourne tout à coup; il avait entre ses dents un vieux mouchoir de poche à carreaux... ses lunettes restèrent sur le fauteuil... Non... non, messieurs... de ma vie je n'ai vu une figure pareille; il avait l'air d'un damné. Je me recule effrayé, ma parole d'honneur! effrayé. Alors lui...
—Vous saute à la gorge?
—Vous n'y êtes pas. Il me regarde d'abord d'un air égaré; puis, laissant tomber son mouchoir, qu'il avait sans doute rongé, coupé en grinçant des dents, il s'écrie en se jetant dans mes bras: «Ah! je suis bien malheureux!»
—Quelle farce!
—Quelle farce! Eh bien! ça n'empêche pas que malgré sa figure de tête de mort, quand il a prononcé ces mots-là... sa voix était si déchirante... je dirais presque si douce...
—Si douce... allons donc... il n'y a pas de crécelle, pas de chat-huant enrhumé dont le cri ne semble de la musique auprès de la voix du patron!
—C'est possible, ça n'empêche pas que dans ce moment sa voix était si plaintive que je me suis senti presque attendri, d'autant plus que M. Ferrand n'est pas expansif habituellement. «Monsieur, lui dis-je, croyez que...—Laisse-moi! Laisse-moi! me répondit-il en m'interrompant, cela soulage tant de pouvoir dire à quelqu'un ce que l'on souffre...» Évidemment il me prenait pour un autre.
—Il vous a tutoyé? Alors vous nous devez deux bouteilles de Bordeaux:
«C'est le proverbe qui le dit, c'est sacré: les proverbes sont la sagesse des nations.
—Voyons, Chalamel, laissez là vos rébus: Vous comprenez bien, messieurs, qu'en entendant le patron me tutoyer, j'ai tout de suite compris qu'il se méprenait ou qu'il avait une fièvre chaude. Je me suis dégagé en lui disant: «Monsieur, calmez-vous!... Calmez-vous!... C'est moi.» Alors il m'a regardé d'un air stupide.
—À la bonne heure, vous voilà dans le vrai.
—Ses yeux étaient égarés. «Hein! a-t-il répondu, qu'est-ce?... Qui est là?... Que me voulez-vous?...» Et il passait, à chaque question, sa main sur son front, comme pour écarter le nuage qui obscurcissait sa pensée.
—Qui obscurcissait sa pensée... Comme c'est écrit... Bravo! maître clerc, nous ferons un mélodrame ensemble:
—Mais tais-toi donc, Chalamel.
—Qu'est-ce donc que le patron peut avoir?
—Ma foi, je n'en sais rien; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que, lorsqu'il a eu retrouvé son sang-froid, ç'a été une autre chanson; il a froncé les sourcils d'un air terrible et m'a dit vivement, sans me donner le temps de lui répondre: «Que venez-vous faire ici? Y a-t-il longtemps que vous êtes là?... Je ne puis donc pas rester chez moi sans être environné d'espions? Qu'ai-je dit? Qu'avez-vous entendu? Répondez... répondez.» Ma foi, il avait l'air si méchant que j'ai repris: «Je n'ai rien entendu, monsieur, j'entre ici à l'instant même.—Vous ne me trompez pas?—Non, monsieur.—Eh bien! que voulez-vous?—Vous demander quelques signatures, monsieur.—Donnez.» Et le voilà qui se met à signer, à signer... sans les lire, une demi-douzaine d'actes notariés, lui qui ne mettait jamais son parafe sur un acte sans l'épeler, pour ainsi dire, lettre par lettre, et deux fois d'un bout à l'autre. Je remarquai que de temps en temps sa main se ralentissait au milieu de sa signature, comme s'il eût été absorbé par une idée fixe, et puis il reprenait et signait vite, vite, et comme convulsivement. Quand tout a été signé, il m'a dit de me retirer, et je l'ai entendu descendre par le petit escalier qui communique de son cabinet dans la cour.
—J'en reviens toujours là... qu'est-ce qu'il peut avoir?
—Messieurs, c'est peut-être Mme Séraphin qu'il regrette.
—Ah bien! oui... lui... regretter quelqu'un!
—Ça me fait penser que le portier a dit que le curé de Bonne-Nouvelle et son vicaire étaient venus plusieurs fois pour voir le patron et qu'ils n'avaient pas été reçus. C'est ça qui est surprenant! Eux qui ne démordaient pas d'ici.
—Moi, ce qui m'intrigue, c'est de savoir quels travaux il a fait faire au menuisier et au serrurier dans le pavillon.
—Le fait est qu'ils y ont travaillé trois jours de suite.
—Et puis un soir on a apporté des meubles dans une grande tapissière couverte.
—Ma foi, moi, messieurs, trou la la! je donne ma langue aux chiens, comme dit le cygne de Cambrai.
—C'est peut-être le remords d'avoir fait emprisonner Germain qui le tourmente...
—Des remords, lui?... Il est trop dur à cuire et trop culotté pour ça..., comme dit l'aigle de Meaux!
—Farceur de Chalamel!
—À propos de Germain, il va avoir de fameuses recrues dans sa prison, pauvre garçon!
—Comment cela!
—J'ai lu dans la Gazette des tribunaux que la bande de voleurs et d'assassins qu'on a arrêtée aux Champs-Élysées, dans un de ces petits cabarets souterrains...
—En voilà de vraies cavernes...
—Que cette bande de scélérats a été écrouée à la Force.
—Pauvre Germain, ça va lui faire une jolie société!
—Louise Morel aura aussi sa part de recrues; car dans la bande on dit qu'il y a toute une famille de voleurs et d'assassins de père en fils... et de mère en fille...
—Alors on enverra les femmes à Saint-Lazare, où est Louise.
—C'est peut-être quelqu'un de cette bande qui a assassiné cette comtesse qui demeure près de l'Observatoire, une des clientes du patron. M'a-t-il assez souvent envoyé savoir de ses nouvelles, à cette comtesse! Il a l'air de s'intéresser joliment à sa santé. Il faut être juste, c'est la seule chose sur laquelle il n'ait pas l'air abruti... Hier encore, il m'a dit d'aller m'informer de l'état de Mme Mac-Gregor.
—Eh bien?
—C'est toujours la même chose: un jour on espère, le lendemain on désespère; on ne sait jamais si elle passera la journée; avant-hier on en désespérait, mais hier il y avait, a-t-on dit, une lueur d'espoir; ce qui complique la chose, c'est qu'elle a eu une fièvre cérébrale.
—Est-ce que tu as pu entrer dans la maison, et voir l'endroit où l'assassinat s'est commis?
—Ah bien! oui... je n'ai pu aller plus loin que la porte cochère, et le concierge n'a pas l'air causeur, tant s'en faut...
—Messieurs... à vous, à vous! Voici le patron qui monte, cria le saute-ruisseau en entrant dans l'étude toujours armé de sa carcasse.
Aussitôt les jeunes gens regagnèrent à la hâte leurs tables respectives, sur lesquelles ils se courbèrent en agitant leurs plumes, pendant que le saute-ruisseau déposait momentanément le squelette du dindon dans un carton rempli de dossiers.
Jacques Ferrand parut en effet.
S'échappant de son vieux bonnet de soie noire, ses cheveux roux, mêlés de mèches grises, tombaient en désordre de chaque côté de ses tempes: quelques-unes des veines qui marbraient son crâne paraissaient injectées de sang, tandis que sa face camuse et ses joues creuses étaient d'une pâleur blafarde. On ne pouvait voir l'expression de son regard, caché sous ses larges lunettes vertes; mais la profonde altération des traits de cet homme annonçait les ravages d'une passion dévorante.
Il traversa lentement l'étude, sans dire un mot à ses clercs, sans même paraître s'apercevoir qu'ils fussent là, entra dans la pièce où se tenait le maître clerc, la traversa ainsi que son cabinet, et redescendit immédiatement par le petit escalier qui conduisait à la cour.
Jacques Ferrand ayant laissé derrière lui toutes les portes ouvertes, les clercs purent à bon droit s'étonner de la bizarre évolution de leur patron, qui était monté par un escalier et descendu par un autre, sans s'arrêter dans une seule des chambres qu'il avait traversées machinalement.
...Mais au lieu de m'en tenir à ce qu'il y a de lumineux
et de pur dans cette union des esprits et des cœurs à
qui l'amitié se borne, le fond bourbeux de ma lubricité,
remué par cette pointe de volupté qui se fait sentir à
l'âge où j'étais, exhalait des nuages qui offusquaient
les yeux de mon esprit.
...Je m'abandonnais sans mesure à mes plaisirs sensuels,
dont l'ardeur, comme une poix bouillante, brûlait mon
cœur et consumait tout ce qu'il y avait de vigueur
et de force.
...Quand je voyais mes compagnons qui se vantaient de
leurs débauches, et qui s'en savaient d'autant meilleur
gré qu'elles étaient plus infâmes, j'avais honte de
n'en avoir pas fait autant.
Confessions de saint Augustin,
livre II, chapitre II et III
Il fait nuit.
Le profond silence qui règne dans le pavillon habité par Jacques Ferrand est interrompu de temps en temps par les gémissements du vent et par les rafales de la pluie qui tombe à torrents.
Ces bruits mélancoliques semblent rendre plus complète encore la solitude de cette demeure.
Dans une chambre à coucher du premier étage, très-confortablement meublée à neuf et garnie d'un épais tapis, une jeune femme se tient debout devant une cheminée où flambe un excellent feu.
Chose assez étrange! au milieu de la porte soigneusement verrouillée qui fait face au lit, on remarque un petit guichet de cinq ou six pouces carrés qui peut s'ouvrir du dehors.
Une lampe à réflecteur jette une demi-clarté dans cette chambre tendue d'un papier grenat; les rideaux du lit, de la croisée, ainsi que la couverture d'un vaste sofa, sont de damas soie et laine de même couleur.
Nous insistons minutieusement sur ces détails du demi-luxe si récemment importé dans l'habitation du notaire, parce que ce demi-luxe annonce une révolution complète dans les habitudes de Jacques Ferrand, jusqu'alors d'une avarice sordide et d'une insouciance de Spartiate (surtout à l'endroit d'autrui) pour tout ce qui touchait au bien-être.
C'est donc sur cette tenture grenat, fond vigoureux et chaud de ton, que se dessine la figure de Cecily, que nous allons tâcher de peindre.
D'une stature haute et svelte, la créole est dans la fleur et dans l'épanouissement de l'âge. Le développement de ses belles épaules et de ses larges hanches fait paraître sa taille ronde si merveilleusement mince que l'on croirait que Cecily peut se servir de son collier pour ceinture.
Aussi simple que coquet, son costume alsacien est d'un goût bizarre, un peu théâtral, et ainsi d'autant plus approprié à l'effet qu'elle a voulu produire.
Son spencer de casimir noir, à demi ouvert sur sa poitrine saillante, très-long de corsage, à manches justes, à dos plat, est légèrement bordé de laine pourpre sur les coutures et rehaussé d'une rangée de petits boutons d'argent ciselés. Une courte jupe de mérinos orange, qui semble d'une ampleur exagérée quoiqu'elle colle sur des contours d'une richesse sculpturale, laisse voir à demi le genou charmant de la créole, chaussée de bas écarlates à coins bleus, ainsi que cela se rencontre chez les vieux peintres flamands, qui montrent si complaisamment les jarretières de leurs robustes héroïnes.
Jamais artiste n'a rêvé un galbe aussi pur que celui des jambes de Cecily; nerveuses et fines au-dessous de leur mollet rebondi, elles se terminent par un pied mignon, bien à l'aise et bien cambré dans son tout petit soulier de maroquin noir à boucle d'argent.
Cecily, un peu hanchée sur le côté gauche, est debout en face de la glace qui surmonte la cheminée... L'échancrure de son spencer permet de voir son cou élégant et potelé, d'une blancheur éblouissante, mais sans transparence.
Otant son béguin de velours cerise pour le remplacer par un madras, la créole découvrit ses épais et magnifiques cheveux d'un noir bleu, qui, séparés au milieu du front et naturellement frisés, ne descendaient pas plus bas que le collier de Vénus qui joignait le col aux épaules.
Il faut connaître le goût inimitable avec lequel les créoles tortillent autour de leur tête ces mouchoirs aux couleurs tranchantes, pour avoir une idée de la gracieuse coiffure de nuit de Cecily et du contraste piquant de ce tissu bariolé de pourpre, d'azur et d'orange, avec ses cheveux noirs qui, s'échappant du pli serré du madras, encadrent de leurs mille boucles soyeuses ses joues pâles, mais rondes et fermes...
Les deux bras, élevés et arrondis au-dessus de sa tête, elle finissait, du bout de ses doigts déliés comme des fuseaux d'ivoire, de chiffonner une large rosette placée très-bas du côté gauche, presque sur l'oreille.
Les traits de Cecily sont de ceux qu'il est impossible d'oublier jamais.
Un front hardi, un peu saillant, surmonte son visage d'un ovale parfait; son teint a la blancheur mate, la fraîcheur satinée d'une feuille de camélia imperceptiblement dorée par un rayon de soleil; ses yeux, d'une grandeur presque démesurée, ont une expression singulière, car leur prunelle, extrêmement large, noire et brillante, laisse à peine apercevoir, aux deux coins des paupières frangées de longs cils la transparence bleuâtre du globe de l'œil; son menton est nettement accusé; son nez droit et fin se termine par deux narines mobiles qui se dilatent à la moindre émotion; sa bouche, insolente et amoureuse, est d'un pourpre vif.
Qu'on s'imagine donc cette figure incolore, avec son regard tout noir qui étincelle, et ses deux lèvres rouges, lisses, humides, qui luisent comme du corail mouillé.
Disons-le, cette grande créole, à la fois svelte et charnue, vigoureuse et souple comme une panthère, était le type incarné de la sensualité brutale qui ne s'allume qu'aux feux des tropiques.
Tout le monde a entendu parler de ces filles de couleur pour ainsi dire mortelles aux Européens, de ces vampires enchanteurs qui, enivrant leur victime de séductions terribles, pompent jusqu'à sa dernière goutte d'or et de sang, et ne lui laissent, selon l'énergique expression du pays, que ses larmes à boire, que son cœur à ronger.
Telle est Cecily.
Seulement ses détestables instincts, quelque temps contenus par son véritable attachement pour David, ne s'étant développés qu'en Europe, la civilisation et l'influence des climats du Nord en avaient tempéré la violence, modifié l'expression.
Au lieu de se jeter violemment sur sa proie, et de ne songer, comme ses pareilles, qu'à anéantir au plus tôt une vie et une fortune de plus, Cecily, attachant sur ses victimes son regard magnétique, commençait par les attirer peu à peu dans le tourbillon embrasé qui semblait émaner d'elle; puis, les voyant alors pantelantes, éperdues, souffrant les tortures d'un désir inassouvi, elle se plaisait, par un raffinement de coquetterie féroce, à prolonger leur délire ardent; puis, en revenant à son premier instinct, elle les dévorait dans ses embrassements homicides.
Cela était plus horrible encore.
Le tigre affamé, qui bondit et emporte la proie qu'il déchire en rugissant, inspire moins d'horreur que le serpent qui la fascine silencieusement, l'aspire peu à peu, l'enlace de ses replis inextricables, l'y broie longuement, la sent palpiter sous ses lentes morsures et semble se repaître autant de ses douleurs que de son sang.
Cecily, nous l'avons dit, à peine arrivée en Allemagne, ayant d'abord été débauchée par un homme affreusement dépravé, put, à l'insu de David, qui l'aimait avec autant d'idolâtrie que d'aveuglement, déployer et exercer pendant quelque temps ses dangereuses séductions; mais bientôt le funeste scandale de ses aventures fut dévoilé; on fit d'horribles découvertes, et cette femme dut être condamnée à une prison perpétuelle.
Que l'on joigne à ces antécédents un esprit souple, adroit, insinuant, une si merveilleuse intelligence qu'en un an elle avait parlé le français et l'allemand avec la plus extrême facilité, quelquefois même avec une éloquence naturelle; qu'on se figure enfin une corruption digne des reines courtisanes de l'ancienne Rome, une audace et un courage à toute épreuve, des instincts d'une méchanceté diabolique, et l'on connaîtra à peu près la nouvelle servante de Jacques Ferrand... la créature déterminée qui avait osé s'aventurer dans la tanière du loup.
Et pourtant, anomalie singulière! en apprenant par M. de Graün le rôle provocant et PLATONIQUE qu'elle devait remplir auprès du notaire et à quelles fins vengeresses devaient aboutir ses séductions, Cecily avait promis de jouer son personnage avec amour, ou plutôt avec une haine terrible contre Jacques Ferrand, s'étant sincèrement indignée au récit des violences infâmes qu'il avait exercées contre Louise, récit qu'il fallut faire à la créole pour la mettre en garde contre les hypocrites tentatives de ce monstre.
Quelques mots rétrospectifs à propos de ce dernier sont indispensables.
Lorsque Cecily lui avait été présentée par Mme Pipelet comme une orpheline sur laquelle elle ne voulait conserver aucun droit, aucune surveillance, le notaire s'était peut-être senti moins encore frappé de la beauté de la créole que fasciné par son regard irrésistible, regard qui, dès la première entrevue, porta le feu dans les sens de Jacques Ferrand et le troubla dans sa raison.
Car, nous l'avons dit à propos de l'audace insensée de quelques-unes de ses paroles lors de sa conversation avec Mme la duchesse de Lucenay, cet homme, ordinairement si maître de soi, si calme, si fin, si rusé, oubliait les froids calculs de sa profonde dissimulation, lorsque le démon de la luxure obscurcissait sa pensée.
D'ailleurs il n'avait pu nullement se défier de la protégée de Mme Pipelet.
Après son entretien avec cette dernière, Mme Séraphin avait proposé à Jacques Ferrand, en remplacement de Louise, une jeune fille presque abandonnée dont elle répondait... Le notaire avait accepté avec empressement, dans l'espoir d'abuser impunément de la condition précaire et isolée de sa nouvelle servante.
Enfin, loin d'être prédisposé à la méfiance, Jacques Ferrand trouvait dans la marche des événements de nouveaux motifs de sécurité.
Tout répondait à ses vœux.
La mort de Mme Séraphin le débarrassait d'une complice dangereuse.
La mort de Fleur-de-Marie (il la croyait morte) le délivrait de la preuve vivante d'un de ses premiers crimes.
Enfin, grâce à la mort de la Chouette et au meurtre inopiné de la comtesse Mac-Gregor (son état était désespéré), il ne redoutait plus ces deux femmes dont les révélations et les poursuites auraient pu lui être funestes...
Nous le répétons, aucun sentiment de défiance n'étant venu balancer dans l'esprit de Jacques Ferrand l'impression subite, irrésistible, qu'il avait ressentie à la vue de Cecily, il saisit avec ardeur l'occasion d'attirer dans sa demeure solitaire la prétendue nièce de Mme Pipelet.
Le caractère, les habitudes et les antécédents de Jacques Ferrand connus et posés, la beauté provocante de la créole acceptée, telle que nous avons tâché de la peindre, quelques autres faits que nous exposerons plus bas feront comprendre, nous l'espérons, la passion subite, effrénée, du notaire pour cette séduisante et dangereuse créature.
Et puis, il faut le dire... si elles n'inspirent qu'éloignement, que répugnance aux hommes doués de sentiments tendres et élevés, de goûts délicats et épurés, les femmes de l'espèce de Cecily exercent une action soudaine, une omnipotence magique sur les hommes de sensualité brutale tels que Jacques Ferrand.
Du premier regard ils devinent ces femmes, ils les convoitent; une puissance fatale les attire auprès d'elles, et bientôt des affinités mystérieuses, des sympathies magnétiques sans doute, les enchaînent invinciblement aux pieds de leur monstrueux idéal; car elles seules peuvent apaiser les feux impurs qu'elles allument.
Une fatalité juste, vengeresse, rapprochait donc la créole du notaire. Une expiation terrible commençait pour lui.
Une luxure féroce l'avait poussé à commettre des attentats odieux, à poursuivre avec un impitoyable acharnement une famille indigente et honnête, à y porter la misère, la folie, la mort...
La luxure devait être le formidable châtiment de ce grand coupable.
Car l'on dirait que, par une fatale équité, certaines passions faussées, dénaturées, portent en elles leur punition...
Un noble amour, lors même qu'il n'est pas heureux, peut trouver quelques consolations dans les douceurs de l'amitié, dans l'estime qu'une femme digne d'être adorée offre toujours à défaut d'un sentiment plus tendre. Si cette compensation ne calme pas les chagrins de l'amant malheureux, si son désespoir est incurable comme son amour, il peut du moins avouer et presque s'enorgueillir de cet amour, désespéré...
Mais quelles compensations offrir à ces ardeurs sauvages que le seul attrait matériel exalte jusqu'à la frénésie?
Et disons encore que cet attrait matériel est aussi impérieux pour les organisations grossières que l'attrait moral pour les âmes d'élite...
Non, les sérieuses passions du cœur ne sont pas les seules, subites, aveugles, exclusives, les seules qui, concentrant toutes les facultés sur la personne choisie, rendent impossible toute autre affection et décident d'une destinée tout entière.
La passion physique peut atteindre, comme chez Jacques Ferrand, à une incroyable intensité; alors tous les phénomènes qui dans l'ordre moral caractérisent l'amour irrésistible, unique, absolu, se reproduisent dans l'ordre matériel.
Quoique Jacques Ferrand ne dût jamais être heureux, la créole s'était bien gardée de lui ôter absolument tout espoir; mais les vagues et lointaines espérances dont elle le berçait flottaient au gré de tant de caprices qu'elles lui étaient une torture de plus et rivaient plus solidement encore la chaîne brûlante qu'il portait.
Si l'on s'étonne de ce qu'un homme de cette vigueur et de cette audace n'eût pas eu déjà recours à la ruse ou à la violence pour triompher de la résistance calculée de Cecily, c'est qu'on oublie que Cecily n'était pas une seconde Louise. D'ailleurs, le lendemain de sa présentation au notaire, elle avait, ainsi qu'on va le dire, joué un tout autre rôle que celui à l'aide duquel elle s'était introduite chez son maître: car celui-ci n'eût pas été dupe de sa servante deux jours de suite.
Instruite du sort de Louise par le baron de Graün, et sachant ensuite par quels abominables moyens la malheureuse fille de Morel le lapidaire était devenue la proie du notaire, la créole, entrant dans cette maison solitaire, avait pris d'excellentes précautions pour y passer sa première nuit en pleine sécurité.
Le soir même de son arrivée, restée seule avec Jacques Ferrand, qui, afin de ne pas l'effaroucher, affecta de la regarder à peine et lui ordonna brusquement d'aller se coucher, elle lui avoua naïvement que la nuit elle avait grand'peur des voleurs; mais qu'elle était forte, résolue et prête à se défendre.
—Avec quoi? demanda Jacques Ferrand.
—Avec ceci..., répondit la créole en tirant de l'ample pelisse de laine dont elle était enveloppée un petit stylet parfaitement acéré, dont la vue fit réfléchir le notaire.
Pourtant, persuadé que sa nouvelle servante ne redoutait que les voleurs, il la conduisit dans la chambre qu'elle devait occuper (l'ancienne chambre de Louise). Après avoir examiné les localités, Cecily lui dit en tremblant et en baissant les yeux que, par suite de la même peur, elle passerait la nuit sur une chaise parce qu'elle ne voyait à la porte ni verrou ni serrure.
Jacques Ferrand, déjà complètement sous le charme, mais ne voulant rien compromettre en éveillant les soupçons de Cecily, lui dit d'un ton bourru qu'elle était sotte et folle d'avoir de telles craintes, mais il lui promit que le lendemain le verrou serait placé.
La créole ne se coucha pas.
Au matin, le notaire monta chez elle pour la mettre au fait de son service. Il s'était promis de garder pendant les premiers jours une hypocrite réserve à l'égard de sa nouvelle servante, afin de lui inspirer une confiance trompeuse; mais, frappé de sa beauté, qui au grand jour semblait plus éclatante encore, égaré, aveuglé par les désirs qui le transportaient déjà, il balbutia quelques compliments sur la taille et sur la beauté de Cecily.
Celle-ci, d'une sagacité rare, avait jugé, dès sa première entrevue avec le notaire, qu'il était complètement sous le charme; à l'aveu qu'il lui fit de sa flamme, elle crut devoir se dépouiller brusquement de sa feinte timidité, et, ainsi que nous l'avons dit, changer de masque.
La créole prit donc tout à coup un air effronté.
Jacques Ferrand s'extasiant de nouveau sur la beauté des traits et sur la taille enchanteresse de sa nouvelle bonne:
—Regardez-moi donc bien en face, lui dit résolument Cecily. Quoique vêtue, en paysanne alsacienne, est-ce que j'ai l'air d'une servante?
—Que voulez-vous dire? s'écria Jacques Ferrand.
—Voyez cette main... Est-elle accoutumée à de rudes travaux?
Et elle montra une main blanche, charmante, aux doigts fins et déliés, aux ongles roses, et polis comme de l'agate, mais dont la couronne légèrement bistrée trahissait le sang mêlé.
—Et ce pied, est-ce un pied de servante?
Et elle avança un ravissant petit pied coquettement chaussé, que le notaire n'avait pas encore remarqué, et qu'il ne quitta des yeux que pour contempler Cecily avec ébahissement.
—J'ai dit à ma tante Pipelet ce qui m'a convenu; elle ignore ma vie passée, elle a pu me croire réduite à une telle condition... par la mort de mes parents, et me prendre pour une servante; mais vous avez, j'espère, trop de sagacité pour partager son erreur, cher maître?
—Et qui êtes-vous donc? s'écria Jacques Ferrand de plus en plus surpris de ce langage.
—Ceci est mon secret... Pour des raisons à moi connues, j'ai dû quitter l'Allemagne sous ces habits de paysanne; je voulais rester cachée à Paris pendant quelque temps le plus secrètement possible. Ma tante, me supposant réduite à la misère, m'a proposé d'entrer chez vous, m'a parlé de la vie solitaire qu'on menait forcément dans votre maison et m'a prévenue que je ne sortirais jamais... J'ai vite accepté. Sans le savoir, ma tante allait au-devant de mon plus vif désir. Qui pourrait me chercher et me découvrir ici?
—Vous vous cachez!... Et qu'avez-vous donc fait pour être obligée de vous cacher?
—De doux péchés peut-être... mais ceci est encore mon secret.
—Et quelles sont vos intentions, mademoiselle?
—Toujours les mêmes. Sans vos compliments significatifs sur ma taille et sur ma beauté, je ne vous aurais peut-être pas fait cet aveu... que votre perspicacité eût d'ailleurs tôt ou tard provoqué... Écoutez-moi donc bien, mon cher maître: j'ai accepté momentanément la condition ou plutôt le rôle de servante: les circonstances m'y obligent... j'aurai le courage de remplir ce rôle jusqu'au bout... j'en subirai toutes les conséquences... je vous servirai avec zèle, activité, respect, pour conserver ma place... c'est-à-dire une retraite sûre et ignorée. Mais au moindre mot de galanterie, mais à la moindre liberté que vous prendriez avec moi, je vous quitte, non par pruderie... rien en moi, je crois, ne sent la prude...
Et elle darda un regard chargé d'électricité sensuelle jusqu'au fond de l'âme du notaire, qui tressaillit.
—Non, je ne suis pas prude, reprit-elle avec un sourire provocant qui laissa voir des dents éblouissantes. Vive Dieu! quand l'amour me mord, les bacchantes sont des saintes auprès de moi... Mais soyez juste... et vous conviendrez que votre servante indigne ne peut que vouloir faire honnêtement son métier de servante. Maintenant vous savez mon secret, ou du moins une partie de mon secret. Voudriez-vous, par hasard, agir en gentilhomme? Me trouvez-vous trop belle pour vous servir? Désirez-vous changer de rôle, devenir mon esclave? Soit! franchement je préférerais cela... mais toujours à cette condition que je ne sortirai jamais d'ici et que vous aurez pour moi des attentions toutes paternelles... ce qui ne vous empêchera pas de me dire que vous me trouvez charmante: ce sera la récompense de votre dévouement et de votre discrétion...
—La seule? La seule? dit Jacques Ferrand en balbutiant.
—La seule... à moins que la solitude et le diable ne me rendent folle... ce qui est impossible, car vous me tiendrez compagnie, et, en votre qualité de saint homme, vous conjurerez le démon.
«Voyons, décidez-vous, pas de position mixte... ou je vous servirai ou vous me servirez; sinon je quitte votre maison... et je prie ma tante de me trouver une autre place... Tout ceci doit vous sembler étrange: soit; mais si vous me prenez pour une aventurière... sans moyens d'existence, vous avez tort... Afin que ma tante fût ma complice sans le savoir, je lui ai laissé croire que j'étais assez pauvre pour ne pas posséder de quoi acheter d'autres vêtements que ceux-ci... J'ai pourtant, vous le voyez, une bourse assez bien garnie; de ce côté, de l'or... de l'autre, des diamants (et Cecily montra au notaire une longue bourse de soie rouge remplie d'or et à travers laquelle on voyait aussi briller quelques pierreries); malheureusement tout l'argent du monde ne me donnerait pas une retraite aussi sûre que votre maison, si isolée par l'isolement même où vous vivez... Acceptez donc l'une ou l'autre de mes offres; vous me rendrez service. Vous le voyez, je me mets presque à votre discrétion; car vous dire: «Je me cache», c'est vous dire: «On me cherche...» Mais je suis sûre que vous ne me trahirez pas, dans le cas même où vous sauriez comment me trahir...
Cette confidence romanesque, ce brusque changement de personnage bouleversèrent les idées de Jacques Ferrand.
Quelle était cette femme? Pourquoi se cachait-elle? Le hasard seul l'avait-il en effet amenée chez lui? Si elle y venait au contraire dans un but secret, quel était ce but?
Parmi toutes les hypothèses que cette bizarre aventure souleva dans l'esprit du notaire, le véritable motif de la présence de la créole chez lui ne pouvait venir à sa pensée. Il n'avait ou plutôt il ne se croyait d'autres ennemis que les victimes de sa luxure et de sa cupidité; or, toutes se trouvaient dans de telles conditions de malheur ou de détresse, qu'il ne pouvait les soupçonner capables de lui tendre un piège dont Cecily eût été l'appât...
Et encore, ce piège, dans quel but le lui tendre?
Non, la soudaine transfiguration de Cecily n'inspira qu'une crainte à Jacques Ferrand: il pensa que si cette femme ne disait pas la vérité, c'était peut-être une aventurière qui, le croyant riche, s'introduisait dans sa maison pour le circonvenir, l'exploiter, et peut-être, se faire épouser par lui.
Mais, quoique son avarice et sa cupidité se fussent révoltées à cette idée, il s'aperçut en frémissant que ces soupçons, que ces réflexions étaient trop tardives... car d'un seul mot il pouvait calmer sa méfiance en renvoyant cette femme de chez lui.
Ce mot, il ne le dit pas...
À peine même ces pensées l'arrachèrent-elles quelques moments à l'ardente extase où le plongeait la vue de cette femme si belle, de cette beauté sensuelle qui avait sur lui tant d'empire... D'ailleurs, depuis la veille il se sentait dominé, fasciné.
Déjà il aimait à sa façon et avec fureur...
Déjà l'idée de voir cette séduisante créature quitter sa maison lui semblait inadmissible; déjà même, ressentant des emportements d'une jalousie féroce en songeant que Cecily pourrait prodiguer à d'autres les trésors de volupté qu'elle lui refuserait peut-être toujours, il éprouvait une sombre consolation à se dire:
«Tant qu'elle sera séquestrée chez moi... personne ne la possédera.»
La hardiesse du langage de cette femme, le feu de ses regards, la provocante liberté de ses manières révélaient assez qu'elle n'était pas, ainsi qu'elle le disait, une prude. Cette conviction donnant de vagues espérances au notaire assurait davantage encore l'empire de Cecily.
En un mot, la luxure de Jacques Ferrand étouffant la voix de la froide raison, il s'abandonnait en aveugle au torrent de désirs effrénés qui l'emportait.
Il fut convenu que Cecily ne serait sa servante qu'en apparence; il n'y aurait pas ainsi de scandale; de plus, pour assurer davantage encore la sécurité de son hôtesse, il ne prendrait pas d'autre domestique, il se résignerait à la servir et à se servir lui-même; un traiteur voisin apporterait ses repas, il payerait en argent le déjeuner de ses clercs, et le portier se chargerait des soins ménagers de l'étude. Enfin le notaire ferait promptement meubler au premier une chambre au goût de Cecily: celle-ci voulait payer les frais... il s'y opposa et dépensa deux mille francs...
Cette générosité était énorme et prouvait la violence inouïe de sa passion.
Alors commença pour ce misérable une vie terrible.
Renfermé dans la solitude impénétrable de sa maison, inaccessible à tous, de plus en plus sous le joug de son amour effréné, renonçant à pénétrer les secrets de cette femme étrange, de maître il devint esclave; il fut le valet de Cecily, il la servait à ses repas, il prenait soin de son appartement.
Prévenue par le baron que Louise avait été surprise par un narcotique, la créole ne buvait que de l'eau très-limpide, ne mangeait que des mets impossibles à falsifier; elle avait choisi la chambre qu'elle devait occuper et s'était assurée que les murailles ne recelaient aucune porte secrète.
D'ailleurs Jacques Ferrand comprit bientôt que Cecily n'était pas une femme qu'il pût surprendre ou violenter impunément. Elle était vigoureuse, agile et dangereusement armée; un délire frénétique aurait donc pu seul le porter à des tentatives désespérées, et elle s'était parfaitement mise à l'abri de ce péril...
Néanmoins, pour ne pas lasser et rebuter la passion du notaire, la créole semblait quelquefois touchée de ses soins et flattée de la terrible domination qu'elle exerçait sur lui. Alors, supposant qu'à force de preuves de dévouement et d'abnégation il parviendrait à faire oublier sa laideur et son âge, elle se plaisait à lui peindre, en termes d'une hardiesse brûlante, l'inexprimable volupté dont elle pourrait l'enivrer, si ce miracle de l'amour se réalisait jamais.
À ces paroles d'une femme si jeune et si belle, Jacques Ferrand sentait quelquefois sa raison s'égarer... De dévorantes images le poursuivaient partout; l'antique symbole de la tunique de Nessus se réalisait pour lui...
Au milieu de ces tortures sans nom, il perdait la santé, l'appétit, le sommeil.
Tantôt, la nuit, malgré le froid et la pluie, il descendait dans son jardin, et cherchait par une promenade précipitée à calmer, à briser ses ardeurs.
D'autres fois, pendant des heures entières, il plongeait son regard enflammé dans la chambre de la créole endormie; car elle avait eu l'infernale complaisance de permettre que sa porte fût percée d'un guichet qu'elle ouvrait souvent... souvent, car Cecily n'avait qu'un but, celui d'irriter incessamment la passion de cet homme sans la satisfaire, de l'exaspérer ainsi presque jusqu'à la déraison, afin de pouvoir alors exécuter les ordres qu'elle avait reçus...
Ce moment semblait approcher.
Le châtiment de Jacques Ferrand devenait de jour en jour plus digne de ses attentats...
Il souffrait les tourments de l'enfer. Tour à tour absorbé, éperdu, hors de lui, indifférent à ses plus sérieux intérêts, au maintien de sa réputation d'homme austère, grave et pieux, réputation usurpée, mais conquise par de longues années de dissimulation et de ruse, il stupéfiait ses clercs par l'aberration de son esprit, mécontentait ses clients par ses refus de les recevoir et éloignait brutalement de lui les prêtres, qui, trompés par son hypocrisie, avaient été jusqu'alors ses prôneurs les plus fervents.
À ses langueurs accablantes qui lui arrachaient des larmes succédaient de furieux emportements; sa frénésie atteignait-elle son paroxysme, il se prenait à rugir dans la solitude et dans l'ombre comme une bête fauve; ses accès de rage se terminaient-ils par une sorte de brisement douloureux de tout son être, il ne jouissait même pas de ce calme de mort, produit souvent par l'anéantissement de la pensée: l'embrasement du sang de cet homme dans toute la vigoureuse maturité de l'âge ne lui laissait ni trêve ni repos... Un bouillonnement profond, torride, agitait incessamment ses esprits.
Nous l'avons dit, Cecily se coiffait de nuit devant sa glace.
À un léger bruit venant du corridor, elle détourna la tête du côté de la porte.
Malgré le bruit qu'elle venait d'entendre à sa porte, Cecily n'en continua pas moins tranquillement sa toilette de nuit; elle retira de son corsage, où il était à peu près placé comme un buse, un stylet long de cinq à six pouces, enfermé dans un étui de chagrin noir et emmanché dans une petite poignée d'ébène cerclée de fils d'argent, poignée fort simple, mais parfaitement à la main.
Ce n'était pas là une arme de luxe.
Cecily ôta le stylet de son fourreau avec une excessive précaution et le posa sur le marbre de sa cheminée; la lame, de la meilleure trempe et du plus fin damas, était triangulaire, à arêtes tranchantes; sa pointe, aussi acérée que celle d'une aiguille, eût percé une piastre sans s'émousser.
Imprégné d'un venin subtil et persistant, la moindre piqûre de ce poignard devenait mortelle.
Jacques Ferrand ayant un jour mis en doute la dangereuse propriété de cette arme, la créole fit devant lui une expérience in anima vili, c'est-à-dire sur l'infortuné chien de la maison qui, légèrement piqué au nez, tomba et mourut dans d'horribles convulsions.
Le stylet déposé sur la cheminée, Cecily, quittant son spencer de drap noir, resta, les épaules, le sein et les bras nus, ainsi qu'une femme en toilette de bal.
Selon l'habitude de la plupart des filles de couleur, elle portait, au lieu de corset, un second corsage de double toile qui lui serrait étroitement la taille; sa jupe orange, restant attachée sous cette sorte de canezou blanc à manches courtes et très-décolleté, composait ainsi un costume beaucoup moins sévère que le premier et s'harmoniait à merveille avec les bas écarlates et la coiffure de madras si capricieusement chiffonnée autour de la tête de la créole. Rien de plus pur, de plus accompli que les contours de ses bras et de ses épaules, auxquelles deux mignonnes fossettes et un petit signe noir, velouté, coquet, donnaient une grâce de plus.
Un soupir profond attira l'attention de Cecily.
Elle sourit en roulant autour de l'un de ses doigts effilés quelques boucles de cheveux qui s'échappaient des plis de son madras.
—Cecily!... Cecily!... murmura une voix à la fois rude et plaintive.
Et, à travers l'étroite ouverture du guichet, apparut la face blême et camuse de Jacques Ferrand; ses prunelles étincelaient dans l'ombre.
Cecily, muette jusqu'alors, commença de chanter doucement un air créole.
Les paroles de cette lente mélodie étaient suaves et expressives. Quoique contenu, le mâle contralto de Cecily dominait le bruit des torrents de pluie et les violentes rafales de vent qui semblaient ébranler la vieille maison jusque dans ses fondements.
—Cecily!... Cecily!... répéta Jacques Ferrand d'un ton suppliant.
La créole s'interrompit tout à coup, tourna brusquement la tête, parut entendre pour la première fois la voix du notaire et s'approcha nonchalamment de la porte.
—Comment! cher maître (elle l'appelait ainsi par dérision), vous êtes là, dit-elle avec un léger accent étranger qui donnait un charme de plus à sa voix mordante et sonore.
—Oh! que vous êtes belle ainsi! murmura le notaire.
—Vous trouvez? répondit la créole; ce madras sied bien à mes cheveux noirs, n'est-ce pas?
—Chaque jour je vous trouve plus belle encore.
—Et mon bras, voyez donc comme il est blanc.
—Monstre... va-t'en! va-t'en!... s'écria Jacques Ferrand furieux.
Cecily se mit à rire aux éclats.
—Non, non, c'est trop souffrir... Oh! si je ne craignais la mort, s'écria sourdement le notaire; mais mourir, c'est renoncer à vous voir, et vous êtes si belle!... J'aime encore mieux souffrir et vous regarder.
—Regardez-moi... ce guichet est fait pour cela... et aussi pour que nous puissions causer comme deux amis... et charmer ainsi notre solitude... qui vraiment ne me pèse pas trop... Vous êtes si bon maître! Voilà de ces dangereux aveux que je puis faire à travers cette porte...
—Et cette porte, vous ne voulez pas l'ouvrir? Voyez pourtant comme je suis soumis! Ce soir, j'aurais pu essayer d'entrer avec vous dans cette chambre... je ne l'ai pas fait.
—Vous êtes soumis par deux raisons... D'abord parce que vous savez qu'ayant, par une nécessité de ma vie errante, pris l'habitude de porter un stylet... je manie d'une main ferme ce bijou venimeux, plus acéré que la dent d'une vipère... Vous savez aussi que du jour où j'aurais à me plaindre de vous, je quitterais à jamais cette maison, vous laissant mille fois plus épris encore... puisque vous avez bien voulu faire la grâce à votre indigne servante de vous éprendre d'elle.
—Ma servante! C'est moi qui suis votre esclave... votre esclave moqué, méprisé...
—C'est assez vrai...
—Et cela ne vous touche pas?
—Cela me distrait... Les journées... et surtout les nuits sont si longues!...
—Oh! la maudite!
—Non, sérieusement, vous avez l'air si complètement égaré, vos traits s'altèrent si sensiblement, que j'en suis flattée... C'est un pauvre triomphe, mais vous êtes seul ici...
—Entendre cela... et ne pouvoir que se consumer dans une rage impuissante!
—Avez-vous peu d'intelligence!!! Jamais, peut-être, je ne vous ai rien dit de plus tendre...
—Raillez... raillez...
—Je ne raille pas; je n'avais pas encore vu d'homme de votre âge... amoureux à votre façon... et, il faut en convenir, un homme jeune et beau serait incapable d'une de ces passions enragées. Un Adonis s'admire autant qu'il vous admire... il aime du bout des dents... Et puis le favoriser... quoi de plus simple? cela lui est dû... à peine en est-il reconnaissant; mais favoriser un homme comme vous, mon maître... oh! ce serait le ravir de la terre au ciel, ce serait combler ses rêves les plus insensés, ses espérances les plus impossibles! Car enfin, l'être qui vous dirait: «Vous aimez Cecily éperdument; si je le veux, elle sera à vous dans une seconde...» vous croiriez cet être doué d'une puissance surnaturelle... n'est-ce pas, cher maître?
—Oui, oh! oui...
—Eh bien! si vous saviez me mieux convaincre de votre passion, j'aurais peut-être la bizarre fantaisie de jouer auprès de moi-même, en votre faveur, ce rôle surnaturel... Comprenez-vous?
—Je comprends que vous me raillez encore... toujours et sans pitié!
—Peut-être... la solitude fait naître de si étranges fantaisies!...
L'accent de Cecily avait jusqu'alors été sardonique; mais elle dit ces derniers mots, avec une expression sérieuse, réfléchie, et les accompagna d'un long coup d'œil qui fit tressaillir le notaire.
—Taisez-vous! Ne me regardez pas ainsi: vous me rendrez fou... J'aimerais mieux que vous me disiez: «Jamais!...» Au moins, je pourrais vous abhorrer, vous chasser de ma maison! s'écria Jacques Ferrand, qui s'abandonnait encore à une vaine espérance. Oui, car je n'attendrais rien de vous. Mais malheur! malheur!... je vous connais maintenant assez pour espérer, malgré moi, qu'un jour je devrais peut-être à votre désœuvrement ou à un de vos dédaigneux caprices ce que je n'obtiendrai jamais de votre amour... Vous me dites de vous convaincre de ma passion; ne voyez-vous pas combien je suis malheureux, mon Dieu?... Je fais pourtant tout ce que je peux pour vous plaire... Vous voulez être cachée à tous les yeux, je vous cache à tous les yeux, peut-être au risque de me compromettre gravement; car enfin, moi, je ne sais pas qui vous êtes; je respecte votre secret, je ne vous en parle jamais... Je vous ai interrogée sur votre vie passée... vous ne m'avez pas répondu...
—Eh bien! j'ai eu tort; je vais vous donner une marque de confiance aveugle, ô mon maître! Écoutez-moi donc.
—Encore une plaisanterie amère, n'est-ce pas?
—Non... c'est très-sérieux... Il faut au moins que vous connaissiez la vie de celle à qui vous donnez une si généreuse hospitalité... Et Cecily ajouta d'un ton de componction hypocrite et larmoyante: Fille d'un brave soldat, frère de ma tante Pipelet, j'ai reçu une éducation au-dessus de mon état; j'ai été séduite, puis abandonnée par un jeune homme riche. Alors, pour échapper au courroux de mon vieux père, intraitable sur l'honneur, j'ai fui mon pays natal... Puis, éclatant de rire, Cecily ajouta: Voilà, j'espère, une petite histoire très-présentable et surtout très-probable, car elle a été souvent racontée. Amusez toujours votre curiosité avec cela, en attendant quelque révélation plus piquante.
—J'étais bien sûr que c'était une cruelle plaisanterie, dit le notaire avec une rage concentrée. Rien ne vous touche... rien... que faut-il faire? Parlez donc au moins. Je vous sers comme le dernier des valets, pour vous je néglige mes plus chers intérêts, je ne sais plus ce que je fais... je suis un sujet de surprise, de risée pour mes clercs... mes clients hésitent à me laisser leurs affaires... J'ai rompu avec quelques personnes pieuses que je voyais... je n'ose penser à ce que dit le public de ce renversement de toutes mes habitudes... Mais vous ne savez pas, non, vous ne savez pas les funestes conséquences que ma folle passion peut avoir pour moi... Voilà cependant des preuves de dévouement, des sacrifices... En voulez-vous d'autres?... Parlez! Est-ce de l'or qu'il vous faut? On me croit plus riche que je ne le suis... mais je...
—Que voulez-vous que je fasse maintenant de votre or? dit Cecily en interrompant le notaire et en haussant les épaules; pour habiter cette chambre... à quoi bon de l'or?... Vous êtes peu inventif!
—Mais ce n'est pas ma faute, à moi, si vous êtes prisonnière... Cette chambre vous déplaît-elle? La voulez-vous plus magnifique? Parlez... ordonnez...
—À quoi bon, encore une fois, à quoi bon?... Oh! si je devais y attendre un être adoré... brûlant de l'amour qu'il inspire et qu'il partage, je voudrais de l'or, de la soie, des fleurs, des parfums; toutes les merveilles du luxe, rien de trop somptueux, de trop enchanteur pour servir de cadre à mes ardentes amours, dit Cecily avec un accent passionné qui fit bondir le notaire.
—Eh bien! ces merveilles de luxe... dites un mot, et...
—À quoi bon? À quoi bon? Que faire d'un cadre sans tableau?... Et l'être adoré, où serait-il... ô mon maître?
—C'est vrai!... s'écria le notaire avec amertume. Je suis vieux... je suis laid... je ne peux inspirer que le dégoût et l'aversion... Elle m'accable de mépris... elle se joue de moi... et je n'ai pas la force de la chasser... Je n'ai que la force de souffrir.
—Oh! l'insupportable pleurard, oh! le niais personnage avec ses doléances! s'écria Cecily d'un ton sardonique et méprisant; il ne sait que gémir, que se désespérer... et il est depuis dix jours... enfermé seul avec une jeune femme... au fond d'une maison déserte...
—Mais cette femme me dédaigne... mais cette femme est armée... mais cette femme est enfermée!... s'écria le notaire avec fureur.
—Eh bien! surmonte le dédain de cette femme; fais tomber le poignard de sa main; contrains-la à ouvrir cette porte qui te sépare d'elle... et cela non par la force brutale... elle serait impuissante...
—Et comment alors?