—Quand j'en parlerais avec un sang chaud, qu'est-ce que j'y gagnerais? Voyons, sois donc raisonnable, Jeanne; faut-il que ce soit moi qui te console?

Jeanne essuya ses larmes, et soupira.

—Pour en revenir à mon affaire, reprit Pique-Vinaigre, j'étais arrivé tout près d'Auteuil, à la brune; je n'en pouvais plus; je ne voulais entrer dans Paris qu'à la nuit; je m'étais assis derrière une haie pour me reposer et réfléchir à mon plan de campagne. À force de réfléchir, j'ai fini par m'endormir; un bruit de voix m'a réveillé; il faisait tout à fait nuit; j'écoute... C'était un homme et une femme qui causaient sur la route, de l'autre côté de ma haie; l'homme disait à la femme: «—Qui veux-tu qui pense à venir nous voler? Est-ce que nous n'avons pas cent fois laissé la maison toute seule?—Oui, que reprend la femme, mais nous n'y avions pas cent francs dans notre commode.—Qu'est-ce qui le sait, bête? dit le mari.—T'as raison», reprend la femme, et ils filent. Ma foi, l'occasion me paraît trop belle pour la manquer, il n'y avait aucun danger. J'attends que l'homme et la femme soient un peu plus loin pour sortir de derrière ma haie; je regarde à vingt pas de là, je vois une petite maison de paysans, ça devait être la maison aux cent francs, il n'y avait que cette bicoque sur la route, Auteuil était à cinq cents pas de là. Je me dis: «Courage, mon vieux, il n'y a personne, il fait nuit; s'il n'y a pas de chien de garde (tu sais que j'ai toujours eu peur des chiens), l'affaire est faite.» Par bonheur il n'y avait pas de chien. Pour être plus sûr, je cogne à la porte, rien... ça m'encourage. Les volets du rez-de-chaussée étaient fermés, je passe mon bâton entre eux deux, je les force, j'entre par la fenêtre dans une chambre; il restait un peu de feu dans la cheminée; ça m'éclaire, je vois une commode dont la clef était ôtée: je prends la pincette, je force les tiroirs, et sous un tas de linge je trouve le magot enveloppé dans un vieux bas de laine; je ne m'amuse pas à prendre autre chose; je saute par la fenêtre et je tombe... devine où? Voilà une chance!

—Mon Dieu! Dis donc!

—Sur le dos du garde champêtre qui rentrait au village.

—Quel malheur!...

—La lune s'était levée; il me voit sortir par la fenêtre; il m'empoigne. C'était un camarade qui en aurait mangé dix comme moi... Trop poltron pour résister, je me résigne. Je tenais encore le bas à la main; il entend sonner l'argent, il prend le tout, le met dans sa gibecière et me force de le suivre à Auteuil. Nous arrivons chez le maire avec accompagnement de gamins et de gendarmes; on va attendre les propriétaires chez eux; à leur retour, ils font leur déclaration... Il n'y avait pas moyen de le nier; j'avoue tout, je signe le procès-verbal, on me met les menottes, et en route...

—Et te voilà en prison encore... pour longtemps peut-être?

—Écoute, Jeanne, je ne veux pas te tromper, ma fille; autant te dire cela tout de suite...

—Quoi donc encore, mon Dieu!...

—Voyons, du courage!...

—Mais parle donc!

—Eh bien! il ne s'agit plus de prison...

—Comment cela?

—À cause de la récidive, de l'effraction et de l'escalade de nuit dans une maison habitée... l'avocat me l'a dit: c'est un compte fait comme les petits pâtés... j'en aurai pour quinze ou vingt ans de bagne et l'exposition par-dessus le marché.

—Aux galères! Mais toi si faible, tu y mourras! s'écria la malheureuse femme en éclatant en sanglots.

—Et si je m'étais enrôlé dans les blanc-de-cérusiens?...

—Mais les galères, mon Dieu! Les galères!

—C'est la prison au grand air, avec une casaque rouge au lieu d'une brune; et puis j'ai toujours été curieux de voir la mer... Quel badaud de Parisien je fais... hein?

—Mais l'exposition... malheureux!... Être là exposé au mépris de tout le monde... Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon pauvre frère!...

Et l'infortunée se reprit à pleurer.

—Voyons, voyons. Jeanne... sois donc raisonnable... c'est un mauvais quart d'heure à passer... et encore je crois qu'on est assis... Et puis, est-ce que je ne suis pas habitué à voir la foule? Quand je faisais mes tours de gobelets, j'avais toujours un tas de monde autour de moi; je me figurerai que j'escamote, et si ça me fait trop d'effet je fermerai les yeux; ce sera absolument comme si on ne me voyait pas.

En parlant avec autant de cynisme, ce malheureux voulait moins faire acte d'une criminelle insensibilité que consoler et rassurer sa sœur par cette apparence d'indifférence.

Pour un homme habitué aux mœurs des prisons, et chez lequel toute honte est nécessairement morte, le bagne n'est, en effet, qu'un changement de condition, un changement de casaque, comme Pique-Vinaigre le disait avec une effrayante vérité.

Beaucoup de détenus des prisons centrales, préférant même le bagne, à cause de la vie bruyante qu'on y mène, commettent souvent des tentatives de meurtre pour être envoyés à Brest ou à Toulon.

Cela se conçoit: avant d'entrer au bagne, ils avaient presque autant de labeur, selon leur professions.

La condition des plus honnêtes ouvriers des ports n'est pas moins rude que celle des forçats; ils entrent aux ateliers et en sortent aux mêmes heures, enfin les grabats où ils reposent leurs membres brisés de fatigue ne sont souvent pas meilleurs que ceux de la chiourme.

Ils sont libres! dira-t-on.

Oui, libres... un jour... le dimanche, et ce jour est aussi un jour de repos pour les forçats.

Mais ils n'ont pas la honte, la flétrissure?

Eh! qu'est-ce que la honte et la flétrissure pour ces misérables, qui, chaque jour, se bronzent l'âme dans cette fournaise infernale, qui prennent tous les grades d'infamie dans cette école mutuelle de perdition, où les plus criminels sont les plus considérés?

Telles sont donc les conséquences du système de pénalité actuelle.

L'incarcération est très-recherchée.

Le bagne... souvent demandé...

—Vingt ans de galères, mon Dieu! Mon Dieu! répétait la pauvre sœur de Pique-Vinaigre.

—Mais rassure-toi donc, Jeanne; on ne m'en donnera que pour mon argent; je suis trop faible pour qu'on me mette aux travaux de force. S'il n'y a pas de fabrique de trompettes et de sabres de bois, comme à Melun, on me mettra au travail doux, on m'emploiera à l'infirmerie; je ne suis pas récalcitrant, je suis bon enfant, je conterai des histoires comme j'en conte ici; je me ferai adorer de mes chefs, estimer de mes camarades, et je t'enverrai des noix de coco gravées et des boîtes de paille pour mes neveux et pour mes nièces. Enfin, le vin est tiré, il faut le boire.

—Si tu m'avais seulement écrit que tu venais à Paris, j'aurais tâché de te cacher et de t'héberger en attendant que tu aies trouvé de l'ouvrage.

—Pardieu! je comptais bien aller chez toi, mais j'aimais mieux y arriver les mains pleines; car, d'ailleurs, à ta mise je vois que tu ne roules pas non plus carrosse. Ah çà! et tes enfants, et ton mari?

—Ne me parle pas de lui.

—Toujours bambocheur! C'est dommage, bon ouvrier tout de même.

—Il me fait bien du mal... va... j'avais assez de mes autres peines sans avoir encore celle que tu me fais...

—Comment! ton mari...

—Depuis trois ans il m'a quittée, après avoir vendu tout notre ménage, me laissant avec mes enfants sans rien, avec ma paillasse pour tout mobilier.

—Tu ne m'avais pas dit cela!

—À quoi bon? Ça t'aurait chagriné.

—Pauvre Jeanne! Et comment as-tu fait, toute seule avec tes trois enfants?

—Dame! j'ai eu beaucoup de mal; je travaillais à ma tâche comme frangeuse, tant que je pouvais; les voisines m'aidaient un peu, gardaient mes enfants pendant que j'étais sortie; et puis, moi qui n'ai pas toujours la chance, j'ai eu du bonheur une fois dans ma vie, mais ça ne m'a pas profité, à cause de mon mari...

—Pourquoi donc cela?

—Mon passementier avait parlé de ma peine à une de ses pratiques, lui apprenant comment mon mari m'avait laissée sans rien, après avoir vendu notre ménage, et que malgré ça je travaillais de toutes mes forces pour élever mes enfants; un jour, en rentrant, qu'est-ce que je trouve? mon ménage remonté à neuf, un bon lit, des meubles, du linge; c'était une charité de la pratique de mon passementier.

—Brave pratique!... Pauvre sœur!... Pourquoi diable aussi ne m'as-tu pas écrit pour m'apprendre ta gêne? Au lieu de dépenser ma masse, je t'aurais envoyé de l'argent!

—Moi libre, te demander, à toi prisonnier!

—Justement; j'étais nourri, chauffé, logé aux frais du gouvernement; ce que je gagnais était tout bénéfice: sachant le beau-frère bon ouvrier et toi bonne ouvrière et ménagère, j'étais tranquille, et j'ai fricassé ma masse les yeux fermés et la bouche ouverte.

—Mon mari était bon ouvrier, c'est vrai; mais il s'est dérangé. Enfin, grâce à ce secours inattendu, j'ai repris bon courage, ma fille aînée commençait à gagner quelque chose; nous étions heureux, sans le chagrin de te savoir à Melun. L'ouvrage allait; mes enfants étaient proprement habillés, ils ne manquaient à peu près de rien; ça me donnait un cœur... un cœur!... Enfin j'étais presque parvenue à mettre trente-cinq francs de côté, lorsque tout à coup mon mari revient. Je ne l'avais pas vu depuis un an. Me trouvant bien emménagée, bien nippée, il n'en fait ni une ni deux, il me prend mon argent, s'installe chez nous sans travailler, se grise tous les jours et me bat quand je me plains.

—Le gueux!

—Ce n'est pas tout. Il avait logé dans un cabinet de notre logement une mauvaise femme avec laquelle il vivait; il fallait encore souffrir cela pour la seconde fois. Il recommença à vendre petit à petit les meubles que j'avais. Prévoyant ce qui allait m'arriver, je vais chez un avocat qui demeurait dans la maison lui demander ce qu'il faut faire pour empêcher mon mari de me mettre encore sur la paille, moi et mes enfants.

—C'était bien simple; il fallait fourrer ton mari à la porte.

—Oui, mais je n'en avais pas le droit. L'avocat me dit que mon mari pouvait disposer de tout, comme chef de la communauté, et s'installer à la maison sans rien faire; que c'était un malheur, mais qu'il fallait m'y soumettre; que la circonstance de sa maîtresse qui vivait sous notre toit me donnait le droit de demander la séparation de corps et de biens, comme on appelle cela... D'autant plus que j'avais des témoins que mon mari m'avait battue, que je pouvais plaider contre lui, mais que cela me coûterait au moins, au moins, quatre ou cinq cents francs pour obtenir ma séparation. Tu juges! c'est presque tout ce que je peux gagner en une année! Où trouver une pareille somme à emprunter?... Et puis ce n'est pas le tout d'emprunter... il faut rendre... Et cinq cents francs... tout d'un coup... c'est une fortune.

—Il y a pourtant un moyen bien simple d'amasser cinq cents francs, dit Pique-Vinaigre avec amertume; c'est de mettre son estomac au croc pendant un an... de vivre de l'air du temps et de travailler tout de même. C'est étonnant que l'avocat ne t'ait pas donné ce conseil-là...

—Tu plaisantes toujours...

—Oh! cette fois, non!... s'écria Pique-Vinaigre avec indignation. Car enfin c'est une infamie, ça... que la loi soit trop chère pour les pauvres gens. Car te voilà, toi, brave et digne mère de famille, travaillant de toutes tes forces pour élever honnêtement tes enfants... Ton mari est un mauvais sujet fieffé; il te bat, te gruge, te pille, dépense au cabaret l'argent que tu gagnes. Tu t'adresses à la justice... pour qu'elle te protège et que tu puisses mettre à l'abri des griffes de ce fainéant ton pain et celui de tes enfants... Les gens de loi te disent: «Oui, vous avez raison; votre mari est un mauvais drôle: on vous fera justice... mais cette justice-là vous coûtera cinq cents francs.» Cinq cents francs!... Ce qu'il te faut pour vivre, toi et ta famille, presque pendant un an!... Tiens, vois-tu, Jeanne, tout ça prouve, comme dit le proverbe, qu'il n'y a que deux espèces de gens, ceux qui sont pendus et ceux qui méritent de l'être.

Rigolette, seule et pensive, n'ayant aucun interlocuteur à écouter, n'avait pas perdu un mot des confidences de cette pauvre femme, au malheur de laquelle elle sympathisait vivement. Elle se promit de raconter cette infortune à Rodolphe dès qu'elle le reverrait, ne doutant pas qu'il ne la secourût.


II

Comparaison

Rigolette, vivement intéressée au triste sort de la sœur de Pique-Vinaigre, ne la quittait pas des yeux et allait tâcher de se rapprocher un peu d'elle, lorsque malheureusement un nouveau visiteur, entrant dans le parloir, demanda un détenu, qu'on alla chercher, et s'assit sur le banc entre Jeanne et la grisette.

Celle-ci, à la vue de cet homme, ne put retenir un geste de surprise, presque de crainte...

Elle reconnaissait en lui l'un des deux recors qui étaient venus arrêter Morel, mettant ainsi à exécution la contrainte par corps obtenue contre le lapidaire par Jacques Ferrand.

Cette circonstance, rappelant à Rigolette l'opiniâtre persécuteur de Germain, redoubla sa tristesse, dont elle avait été un peu distraite par les touchantes et pénibles confidences de la sœur de Pique-Vinaigre.

S'éloignant autant qu'elle le put de son nouveau voisin, la grisette s'appuya au mur et retomba dans ses affligeantes pensées.

—Tiens, Jeanne, reprit Pique-Vinaigre, dont la figure joviale et railleuse s'était subitement assombrie, je ne suis ni fort ni brave; mais si je m'étais trouvé là pendant que ton mari te faisait ainsi de la misère, ça ne se serait pas passé gentiment entre lui et moi... Mais aussi tu étais par trop bonne enfant, toi...

—Que voulais-tu que je fasse?... J'ai bien été forcée de souffrir ce que je ne pouvais pas empêcher!... Tant qu'il y a eu chez nous quelque chose à vendre, mon mari l'a vendu pour aller au cabaret avec sa maîtresse, tout, jusqu'à la robe du dimanche de ma petite fille.

—Mais l'argent de tes journées, pourquoi le lui donnais-tu?... Pourquoi ne le cachais-tu pas?

—Je le cachais; mais il me battait tant... que j'étais bien obligée de le lui donner... C'était moins à cause des coups que je lui cédais... que parce que je me disais: «À la fin il n'a qu'à me blesser assez grièvement pour que je sois hors d'état de travailler de longtemps, qu'il me casse un bras, je suppose: alors qu'est-ce que je deviendrai?... Qui soignera, qui nourrira mes enfants?... Si je suis forcée d'aller à l'hospice, il faudra donc qu'ils meurent de faim pendant ce temps-là?...» Aussi tu conçois, mon frère, j'aimais encore mieux donner mon argent à mon mari, afin de n'être pas battue, blessée... et de rester bonne à travailler.

—Pauvre femme, va!... On parle de martyrs; c'est toi qui l'as été, martyre!

—Et pourtant je n'ai jamais fait de mal à personne; je ne demandais qu'à travailler, qu'à soigner mon mari et mes enfants. Mais que veux-tu, il y a des heureux et des malheureux, comme il y a des bons et des méchants.

—Oui, et c'est étonnant comme les bons sont heureux!... Mais enfin en es-tu tout à fait débarrassée, de ton gueux de mari?

—Je l'espère, car il ne m'a quittée qu'après avoir vendu jusqu'à mon bois de lit et au berceau de mes deux petits enfants... Mais quand je pense qu'il voulait bien pis encore...

—Quoi donc?

—Quand je dis lui, c'était plutôt cette vilaine femme qui le poussait; c'est pour ça que je t'en parle. Enfin un jour il m'a dit: «Quand dans un ménage il y a une jolie fille de quinze ans comme la nôtre, on est des bêtes de ne pas profiter de sa beauté.»

—Ah bon! je comprends... Après avoir vendu les nippes, il veut vendre les corps!...

—Quand il a dit cela, vois-tu, Fortuné, mon sang n'a fait qu'un tour, et il faut être juste, je l'ai fait rougir de honte par mes reproches; et comme sa mauvaise femme voulait se mêler de notre querelle en soutenant que mon mari pouvait faire de sa fille ce qu'il voulait, je l'ai traitée si mal, cette malheureuse, que mon mari m'a battue, et c'est depuis cette scène-là que je ne les ai plus revus.

—Tiens, vois-tu, Jeanne, il y a des gens condamnés à dix ans de prison qui n'en ont pas tant fait que ton mari... Au moins ils ne dépouillaient que des étrangers... C'est un fier gueux!...

—Dans le fond, il n'est pourtant pas méchant, vois-tu. C'est de mauvaises connaissances de cabaret qui l'ont dérangé...

—Oui, il ne ferait pas de mal à un enfant; mais à une grande personne, c'est différent...

—Enfin, que veux-tu! il faut bien prendre la vie comme le bon Dieu nous l'envoie... Au moins, mon mari parti, je n'avais plus à craindre d'être estropiée par un mauvais coup; j'ai repris courage... Faute d'avoir de quoi racheter un matelas, car avant tout il faut vivre et payer son terme, et à nous deux ma fille aînée, ma pauvre Catherine, à peine nous gagnons quarante sous par jour, mes deux autres enfants étant trop petits pour rien gagner encore... faute d'un matelas, nous couchions sur une paillasse faite avec de la paille que nous ramassions à la porte d'un emballeur de notre rue.

—Et j'ai mangé ma masse!... Et j'ai mangé ma masse!...

—Que veux-tu... tu ne pouvais pas savoir ma peine, puisque je ne t'en parlais pas. Enfin nous avons redoublé de travail nous deux Catherine... Pauvre enfant, si tu savais comme c'est honnête, et laborieux, et bon! Toujours les yeux sur les miens pour savoir ce que je désire qu'elle fasse; jamais une plainte, et pourtant... elle en a déjà vu de cette misère... quoiqu'elle n'ait que quinze ans!... Ah! ça console de bien des choses, vois-tu, Fortuné, d'avoir une enfant pareille, dit Jeanne en essuyant ses yeux.

—C'est tout ton portrait... à ce que je vois. Il faut bien que tu aies cette consolation au moins...

—Je t'assure, va, que c'est plus pour elle que je me chagrine que pour moi; car il n'y a pas à dire, vois-tu, depuis deux mois elle ne s'est pas arrêtée de travailler un moment. Une fois par semaine elle sort pour aller savonner, aux bateaux du Pont-au-Change, à trois sous l'heure, le peu de linge que mon mari nous a laissé: tout le reste du temps, à l'attache comme un pauvre chien... Vrai, le malheur lui est venu trop tôt. Je sais bien qu'il faut toujours qu'il vienne; mais au moins il y en a qui ont une ou deux années de tranquillité... Ce qui me fait aussi beaucoup de chagrin dans tout ça, vois-tu, Fortuné, c'est de ne pouvoir t'aider en presque rien... Pourtant, je tâcherai...

—Ah çà! est-ce que tu crois que j'accepterais? Au contraire, je demandais un sou par paire d'oreilles pour leur raconter mes fariboles; j'en demanderai deux, ou ils se passeront des contes de Pique-Vinaigre, et ça t'aidera un peu dans ton ménage. Mais, j'y pense, pourquoi ne pas te mettre en garni? Comme ça ton mari ne pourrait rien vendre.

—En garni? Mais penses-y donc: nous sommes quatre, on nous demanderait au moins vingt sous par jour; qu'est-ce qui nous resterait pour vivre? Tandis que notre chambre ne nous coûte que cinquante francs par an.

—Allons, c'est juste, ma fille, dit Pique-Vinaigre avec une ironie amère, travaille, éreinte-toi pour refaire un peu ton ménage; dès que tu auras encore gagné quelque chose, ton mari te pillera de nouveau... et un beau jour il vendra ta fille comme il a vendu tes nippes.

—Oh! pour ça, par exemple, il me tuerait plutôt... Ma pauvre Catherine!

—Il ne te tuera pas, et il vendra ta pauvre Catherine. Il est ton mari, n'est-ce pas? Il est le chef de la communauté, comme t'a dit l'avocat, tant que vous ne serez pas séparés par la loi; et comme tu n'as pas cinq cents francs à donner pour ça, il faut te résigner: ton mari a le droit d'emmener sa fille de chez toi et où il veut... Une fois que lui et sa maîtresse s'acharneront à perdre cette pauvre enfant, est-ce qu'il ne faudra pas qu'elle y passe?...

—Mon Dieu!... Mon Dieu!... Mais si cette infamie était possible... il n'y aurait donc pas de justice?

—La justice! dit Pique-Vinaigre avec un éclat de rire sardonique, c'est comme la viande... c'est trop cher pour que les pauvres en mangent... Seulement, entendons-nous, s'il s'agit de les envoyer à Melun, de les mettre au carcan ou de les jeter aux galères, c'est une autre affaire, on leur donne cette justice-là gratis... Si on leur coupe le cou, c'est encore gratis... toujours gratis... Prrrrenez vos billets, ajouta Pique-Vinaigre avec son accent de bateleur. Ce n'est pas dix sous, deux sous, un sou, un centime que ça vous coûtera... non, messieurs; ça vous coûtera la bagatelle de... rien du tout... C'est à la portée de tout le monde; on ne fournit que sa tête... La coupe et la frisure sont aux frais du gouvernement... Voilà la justice gratis... Mais la justice qui empêcherait une honnête mère de famille d'être battue et dépouillée par un gueux de mari qui veut et peut faire argent de sa fille, cette justice-là coûte cinq cents francs... et il faudra t'en passer, ma pauvre Jeanne.

—Tiens, Fortuné, dit la malheureuse mère en fondant en larmes, tu me mets la mort dans l'âme...

—C'est qu'aussi je l'ai... la mort dans l'âme, en pensant à ton sort... à celui de ta famille... et en reconnaissant que je n'y peux rien... J'ai l'air de toujours rire... mais ne t'y trompe pas, j'ai deux sortes de gaietés, vois-tu, Jeanne, ma gaieté gaie et ma gaieté triste... Je n'ai ni la force ni le courage d'être méchant, colère ou haineux comme les autres... ça s'en va toujours chez moi en paroles plus ou moins farces. Ma poltronnerie et ma faiblesse de corps m'ont empêché de devenir pire que je suis... Il a fallu l'occasion de cette bicoque isolée, où il n'y avait pas un chat, et surtout pas un chien, pour me pousser à voler. Il a fallu encore que par hasard il ait fait un clair de lune superbe; car la nuit, et seul, j'ai une peur de tous les diables!

—C'est ce qui me fait toujours te dire, mon pauvre Fortuné, que tu es meilleur que tu ne crois... Aussi j'espère que les juges auront pitié de toi...

—Pitié de moi? Un libéré récidiviste? Compte là-dessus! Après ça, je ne leur en veux pas; être ici, là ou ailleurs, ça m'est égal; et puis tu as raison, je ne suis pas méchant... et ceux qui le sont, je les hais à ma manière, en me moquant d'eux; faut croire qu'à force de conter des histoires où, pour plaire à mes auditeurs, je fais toujours en sorte que ceux qui tourmentent les autres par pure cruauté reçoivent à la fin des raclées indignes... je me serai habitué à sentir comme je raconte.

—Ils aiment des histoires pareilles, ces gens avec qui tu es... mon pauvre frère? Je n'aurais pas cru cela.

—Minute!... Si je leur contais des récits où un gaillard qui vole ou qui tue pour voler est roulé à la fin, ils ne me laisseraient pas finir; mais s'il s'agit ou d'une femme ou d'un enfant, ou, par exemple, d'un pauvre diable comme moi qu'on jetterait par terre en soufflant dessus, et qu'il soit poursuivi à outrance par une barbe noire qui le persécute seulement pour le plaisir de le persécuter, pour l'honneur, comme on dit, oh! alors ils trépignent de joie quand à la fin du conte la barbe noire reçoit sa paie. Tiens, j'ai surtout une histoire intitulée: Gringalet et Coupe-en-Deux, qui faisait les délices de la centrale de Melun, et que je n'ai pas encore racontée ici. Je l'ai promise pour ce soir; mais faudra qu'ils mettent crânement à ma tirelire, et tu en profiteras... Sans compter que je l'écrirai pour tes enfants... Gringalet et Coupe-en-Deux, ça les amusera; des religieuses liraient cette histoire-là, ainsi sois tranquille.

—Enfin, non pauvre Fortuné, ce qui me console un peu, c'est de voir que tu n'es pas aussi malheureux que d'autres, grâce à ton caractère.

—Bien sûr que si j'étais comme un détenu qui est de notre chambrée, je serais malfaisant à moi-même. Pauvre garçon!... J'ai bien peur qu'avant la fin de la journée il ne saigne d'un côté ou d'un autre, ça chauffe à rouge pour lui... il y a un mauvais complot monté pour ce soir à son intention...

—Ah! mon Dieu! on veut lui faire du mal?... Ne te mêle pas de ça, au moins, Fortuné!...

—Pas si bête!... j'attraperais des éclaboussures... C'est en allant et venant que j'ai entendu jaboter l'un et l'autre... on parlait de bâillon pour l'empêcher de crier... et puis, afin d'empêcher qu'on ne voie son exécution... ils veulent faire cercle autour de lui, en ayant l'air d'écouter un d'eux... qui sera censé lire tout haut un journal ou autre chose.

—Mais... pourquoi veut-on le maltraiter ainsi?...

—Comme il est toujours seul, qu'il ne parle à personne et qu'il a l'air dégoûté des autres, ils s'imaginent que c'est un mouchard, ce qui est très-bête; car au contraire il se faufilerait avec tout le monde, s'il voulait moucharder. Mais le fin de la chose est qu'il a l'air d'un monsieur, et que ça les offusque. C'est le capitaine du dortoir, nommé le Squelette ambulant, qui est à la tête du complot. Il est comme un vrai désossé après ce pauvre Germain; leur bête noire s'appelle ainsi. Ma foi, qu'ils s'arrangent, cela les regarde, je n'y peux rien. Mais tu vois, Jeanne, voilà à quoi ça sert d'être triste en prison, tout de suite on vous suspecte; aussi je ne l'ai jamais été, moi, suspecté. Ah çà! ma fille, assez causé, va-t'en voir chez toi si j'y suis, tu prends sur ton temps pour venir ici... moi je n'ai qu'à bavarder... toi, c'est différent... ainsi, bonsoir... Reviens de temps en temps; tu sais que j'en serai content.

—Mon frère, encore quelques moments, je t'en prie.

—Non, non, tes enfants t'attendent. Ah çà! tu ne leur dis pas, j'espère, que leur nononcle est pensionnaire ici?

—Ils te croient aux îles, comme autrefois ma mère. De cette manière, je peux leur parler de toi.

—À la bonne heure. Ah çà! va-t'en vite, vite.

—Oui, mais écoute, mon pauvre frère; je n'ai pas grand-chose, pourtant je ne te laisserai pas ainsi. Tu dois avoir si froid, pas de bas, et ce mauvais gilet! Nous t'arrangerons quelques hardes avec Catherine. Dame! Fortuné, tu penses, ce n'est pas l'envie de bien faire pour toi qui nous manque.

—De quoi? De quoi? Des hardes? mais j'en ai plein mes malles. Dès qu'elles vont arriver, j'aurai de quoi m'habiller comme un prince. Allons, ris donc un peu! Non? Eh bien! sérieusement, ma fille, ça n'est pas de refus... en attendant que Gringalet et Coupe-en-Deux aient rempli ma tirelire. Alors je te rendrai ça. Adieu, ma bonne Jeanne, la première fois que tu viendras, que je perde mon nom de Pique-Vinaigre si je ne te fais pas rire. Allons, va-t'en, je t'ai déjà trop retenue.

—Mais, mon frère, écoute donc!

—Mon brave, eh! mon brave, cria Pique-Vinaigre au gardien qui était assis à l'autre bout du couloir, j'ai fini ma conversation, je voudrais rentrer, assez causé.

—Ah! Fortuné... ce n'est pas bien... de me renvoyer ainsi, dit Jeanne.

—C'est au contraire très-bien. Allons, adieu, bon courage, et demain matin dis aux enfants que tu as rêvé de leur oncle qui est aux îles et qu'il t'a priée de les embrasser. Adieu.

—Adieu, Fortuné, dit la pauvre femme tout en larmes et en voyant son frère rentrer dans l'intérieur de la prison.

Rigolette, depuis que le recors s'était assis à côté d'elle, n'avait pu entendre la conversation de Pique-Vinaigre et de Jeanne; mais elle n'avait pas quitté celle-ci des yeux, pensant au moyen de savoir l'adresse de cette pauvre femme, afin de pouvoir, selon sa première idée, la recommander à Rodolphe.

Lorsque Jeanne se leva du banc pour quitter le parloir, la grisette s'approcha d'elle en lui disant timidement:

—Madame, tout à l'heure, sans chercher à vous écouter, j'ai entendu que vous étiez frangeuse passementière?

—Oui, mademoiselle, répondit Jeanne, un peu surprise, mais prévenue en faveur de Rigolette par son air gracieux et sa charmante figure.

—Je suis couturière en robes, reprit la grisette maintenant que les franges et les passementeries sont à la mode, j'ai quelquefois des pratiques qui me demandent des garnitures à leur goût; j'ai pensé qu'il serait peut-être moins cher de m'adresser à vous, qui travaillez en chambre, que de m'adresser à un marchand, et que d'un autre côté je pourrais vous donner plus que ne vous donne votre fabricant.

—C'est vrai, mademoiselle, en prenant de la soie à mon compte cela me ferait un petit bénéfice... Vous êtes bien bonne de penser à moi... je n'en reviens pas...

—Tenez, madame, je vous parlerai franchement: j'attends la personne que je viens voir; n'ayant à causer avec personne, tout à l'heure, avant que ce monsieur se soit mis entre nous deux, sans le vouloir, je vous assure, je vous ai entendue parler à votre frère de vos chagrins, de vos enfants; je me suis dit: «Entre pauvres gens on doit s'aider.» L'idée m'est venue que je pourrais vous être bonne à quelque chose, puisque vous étiez frangeuse. Si, en effet, ce que je vous propose vous convient, voici mon adresse, donnez-moi la vôtre, de façon que lorsque j'aurai une petite commande à vous faire, je saurai où vous trouver.

Et Rigolette donna une de ses adresses à la sœur de Pique-Vinaigre.

Celle-ci, vivement touchée des procédés de la grisette, dit avec effusion:

—Votre figure ne m'avait pas trompée, mademoiselle; et puis, ne prenez pas cela pour de l'orgueil, mais vous avez un faux air de ma fille aînée, ce qui fait qu'en entrant je vous avais regardée par deux fois. Je vous remercie bien; si vous m'employez, vous serez contente de mon ouvrage, ce sera fait en conscience... Je me nomme Jeanne Duport... Je demeure rue de la Barillerie, n° 1.

—N° 1... ça n'est pas difficile à retenir. Merci, madame.

—C'est à moi de vous remercier, ma chère demoiselle, c'est si bon à vous... d'avoir tout de suite pensé à m'être utile! Encore une fois, je n'en reviens pas.

—Mais c'est tout simple, madame Duport, dit Rigolette avec un charmant sourire. Puisque j'ai un faux air de votre fille Catherine, ce que vous appelez ma bonne idée ne doit pas vous étonner.

—Êtes-vous gentille... chère demoiselle! Tenez, grâce à vous, je m'en irai un peu moins triste que je ne croyais; et puis peut-être que nous nous retrouverons ici quelquefois, car vous venez comme moi voir un prisonnier...

—Oui, madame..., répondit Rigolette en soupirant.

—Alors à revoir... du moins je l'espère, mademoiselle... Rigolette, dit Jeanne Duport après avoir jeté les yeux sur l'adresse de la grisette.

—Au revoir, madame Duport.

«Au moins, pensa Rigolette en allant se rasseoir sur son banc, je sais maintenant l'adresse de cette pauvre femme, et, bien sûr, M. Rodolphe s'intéressera à elle quand il saura combien elle est malheureuse, car il m'a toujours dit: «Si vous connaissez quelqu'un de bien à plaindre, adressez-vous à moi...»

Et Rigolette, se remettant à sa place, attendit avec impatience la fin de l'entretien de son voisin, afin de pouvoir faire demander Germain.

Maintenant, quelques mots sur la scène précédente.

Malheureusement, il faut l'avouer, l'indignation du misérable frère de Jeanne Duport avait été légitime... Oui... en disant que la loi était trop chère pour les pauvres, il disait vrai.

Plaider devant les tribunaux civils entraîne des frais énormes et inaccessibles aux artisans, qui vivent à grand-peine d'un salaire insuffisant.

Qu'une mère ou qu'un père de famille appartenant à cette classe toujours sacrifiée veuillent en effet obtenir une séparation de corps; qu'ils aient, pour l'obtenir, tous les droits possibles...

L'obtiendront-ils?

Non.

Car il n'y a pas un ouvrier en état de dépenser de quatre à cinq cents francs pour les onéreuses formalités d'un tel jugement.

Pourtant le pauvre n'a d'autre vie que la vie domestique; la bonne ou mauvaise conduite d'un chef de famille d'artisans n'est pas seulement une question de moralité, c'est une question de PAIN...

Le sort d'une femme du peuple, tel que nous venons d'essayer de le peindre, mérite-t-il donc moins d'intérêt, moins de protection, que celui d'une femme riche qui souffre des désordres ou des infidélités de son mari?

Rien de plus digne de pitié, sans doute, que les douleurs de l'âme.

Mais lorsqu'à ces douleurs se joint, pour une malheureuse mère, la misère de ses enfants, n'est-il pas monstrueux que la pauvreté de cette femme la mette hors la loi et la livre sans défense, elle et sa famille, aux odieux traitements d'un mari fainéant et corrompu?

Et cette monstruosité existe.

Et un repris de justice peut, dans cette circonstance comme dans d'autres, nier avec droit et logique l'impartialité des institutions au nom desquelles il est condamné.

Est-il besoin de dire ce qu'il y a de dangereux pour la société à justifier de pareilles attaques?

Quelle sera l'influence, l'autorité morale de ces lois, dont l'application est absolument subordonnée à une question d'argent?

La justice civile, comme la justice criminelle, ne devrait-elle pas être accessible à tous?

Lorsque des gens sont trop pauvres pour pouvoir invoquer le bénéfice d'une loi éminemment préservatrice et tutélaire, la société ne devrait-elle pas, à ses frais, en assurer l'application, par respect pour l'honneur et pour le repos des familles?

Mais laissons cette femme qui restera toute sa vie la victime d'un mari brutal et perverti, parce qu'elle est trop pauvre pour faire prononcer sa séparation de corps par la loi.

Parlons du frère de Jeanne Duport.

Ce réclusionnaire libéré sort d'un antre de corruption pour rentrer dans le monde; il a subi sa peine, payé sa dette par l'expiation.

Quelles précautions la société a-t-elle prises pour l'empêcher de retomber dans le crime?

Aucune...

Lui a-t-on avec une charitable prévoyance, rendu possible le retour au bien, afin de pouvoir sévir, ainsi que l'on sévit d'une manière terrible, s'il se montre incorrigible?

Non...

La perversité contagieuse de vos geôles est tellement connue, est si justement redoutée, que celui qui en sort est partout un sujet de mépris, d'aversion et d'épouvante: serait-il vingt fois homme de bien, il ne trouvera presque nulle part de l'occupation.

De plus, votre surveillance flétrissante l'exile dans de petites localités où ses antécédents doivent être immédiatement connus, et où il n'aura aucun moyen d'exercer les industries exceptionnelles souvent imposées aux détenus par les fermiers de travail des maisons centrales.

Si le libéré a eu le courage de résister aux tentations mauvaises, il se livrera donc à l'un de ces métiers homicides dont nous avons parlé, à la préparation de certains produits chimiques dont l'influence mortelle décime ceux qui exercent ces funestes professions[16], ou bien encore, s'il en a la force, il ira extraire du grès dans la forêt de Fontainebleau, métier auquel on résiste, terme moyen, six ans!!!

La condition d'un libéré est donc beaucoup plus fâcheuse, plus pénible, plus difficile qu'elle ne l'était avant sa première faute: il marche entouré d'entraves, d'écueils; il lui faut braver la répulsion, les dédains, souvent même la plus profonde misère...

Et s'il succombe à toutes ces chances, effrayantes de criminalité, et s'il commet un second crime, vous vous montrez mille fois plus sévères envers lui que pour sa première faute...

Cela est injuste... car c'est presque toujours la nécessité que vous lui faites qui le conduit à un second crime.

Oui, car il est démontré qu'au lieu de corriger, votre système pénitentiaire déprave.

Au lieu d'améliorer, il empire...

Au lieu de guérir de légères affections morales, il les rend incurables.

Votre aggravation de peine, impitoyablement appliquée à la récidive, est donc inique, barbare, puisque cette récidive est, pour ainsi dire, une conséquence forcée de vos institutions pénales.

Le terrible châtiment qui frappe les récidivistes serait juste et logique, si vos prisons moralisaient, épuraient les détenus, et si à l'expiration de leur peine une bonne conduite leur était, sinon facile, du moins généralement possible...

Si l'on s'étonne de ces contradictions de la loi, que sera-ce donc lorsque l'on comparera certains délits à certains crimes, soit à cause de leurs suites inévitables, soit à cause des disproportions exorbitantes qui existent entre les punitions dont ils sont atteints?

L'entretien du prisonnier que venait visiter le recors nous offrira un de ces affligeants contrastes.


III

Maître Boulard

Le détenu qui entra dans le parloir au moment où Pique-Vinaigre en sortait était un homme de trente ans environ, aux cheveux d'un blond ardent, à la figure joviale, pleine et rubiconde; sa taille moyenne rendait plus remarquable encore son énorme embonpoint. Ce prisonnier, si vermeil et si obèse, s'enveloppait dans une longue et chaude redingote de molleton gris, pareille à son pantalon à pieds; une sorte de casquette chaperon en velours rouge, dite à la Périnet-Leclerc, complétait le costume de ce personnage, qui portait d'excellentes pantoufles fourrées. Quoique la mode des breloques fût passée depuis longtemps, la chaîne d'or de sa montre soutenait bon nombre de cachets montés en pierres fines; enfin plusieurs bagues enrichies d'assez belles pierreries brillaient aux grosses mains rouges de ce détenu nommé maître Boulard, huissier prévenu d'abus de confiance.

Son interlocuteur était, nous l'avons dit, Pierre Bourdin, l'un des gardes du commerce chargés d'opérer l'arrestation de Morel le lapidaire. Ce recors était ordinairement employé par maître Boulard, huissier de M. Petit-Jean, prête-nom de Jacques Ferrand.

Bourdin, plus petit et aussi replet que l'huissier, se modelait selon ses moyens sur son patron, dont il admirait la magnificence. Affectionnant comme lui les bijoux, il portait ce jour-là une superbe épingle de topaze, et un long jaseron d'or serpentait, paraissait et disparaissait entre les boutonnières de son gilet.

—Bonjour, fidèle Bourdin, j'étais bien sûr que vous ne manqueriez pas à l'appel, dit joyeusement maître Boulard d'une petite voix grêle qui contrastait singulièrement avec son gros corps et sa large figure fleurie.

—Manquer à l'appel! répondit le recors; j'en étais incapable, mon général.

C'est ainsi que Bourdin, par une plaisanterie à la fois familière et respectueuse, appelait l'huissier sous les ordres duquel il instrumentait, cette locution militaire étant d'ailleurs assez souvent usitée parmi certaines classes d'employés et de praticiens civils.

—Je vois avec plaisir que l'amitié reste fidèle à l'infortune, dit maître Boulard avec une gaieté cordiale; pourtant je commençais à m'inquiéter, voilà trois jours que je vous avais écrit, et pas de Bourdin...

—Figurez-vous, mon général, que c'est toute une histoire. Vous vous rappelez bien ce beau vicomte de la rue de Chaillot?

—Saint-Remy?

—Justement! Vous savez comme il se moquait de nos prises de corps?

—Il en était indécent...

—À qui le dites-vous? Nous deux Malicorne nous en étions comme abrutis, si c'est possible.

—C'est impossible, brave Bourdin.

—Heureusement, mon général; mais voici le fait: ce beau vicomte a monté en titre.

—Il est devenu comte?

—Non! d'escroc il est devenu voleur.

—Ah! bah!

—On est à ses trousses pour des diamants qu'il a effarouchés. Et, par parenthèse, ils appartenaient au joaillier qui employait cette vermine de Morel, le lapidaire, que nous allions pincer rue du Temple, lorsqu'un grand mince à moustaches noires a payé pour ce meurt-de-faim, et a manqué de nous jeter du haut en bas des escaliers, nous deux Malicorne.

—Ah! oui, je me souviens... vous m'avez raconté cela, mon pauvre Bourdin... c'était fort drôle. Le meilleur de la farce a été que la portière de la maison vous a vidé sur le dos une écuelle de soupe bouillante.

—Y compris l'écuelle, général, qui a éclaté comme une bombe à nos pieds. Vieille sorcière!

—Ça comptera sur vos états de service et blessures. Mais ce beau vicomte?

—Je vous disais donc que Saint-Remy était poursuivi pour vol... après avoir fait croire à son bon enfant de père qu'il avait voulu se brûler la cervelle. Un agent de police de mes amis, sachant que j'avais longuement traqué ce vicomte, m'a demandé si je ne pourrais pas le renseigner, le mettre sur la trace de ce mirliflore. Justement j'avais su trop tard, lors de la dernière contrainte par corps à laquelle il avait échappé, qu'il s'était terré dans une ferme à Arnouville, à cinq lieues de Paris... Mais quand nous y étions arrivés... il n'était plus temps... l'oiseau avait déniché!

—D'ailleurs, il a, le surlendemain, payé cette lettre de change, grâce à certaine grande dame, dit-on.

—Oui, général... mais, c'est égal, je connaissais le nid, il s'était déjà une fois caché là... il pouvait bien s'y être caché une seconde... c'est ce que j'ai dit à mon ami l'agent de police. Celui-ci m'a proposé de lui donner un coup de main... en amateur... et de le conduire à la ferme... Je n'avais pas d'occupation... ça me faisait une partie de campagne... j'ai accepté.

—Eh bien! le vicomte?...

—Introuvable! Après avoir d'abord rôdé autour de la ferme et nous y être ensuite introduits, nous sommes revenus, Gros-Jean comme devant... c'est ce qui fait que je n'ai pas pu me rendre plus tôt à vos ordres, mon général.

—J'étais bien sûr qu'il y avait impossibilité de votre part, mon brave.

—Mais, sans indiscrétion, comment diable vous trouvez-vous ici?

—Des canailles, mon cher... une nuée de canailles, qui, pour une misère d'une soixantaine de mille francs dont ils se prétendent dépouillés, ont porté plainte contre moi en abus de confiance et me forcent de me défaire de ma charge...

—Vraiment! général? Ah! bien... en voilà un malheur! Comment, nous ne travaillerons plus pour vous?

—Je suis à la demi-solde, mon brave Bourdin... me voici sous la remise.

—Mais qui est-ce donc que ces acharnés-là?

—Figurez-vous qu'un des plus forcenés contre moi est un voleur libéré, qui m'avait donné à recouvrer le montant d'un billet de sept cents mauvais francs, pour lequel il fallait poursuivre. J'ai poursuivi, j'ai été payé, j'ai encaissé l'argent... et parce que, par suite d'opérations qui ne m'ont pas réussi, j'ai fricassé cette somme ainsi que beaucoup d'autres, toute cette canaille a tant piaillé qu'on a lancé contre moi un mandat d'amener, et que vous me voyez ici, mon brave, ni plus ni moins qu'un malfaiteur...

—Si ça ne fait pas suer, mon général... vous!

—Mon Dieu, oui; mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ce libéré m'a écrit, il y a quelques jours, que cet argent étant sa seule ressource pour les jours mauvais, et que ces jours mauvais étant arrivés... (je ne sais pas ce qu'il entend par là), j'étais responsable des crimes qu'il pourrait commettre pour échapper à la misère.

—C'est charmant, parole d'honneur!

—N'est-ce pas? rien de plus commode... le drôle est capable de dire cela pour son excuse... Heureusement la loi ne connaît pas ces complicités-là.

—Après tout, vous n'êtes prévenu que d'abus de confiance, n'est-ce pas, mon général?

—Certainement! est-ce que vous me prendriez pour un voleur, maître Bourdin?

—Ah! par exemple, général! Je voulais vous dire qu'il n'y avait rien de grave là-dedans; après tout, il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

—Est-ce que j'ai l'air désespéré, mon brave?

—Pas du tout; je ne vous ai jamais trouvé meilleure mine. Au fait, si vous êtes condamné, vous en aurez pour deux ou trois mois de prison et vingt-cinq francs d'amende. Je connais mon code.

—Et ces deux ou trois mois de prison... j'obtiendrai, j'en suis sûr, de les passer bien à mon aise dans une maison de santé. J'ai un député dans ma manche.

—Oh! alors... votre affaire est sûre.

—Tenez, Bourdin, aussi je ne peux m'empêcher de rire; ces imbéciles qui m'ont fait mettre ici seront bien avancés, ils ne verront pas davantage un sou de l'argent qu'ils réclament. Ils me forcent de vendre ma charge, ça m'est égal, je suis censé la devoir à mon prédécesseur, comme vous dites. Vous voyez, c'est encore ces gogos-là qui seront les dindons de la farce, comme dit Robert-Macaire.

—Mais ça me fait cet effet-là, général; tant pis pour eux.

—Ah çà! mon brave, venons au sujet qui m'a fait vous prier de venir me voir: il s'agit d'une mission délicate, d'une affaire de femme, dit maître Boulard avec une fausseté mystérieuse.

—Ah! scélérat de général, je vous reconnais bien là! De quoi s'agit-il? Comptez, sur moi.

—Je m'intéresse particulièrement à une jeune artiste des Folies-Dramatiques; je paye son terme, et, en échange, elle me paie de retour, du moins je le crois; car, mon brave, vous le savez, souvent les absents ont tort. Or je tiendrais d'autant plus à savoir si j'ai tort qu'Alexandrine (elle s'appelle Alexandrine) m'a fait demander quelques fonds. Je n'ai jamais été chiche avec les femmes; mais, écoutez donc, je n'aime pas à être dindonné. Ainsi, avant de faire le libéral avec cette chère amie, je voudrais savoir si elle le mérite par sa fidélité. Je sais qu'il n'y a rien de plus rococo, de plus perruque, que la fidélité, mais c'est un faible que j'ai comme ça. Vous me rendriez donc un service d'ami, mon cher camarade, si vous pouviez pendant quelques jours surveiller mes amours et me mettre à même de savoir à quoi m'en tenir, soit en faisant jaser la portière d'Alexandrine, soit...

—Suffit, mon général, répondit Bourdin en interrompant l'huissier; ceci n'est pas plus malin que de surveiller, épier et dépister un débiteur. Reposez-vous sur moi; je saurai si Mlle Alexandrine donne des coups de canif dans le contrat, ce qui ne me paraît guère probable; car, sans vous commander, mon général, vous êtes trop bel homme et trop généreux pour qu'on ne vous adore pas.

—J'ai beau être bel homme, je suis absent, mon cher camarade, et c'est un grand tort; enfin je compte sur vous pour savoir la vérité.

—Vous la saurez, je vous en réponds.

—Ah! mon cher camarade, comment vous exprimer ma reconnaissance?

—Allons donc, mon général!

—Il est bien entendu, mon brave Bourdin, que dans cette circonstance-là vos honoraires seront ce qu'ils seraient pour une prise de corps.

—Mon général, je ne le souffrirai pas: tant que j'ai exercé sous vos ordres, ne m'avez-vous pas toujours laissé tondre le débiteur jusqu'au vif, doubler, tripler les frais d'arrestation, frais dont vous poursuiviez ensuite le paiement avec autant d'activité que s'ils vous eussent été dus à vous-même?

—Mais, mon cher camarade, ceci est différent, et à mon tour je ne souffrirai pas...

—Mon général, vous m'humilieriez si vous ne me permettiez pas de vous offrir ces renseignements sur Mlle Alexandrine comme une faible preuve de ma reconnaissance.

—À la bonne heure! Je ne lutterai pas plus longtemps avec vous de générosité. Au reste, votre dévouement me sera une douce récompense du moelleux que j'ai toujours mis dans nos relations d'affaires.

—C'est bien comme cela que je l'entends, mon général; mais ne pourrai-je pas vous être bon à autre chose? Vous devez être horriblement mal ici, vous qui tenez tant à vos aises! Vous êtes à la pistole[17], j'espère?

—Certainement; et je suis arrivé à temps, car j'ai eu la dernière chambre vacante; les autres sont comprises dans les réparations qu'on fait à la prison. Je me suis installé le mieux possible dans ma cellule; je n'y suis pas trop mal: j'ai un poêle, j'ai fait venir un bon fauteuil, je fais trois longs repas, je digère, je me promène et je dors. Sauf les inquiétudes que me donne Alexandrine, vous voyez que je ne suis pas trop à plaindre.

—Mais pour vous qui étiez si gourmand, général, les ressources de la prison sont bien maigres.

—Et le marchand de comestibles qui est dans ma rue n'a-t-il pas été créé comme qui dirait à mon intention? Je suis en compte ouvert avec lui, et tous les deux jours il m'envoie une bourriche soignée; et à ce propos, puisque vous êtes en train de me rendre service, priez donc la marchande, cette brave petite Mme Michonneau, qui par parenthèse n'est pas piquée des vers...

—Ah! scélérat, scélératissime de général!...

—Voyons, mon cher camarade, pas de mauvaises pensées, dit l'huissier avec une nuance de fatuité, je suis seulement bonne pratique et bon voisin. Donc, priez la chère Mme Michonneau de mettre dans mon panier de demain un pâté de thon mariné... c'est la saison, ça me changera et ça fait boire.

—Excellente idée!...

—Et puis, que Mme Michonneau me renvoie un panier de vins composé de bourgogne, champagne et bordeaux, pareil au dernier, elle saura ce que ça veut dire, et qu'elle y ajoute deux bouteilles de son vieux cognac de 1817 et une livre de pur moka frais grillé et frais moulu.

—Je vais écrire la date de l'eau-de-vie pour ne rien oublier, dit Bourdin en tirant son carnet de sa poche.

—Puisque vous écrivez, mon cher camarade, ayez donc aussi la bonté de noter de demander chez moi mon édredon.

—Tout ceci sera exécuté à la lettre, mon général: soyez tranquille, me voilà un peu rassuré sur votre nourriture. Mais vos promenades, vous les faites pêle-mêle avec ces brigands de détenus?

—Oui, et c'est très-gai, très-animé; je descends de chez moi après déjeuner, je vais tantôt dans une cour, tantôt dans une autre, et, comme vous dites, je m'encanaille. C'est Régence, c'est Porcheron! Je vous assure qu'au fond ils paraissent très-braves gens; il y en a de fort amusants. Les plus féroces sont rassemblés dans ce qu'on appelle la Fosse-aux-lions. Ah! mon cher camarade, quelles figures patibulaires! Il y a entre autres un nommé le Squelette; je n'ai jamais rien vu de pareil.

—Quel drôle de nom!

—Il est si maigre, ou plutôt si décharné, que ça n'est pas un sobriquet, je vous dis qu'il est effrayant; par là-dessus il est prévôt de sa chambrée. C'est bien le plus grand scélérat... il sort du bagne, et il a encore volé et assassiné; mais son dernier meurtre est si horrible qu'il sait bien qu'il sera condamné à mort sans rémission, mais il s'en moque comme de colin-tampon.

—Quel bandit!

—Tous les détenus l'admirent et tremblent devant lui. Je me suis mis tout de suite dans ses bonnes grâces en lui donnant des cigares; aussi il m'a pris en amitié et il m'apprend l'argot. Je fais des progrès.

—Ah! ah! quelle bonne farce! Mon général qui apprend l'argot!

—Je vous dis que je m'amuse comme un bossu; ces gaillards-là m'adorent, il y en a même qui me tutoient... Je ne suis pas fier, moi, comme un petit monsieur nommé Germain, un va-nu-pieds qui n'a pas seulement le moyen d'être à la pistole, et qui se mêle de faire le dégoûté, le grand seigneur avec eux.

—Mais il doit être enchanté de trouver un homme aussi comme il faut que vous pour causer avec lui, s'il est si dégoûté des autres?

—Bah! il n'a pas eu l'air seulement de remarquer qui j'étais; mais, l'eût-il remarqué, que je me serais bien gardé de répondre à ses avances. C'est la bête noire de la prison... Ils lui joueront tôt ou tard un mauvais tour, et je n'ai pardieu pas envie de partager l'aversion dont il est l'objet.

—Vous avez bien raison.

—Ça me gâterait ma récréation; car ma promenade avec les détenus est une véritable récréation... Seulement, ces brigands-là n'ont pas grande opinion de moi, moralement... Vous comprenez, ma prévention de simple abus de confiance... c'est une misère pour des gaillards pareils... Aussi ils me regardent comme bien peu, ainsi que dit Arnal.

—En effet, auprès de ces matadors de crimes vous êtes...

—Un véritable agneau pascal, mon cher camarade... Ah çà! puisque vous êtes obligeant, n'oubliez pas mes commissions.

—Soyez tranquille, mon général:

1° Mlle Alexandrine;

2° le pâté de poisson et le panier de vins;

3° le vieux cognac de 1817, le café en poudre et l'édredon... vous aurez tout cela... Il n'y pas autre chose?

—Ah! si, j'oubliais... Vous savez bien où demeure M. Badinot?

—L'agent d'affaires? oui.

—Eh bien! veuillez lui dire que je compte toujours sur son obligeance pour me trouver un avocat comme il me le faut pour ma cause... que je ne regarderai pas à un billet de mille francs.

—Je verrai M. Badinot, soyez tranquille, mon général; ce soir toutes vos commissions seront faites, et demain vous recevrez ce que vous me demandez. À bientôt, et bon courage, mon général.

—Au revoir, mon cher camarade.

Et le détenu quitta le parloir d'un côté, le visiteur de l'autre.

Maintenant comparez le crime de Pique-Vinaigre, récidiviste, au délit de maître Boulard, huissier.

Comparez le point de départ de tous deux et les raisons, les nécessités qui ont pu les pousser au mal.

Comparez enfin le châtiment qui les attend.

Sortant de prison, inspirant partout l'éloignement et la crainte, le libéré n'a pu exercer, dans la résidence qu'on lui avait assignée, le métier qu'il savait; il espérait se livrer à une profession dangereuse pour sa vie, mais appropriée à ses forces; cette ressource lui a manqué.

Alors il rompt son ban, revient à Paris, comptant y cacher plus facilement ses antécédents et trouver du travail.

Il arrive épuisé de fatigue, mourant de faim: par hasard il découvre qu'une somme d'argent est déposée dans une maison voisine, il cède à une détestable tentation, il force un volet, ouvre un meuble, vole cent francs et se sauve.

On l'arrête, il est prisonnier... Il sera jugé, condamné.

Comme récidiviste, quinze ou vingt ans de travaux forcés et l'exposition, voilà ce qui l'attend. Il le sait.

Cette peine formidable, il la mérite.

La propriété est sacrée. Celui qui, la nuit, brise votre porte pour s'emparer de votre avoir doit subir un châtiment terrible.

En vain le coupable objectera-t-il le manque d'ouvrage, la misère, la position exceptionnelle, difficile, intolérable, le besoin que sa condition de libéré lui impose... Tant pis, la loi est une; la société, pour son salut et pour son repos, veut et doit être armée d'un pouvoir sans bornes, et impitoyablement réprimer ces attaques audacieuses contre le bien d'autrui.

Oui, ce misérable, ignorant et abruti, ce récidiviste corrompu et dédaigné a mérité son sort.

Mais que méritera donc celui qui, intelligent, riche, instruit, entouré de l'estime de tous, revêtu d'un caractère officiel, volera, non pas pour manger, mais pour satisfaire à de fastueux caprices ou pour tenter les chances de l'agiotage?

Volera, non pas cent francs... mais volera cent mille francs... un million?...

Volera, non pas la nuit au péril de sa vie, mais volera tranquillement au grand jour, à la face de tous?...

Volera... non pas un inconnu qui aura mis son argent sous la sauvegarde d'une serrure... mais volera un client qui aura mis forcément son argent sous la sauvegarde de la probité de l'officier public que la loi désigne, impose à sa confiance?...

Quel châtiment terrible méritera donc celui-là qui, au lieu de voler une petite somme presque par nécessité... volera par luxe une somme considérable?

Ne serait-ce déjà pas une injustice criante de ne lui appliquer qu'une peine égale à celle qu'on applique au récidiviste poussé à bout par la misère, au vol par le besoin?

Allons donc! dira la loi...

Comment appliquer à un homme bien élevé la même peine qu'à un vagabond? Fi donc!...

Comparer un délit de bonne compagnie avec une ignoble effraction? Fi donc!...

«Après tout, de quoi s'agit-il? répondra, par exemple, maître Boulard d'accord avec la loi. En vertu, des pouvoirs que me confère mon office, j'ai touché pour vous une somme d'argent; cette somme, je l'ai dissipée, détournée, il n'en reste pas une obole; mais n'allez pas croire que la misère m'ait poussé à cette spoliation! Suis-je un mendiant, un nécessiteux? Dieu merci, non, j'avais, et j'ai de quoi vivre largement. Oh! rassurez-vous, mes visées étaient plus hautes et plus fières... Muni de votre argent, je me suis audacieusement élancé dans la sphère éblouissante de la spéculation; je pouvais doubler, tripler la somme à mon profit, si la fortune m'eût souri... malheureusement elle m'a été contraire! Vous voyez bien que j'y perds autant que vous...»

Encore une fois, semble dire la loi, cette spoliation, leste, nette, preste et cavalière, faite au grand soleil, a-t-elle quelque chose de commun avec ces rapines nocturnes, ces bris de serrures, ces effractions de portes, ces fausses clefs, ces leviers, sauvage et grossier appareil de misérables voleurs du plus bas étage?

Les crimes ne changent-ils pas de pénalité, même de nom, lorsqu'ils sont commis par certains privilégiés?

Un malheureux dérobe un pain chez un boulanger, en cassant un carreau... une servante dérobe un mouchoir ou un louis à ses maîtres: cela, bien et dûment appelé vol avec circonstances aggravantes et infamantes, est du ressort de la cour d'assises.

Et cela est juste, surtout pour le dernier cas.

Le serviteur qui vole son maître est doublement coupable: il fait presque partie de la famille; la maison lui est ouverte à toute heure, il trahit indignement la confiance qu'on a en lui; c'est cette trahison que la loi frappe d'une condamnation infamante.

Encore une fois, rien de plus juste, de plus moral.

Mais qu'un huissier, mais qu'un officier public quelconque vous dérobe l'argent que vous avez forcément confié à sa qualité officielle, non-seulement ceci n'est plus assimilé au vol domestique ou au vol avec effraction, mais ceci n'est pas même qualifié vol par la loi.

Comment?

Non, sans doute! vol... ce mot est par trop brutal... Il sent trop son mauvais lieu... vol!... fi donc! Abus de confiance, à la bonne heure! c'est plus délicat, plus décent et plus en rapport avec la condition sociale, la considération de ceux qui sont exposés à commettre... ce délit! car cela s'appelle délit... Crime serait aussi trop brutal.

Et puis, distinction importante.

Le crime ressort de la cour d'assises...

L'abus de confiance, de la police correctionnelle.

Ô comble de l'équité! Ô comble de la justice distributive! Répétons-le: un serviteur vole un louis à son maître, un affamé brise un carreau pour voler un pain... voilà des crimes, vite, aux assises.

Un officier public dissipe ou détourne un million, c'est un abus de confiance... un simple tribunal de police correctionnelle doit en connaître.

En fait, en droit, en raison, en logique, en humanité, en morale, cette effrayante différence entre les pénalités est-elle justifiée par la dissemblance de criminalité?

En quoi le vol domestique, puni d'une peine infamante, diffère-t-il de l'abus de confiance, puni d'une peine correctionnelle?

Est-ce parce que l'abus de confiance entraîne presque toujours la ruine des familles?

Qu'est-ce donc qu'un abus de confiance, sinon un vol domestique, mille fois aggravé par ses conséquences effrayantes et par le caractère officiel de celui qui le commet?

Ou bien encore en quoi un vol avec effraction est-il plus coupable qu'un vol avec abus de confiance?

Comment! vous osez déclarer que la violation morale du serment de ne jamais forfaire à la confiance que la société est forcée d'avoir en vous est moins criminelle que la violation matérielle d'une porte?

Oui, on l'ose...

Oui, la loi est ainsi faite...

Oui, plus les crimes sont graves, plus ils compromettent l'existence des familles, plus ils portent atteinte à la sécurité, à la moralité publique... moins ils sont punis.

De sorte que plus les coupables ont de lumières, d'intelligence, de bien-être et de considération, plus la loi se montre indulgente pour eux...

De sorte que la loi réserve ses peines les plus terribles, les plus infamantes pour les misérables qui ont, nous ne voudrions pas dire pour excuse... mais qui ont du moins pour prétexte l'ignorance, l'abrutissement, la misère où on les laisse plongés.

Cette partialité de la loi est barbare et profondément immorale.

Frappez impitoyablement le pauvre s'il attente au bien d'autrui, mais frappez impitoyablement aussi l'officier public qui attente au bien de ses clients.

Qu'on n'entende donc plus des avocats excuser, défendre et faire absoudre (car c'est absoudre que de condamner à si peu) des gens coupables de spoliations infâmes, par des raisons analogues à celles-ci:

«Mon client ne nie pas avoir dissipé les sommes dont il s'agit; il sait dans quelle détresse affreuse son abus de confiance a plongé une honorable famille; mais que voulez-vous! mon client a l'esprit aventureux, il aime à courir les chances des entreprises audacieuses, et, une fois qu'il est lancé dans les spéculations, une fois que la fièvre de l'agiotage le saisit, il ne fait plus aucune différence entre ce qui est à lui et ce qui est aux autres.»

Ce qui, on le voit, est parfaitement consolant pour ceux qui sont dépouillés, et singulièrement rassurant pour ceux qui sont en position de l'être.

Il nous semble pourtant qu'un avocat serait assez mal venu en cour d'assises s'il présentait environ cette défense:

«Mon client ne nie pas avoir crocheté un secrétaire pour y voler la somme dont il s'agit; mais que voulez-vous! il aime la bonne chère, il adore les femmes, il chérit le bien-être et le luxe; or, une fois qu'il est dévoré de cette soif de plaisirs, il ne fait plus aucune différence entre ce qui est à lui et ce qui est aux autres.»

Et nous maintenons la comparaison exacte entre le voleur et le spoliateur. Celui-ci n'agiote que dans l'espoir du gain, et il ne désire ce gain que pour augmenter sa fortune ou ses jouissances.

Résumons notre pensée...

Nous voudrions que, grâce à une réforme législative, l'abus de confiance, commis par un officier public, fût qualifié vol, et assimilé, pour le minimum de la peine, au vol domestique: et, pour le maximum, au vol avec effraction et récidive.

La compagnie à laquelle appartiendrait l'officier public serait responsable des sommes qu'il aurait volées en sa qualité de mandataire forcé et salarié.

Voici, du reste, un rapprochement qui servira de corollaire à cette digression... Après les faits que nous allons citer, tout commentaire devient inutile.

Seulement, on se demande si l'on vit dans une société civilisée ou dans un monde barbare.

On lit dans le Bulletin des tribunaux du 17 février 1843, à propos d'un appel interjeté par un huissier condamné pour abus de confiance:

«La cour, adoptant les motifs des premiers juges;

«Et attendu que les écrits produits pour la première fois devant la cour, par le prévenu, sont impuissants pour détruire et même pour affaiblir les faits qui ont été constatés devant les premiers juges;

«Attendu qu'il est prouvé que le prévenu, en sa qualité d'huissier, comme mandataire forcé et salarié, a reçu des sommes d'argent pour trois de ses clients; que, lorsque les demandes de la part de ceux-ci lui ont été adressées pour les obtenir, il a répondu à tous par des subterfuges et des mensonges;

«Qu'enfin il a détourné et dissipé des sommes d'argent au préjudice de ses trois clients; qu'il a abusé de leur confiance, et qu'il a commis le délit prévu et puni par les art. 408 et 406 du Code pénal, etc., etc.;

«Confirme la condamnation à deux mois de prison et vingt-cinq francs d'amende.»

Quelques lignes plus bas, dans le même journal, on lisait le même jour:

«Cinquante-trois ans de travaux forcés.

«Le 13 septembre dernier, un vol de nuit fut commis avec escalade et effraction dans une maison habitée par les époux Bresson, marchands de vin au village d'Ivry.

«Des traces récentes attestaient qu'une échelle avait été appliquée contre le mur de la maison, et l'un des volets de la chambre dévalisée, donnant sur la rue, avait cédé sous l'effort d'une effraction vigoureuse.

«Les objets enlevés étaient en eux-mêmes moins considérables par la valeur que par le nombre: c'étaient de mauvaises hardes, de vieux draps de lit, des chaussures éculées, deux casseroles trouées, et, pour tout énumérer, deux bouteilles d'absinthe blanche de Suisse.

«Ces faits, imputés au prévenu Tellier, ayant été pleinement justifiés aux débats, M. l'avocat général a requis toute la sévérité de la loi contre l'accusé, à cause surtout de son état particulier de récidive légale.

«Aussi, le jury ayant rendu un verdict de culpabilité sur toutes les questions, sans circonstances atténuantes, la cour a condamné Tellier à vingt années de travaux forcés et à l'exposition.»

Ainsi, pour l'officier public spoliateur: deux mois de prison... Pour le libéré récidiviste: vingt ans de travaux forcés et l'exposition.

Qu'ajouter à ces faits?... Ils parlent d'eux-mêmes...

Quelles tristes et sérieuses réflexions (nous l'espérons, du moins) ne soulèveront-ils pas?

Fidèle à sa promesse, le vieux gardien avait été chercher Germain.

Lorsque l'huissier Boulard fut rentré dans l'intérieur de la prison, la porte du couloir s'ouvrit, Germain y entra, et Rigolette ne fut plus séparée de son pauvre protégé que par un léger grillage de fil de fer.