En entendant ce langage, Germain comprenait de moins en moins que le Chourineur eût commis le vol dont il s'accusait.


XII

Délivrance

«Non, pensait Germain, c'est impossible, cet homme, qui s'exalte ainsi aux seuls mots d'honneur et de cœur, ne peut avoir commis ce vol dont il parle avec tant de cynisme.»

Le Chourineur continua sans remarquer l'étonnement de Germain.

—Finalement, ce qui fait que je suis à M. Rodolphe comme un chien est à son maître, c'est qu'il m'a relevé à mes propres yeux. Avant de le connaître, je n'avais rien ressenti qu'à la peau; mais lui, il m'a remué en dedans, et bien à fond, allez. Une fois loin de lui et de l'endroit qu'il habitait, je me suis trouvé comme un corps sans âme. À mesure que je m'éloignais, je me disais: «Il mène une si drôle de vie! Il se mêle à de si grandes canailles (j'en sais quelque chose), qu'il risque vingt fois sa peau par jour, et c'est dans une de ces circonstances-là que je pourrai faire le chien pour lui et défendre mon maître, car j'ai bonne gueule.» Mais, d'un autre côté, il m'avait dit: «Il faut, mon garçon, vous rendre utile aux autres, aller là où vous pouvez servir à quelque chose.» Moi, j'avais bien envie de lui répondre: «Pour moi il n'y a pas d'autres à servir que vous, monsieur Rodolphe.» Mais je n'osais pas. Il me disait: «Allez.» J'allais, et j'ai été tant que j'ai pu. Mais, tonnerre! quand il a fallu monter dans le sabot, quitter la France, et mettre la mer entre moi et M. Rodolphe, sans espoir de le revoir jamais... vrai, je n'en ai pas eu le courage. Il avait fait dire à son correspondant de me donner de l'argent gros comme moi quand je m'embarquerais. J'ai été trouver le monsieur. Je lui ai dit: «Impossible pour le quart d'heure, j'aime mieux le plancher des vaches. Donnez-moi de quoi faire ma route à pied, j'ai de bonnes jambes, je retourne à Paris, je ne peux pas y tenir. M. Rodolphe dira ce qu'il voudra, il se fâchera, il ne voudra plus me voir, possible. Mais je le verrai, moi; mais je saurai où il est, et s'il continue la vie qu'il mène, tôt ou tard, j'arriverai peut-être à temps pour me mettre entre un couteau et lui. Et puis enfin je ne peux pas m'en aller si loin de lui, moi! Je sens je ne sais quoi diable qui me tire du côté où il est.» Enfin on me donne de quoi faire ma route, j'arrive à Paris. Je ne boude devant guère de choses, mais une fois de retour, voilà la peur qui me galope. Qu'est-ce que je pourrai dire à M. Rodolphe pour m'excuser d'être revenu sans sa permission? Bah! après tout, il ne me mangera pas, il en sera ce qu'il en sera. Je m'en vas trouver son ami, un gros grand chauve, encore une crème, celui-là. Tonnerre! quand M. Murph est entré, j'ai dit: «Mon sort va se décider.» Je me suis senti le gosier sec, mon cœur battait la breloque. Je m'attendais à être bousculé drôlement. Ah bien! oui... le digne homme me reçoit, comme s'il m'avait quitté la veille; il me dit que M. Rodolphe, loin d'être fâché, veut me voir tout de suite. En effet, il me fait entrer chez mon protecteur. Tonnerre! quand je me suis retrouvé face à face avec lui, lui qui a une si bonne poigne, et un si bon cœur, lui qui est terrible comme un lion et doux comme un enfant, lui qui est un prince, et qui a mis une blouse comme moi, pour avoir la circonstance (que je bénis) de m'allonger une grêle de coups de poing où je n'ai vu que du feu, tenez, monsieur Germain, en pensant à tous ces agréments qu'il possède, je me suis senti bouleversé, j'ai pleuré comme une biche. Eh bien! au lieu d'en rire, car figurez-vous ma balle quand je pleurniche, M. Rodolphe me dit sérieusement:

«—Vous voilà donc de retour, mon garçon?

«—Oui, monsieur Rodolphe; pardon si j'ai eu tort, mais je n'y tenais pas. Faites-moi faire une niche dans un coin de votre cour, donnez-moi la pâtée ou laissez-moi la gagner ici, voilà tout ce que je vous demande, et surtout ne m'en voulez pas d'être revenu.

«—Je vous en veux d'autant moins, mon garçon, que vous revenez à temps pour me rendre service.

«—Moi, monsieur Rodolphe, il serait possible! Eh bien! voyez-vous qu'il faut, comme vous me le disiez, qu'il y ait quelque chose là-haut; sans ça, comment expliquer que j'arrive ici, juste au moment où vous avez besoin de moi? Et qu'est-ce que je pourrais donc faire pour vous, monsieur Rodolphe? Piquer une tête du haut des tours de Notre-Dame?

«—Moins que cela, mon garçon. Un honnête et excellent jeune homme, auquel je m'intéresse comme à un fils, est injustement accusé de vol et détenu à la Force; il se nomme Germain, il est d'un caractère doux et timide; les scélérats avec lesquels il est emprisonné l'ont pris en aversion, il peut courir de grands dangers; vous qui avez malheureusement connu la vie de prison et un grand nombre de prisonniers, ne pourriez-vous pas, dans le cas où quelques-uns de vos anciens camarades seraient à la Force (on trouverait moyen de le savoir), ne pourriez-vous pas les aller voir, et, par des promesses d'argent qui seraient tenues, les engager à protéger ce malheureux jeune homme?»

—Mais quel est donc l'homme généreux et inconnu qui prend tant d'intérêt à mon sort? dit Germain de plus en plus surpris.

—Vous le saurez peut-être; quant à moi j'en ignore. Pour revenir à ma conversation avec M. Rodolphe, pendant qu'il me parlait, il m'était venu une idée, mais une idée si farce, si farce, que je n'ai pas pu m'empêcher de rire devant lui.

«—Qu'avez-vous donc, mon garçon? me dit-il.

«—Dame, monsieur Rodolphe, je ris parce que je suis content, et je suis content parce que j'ai le moyen de mettre votre M. Germain à l'abri d'un mauvais coup de prisonniers, de lui donner un protecteur qui le défendra crânement; car, une fois le jeune homme sous l'aile du cadet dont je vous parle, il n'y en aura pas un qui osera venir lui regarder sous le nez.

«—Très-bien, mon garçon, et c'est sans doute un de vos anciens compagnons?

«—Juste, monsieur Rodolphe; il est entré à la Force il y a quelques jours, j'ai su ça en arrivant; mais il faudra de l'argent.

«—Combien faut-il?

«—Un billet de mille francs.

«—Le voilà.

«—Merci, monsieur Rodolphe; dans deux jours vous aurez de mes nouvelles; serviteur, la compagnie!» Tonnerre! le roi n'était pas mon maître, je pouvais rendre service à M. Rodolphe en passant par vous, c'est ça qui était fameux!

—Je commence à comprendre, ou plutôt, mon Dieu, je tremble de comprendre, s'écria Germain; un tel dévouement serait-il possible? Pour venir me protéger, me défendre dans cette prison, vous avez peut-être commis un vol? Oh! ce serait le remords de toute ma vie.

—Minute! M. Rodolphe m'a dit que j'avais du cœur et de l'honneur; ces mots-là... sont ma loi, à moi, voyez-vous, et il pourrait encore me les dire; car si je ne suis pas meilleur qu'autrefois, du moins je ne suis pas pire.

—Mais ce vol?... Si vous ne l'avez pas commis, comment êtes-vous ici?...

—Attendez donc... Voilà la farce: avec mes mille francs je m'en vas acheter une perruque noire; je rase mes favoris, je mets des lunettes bleues, je me fourre un oreiller dans le dos, et roule ta bosse; je me mets à chercher une ou deux chambres à louer tout de suite, au rez-de-chaussée, dans un quartier bien vivant. Je trouve mon affaire rue de Provence, je paie un terme d'avance sous le nom de M. Grégoire. Le lendemain je vas acheter au Temple de quoi meubler les deux chambres, toujours avec ma perruque noire, ma bosse et mes lunettes bleues, afin qu'on me reconnaisse bien; j'envoie les effets rue de Provence, et de plus six couverts d'argent que j'achète boulevard Saint-Denis, toujours avec mon déguisement de bossu.

«Je reviens mettre tout en ordre dans mon domicile. Je dis au portier que je ne coucherai chez moi que le surlendemain, et j'emporte ma clef. Les fenêtres des deux chambres étaient fermées par de forts volets. Avant de m'en aller, j'en avais exprès laissé un sans y mettre le crochet du dedans. La nuit venue, je me débarrasse de ma perruque, de mes lunettes, de ma bosse et des habits avec lesquels j'avais été faire mes achats et louer ma chambre; je mets cette défroque dans une malle que j'envoie à l'adresse de Murph, l'ami de M. Rodolphe, en le priant de garder ces nippes; j'achète la blouse que voilà, le bonnet bleu que voilà, une barre de fer de deux pieds de long, et à une heure du matin je viens rôder dans la rue de Provence, devant mon logement, attendant le moment où une patrouille passerait pour me dépêcher de me voler, de m'escalader et de m'effractionner moi-même, afin de me faire emprisonner.

Et le Chourineur ne put s'empêcher de rire encore aux éclats.

—Ah! je comprends..., s'écria Germain.

—Mais vous allez voir si je n'ai pas du guignon: il ne passait pas de patrouille!... J'aurais pu vingt fois me dévaliser tout à mon aise. Enfin, sur les deux heures du matin, j'entends piétiner les tourlourous au bout de la rue; je finis d'ouvrir mon volet, je casse deux ou trois carreaux pour faire un tapage d'enfer, j'enfonce la fenêtre, je saute dans la chambre, j'empoigne la boîte d'argenterie... quelques nippes... Heureusement la patrouille avait entendu le drelin-dindin des carreaux, car, juste comme je ressortais par la fenêtre, je suis pincé par la garde, qui, au bruit des carreaux cassés, avait pris le pas de course.

«On frappe, le portier ouvre; on va chercher le commissaire; il arrive; le portier dit que les deux chambres dévalisées ont été louées la veille par un monsieur bossu, à cheveux noirs et portant des lunettes bleues, et qui s'appelait Grégoire. J'avais la crinière de filasse que vous me voyez, j'ouvrais l'œil comme un lièvre au gîte, j'étais droit comme un Russe au port d'armes, on ne pouvait donc pas me prendre pour le bossu à lunettes bleues et à crins noirs. J'avoue tout, on m'arrête, on me conduit au dépôt, du dépôt ici, et j'arrive au bon moment, juste pour arracher des pattes du Squelette le jeune homme dont M. Rodolphe m'avait dit: «Je m'y intéresse comme à mon fils.»

—Ah! que ne vous dois-je pas... pour tant de dévouement! s'écria Germain.

—Ce n'est pas à moi... c'est à M. Rodolphe que vous devez...

—Mais la cause de son intérêt pour moi?

—Il vous la dira, à moins qu'il ne vous la dise pas; car souvent il se contente de vous faire du bien, et si vous avez le toupet de lui demander pourquoi, il ne se gêne pas pour vous répondre: «Mêlez-vous de ce qui vous regarde.»

—Et M. Rodolphe sait-il que vous êtes ici?

—Pas si bête de lui avoir dit mon idée, il ne m'aurait peut-être pas permis... cette farce... et sans me vanter, hein! elle est fameuse?

—Mais que de risques vous avez courus... vous courez encore!

—Qu'est-ce que je risquais? De n'être pas conduit à la Force, où vous étiez, c'est vrai... Mais je comptais sur la protection de M. Rodolphe pour me faire changer de prison et vous rejoindre; un seigneur comme lui, ça peut tout. Et une fois que j'aurais été coffré, il aurait autant aimé que ça vous serve à quelque chose.

—Mais au jour de votre jugement?

—Eh bien! je prierai M. Murph de m'envoyer la malle; je reprendrai devant le juge ma perruque noire, mes lunettes bleues, ma bosse, et je redeviendrai M. Grégoire pour le portier qui m'a loué la chambre, pour les marchands qui m'ont vendu, voilà pour le volé... Si on veut revoir le voleur, je quitterai ma défroque, et il sera clair comme le jour que le voleur et le volé ça fait, au total, le Chourineur, ni plus ni moins. Alors que diable voulez-vous qu'on me fasse, quand il sera prouvé que je me volais moi-même?

—En effet, dit Germain plus rassuré. Mais puisque vous me portiez tant d'intérêt, pourquoi ne m'avez-vous rien dit en entrant dans la prison?

—J'ai tout de suite su le complot qu'on avait fait contre vous, j'aurais pu le dénoncer avant que Pique-Vinaigre eût commencé ou fini son histoire; mais dénoncer même des bandits pareils, ça ne m'allait pas... j'ai mieux aimé ne m'en fier qu'à ma poigne... pour vous arracher des pattes du Squelette. Et puis quand je l'ai vu, ce brigand-là, je me suis dit: «Voilà une fameuse occasion de me rappeler la grêle de coups de poing de M. Rodolphe, auxquels j'ai dû l'honneur de sa connaissance.»

—Mais si tous les détenus avaient pris parti contre vous seul, qu'auriez-vous pu faire?

—Alors j'aurais crié comme un aigle et appelé au secours! Mais ça m'allait mieux de faire ma petite cuisine moi-même, pour pouvoir dire à M. Rodolphe: «Il n'y a que moi qui me suis mêlé de la chose... j'ai défendu et je défendrai votre jeune homme, soyez tranquille.»

À ce moment le gardien rentra brusquement dans la chambre.

—Monsieur Germain, venez vite, vite chez M. le directeur... il veut vous parler à l'instant même. Et vous, Chourineur, mon garçon, descendez à la Fosse-aux-lions... Vous serez prévôt, si cela vous convient; car vous avez tout ce qu'il faut pour remplir ces fonctions... et les détenus ne badineront pas avec un gaillard de votre espèce.

—Ça me va tout de même... autant être capitaine que soldat pendant qu'on y est.

—Refuserez-vous encore ma main? dit cordialement Germain au Chourineur.

—Ma foi non... monsieur Germain, ma foi non; je crois que maintenant je peux me permettre ce plaisir-là, et je vous la serre de bon cœur.

—Nous nous reverrons... car me voici sous votre protection... je n'aurai plus rien à craindre, et de ma cellule je descendrai chaque jour au préau.

—Soyez calme: si je le veux, on ne vous parlera qu'à quatre pattes. Mais j'y songe, vous savez écrire... mettez sur le papier ce que je viens de vous raconter, et envoyez l'histoire à M. Rodolphe; il saura qu'il n'a plus à être inquiet de vous, et que je suis ici pour le bon motif, car s'il apprenait autrement que le Chourineur a volé et qu'il ne connaisse pas le dessous des cartes... tonnerre!... ça ne m'irait pas...

—Soyez tranquille... ce soir même je vais écrire à mon protecteur inconnu; demain vous me donnerez son adresse et la lettre partira. Adieu encore, merci, mon brave!

—Adieu, monsieur Germain; je vas retourner auprès de ces tas de gueux... dont je suis prévôt... il faudra bien qu'ils marchent droit, ou sinon, gare dessous!...

—Quand je songe qu'à cause de moi vous allez vivre quelque temps encore avec ces misérables...

—Qu'est-ce que ça me fait? Maintenant il n'y a pas de risque qu'ils déteignent sur moi... M. Rodolphe m'a trop bien lessivé; je suis assuré contre l'incendie.

Et le Chourineur suivit le gardien.

Germain entra chez le directeur.

Quelle fut sa surprise!... Il y trouva Rigolette...

Rigolette pâle, émue, les yeux baignés de larmes, et pourtant souriant à travers ses pleurs... Sa physionomie exprimait un ressentiment de joie, de bonheur inexprimable.

—J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre, monsieur, dit le directeur à Germain. La justice vient de déclarer qu'il n'y avait pas lieu à suivre contre vous. Par suite du désistement et surtout des explications de la partie civile, je reçois l'ordre de vous mettre immédiatement en liberté.

—Monsieur... que dites-vous? Il serait possible!

Rigolette voulut parler; sa trop vive émotion l'en empêcha; elle ne put que faire à Germain un signe de tête affirmatif en joignant les mains.

—Mademoiselle est arrivée ici peu de moments après que j'ai reçu l'ordre de vous mettre en liberté, ajouta le directeur. Une lettre de toute-puissante recommandation, qu'elle m'apportait, m'a appris le touchant dévouement qu'elle vous a témoigné pendant votre séjour en prison, monsieur. C'est donc avec un vif plaisir que je vous ai envoyé chercher, certain que vous serez très-heureux de donner votre bras à mademoiselle pour sortir d'ici!

—Un rêve!... non, c'est un rêve! dit Germain. Ah! monsieur... que de bontés!... Pardonnez-moi si la surprise... la joie... m'empêchent de vous remercier comme je le devrais...

—Et moi donc, monsieur Germain, je ne trouve pas un mot à dire, reprit Rigolette; jugez de mon bonheur: en vous quittant, je trouve l'ami de M. Rodolphe qui m'attendait.

—Encore M. Rodolphe! dit Germain étonné.

—Oui, maintenant on peut tout vous dire, vous saurez cela; M. Murph me dit donc: «Germain est libre, voilà une lettre pour M. le directeur de la prison; quand vous arriverez, il aura reçu l'ordre de mettre Germain en liberté et vous pourrez l'emmener.» Je ne pouvais croire ce que j'entendais et pourtant c'était vrai. Vite, vite, je prends un fiacre... j'arrive... et il est en bas qui nous attend.

Nous renonçons à peindre le ravissement des deux amants lorsqu'ils sortirent de la Force, la soirée qu'ils passèrent dans la petite chambre de Rigolette, que Germain quitta à onze heures pour gagner un modeste logement garni.

Résumons en peu de mots les idées pratiques ou théoriques que nous avons tâché de mettre en relief dans cet épisode de la vie de prison.

Nous nous estimerions très-heureux d'avoir démontré:

L'insuffisance, l'impuissance et le danger de la réclusion en commun...

Les disproportions qui existent entre l'appréciation et la punition de certains crimes (le vol domestique, le vol avec effraction) et celle de certains délits (les abus de confiance)...

Et enfin l'impossibilité matérielle où sont les classes pauvres de jouir du bénéfice des lois civiles[41].


XIII

Punition

Nous conduirons de nouveau le lecteur dans l'étude du notaire Jacques Ferrand.

Grâce à la loquacité habituelle des clercs, presque incessamment occupés des bizarreries croissantes de leur patron, nous exposerons ainsi les faits accomplis depuis la disparition de Cecily.

—Cent sous contre dix que, si son dépérissement continue, avant un mois le patron aura crevé comme un mousquet?

—Le fait est que, depuis que la servante qui avait l'air d'une Alsacienne a quitté la maison, il n'a plus que la peau sur les os.

—Et quelle peau!

—Ah çà! il était donc amoureux de l'Alsacienne, alors, puisque c'est depuis son départ qu'il se racornit ainsi?

—Lui! le patron, amoureux? Quelle farce!!!

—Au contraire, il se remet à voir des prêtres plus que jamais!

—Sans compter que le curé de la paroisse, un homme bien respectable, il faut être juste, s'en est allé (je l'ai entendu), en disant à un autre prêtre qui l'accompagnait: «C'est admirable!... M. Jacques Ferrand est l'idéal de la charité et de la générosité sur la terre...»

—Le curé a dit ça? De lui-même? Et sans effort?

—Quoi?

—Que le patron était l'idéal de la charité et de la générosité sur la terre?...

—Oui, je l'ai entendu...

—Alors je n'y comprends plus rien; le curé a la réputation, et il la mérite, d'être ce qu'on appelle un vrai bon pasteur...

—Oh! ça, c'est vrai, et de celui-là faut parler sérieusement et avec respect! Il est aussi bon et aussi charitable que le Petit-Manteau-Bleu[42], et quand on dit ça d'un homme, il est jugé.

—Et ça n'est pas peu dire.

—Non. Pour le Petit-Manteau-Bleu comme pour le bon prêtre, les pauvres n'ont qu'un cri... et un brave cri du cœur.

—Alors j'en reviens à mon idée. Quand le curé affirme quelque chose, il faut le croire, vu qu'il est incapable de mentir; et pourtant, croire d'après lui que le patron est charitable et généreux... ça me gêne dans les entournures de ma croyance.

—Oh! que c'est joli, Chalamel! Oh! que c'est joli!...

—Sérieusement, j'aime autant croire à cela qu'à un miracle... Ce n'est pas plus difficile.

—M. Ferrand, généreux!... Lui... qui tondrait sur un œuf!

—Pourtant, messieurs, les quarante sous de notre déjeuner?

—Belle preuve! C'est comme lorsqu'on a par hasard un bouton sur le nez... C'est un accident.

—Oui; mais d'un autre côté, le maître clerc m'a dit que depuis trois jours le patron a réalisé une énorme somme en bons du Trésor, et que...

—Eh bien?

—Parle donc...

—C'est que c'est un secret...

—Raison de plus... Ce secret?

—Votre parole d'honneur que vous n'en direz rien?...

—Sur la tête de nos enfants, nous la donnons.

—Que ma tante Messidor fasse des folies de son corps si je bavarde!

—Et puis, messieurs, rapportons-nous à ce que disait majestueusement le grand roi Louis XIV au doge de Venise, devant sa cour assemblée:

Lorsqu'un secret est possédé par un clerc,
Ce secret, il doit le dire, c'est clair.

—Allons, bon! voilà Chalamel avec ses proverbes!

—Je demande la tête de Chalamel!

—Les proverbes sont la sagesse des nations; c'est à ce titre que j'exige ton secret.

—Voyons, pas de bêtises... Je vous dis que le maître clerc m'a fait promettre de ne dire à personne...

—Oui, mais il ne t'a pas défendu de le dire à tout le monde?

—Enfin ça ne sortira pas d'ici. Va donc!...

—Il meurt d'envie de nous le dire, son secret.

—Eh bien! le patron vend sa charge; à l'heure qu'il est, c'est peut-être fait!...

—Ah! bah!

—Voilà une drôle de nouvelle!...

—C'est renversant!

—Éblouissant!

—Voyons, sans charge, qui se charge de la charge dont il se décharge?

—Dieu! que ce Chalamel est insupportable avec ses rébus!

—Est-ce que je sais à qui il la vend?

—S'il la vend, c'est qu'il veut peut-être se lancer, donner des fêtes... des routes, comme dit le beau monde.

—Après tout, il a de quoi.

—Et pas la queue d'une famille.

—Je crois bien qu'il a de quoi! Le maître clerc parle de plus d'un million y compris la valeur de la charge.

—Plus d'un million, c'est caressant.

—On dit qu'il a joué à la Bourse en catimini, avec le commandant Robert, et qu'il a gagné beaucoup d'argent.

—Sans compter qu'il vivait comme un ladre.

—Oui; mais ces ladrichons-là, une fois qu'ils se mettent à dépenser, deviennent plus prodigues que les autres.

—Aussi, je suis comme Chalamel; je croirais assez que maintenant le patron veut la passer douce.

—Et il aurait joliment tort de ne pas s'abîmer de volupté et de ne pas se plonger dans les délices de Golconde... s'il en a le moyen... car, comme dit le vaporeux Ossian dans la grotte de Fingal:

Tout notaire qui bambochera,
S'il a du quibus raison aura.

—Je demande la tête de Chalamel!

—C'est absurde!

—Avec ça que le patron a joliment l'air de penser à s'amuser.

—Il a une figure à porter le diable en terre!

—Et puis M. le curé qui vante sa charité!

—Eh bien! charité bien ordonnée commence par soi-même... Tu ne connais donc seulement pas tes commandements de Dieu, sauvage? Si le patron se demande à lui-même l'aumône des plus grands plaisirs... il est de son devoir de se les accorder... ou il se regarderait comme bien peu...

—Moi, ce qui m'étonne, c'est cet ami intime qui lui est comme tombé des nues, et qui ne le quitte pas plus que son ombre...

—Sans compter qu'il a une mauvaise figure...

—Il est roux comme une carotte...

—Je serais assez porté à induire que cet intrus est le fruit d'un faux pas qu'aurait fait M. Ferrand à son aurore; car, comme le disait l'aigle de Meaux à propos de la prise de voile de la tendre La Vallière:

Qu'on aime jeune homme ou vieux bibard,
Souvent la fin est un moutard.

—Je demande la tête de Chalamel!

—C'est vrai... avec lui il est impossible de causer un moment.

—Quelle bêtise! Dire que cet inconnu est le fils du patron! il est plus âgé que lui, on le voit bien.

—Eh bien! à la grande rigueur, qu'est-ce que ça ferait?

—Comment! qu'est-ce que ça ferait: que le fils soit plus âgé que le père?

—Messieurs, j'ai dit à la grande, à la grandissime rigueur.

—Et comment expliques-tu ça?

—C'est tout simple: dans ce cas-là, l'intrus aurait fait le faux pas et serait le père de maître Ferrand au lieu d'être son fils.

—Je demande la tête de Chalamel!

—Ne l'écoutez donc pas: vous savez qu'une fois qu'il est en train de dire des bêtises il en a pour une heure!

—Ce qui est certain, c'est que cet intrus a une mauvaise figure et ne quitte pas maître Ferrand d'un moment.

—Il est toujours avec lui dans son cabinet; ils mangent ensemble, ils ne peuvent faire un pas l'un sans l'autre.

—Moi, il me semble que je l'ai déjà vu ici, l'intrus.

—Moi, pas...

—Dites donc, messieurs, est-ce que vous n'avez pas aussi remarqué que depuis quelques jours, il vient régulièrement presque toutes les deux heures un homme à grandes moustaches blondes, tournure militaire, faire demander l'intrus par le portier? L'intrus descend, cause une minute avec l'homme à moustaches; après quoi, celui-là fait demi-tour comme un automate, pour revenir deux heures après?

—C'est vrai, je l'ai remarqué... Il m'a semblé aussi rencontrer dans la rue, en m'en allant, des hommes qui avaient l'air de surveiller la maison...

—Sérieusement, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire.

—Qui vivra verra.

—À ce sujet, le maître clerc en sait peut-être plus que nous, mais il fait le diplomate.

—Tiens, au fait, où est-il donc, depuis tantôt?

—Il est chez cette comtesse qui a été assassinée; il paraît qu'elle est maintenant hors d'affaire.

—La comtesse Mac-Gregor?

—Oui; ce matin elle avait fait demander le patron dare-dare, mais il lui a envoyé le maître clerc à sa place.

—C'est peut-être pour un testament?

—Non, puisqu'elle va mieux.

—En a-t-il, de la besogne, le maître clerc, en a-t-il, maintenant qu'il remplace Germain comme caissier!

—À propos de Germain, en voilà encore une drôle de chose!

—Laquelle?

—Le patron, pour le faire remettre en liberté, a déclaré que c'était lui, M. Ferrand, qui avait fait erreur de compte et qu'il avait retrouvé l'argent qu'il réclamait de Germain.

—Moi, je ne trouve pas cela drôle, mais juste; vous vous le rappelez, je disais toujours: «Germain est incapable de voler.»

—C'est néanmoins très-ennuyeux pour lui d'avoir été arrêté et emprisonné comme voleur.

—Moi, à sa place, je demanderais des dommages et intérêts à M. Ferrand.

—Au fait, il aurait dû au moins le reprendre comme caissier, afin de prouver que Germain n'était pas coupable.

—Oui, mais Germain n'aurait peut-être pas voulu.

—Est-il toujours à cette campagne où il est allé en sortant de prison, et d'où il nous a écrit pour nous annoncer le désistement de M. Ferrand?

—Probablement, car hier je suis allé à l'adresse qu'il nous avait donnée; on m'a dit qu'il était encore à la campagne, et qu'on pouvait lui écrire à Bouqueval, par Écouen, chez Mme Georges, fermière.

—Ah! messieurs, une voiture! dit Chalamel en se penchant vers la fenêtre. Dame! ce n'est pas un fringant équipage comme celui de ce fameux vicomte. Vous rappelez-vous ce flambant Saint-Remy, avec son chasseur chamarré d'argent et son gros cocher à perruque blanche? Cette fois, c'est tout bonnement un sapin, une citadine.

—Et qui en descend?

—Attendez donc!... Ah! une robe noire!

—Une femme! Une femme!... Oh! voyons voir!

—Dieu! que ce saute-ruisseau est indécemment charnel pour son âge! Il ne pense qu'aux femmes; il faudra finir par l'enchaîner, ou il enlèvera des Sabines en pleine rue; car, comme dit le Cygne de Cambrai dans son Traité d'éducation pour le Dauphin:

Défiez-vous du saute-ruisseau,
Au beau sexe il donne l'assaut.

—Je demande la tête de Chalamel!

—Dame!... monsieur Chalamel, vous dites une robe noire... moi je croyais...

—C'est M. le curé, imbécile!... Que ça te serve d'exemple!

—Le curé de la paroisse? Le bon pasteur?

—Lui-même, messieurs.

—Voilà un digne homme!

—Ce n'est pas un jésuite, celui-là!

—Je le crois bien, et, si tous les prêtres lui ressemblaient, il n'y aurait que des gens dévots.

—Silence! on tourne le bouton de la porte.

—À vous! À vous!... C'est lui!

Et tous les clercs, se courbant sur leurs pupitres, se mirent à griffonner avec une ardeur apparente, faisant bruyamment crier leurs plumes sur le papier.

La pâle figure de ce prêtre était à la fois douce et grave, intelligente et vénérable; son regard rempli de mansuétude et de sérénité.

Une petite calotte noire cachait sa tonsure; ses cheveux gris, assez longs, flottaient sur le collet de sa redingote marron.

Hâtons-nous d'ajouter que, grâce à une confiance des plus candides, cet excellent prêtre avait toujours été et était encore dupe de l'habile et profonde hypocrisie de Jacques Ferrand.

—Votre digne patron est-il dans son cabinet, mes enfants? demanda le curé.

—Oui, monsieur l'abbé, dit Chalamel en se levant respectueusement. Et il ouvrit au prêtre la porte d'une chambre voisine de l'étude.

Entendant parler avec une certaine véhémence dans le cabinet de Jacques Ferrand, l'abbé, ne voulant pas écouter malgré lui, marcha rapidement vers la porte et y frappa.

—Entrez! dit une voix avec un accent italien assez prononcé.

Le prêtre se trouva en face de Polidori et de Jacques Ferrand.

Les clercs du notaire ne semblaient pas s'être trompés en assignant un terme prochain à la mort de leur patron.

Depuis la fuite de Cecily, le notaire était devenu presque méconnaissable.

Quoique son visage fût d'une maigreur effrayante, d'une lividité cadavéreuse, une rougeur fébrile colorait ses pommettes saillantes; un tremblement nerveux, interrompu çà et là par quelques soubresauts convulsifs, l'agitait presque continuellement; ses mains décharnées étaient sales et brûlantes; ses larges lunettes vertes cachaient ses yeux injectés de sang, qui brillaient du sombre feu d'une fièvre dévorante; en un mot, ce masque sinistre trahissait les ravages d'une consomption sourde et incessante.

La physionomie de Polidori contrastait avec celle du notaire; rien de plus amèrement, de plus froidement ironique que l'expression des traits de cet autre scélérat; une forêt de cheveux d'un roux ardent, mélangés de quelques mèches argentées, couronnait son front blême et ridé; ses yeux pénétrants, transparents et verts comme l'aigue-marine, étaient très-rapprochés de son nez crochu; sa bouche, aux lèvres minces, rentrées, exprimait le sarcasme et la méchanceté. Polidori, complètement vêtu de noir, était assis auprès du bureau de Jacques Ferrand.

À la vue du prêtre, tous deux se levèrent.

—Eh bien! comment allez-vous, mon digne monsieur Ferrand? dit l'abbé avec sollicitude, vous trouvez-vous un peu mieux?

—Je suis toujours dans le même état, monsieur l'abbé; la fièvre ne me quitte pas, répondit le notaire; les insomnies me tuent! Que la volonté de Dieu soit faite!

—Voyez, monsieur l'abbé, ajouta Polidori avec componction; quelle pieuse résignation! Mon pauvre ami est toujours le même; il ne trouve quelque adoucissement à ses maux que dans le bien qu'il fait!

—Je ne mérite pas ces louanges, veuillez m'en dispenser, dit sèchement le notaire en dissimulant à peine un ressentiment de colère et de haine contraintes. Au Seigneur seul appartient l'appréciation du bien et du mal; je ne suis qu'un misérable pécheur...

—Nous sommes tous pécheurs, reprit doucement l'abbé; mais nous n'avons pas tous la charité qui vous distingue, mon respectable ami. Bien rares ceux qui, comme vous, se détachent assez des biens terrestres pour songer à les employer de leur vivant d'une façon si chrétienne... Persistez-vous toujours à vous défaire de votre charge, afin de vous livrer plus entièrement aux pratiques de la religion?

—Depuis avant-hier ma charge est vendue, monsieur l'abbé; quelques concessions m'ont permis d'en réaliser, chose bien rare, le prix comptant; cette somme, ajoutée à d'autres, me servira à fonder l'institution dont je vous ai parlé, et dont j'ai définitivement arrêté le plan que je vais vous soumettre...

—Ah! mon digne ami! dit l'abbé avec une profonde et sainte admiration; faire tant de bien... si simplement... et, je puis le dire, si naturellement!... Je vous le répète, les gens comme vous sont rares, il n'y a pas assez de bénédictions pour eux.

—C'est que bien peu de personnes réunissent, comme Jacques, la richesse à la piété, l'intelligence à la charité, dit Polidori avec un sourire ironique qui échappa au bon abbé.

À ce nouvel et sarcastique éloge, la main du notaire se crispa involontairement; il lança, sous ses lunettes, un regard de rage infernale à Polidori.

—Vous voyez, monsieur l'abbé, se hâta de dire l'ami intime de Jacques Ferrand; toujours ses soubresauts nerveux, et il ne veut rien faire. Il me désole... il est son propre bourreau... Oui, j'aurai le courage de le dire devant M. l'abbé, tu es ton propre bourreau, mon pauvre ami!

À ces mots de Polidori, le notaire tressaillit encore convulsivement, mais il se calma.

Un homme moins naïf que l'abbé eût remarqué pendant cet entretien, et surtout pendant celui qui va suivre, l'accent contraint et courroucé de Jacques Ferrand; car il est inutile de dire qu'une volonté supérieure à la sienne, que la volonté de Rodolphe, en un mot, imposait à cet homme des paroles et des actes diamétralement opposés à son véritable caractère.

Aussi, quelquefois poussé à bout, le notaire paraissait hésiter à obéir à cette toute-puissante et invisible autorité, mais un regard de Polidori mettait un terme à cette indécision; alors, concentrant avec un soupir de fureur les plus violents ressentiments, Jacques Ferrand subissait le joug qu'il ne pouvait briser.

—Hélas! monsieur l'abbé, reprit Polidori, qui semblait prendre à tâche de torturer son complice, comme on dit vulgairement, à coups d'épingles, mon pauvre ami néglige trop sa santé... Dites-lui donc, avec moi, qu'il se soigne, sinon pour lui, pour ses amis, du moins pour les malheureux dont il est l'espoir et le soutien...

—Assez!... Assez!... murmura le notaire d'une voix sourde.

—Non, ce n'est pas assez, dit le prêtre avec émotion; on ne saurait trop vous répéter que vous ne vous appartenez pas, et qu'il est mal de négliger ainsi votre santé. Depuis dix ans que je vous connais, je ne vous ai jamais vu malade; mais depuis un mois environ vous n'êtes plus reconnaissable. Je suis d'autant plus frappé de l'altération de vos traits que j'étais resté quelque temps sans vous voir. Aussi, lors de notre première entrevue, je n'ai pu vous cacher ma surprise; mais le changement que je remarque en vous depuis plusieurs jours est bien plus grave: vous dépérissez à vue d'œil, vous nous inquiétez sérieusement... Je vous en conjure, mon digne ami, songez à votre santé...

—Je vous suis on ne peut plus reconnaissant de votre intérêt, monsieur l'abbé; mais je vous assure que ma position n'est pas aussi alarmante que vous le croyez.

—Puisque tu t'opiniâtres ainsi, reprit Polidori, je vais tout dire à M. l'abbé, moi: il t'aime, il t'estime, il t'honore beaucoup; que sera-ce donc lorsqu'il saura tes nouveaux mérites? Lorsqu'il saura la véritable cause de ton dépérissement?

—Qu'est-ce encore? dit l'abbé.

—Monsieur l'abbé, dit le notaire avec impatience, je vous ai prié de vouloir bien venir me visiter pour vous communiquer des projets d'une haute importance, et non pour m'entendre ridiculement louanger par mon ami.

—Tu sais, Jacques, que de moi il faut te résigner à tout entendre, dit Polidori en regardant fixement le notaire.

Celui-ci baissa les yeux et se tut.

Polidori continua:

—Vous avez peut-être remarqué, monsieur l'abbé, que les premiers symptômes de la maladie nerveuse de Jacques ont eu lieu peu de temps après l'abominable scandale que Louise Morel a causé dans cette maison.

Le notaire frissonna.

—Vous savez donc le crime de cette malheureuse fille, monsieur? demanda le prêtre étonné. Je ne vous croyais arrivé à Paris que depuis peu de jours?

—Sans doute, monsieur l'abbé; mais Jacques m'a tout raconté, comme à son ami, comme à son médecin; car il attribue presque à l'indignation que lui a fait éprouver le crime de Louise l'ébranlement nerveux dont il se ressent aujourd'hui... Ce n'est rien encore, mon pauvre ami devait, hélas! endurer de nouveaux coups, qui ont, vous le voyez, altéré sa santé... Une vieille servante, qui depuis bien des années lui était attachée par les sentiments de la reconnaissance...

—Mme Séraphin? dit le curé en interrompant Polidori, j'ai su la mort de cette infortunée, noyée par une malheureuse imprudence, et je comprends le chagrin de M. Ferrand; on n'oublie pas ainsi dix ans de loyaux services... de tels regrets honorent autant le maître que le serviteur.

—Monsieur l'abbé, dit le notaire, je vous en supplie, ne parlez pas de mes vertus... vous me rendez confus... cela m'est pénible.

—Et qui en parlera donc? Sera-ce toi? reprit affectueusement Polidori; mais vous allez avoir à le louer bien davantage, monsieur l'abbé: vous ignorez peut-être quelle est la servante qui a remplacé, chez Jacques, Louise Morel et Mme Séraphin? Vous ignorez enfin ce qu'il a fait pour cette pauvre Cecily... car cette nouvelle servante s'appelait Cecily, monsieur l'abbé.

Le notaire, malgré lui, fit un bond sur son siège; ses yeux flamboyèrent sous ses lunettes; une rougeur brûlante empourpra ses traits livides.

—Tais-toi... Tais-toi... s'écria-t-il en se levant à demi. Pas un mot de plus, je te le défends...

—Allons, allons, calmez-vous, dit l'abbé en souriant avec mansuétude, quelque généreuse action à révéler encore?... Quant à moi, j'approuve fort l'indiscrétion de votre ami... Je ne connais pas, en effet, cette servante, car c'est justement peu de jours après son entrée chez notre digne M. Ferrand, qu'accablé d'occupations il a été obligé, à mon grand regret, d'interrompre momentanément nos relations.

—C'était pour vous cacher la nouvelle bonne œuvre qu'il méditait, monsieur l'abbé; aussi, quoique sa modestie se révolte, il faudra bien qu'il m'entende, et vous allez tout savoir, reprit Polidori en souriant.

Jacques Ferrand se tut, s'accouda sur son bureau et cacha son front dans ses mains.


XIV

La banque des pauvres

—Imaginez-vous donc, monsieur l'abbé, reprit Polidori en s'adressant au curé, mais en accentuant, pour ainsi dire, chaque phrase par un coup d'œil ironique jeté à Jacques Ferrand, imaginez-vous que mon ami trouva dans sa nouvelle servante, qui, je vous l'ai déjà dit, s'appelait Cecily, les meilleures qualités... une grande modestie... une douceur angélique... et surtout beaucoup de piété. Ce n'est pas tout. Jacques, vous le savez, doit à sa longue pratique des affaires une pénétration extrême; il s'aperçut bientôt que cette jeune femme, car elle était jeune et fort jolie, monsieur l'abbé, que cette jeune et jolie femme n'était pas faite pour l'état de servante, et qu'à des principes... vertueusement austères... elle joignait une instruction solide et des connaissances... très-variées.

—En effet, ceci est étrange, dit l'abbé fort intéressé. J'ignorais complètement ces circonstances... Mais qu'avez-vous, mon bon monsieur Ferrand? vous semblez plus souffrant...

—En effet, dit le notaire en essuyant la sueur froide qui coulait sur son front, car la contrainte qu'il s'imposait était atroce, j'ai un peu de migraine... mais cela passera.

Polidori haussa les épaules en souriant.

—Remarquez, monsieur l'abbé, ajouta-t-il, que Jacques est toujours ainsi lorsqu'il s'agit de dévoiler quelqu'une de ses charités cachées; il est si hypocrite au sujet du bien qu'il fait! Heureusement me voici: justice éclatante lui sera rendue. Revenons à Cecily. À son tour, elle eut bientôt deviné l'excellence du cœur de Jacques; et, lorsque celui-ci l'interrogea sur le passé, elle lui avoua naïvement qu'étrangère, sans ressources et réduite, par l'inconduite de son mari, à la plus humble des conditions, elle avait regardé comme un coup du ciel de pouvoir entrer dans la sainte maison d'un homme aussi vénérable que M. Ferrand. À la vue de tant de malheur, de résignation, de vertu, Jacques n'hésita pas; il écrivit au pays de cette infortunée pour avoir sur elle quelques renseignements, ils furent parfaits et confirmèrent la réalité de tout ce qu'elle avait raconté à notre ami; alors, sûr de placer justement son bienfait, Jacques bénit Cecily comme un père, la renvoya dans son pays avec une somme d'argent qui lui permettait d'attendre des jours meilleurs et l'occasion de trouver une condition convenable. Je n'ajouterai pas un mot de louange pour Jacques: les faits sont plus éloquents que mes paroles.

—Bien, très-bien! s'écria le curé attendri.

—Monsieur l'abbé, dit Jacques Ferrand d'une voix sourde et brève, je ne voudrais pas abuser de vos précieux moments, ne parlons plus de moi, je vous en conjure, mais du projet pour lequel je vous ai prié de venir ici, et à propos duquel je vous ai demandé votre bienveillant concours.

—Je conçois que les louanges de votre ami blessent votre modestie; occupons-nous donc de vos nouvelles bonnes œuvres, et oublions que vous en êtes l'auteur; mais avant, parlons de l'affaire dont vous m'avez chargé. J'ai, selon votre désir, déposé à la Banque de France, et sous mon nom, la somme de cent mille écus destinés à la restitution dont vous êtes l'intermédiaire, et qui doit s'opérer par mes mains. Vous avez préféré que ce dépôt ne restât pas chez vous, quoique pourtant il y eût été, ce me semble, aussi sûrement placé qu'à la banque.

—En cela, monsieur l'abbé, je me suis conformé aux intentions de l'auteur inconnu de cette restitution; il agit ainsi pour le repos de sa conscience. D'après ses vœux, j'ai dû vous confier cette somme, et vous prier de la remettre à Mme veuve de Fermont, née de Renneville (la voix du notaire trembla légèrement en prononçant ces noms), lorsque cette dame se présenterait chez vous en justifiant de sa possession d'état.

—J'accomplirai la mission dont vous me chargez, dit le prêtre.

—Ce n'est pas la dernière, monsieur l'abbé.

—Tant mieux, si les autres ressemblent à celle-ci; car sans vouloir rechercher les motifs qui l'imposent, je suis toujours touché d'une restitution volontaire; ces arrêts souverains, que la seule conscience dicte et qu'on exécute fidèlement et librement dans son for intérieur, sont toujours l'indice d'un repentir sincère, et ce n'est pas une expiation stérile que celle-là.

—N'est-ce pas, monsieur l'abbé? Cent mille écus restitués d'un coup, c'est rare; moi, j'ai été plus curieux que vous; mais que pouvait ma curiosité contre l'inébranlable discrétion de Jacques? Aussi, j'ignore encore le nom de l'honnête homme qui faisait cette noble restitution.

—Quel qu'il soit, dit l'abbé, je suis certain qu'il est placé très-haut dans l'estime de M. Ferrand.

—Cet honnête homme est en effet, monsieur l'abbé, placé très-haut dans mon estime, répondit le notaire avec une amertume mal dissimulée.

—Et ce n'est pas tout, monsieur l'abbé, reprit Polidori en regardant Jacques Ferrand d'un air significatif, vous allez voir jusqu'où vont les généreux scrupules de l'auteur inconnu de cette restitution; et, s'il faut tout dire, je soupçonne fort notre ami de n'avoir pas peu contribué à éveiller ces scrupules, et à trouver moyen de les calmer.

—Comment cela? demanda le prêtre.

—Que voulez-vous dire? ajouta le notaire.

—Et les Morel, cette brave et honnête famille?

—Ah! oui... oui... en effet... j'oubliais..., dit Jacques Ferrand d'une voix sourde.

—Figurez-vous, monsieur l'abbé, reprit Polidori, que l'auteur de cette restitution, sans doute conseillé par Jacques, non content de rendre cette somme considérable, veut encore... Mais je laisse parler ce digne ami... c'est un plaisir que je ne veux pas lui ravir...

—Je vous écoute, mon cher monsieur Ferrand, dit le prêtre.

—Vous savez, reprit Jacques Ferrand avec une componction hypocrite, mêlée çà et là de mouvements de révolte involontaire contre le rôle qui lui était imposé, mouvements que trahissaient fréquemment l'altération de sa voix et l'hésitation de sa parole, vous savez, monsieur l'abbé, que l'inconduite de Louise Morel... a porté un coup si terrible à son père qu'il est devenu fou. La nombreuse famille de cet artisan courait risque de mourir de misère, privée de son seul soutien. Heureusement la Providence est venue à son secours, et... la... personne qui fait la restitution volontaire dont vous voulez bien être l'intermédiaire, monsieur l'abbé, n'a pas cru avoir suffisamment expié un grand abus... de confiance... Elle m'a donc demandé si je ne connaîtrais pas une intéressante infortune à soulager. J'ai dû signaler à sa générosité la famille Morel, et l'on m'a prié, en me donnant les fonds nécessaires que je vous remettrai tout à l'heure, de vous charger de constituer une rente de deux mille francs sur la tête de Morel, réversible sur sa femme et sur ses enfants...

—Mais, en vérité, dit l'abbé, tout en acceptant cette nouvelle mission, bien respectable sans doute, je m'étonne qu'on ne vous en ait pas chargé vous-même.

—La personne inconnue a pensé, et je partage cette croyance, que ses bonnes œuvres acquerraient un nouveau prix... seraient pour ainsi dire sanctifiées... en passant par des mains aussi pieuses que les vôtres, monsieur l'abbé...

—À cela je n'ai rien à répondre; je constituerai la rente de deux mille francs sur la tête de Morel, le digne et malheureux père de Louise. Mais je crois, comme votre ami, que vous n'avez pas été étranger à la résolution qui a dicté ce nouveau don expiatoire...

—J'ai désigné la famille Morel, rien de plus, je vous prie de le croire, monsieur l'abbé, répondit Jacques Ferrand.

—Maintenant, dit Polidori, vous allez voir, monsieur l'abbé, à quelle hauteur de vues philanthropiques mon bon Jacques s'est élevé à propos de l'établissement charitable dont nous nous sommes déjà entretenus; il va nous lire le plan qu'il a définitivement arrêté; l'argent nécessaire pour la fondation des rentes est là, dans sa caisse; mais depuis hier il lui est survenu un scrupule, et, s'il n'ose vous le dire, je m'en charge.

—C'est inutile, reprit Jacques Ferrand, qui quelquefois aimait encore mieux s'étourdir par ses propres paroles que d'être forcé de subir en silence les louanges ironiques de son complice. Voici le fait, monsieur l'abbé. J'ai réfléchi... qu'il serait d'une humilité... plus chrétienne... que cet établissement ne fût pas institué sous mon nom.

—Mais cette humilité est exagérée, s'écria l'abbé. Vous pouvez; vous devez légitimement vous enorgueillir de votre charitable fondation; c'est un droit, presque un devoir pour vous d'y attacher votre nom.

—Je préfère cependant, monsieur l'abbé, garder l'incognito; j'y suis résolu... et je compte assez sur votre bonté pour espérer que vous voudrez bien remplir pour moi, en me gardant le plus profond secret, les dernières formalités, et choisir les employés inférieurs de cet établissement. Je me suis seulement réservé la nomination du directeur et d'un gardien.

—Lors même que je n'aurais pas un vrai plaisir à concourir à cette œuvre, qui est la vôtre, il serait de mon devoir d'accepter... J'accepte donc.

—Maintenant, monsieur l'abbé, si vous le voulez bien, mon ami va vous lire le plan qu'il a définitivement arrêté...

—Puisque vous êtes si obligeant, mon ami, dit Jacques Ferrand avec amertume, lisez vous-même... Épargnez-moi cette peine... je vous en prie...

—Non, non, répondit Polidori en jetant au notaire un regard dont celui-ci comprit la signification sarcastique. Je me fais un vrai plaisir de t'entendre exprimer toi-même les nobles sentiments qui t'ont guidé dans cette fondation philanthropique.

—Soit, je lirai, dit brusquement le notaire en prenant un papier sur son bureau.

Polidori, depuis longtemps complice de Jacques Ferrand, connaissait les crimes et les secrètes pensées de ce misérable; aussi ne put-il retenir un sourire cruel en le voyant forcé de lire cette note dictée par Rodolphe.

On le voit, le prince se montrait d'une logique inexorable dans la punition qu'il infligeait au notaire.

Luxurieux... il le torturait par la luxure.

Cupide... par la cupidité.

Hypocrite... par l'hypocrisie.

Car si Rodolphe avait choisi le prêtre vénérable, dont il est question pour être l'agent des restitutions et de l'expiation imposées à Jacques Ferrand, c'est qu'il voulait doublement punir celui-ci d'avoir, par sa détestable hypocrisie, surpris la naïve estime et l'affection candide du bon abbé.

N'était-ce pas, en effet, une grande punition pour ce hideux imposteur, pour ce criminel endurci, que d'être contraint de pratiquer enfin les vertus chrétiennes qu'il avait si souvent simulées, et cette fois de mériter, en frémissant d'une rage impuissante, les justes éloges d'un prêtre respectable dont il avait jusqu'alors fait sa dupe!

Jacques Ferrand lut donc la note suivante avec les ressentiments cachés qu'on peut lui supposer.

ÉTABLISSEMENT DE LA BANQUE DES TRAVAILLEURS SANS OUVRAGE

«Aimons-nous les uns les autres, a dit le Christ.

«Ces divines paroles contiennent le germe de tous devoirs, de toutes vertus, de toutes charités.

«Elles ont inspiré l'humble fondateur de cette institution.

«Au Christ seul appartient le bien qu'il aura fait.

«Limité quant aux moyens d'action, le fondateur a voulu du moins faire participer le plus grand nombre possible de ses frères aux secours qu'il leur offre.

«Il s'adresse d'abord aux ouvriers honnêtes, laborieux et chargés de famille, que le manque de travail réduit souvent à de cruelles extrémités.

«Ce n'est pas une aumône dégradante qu'il fait à ses frères, c'est un prêt gratuit qu'il leur offre.

«Puisse ce prêt, comme il l'espère, les empêcher souvent de grever indéfiniment leur avenir par ces emprunts écrasants qu'ils sont forcés de contracter afin d'attendre le retour du travail, leur seule ressource, et de soutenir la famille dont ils sont l'unique appui!

«Pour garantie de ce prêt, il ne demande à ses frères qu'un engagement d'honneur et une solidarité de parole jurée.

«Il affecte un revenu annuel de douze mille francs à faire, la première année, jusqu'à la concurrence de cette somme des prêts-secours, de vingt à quarante francs, sans intérêts, en faveur des ouvriers mariés et sans ouvrage, domiciliés dans le VIIe arrondissement.

«On a choisi ce quartier comme étant l'un de ceux où la classe ouvrière est la plus nombreuse.

«Ces prêts ne seront accordés qu'aux ouvriers ou ouvrières porteurs d'un certificat de bonne conduite, délivré par leur dernier patron, qui indiquera la cause et la date de la suspension du travail.

«Ces prêts seront remboursables mensuellement par sixièmes ou par douzièmes, au choix de l'emprunteur, à partir du jour où il aura retrouvé de l'emploi.

«Il souscrira un simple engagement d'honneur de rembourser le prêt aux époques fixées.

«À cet engagement adhéreront, comme garants, deux de ses camarades, afin de développer et d'étendre, par la solidarité, la religion de la promesse jurée[43].

«L'ouvrier qui ne rembourserait pas la somme empruntée par lui ne pourrait, ainsi que ses deux garants, prétendre désormais à un nouveau prêt; car il aurait forfait à un engagement sacré, et surtout privé successivement plusieurs de ses frères de l'avantage dont il a joui, la somme qu'il ne rendrait pas étant perdue pour la Banque des pauvres.

«Ces sommes prêtées étant, au contraire, scrupuleusement remboursées, les prêts-secours augmenteront d'année en année de nombre et de quotité, et un jour il sera possible de faire participer d'autres arrondissements aux mêmes bienfaits.

«Ne pas dégrader l'homme par l'aumône...

«Ne pas encourager la paresse par un don stérile...

«Exalter les sentiments d'honneur et de probité naturels aux classes laborieuses...

«Venir fraternellement en aide au travailleur qui, vivant déjà difficilement au jour le jour, grâce à l'insuffisance des salaires, ne peut, quand vient le chômage, suspendre ses besoins ni ceux de sa famille parce qu'on suspend ses travaux...

«Telles sont les pensées qui ont présidé à cette institution[44].

«Que celui qui a dit: Aimons-nous les uns les autres en soit seul glorifié.

—Ah! monsieur, s'écria l'abbé avec une religieuse admiration, quelle idée charitable! Combien je comprends votre émotion en lisant ces lignes d'une si touchante simplicité!

En effet, en achevant cette lecture, la voix de Jacques Ferrand était altérée; sa patience et son courage étaient à bout; mais, surveillé par Polidori, il n'osait, il ne pouvait enfreindre les moindres ordres de Rodolphe.

Que l'on juge de la rage du notaire, forcé de disposer si libéralement, si charitablement de sa fortune en faveur d'une classe qu'il avait impitoyablement poursuivie dans la personne de Morel le lapidaire.

—N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que l'idée de Jacques est excellente? reprit Polidori.

—Ah! monsieur, moi qui connais toutes les misères, je suis plus à même que personne de comprendre de quelle importance peut être, pour de pauvres et honnêtes ouvriers sans travail, ce prêt, qui semblerait bien modique aux heureux du monde... Hélas! que de bien ils feraient s'ils savaient qu'avec une somme si minime qu'elle défraierait à peine le moindre de leurs fastueux caprices... qu'avec trente ou quarante francs qui leur seraient scrupuleusement rendus, mais sans intérêt... ils pourraient souvent sauver l'avenir, quelquefois l'honneur d'une famille que le manque d'ouvrage met aux prises avec les effrayantes obsessions de la misère et du besoin! L'indigence sans travail ne trouve jamais de crédit, ou, si l'on consent à lui prêter de petites sommes sans nantissement, c'est au prix d'intérêts usuraires monstrueux; elle empruntera trente sous pour huit jours, et il faudra qu'elle en rende quarante, et encore ces prêts modiques sont rares et difficiles. Les prêts du mont-de-piété eux-mêmes coûtent, dans certaines circonstances, près de trois cents pour cent[45]. L'artisan sans travail y dépose souvent pour quarante sous l'unique couverture qui, dans les nuits d'hiver, défend lui et les siens de la rigueur du froid... Mais, ajouta l'abbé avec enthousiasme, un prêt de trente à quarante francs sans intérêt, et remboursable par douzièmes quand l'ouvrage revient... mais pour d'honnêtes ouvriers, c'est le salut, c'est l'espérance, c'est la vie!... Et avec quelle fidélité ils s'acquitteront! Ah! monsieur, ce n'est pas là que vous trouverez des faillites... C'est une dette sacrée que celle que l'on a contractée pour donner du pain à sa femme et à ses enfants!

—Combien les éloges de M. l'abbé doivent t'être précieux, Jacques! dit Polidori, et combien il va t'en adresser encore... pour ta fondation du mont-de-piété gratuit!

—Comment?

—Certainement, monsieur l'abbé; Jacques n'a pas oublié cette question, qui est pour ainsi dire une annexe de sa Banque des pauvres.

—Il serait vrai! s'écria le prêtre en joignant les mains avec admiration.

—Continue, Jacques, dit Polidori.

Le notaire continua d'une voix rapide; car cette scène lui était odieuse.

«Les prêts-secours ont pour but de remédier à l'un des plus graves accidents de la vie ouvrière, l'interruption du travail. Ils ne seront donc absolument accordés qu'aux artisans qui manqueront d'ouvrage.

«Mais il reste à prévoir d'autres cruels embarras qui atteignent même le travailleur occupé.

«Souvent un chômage d'un ou deux jours nécessité quelquefois par la fatigue, par les soins à donner à une femme ou à un enfant malade, par un déménagement forcé, prive l'ouvrier de sa ressource quotidienne... Alors il a recours au mont-de-piété, dont l'argent est à un taux énorme, ou à des prêteurs clandestins, qui prêtent à des intérêts monstrueux.

«Voulant, autant que possible, alléger le fardeau de ses frères, le fondateur de la Banque des pauvres affecte un revenu de vingt-cinq mille francs par an à des prêts sur gages qui ne pourrait s'élever au delà de dix francs pour chaque prêt.

«Les emprunteurs ne payeront ni frais ni intérêts, mais ils devront prouver qu'ils exercent une profession honorable et fournir une déclaration de leurs patrons, qui justifiera de leur moralité.

«Au bout de deux années, on vendra sans frais les effets qui n'auront pas été dégagés; le montant provenant du surplus de cette vente sera placé à cinq pour cent d'intérêts au profit de l'engagiste.

«Au bout de cinq ans, s'il n'a pas réclamé cette somme, elle sera acquise à la Banque des pauvres et, jointe aux rentrées successives, elle permettra d'augmenter successivement le nombre des prêts[46].

«L'administration et le bureau des prêts de la Banque des pauvres seront placés rue du Temple, n° 17, dans une maison achetée à cet effet au sein de ce quartier populeux. Un revenu de dix mille francs sera affecté aux frais et à l'administration de la Banque des pauvres, dont le directeur à vie sera...

Polidori interrompit le notaire et dit au prêtre:

—Vous allez voir, monsieur l'abbé, par le choix du directeur de cette administration, si Jacques sait réparer le mal qu'il a fait involontairement. Vous savez que, par une erreur qu'il déplore, il avait faussement accusé son caissier du détournement d'une somme qui s'est ensuite retrouvée.

—Sans doute...

—Eh bien! c'est à cet honnête garçon, nommé François Germain, que Jacques accorde la direction à vie de cette banque, avec des appointements de quatre mille francs. N'est-ce pas admirable... monsieur l'abbé?

—Rien ne m'étonne plus maintenant, ou plutôt rien ne m'a étonné jusqu'ici, dit le prêtre... La fervente piété, les vertus de notre digne ami devaient tôt ou tard avoir un résultat pareil. Consacrer toute sa fortune à une si belle institution, ah! c'est admirable!

—Plus d'un million, monsieur l'abbé! dit Polidori, plus d'un million amassé à force d'ordre, d'économie et de probité!... Et il y avait pourtant des misérables capables d'accuser Jacques d'avarice!... Comment, disaient-ils, son étude lui rapporte cinquante ou soixante mille francs par an, et il vit de privations!

—À ceux-là, reprit l'abbé avec enthousiasme, je répondrais: «Pendant quinze ans il a vécu comme un indigent... afin de pouvoir un jour magnifiquement soulager les indigents.»

—Mais sois donc au moins fier et joyeux du bien que tu fais! s'écria Polidori en s'adressant à Jacques Ferrand qui, sombre, abattu, le regard fixe, semblait absorbé dans une méditation profonde.

—Hélas! dit tristement l'abbé, ce n'est pas dans ce monde que l'on reçoit la récompense de tant de vertus, on a une ambition plus haute...

—Jacques, dit Polidori en touchant légèrement l'épaule du notaire, finis donc ta lecture.

Le notaire tressaillit, passa sa main sur son front, puis, s'adressant au prêtre, il lui dit:

—Pardon, monsieur l'abbé, mais je songeais... je songeais à l'immense extension que pourra prendre cette Banque des pauvres par la seule accumulation des revenus, si les prêts de chaque année, régulièrement remboursés, ne les entamaient pas. Au bout de quatre ans, elle pourrait déjà faire pour environ cinquante mille écus de prêts gratuits ou sur gages. C'est énorme... énorme... et je m'en félicite, ajouta-t-il en songeant, avec une rage cachée, à la valeur du sacrifice qu'on lui imposait. Il reprit: j'en étais, je crois...

—À la nomination de François Germain pour directeur de la société, dit Polidori.

Jacques Ferrand continua:

«Un revenu de dix mille francs sera affecté aux frais et à l'administration de la Banque des travailleurs sans ouvrage, dont le directeur à vie sera François Germain, et dont le gardien sera le portier actuel de la maison, nommé Pipelet.

«M. l'abbé Dumont, auquel les fonds nécessaires à la fondation de l'œuvre seront remis, instituera un conseil supérieur de surveillance, composé du maire et du juge de paix de l'arrondissement, qui s'adjoindront les personnes qu'ils jugeront utiles au patronage et à l'extension de la Banque des pauvres; car le fondateur s'estimerait mille fois payé du peu qu'il fait, si quelques personnes charitables concouraient à son œuvre.

«On annoncera l'ouverture de cette banque par tous les moyens de publicité possibles.

«Le fondateur répète, en finissant, qu'il n'a aucun mérite à ce qu'il fait pour ses frères.

«Sa pensée n'est que l'écho de cette pensée divine:

«AIMONS-NOUS LES UNS LES AUTRES.»

—Et votre place sera marquée dans le ciel auprès de celui qui a prononcé ces paroles immortelles, s'écria l'abbé en venant serrer avec effusion les mains de Jacques Ferrand dans les siennes.

Le notaire était debout. Les forces lui manquaient. Sans répondre aux félicitations de l'abbé, il se hâta de lui remettre en bons du Trésor la somme considérable nécessaire à la fondation de cette œuvre et à celle de la rente de Morel le lapidaire.

—J'ose croire, monsieur l'abbé, dit enfin Jacques Ferrand, que vous ne refuserez pas cette nouvelle mission, confiée à votre charité. Du reste, un étranger... nommé Walter Murph... qui m'a donné quelques avis... sur la rédaction de ce projet, allégera quelque peu votre fardeau... et ira aujourd'hui même causer avec vous de la pratique de l'œuvre et se mettre à votre disposition, s'il peut vous être utile. Excepté pour lui, je vous prie donc de me garder le plus profond secret, monsieur l'abbé.

—Vous avez raison... Dieu sait ce que vous faites pour vos frères... Qu'importe le reste? Tout mon regret est de ne pouvoir apporter que mon zèle dans cette noble institution; il sera du moins aussi ardent que votre charité est intarissable. Mais qu'avez-vous? Vous pâlissez... Souffrez-vous?

—Un peu, monsieur l'abbé. Cette longue lecture, l'émotion que me causent vos bienveillantes paroles... le malaise que j'éprouve depuis quelques jours... Pardonnez ma faiblesse, dit Jacques Ferrand en s'asseyant péniblement; cela n'a rien de grave sans doute, mais je suis épuisé.

—Peut-être ferez-vous bien de vous mettre au lit? dit le prêtre avec un vif intérêt, de faire demander votre médecin...

—Je suis médecin, monsieur l'abbé, dit Polidori. L'état de Jacques Ferrand demande de grands soins, je les lui donnerai.

Le notaire tressaillit.

—Un peu de repos vous remettra, je l'espère, dit le curé. Je vous laisse; mais avant, je vais vous donner le reçu de cette somme.

Pendant que le prêtre écrivait le reçu, Jacques Ferrand et Polidori échangèrent un regard impossible à rendre.

—Allons, bon courage, bon espoir! dit le prêtre en remettant le reçu à Jacques Ferrand. D'ici à bien longtemps, Dieu ne permettra pas qu'un de ses meilleurs serviteurs quitte une vie si utilement, si religieusement employée. Demain je reviendrai vous voir. Adieu, monsieur... adieu, mon ami... mon digne et saint ami.

Le prêtre sortit.