Oh! ne t'éveille pas encore,
Pour qu'un bel ange, de ton rêve...

Soudain, Valentin parut, le cigare mordu entre les dents apparentes, les doigts enfoncés entre les cheveux qu'il tenait ainsi droits et hauts comme des plumes de corbeau hérissées; il présentait un masque effrayant. Et il avait l'air d'un sauvage prêt à scalper une créature vivante.

Il arracha de sa chevelure une de ses mains; il s'extirpa de la bouche le cigare gênant. Il déposa l'objet enflammé au coin d'un meuble. Et, tout à coup, il rendit des sons gutturaux et terribles:

—Oh! ne chante pas! ma petite Lucy, ne chante pas! je t'en supplie, ou je te tords le cou...

Lucy, innocente, s'arrêta aussitôt, réfléchit et dit:

—Mais alors, ç'a dû t'ennuyer beaucoup, ces soirées, mon chéri?

Valentin, de sa main propre à briser du fer, empoigna une chaise, une belle chaise toute neuve, et anglaise, de chez Maple; et, la soulevant, puis la reposant à terre avec fracas, il la réduisit en un petit monceau de planchettes et de cuirs mêlés.

Puis, son humeur apaisée par cet acte, il reprit son cigare entre le pouce et l'index, et, avant même que de tirer dessus pour le ranimer, il s'approcha, par une attention gentille, de sa jeune femme et la baisa tendrement.


LE MAÎTRE

A Abel Bonnard.

Suzon Despoix était une singulière personne. A vingt-deux ans, fille encore, attendu son défaut de dot, et orpheline, elle habitait une pension de famille, rue du Ranelagh, et gagnait elle-même sa vie en donnant des leçons de piano, de chant, voire de grammaire française et d'anglais, ce qui suppose une assez grande activité.

Qu'on n'imagine point, pour cela, une Suzon d'humeur chagrine, une coureuse de cachet gémissante et aspirant à bouleverser l'état social. Suzon travaillait douze heures par jour et du peu de temps qui lui restait elle faisait une récréation en se montrant alors le plus joyeux et le plus spirituel boute-en-train.

A cause de ce caractère heureux et de son talent de pianiste, on l'invitait beaucoup. Elle passait presque toutes ses soirées en ville; elle avait, à sa Maison de famille, une autorisation spéciale, la vie pour elle étant subordonnée aux relations qu'elle se pouvait faire.

J'ai connu Suzon Despoix; je l'ai rencontrée dans plusieurs maisons et je me porte garant qu'elle était la plus honnête et, à tous les points de vue, la plus intéressante fille du monde.

Non pas jolie heureusement pour elle, mon Dieu! il fallait avoir deviné en elle une âme très exceptionnelle pour lui accorder toute l'attention qu'elle méritait. Mais une fois qu'on lui avait pu parler à cœur ouvert, on était gagné par un regard qu'elle avait, par un je ne sais quoi situé aux environs de la narine et de la bouche, qui était comme la signature des dieux.

Cette Suzon était rare, douée à miracle; et pour dire d'elle ce qu'on se permet trop facilement en faveur de quiconque s'élève d'une semelle au-dessus de la médiocrité: c'était quelqu'un.

Un soir, chez des amis que je ne puis nommer, des gens charmants, cela va sans dire, j'ai vu la petite Suzon Despoix mise en un embarras et sortir de cet embarras d'une manière qui me paraît digne d'être rapportée.


Elle avait chanté tout d'abord ce Noël de Debussy, si poignant et si simple, qui fit verser des larmes durant la guerre: Nous n'avons plus de maison; l'ennemi nous a tout pris, tout pris, etc... Sa voix n'avait rien d'extraordinaire; mais l'intelligence et le cœur, comme toutes les choses d'ordre moral, sont bien plus puissants que les dons physiques à subjuguer le monde, et les auditeurs avaient frissonné, l'horreur avait été évoquée par la plus expressive image, et une grande pitié était née chez chacun pour tous les gens qui souffrent. Il sembla un moment que pas un des êtres qui venaient d'être secoués là ne fût capable désormais ni de commettre une injustice, ni de manquer à la générosité. Et je me perdais en considérations, avec un voisin de fauteuil, sur les courants bienfaisants qui passent ainsi parfois sur l'humanité et, Dieu me pardonne! semblent de forces à la rendre meilleure.

Là-dessus, notre Suzon, auréolée de son succès, fut suppliée de rester au piano.

Alors elle joua ce qu'elle possédait le mieux, ou, plus exactement, quand il s'agit d'une nature de cette sorte, ce qui la possédait davantage. Elle aimait Chopin comme d'amour; il ne se passait pas de jour qu'elle ne lui consacrât une heure ou davantage; encore n'osait elle se risquer à donner de lui qu'un nombre de pages assez réduit.

Elle débuta par une «polonaise» qui étonna des musiciens présents. Puis, elle exécuta la cinquième valse, puis un nocturne dont je ne me rappelle pas le nombre ordinal, et, enfin en tout cas, le premier, où elle croyait, disait-elle, reconnaître la voix de l'étrange génie musical mourant et résumant en une phrase désolée sa destinée incompréhensible.

On fut stupéfait. Les gens allaient de l'un à l'autre disant: «Avec qui cette petite a-t-elle étudié?» La plupart ne savaient même pas, jusque-là, qu'elle eût du talent. On s'était contenté de constater qu'elle animait la compagnie.

Quelque malin ayant dit: «C'est le jeu d'Un Tel», le bruit se répandit qu'elle était l'élève de ce maître. On demanda à Suzon:

—Le voyez-vous souvent?

—Qui ça?

—Mais, Un Tel.

—Un Tel? Connais pas.

Elle ne connaissait pas Un Tel; on avait été dirigé sur une mauvaise piste. On en découvrit sur-le-champ une autre. Suzon la rompit instantanément.

Elle n'osait pas dire, connaissant son monde, qu'elle n'avait pas eu de maître. A la vérité, elle avait été commencée par son père, homme complètement inconnu, et, depuis lors, elle interprétait Chopin selon sa propre fantaisie, à son goût, avec passion il est vrai, et secondée qu'elle était par un tempérament original, toutes choses qui n'ont pas de valeur aux yeux du public quand elles ne sont point étayées d'une autorité incontestée, ou rendues croyables par la vertu d'un initiateur de grand nom. On ajoute peu de foi aux dons spontanés; on s'incline devant le travail, la mémoire; notre manie égalitaire ne nous permet de foi qu'en les choses qui s'apprennent; nous sommes au siècle de l'École et non plus à celui des Fées.

Une jeune fille, avec elle assez familière, s'approcha de Suzon Despoix et lui parla à l'oreille:

—Tu es épatante, ma chère! mais, là, sans blague, dis-moi: est-ce qu'on peut prendre des leçons avec lui?

—Avec qui? dit innocemment Suzon.

—Allons, ne te fiche pas du monde, ma petite: tu as un professeur... tu as un ami...

Ce «tu as un ami», prononcé avec une certaine vivacité, fut entendu. Il fut répété. Il courut le salon. Les uns ajoutaient: «Chut!... chut!... c'est un mystère...» Et les autres: «N'insistons pas, de peur de faire tort à la petite Despoix; elle a un ami...»

Une Étude, réclamée par l'assistance enthousiaste, fut troublée par les bavardages. Quand la pauvre Suzon détacha sa dernière note, comme une perle au reflet mélancolique, il était avéré, tant les imaginations vont vite, que cette pauvre fille était la maîtresse d'un pianiste tchéco-slovaque depuis deux ans à Paris, et seul capable d'approcher à tel point de l'âme de l'incomparable Polonais. Les relations de la petite Despoix et de cet étranger étaient suspectes, à n'en pas douter. Sans quoi pourquoi ne les eût-elle pas avouées?

La maîtresse de maison, émue, vint à Suzon, lui fit comprendre doucement le danger couru et la supplia, afin d'éviter les fâcheuses interprétations, de confesser le nom de son maître.

—Mais, madame, dit Suzon, je n'en ai pas! J'ai dit la vérité.

—La vérité est souvent peu vraisemblable, ma chère enfant!

Suzon réfléchit.

Elle saisissait parfaitement le cas et en prévoyait toutes les conséquences. On lui demandait en somme de mentir. Sa nature, très nette, répugnait à un tel moyen de se tirer d'affaire. Mais son humeur heureuse fut tentée par l'occasion qui lui était en réalité imposée de raconter une bouffonnerie énorme. Alors, elle eut tôt fait de prendre son parti:

—Vous voulez le savoir? dit-elle. Eh bien! voilà: mon maître est Vassili-Vassiliévitch.

Un soupir de soulagement s'échappa de l'assistance. Personne ne connaissait, cela va sans dire, Vassili-Vassiliévitch. Mais dès l'instant qu'on était informé que Suzon ne tirait pas son talent d'elle-même, un maître, quel qu'il fût, était non seulement agréé, mais illustré d'emblée par son élève.

Suzon, devenue grave, semblait penser au fantôme Vassili-Vassiliévitch:

—Le pauvre! dit-elle, il a été tué dans l'offensive de Broussilov... Oui, c'était un Russe...

—Il a été tué! Quel malheur! s'écria-t-on de toute part.

—Oh! Il serait devenu bolchevik, dit Suzon: il avait bien mauvaise tête...

—Ce n'est pas sûr!... Mais, pourquoi ne le nommiez-vous pas, mademoiselle?

—Parce que je ne peux m'empêcher de le voir un couteau entre les dents, et zigouillant tout, à la ronde...

Et, pour ne pas pouffer de rire, elle mimait, les yeux exorbités, le poing haut, un terrifiant Vassili-Vassiliévitch.

—Allons! allons! mademoiselle. Ce qu'il y a de certain, c'est que le pauvre garçon devait avoir un fier talent!

—Prenez tout de même garde, dit une personne prudente, lorsqu'il s'agira de vous choisir un nouveau maître!...

—J'y pense! dit Suzon, et, pour ma sécurité personnelle, je ferais mieux peut-être de m'en passer?...

—Hélas! ma belle enfant, on ne fait rien sans risques: pour votre carrière, prenez-en un! prenez-en un, quel qu'il soit!

Quelqu'un, et non des moindres de la compagnie, opina toutefois qu'au point où la petite en était, elle pourrait se passer d'un maître.

Et, de l'un à l'autre, on se consultait. Les opinions se résumèrent finalement en ce propos:

—Au fait, elle en a eu un. Elle en a eu un excellent.

Grâce à une invention mensongère, l'opinion publique, en ses exigences profondes, était satisfaite.

Ainsi se termina, heureusement, la soirée qui avait failli mal tourner pour Suzon Despoix. Et celle-ci s'en alla, pauvre comme devant, prendre son tram 16 pour Passy, méditant en souriant au prix fabuleux qu'il lui faudrait taxer, la prochaine fois, les leçons de son ex-professeur, Vassili-Vassiliévitch.


LA PARTIE CARRÉE

A Albert Erlande.

Monsieur et madame Bellambre déjeunaient tête à tête et ne se disaient rien.

Un automne magnifique était visible par la grande baie: des marronniers roussis, un sycomore ayant conservé sa verdure, et des platanes au feuillage grisonnant et doré tonifiaient la lumière débile de Paris. En sorte que, tout aussi bien du jardin que de la salle à manger et de la table ébouriffée de chrysanthèmes, une sorte d'invitation semblait adressée par les choses à goûter ce que la vie offre parfois de charmant.

Et à cette gracieuse invitation, Monsieur et Madame répondaient par un refus catégorique.

Ils niaient le bien-être matériel qui les pénétrait malgré eux comme eût fait un parfum ou la douceur atmosphérique; ils niaient la beauté du jour. Monsieur était encombré, paralysé, suffoqué par la seule présence de Madame, et, exactement de même, Madame, par la présence de Monsieur. Ils grignotaient maussadement leur côtelette en se disant, l'un: «Je suis là, rivé à cette femme par les convenances mondaines, pendant qu'Héléna, ma maîtresse chérie, perd, elle aussi, de belles heures de sa vie, et peste, chez elle, parce que je ne peux déjeuner en sa compagnie...» et l'autre: «Voici, vis-à-vis de moi, un homme de qui tout, jusqu'au moindre geste, m'horripile: c'est avec lui que je dois consumer mes journées et mes nuits, tandis qu'un autre dont tout me plaît, me désire en vain, m'attend sans cesse et se ronge de ne m'avoir que furtivement...»

Le domestique passait les plats à Madame et à Monsieur, et son piétinement qui faisait tinter les cristaux dans le silence était gênant; et il se disait, lui: «Est-il possible d'être si riche et de se rendre plus malheureux que le dernier des purotins!...»

Enfin, le pitoyable repas achevé, Monsieur et Madame étant passés au fumoir, les portes closes, le mari, qui semblait mûrir à part lui un projet, en exhala le préambule avec la première bouffée de son cigare.

—Ma chère amie, dit-il, j'ai beaucoup réfléchi... Nous nous embêtons...

—Royalement! dit Madame.

—Voilà un point où nous tombons d'accord. Eh bien! j'ai le bon espoir d'avoir découvert tout un terrain où nous pourrions nous supporter parfaitement...

—Je suis curieuse de le connaître.

—En voici, en deux traits, le dessin. Nous jouons franc jeu; nous ne mâchons pas les mots? C'est entendu. Notre situation devient critique; disons hardiment: intolérable. Or, moyennant un peu de bonne volonté de part et d'autre, il nous est possible de l'améliorer, laissez-moi dire; et plus encore, il nous est possible de la rendre quasi agréable!... Ah!... vous êtes sceptique?... Vous riez?... Allons! n'eussé-je abouti qu'à ce résultat!... Mais j'arrive au fait.

—Dépêchez, je vous prie, car le coiffeur m'attend à deux heures.

—Dieu me garde de faire attendre le coiffeur... Voici ce que je vous déclare, après mûre délibération: je ne m'oppose pas à ce que vous receviez ici monsieur de Jeanroy.

—Ce n'est pas malheureux! Et laissez-moi vous dire que vous y gagnez, car le choquant eût été qu'un homme de votre monde et de votre cercle se vît refuser libre entrée dans votre maison.

—Laissons de côté ce qui est choquant, ce qui ne l'est pas; j'y perds mon catéchisme. Je ne sais plus où un désordre moral se place, du moment que le seul et véritable scandale serait qu'un mari et une femme qui sont l'un à l'autre insupportables, en vinssent à déclarer: nous ne nous supportons pas!...

—Ce n'est pas moi qui fais les mœurs.

—Mon dessein est cependant de vous convier à leur donner, de complicité avec moi, un léger coup de pouce.

—Oh! mon ami, je vous avertis: n'attendez pas de moi la plus petite complaisance qui puisse froisser les usages!

—Reprenons les choses par le commencement: je viens de vous autoriser à recevoir monsieur de Jeanroy...

—Et je vous ai fait observer que rien ne peut être plus correct.

—Parfait! Parfait. Je prends acte, ma chère amie. Monsieur de Jeanroy viendra donc ici quand bon lui plaira, ou vous plaira. Cela ne blesse en rien les usages. Il s'assoira à notre table, entre vous et moi...

—Monsieur de Jeanroy animera la conversation, qui en a besoin.

—D'accord. Et, si gênante que soit ma présence, vous causerez volontiers avec monsieur de Jeanroy qui aura grand plaisir à vous donner la repartie...

—J'ai la fatuité de le croire. Pourquoi ce ton mystérieux et cet air d'ourdir un complot? Je ne vois là rien d'anormal.

—Parfait! Parfait. Et l'arrangement, parbleu! sans doute vous suffit. Vous trouvez, vous, la difficulté résolue?... J'aperçois pourtant, moi, encore un petit point noir... Veuillez m'écouter. Là, outre monsieur de Jeanroy et vous, à table, il y a quelqu'un, oh! souvenez-vous-en, de grâce.

—Mais, il y a vous, mon ami.

—Mais oui, il y a moi! moi, qui suis, là, assis, vis-à-vis de vous-même et à côté de ce monsieur...

—Cela ne fait pas de doute. C'est votre droit. C'est votre place.

—Comment donc!... Eh bien, usant de mon droit, assis à ma place, madame: est-ce que je m'amuse, moi, s'il vous plaît?

—Mais... la conversation se trouve ranimée, avons-nous dit. Vous êtes un homme bien élevé: vous y prenez part!...

—J'y prends part! Eh, mon Dieu, oui. C'est gai!

—Ah! s'il vous faut sauter de l'ennui morne à l'allégresse!... Vous êtes bien ambitieux. Faites venir une troupe!

—Je me contenterais à meilleur marché...

—Mon ami, je ne vous comprends pas du tout.

—Mon amie, si je vous ai proposé d'inviter chez vous monsieur de Jeanroy et non pas tel ou tel, c'est parce que j'étais d'avance certain que ce choix vous serait agréable, vous serait le plus agréable...

—Très gentil, tout à fait gentil à vous. Mais je ne vois toujours pas où vous en voulez venir.

—Non?... Vous ne voyez pas?... Ah! que la femme est donc exquise, en ses actions comme en ses abstinences! Vous ne voyez pas! Il ne vous vient pas à l'esprit, chère amie, que si je prends l'initiative de m'imposer, pour vous plaire, la présence d'un homme que... d'un homme qui... enfin d'un homme que je n'irais certainement pas choisir pour me tenir compagnie, si j'étais réduit à la solitude..., il ne vous vient pas que je puisse, ce faisant, nourrir quelque arrière-pensée?

—Il ne me vient, en vérité, rien. Je vous ai jugé, dans l'occasion, galant homme, et désintéressé.

—Eh bien, ma bonne, il en faut rabattre. Dussé-je me diminuer à vos yeux, définitivement: je ne suis pas désintéressé.

—Ah! bah!

—Nullement désintéressé... Oh! je vous en fais mille excuses!

—Mais, alors?

—Eh bien?... alors?... Si tant est que j'aie été pour vous galant, madame, que diable! à vous de m'humilier par votre magnanimité.

—Quoi!... Comment?... Vous auriez l'audace?...

—Mon Dieu: d'attendre de vous tout autant que j'ai fait moi-même en votre faveur.

—Vous voulez que j'invite... en retour... Moi?...

—Que vous invitiez qui donc?... Une femme de votre monde...

—Une étrangère de qui le mari est au diable!...

—Ah! je ne vous demande pas d'inviter le mari.

—Oh! c'est trop fort!... Je ne vous eusse jamais cru capable d'un pareil cynisme...

—Soit. Fermons l'entretien; et allez à votre coiffeur. En ce cas, admettons que nous venons de rompre notre habituel silence en pure perte.. Nous ne parlerons plus... Mais, entendez-moi bien; nous ne parlerons plus du tout de ce qui a été dit entre nous: ce qui signifie que je ne permettrai pas qu'on ouvre la porte de cette maison à monsieur de Jeanroy.

Dans l'instant précis que le coiffeur répandait les ondes de la chevelure de madame Bellambre, celle-ci combinait un premier dîner, presque intime, où seraient priés, entre autres, non seulement M. de Jeanroy, mais Héléna Porphyropoulo, une Grecque qu'elle détestait dans la mesure où M. Bellambre chérissait cette fort belle personne.

Ce petit dîner marcha tout à fait bien. Par un hasard heureux, la Grecque ne porta pas trop ombrage aux autres femmes, l'une d'elles l'ayant jugée, sans appel, stupide, et l'autre s'escrimant à insinuer que cette «rasta» avait joué, durant la guerre, un rôle incertain. M. de Jeanroy, lui, fut pour la Grecque plein d'indulgence sans toutefois en manifester à l'excès. Mais son opinion était que ces étrangères aux yeux caressants introduisent dans nos rapports parfois guindés un peu d'aise.

—Voulez-vous venir déjeuner avec elle, un de ces jours, tout à fait entre nous?

Ainsi, et sans anicroche, se trouva réalisée la combinaison audacieuse élaborée par M. Bellambre aux abois. Il y eut quelques déjeuners ensoleillés, dans la riante salle à manger donnant par sa grande baie vitrée sur un radieux automne. La conversation était très facilement générale. M. de Jeanroy ayant voyagé en Grèce où madame Porphyropoulo, qui était née à Constantinople, n'avait jamais été, mais sur quoi elle avait cru devoir se documenter amplement. Outre cette circonstance, l'étrangère et Jeanroy étaient musiciens. Et ils chantaient.

—Comment! Vous êtes prix du Conservatoire? dit madame Bellambre à son tendre ami.

—Et vous ne m'avez jamais dit, cachottière, que vous aviez de la voix? disait à la belle Grecque M. Bellambre.

On rouvrit le Pleyel à queue, fermé depuis des années, comme une tombe; et toute la maison parut s'éveiller avec les airs anciens de l'Attique et du Péloponèse qui s'échappaient du gosier de la Grecque sous l'impulsion du rythme savamment marqué par cet amateur de talent qu'était le séduisant Jeanroy.

Il arrivait que la femme de chambre et le maître d'hôtel demandassent à Madame:

«Est-ce que ce monsieur et cette dame ne déjeunent pas aujourd'hui?»

Ils ne pouvaient cependant pas déjeuner tous les jours.

Mais on les faisait inviter dans les maisons où l'on dînait le soir, sous le prétexte de la beauté des chants du Péloponèse. Et ils avaient beaucoup de succès. Et ils furent invités l'un et l'autre chez une grande dame américaine où ne fréquentaient pas les Bellambre, ce qui, au prochain déjeuner de ceux-ci, leur fut prétexte à des apartés dont leurs hôtes, en vérité, se montrèrent quelque peu jaloux.

La première fois que Jeanroy se retira en même temps que madame Porphyropoulo, on n'y prit pas garde; mais, la seconde, Jeanroy ayant dit: «Madame, puisque vous allez de mon côté, voulez-vous profiter de ma voiture?» on y fit attention.

Deux jours après, le duo, au Pleyel, allait si bien, ma foi! si bien—on ne sait à quoi se mesure le degré de perfection d'un duo—que les Bellambre, par un déconcertant accord, se trouvèrent sans s'être donné le mot, ensemble, tous les deux, seuls, dans la pièce voisine; Madame, étendue sur un sofa, et agitant nerveusement sa mule; Monsieur, tapotant les glaces de la porte-fenêtre illuminée par l'étincelant automne.

Et la musique d'aller son train: et le folklore hellénique de répandre ses étranges saveurs dans le salon sans auditoire; et le dialogue alerte, entre les deux artistes, de succéder aux chants passionnés. Et, tout à coup, la voix du domestique, s'adressant à l'étrangère:

—La voiture de Madame est avancée.

Et la voix cristalline de madame Porphyropoulo:

—Tiens! mais où sont passés nos chers hôtes?

Sur quoi les Bellambre, sans s'être davantage donné le mot, se trouvèrent, à pas de loup, gravissant l'escalier, puis postés chacun à une fenêtre du premier étage, d'où ils virent M. de Jeanroy et madame Porphyropoulo montant familièrement, comme chez eux, dans la même voiture...


ANALOGIE

A E. Gérard-Gailly.

I

Au moment où l'on allait se mettre à table, le domestique présenta à la maîtresse de maison un pneumatique.

—Je parie, dit Mathilde Angibault, que c'est cette pauvre Lucie à qui il est encore arrivé une anicroche... Elle traverse une période de déveine.

Et, en effet, le télégramme était de Lucie Clamoret qui se décommandait à la dernière heure en écrivant à sa chère Mathilde: «Tu ne seras qu'à demi étonnée, ma pauvre amie: une tuile! je suis anéantie; je t'expliquerai tout demain à trois heures si tu peux me recevoir.»

Alors, on bouleversa l'ordre des places, avant de s'asseoir. Quelqu'un dit:

—Les Clamoret n'ont donc plus le téléphone?

—Je crois que leur poste est en réparation, dit Mathilde, d'un ton généreux. C'est assez désagréable: ne les accablons pas.

Cependant, çà et là, autour de la table, des chuchotements avertissaient ceux qui étaient dans l'ignorance de la nouvelle: ça n'allait pas chez les Clamoret, pas du tout.

Et les commentaires les plus fantaisistes d'aller leur train, avec discrétion toutefois, car on savait l'intime amitié qui unissait Lucie Clamoret à Mathilde Angibault.

Mais les échos, atténués, persistèrent parmi les groupes, durant la soirée, et on opposait le ménage de ces «pauvres» Clamoret, qui, décidément, jouait de malheur, à celui des Angibault, presque son inséparable, et de qui la prospérité et l'union étaient exemplaires.

Mathilde, quoiqu'elle pratiquât avec sa bonne grâce habituelle ses devoirs, et toute souriante et causante qu'elle fût, ne dissimulait pas tout à fait un souci: elle pensait à sa chère Lucie sur la tête de qui une nouvelle «tuile» était tombée.

Aussi, le lendemain, attendit-elle avec impatience la visite de son amie.

Lucie arriva à trois heures tapant. A ce moment, on savait qu'Henri Angibault était parti, pour son bureau, et les enfants ou sortis ou au travail avec l'institutrice.

Les deux jeunes femmes s'embrassent, un peu pâles, aussi fiévreuses l'une que l'autre; Lucie entraîne Mathilde vers un siège de coin, dans la partie ombreuse de la pièce. Le cœur de Mathilde palpite.

—Eh bien! Eh bien! Qu'y a-t-il? demande-t-elle.

Lucie hésite un instant; on dirait que son cou grossit; elle ramasse en boule toutes les parties du discours qu'elle veut tenir et elle voudrait à la fois et expectorer le tout d'un seul mouvement et le diluer en parcelles innombrables, car si un délestage immédiat est à souhaiter, il y a aussi quelque satisfaction à narrer par le détail, et en prenant son temps, les maux dont nous souffrons.

La boule fait irruption, mais on s'aperçoit qu'une fois produite l'espèce de sidération—que celui qui parle éprouve presque autant que celui qui écoute—et quelle que soit la violence du choc, tout reste encore à exprimer.

—Il y a, dit Lucie—mon Dieu, tu savais que nous avions des embarras d'argent...—Eh bien! il y a que mon mari me trompe, ma chère... qu'il me trompe effrontément, et cela depuis au moins cinq ans! Il y a qu'il est ruiné aux trois quarts; et qu'en tout cas ma dot personnelle me paraît volatilisée...

—C'est impossible! dit Mathilde. Je n'en crois pas un mot.

—Je procède par le commencement, fit avec calme Lucie.

Les mains se quittent, et Mathilde s'assoit, bien, après avoir fourragé autour d'elle les coussins, comme si, dans la pièce voisine, Boskoff se mettait au piano.

—... Depuis au moins cinq ans! reprend Lucie.

—Mais, ma chérie, tu l'aurais su! objecte Mathilde; cela ne se cache plus: il n'y a pas une maîtresse de maison qui ne profite du moindre flirt pour inviter constamment avec nos maris la femme qui semble leur plaire...

—Je l'aurais su, et de cette façon-là et par vingt bonnes amies, si ça s'était passé à peu près convenablement; j'entends: si ça s'était passé dans notre monde...

—Ah! c'était avec une...

—Pas tout à fait; mais enfin, avec une théâtreuse, ou, si tu préfères: une de nos charmeuses les plus comme il faut!

—Aïe!... Après tout, pourquoi sommes-nous enragées à passer nos soirées dans ces boîtes de Montmartre, des Champs-Élysées ou des Boulevards? Les femmes qui y triomphent ne le font que par leurs charmes physiques. Nous ne parlons que d'eux, et nous les détaillons comme des chefs-d'œuvre; comment nos maris seraient-ils insensibles?

—Dis donc, tu as l'air de trouver tout naturel ce qui m'est arrivé?

—Je le trouve tellement naturel que je songe en ce moment à mon propre sort et me demande s'il est possible qu'Henri n'en ait pas fait autant...

—Ton mari! Mais, Mathilde, tu es folle! Il t'adore; il n'a jamais connu d'autre femme que toi; c'est toi qui m'en as fait la confidence; il te donne un bébé chaque année!

—Oui, oui, précisément; c'est ce dernier point qui m'invite à réfléchir... Ces périodes critiques, ma bonne amie!... Crois-tu que je sois assez sotte pour n'avoir jamais songé à cela?

—Mais tu n'y as pas songé, ma chère Mathilde, parce que tu as bien vu que ton mari ne cessait jamais de t'aimer.

—Et toi, si ce que tu me racontes est vrai, t'es-tu aperçue que le tien cessait de t'aimer?

—Oh! le mien, c'est bien différent: c'est un monstre.

—Comment sais-tu qu'il est un monstre? Parce que tu as—ou tu prétends avoir—découvert le pot aux roses; mais avant, était-il un monstre?

—Il l'était, mais moi, une bête.

—C'est exactement ce que je crois avoir été, tout comme toi.

—Mais, toi, saperlipopette, tu ne te fondes sur rien. Moi, j'ai des faits. Ce sont ces faits que j'ai à te raconter.

—C'est vrai, ma pauvre Lucie. Allons, les faits, raconte-les.

Les faits, mon Dieu, c'était bien simple. Lucie eut tôt fait de les raconter. Une amie bienveillante «s'était fait un devoir» de venir l'avertir.

—Mon mari a des affaires, n'est-ce pas? qui l'appellent de temps à autre en province. Il prenait une petite valise; il consultait l'indicateur; il faisait demander un taxi; tu sais qu'il a toujours eu horreur qu'on le conduise à la gare; il m'embrassait, et... il avait l'air de partir!

—Non! non! non! Je ne croirai pas cela!

—C'était très bien joué. Il y en avait pour un jour, deux jours, quelquefois trois. Le misérable revenait tout innocemment, avec sa petite valise. Le reste du temps: un mari modèle. Mais encore, que savons-nous de ce qu'ils font de leurs après-midi, de leurs dîners d'hommes?

—Tu vois bien! s'écria Mathilde; c'est toi-même qui le dis: nous ne savons pas! Que fait Henri? Dieu de Dieu! qui me garantit qu'Henri...?

—Mais, ma pauvre amie, ton Henri a ses bureaux au cinquième; il est mêlé à ses employés, comme eux en blouse, et il met lui-même la main à ses épures; il ne sort que le matin pour aller—toujours avec un employé—visiter ses chantiers; tu t'es plainte, maintes fois, qu'il te rentrait tout blanchi par le plâtre ou couvert de gravats.

—Je ne suis pas toujours au cinquième!... Les gravats sont peut-être quelquefois de la poudre?...

—Tu me ferais rire, tiens, Mathilde, malgré tous mes ennuis!

Mathilde soupire. Mais elle veut savoir encore.

—Les voyages, la petite valise, tout ça ne me dit pas comment l'amie qui t'a avertie a été témoin...

—C'est très simple: l'autre jour, à un goûter, elle me dit:

«—Eh bien! est-ce que votre mari a été heureux à Longchamp?

»—A Longchamp! Quand ça?

»—Ah! pardon, cela suffit: il ne vous a pas parlé; c'est qu'il a perdu... Je suis une indiscrète...»

»Je ne savais même pas que mon mari allât jamais aux courses... Je n'ai pas flanché, heureusement; j'ai feint de prendre gaiement la chose. J'ai dit:

«—Le coquin ne m'a pas avertie. Ce n'est pas tant à cause de la perte, mais il est plein d'amour-propre: il a dû être vexé de s'être laissé mal tuyauter...»

»En attendant, j'étais informée d'un fait capital: c'est que mon mari était la veille à Longchamp; or, la veille, il était parti avec la petite valise!... Tu parais songeuse, Mathilde; à quoi penses-tu?

—Je pense, dit Mathilde, à un certain jour où le mien n'est pas rentré déjeuner.

—Oh! écoute, tu es décourageante; je ne te raconterai plus rien. Je te dis mon malheur, qui est réel, considérable, et qui me tue; et tu t'adonnes à des imaginations égoïstes et puériles.

—Egoïstes, peut-être, mais puériles, qui sait? On verra. Allons, Lucie, continue. Te voilà avertie que ton mari simule un déplacement qu'il n'accomplit pas, et puis, en somme, c'est tout. Il commet un petit mensonge, il joue la comédie, probablement parce qu'il a la passion du jeu, tout simplement, et qu'il ne veut pas que tu t'en tourmentes. Mais après? Rien ne prouve qu'il te trompe; ce qui s'appelle tromper...

—Je vais t'apprendre si rien ne me le prouve! Es-tu assez innocente pour penser que l'intervention de ma bienveillante amie ait été le fruit du seul hasard? Allons donc! C'était bel et bien une manière d'amorcer une histoire, toute une histoire qu'elle désirait me raconter par le menu.

»Deux jours après sa première gentillesse relative à l'affaire de Longchamp, la même personne vient à moi. C'était chez madame X...

«—Vous êtes mélancolique, me dit-elle. Je suppose bien que le Grand Prix ne vous a pas été fatal au point d'influer sur votre humeur?»

»Je sens aussitôt qu'elle avait prémédité d'insister sur la rencontre de mon mari au Grand Prix. Je n'étais pas plus mélancolique que de coutume; mais en commençant par une douce compassion, la dame pénétrait dans le sentier qui lui plaisait. Elle me demanda si je m'intéressais aux courses. Tu sais que je n'y mets pas les pieds.

«—Oh! mais alors, c'est toute une partie de la vie qui échappe à la communauté. Voilà qui m'explique bien des petites choses...

»—Que voulez-vous dire? J'avoue que je ne vous comprends absolument pas...

»—Je veux dire que si le mari joue, et la femme non, si le mari est assidu aux épreuves sportives et si la femme n'y va seulement pas montrer ses toilettes, c'est tout un large terrain, de la dimension du champ de courses, si vous voulez, qui s'étend entre l'homme et la femme, et d'un bord à l'autre, dès lors, à peine s'aperçoivent-ils. Comment feraient-ils pour s'entendre?...»

»J'étais vexée.

«—Mais, je vous assure, chère madame, que mon mari et moi nous nous sommes toujours très bien entendus...»

»N'empêche que j'apprenais, sans avoir l'air d'y prendre garde, que mon mari était assidu aux courses. Il ne m'en avait jamais parlé. Mon excellente amie se confond en excuses: elle n'a, certes, voulu insinuer quoi que ce soit... Il y a à toute règle des exceptions... etc. Et puis, elle soupire:

«—Ah! vous êtes au nombre des privilégiées, si vous vous entendez toujours avec votre mari! Qui d'entre nous en pourrait dire autant?»

«Et elle glisse à la confidence. Elle me cite un ou deux traits à elle personnels, assez insignifiants, d'ailleurs; elle m'en cite qui intéressent des connaissances communes...

—Elle ne t'a pas parlé de moi, au moins?

—Ma chère Mathilde, je te jure que tu deviens stupide. Laisse-moi parler: tu ne mérites pas que je tienne compte de tes interruptions. Je continue: finalement, la délicieuse femme ajoute:

«—Voyez-vous, il n'y en a pas une de nous à qui le malheur ne soit arrivé.»

«Je ne voulais pas avoir l'air d'une présomptueuse par trop niaise en protestant que, pour ma part, j'ignorais que le «malheur» m'eût, jusqu'ici, frappée. Je dus prendre une certaine mine d'acquiescement. Et, aussitôt, sans plus temporiser, elle me saisit la main, les deux mains, en me disant, du ton le plus mielleux:

«—Pauvre petite!...»

«Ça y était! Je n'avais plus qu'à me laisser raconter mon «malheur».

«—Il ne faut pas avoir d'orgueil et se croire trop exceptionnelle, me dit-elle; mais, avouez-moi,—je vous consulte à cause de votre intelligence:—qu'est-ce qui vous a été le plus pénible, à vous? Quand c'était avec une femme du monde, ou bien avec une autre?».

—Est-il possible, dit Mathilde, de s'entendre dire des choses pareilles? Tu ne l'as pas écrasée sous ton talon, cette vipère-là?

—Tais-toi. J'étais tout oreilles. J'étais prête à supporter n'importe quoi pour apprendre davantage. Figure-toi ce que c'est: on croit à son bonheur; on est sûr de connaître sa propre vie, que diable! Pas du tout: vous voilà en face de quelqu'un qui la sait, votre vie, et qui va vous la détailler page par page...

—Tu le vois bien! C'est toi qui le dis: nous ne connaissons pas notre vie... Nous sommes là à croire à notre bonheur... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!...

—Mathilde, ne déraille pas, je t'en supplie. Il ne s'agit pas de toi. Rien de tout ceci n'a le moindre rapport avec ton bonheur et ta vie à toi... Veux-tu ou ne veux-tu pas que je te raconte ce qui me concerne?

—Vas-y! Ce qui te concerne s'applique aussi à bien d'autres...

—Enfin... Je prends, vis-à-vis de ma «vipère», comme tu l'appelles, le parti de répondre aussi évasivement que possible. Je lui dis, ma foi, ce que j'ai toujours pensé, à savoir que la chose la plus désobligeante pour moi était de me trouver nez à nez avec une rivale, de l'entendre me parler, d'être obligée de lui répondre.

«—Vous êtes une sentimentale, me dit-elle: mais les autres, celles qui ne nous arrachent pas une parole de bienvenue, nous coupent les cordons de notre sac...

«—Que voulez-vous dire par là, madame?

«—Décidément, vous êtes encore plus charmante que je ne pensais! fait-elle: votre sac, ma petite, ce sac que vous tenez à la main et où se trouvent votre rouge, votre poudre et aussi votre porte-billets...

«—Oh! dis-je, bêtement piquée...»

«Dieu, qu'une femme heureuse peut être ignorante!

«—...Mais, mon mari est jeune, c'est un très joli garçon: à supposer qu'il lui passe un caprice, je ne suppose pas que cela puisse lui coûter cher...»

» C'est ici que tu aurais vu ta vipère se tordre, ma pauvre amie.

»—Mais, dit-elle, jeunes ou vieux, beaux, ou laids, c'est la même chose, petite oie blanche! L'or est un métal qui s'amalgame à l'amour comme à la nacre des dents les plus séduisantes; il y a bien peu de gamins, même frais émoulus du collège et dénués tout à fait d'argent de poche comme de savoir-vivre, qui échappent à la règle.

»—Alors, je m'en tiens à ma préférence, lui dis-je, et qui était tout à fait désintéressée: j'aime mieux que certains contacts directs soient évités.»

»Tu comprends comme, pas à pas, j'étais informée: maintenant, je savais que mon mari avait une maîtresse, en plus de la manie du jeu, et que l'une et l'autre lui devaient coûter cher. Je tremblais, mais j'eus la force de jouer l'indifférente. Je lui dis d'un ton gaillard:

«—Il est aussi vilain d'être jaloux que d'être intéressé.»

«Il paraît que mon ton devait être convaincant: je t'assure qu'elle m'a cru. Elle a paru même embarrassée, ne sachant trop si elle avait affaire à une fausse innocente ou à une femme qui se payait sa tête.

«Tu sais que c'est souvent notre force, à nous qui ne sommes pas des rouées ni même des habiles, de désarçonner, chemin faisant, par notre ingénuité, des femmes qui s'en vont caracolant avec autant de science que d'audace... C'est ce qui m'est arrivé dans la circonstance que je te rapporte. On m'a laissée en paix, du moins pour ce jour-là. Et je me suis crue débarrassée. Naïveté! Ce n'est pas la «vipère» qui est revenue à moi; c'est moi qui, bientôt, n'avais plus de cesse que je ne fusse retournée à elle. Piquée, blessée, je me roulais dans mon amour-propre, c'est très bien; mais j'étais intriguée autant que confuse; le premier chapitre d'une histoire m'était lu à haute voix; il me fallait la suite. Où la prendre? Suivre ou faire suivre mon mari? Quand on n'a pas l'habitude de ces opérations-là, c'est bien inexécutable. Tout bien réfléchi, le plus simple me parut encore de m'humilier devant la «vipère» et de lui laisser entendre que, mon Dieu, j'avais crâné un peu et que, si j'avais des doutes, je ne possédais, du moins, aucune certitude concernant le sujet dont elle m'avait entretenu.

«Ma petite, j'ai fait des bassesses pour obtenir ce qui devait, de toute évidence, me causer le plus grand mal. J'avais l'occasion de rencontrer fréquemment cette femme; je me suis peu à peu rapprochée d'elle. J'ai fait la bavarde, la femme qui s'en moque: peu s'en est fallu que je ne lui laisse supposer que si mon mari me trompait, ce n'était pas lui qui prenait les devants!... Oui, oui, elle a été, un jour,—je revois encore l'heure et le lieu,—à presque me demander le nom de mon amant!... Où l'on peut être précipitée d'un coup, vois-tu bien, c'est invraisemblable!

«C'est qu'à mesure qu'elle me voyait moins inexpérimentée, étant donné le premier effet que je lui avais produit, elle me croyait plus remplie de dissimulation et d'astuce. Elle croyait que j'avais joué devant elle la sainte-nitouche tandis que, peu à peu, je laissais entrevoir un état tout à fait opposé; alors, c'est elle qui faillit craindre de paraître en retard, et elle se mit à parler de toutes choses avec une désinvolture, un sans-gêne! Ah! ma petite, je te prie de croire qu'il n'y eut plus, d'elle à moi, aucune réticence, et que je n'eus pas de peine à démêler ce qu'elle désirait me dire, quoique, à la vérité, j'aie eu, je l'avoue, souvent bien du mal à comprendre les sujets qu'elle traitait et dont les détails m'étaient, pour la plupart, étrangers autant que répugnants...

—Tu parles, tu parles... observa Mathilde, et tu laisses dans le brouillard les choses essentielles qu'elle t'a apprises. Tu pourrais me rendre service en m'ouvrant des horizons...

—Allons, Mathilde, ta manie, encore! Je suis sûre que tu m'écoutes à peine et que ta pensée va des choses que je te raconte à ce qui pourrait bien par hasard, un jour, s'appliquer à toi. Ma chérie, tu n'as pas besoin d'être informée, toi, de ce qu'il m'a fallu connaître bon gré, mal gré, pour attraper au vol les quelques détails qui donnaient à ma situation la précision que tu réclames. Des pièces à conviction, tu n'as que faire de les connaître, toi. Je les ai, moi, et cela suffit. D'ailleurs, je vois, à l'usage que tu es disposée à en faire pour te monter sottement la tête, qu'il vaut beaucoup mieux que je n'insiste pas. Je suis informée, moi, c'est l'essentiel. Je connais toute l'étendue de mon malheur: il n'y avait pas que la femme qui m'a informée qui fût en mesure de le faire; le premier avoué venu, celui auquel je me suis adressée, connaissait le fin du fin de la chose avant que je lui en dise les premiers mots. Tout Paris sait ce que j'ignorais; nos amies, tes amies le savent, et il faut l'extraordinaire isolement de ton honneur à toi pour que tu en sois encore à apprendre cela...

—Mais ton bonheur égalait le mien! c'est pourquoi tu étais ignorante. Et tu crois que cela me rassure?

—Mon bonheur égalait le tien, mais nos conditions de vie avec nos maris n'étaient pas du tout les mêmes; c'est pourquoi, si tu t'inquiètes de ton sort à propos de ce que je te raconte, tu es injuste envers le sort. Et puis, laisse-moi te dire, Mathilde, que, loin de compatir à ma misère réelle, tu ne penses qu'aux inconvénients tout à fait chimériques qui pourraient, par hasard, atteindre ta situation. Ce n'est pas trop gentil. Ah! je vois qu'on est bien seule!...

—Je te demande pardon, ma pauvre Lucie: mais si! mais si! je compatis; seulement c'est plus fort que moi: j'ai peine à croire tout ce que tu me dis de fâcheux concernant ton cas, et il me semble que c'est à moi que tout cela était dû. Tu verras que je m'intéresse à toi; je te le prouverai; je ne te quitterai pas; tu dois avoir tant besoin d'être soutenue!

Lucie essuya ses larmes et prit rendez-vous pour le lendemain avec son amie.

II

Des deux femmes qui se séparaient à cette heure-là, l'une jouissant du bonheur domestique le plus sûr, mère de cinq beaux enfants, épouse idolâtrée d'un homme excellent, et l'autre, qui sentait sur ses épaules le poids de toute sa maison écroulée, la plus malheureuse était la première.

Malheureuse, sans doute, parce qu'elle prenait une part très vive au désastre éprouvé par son amie, plus malheureuse probablement parce qu'elle était encore sous le coup de l'inconcevable et désolante surprise dont le temps avait déjà émoussé les pointes pour la patiente principale; mais malheureuse surtout, comme on l'a déjà pu voir, parce que, dès les premières nouvelles de l'infortune de Lucie, elle avait imaginé une infortune pareille pour elle-même.

Mathilde demeura abîmée, incapable de se livrer à aucune occupation; elle renonça à un thé où elle était priée, à des courses, pourtant utiles, qu'elle devait faire pour les enfants. Elle s'assit à son petit bureau, ordonna qu'on ne vînt la déranger sous aucun prétexte; et, comme elle en avait coutume dans les occasions où il y avait à réfléchir, elle prit une plume et du papier, car elle avait toujours cru, et ceci depuis son enfance, qu'avec une plume et du papier on supplée à l'inconvénient du tumulte des pensées, on fait de l'ordre, on met les choses en place.

Une fois armée de sa plume et penchée sur le papier, elle inscrivait des primo, des secundo, des tertio, suivis de traits violents, accompagnés de signes de convention, étranges et cabalistiques, par le moyen desquels elle croyait dissimuler l'expression de sa pensée aux yeux d'un indiscret, et par lesquels, en réalité, elle se dissimulait à elle-même l'imprécision de sa pensée.

Une croix, deux barres parallèles, une croix de saint André; les mêmes signes doublés par des parallèles, se compliquant de points semés à l'extrémité des lignes ou au creux des angles; des étoiles, des circonférences, des carrés, des triangles; un chevauchement de toutes ces figures; parfois des initiales, un mot abrégé, une date, le nom d'un mois, d'un des jours de la semaine, etc... tout cela formait des points de repère entre lesquels la pensée fiévreuse traçait les arabesques les plus fantasques. Tel jour, Henri lui avait dit tel mot; tel jour, tel autre qu'elle n'avait pas compris parfaitement; il était sorti à telle heure: pourquoi? Le déjeuner en ville qu'il avait prétexté était-il vérifiable? S'en informer; remarquer si le déjeuner se renouvelait ou non, si un tel qui y assistait lui avait parlé de ce repas, si ce monsieur avait affecté de ne pas lui en parler. S'enquérir aussi de la conduite d'un tel. Était-ce un homme sur qui l'on pouvait faire foi? Ne serait-ce pas, au contraire, un compère complaisant dont Henri pouvait user? On conçoit l'étendue de la divagation et l'importance du supplice! Quand une feuille de papier était noircie de signaux, la pauvre femme oubliait la valeur conventionnelle de chacun d'eux; elle se perdait dans le chemin d'un signe à l'autre; elle restait là devant, les yeux hagards, et, tout à coup, d'un mouvement d'impatience, elle saisissait la feuille, et la chiffonnait ou la déchirait en minimes morceaux. Et parce qu'elle n'avait abouti à rien, parce qu'elle n'était pas arrivée à établir la moindre probabilité d'un geste douteux de la part de son mari, elle doutait de lui davantage, accusant sa propre impuissance à partir d'un fait et à en déduire les conséquences logiques ou les développements vraisemblables.

L'honnête et irréprochable Henri trouvait, ce soir-là, à l'heure du dîner, sa femme dans un état inquiétant. Jamais il n'avait vu à Mathilde pareille figure. Que lui était-il arrivé? S'il eût eu quelque disposition à faire comme elle, quel beau jeu pour échafauder le plan d'un roman dont sa femme eût été l'héroïne! Mais il ne doutait pas plus de sa femme qu'il n'avait de raison de douter de lui-même, et il voulait à toute force envoyer chercher leur ami, le docteur Cuvier.

—Tu es fou! s'écriait Mathilde, je ne suis pas malade. Veux-tu que je prenne ma température? Je suis nerveuse, voilà, tout. Cela peut arriver à une femme, surtout à une femme qui a entendu ce que Lucie lui a raconté tantôt...

—Qu'est-ce que Lucie t'a raconté tantôt?

Et Mathilde de reprendre le récit des malheurs de Lucie, mais de le reprendre sur un ton acrimonieux, rendu âpre par un ressentiment non dissimulé contre la race des hommes, enfin, d'en marteler la tête de son mari tout comme s'il eût été, lui, responsable de tout ce qu'avait commis le mari de Lucie.

—Tu ne t'indignes pas? s'écriait Mathilde, à peine commencée son histoire.

—Je savais, dit tranquillement Henri, que Clamoret jouait aux courses et qu'il désirait que sa femme ne le sût pas.

—Ah! il te mettait dans ses confidences! Tu dois savoir bien d'autres choses encore: il est sans doute inutile que je continue; tu pourrais poursuivre toi-même...

—Sans grande chance de me tromper, je pourrais te dire qu'allant aux courses, en cachette de sa femme, il n'y devait pas passer sa journée comme un ours et sans y fréquenter le monde des courses qui comprend des hommes et des femmes du meilleur monde, comme on dit, des spécialistes aussi, qu'on retrouve dans les bars avec toute une clientèle féminine...

—Comment sais-tu ça?

—Mais, ma bonne amie, comme je sais qu'il passe des automobiles à fond de train dans la rue ou comme je sais que les Halles s'emplissent la nuit de denrées afin que les marchands et les ménagères puissent s'y approvisionner le matin. Il y a des choses que tout le monde sait.

—Pourquoi n'en parles-tu jamais?

—Parce que cela ne m'intéresse pas particulièrement ou, si tu veux, parce qu'il me semble que tu n'as pas jusqu'à présent éprouvé un attrait extrême pour ce genre de conversation.

—Je vois que tes motifs de ne pas parler de cela ne sont pas très nets. Mais en ce qui concerne Clamoret, pourquoi ne m'avoir pas dit ce qu'il faisait?

—Parce que tu l'aurais aussitôt répété à sa femme et qu'un homme qui reçoit une confidence se croit tenu de la garder pour lui.

—Mais tout le monde savait la conduite de Clamoret!

—Raison de plus pour considérer comme superflu de lui donner plus de publicité.

—Cependant, si Lucie avait été avertie plus tôt, elle ne serait sans doute pas réduite à la misère aujourd'hui.

—Remarque que je ne sais, personnellement, aucun détail concernant les façons d'agir de Clamoret. J'ai dit seulement ce que je tiens de lui-même, à savoir qu'il allait aux courses et qu'il souhaitait que Lucie n'en fût pas informée. Le reste, je le supposais; étais-je autorisé à dire à Lucie:

«—Votre mari doit aller dans les bars et y nouer de mauvaises connaissances?»

—Est-ce que tu sais ce que c'est, toi, que ces bars?

—Mais, certainement.

—Tu as l'aplomb de me dire cela! Tu y passes la nuit, je suis sûre?

—Oui, Mathilde, toutes les fois que tu as le sommeil profond.

—Tu ris, tu ris; tu te fiches de moi; n'empêche que c'est terrible pour une femme de penser que son mari est la nuit là-bas.

—Mais ce qui est consolant pour une femme, c'est de penser que son mari ne peut, à la fois, dormir à côté d'elle et être «là-bas».

—Oui, mais Lucie?

—Je ne te dis pas que Lucie ait de la chance. Mais tu viens m'accuser comme si j'étais l'auteur de sa mésaventure!

—Veux-tu que je te dise le fond de ma pensée? Je crois que tous, tant que vous êtes, les hommes, vous ne valez pas la corde pour vous pendre...

—Ce que je vois de plus certain, dit le sage Henri Angibault, c'est qu'entre hommes comme entre femmes, comme entre membres d'un groupe petit ou grand, il y a une solidarité que nous oublions trop facilement. Nous devrions veiller à la conduite de nos amis comme à celle de nos filles...

—Choisissez au moins vos amis!

—Je me permettrai de te faire remarquer que c'est toi qui es, depuis dix ans, l'amie de Lucie; qu'elle a épousé Clamoret alors que nous avions déjà un enfant, et que si j'avais fait mine de ne pas fréquenter son mari, j'en aurais pris pour mon humeur capricieuse!...

—Tu aurais dû deviner ce qu'il était.

—Mais, je l'ai vu tout de suite tel qu'il est.

—Supposer que je sois incapable de me taire, même si l'on m'en prie, c'est manquer de confiance en moi... ou croire en mon imbécillité...

—Appelle les choses du nom qu'il te plaira; mais reconnais, toi, que j'avais mes raisons.

—Oh! il est facile de se retrancher derrière des raisons...

—Comme en toute querelle entre homme et femme, il y a en effet des raisons que ni l'un ni l'autre ne comprennent.

III

Pour la première fois, depuis douze années de vie commune, on entendit le ton s'élever chez les Angibault. Ce ton s'enfla, et, en même temps, il s'aigrit. Il passait, dans la maison, des rafales, un vent de tempête contenant en suspens des petits grêlons qui cinglent le visage. Les gens n'en revenaient pas. Le bruit se répandit à l'office que, sans doute, Monsieur avait fait de mauvaises affaires. Pendant des jours, d'un accord tacite, chacun des deux époux écartait le sujet de Lucie; mais alors c'était à propos de bottes qu'on se querellait. Quand on a un sujet de se quereller, qu'importe le vrai sujet de la querelle? Et puis, Mathilde ne pouvait, décemment, éviter d'aller voir son amie malheureuse. Elle y allait même de bon cœur, sans penser jamais aux retentissements que les malheurs de son amie avaient en elle, mais, au contraire, éprouvant un besoin de venir, elle aussi, confier des peines à un cœur compatissant. Et, dans ces confidences, de femme à femme, inconsciemment, elle exagérait.

Lucie d'abord fut stupéfaite: comment! il y avait de la discorde en un pareil ménage!

—Peux-tu croire, Lucie, que quelqu'un y échappe? Dans les ménages, ce qu'il y a parfois de bon, c'est le silence: les deux partenaires jouent sans parler; ou l'un des deux joue, tout au moins, et l'on en conclut que ça va bien...

—Comment as-tu pu, avec moi, garder le silence si longtemps?

—Je ne t'aurais jamais parlé si des événements trop forts ne t'avaient pas obligée, toi, à me faire tes confidences. Tu te taisais bien, toi aussi, avant la grande explosion!

—Mais, ma chère petite, moi, je me taisais parce que je n'avais rien à dire.

—Ah bien! alors, tu peux te flatter d'en avoir eu une chance!

—Mais enfin quoi? ma pauvre Mathilde. Que reproches-tu sérieusement à ton mari?

Mathilde, de la meilleure foi du monde, poussait un soupir, et son regard semblait offensé par la vision d'un passé lourd d'opprobre:

—Henri, vois-tu, passe pour un caractère réservé: il y a en lui de la sournoiserie. Tu me diras que c'est une tare professionnelle, l'habitude qu'ont ces hommes qui sont dans les affaires de garder pour eux toute une importante partie de leur vie; ils ne savent plus où commencer quand il s'agit de raconter leur histoire... Je me dis parfois que si j'avais épousé un artiste, un homme de lettres, par exemple, eh bien! comme leurs histoires peuvent être intéressantes pour nous, peut-être me les aurait-il racontées...

—Ah! ah! ah! Mathilde, tu me fais rire.

—Pourquoi?

—Parce qu'un artiste, un homme de lettres a mille occasions d'avoir des histoires qui, tout intéressantes qu'elles puissent être, sont précisément de celles qu'on ne raconte pas à sa femme. Ton mari est architecte; il est dans ses ateliers, dans ses chantiers; évidemment, il ne va pas te raser avec des devis, des procès, des prix de main-d'œuvre, ou de béton armé!

—Aussi, je te le répète, ne me dit-il rien du tout.

—Ce n'est pas forcément de la sournoiserie.

—C'en est, parce que j'ai vu, nombre de fois, à son œil...

—Qu'est-ce que tu as vu à son œil?

—Oh! mille et une choses que je connais bien: des traces de fatigue d'abord...

—Mathilde! Mais ces messieurs ont quelquefois des travaux éreintants; s'ils ne se plaignent pas; si, en rentrant, ils sont tout de même prêts à endosser leur habit, à sortir avec nous pour dîner en ville, aller au théâtre ou recevoir chez eux, ça peut être héroïque, sais-tu?

—Oui, défends-les. Ça te va bien, ma chérie! Tu as en ce moment un genre d'héroïsme, toi, qui consiste à ne pas vouloir à tout prix que je sois à plaindre comme toi...

—Mais, ma pauvre Mathilde, je ne fais aucun effort, je n'ai aucun mérite, je te prie de le croire. Je ne te vois pas à plaindre, quoi que tu dises...

—Bon, bon!... patience!... Qui vivra verra.

—On dirait que tu cherches des arguments pour me convaincre et que tu ne les trouves pas. Tu es comme un juge d'instruction en présence d'un présumé coupable, et qui, avant de connaître l'individu, penche du côté de la culpabilité.

Mathilde sourit, malignement et tristement:

—Oui, oui, dit-elle, je penche... en effet.

Et elle penchait!

Chaque jour elle arrivait chez Lucie, prétextant de ne pas pouvoir attendre la visite de son amie tant elle était inquiète du sort de la femme de cet indigne Clamoret et de la marche des événements concernant Lucie; événements réels, ceux-là: examen de la situation de fortune, commencement de la procédure en divorce, etc. Lucie s'était réfugiée chez madame Lagrainée sa mère: événement incontestable, encore, celui-là. Mathilde arrivait, empressée, comme on va chez un malade. Et, aussitôt posées les premières questions, par un brusque détour nullement feint, nullement cherché non plus, et presque à propos, tant nous avons l'habitude de nous servir de l'analogie dans la conversation, Mathilde glissait, comme par une pente naturelle et inévitable, glissait à la propre instruction qu'elle menait chez elle, sans le secours d'aucun homme de loi, encore, et qui avait abouti, chaque jour, à la découverte de quelque méfait du malheureux et innocent Henri!

Lucie, quoique ayant sujet de s'impatienter, la laissait aller, heureuse, après tout, d'avoir près d'elle une amie très sincèrement dévouée, confuse d'ailleurs aussi, puisqu'elle reconnaissait qu'elle-même avait semé le germe de la manie dont Mathilde était à présent atteinte. Et, après avoir résumé en deux ou trois points, les progrès de sa situation personnelle, elle était tout oreilles pour la pauvre Mathilde, lui prodiguant les objections, dénichant dans les recoins de sa cervelle pourtant bien fatiguée des motifs propres à détruire les sujets d'alarme. Les rôles étaient renversés: c'était elle désormais, la consolatrice.

IV

Lucie était désormais la consolatrice, mais Mathilde continuait à se rendre chaque jour chez Lucie comme à une mission de dévouement. Elle n'hésitait pas à croire sa présence et ses soins indispensables à Lucie, tant la présence et les soins de Lucie lui étaient devenus indispensables à elle.

Et il était vrai qu'elle s'alimentait près de Lucie des motifs de tourment dont elle avait, à présent, l'impérieux besoin. Mathilde était d'imagination un peu courte; et quand, à part soi, elle se demandait les méfaits qu'avait bien pu commettre Henri, elle se heurtait trop souvent pour sa frénésie à un casier judicaire d'une blancheur immaculée. Elle avait beau scruter le présent et le passé, elle ne découvrait pas un fait contre Henri à qui elle ne cessait de faire les scènes les plus déplorables.

Henri avait supporté ces épreuves jusqu'ici, avec le calme d'un homme de sang-froid, d'abord, et, en outre, d'un homme qui a pour lui le témoignage de sa conscience. Il était aussi fort intelligent, et il avait rapidement compris la nature du phénomène qui produisait de tels soulèvements dans son intérieur.

Un beau jour, il demanda par lettre un rendez-vous à Lucie Clamoret, et, à l'heure qu'elle voulut bien lui fixer, il se rendit à l'appartement qu'elle occupait chez sa mère.

—Ma chère amie, lui dit-il, je ne viens vous apporter, moi, malheureusement, aucun secours moral: vous ne doutez pas que je ne prenne part, de tout cœur, à votre malheur; hélas! une part d'autant plus vive que vous avez un malheur d'une nature particulière: il déteint!

Lucie ne put s'empêcher de sourire, en lui serrant affectueusement la main:

—Il déteint! Je ne m'en aperçois que trop, dit-elle. Je passe une bonne partie de mes journées à essayer d'effacer les taches que ma situation produit sur la vôtre; mais, qu'y puis-je? Ma situation se noircit de plus en plus, et Mathilde est toujours là, exposée au contact!...

—C'est précisément, dit Henri, ce que je voudrais éviter: Mathilde vous importune, j'en suis sûr, c'est ce qui résulte de plus clair des visites qu'elle vous fait...

—Elle est bien gentille, elle a bon cœur: si elle prenait moins part à mes ennuis, peut-être ne s'imaginerait-elle pas qu'ils sont les siens.

—Elle le croit si bien, dit Henri, que pour peu que cela continue, mon ménage à moi est fichu.

—Mais, vous n'avez rien à vous reprocher!

—Ce qui est dans l'imagination a plus d'importance que ce qui est dans les faits. Un fait peut être démenti et toute sa trace effacée; ce qu'un cerveau a construit de toutes pièces laisse toujours des fondations, un plan souterrain indestructible.

—Très bien. Mais comment écarter Mathilde?

—Mais, dites-lui qu'elle vous assomme!

—Voyons, mon cher ami, soyez raisonnable.

—Racontez-lui que le médecin vous ordonne le repos absolu, vous interdit de penser à vos affaires... et à celles des autres...

—Elle trouvera le moyen de s'informer ailleurs de mes affaires; elle recueillera des renseignements faux qu'elle grossira faute de confiance dans les témoignages, et l'inconvénient pour vous ne sera que plus grand.

—Nous verrons, dit Henri; tout au moins serez-vous dispensée, vous, accablée de soucis, de prodiguer vos soins à une malade imaginaire.

—Vous me donnez l'autorisation d'écarter Mathilde?

—Si l'autorité existait encore de nos jours à la disposition du mari, je vous en donnerais l'ordre. Admettons que je vous en prie instamment.

—Bien, dit Lucie, je m'arrangerai; j'essaierai...

V

Lorsque Mathilde se présenta, l'après-midi du même jour, chez son amie, elle était visiblement agitée.

—Bonjour, ma bonne Mathilde, dit Lucie.

—Bonjour.

—Ah ça! mais qu'as-tu?

—Ce que j'ai? Je vais te le dire. Tu as reçu ce matin la visite de mon mari?

—Oui, pourquoi pas?

—Parce qu'il ne m'a pas dit qu'il était venu chez toi.

—Alors, comment le sais-tu?

Mathilde parut embarrassée.

—Enfin, dit-elle, tu vois que je le sais.

—Oh! Mathilde, tu fais surveiller ton mari!...

—Et tu vois que ce n'est pas inutilement.

—Si, parce que je t'aurais aussi bien dit moi-même qu'il était venu.

—Voilà ce dont je n'aurai pas la preuve. En tout cas, lui, il m'a caché la visite qu'il t'a faite; il avait sans doute un motif.

—Le motif qu'il avait devait être bien simple, ma chère Mathilde: ton mari s'inquiète à juste titre de l'agitation où il te voit. Il est venu m'en faire part. Il tient à la paix de son ménage. Il est désolé. Il est, au fond, furieux contre moi, ou du moins contre mon ménage qui est cause du désordre introduit dans le sien. Tu as le mari le plus désireux de tranquillité qui soit, Mathilde: de quoi te plains-tu?

—Il m'a caché la visite qu'il t'a faite; que ne me cache-t-il pas?

—Ton mari ne m'a même pas demandé le secret quant à la visite qu'il m'a faite. S'il ne t'a pas parlé de sa démarche, il est bien probable que c'est tout bonnement afin de conserver la paix durant son déjeuner. Peut-être n'avez-vous pas parlé de moi ce matin; et si vous aviez parlé de moi, tu aurais enfourché ton dada...

—«Mon dada!» Lucie, je t'interdis de plaisanter quand il s'agit de choses pareilles: tu me vois assez à plaindre, je suppose!

—Oui, ma pauvre Mathilde, je te plains de tout mon cœur.

—Ah! ce n'est pas malheureux!

—Dis donc, pendant que nous y sommes: tu as contracté complaisamment l'habitude de venir ici me consoler, sans doute parce que tu avais jugé que c'était moi qui étais à plaindre. Si c'est toi, à présent, veux-tu que nous changions de rôle? J'irai te voir à mon tour, quand mon avoué et les mille petits tracas que ma situation me cause m'en laisseront le loisir...

—Je crois comprendre que tu me mets à la porte?...

—Mais non, Mathilde! Je prends au sérieux tes malheurs, comme tu le désires; et je m'offre à te rendre ce que tu as fait pour moi.

—Ah! tu es bien comme mon mari, toi, par exemple: on ne sait fichtre pas si vous vous moquez du monde ou bien non. Vous auriez fait très bon ménage... Allons! c'est entendu, je te quitte: c'est moi qui attendrai ta visite.

—C'est entendu, Mathilde, à bientôt!

Mathilde, une fois en bas, se considéra comme l'épave la plus lamentable que roulât le flot des rues de Paris. Elle avait complètement oublié les misères de Lucie qui racontait les faits sans se plaindre; et elle se demandait de la meilleure foi du monde: «Qu'ai-je fait, Seigneur, pour me trouver en un pareil désarroi?» Elle promenait des yeux hagards et, tout à coup, se demandait: «Qu'est-ce qui m'est arrivé?»

Le soir, à table, elle dit à son mari:

—Sais-tu ce qui m'est arrivé aujourd'hui?

—Pas grand'chose, je parie.

—En effet. Cependant, j'ai été jetée à la rue par madame Clamoret.

—Si tu l'embêtes autant que ceux à qui tu parles d'elle!...

—Cette raison n'aurait pas suffi, car elle ne m'avait jamais fait sentir jusqu'à présent que je «l'embêtais» comme tu dis si bien. Mais quelqu'un s'est avisé de lui en donner le conseil...

—Non!... Le chenapan!...

—Personne ne pouvait mieux qualifier que toi celui qui a accompli ce beau coup. Permets-moi de te féliciter.

Henri ne se troubla pas. Il crut que Lucie l'avait vendu.

—Elle est un peu rosse, fit-il, de t'avoir dit que j'étais allé la voir, attendu que c'est pour son bien autant que pour le nôtre que j'ai fait cette démarche: tu te démoralises auprès de Lucie, ma chère amie; tu la fatigues, elle, au lieu de la secourir, c'est certain; quant à ce qu'il en résulte, ici, tu le vois: la vie est devenue impossible. Je n'ai à me reprocher ni ma visite à Lucie ni d'avoir prié ton amie de t'éloigner par tous les moyens.

Mathilde fulmina. Elle se leva de table en jetant sa serviette, au grand ébahissement des enfants et des domestiques. Non seulement pareille chose n'était jamais arrivée, mais nul n'avait vu l'apparence de l'ordre sérieusement troublée chez les Angibault, toute querelle, depuis les quelques semaines qu'une querelle était devenue possible, ne donnant son éclat que dans le privé.