»Pour ce qui est de l'anglais, nos petites affaires se poursuivirent ainsi, sans anicroche, pendant plus d'une année. Un beau jour, on m'annonce la visite d'une dame dont le nom ne me rappelle absolument rien. J'hésite à recevoir, je fais indiquer mon jour; la personne insiste avec une si extraordinaire ténacité que je vais moi-même jusqu'à l'antichambre, pour voir un peu à qui j'ai affaire. C'était, ma foi, une femme des plus distinguées. Elle m'expose en deux mots le but de sa visite: ma fille scandalise les élèves du cours de piano par l'usage perpétuel de certains termes et par la connaissance prématurée de certaines... particularités qu'ignorent généralement les jeunes filles bien élevées! Oui, c'est à moi, mesdames, à ma face, qu'on a tenu ce langage! Mon premier mouvement est de m'indigner, de nier la possibilité de la chose, comme bien vous pensez. On me réplique par des arguments tels que je prie la personne de m'excuser; je m'habille et je cours chez la maîtresse de piano. Chez la maîtresse de piano, on achève de me confondre. J'interroge ma fille par tous les moyens; j'emploie la sévérité, j'emploie la douceur:
«—Enfin, mon enfant, aurais-tu rapporté des propos sans en comprendre le sens? Tiens-tu, des domestiques, quelques termes qui ne soient usités ni dans le langage de ton père, ni dans le mien? S'il est échappé à ton frère, devant toi, des expressions douteuses, dis-le-moi!... Je n'ai pas, je suppose, à incriminer miss Hewlett?...
»—Oh! miss Hewlett!...» fait ma fille, exactement sur le même ton que mademoiselle Toussaud m'avait fait un jour: «Oh! la princesse!...»
»Le fait est que nous avions tous l'habitude de considérer miss Hewlett, grâce au prestige de son ancienne place et à son «flegme britannique», comme un exemplaire de correction tel que tout ce qui fût venu d'elle eût été tenu par les enfants pour le plus parfait modèle du bon ton. Bref, de mon enquête, je retire la conviction que, quels qu'aient pu être les propos, ma fille est totalement ignorante de leur signification. A onze ans, la pauvre chère petite!... Et j'en suis quitte pour changer de cours de piano, parti plus sage, à ce qu'il me semble, que celui qui eût consisté à provoquer enquête sur enquête pour obtenir justice. Quand il s'agit d'une enfant qui, dans quelques années, sera une jeune fille, le moins de bruit possible est ce qui convient le mieux. Je n'ai parlé de la chose à qui que ce soit.
»Mais ne voilà-t-il pas qu'au nouveau cours de piano la même observation m'est adressée? et, coup sur coup, que mon fils, à son institution Saint-Grégoire, subit une punition exemplaire pour un motif analogue!... Entre nous, les choses, du côté de mon fils, ont été poussées un peu loin; mais ceci est un autre épisode. Enfin, voici ce qui m'ouvre les yeux, hélas, trois fois, hélas, un an et demi trop tard!
»Depuis longtemps déjà, j'avais entendu mademoiselle Toussaud pousser des éclats de rire pendant la leçon de français; mais cette excellente fille est si gaie de nature, que l'idée ne m'était même pas venue de m'enquérir des causes de son hilarité. A l'issue d'une leçon, toutefois, mademoiselle Toussaud elle-même me prend à part et me dit:
«—Cette petite Marie est trop drôle; elle émaille ses devoirs français de termes forgés je ne sais comment; mais une inquiétude me vient; tirez-moi d'embarras, madame: ces termes ne sont-ils pas un peu shocking?»
» Je me précipite sur les cahiers et m'évertue à déchiffrer les termes déjà raturés par la main candide de mademoiselle Toussaud. Mesdames, je ne vous dirai pas ce que j'ai lu: c'était quelque chose d'inouï, d'inconcevable, d'ahurissant! C'était si fort que je comprends qu'à la rigueur la candeur de mademoiselle Toussaud ait pu ne provoquer au choc qu'un rire de surprise. Moi-même, je ne saisissais pas le fin du fin de ce vocabulaire. Je mets les cahiers raturés sous les yeux de mon mari: j'ai cru que le pauvre homme allait avoir une attaque!...
»La procédure pour atteindre la source d'une telle turpitude a été dès lors extrêmement simple. Elle n'avait pas été à notre disposition au cours de piano alors qu'on n'osait même pas nous répéter les expressions reprochées à ma fille. Mais devant un mot écrit par elle, raturé par sa maîtresse de français, rétabli au net, nous n'avons eu que la peine de l'indiquer du doigt et de demander à l'enfant: «Qui t'a appris ce mot-là?» La chère petite a répondu sans hésitation: «Miss Hewlett.»
»Ah! par exemple, ceci était un peu fort!
»Je fais appeler sur-le-champ l'Anglaise:
»—Miss Hewlett, vous connaissez ce mot-là?... Et celui-ci?...
»—Yes!...» Elle n'a pas rougi, mesdames; elle ne s'est pas émue une seconde. «Oui, certainement»; elle connaît ce mot-là, et celui-ci; on eût juré qu'elle s'attendait à ce que nous lui en fissions compliment! «Vous le savez! vous le savez!... Mais, malheureuse, il est impossible que vous en compreniez la portée; vous n'oseriez pas enseigner cela à des enfants! A quelle occasion, où, en quelle circonstance ont-ils appris ces mots par vous?... Répondez!» Elle ne se trouble point; elle ne fait point de difficulté pour répondre; elle tire de son corsage une lettre où je reconnais aussitôt l'écriture de miss Lawler, et elle me fait entendre, tant mal que bien, qu'elle donne à lire aux enfants des textes d'écritures cursives. On leur recommandait, en effet, de s'exercer à lire des spécimens divers de mains anglaises. Et elle nous tend la lettre de miss Lawler.
»Mon mari s'en saisit, comme d'une pièce à conviction précieuse; il la parcourt: des mots, malheureusement français, qui attirent son regard, lui confirment amplement que les lettres de notre ancienne Anglaise contiennent tout ce qui fait l'objet du débat. Il met la pièce dans son portefeuille et l'emporte à son bureau pour la donner à traduire; l'employé qui lui remet la version française dit à son patron: «On en entend de raides dans les caf'conc' et les petits théâtres, par le temps qui court; mais des comme ça, non, tout de même pas.»
»Dans cette lettre, mesdames, miss Lanlair ne faisait que raconter avec une franchise et une simplicité puériles sa vie chez la princesse. Je ne vous narrerai pas, aujourd'hui, quelle était sa vie chez la princesse... Qu'il vous suffise de vous rappeler les cadeaux du début, la fourrure!... Elle usait, dans le détail des péripéties, et non sans une pointe de pédantisme, des termes que le vieux duc, sans doute, et le jeune comte aussi, et des jeunes gens du meilleur monde lui apprenaient en jouant de son ingénuité... et du reste! Et la vie de mon ex-Anglaise chez la princesse, mon Anglaise actuelle l'y avait menée, identiquement, pendant trois ans!...
—Pauvre, pauvre madame Ablette!...
—Avant de prier miss Hewlett de quitter ma maison, j'ai essayé de lui faire honte pour avoir infligé à mes enfants, sous mon toit, une éducation monstrueuse. Elle bredouillait je ne sais quelles excuses en sa langue. Je demande à mon fils Charles qui se trouvait là: «Qu'est-ce qu'elle dit donc?» Charles me répond: «Elle dit qu'elle croyait que ça ne faisait pas matière... c'est-à-dire que ça ne faisait rien.»
A Jacques des Gachons.
Madame Varennes accompagnait son fils à la gare du Nord, à la suite d'un séjour de trois mois à l'hôpital et d'un assez long congé de convalescence accordé au jeune capitaine. Il avait encore ses yeux, ses membres. Il repartait cependant moins alerte que les fois précédentes, non qu'on ne pût constater chez lui, comme on dit, un moral excellent; mais il semblait que l'homme eût été atteint, durant presque un semestre vécu à Paris, d'une autre blessure secrète qui échappait à tout le monde (mais qu'une mère soupçonnait).
Elle la soupçonnait sans savoir en aucune manière de quelle nature elle pouvait être, car François était sur toutes choses et particulièrement sur lui-même d'une discrétion de tombeau. Il se déclarait satisfait aujourd'hui d'aller retrouver les camarades—ceux qui restaient, hélas!—On savait que ni l'idée de la terrible guerre ni l'appréhension des vides qu'il allait constater à son arrivée au secteur n'étaient propres à troubler une âme comme la sienne. Et son âme paraissait altérée. La pauvre maman qui avait, elle, toutes les angoisses auxquelles le cœur de ces jeunes guerriers échappe ou qu'il étouffe, était doublement attristée du départ.
Aux guichets, les hommes, à la queue leu leu, se présentaient sans empressement mais avec cette stoïque résignation qui fait frémir celui qui la comprend. Des officiers, de simples poilus, médaillés, chevronnés, gonflés de vêtements de dessous, et leurs femmes, leurs enfants, leurs mères, leurs maîtresses aussi, formaient une foule dense, non bruyante ni fiévreuse, ni enthousiaste, ni accablée, larmoyante pourtant ici et là, gouailleuse aussi par endroits, une foule qui ne semblait pas être de la même race que celle des premiers départs, déjà anciens, une foule vieillie d'un siècle ou de dix siècles en trois ans et demi, une foule pénétrée par la sagesse virile, une foule grave où chaque cœur battait à se rompre sans qu'aucun signe en trahît l'émoi, une foule qui a épuisé tous les modes de courage, qui est au-dessus des adversités, une foule qui emboîte le pas à l'ambulante et invisible statue du Destin, une foule auguste, presque en permanence depuis des années dans ces deux gares de l'Est et du Nord dont elle rend chaque pierre à jamais sacrée.
Madame Varennes était arrivée là avec son fils, beaucoup trop tôt. Tous deux allaient, venaient, puis demeuraient immobiles et silencieux. Le capitaine cherchait à reconnaître des visages parmi ceux des permissionnaires, mais sa mère ne regardait que le visage du capitaine.
Elle ne put manquer d'en voir un autre, cependant, qui se distinguait de tous par son immobilité, sa solitude, son expression douloureuse et aussi par son originale beauté. C'était celui d'une très jeune femme aux cheveux blonds, simplement mise, mais non sans goût. Depuis dix minutes madame Varennes la voyait au même endroit, debout, là-bas, contre le bureau d'enregistrement des bagages. Et à quelque moment que la vieille mère regardât la jeune femme, elle rencontrait ce regard auquel la douleur communiquait une singulière puissance. Dès le premier contact, elle avait failli faire part de sa remarque à son fils, mais une idée de mère l'en avait aussitôt empêchée. Immédiatement elle avait pensé que cette jeune femme si belle et si triste était là pour son fils. La persistance du regard dirigé non pas sur elle, en vérité, mais sur son fils, la confirmait dans son intuition première, et une seule chose la déroutait, c'était que son fils, même à la dérobée, ne regardait pas la jeune femme.
Il ne la regardait pas, la mère en était sûre, car elle le surveillait habilement. Et s'il l'eût regardée, ne fût-ce que le quart d'une seconde, est-ce que l'autre, là-bas, n'eût pas eu un instant de détente en son attitude désespérée? Dès lors la mère commença de s'inquiéter. «Si je n'étais pas là, se disait-elle, ils seraient dans les bras l'un de l'autre...» Elle savait son François d'une correction sévère; qu'il fût capable de quitter sa mère pour approcher seulement de sa maîtresse, non, elle ne le croyait pas, bien que ce ne fût certes pas elle qui lui eût inculqué des principes aussi rigoureux: elle était bien trop indulgente et bonne! Mais qu'il ne fît à la malheureuse même pas un signe gentil,—un sourire que la vieille maman à côté n'est pas obligée d'apercevoir, que diable!—non, c'était d'un garçon trop bien élevé. Son père, jadis, avait autrement de libertés en ses manières; mais elle se souvenait aussi du grand-père qui, pour tout ce qui concernait la soumission aux usages, était déconcertant. Elle prétexta, tout à coup, le désir d'aller acheter un magazine au kiosque de journaux. Ce fut elle, la mère, qui s'échappa! Mais le capitaine, sans la quitter d'une semelle, fut à son côté lorsqu'elle chercha de la monnaie pour payer la publication dont elle n'avait aucun besoin, et il lui en offrit galamment.
Alors elle lui dit:
—François, il y a là-bas une petite dame, jolie, ma foi, à qui tu ne parais pas déplaire...
Elle vit sa joue, dont les mois de repos avaient ramené la peau à une blancheur de fille, se couvrir d'une rougeur qui lui rappela le temps de l'adolescence et des timidités de ce garçon. Elle avait dit: «là-bas» sans faire aucun signe, et l'œil du capitaine s'était porté instantanément «là-bas», exactement «là-bas»—oh! le temps inappréciable d'un éclair.—Le capitaine savait donc où se trouvait la jeune femme; et puis, se ressaisissant aussitôt, il avait répondu simplement:
—Des bêtises, maman.
Et il avait recommencé de faire les cent pas avec sa mère.
L'heure du départ approchait. Madame Varennes mêlait au drame de son propre cœur le drame qu'elle imaginait et suivait «là-bas» derrière ces deux yeux bleus humides, aux sourcils contractés et dont l'expression tragique était inoubliable. Le capitaine se plaça brusquement devant sa mère et l'embrassa avec tendresse, après s'être découvert:
—Allons, maman, du courage, adieu!
—Mon enfant! mon cher enfant!...
Puis il s'éloigna vite. Elle l'accompagna du regard au milieu de la cohue, et elle vit la jeune femme, contre le bureau d'enregistrement des bagages, qui portait tout son corps gracieux en avant, un bras au-devant de son corps, un mouchoir à la main. Et elle vit que tout ce don dernier de soi et ce grand geste désolé étaient perdus. Le capitaine ne se retourna pas. Alors ses larmes, qu'elle avait contenues jusque-là, jaillirent tout à coup; elle aussi tira son mouchoir, et, dans son épanchement, elle ne savait plus si sa douleur était uniquement personnelle ou si elle pleurait aussi la douleur de cette enfant charmante, là-bas, qui aimait son fils.
Quand elle eut fini de s'éponger les yeux, la jeune femme avait disparu.
Quelques mois plus tard, madame Varennes, essayant une paire de gants dans un magasin, rue Daunou, fut servie par une personne qu'elle n'avait pas coutume de voir, et lui demanda:
—Vous êtes nouvelle, mademoiselle?
—Oui, madame, je vendais auparavant dans le voisinage, mais j'ai été malade et j'ai perdu ma place.
—Vous êtes encore pâlotte, mon enfant. Il faut se surveiller à votre âge: prenez donc des gouttes...
Et elle indiqua à sa vendeuse un remède qu'elle croyait excellent contre l'anémie, les suites de grippe, etc. Pourquoi s'attendrissait-elle sur le sort de cette jeune fille de magasin qui lui chaussait les doigts, un à un, avec une adresse et une douceur d'ailleurs remarquables? Etait-ce à cause de ses qualités simplement? Elle n'eût pu le dire. Elle lui trouvait une ressemblance avec quelqu'un qu'elle devait connaître et ne reconnaissait pas. Et elle s'étonna elle-même de l'obstination qu'elle mit, même une fois dehors, à se demander où elle avait vu auparavant cette vendeuse un peu pâle et de figure peu commune.
Cette idée alla jusqu'à la taquiner si bien, qu'elle retourna rue Daunou sous le prétexte qu'un de ses gants était décousu. Elle était agitée ce jour-là, il est vrai, la tête même à l'envers, car son fils était sur la Somme; elle avait manqué, deux courriers de suite, des nouvelles ordinaires; et elle confiait un peu à tout venant son inquiétude. Une jeune fille se présenta à elle pour la servir: elle fit signe qu'elle attendait celle à qui elle avait eu affaire précédemment.
—Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-elle aussitôt qu'elle l'eut à sa disposition?
—Mademoiselle Jeanne, madame.
--- Eh bien, mademoiselle Jeanne, comment va votre petite santé?... Vous avez l'air joliment requinquée!... Vous savez que ce n'est pas pour des gants que je suis venue, quelque-chose en vous, m'intéresse...
—Vous êtes bien bonne, madame: oh! pour ce qui est de moi, quand le moral va, tout va!
—A qui le dites-vous! C'est moi, à mon tour, tenez, qui ne vaux pas cher aujourd'hui... Quand on a son fils unique sur la Somme et qu'on est depuis dix jours sans un mot...
Mademoiselle Jeanne, discrète, lui chaussait doucement les doigts à petites caresses répétées sur la peau de chamois. Elle prenait la figure de circonstance: on entend de ces plaintes-là, de la part des clientes, tous les jours. Mais elle regarda la vieille dame plus attentivement:
—Sur la Somme?... dit-elle.
—Oui, oui. Il est capitaine... Près de dix jours, mademoiselle... Ah! c'est à mourir, vous savez...
Et sa main maternelle tremblait entre les doigts délicats de mademoiselle Jeanne.
Et les doigts de mademoiselle Jeanne se mirent tout à coup à s'émouvoir également. Elle venait de reconnaître la mère de son amant adoré, la vieille dame à cause de qui, lui si aimant, si tendre, il avait été impitoyable pour elle à la gare; à cause de qui, après des adieux éperdus dans leur chambre, il lui avait interdit de venir lui faire un suprême adieu; à cause de qui, lui qui depuis dix mois ne semblait vivre que pour elle, en partant pour le front, il ne l'avait même pas regardée!... Un sentiment de rancune et un sentiment de commisération se heurtaient en elle, puis venait s'y joindre celui de sa situation étrange vis-à-vis de cette femme à cheveux blancs, enfin celui de sa situation de vendeuse. Or, elle avait, elle, des lettres du capitaine, des lettres où, l'incident de la gare oublié, l'amant revenait à la plus folle tendresse. Laisser souffrir une pauvre maman quand on tient là, sur sa poitrine, de quoi la rasséréner!... Tout cela produisait un chaos dans son beau regard de blonde. Madame Varennes leva tout à coup les yeux sur elle et fit:
—Ah!
Ce fut tout. Elle n'ajouta pas un mot. Elle venait, à son tour, de reconnaître le visage angoissé qu'elle avait vu à la gare du Nord.
Mademoiselle Jeanne rougit, mais ne cessa pas d'accomplir sa fonction. Elle enveloppa la paire de gants, la remit à sa cliente et accompagna celle-ci à la porte. Là, quelque chose de plus puissant, qu'elle-même lui fit dire:
—Vous aurez des nouvelles en rentrant, madame!
Madame Varennes tremblait de tous ses membres:
—Les vôtres datent de quand?... les vôtres?
—Les dernières? d'aujourd'hui à midi, madame. Bonnes, très bonnes.
La vendeuse reçut un «bonjour, mademoiselle» comme il ne lui en avait jamais été adressé de sa vie. Dans le taxi qui l'emportait chez elle, madame Varennes réfléchit au caractère insolite du cas, et se demanda si dans son «bonjour, mademoiselle» et dans son sourire à la blonde jeune femme, toutes les convenances n'avaient pas été transgressées. Elle se demanda cela surtout plus tard, lorsqu'elle tint elle-même sa lettre du capitaine et les nouvelles «bonnes, très bonnes». Elle se le demanda quelques semaines après, lorsqu'elle eut besoin d'une paire de gants. Ne voilà-t-il pas qu'elle hésitait à aller au magasin de la rue Daunou?
Elle hésita quelques jours et s'aperçut que son hésitation venait non pas tant de la crainte de se trouver en contact avec la maîtresse de son fils, que d'un désir immodéré qu'elle éprouvait au contraire d'approcher d'elle. Cependant elle se refusa à décider qu'elle irait rue Daunou; elle alla d'abord faire une visite dans le quartier; elle alla à la Pharmacie anglaise, rue de la Paix. Si elle prit la rue Daunou? mais c'est que la rue Daunou la ramenait tout naturellement à son métro. Et puis, paf! elle ouvrit, comme par habitude, la porte du magasin.
On savait qu'elle désirait être servie par mademoiselle Jeanne; on la laissa s'asseoir en attendant que mademoiselle Jeanne fût libre. Mademoiselle Jeanne vint à elle, aussitôt libre, et atteignit le carton contenant les gants «comme d'habitude, madame?»
Comme d'habitude, madame Varennes se laissa ganter. Elle ne s'informa point de la santé de mademoiselle Jeanne qui, cependant, cette fois, semblait laisser à désirer.
Les deux femmes ne disaient rien. Peut-être écoutaient-elles leurs cœurs battre...
Au moment où mademoiselle Jeanne, triste et pâle, allait envelopper les gants, madame Varennes, la regardant, eut une inquiétude soudaine:
—Vous n'avez pas de mauvaises nouvelles, au moins?
—Hélas! madame, dit mademoiselle Jeanne, je n'en ai pas!
—Mais si! Mais si! J'en ai, moi, fit la mère; j'en ai régulièrement. Elles sont bonnes, très bonnes...
Les joues de la jolie vendeuse se colorèrent un peu:
—De vous voir, dit-elle, ça m'avait déjà remise et surtout de vous voir prendre comme à l'ordinaire des gants chamois... Oui, oh! dès l'instant que les choses ne vont pas bien pour nous, nous voyons tout en noir, n'est-ce pas?
—Pauvre petite! Tranquillisez-vous...
—Oh! pour moi, madame, c'est fini. Je sais ce que c'est: j'ai fait la gaffe... Oui, oui... Pensez... Je ne cachais rien, moi; je n'ai pas de secrets. Je racontais tout... Alors voilà, j'ai tout raconté...
—Tout?... Mais quoi donc, ma pauvre enfant?
—Tout: mais ça; vous, moi, à cette porte de magasin: les nouvelles que je vous ai dites pour vous tranquilliser... Songez qu'il y avait eu déjà le fait de la gare qui n'avait pas passé facilement... Alors ça, ç'a été le comble: je ne reçois plus rien, rien...
Elles étaient sur le pas de la porte. Mademoiselle Jeanne avait les larmes aux yeux. On la rappelait dans le magasin. Madame Varennes ne put que lui jeter un banal «bonjour, mademoiselle» et, une fois sur le trottoir, eut conscience qu'elle entretenait des relations tout à fait incorrectes et dont, en effet, elle ne pourrait pas du tout parler à son fils.
Elle contint, durant un assez long temps, l'élan naturel de son cœur. Elle commit même une petite infidélité au magasin de la rue Daunou.
Mais les événements de la guerre la foudroyèrent. Un triste jour vint où elle commanda son deuil, tout entier, y compris les gants, dans une maison spéciale.
Cependant, comme elle traînait dans Paris sa détresse, une après-midi, elle ne put se retenir d'entrer dans son magasin habituel.
Mademoiselle Jeanne ne fut pas surprise de la voir sous le crêpe. D'elle-même elle atteignit le carton des affreux gants noirs et elle fit essayer à sa cliente le Suède funèbre. Ni l'une ni l'autre des deux femmes ne prononçaient un mot. Pensaient-elles à l'inconvenance d'une parole dont l'ombre du héros chéri se fût offensée?... Les doigts tremblants de l'amoureuse caressaient doucement les doigts tremblants de la mère. Mais tout à coup ceux-ci firent sentir à ceux-là une pression si tendre et si prolongée que l'essayage en fut suspendu...
A Colette Yver.
Marthe, Lucile et Marie escaladèrent les premières le petit sentier en pente raide qui se détachait de la route pour pénétrer de biais dans la fameuse allée des cyprès de la villa Mazzarin. Heureuse et gaie, faisant la folle, Marie lâcha soudain ses deux amies et revint sur ses pas, voir comment sa mère et son fiancé se tiraient d'affaire dans le sentier: mais, au bras de Robert, qui donc n'eût franchi des abîmes! Madame de Salanque se laissait presque porter par son futur gendre, grommelant un peu contre les fantaisies incorrigibles de sa fille, mais heureuse, au fond, de penser que sa chère enfant serait bientôt la femme d'un garçon si robuste et si beau, si bon aussi, car il semblait, en vérité, qu'il eût tout pour lui, ce Robert. Marie, du haut du sentier, le regardait avec admiration, et quand elle le remercia d'avoir si gentiment hissé la pauvre maman essoufflée, il y avait dans son sourire et dans le ton qu'elle employa, un bonheur sain, un épanouissement naturel et sans réticence. On la trouvait généralement plus jolie quand elle était près de son bel athlète parce qu'il semblait lui communiquer de son parfait équilibre, de sa force tranquille,—de sa «sérénité», ajoutaient avec malice, et en jouant sur le mot, ses deux amies, Marthe et Lucile, qui étaient peut-être un peu jalouses... Car ce beau Robert n'était point un serin, c'était tout simplement un homme de sport, et qui n'allait pas, bien entendu, comme ces jeunes filles, s'extasier, s'affoler dans l'allée de cyprès de la villa Mazzarin, y voir le dôme de Cologne, les Boboli, la villa d'Este; non, Robert, d'un seul coup d'œil, avait, de cette allée, mesuré la longueur et le degré d'inclinaison, et il déplorait que, si bien plantée, elle ne pût, à cause de sa pente excessive et de son étroitesse, permettre le passage des autos.
—Je fais le pari de monter cela avec ma cinquante-chevaux, si l'on veut me raser une rangée d'arbres, à droite ou à gauche!...
A là seule idée de voir abattre de tels arbres, les trois jeunes filles et madame de Salanque elle-même poussèrent un cri d'horreur.
Robert les heurtait ainsi, parfois, sans le vouloir.
Ils se trouvèrent tout au bas des jardins qui s'échelonnaient en terrasses, à l'italienne. Un plan incliné, pavé de petits œufs, s'offrait à leur vue, coupé, à plusieurs reprises, par des marches, et semblant aboutir à une grotte rustique, sous un cèdre majestueux, fier, un peu théâtral, tendant le bras comme l'Apollon du Belvédère. Ce joli chemin était bordé d'iris en fleurs; le parfum des giroflées l'embaumait; des bois d'orangers profonds, odorants et muets, attiraient à droite et à gauche; une forêt de bambous chuchotaient mystérieusement à la brise. Marie, toujours la plus sensible, s'extasiait.
Le miracle de ces jardins, c'est de nous soulever peu à peu, par une habile gradation d'attraits, au-dessus du plan ordinaire de la vie, et de nous offrir, en surprise, de ces paysages soudainement élargis où nous puisons l'illusion d'un agrandissement de nous-mêmes, d'une enivrante dilatation de notre cœur, de notre esprit, de tous nos sens.
Les trois jeunes filles émerveillées couraient en avant, s'accoudaient au vieux mur bas, garni d'une housse de lierre; leurs têtes gracieuses se découpaient sur le pur horizon; puis on les voyait revenir, un doigt sur la bouche, faisant signe à madame de Salanque et à Robert de parler bas pour demeurer plus longtemps seuls dans un endroit si beau. Elles s'éparpillaient dans les parterres de giroflées, sous les bois de citronniers, derrière les arceaux de bancias fleuris; elles se penchaient à la margelle de citernes hors d'usage, et paisibles à vous donner le frisson... Elles revenaient tout émues retrouver madame de Salanque et le fiancé de Marie qui s'obstinait à ne pas mettre de sourdine à sa voix pour exposer à sa future belle-mère les péripéties de la dernière course de cruisers de Monaco à laquelle il avait pris part.
—De grâce! mon cher Robert, dit Marie, un peu fâchée, vous nous raconterez vos exploits plus tard, et ailleurs; mais ici, voyons, taisez-vous au moins cinq minutes!...
En effet, l'heure était particulièrement délicieuse en cet endroit privilégié; le jour baissait; la cime dentelée de la grande muraille des cyprès s'aiguisait finement sur le ciel du couchant; contre le fond assombri des verdures, quelques débris de marbres, une Flore, une Pomone, un Persée, prenaient une vie recueillie, secrète et saisissante; les buis exhalaient leur odeur âpre et forte, et de tous les toits visibles de la ville, qu'on dominait, les fumées des repas du soir montaient en spirales légères dans l'air parfaitement immobile; une clochette tinta à un couvent du voisinage, et tout le long faubourg aux toits roses sembla secouer ses campaniles; puis, un moment, tout se tut. Sur la crête du petit mur à la housse de lierre, un chat avançait, une à une, et sans aucun bruit, ses pattes de velours.
A ce moment, parut, tout au bout de l'allée centrale, un grand jeune homme qui venait en pressant le pas; il tenait son chapeau à la main, il n'était ni beau ni laid; ces dames ne l'avaient jamais vu; il était envoyé vers elles parce qu'on les avait aperçues de la villa et qu'on les croyait égarées. Il expliqua cela rapidement, puis, comme il y avait un moment d'embarras, il dit une parole quelconque, mais par hasard heureuse, et qui tomba dans l'esprit tout préparé des jeunes filles, comme une cuillerée d'encens sur la braise:
—L'heure est si belle!... dit-il.
—Oh! monsieur! s'écria Marie, la première, en joignant les mains.
Et toutes trois se groupèrent autour de ce jeune homme comme si elles le connaissaient de longtemps; pour lui, elles dirent adieu sans regret à la vue, aux parfums, à «l'heure si belle». Avec celui qui avait eu la chance d'apparaître au moment favorable et de flatter d'un mot leurs âmes déjà charmées, elles montèrent vers la villa Mazzarin, sans un regard en arrière.
Le beau Robert marchait flegmatiquement à leur suite, poursuivant sans doute en pensée sa course de cruisers, aveugle au petit drame presque inapparent qui venait de se jouer sous ses yeux. Madame de Salanque, qui avait surpris le mouvement spontané et inquiétant de sa fille, en reprenant le bras de son futur gendre lui dit:
—Vos bateaux, vos bateaux, Robert, c'est très gentil, et vous les conduisez à merveille... Mais, au fait, dites-moi: savez-vous conduire l'imagination d'une femme?...
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