Quelques heures après les événements que nous venons de raconter, au moment où l'aurore passait ses doigts roses mais un peu froids sur les paupières de l'enfant d'Albion, un bruit singulier interrompit le chant des oiseaux. On eût dit que les colibris, les bengalis et les perroquets de toute espèce s'interrogeaient entre eux sur cette note inconnue et baroque qui rompait l'harmonie de leur gai charivari.
Un silence solennel, un silence de jury musical pesa sur l'île; puis, comme le bruit mystérieux se fit de nouveau entendre, les oiseaux rassurés recommencèrent leurs caquetages; ils semblaient se dire les uns aux autres:
—N'ayez pas peur! ce n'est rien! ce n'est qu'un homme qui éternue!
C'était, en effet, sir Olliver qui, malgré les paternelles précautions du capitaine Michel, ressentait la fraîcheur du matin et inaugurait son réveil de cette façon bruyante.
L'éternument est, à coup sûr, une des joies délicates de la vie. Je n'invoque pas le témoignage des priseurs, qui ont abusé de cette volupté jusqu'à en faire un inconvénient. Mais je m'en rapporte à tous ceux qui, usant modérément de toute chose, secouent de temps à autre les fardeaux de la tête, les migraines, le sommeil et l'ennui, par ces brusques mouvements sonores et grotesques comme la gaieté, et qui sont les éclats de rire du nez.
Je sais bien que la délicatesse même de cette joie la fait confondre avec la douleur. Mais les augures heureux qu'on tire à tout âge de l'éternument révèlent sur ce point la conscience même de l'humanité. Les nourrices voient un signe de croissance dans l'éternument d'un enfant. Aristote, (non pas pourtant dans le chapitre des chapeaux) s'est occupé de la question de savoir pourquoi on salue les gens qui éternuent. Les Grecs leur disaient: vivez! les Romains: portez-vous bien! Nous, nous disons: à vos souhaits! ou: Dieu vous bénisse! Mais, quels que soient l'origine de ces politesses et le sens des mots employés, il n'en est pas moins vrai que la croyance universelle reconnaît un homme heureux, ou en passe de le devenir, dans l'homme qui éternue.
Cette pensée ne fut pas la première qui s'offrit à l'esprit de sir Olliver. Il eut peur tout prosaïquement d'être enrhumé, et il allait se lever pour fermer la porte ou la fenêtre de sa chambre et interdire le passage aux courants d'air, quand il s'aperçut que sa porte et sa fenêtre étaient démesurées comme l'infini, et qu'on eût fatigué l'éternité à vouloir les clore tant soit peu.
Le lecteur s'imagine sans doute que la stupeur, que l'ébahissement va enfin donner à sir Olliver l'émotion qu'il a toujours vainement souhaitée. Erreur! un Anglais ne s'étonne pas si facilement. Sir Olliver, quand il fut tout à fait éveillé, se crut endormi.
—C'est un songe, murmura-t-il, le songe d'une nuit d'été.
Mais un second et un troisième éternument, accompagnés d'une légère douleur dans les reins, le ramenèrent à la réalité. C'était le moment de s'étonner; ce fut le moment du désappointement.
—Hélas! ce n'est même pas un songe, se dit-il, je suis bêtement éveillé!
Et il regarda autour de lui d'un air défiant, comme une victime déjà mystifiée. La lettre déposée par Michel lui frappa les yeux; il l'ouvrit et lut ce qui suit:
«Milord,
«Nous ne pouvions plus naviguer ensemble. Vous m'excuserez d'avoir pris mes précautions pour défendre le Cyclope. Vous vouliez un naufrage; vous l'avez eu; seulement, dans le vin et non sur l'eau. Ce n'est pas la coque du navire qui a chaviré, mais la cervelle de Votre Seigneurie. Je m'empresse d'ajouter, milord, que vous avez été vaincu, sans que vous puissiez recevoir un reproche. Le vin était bon, mais il n'était pas pur. J'avais ajouté aux bouteilles qui vous concernaient un narcotique dont j'espère avoir bien ménagé les doses. Je serais désolé de m'être trompé et de vous procurer un sommeil sans réveil. Le cas de légitime défense ne m'autorisait pas suffisamment; mais comme si ce malheur était arrivé, vous ne liriez pas ma lettre, et comme vous ne pourriez par conséquent m'entendre que du séjour des bienheureux, où le Dieu des Français tolère quelques Anglais, je n'aurais pas à perdre mon temps et mon papier en excuses.
«Heureusement, milord, cette supposition est une plaisanterie. Je viens de contempler le sommeil de Votre Grâce, et jamais l'innocence et la bonne santé ne ronflèrent avec une tranquillité plus parfaite.
«Vous vous éveillerez dans une île charmante, coquette, à peine meublée de serpents, mais, en revanche, complétement dépourvue d'hommes. C'est le paradis terrestre sans Adam, et par conséquent aussi sans Ève. J'ose espérer que milord me saura gré du soin avec lequel je lui ai ménagé cette surprise, et des égards de tout l'équipage pour sa personne.
«Si milord, malgré ces attentions, était mécontent de son logement, il pourrait mettre un drapeau au sommet de la petite montagne qui partage l'île en deux portions; je ne doute pas qu'à moins de brouillards et de mauvaise volonté, les navires qui passeront à distance n'aperçoivent ce signal; et comme dans quelques jours le Cyclope sera un de ces navires, je promets à milord de bien essuyer les verres de ma lunette.
«Milord verra qu'on n'a rien oublié de ce qu'il avait embarqué avec lui. Si j'avais pu penser qu'un compagnon lui fût agréable, je lui aurais laissé le matelot Pharamond; mais les façons détestables de ce marin, qui croit avoir toujours à se plaindre des Anglais, auraient pu faire souhaiter la solitude à milord, et je tiens trop à combler les souhaits de milord pour ne pas le laisser seul.
«Je préviens milord qu'il devra se défier de certain fruit, vermeil, charmant à l'œil, agréable au goût, mais mortel, qui croît en abondance dans cette île. C'est la pomme de ce paradis terrestre; mais milord ne sera pas tenté puisqu'il n'aura pas de tentatrice, et il prend d'ailleurs trop de soins de sa santé pour terminer par un suicide une existence dévouée à l'imprévu.
«J'ai eu soin de régler la montre de milord, pour qu'en s'éveillant il puisse savoir l'heure exacte et apprendre, par comparaison, à mesurer le temps sur l'ombre des arbres, ainsi que cela se pratique dans Robinson Crusoé. Milord me saura-t-il gré de toutes ces petites gâteries, et voudra-t-il bien reconnaître qu'en lui procurant des émotions, sans m'exposer à en ressentir moi-même, j'ai agi avec prudence, et j'ai allié, dans la mesure convenable et discrète, les devoirs de l'hospitalité à ceux de ma profession?»
A bord du Cyclope,
MICHEL,
capitaine au long cours.
Sir Olliver ne put s'empêcher de sourire à la lecture de cette lettre. La pensée qu'il avait causé assez de terreur à quelqu'un pour qu'on machinât contre lui toute une embûche sérieuse ne lui fut pas désagréable. Pourtant l'ironie du capitaine le choquait dans sa vanité:
—Milord! milord! pourquoi m'appelle-t-il milord? il me traite, dans cette lettre, comme on traite les Anglais dans une caricature française. Ah! quand je sortirai de cette île, je me vengerai du capitaine.
Sir Olliver se leva, et ne voyant devant lui que la mer calme et unie, sans le plus léger vestige de barque ou de radeau, il comprit tout de suite que le départ ne devait pas être aussi facile que l'arrivée. Mais, résigné à tenter l'expérience de la solitude, puisque la fréquentation des humains ne lui avait pas réussi, il accepta résolûment le sort qui lui était fait.
—Ces insolents matelots ne verront jamais mon drapeau flotter sur la montagne, dit-il. Je vivrai ici; je m'empare de cette île, je n'en sors plus; elle est désormais mon domaine.
Je n'oserais pas avancer que l'Anglais songeait à peupler son royaume. Il avait de trop bonnes raisons pour ne pas faire ce rêve-là. Mais il pensa que bien des souverains gouvernent des solitudes, et que si celles-ci ont l'inconvénient de rapporter très-peu d'impôts, elles ont, en revanche, l'avantage d'être facilement gouvernables, et, par ce dix-neuvième siècle qui court, cet avantage n'est pas à dédaigner.
En conséquence, s'avançant jusqu'aux bords de la mer, et se retournant pour contempler l'île avec solennité, sir Olliver déclara à haute voix, et d'un ton respectueux, qu'il prenait possession de cette terre inconnue, au nom de Sa très-gracieuse Majesté la reine Victoria. Et ce devoir patriotique accompli, l'île fut baptisée du nom d'île des Rêves, l'intention de sir Olliver étant de passer sa vie à peupler au moins d'illusions et de fantômes de son imagination cette solitude charmante qu'il ne pouvait peupler autrement.
Une bonne conscience est un apéritif, et rien ne prédispose aux fonctions gastronomiques comme le sentiment du devoir rempli. Sir Olliver avait si bien agi qu'il se sentit affamé. Il toucha pourtant avec discrétion à la caisse d'approvisionnement, et sut gré au capitaine Michel de ce que celui-ci n'avait pas voulu lui procurer des émotions trop vives en lui coupant les vivres. Il éprouva même quelque satisfaction à retrouver son portefeuille intact et avec le même embonpoint; c'était là, on en conviendra, une satisfaction bien désintéressée dans le cas présent, et qui prouvait que sir Olliver aimait le superflu à l'égal du nécessaire.
Il fallait choisir un gîte, dresser son chalet, emmagasiner ses provisions, aborder enfin la partie technique du rôle de Robinson. Mais sir Olliver, pleinement rassuré sur l'état de la température, pensa qu'il avait tout le loisir nécessaire pour cette installation définitive, et ne se pressa pas de faire œuvre de ses mains. Il résolut, avant toute chose, de prendre connaissance de son île, d'en étudier la topographie, les ressources, et de choisir pour son domaine privé l'emplacement le plus agréable et le mieux abrité.
Mais comme il n'est pas convenable qu'un souverain passe l'inspection de ses États sans avoir commencé par s'inspecter lui-même, sir Olliver, qui ne partageait pas sur le chapitre de la toilette, non plus que sur les autres points, les idées tolérantes du capitaine Michel, sir Olliver crut indispensable de réparer le désordre de son costume. Il se mit en mesure de faire les choses en conscience, et chercha, à cet effet, un bosquet mystérieux, un sanctuaire sous les arbres, où sa pudeur britannique n'eût pas à souffrir; scrupule naïf, mais rassurant peut-être pour les illusions de notre naufragé. Il trouva ce cabinet de toilette, comme si une fée anglaise l'eût préparé d'avance. Un petit rocher, convenablement abrité par des arbres à longues feuilles, offrait à la fois un siége, un lit de repos ou une table.
Sir Olliver transporta là toutes les pièces de son nécessaire et préluda ensuite, avec le sang-froid le plus imperturbable, à la toilette la plus correcte. Il se rasa méthodiquement, se vêtit avec le soin religieux qu'un parfait gentleman doit apporter à cette œuvre capitale, et après avoir allumé un cigare il sortit pour sa promenade de découverte.
Un touriste moins blasé (en supposant que ces deux termes ne soient pas toujours synonymes) fût tombé en extase devant les splendeurs de végétation, devant les caprices de verdure, les somptuosités de fleurs qui se révélaient à chaque pas. L'île de Calypso, avec son printemps éternel, n'eût été qu'une Sibérie monotone à côté de cette île enchantée. On pouvait y acclimater toutes les invraisemblances physiques et idéales. Sir Olliver crut s'apercevoir que les fleurs et les fruits s'envolaient d'eux-mêmes des arbres par un raffinement de grâce qui rendait les récoltes faciles. Il allait même consigner ce singulier phénomène sur ses tablettes, quand il reconnut que ces fleurs et ces fruits avaient des plumes, et n'étaient pour les arbres que des ornements postiches. L'île était une volière. Chaque arbre ressemblait à un de ces monuments domestiques que les naturalistes affectionnent, et qui portent sur leurs branches des oiseaux empaillés. Comme il allait entrer dans une prairie, un objet, assez semblable à un chapeau de paille d'Italie, orné de plumes, s'élança tout à coup, comme si un tourbillon l'eût enlevé de la tête d'une élégante lady, et disparut dans les airs. Sir Olliver, mis en défiance et commençant à douter de tout, n'osa pas écrire ce qu'il avait vu, et s'en félicita quelques instants après, quand il eut acquis la preuve que ce soi-disant chapeau était un véritable oiseau de paradis, hôte ordinaire et merveilleux de l'archipel Arrou.
Un ruisseau traversait la prairie; l'Anglais, mis en humeur poétique, lui donna le nom de ruisseau d'Ophélie, et, après en avoir avalé quelques gouttes puisées dans le creux de sa main, il trouva une petite saveur salée à cette eau limpide, et décida qu'il installerait, sur ses bords hygiéniques, un petit établissement thermal pour lui tout seul.
Par une hallucination, au moins aussi étrange que celle dont il avait été dupe quelques instants auparavant, sir Olliver crut remarquer, dans le courant du ruisseau, un petit objet brun et oblong, qui ressemblait à s'y méprendre à un cigare de la Havane. Mais l'invraisemblance était trop choquante, pour qu'un esprit, ennemi du fantastique, s'arrêtât à la discuter. Sir Olliver continua donc sa promenade, sans mentionner que les ruisseaux de cette île charriaient des cigares.
Il marchait au milieu d'un concert; les oiseaux chantaient; et, quoiqu'ils ne commissent aucune faute d'harmonie, l'Anglais prenait plaisir à les écouter et les admirait autant que s'ils eussent chanté faux. Il crut distinguer pourtant une note étrange et presque humaine dans ce concert. Quelque chose d'assez semblable à un éclat de rire s'élevait par intervalles.
—Encore une illusion! pensa sir Olliver, qui se mit à chercher quel instrument ailé le gratifiait de cette note fantastique, de ce rire en dièse ou en bémol. Il remarqua un magnifique perroquet qui se dandinait dans un hamac naturel formé par une liane entre deux arbres, et il fit honneur à cet artiste de l'éclat de rire en question.
—C'est bizarre, dit l'Anglais; les perroquets imitent, mais ne devinent pas; qui donc a pu révéler à celui-ci, dans cette île déserte, les secrets du rire, et du rire européen, car je ne suppose pas que les insulaires du voisinage se permettent de rire comme des Anglais, et même comme des Français? Voilà du moins un fait curieux et bon à noter. Aussitôt, tirant ses tablettes, sir Olliver écrivit à la première page: «Les îles de l'archipel Arrou produisent des perroquets d'une espèce toute particulière, dont le cri ressemble, à s'y méprendre, à l'éclat de rire humain.»
Voici une note dont mon savant ami, sir John Simpson, membre de la Zoological society, saura faire son profit.
Et, enchanté de cette première conquête dans son île, plaçant avec respect ses tablettes dans une poche de côté tout près de son cœur, sir Olliver se livra aux méditations philosophiques qui suivent d'ordinaire les grandes victoires.
Est-ce le perroquet qui imite l'homme, ou bien est-ce l'homme qui a imité le perroquet? se demanda-t-il. Grave question! L'homme est la synthèse de tous les animaux. Par tous ses instincts et par toutes les variétés de ses formes, il peut ressembler à tous les êtres de la création. Il est la seule créature qui ait autant de types que d'individus. Le rire aura été une imitation de sa part. Mais est-ce bien le perroquet plutôt qu'un autre oiseau qu'il a imité? Le rire! autre problème! Les pleurs sont logiques; ils soulagent ceux qui ont le bonheur de pleurer. Mais le rire est absurde et contre nature; il peut faire mal, et rarement il fait du bien. On meurt de trop rire; on ne meurt pas de trop pleurer. Le rire est méchant comme il est malsain. Les idiots, les enfants, les fous rient toujours. L'homme bon transige et sourit seulement. Les poëtes comiques sont presque toujours des misanthropes. Machiavel était un poëte comique. Le rire est la marque de la déchéance humaine. Les Grecs, qui avaient le culte de la beauté, le sentiment de la dignité extérieure, ne faisaient jamais rire le marbre: ils savaient que le rire est une grimace. Les Français, qui sont plus méchants et qui ont moins de dignité que les Anglais, rient toujours. Moi, je ne ris jamais, et.....
Sir Olliver, absorbé dans ses méditations humoristiques, lesquelles étaient aussi complétement dépourvues de sentiers, de lignes droites, de chemins tracés que les solitudes vierges de son île, s'égarait doublement, et, la tête baissée, marchait au hasard dans les grandes herbes, quand il lui sembla que, par un phénomène au moins aussi extraordinaire que celui du rire entendu dans les arbres, son ombre projetée au loin et détachée de lui s'avançait gravement à sa rencontre.
Ai-je oublié de dire que sir Olliver était trop au courant de la mode pour n'avoir pas la vue un peu basse, et pour ne pas ajouter, dans les cas pressants, un appendice vitré à son œil? Mais, pendant qu'il cherchait cet appendice, il avait eu le temps de s'imaginer que c'était peut-être un habitant méconnu de cette île trop peu déserte qui venait au-devant de lui. Un coup d'œil rectifié par son lorgnon dérangea cette conjecture: l'ombre en question avait une apparence européenne.
Sir Olliver n'était pas curieux. Il redoutait d'ailleurs des déceptions. Il tourna le dos au phénomène pour n'avoir pas à le juger. Mais voici que l'ombre se mit à courir après lui, enjambant les hautes herbes, et le bruit de sa course détruisant toute supposition d'impalpabilité, force fut à sir Olliver de se retourner brusquement d'un air furieux pour demander compte de cette poursuite.
L'Anglais se trouva nez à nez avec un charmant jeune homme, au teint un peu pâli, aux yeux un peu retirés dans l'orbite, à la figure intelligente et fine, vêtu d'un costume de voyage qui manquait plutôt de fraîcheur que d'élégance.
Ce nouveau venu, s'il était un indigène, ne pouvait avoir germé dans cette île qu'après un vent invraisemblable, qui avait transporté de Paris et du boulevard des Italiens un échantillon de la fleur des pois français sur la terre des antipodes.
—Que me voulez-vous? demanda sir Olliver, du ton le plus froid et le plus dédaigneux qu'il put trouver.
—Rien qu'un peu de feu pour allumer mon cigare, repartit le jeune homme en souriant, et dans le plus pur idiome français.
Pour le coup, il faut le confesser, sir Olliver ressentit quelque chose qui ressemblait à une émotion. Mais ce qui le surprit profondément, ce ne fut pas cette rencontre dans une île de l'archipel Arrou, à quelque distance de la Nouvelle-Guinée, d'un Parisien, d'un naufragé comme lui; il se prémunissait trop contre les grands efforts pour en sentir l'atteinte; mais son stoïcisme, son flegme britannique étaient vaincus par ce Robinson rival, qui, au lieu de courir à lui, dans les transports de rigueur en pareille circonstance, de l'embarrasser d'une embrassade, et de lui jouer la scène de sentiment qu'il attendait, le saluait, comme s'il l'eût abordé sur l'asphalte et lui demandait du feu.
Sir Olliver, je le répète, s'avoua à lui-même qu'il n'était pas indifférent à ce détail; mais il ne voulut pas être en reste d'originalité, et, secouant la cendre de son cigare, il offrit en silence du feu, et attendit, sans desserrer les dents, que le cigare de l'inconnu fût allumé, reprit le sien, salua, tourna le dos, et continua sa route.
A peine avait-il fait quelques pas, qu'il entendit derrière lui un éclat de rire à roulades fort semblable à celui qu'il avait noté sur ses tablettes.
—Voilà mon perroquet, se dit sir Olliver un peu confus; je comprends aussi pourquoi les ruisseaux de mon île charrient des cigares. Est-ce qu'au lieu d'être à quelques brasses des Papous, je serais dans un bosquet de Mabille?
Le Français avait rejoint l'Anglais.
—Pardon, monsieur, lui dit-il, en continuant à rire, je ne vous laisserai pas me quitter de cette façon-là. Nous sommes destinés à vivre ou à mourir ensemble; il serait bon de nous entendre.
—Je ne vous connais pas, dit sir Olliver avec le plus beau sang-froid.
—Je le sais bien; c'est précisément pour cela que nous devons faire connaissance. Quant à vous, monsieur, je vous connais.
—Vous me connaissez!
—Oui, vous êtes un Anglais; vous voyagez pour votre désagrément; vous avez fait naufrage, et vous attendez l'omnibus, je veux dire un navire pour continuer vos excursions.
Sir Olliver fut profondément surpris. Il eût bien voulu répliquer par une réponse aussi pénétrante; mais, outre qu'il se sentait embarrassé pour formuler un jugement sur l'inconnu, il éprouvait quelque répugnance à prolonger l'entretien avec une personne qui ne lui avait pas été officiellement présentée. L'étranger sembla deviner ce qui se passait dans l'âme de l'Anglais.
—Monsieur, lui dit-il, permettez-moi de vous présenter, dans ma personne, Stanislas Robert, un peintre de paysage, dont le talent n'est pas encore assez connu pour avoir franchi les mers. Vous m'excuserez de ne recourir à aucun introducteur. Mais si vous voulez m'en indiquer un dans cette île qui ait quelque crédit auprès de vous, je m'empresserai de mettre sous sa garantie l'amitié que je vous offre.
Le jeune homme, en parlant ainsi, saluait d'un ton demi-sérieux qui eût désarmé l'Anglais le plus entêté.
Sir Olliver jugea qu'il avait fait aux convenances tous les sacrifices nécessaires, dans une position tellement excentrique. Il se résigna donc à accepter le compagnon que le sort lui envoyait, et ce fut avec galanterie qu'il lui tendit la main. Sir Olliver avait ressenti d'ailleurs une émotion, et, quelle qu'elle fût, il lui devait de la reconnaissance. C'était pour la témoigner qu'il se montrait facile dans ses relations.
—Eh bien! monsieur Stanislas Robert, dites-moi par quel hasard vous êtes dans mon île? demanda sir Olliver avec une dignité de cacique, tempérée par un sourire de gentleman.
—Votre île! pardon, monsieur; mais il faudrait savoir quel fut le premier occupant.
—Oh! oh! nous ne sommes que deux, nous ne nous connaissons que depuis une minute, et voilà déjà une guerre entamée. Horrible humanité!
—Une guerre qui finira bientôt sans effusion de sang, mais avec effusion d'amitié, si vous voulez bien accepter des arbitres pour vider le débat.
—Comment? des arbitres! demanda sir Olliver.
—Sans doute, reprit le jeune Français, nous ne sommes pas seuls dans cette île.
—Nous ne sommes pas seuls? s'écria l'Anglais véritablement ému; puis après un silence:
—J'aurais dû m'en douter, continua-t-il avec découragement. Je n'ai pas de chance; et la seule île déserte que je découvre est une île peuplée.
Je puis affirmer que sir Olliver en voulait beaucoup au capitaine Michel dans ce moment, et s'il avait pu quitter l'île immédiatement, il n'eût prolongé ni l'entretien ni la promenade. Mais, bien qu'il fût excellent nageur, sir Olliver ne pouvait raisonnablement songer à s'échapper à la nage. Comment d'ailleurs s'y fût-il pris pour emmener ses provisions et son chalet? Or, il lui paraissait aussi impossible de renoncer à ses espérances de confort, qu'il lui semblait dur de renoncer à ses espérances d'émotion.
Nous allons voir que sir Olliver calomniait le hasard, en lui reprochant de gâter ses impressions de voyage!
—A quel chiffre monte la population de l'île? demanda l'Anglais avec un effort visible.
—Oh! rassurez-vous, monsieur, reprit Stanislas Robert, il n'y a pas encore d'encombrement: vous serez le septième personnage et le quatrième homme de la colonie.
—Comment! il y a des dames?
—Oui, monsieur, et comme aucune d'elles ne m'a donné le droit d'avoir de la modestie pour son compte, je puis avouer qu'elles sont toutes les trois fort jolies.
—Quelle île déserte! murmura sir Olliver.
—Ayez un peu de patience, nous ne sommes pas ici pour longtemps. Un accident arrivé au vaisseau qui nous transportait vers l'Australie a contraint le capitaine à nous déposer pour quelques jours dans cette île charmante; mais il doit nous envoyer chercher, et vous pourrez, monsieur, reprendre le cours de vos méditations solitaires.
L'Anglais comprit qu'affecter l'amour de la solitude quand il devenait impossible d'en jouir, c'était fournir un prétexte à des railleries. Il avait déjà été mystifié par le capitaine Michel. S'exposer à de nouvelles épigrammes, c'était évidemment justifier le guignon qui s'acharnait après lui; d'ailleurs, la pensée que des dames, fort jolies, comme le disait le jeune peintre qui devait s'y connaître, partageaient son sort, et étaient obligées de mettre aussi en action la morale de Robinson Crusoé, le faisait sourire.
—Eh bien, monsieur, dit-il presque gaiement à son interlocuteur, veuillez me présenter à ces dames et à ces messieurs.
—Très-volontiers, reprit Stanislas, qui s'empara du bras de l'Anglais et le conduisit vers un point du rivage que sir Olliver n'avait pas encore eu le temps d'explorer.
Sur une pelouse qui datait sans doute du premier printemps de la terre, mais qui n'en était pour cela ni moins verte, ni moins jeune, ni moins touffue, et qui, ayant échappé à la culture des hommes, avait toutes les perfections désirables; à l'ombre de beaux arbres, dont je me dispenserai (pour cause) de vous donner les noms scientifiques, et qui n'avaient peut-être pas de noms, puisqu'ils semblaient une grâce, un privilége exclusif de cette île enchantée, les naufragés annoncés par le jeune peintre étaient installés d'une façon pittoresque, et composaient un tableau, une sorte de Décaméron sur l'herbe qui, fort heureusement, échappera au pinceau de M. Winterhalter, mais qui, hélas! a peut-être inspiré M. Stanislas Robert.
Trois jeunes femmes, bien différentes de physionomie, mais ayant toutes les trois cette douce analogie de la jeunesse et de la beauté, étaient assises dans des attitudes rêveuses.
L'une, modestement vêtue, paraissait en deuil, et effeuillait des fleurs qu'elle jetait ensuite sans leur demander un oracle. Une autre, qu'à la figure brunie et à la flamme de ses yeux on reconnaissait pour une Espagnole, semblait absorbée par quelque important calcul. Le menton dans la main, et le coude appuyé sur le genou, elle regardait devant elle avec une fixité presque terrible. Quant à la troisième, elle n'était pas si plongée dans sa mélancolie qu'elle n'eût assez de sang-froid pour employer ses loisirs à l'occupation la plus étrange qu'on pût attendre d'une naufragée. J'ai honte de l'avouer, elle chiffonnait des dentelles et se préparait un bonnet.
Des écharpes, des ombrelles, des chapeaux de paille étaient jetés à quelque distance, et des débris attestaient, non loin de là, que les nouveaux habitants de l'île n'avaient pas encore eu besoin, pour leur nourriture, de recourir aux procédés sommaires des sauvages.
Près du groupe des trois femmes, deux jeunes gens s'entretenaient à demi-voix, en fumant, l'un dans une énorme pipe de porcelaine, et l'autre une cigarette.
—Voilà, monsieur, toute la population de l'île, dit le peintre en montrant de loin ces cinq personnes.
Sir Olliver avait pris un lorgnon et regardait avec le sang-froid d'un amateur de tableaux, légèrement blasé.
—Il ne nous manque absolument qu'un échantillon des habitants du voisinage pour que la collection soit complète, continua Stanislas. Voici la sentimentale Allemande, la brune Espagnole, la piquante Française, comme dans les gravures d'auberge. Vous avez dû rencontrer ces trois portraits-là partout.
—Oui, mais je ne m'attendais pas à les trouver ici.
—Ne vous plaignez pas, et avouez qu'on ne saurait les mettre dans un plus joli cadre. Quant à ces deux messieurs, l'un, celui qui a une casquette de toile cirée, est un blond enfant de la blonde Allemagne; il regrette la bière, mais vous saurez plus tard pourquoi il prend son mal en patience. L'autre est un Italien qui avait si peur des présents de l'Autriche, qu'il les fuyait jusqu'en Australie. Maintenant, monsieur, permettez-moi de vous présenter.
L'aspect de deux personnes, au lieu d'une seule qu'on attendait, fit pousser une exclamation en chœur aux cinq naufragés. Mais avant que leur étonnement eût pu se manifester par des questions, Stanislas s'était avancé et avait pris la parole.
—N'ayez pas peur, mesdames et messieurs, dit-il en riant; monsieur était un peu sauvage, mais je l'ai apprivoisé.
Les trois dames s'étaient levées, les deux fumeurs s'étaient rapprochés; on se salua avec des sourires; les circonstances de la rencontre étaient si extraordinaires, qu'on eût passé volontiers par-dessus les formules de la présentation officielle; mais Stanislas connaissait son Anglais.
—Mesdames, reprit-il avec la gravité d'un chambellan, je vous présente le roi de cette île; c'est à lui que vous devez l'hospitalité.
—J'ai abdiqué, interrompit sir Olliver.
—Oh! vous avez des droits et nous les respectons, continua le peintre; d'abord, vous êtes Anglais: toute île nouvellement découverte doit vous appartenir. Et puis, vous êtes seul de votre parti: vous avez au moins l'unité de vues et d'action. Nous, nous sommes une bigarrure; je craindrais l'anarchie: c'est nous qui abdiquons, n'est-ce pas, mesdames?
L'Allemande ne paraissait pas comprendre la plaisanterie.
L'Espagnole souriait avec une petite coquetterie fière et dédaigneuse.
Quant à la Française, elle répondit:
—Il faudrait d'abord savoir quelle constitution monsieur veut nous donner.
—Voilà bien une échappée de Paris, s'écria Stanislas sur le ton d'une indignation comique. Je vous préviens, belle dame, qu'il n'y a pas ici de principes de 89.
—Qu'en savez-vous? repartit la Française, en riant aux éclats.
—Au fait, il ne serait pas plus invraisemblable de les trouver affichés au coin d'un bois, qu'il ne l'était de rencontrer monsieur.
—Et puis je tiens à savoir si les rois de cette île ne sont pas des anthropophages.
—Oh! pas si anthropophages que vous, belle coquette, repartit lestement le peintre. Monsieur est un souverain constitutionnel; quand il lui arrive de croquer ses sujets, c'est par respect pour l'opinion autant que par galanterie pour ce qui est à croquer.
—Prenez garde à vous, madame, dit sir Olliver qui s'amusait de la plaisanterie.
—Maintenant, sire, permettez-moi, continua Stanislas, de vous présenter vos sujets par province: voici l'Allemagne avec deux députés, madame Carolina Brenner, jeune veuve de vingt ans qui a été piquée par une aiguille à tricoter de madame Ida Pfeiffer, et qui fait le tour du monde pour utiliser son veuvage, et instruire M. Frantz, ici présent. Voici la plus loyale et la plus candide figure de philosophe allemand qui ait jamais apparu à travers les nuées du tabac. Ne rougissez pas, Frantz; et vous, sire, quand vous aurez besoin d'un ministre de la logique ou de l'esthétique, prenez monsieur. Voici madame Julie Vernier, autre veuve, mais Française, dont l'esprit vous a déjà sauté aux yeux et à la gorge. Madame a un grand défaut que j'ose confesser en son nom: elle dépoétise les rossignols, et chante de façon à les humilier. Elle sera la prima donna de votre théâtre royal. J'ignore le nom que Votre Majesté a donné à cette île.
—Je l'ai appelée l'île des Rêves.
—Joli nom!... mais qu'il faut changer contre celui d'île des Veuves, car madame Dolorida Mendez est aussi une veuve...
—Pas encore! interrompit l'Espagnole avec un singulier soupir.
—Oh! comme vous avez bien dit cela! mais ce pas encore prouve toute la justesse de mes paroles. Vous êtes veuve par les élans du cœur, señora, et par la distance. Je me souviendrai de votre pas encore! Voici mon ami Ottavio. Celui-là est un proscrit volontaire; il subit le plus dur, le plus cruel des exils, celui dont on ne peut pas revenir, et que la conscience impose; il est veuf, mais sa fiancée n'est pas morte, n'est-ce pas, mon Roméo? Elle l'attend silencieuse, dans sa prison, dans son tombeau; quelque jour peut-être, une épée française se glissera sous ce marbre et le soulèvera. J'irai à ta noce, mon ami Ottavio, ajouta Stanislas d'une voix émue et en serrant la main de l'Italien.
—Je ne comprends pas, dit l'Anglais.
—Ce sont les traités de 1815 qui vous empêchent de comprendre, s'écria la jeune veuve française avec un petit air mutin le plus charmant du monde.
—Quelle jolie déesse de la liberté vous faites! dit Stanislas en saluant madame Vernier; vous, monsieur, ajouta-t-il avec gravité, vous comprendrez Ottavio quand vous l'aimerez, c'est-à-dire dans une heure. Voici donc la présentation au complet. Quant à vous, monsieur, je vous ai deviné, n'est-ce pas? Anglais convaincu de spleen! Soyez le bienvenu dans notre colonie. Nous sommes tous, plus ou moins, des naufragés du vieux monde; chacun de nous est à la recherche d'une espérance, et porte le deuil d'une illusion. Vous avez bien nommé cette île; nous y rêverons à la fortune, à l'amour, à la liberté! Nous allions en Australie, le pays de la réalité; mais notre vaisseau s'est égaré et avarié en flânant en route; le capitaine a mieux aimé nous déposer ici qu'au fond de la mer. C'est une attention délicate que vous n'apprécierez peut-être pas, mais dont nous sentons tout le prix. Dans cinq ou six jours, on revient nous prendre. Vous serez libre alors de nous suivre; jusque-là vous représenterez l'Angleterre dans ce naufrage universel; et quand l'heure des confidences sera venue, vous nous direz vos chagrins si vous en avez; car les plus malheureux sont souvent ceux qui n'ont rien à pleurer.
—Je vous remercie, dit l'Anglais. Si je pouvais être guéri, je vous choisirais comme médecin.
—Bah! il n'y a pas de médecin ici; il n'y a que des malades. Nous nous guérirons mutuellement, et, pour commencer, je vous ordonne de dresser votre tente à côté de la nôtre; nous allons procéder à votre emménagement.
Sir Olliver était subjugué, moins par la rondeur un peu familière de l'artiste que par l'excentricité de la situation. Qui sait même si un magnétisme dont il n'avait pas conscience ne commençait pas à agir? Ces trois jeunes femmes avaient chacune un charme différent, qui empruntait à la liberté de la solitude une rapidité et une puissance d'action décisives.
L'Allemande, avec sa candeur pensive, avec sa douce tristesse, était peut-être, des trois fées, la moins redoutable pour le repos futur de sir Olliver. Mais l'Espagnole, avec ses grands yeux jaunes, avec ses lèvres de pourpre, avec ses dents blanches, avec l'accent dramatique qu'elle avait mis à dire son fameux: pas encore; mais la Française, avec son esprit, sa vivacité, ses reparties, ses provocations politiques, avec ses yeux pleins d'étincelles et son rire sonore, semblaient défier l'ennui, et sir Olliver, s'il aimait à s'ennuyer, aimait aussi à recevoir des défis.
Les préliminaires de la connaissance une fois terminés, les renseignements une fois échangés sur les ressources que chacun pouvait offrir à la communauté, il fut convenu que le chalet de sir Olliver serait dressé et offert à ces dames comme un sanctuaire; que ces messieurs dormiraient à la belle étoile; et qu'on ne ferait pas à cette île des Rêves l'injure de se plaindre des réalités blessantes qu'une connaissance un peu plus approfondie pourrait faire découvrir. On avait des provisions, des costumes et du beau temps; que pouvait-on souhaiter?
Les six voyageurs étaient arrivés deux jours avant sir Olliver. La topographie de l'île n'avait donc plus rien d'inconnu pour eux, et ils se hâtèrent, à force de renseignements, d'ôter toute envie à l'Anglais de continuer ses promenades de découvertes. La journée se passa dans des projets. On eût dit que des années devaient s'écouler dans l'Archipel. Chacun arrangeait, attifait le paysage à sa guise. C'était à qui baptiserait d'une épithète la montagne, la prairie, l'arbre de droite, le buisson de gauche. On adopta officiellement le nom d'île des Rêves, quoiqu'il parût légèrement prétentieux au peintre et à la jeune Française, peu enclins, par nature et par profession, à la mélancolie. Tous les idiomes payèrent leur tribut. On proposa d'élever un monument, d'entailler les arbres, de graver les noms sur le roc; on se proposa tant de choses, on voulut songer à tant d'entreprises, que, vers le soir, le chalet seul était dressé. Mais alors on reconnut avec stupéfaction que cette maison était une simple guérite, et qu'il était impossible d'y loger plus d'une personne.
—Ce sera le palais du roi, dit Stanislas; sir Olliver, nous vous le rendons.
—Je refuse, repartit l'Anglais; j'y mets seulement les archives et les provisions du royaume.
La nuit vint, une nuit de féerie; les étoiles semblaient rire dans le ciel; la lune chuchotait de mystérieuses harmonies. Les dames disparurent derrière les arbres, qui parurent s'ouvrir pour les reprendre, comme des dryades échappées. Les hommes ne s'endormirent que très-tard. Une confiance sereine, une simplicité touchante veillaient sur cette société si divisée, mais qu'un accident inouï condamnait à la vie en commun.
—O Icarie! s'écria le peintre avant de croiser ses bras pour se coucher sur l'herbe, voilà ton paradis! Je me sens chaste et heureux comme dans une utopie.
—Oh! si le capitaine Michel pouvait me voir! dit sir Olliver, qui se sentait prendre par cette intimité décente et complète.
L'Allemand ne s'étonnait pas. L'Italien soupirait. Ce beau pays désert le faisait penser à sa belle patrie.
—Dormez, mon bon Ottavio, dit le peintre en lui serrant la main. Vos amis de là bas vous attendent dans le sommeil.
L'Italien secoua la tête et s'enroula dans son manteau.
Le lendemain, chacun s'éveilla avec gaieté. Sir Olliver lui-même se creusa la tête pour être triste, et fut désolé de ne pas trouver le moindre prétexte de mauvaise humeur. Il y avait dans l'atmosphère, dans l'entourage, dans la société elle-même, une bonne volonté de vivre, un épanouissement de jeunesse, un hymne de santé, qui dispersaient les papillons noirs, les brumes de la Tamise, les mélancolies du Rhin, la mal'aria romaine. L'étrangeté de la situation non-seulement autorisait toute infraction aux habitudes européennes, mais semblait même imposer l'obligation, le devoir de ne rien faire qui établît une opposition choquante, inharmonieuse entre la liberté qu'on respirait dans l'île et les allures des nouveaux habitants.
—Qu'allons-nous faire aujourd'hui? demanda le peintre en abordant les dames qui sortaient de leurs bosquets de nuit.
—Nous allons, pour notre part, faire un peu de toilette, répondit madame Julie Vernier.
—Je m'y oppose, répliqua Stanislas, parce qu'alors sir Olliver mettra des gants, Frantz des manchettes, Ottavio un jabot, et que je perdrai mon rang de citoyen dans une société si raffinée. Rappelez-vous, mesdames et messieurs, que nous sommes encore trop vêtus pour la mode du voisinage.
—Mais nous ne suivons pas la mode, répliqua la Française.
—Ne suivons donc pas les usages, repartit le peintre. Mesdames, j'ai une proposition solennelle à vous faire. Il est de tradition classique que des naufragés se racontent leurs aventures. Depuis l'Odyssée, Télémaque, Robinson Crusoé, aucun échappé de l'onde amère n'a failli à cette loi essentielle. Jurons tous de nous y conformer.
—Pour un homme qui veut rompre avec les usages, voilà une singulière proposition, dit Frantz le sentencieux.
—Mon cher philosophe, je suis homme, et aucune contradiction ne m'est étrangère. D'ailleurs, il s'agit d'une tradition poétique et excentrique, et non pas d'un usage banal des peuples civilisés qui se disputent et ne racontent plus.
—Monsieur, vous êtes un indiscret, dit la señora Dolorida, c'est une façon de nous demander des confidences.
—On sera libre d'inventer; et, pour ma part, je jure de mentir.
—Mesdames, je vous avertis que M. Stanislas a une histoire à nous raconter, dit la jeune Française.
—Il devait le déclarer tout de suite, reprit la señora Dolorida.
—J'avoue, avec la candeur que cette île autorise, que j'ai en effet une histoire manuscrite...
—Un manuscrit! murmura Ottavio qui écoutait en souriant; c'est grave!
—C'est une préméditation, ajouta l'Anglais.
—Un manuscrit! Voyez-vous Camoens sauvant son manuscrit du naufrage! repartit l'Espagnole.
—Je crois que nous n'avons guère la ressource d'échapper à la lecture du manuscrit, dit Frantz.
—Est-elle amusante votre histoire? demanda la Française.
—Est-elle courte? demanda l'Anglais.
—Est-elle émouvante? demanda l'Espagnole.
—Est-elle véridique? demanda l'Allemande.
—Mesdames et messieurs, elle est tout cela, et plus encore; elle est morale, authentique, mais légèrement ornée de mensonges d'ailleurs, de dimension supportable. Je ne vous dissimulerai pas que j'attache d'autant plus de prix à vos suffrages que, si j'obtiens un succès, j'exigerai que chacun s'exécute comme je me serai exécuté. Si, au contraire, je surprends le plus léger bâillement, je vous mettrai au défi de m'amuser à votre tour.
—De sorte que, de toutes les façons, nous n'échapperons pas à l'impôt? demanda madame Vernier.
—C'est un Décaméron forcé, reprit en riant le jeune peintre.
—Mais je consens à poser cette condition: on ne sera pas forcé d'entendre plus d'une histoire par jour.
—Et quand chacun de nous aura débité son histoire? dit Ottavio.
—Eh bien, repartit Stanislas, chacun de nous recommencera à son tour, jusqu'à l'arrivée d'un vaisseau.
—Vous allez me faire désirer le retour du Cyclope, s'écria sir Olliver.
—Oh! monsieur, vous êtes méchant!
—Je ne parle pas pour vous, je parle pour moi.
—J'ai bien envie, sir Olliver, de faire violence à votre modestie et de vous contraindre à commencer?
—Oui! oui! sir Olliver, commencez, dit-on de toutes parts.
—Rien ne manque à ma royauté, répondit l'Anglais en souriant gravement, voici déjà les insurrections. J'attends qu'on me détrône.
—Vous savez bien qu'on ne peut pas vous chasser hors du royaume, dit l'énergique Dolorida.
—C'est vrai! aussi je cède et je promets...
—Ah! ah! une histoire! Une histoire! s'écrièrent tous les sujets en sextuor.
—Je promets solennellement de me rendre aux vœux des populations quand le moment sera venu, et quand les vœux me sembleront librement exprimés.
—Ce n'est pas cela!
—Vous trichez!
—C'est une perfidie!
—Non! c'est une promesse constitutionnelle!
—Alors, s'écria Stanislas, nous agirons comme si vous n'aviez rien promis; mais nous voulons que l'archipel soit témoin de ce faux serment. Vous jurez?
—Je jure!
—C'est bien, vous êtes digne de régner sur nous. Plus tard, nous vous renverserons. Quant à moi, je suis prêt à commencer mon récit... Il reste à savoir s'il vaut mieux que vous m'écoutiez avant qu'après la sieste.
—J'aimerais mieux pendant la sieste, dit l'Espagnole.
—Ce serait une lutte inégale pour moi. Déjeunons, dormons, et quand l'ombre des tamarins s'allongera dans la prairie, comme disent les historiens de la nature, je vous convoquerai et je vous lirai mon histoire.
—Votre histoire? demanda l'Anglais.
—Je veux dire, sir Olliver, l'histoire que j'ai écrite, mais dont je ne suis pas le héros.
On convint de l'heure et du lieu du rendez-vous; et cette grave affaire délibérée, la colonie se livra aux soins poétiques de son ménage idéal. Puis, quand le soleil fut aux deux tiers de sa course, on se réunit, non loin de la mer, sous de frais ombrages. Les dames, sans se concerter, avaient apporté chacune un peu de coquetterie dans leur toilette. Le regard a des distractions pendant une longue lecture, et madame Julie Vernier avait déjà remarqué que sir Olliver la regardait souvent.
La señora Dolorida s'était livrée aux mêmes réflexions touchant Stanislas Robert, et elle avait mis dans ses cheveux une fleur d'un rouge admirable, qui devait inquiéter et interrompre le lecteur. Quant à madame Carolina Brenner, elle s'était couronnée de longues herbes qui lui donnaient l'aspect d'une muse ou d'une naïade.
On se coucha sur le gazon. La mer, bleue et unie, s'étendait au loin. Par un regard rapide, dont nul ne fit confidence à son voisin, chacun des assistants plongea dans l'horizon, mais n'eut pas l'air désappointé de n'y distinguer aucune voile.
Stanislas Robert, plus hardi que les autres, osa seul exprimer tout haut le sentiment secret des assistants.
—Ah ça! personne ne viendra m'interrompre, dit-il, et faisant à son regard un abri avec sa main il examina la mer et tous les sommets de l'île.
—Nous sommes bien seuls, je puis commencer.
Un grand silence se fit; Ottavio roula une cigarette; sir Olliver mit son lorgnon dans l'œil pour mieux entendre, et le peintre déroula son manuscrit.
—Je vous épargne la préface, dit-il. Je ne vous dirai pas encore pourquoi j'ai écrit cette histoire. Supposez, si vous voulez, que la crainte de mal vendre en Australie mes tableaux champêtres m'a fait choisir pour mes voyages une profession accessoire qui n'exige fort heureusement ni étude, ni préparation, ni patente, et que, pensant trouver des journaux dans cette mine d'or où l'on commence à se faire la guerre, j'ai préparé en route ce roman qui traite de la question financière et de la question de sentiment, pour plaire aux lectrices de ce vilain monde.
—Mais c'est une préface en règle que vous nous débitez là, s'écria madame Vernier.
—Parbleu! puisque je vous prévenais que vous n'en auriez pas.
—Et une préface sournoise, qui ne dit pas la vérité...
—Comme toutes les préfaces.
—Ah! traître, vous êtes un écrivain!
—Suspendez votre jugement jusqu'à la fin de mon histoire.
Et Stanislas toussa trois fois, prépara sur ses genoux les feuillets de son manuscrit, et d'une voix flûtée, insinuante, qui voulait capter l'auditoire, il commença ainsi:
Si l'on refaisait la carte du Tendre, il faudrait aujourd'hui placer la route de la Californie ou de l'Australie entre les villages de Billets doux et de Petits soins. La crise monétaire est la seule crise de sentiment qui fasse vibrer les nerfs de la génération actuelle.
Peut-être bien que Chatterton, s'il était égaré dans la cohue de nos boulevards, ne viderait plus aujourd'hui la fiole vengeresse, parce que le lord-maire lui offrirait une place de valet de chambre. Il n'y a plus aujourd'hui de sot métier; seulement, Chatterton aimerait beaucoup mieux servir un financier qu'un magistrat; il aurait beaucoup plus de chance d'être initié au grand œuvre contemporain, et il pourrait s'exercer à quelques petites opérations, que les poëtes de la génération courante ne dédaignent pas absolument. Quant à la livrée, elle n'offense plus personne; beaucoup de gens en portent sans s'en porter plus mal.
L'amour honnête, décent; l'amour, cette folie des vieux, cette sagesse des jeunes, a-t-il du moins échappé à la contagion? Reste-t-il un coin du ciel bleu où l'oiseau divin puisse déployer ses ailes et chanter? Rien n'est perdu, si l'amour est sauf. Je crois, à parler sans exagération, que tout est compromis, mais que rien n'est désespéré, parce que rien ne peut l'être.
Si Roméo cherche à voir dans le porte-monnaie de Juliette, si une question de chiffres sépare et rapproche les Montaigus et les Capulets, si la lune des amours est argentée par le procédé Ruolz, si une défiance est au fond de toutes les expansions, une vénalité au fond de la plupart des services, une raillerie sous la plupart des joies, ces misères, ces folies, ces ridicules, ces préjugés, passeront, comme toutes les imperfections humaines; l'amour et l'idéal ne passeront point.
Ces réflexions, que vous trouverez un peu solennelles, ne sont pas éloignées de celles que faisait un vieillard, arrêté, par un beau soir d'automne, au milieu des ruines de l'ancien château de Bade.
Assis sur l'une des marches d'un escalier interrompu, adossé au tapis de lierre qui montait le long de la muraille, ce vieillard, pâle et malade, promenait ses regards sur les magnificences de végétation qui envahissaient les débris. Il semblait envier cette persistance de la vie, qui jaillissait et s'épanouissait au sein de la mort, et, tendant quelquefois sa main momifiée aux rayons du soleil, il se disait, en hochant la tête, que l'homme, avec la conscience de l'immortalité, avait la cruelle certitude de sa destruction.