Il contemplait devant lui, à ses pieds, la ville de Bade, où tant de fous, atteints de la maladie de l'ennui, viennent essayer de guérir et risquer de se tuer; les plaines riantes, les montagnes parées d'autres ruines; dans le lointain, rampant sur l'herbe, ce serpent gigantesque qui s'enroule et se déroule si souvent autour du caducée, le Rhin, allemand ou français, et plus loin encore, à l'extrémité de l'horizon, il apercevait vaguement une aiguille, un fil, une ligne qui n'était rien de moins que la cathédrale de Strasbourg.
Cette contemplation était un adieu. Ce vieillard se sentait mourant; mais il avait horreur des moyens qui conservent la vie, autant que de la mort; et plutôt que de s'enfermer au milieu des remèdes, et de disputer ses derniers jours à l'agonie, il allait, il se traînait, il rampait sur la terre, aimant le soleil jusqu'à son dernier soupir, saluant la nature jusqu'à son dernier regard. Il y avait des caresses, des adorations, des sensualités dans la façon dont il buvait la brise. Cet homme était un grand voluptueux, et toutes ses amours se trouvaient résumées dans cette suprême étreinte, dans cette aspiration ardente, avec laquelle il eût voulu pénétrer ses veines de quelques-uns des rayons de l'automne, et sentir battre sur son cœur le cœur du monde.
Comme il était absorbé dans son adoration, il n'entendit pas venir un jeune homme et une jeune femme qui visitaient les ruines, et qui, engagés dans la galerie à l'extrémité de laquelle il était assis, s'arrêtèrent à deux pas de lui, avec respect, n'osant le prier de se déranger, et attendant qu'il tournât la tête de leur côté.
Le soleil tira les promeneurs d'embarras. Comme il baissait à l'horizon, il étendit l'ombre du beau couple sur les genoux du vieillard. Celui-ci fut surpris, regarda les nouveaux venus, balbutia quelques paroles d'excuse, et essaya de se lever. Mais ses forces le trahirent; l'engourdissement du repos avait paralysé ses jambes; il chancela et faillit tomber. Le jeune homme laissa le bras de sa compagne pour offrir le sien au vieillard; la jeune femme elle-même mit sa main finement gantée sous le coude de l'inconnu.
—Merci, murmura ce dernier, en saluant avec émotion.
—Nous ne vous quitterons pas, monsieur, dit la jeune femme.
—Nous vous aiderons à descendre, ajouta le jeune homme.
—Ah! si j'étais poëte, reprit le vieillard avec un sourire, et en levant les yeux au ciel, je croirais à une vision de ma jeunesse! Je rêvais, monsieur, à l'âge où j'étais comme vous, promenant avec orgueil ma joie et mon amour à travers les ruines; à l'âge où j'avais aussi à mes côtés un ange, une fée.....
La jeune femme rougit et baissa les yeux; le jeune homme pâlit.
—Vous ne m'avez pas éveillé, vous avez complété l'illusion de mon souvenir. J'ai presque peur que vous ne me quittiez; on dit que les dieux se font voir à ceux qui vont mourir.
Tout en parlant ainsi, le vieillard s'appuyait sur le couple, descendait, soutenu par lui, l'escalier au sommet duquel il s'était assis.
On fit halte au bas des ruines. Un domestique attendait le vieillard. Celui-ci, malgré les offres du jeune homme et de la jeune femme, voulut quitter leurs bras.
—Ce serait une profanation que de continuer ainsi, dit-il. C'était bon là-haut, dans les décombres; mais vous avez d'autres promenades à faire; je vous ai séparés trop longtemps. Les bras de vingt ans ne sont pas faits pour servir de béquilles. Adieu, madame; au revoir, monsieur.
Les deux jeunes gens insistèrent.
—Non, non, c'est inutile, dit le vieillard. Fritz est assez robuste pour me porter au besoin. Je lui avais défendu de me suivre, j'avais voulu gravir seul ces ruines où j'ai gambadé autrefois. J'ai bien fait, puisque Dieu m'avait ménagé la surprise de votre rencontre; mais aller plus loin avec vous serait abuser. D'ailleurs, je ne voudrais peut-être plus vous quitter... les tombes s'habituent aux fleurs... laissez-moi. Je voudrais seulement (ne vous moquez pas trop) vous demander de me bénir. Dans le monde, on croit que la bénédiction de ceux qui n'ont plus rien à attendre, rien à donner, rien à promettre, peut porter bonheur. On fait bénir l'avenir par le passé. Je crois que c'est aller contre l'harmonie de la nature. Mes jeunes amis, vous qui êtes la beauté, la joie, l'amour, bénissez-moi; j'ai eu de folles et belles années. Il m'est resté, à travers bien des orages, le parfum des premières tendresses: vous, qui êtes l'espérance, bénissez le souvenir.
Le jeune homme et la jeune femme se regardaient attendris, et peut-être un peu honteux des termes dans lesquels s'épanchait l'émotion du vieillard. Pour toute bénédiction, ils lui serrèrent la main, et la jeune femme lui tendit le front.
—Vous n'avez pas peur que mes lèvres gèlent les roses, dit l'inconnu en donnant un baiser paternel.
On se sépara. Le vieillard, appuyé sur son domestique et tournant la tête à chaque pas, regagna la ville.
—Ah! Fritz, disait-il, la belle rencontre! la belle soirée!
Le couple avait repris en silence sa promenade. Il semblait que cet incident eût dérangé quelque chose de son bonheur. Comme on sortait de l'allée qui conduit au vieux château:
—Ce bonhomme est un peu fou, dit la jeune femme avec un accent ironique.
—Pourquoi? parce qu'il a parlé de notre amour? demanda le jeune homme avec un sentiment d'inquiétude.
—Oh! non; car je confesse, Gérard, que vous avez toute l'apparence d'un amoureux.
—Doutez-vous de ma tendresse, madame?
—Allons! encore des reproches! Vous avez l'Allemagne mélancolique, mon cher!
—Et vous, Angèle, vous l'avez bien froide.
—Mais enfin, Gérard, puisque je suis là, à vos côtés, puisque j'ai mon bras sur le vôtre, puisque je dois être votre femme!... N'est-ce pas une preuve, cela?
—Oui, votre présence est incontestable; mais vous n'attendez peut-être qu'une occasion pour repartir. Oui, votre bras est sur le mien; mais c'est à peine si vous vous appuyez. Oui, vous avez tout quitté; mais vous regrettez tout!
—Gérard! Gérard!
—Ah! laissez-moi parler, Angèle, car je souffre cruellement. Il ne sait pas le mal qu'il nous a fait, ce vieillard, en admirant notre joie, notre amour, notre bonheur. J'étais un pauvre artiste; vous m'avez applaudi, accueilli, encouragé; vous étiez, par votre fortune, par votre position, une grande dame, riche, titrée. J'ai pris votre intérêt pour de l'affection. Vous m'avez laissé espérer votre main, par orgueil peut-être, pour défier ce monde qui nous provoquait. Dieu m'est témoin que j'étais bien heureux. Mais, depuis quelques jours, je surprends dans votre amour des scrupules étranges. Vous êtes rêveuse. Un ennemi invisible, mais effroyable, s'est glissé entre nous. J'aurai le courage de le nommer, Angèle, c'est l'ennui; vous vous ennuyez.
—Peut-être! mais seulement quand vous parlez ainsi. Vous êtes fou, Gérard!
—Oui, comme ce vieillard, n'est-ce pas?
—Non, comme un enfant, au contraire. Vous autres, artistes, vous empruntez aux femmes leurs nerfs et leurs vapeurs. Vous êtes d'une coquetterie, d'une susceptibilité incroyables. Vous parlez d'orgueil! le mien baisse pavillon devant le vôtre. Qu'est-ce qui me retient auprès de vous, mon ami? Je suis veuve, je suis libre, j'ai une fortune qui me rend indépendante. Je brave la méchanceté. Si je vous ai suivi, c'est que je vous aimais; si je reste, c'est que je vous aime.
—Est-ce bien vrai, Angèle, ce que vous dites là?
—Non, j'ai menti! Je ne vous aime pas. Allons, Gérard, taisez-vous!
Et la jeune femme mit sa main sur les lèvres du jeune homme. Celui-ci retint vivement cette main, qu'il couvrit de baisers.
Quelques promeneurs aperçurent ce geste.
—Voilà des amoureux, disait-on.
—Que c'est donc bon de s'aimer ainsi!
—Sont-ils mariés?
—Vous voyez bien que non!
Gérard avait besoin de croire aux douces et moqueuses paroles de son enchanteresse.
—Se peut-il qu'on cesse de s'aimer? reprit-il en serrant avec force le poignet de la jeune femme.
Celle-ci poussa un cri.
—Vous m'avez fait mal; vous m'avez écorchée avec le bouton de ma manchette.
—Pourquoi, aussi, portez-vous des diamants au poignet? dit Gérard en embrassant la place meurtrie.
—Le reproche est singulier!
—Pourquoi souriez-vous, Angèle?
—Parce que vous m'avez fait horriblement mal.
—Non, je devine. Vous vous dites que je suis bien ridicule de blâmer un luxe que je ne sais pas donner.
—Ah! mon ami, ce n'est plus à moi que vous pensez en parlant ainsi!
—Laissez-moi m'expliquer, Angèle; d'ailleurs, c'est là le secret de ma jalousie, de ma douleur, de mes doutes incurables! Je suis pauvre, vous êtes riche. Vous, baronne, veuve d'un millionnaire, vous avez quitté un hôtel élégant, des domestiques habiles, un luxe raffiné, pour courir les hasards de l'hospitalité vénale. Je souffre de vous voir ainsi, et j'ai peur que vous ne regrettiez Paris dans les auberges des bords du Rhin!
—Vous êtes jaloux du confortable!
—Je suis jaloux de tout ce que vous méritez et de ce que je suis forcé de vous refuser. Si vous vouliez me permettre, Angèle, de donner un concert...
—Et je recevrais les billets à la porte, n'est-ce pas? interrompit avec fierté la baronne. Ne vous inquiétez pas de ces vulgarités, mon ami. Ce pays est charmant; les hôtelleries y sont propres; je m'y trouve à l'aise; ne souhaitez rien de plus. Nous avons nos deux cœurs; toutes les chaumières peuvent nous suffire.
—Ces vulgarités, mon Angèle, mettent bien des cailloux sous nos pas. Vous n'osez jamais vous plaindre; mais je devine des privations. Ah! pourquoi ne suis-je pas riche!
—Ne vous plaignez donc pas d'un défaut qui m'attache à vous! D'ailleurs, si je vous coûte un peu cher, c'est votre faute: cotisons-nous.
—Encore! ne renouvelez jamais ces propositions, Angèle, je me trouverais déshonoré le jour où votre main, en se posant dans la mienne, y mettrait de l'or.
—Cependant, mon cher, dit la baronne avec un petit sourire, je ne peux pas me ruiner pour vous épouser.
Gérard rougit, garda quelques instants le silence et reprit:
—Pourquoi prenons-nous plaisir à gâter notre bonheur par des défiances?
—Allons, vous voilà raisonnable, répondit Angèle, qui souriait toujours. Qu'importe le reste, quand les cœurs sont unis?... Irons-nous ce soir au bal, mon ami?
—Encore la foule, le bruit.
—Je ne crois pas que la solitude absolue nous réussisse, Gérard!
—Soit! allons à ce bal!
—Et pour vous prouver, mon ami, que je n'ai pas oublié mes habitudes de femme coquette, j'exige un beau bouquet!
—Vous l'aurez.
—Promettez-moi aussi de n'être pas d'une assiduité trop farouche pendant le bal. Ne compromettez pas trop celle qui doit être votre femme.
—Je vous admirerai de loin, mon amie. Mais nous ne sommes pas encore au bal, Dieu merci.
La promenade se continua quelque temps encore; mais une rêverie douce avait succédé aux tendres reproches. La mélancolie du bonheur semblait précéder ce couple charmant et éloigner de lui tout regard indiscret, tout bruit discordant. Le coucher du soleil mettait de l'or à la pointe des herbes que foulaient nos chastes amoureux; la nature coquette des environs de Bade se revêtait de solennité. C'était l'heure des extases et de la poésie universelle. Angèle et Gérard paraissaient subir le charme enivrant de cette soirée.
Or, voici ce que se disait tout bas la baronne:
—Certainement, j'aime beaucoup Gérard. C'est un artiste d'un grand talent. Il a une belle figure, et je crois qu'on en ferait un mari enviable; mais sa trop grande sentimentalité m'est suspecte. Il me parle si souvent de sa misère et de ma fortune, que je tremble qu'il ne songe trop à m'épouser, et pas assez à m'aimer toujours. Les artistes enrichis sont insupportables. Je veux encore éprouver sa sincérité avant de consentir à lui donner un million.
Et la baronne se serrait contre Gérard, et levait sur lui des yeux languissants. De son côté, l'artiste murmurait dans la profondeur de son âme:—Certainement, j'adore Angèle; je donnerais ma vie pour elle; mais je n'ai pas le moyen de soupirer toujours après sa main. Ce soir, le bal va me coûter encore quelques louis, presque mes derniers; dans cinq ou six jours, je n'aurai plus le sou. Accepter son aide, c'est déchoir. Je ne crois pas faire injure au sentiment loyal que j'ai pour elle en désirant l'épouser promptement. Elle est très-riche, je pourrai l'aimer à mon aise, sans être obligé de la quitter tous les jours pour travailler. Mais si, décidément, elle craint de se mésallier, je ne veux pas voler ou mendier pour lui acheter des bouquets...
Et Gérard, en pressant dans son gousset les dernières pièces d'or qu'il eût à dépenser, regardait Angèle d'un œil enivré d'amour et brûlant de supplication.
Le soir de cette promenade de sentiment, la baronne Angèle de Bligny entrait dans la salle de bal de la maison de Conversation, avec une toilette qui évoquait Paris, et un bouquet dont le pauvre Gérard savait le prix.
La baronne était fort belle, de cette beauté singulière et toute française qui n'a rien à démêler avec l'art grec, avec les symétries de la statuaire, mais qui se compose d'un agencement gracieux des lignes, de la vivacité des traits, de l'éclair du sourire, du vague caressant des regards, de ce je ne sais quoi qui déconcerte l'analyse précise.
Il y a des femmes à la physionomie placide et tout extérieure qu'on ne regarde bien qu'en face; il en est d'autres qu'on n'ose jamais regarder, mais qu'on entrevoit de côté, qui vous parlent toujours comme à la dérobée, dont le charme pénétrant et indécis échappe à une observation fixe, qui miroitent, et qui laissent dans le cœur une sensation violente et imparfaite d'où naît une curiosité sans fin et sans assouvissement.
La baronne était une de ces créatures moirées, si j'ose ainsi dire. On ne pouvait arrêter sa figure dans un contour net et immobile. Jamais aucun portrait d'elle ne lui avait ressemblé, parce que son visage n'existait pas sans le rayonnement de ses prunelles battues par les paupières, comme par un éventail qui les attisait; parce que sa peau transparente, qui laissait compter les veines, avait des lueurs fugitives; parce que sa grâce était un arome; parce que la voir, sans en être vu et sans qu'elle parlât, ce n'était pas la voir. Il n'était pas jusqu'à la nuance de ses cheveux qui ne participât à cette harmonie vague. Était-elle brune? Était-elle blonde? c'était une question sans cesse agitée, jamais résolue. Angèle, en un mot, était le type le plus complet de la Parisienne. Elle avait le secret de la coquetterie et de l'élégance. Spirituelle, frondeuse, mais effleurant l'épiderme, sans avoir le mauvais goût provincial de déchirer, parlant de tout avec vivacité, n'approfondissant rien, passionnée jusqu'à la passion exclusivement, poétique jusqu'à la poésie, évaporée avec un fond inaltérable de bon sens pratique, elle possédait toutes les vertus mondaines, c'est-à-dire tous les défauts des Parisiennes.
Elle avait ce soir-là une toilette de tulle qui semblait accumuler les nuées autour de ses épaules et de sa taille. Gérard l'admirait de loin avec amertume. Fidèle à ses exigences, il n'osait rester trop assidûment près d'elle; mais il était remplacé, selon l'échange célébré dans les romances, par son magnifique bouquet, et c'était peut-être bien à lui, autant qu'aux fleurs elles-mêmes, que s'adressaient les petits baisers, ou, pour mieux dire, les petits mordillements d'Angèle.
Veuve et riche, madame de Bligny avait été persécutée le lendemain de l'enterrement de feu M. le baron, son époux, par les adorations de plusieurs cousins qui se disputaient la faveur de ne pas laisser sortir de la famille une fortune qui s'y était augmentée. Mais l'encens de ces héritiers manquait de délicatesse; et la jeune veuve avait l'odorat susceptible. Elle fut blessée jusqu'au plus profond de sa vanité, je veux dire de son âme, et jura de se venger. Quoi! c'était pour sa fortune qu'on la courtisait, et sa main fine et blanche, aux fossettes délicieuses, aux ongles roses, n'était sollicitée qu'à cause des gros et vilains sacs d'écus qu'elle était capable de dénouer! C'était à rassasier des hommes et de la fortune. La baronne eut le courage de se résigner à la richesse, mais elle ne pardonna pas à ses cousins, et le dépit excitant sa sensibilité, l'amour-propre froissé portant un défi à l'amour, elle en vint à rêver une union disproportionnée, dans laquelle toute sa fortune servirait à récompenser une tendresse désintéressée, un dévouement sincère, une âme d'élite. Tout homme soupçonné de posséder quelques belles rentes solides, lui devint odieux. Elle essaya de s'apitoyer sur un jeune homme d'excellente famille qui venait de se ruiner au jeu; mais quand on lui eut donné la preuve que cette union était une faillite, et qu'il y avait de la spéculation mal avisée dans ce désordre apparent de la passion, elle chercha ailleurs.
Gérard passa, un soir qu'elle était triste et fiévreuse, dans un coin de salon, regardant de jeunes héritiers faire la roue devant de jeunes héritières, et écoutant de petits ambitieux baragouinant le langage de l'amour à de jeunes coquettes qui voulaient se marier pour porter des cachemires.
Angèle, que cette spéculation universelle désespérait, reçut à cet endroit du corps, inconnu en physiologie, où naissent les sentiments, une commotion électrique, quand elle vit les grands yeux rêveurs de l'artiste, ses joues un peu maigres et suffisamment pâles, ses cheveux inspirés. Mais quand elle l'entendit chanter, et lancer dans le plafond des notes qui ne devaient s'arrêter qu'au ciel, la baronne faillit s'évanouir; elle ferma les yeux devant son idéal, qui l'éblouissait. Elle apprit que Gérard était pauvre, qu'il vivait avec sa mère; qu'il avait un grand talent de compositeur et de chanteur; qu'il était dévoré d'ambition, et qu'il voulait faire un chef-d'œuvre ou mourir. Pour le coup, l'instrument de la vengeance était forgé par Dieu même. Madame de Bligny eût manqué à tous ses devoirs envers elle-même et envers l'amour, en ne faisant pas à Gérard l'honneur qu'elle refusait à ses avides cousins de tous les degrés. Elle pleura des vraies larmes, en écoutant s'épancher, avec des dièses et des bémols à la clef, l'âme mélodieuse du musicien. Elle s'en fit remarquer; et, huit jours après cette première rencontre, ils déchiffraient ensemble un duo, qu'ils n'avaient pas encore appris au bout d'un mois, et dont ils avaient oublié le nom deux mois après.
Gérard fut sincère dans ses transports. L'amour d'une grande dame, veuve, riche, lui donna des mouvements fiévreux de reconnaissance. Il jura de devenir illustre pour couronner tant d'abnégation. Il voulut s'élever à la hauteur du sacrifice. Il y eut vraiment, dans les premiers temps de cette liaison, qui resta d'ailleurs dans les bornes du respect le plus ardent, des heures sublimes, dignes des poëtes, et à faire envie aux nigauds éternels qui ont inventé l'amour extatique. Angèle se vengea avec luxe. Gérard eut du génie. Ces deux beaux jeunes gens, elle séduisante et rayonnante, lui pâle d'émotion et de joie, tous deux jaloux de se venger du monde, qui les trouvait, lui trop pauvre, elle trop riche, ces deux incompris qui se comprenaient si bien eurent des appétits de bonheur à ruiner le ciel. Ils s'aimèrent en cachette, en public, à l'Opéra, à l'église, en riant, en pleurant, en priant, de toutes les façons; et ils s'aimèrent comme il faut s'aimer, en ne pensant qu'à l'amour, en oubliant, par intervalles, lui son ambition, elle son dépit.
Ce fut une orgie divine dont le monde parisien devina et admira les joies, puisqu'il s'empressa de les calomnier. Au premier sifflement des couleuvres, Angèle tressaillit, non pas qu'elle se repentît de son bonheur, mais les méchancetés du dehors la rappelèrent à son rôle.
—Puisque l'on continue à me provoquer, se dit-elle, je les pousserai à bout; je leur montrerai qu'il n'y a pas de caprice dans notre amour.
L'imprudente, en effet, voulut y mettre de la logique, de la raison. Ce fut sa folie, son fruit défendu, auquel naturellement elle fit mordre Gérard.
—Je serai ta femme, lui dit-elle.
—Hélas! tu étais ma muse! dit le pauvre musicien, auquel ce mot rappela qu'il n'avait plus à obtenir de la grande dame que ses millions; cette pensée, en le mettant en présence d'une convoitise d'argent, l'attrista et le blessa d'abord. Puis, l'un et l'autre, ils s'habituèrent à cette idée du mariage, et, en s'y habituant, ils l'étudièrent.
Il se fit une déchirure dans le ciel qui les enveloppait et qui les cachait. Par ce trou, on aperçut la vie positive, et l'on sentit passer un vent glacial.
—N'est-ce pas me déshonorer, se demanda tout d'abord et tout héroïquement notre artiste, que d'épouser une femme si riche? On ne voudra jamais croire que je l'aime pour elle; on dira que je l'aime pour son argent.
De son côté, madame de Bligny, quand elle songea qu'un contrat de mariage, rédigé sur papier timbré, allait consacrer et immobiliser son bonheur, se sentit prise, non pas d'un doute pour Gérard, mais d'un besoin instinctif de veiller à la sûreté de son rêve. Puisqu'elle portait un défi aux soupirants de sa bourse, il fallait être bien certaine que Gérard ne chantait pas pour ses écus; et non-seulement cette conviction devait lui être acquise, mais il était d'obligation, de bon goût, de la faire entrer dans la conscience de tous.
Dès lors, la nécessité d'une épreuve réciproque désenchanta un peu l'avenue que parcouraient nos deux amants. On s'observa, on se commenta, et, si pur qu'on fût disposé à se trouver, on se soupçonna capable de petits défauts.
—Je saurai bien si Gérard m'aime absolument et sans arrière-pensée, se dit madame de Bligny. Je le contraindrai de quitter Paris, ses succès, ses triomphes, et je le mettrai à l'épreuve du désintéressement.
—Je saurai bien si Angèle veut m'épouser, dit à son tour Gérard, qui ne se souciait pas d'être pris seulement pour expérience et par vengeance. Je la suivrai jusqu'au bout du monde.
Et c'est ainsi que, voulant attester la solidité de leur amour, ils coururent la chance de l'ébranler, et résolurent de quitter Paris pour aller se promener sur le Rhin. Hélas! il faut se défier des sentiments qui ont besoin de changer d'air et de climat. Ils usent des moyens désespérés de la médecine, et sont bien près de leur fin.
L'amour de Gérard et d'Angèle n'était pas au dernier degré, mais il avait des déchirures dans le poumon, et il était pris de l'inquiétude de ceux qui se sentent menacés par la mort.
Gérard, nous l'avons dit, était pauvre. Fils naturel d'un père resté très-inconnu, il vivait avec sa mère, ancienne actrice, autrefois célèbre, et qui avait changé son glorieux nom de théâtre contre le nom de Gérard, qui lui semblait, dans ses scrupules maternels, plus pur et plus digne de son fils.
Madame Gérard n'avait rien gardé de toutes les fortunes que ses caprices avaient gaspillées. Devenue sage en devenant vieille mère, elle prenait soin de l'intérieur, ne vivait que pour son fils et qu'en lui. Elle était fière de ses succès, peut-être encore plus de ceux qu'il obtenait dans le monde que de ceux qui l'accueillaient en public. L'amour de madame de Bligny, qu'elle avait deviné et que Gérard avait fini par lui raconter, lui semblait le plus heureux coup du sort. Aussi, quand elle vit son fils se préparer à un voyage:
—Va! lui dit-elle en l'embrassant, et reviens millionnaire.
—Oh! ce n'est pas la fortune que j'envie, répondit avec empressement Gérard, offensé de ce conseil pratique.
—Puisqu'elle est riche, il faut bien passer sur ce défaut-là, répliqua sa mère, qui savait par expérience que ce défaut est une vertu.
L'artiste fit deux parts de son argent; il en laissa une à sa mère et emporta l'autre. Il avait fièrement posé les conditions à la baronne, et avait juré qu'il ne partirait pas, si Angèle ne s'en reposait pas absolument sur lui pour les dépenses de la route.
Madame de Bligny s'était docilement soumise à cette exigence, dans laquelle tout d'abord elle vit un noble mouvement, et qu'elle avait ensuite considérée avec défiance, redoutant un calcul dans cette affectation. Nous savons aujourd'hui à quel point ils en sont venus. Le doute est entre eux; ils s'aiment toujours, ou plutôt ils veulent encore s'aimer. Toutefois, la baronne s'irrite en secret, et par intervalles, des doléances de Gérard, qui lui semblent des sommations, et Gérard, dont la bourse s'épuise, trouve qu'on abuse de son désintéressement, et qu'il n'y aurait que justice à le récompenser.
Ils sont aussi sincères que des créatures humaines peuvent l'être. Ils ne mentent qu'à leur propre conscience, ce qui n'est presque rien, dans la confusion des hypocrisies, et la nécessité qui les pousse à se faire réciproquement des reproches est la dernière illusion d'une tendresse qui croit vivre, parce qu'elle accuse.
Madame de Bligny avait un grand succès au bal. Tout le monde connaissait ou soupçonnait son engagement avec Gérard; mais personne n'en paraissait scandalisé. La décence de ce sentiment, le respect qu'on semblait avoir pour le monde, suffisaient pour que celui-ci fût indulgent. Il rembourse avec la monnaie dont on le paye et feint de pardonner à qui feint d'avoir peur de lui.
Pendant que madame de Bligny, belle et souriante, dansait, valsait et flairait son bouquet avec ses lèvres, Gérard, adossé à l'angle d'une porte, se disait tout bas:
—Je n'ai plus que cinquante francs à dépenser pour elle. Que vais-je faire? Lui demander de m'épouser, parce que je n'ai plus d'argent, c'est hideux! accepter ses offres, c'est m'avilir. Je n'ai d'autres ressources que de fuir, de voler ou de travailler. La quitter, c'est le comble de la lâcheté; donner des concerts, c'est l'humilier. Je suis entre le crime et une bassesse. Quoi que je fasse, je perds son amour. Plutôt la mort mille fois! Ah! que nous sommes fous, nous autres artistes, de nous attacher à ces impitoyables coquettes! Un jour, une heure d'amour, c'est tout, c'est trop; puis chacun retourne à son devoir. Mais pourquoi me suis-je habitué à cette pensée qu'elle pouvait être, qu'elle devait être ma femme? N'est-ce pas elle qui m'a donné cette ambition, qui l'a entretenue dans mon cœur?... Oui, je me rappelle toutes ses paroles: serais-je coupable de les lui rappeler?
Et le pauvre Gérard la cherchait des yeux, lui souriait de loin, lui envoyait un baiser des lèvres, quand la valse la faisait passer devant lui, puis il reprenait ses douloureuses réflexions.
—Cinquante francs! se disait-il; ce n'est pas même le prix du voyage pour la fuir. Je suis obligé de vaincre ou de mourir ici.
Et comme il cherchait parmi tous ces valseurs quelqu'un à qui, en désespoir de cause, il pût s'adresser pour un emprunt, il aperçut un journaliste parisien en quête d'émotion pour un keepsake dont il dépensait d'avance le produit.
Gérard l'aborda, renouvela connaissance et présenta sa requête, en s'excusant sur un retard de la poste.
—Parbleu! mon cher monsieur, dit le journaliste, je vous demande deux heures de répit. J'ai quelque idée que la chance me sera favorable aujourd'hui, et je mets d'avance mon gain à votre disposition.
—Vous allez jouer?
—Oh! je suis un observateur consciencieux. J'ai promis une imprécation contre la fièvre du trente et quarante; je veux m'inoculer le mal, afin de le mieux juger... Si vous ne craignez pas la contagion, venez avec moi.
—Volontiers; c'était pour jouer moi-même que je voulais emprunter ces quelques louis, reprit Gérard, qui se voyait obligé de mentir pour cacher son embarras, et qui, depuis son arrivée à Bade, tout entier aux spasmes de son amour, n'avait jamais songé au tapis vert.
Les deux jeunes gens quittèrent la salle de bal et allèrent dans les salons où la roulette et le trente et quarante tiennent leurs assises.
Gérard eut une émotion profonde en entrant; il sentit un frisson lui parcourir le dos. Une voix lui disait à l'oreille:
—Ici on laisse tout amour! Vous qui entrez n'en espérez plus!
Il regarda les croupiers impassibles, les joueurs aux sensations diverses: les uns feignant l'insolence pour intimider le sort; les autres pâles, muets, agitant leurs mains convulsives dans leur poitrine. Il se rappela les vers d'Alfred de Musset (car, bien que musicien, Gérard était instruit et avait de la littérature). Il chercha les Fils de la Forêt-Noire; il en vit quelques-uns.
Gérard ne poussa pas l'exclamation du poëte:
Mais il envia plus d'un de ces paysans dont la roulette multipliait l'enjeu, et il jeta sur la table, avec un serrement de cœur, dissimulé dans le plus faux sourire qui ait jamais brillé sur des lèvres humaines, un de ses derniers louis, tiède encore d'un long contact, d'une étreinte désespérée.
Nous n'abuserons pas de la situation dramatique pour peindre les émotions de la circonstance. Ce qui importe, c'est de savoir que Gérard dut s'estimer très-heureux en amour, car son malheur au jeu fut complet. Il eut bientôt perdu ses cinquante francs.
—Vous ne jouez plus? dit le journaliste, qui perdait déjà la valeur du keepsake, et qui songeait à un second volume.
—Je ne suis pas en veine ce soir, répondit Gérard, dont les jambes tremblaient, et qui avait peur de s'évanouir.
Il se dégagea de la foule, et, au lieu de rentrer dans la salle de bal, il sortit et alla s'asseoir sous les arbres de la promenade, se cachant des groupes qui venaient écouter l'orchestre de la danse; là, il faut bien l'avouer, notre héros n'eut plus de courage. Le dépit, l'amertume, le sentiment de sa défaite l'étouffèrent: il pleura.
Les larmes sont une satisfaction que l'on s'accorde à soi-même, et si l'on doit proclamer heureux tous ceux qui pleurent, ce n'est pas parce qu'ils sont consolés, mais c'est parce qu'ils se consolent eux-mêmes. Les pleurs sont une revanche et un certificat d'innocence que l'homme accablé se décerne. Je suis bien à plaindre, se dit-il, puisque je pleure! et si je suis à plaindre, c'est que je mérite d'être consolé. De là, à s'estimer plus que les autres, en raison même de sa douleur, il n'y a pas loin, et Gérard ne manquait pas à cette loi égoïste. Il en voulait à Angèle de ce qu'il pleurait pour elle. Il avait des mouvements haineux d'amour.
—Oh! je la forcerai bien à m'épouser, se disait-il. Il serait par trop ridicule d'avoir tout quitté pour la suivre, et d'être laissé là parce que je me suis ruiné pour elle. Mais comment oser lui dire... que je n'ai plus un sou... pas même de quoi faire l'aumône? Oh! ce jeu, quelle sottise à moi de lui demander un aide! Après tout, l'amour et la roulette se devraient plus d'égards. Si j'osais, je mendierais... Je comprends le vol! Qu'y a-t-il, à cette heure où je souffre, entre une mauvaise action et moi?... La seule distance que remplirait une occasion.
Et Gérard, froissé dans ses espérances les plus vives et les plus douces, se sentant à la discrétion de la femme qu'il aimait, n'ayant aucun moyen de la contraindre, rougissant de lui devoir quelque chose, perdant d'un seul coup cette égalité apparente que son indomptable fierté d'artiste lui avait conquise, Gérard se mordait les poings, poussait des exclamations étouffées, et s'animait d'une formidable colère contre lui-même, contre la destinée, contre la baronne.
Après une heure d'épanchement dans la solitude, il se crut plus calme, et résolut de rentrer. Madame de Bligny avait remarqué son absence; elle était inquiète et un peu jalouse. Mais quand elle le vit, elle comprit à sa pâleur qu'il souffrait, et, dans un regard expressif, elle lui demanda pardon de l'avoir accusé.
—Qu'avez-vous, mon ami? lui dit-elle en allant vers lui.
—Rien... la fraîcheur de la nuit m'a saisi.
—Gérard, vous me cachez quelque chose.
—Moi, que puis-je vous cacher?
—Je ne sais, une mauvaise nouvelle, un duel.
—Un duel! reprit Gérard avec un peu d'ironie, oh! ce n'est pas le duel que vous supposez, madame, je me suis battu contre votre amour, et j'ai été vaincu.
—Vous êtes fou, mon ami! dit la Parisienne avec une compassion railleuse.
—C'est possible.
—Ah! je devine! s'écria Angèle, qui reconnut la vérité à certaine flétrissure des mains, à ce petit désordre des manchettes que causent toujours le maniement de l'argent et l'action du jeu. Vous avez joué, et...
—Et j'ai perdu, c'est exact; mais excusez-moi, mon amie, cette perte est insignifiante. Pourtant la persistance du sort m'a irrité. Je suis un mauvais joueur, je n'aime pas perdre. Voilà le motif de ma pâleur et de mon émotion.
—Je crois que vous me cachez quelque chose, dit Angèle en lui serrant les mains, et vous avez tort. Si quelque dette...
—Je ne dois rien... Ne parlons plus de cela, et dansons, si vous voulez.
—Non, je me sens fatiguée; je veux rentrer.
—Permettez que je vous reconduise.
Madame de Bligny était rêveuse. Cette douleur de Gérard lui semblait facile à interpréter; elle ne doutait pas qu'il n'y eût une question d'argent au fond de ce désespoir. L'épreuve touchait à son terme. Décidément l'artiste avait triomphé. Son orgueil qui n'avait jamais fléchi, son amour qui avait eu recours à toutes les luttes plutôt que d'accepter un bienfait, tout attestait le désintéressement de la passion.
—Gérard, lui dit-elle avec une sorte de gravité, laissez-moi vous dire que je vous aime plus que jamais. J'ai été cruelle envers vous peut-être; mais c'était pour mieux vous prouver mon estime. Venez me chercher demain matin. Nous aurons une longue conversation ensemble; nous avons tout notre bonheur à assurer.
Gérard ne put que répondre:
—A demain!
Il mit sur le front d'Angèle un respectueux baiser, et il la quitta brusquement.
—Elle m'a pris en pitié, se disait-il, j'ai lu dans ses yeux la compassion. Demain elle va m'offrir sa fortune avec sa main: c'est là mon rêve! Et pourtant je voudrais que cette offre ne vînt pas si justement à l'heure où j'en ai besoin; elle saura plus tard que je n'étais plus en mesure de refuser. L'humiliation pour moi sera complète.
Les scrupules de Gérard devenaient absurdes, et sa délicatesse était surtout de l'orgueil. Mais de toutes les tâches, la plus difficile pour l'homme est celle d'accepter simplement son bonheur. Il perd un temps précieux à minauder avec lui, et il a parfois des accès de fierté chevaleresques et pervers, dans lesquels il prétend mériter les bienfaits qui lui tombent du ciel. Gérard traversait une de ces crises folles. Il n'avait qu'à passer cette nuit-là dans l'enchantement, dans l'espérance; il aima mieux la consumer dans des enquêtes pénibles sur sa situation, sur la dépendance que sa pauvreté allait lui imposer.
Après avoir dit adieu à madame de Bligny, il revint à la Maison de conversation. Le bal n'était pas fini; on dansait et on jouait encore. L'artiste n'osa pas rentrer, mais il regarda les fenêtres du salon de la roulette, comme si l'une d'elles dût s'ouvrir, et comme si quelque joueur privilégié dût lui jeter de là tout une fortune, dont il avait grand besoin, pensait-il.
Personne n'ouvrit de fenêtre; il ne tomba aucune aumône, et Gérard, fort ému par avance de l'entretien qu'il devait avoir le lendemain, rentrait chez lui en baissant la tête, quand il remarqua, au détour d'une rue, une ombre masculine attachée à ses pas avec une persistance singulière. Nous ne commettrons pas la mauvaise plaisanterie d'affirmer que Gérard, ce soir-là, ne redoutait pas les voleurs. Il se retourna brusquement, vint droit à son ombre, et lui frappant sur l'épaule:
—Que me voulez-vous? lui demanda-t-il résolûment.
—Rien, si vous n'êtes pas celui que je cherche, répondit l'ombre avec un fort accent germanique; ce qui prouvait par surcroît, après le témoignage sensible du contact, que cette ombre n'était pas celle de l'artiste lui-même.
—Et, qui faut-il être pour vous satisfaire?
—Un jeune homme de bonne tournure qui se promenait tantôt dans les ruines du vieux château, en compagnie d'une charmante dame.
—Et si j'étais ce jeune homme? demanda Gérard.
—En ce cas, monsieur, j'affirmerais que je ne me suis pas trompé en croyant vous reconnaître, et je vous prierais de venir parler en toute hâte à mon maître, qui désire vivement vous entretenir.
—Quel est ton maître?
—Le baron Walter, un vieillard bien malade, que vous avez rencontré dans les ruines.
—Quoi! ce bonhomme un peu fou!
—Je ne sais pas si mon maître est fou, reprit gravement Fritz; mais je sais qu'il veut vous voir et qu'il m'a chargé de vous amener à lui en toute hâte.
—Mais je ne le connais pas du tout, dit Gérard d'assez mauvaise humeur, et comme je ne suis ni notaire, ni médecin, je n'ai rien à faire au lit d'un moribond.
Fritz garda le silence, il attendait un refus plus formel.
—A moins que ce ne soit pour me nommer son héritier, continua l'artiste, qui mêlait ses préoccupations d'argent à cet incident bizarre, et qui riait à moitié; auquel cas, mon cher, je te suivrais avec empressement.
—C'est peut-être pour cela, en effet, répliqua Fritz, qui s'inclina et qui passa devant, comme pour indiquer la route.
—Au surplus, la nuit est bonne pour les aventures, continua Gérard, je ne dormirai pas; allons visiter les mourants, c'est une œuvre méritoire.
A quelques pas de là, Gérard s'arrêta tout à coup.
—Es-tu bien sûr, demanda-t-il à Fritz, que ton maître soit un vieillard?
L'Allemand ne parut pas comprendre le sens de cette interrogation.
—Il me le semble, balbutia-t-il.
—C'est que si, par hasard, tu me menais à quelque jeune ou respectable dame, reprit l'artiste avec fatuité, je l'avoue, mon cher, que par égard pour ta maîtresse, il vaudrait mieux me laisser en route.
Fritz sourit et répondit avec dignité:
—Je suis père de famille, monsieur, et mon maître n'est pas une femme.
—Que peut-il me vouloir? se demanda Gérard, qui continua son chemin.
Le baron Walter occupait un appartement, meublé très-confortablement, à l'hôtel d'Angleterre. Gérard fut introduit dans un salon, où on le laissa seul pendant quelques minutes; puis, Fritz, qui avait été prévenir le malade, revint chercher notre héros, qu'il conduisit à la chambre du baron.
Gérard se laissait aller aux chances de cette aventure avec l'enthousiasme ironique d'un homme qui vient d'être profondément atteint et qui méprise le surcroît des petites misères humaines. La curiosité qui naissait en lui s'aiguisait en sarcasmes.
—Parbleu! se disait-il, je veux savoir quelle sotte mésaventure la chance qui m'a trahi au jeu me réserve encore!
Le vieillard essaya de se soulever sur son séant quand il le vit entrer; mais ses efforts furent vains, sa tête retomba sur l'oreiller.
Fritz s'approcha pour l'aider.
—Non, merci, murmura le baron, je n'ai pas besoin de toi, nous avons à causer, laisse-nous.
Fritz avança un fauteuil pour Gérard au pied du lit, ranima le feu dans le foyer, jeta un coup d'œil aux diverses potions ordonnées par le médecin et se retira.
—Monsieur, dit le mourant, en s'interrompant presque à chaque syllabe, je vous remercie d'être venu; vous m'enlevez une grande inquiétude de l'esprit; et si, comme je l'espère, vous voulez bien accepter la tâche que je prends la liberté de vous confier, je mourrai sans remords.
—Mais, monsieur, interrompit Gérard, vous ne me connaissez pas!
—Si, je vous connais bien, dit le moribond, en essayant de sourire et en secouant la tête, vous êtes la jeunesse, l'amour, l'illusion, par conséquent la candeur, la bonne foi, l'honneur. Oh! je vous connais bien!
—Mais tout cela n'est pas sur mon passe-port, dit Gérard. Avant de recevoir des confidences qui sont peut-être le résultat d'une prévention trop favorable, et par cela même dangereuse, j'ai besoin, monsieur le baron, de vous dire qui je suis: Je me nomme Gérard, je suis musicien; je ne vous assurerai pas que j'ai du talent, mais j'ai l'honneur d'avoir quelques ennemis qui travaillent à ma réputation.
—Artiste et amoureux! vous êtes complet, mon ami, dit le malade, et cette belle dame...
—Sera ma femme dans quelques jours, monsieur le baron, dit Gérard avec fierté.
—Oh! le beau rêve! Tâchez, mon ami, de ne pas vous éveiller, je ne pouvais choisir mieux, et je vous ai bien deviné! Moi, je suis le baron Walter, un vieil Allemand sentimental qui va faire bientôt son dernier voyage dans le bleu! J'ai aimé l'art et les artistes; j'ai aimé tout ce qui est aimable; maintenant il me faut aimer la mort. Après une existence assez orageuse, pendant laquelle j'essuyai bien des tempêtes, sans faire beaucoup de naufrages; je vais quitter la terre, en laissant une dette à payer... Oh! cette dette-là est sacrée. Je l'ai oubliée longtemps, mais le malheur m'a frappé et m'a averti. J'avais un fils légitime que j'aimais ardemment... Je l'aimais trop: c'était le témoignage d'une union heureuse et courte. Il y a quelques mois on m'apporta le cadavre de mon enfant blessé mortellement dans un duel... Je ne vous dirai pas combien je pleurai... mais je vous dirai que je meurs de sa mort. Après quelque temps d'un désespoir que la pensée d'une réunion prochaine finit par adoucir, comme j'allais prendre des dispositions pour distribuer ma fortune entre les diverses sociétés chorales de mon pays, je me demandai si je n'avais personne à frustrer, et si j'avais bien réellement le droit de disposer ainsi de mon bien. Cette question fut salutaire. Je me souvins alors que, parmi les orages d'une existence dont la passion était la boussole, j'avais abandonné, il y a quelque trente ans, une charmante femme, parce qu'elle m'attribuait avec obstination la paternité d'un enfant, dont je ne consentais pas à m'avouer le père. Un scrupule contraire à celui que j'avais ressenti autrefois me saisit. J'aimai cet enfant entrevu et repoussé, j'eus une vision de cette jeune mère si belle... Et puis c'était un péché de jeunesse que j'allais revoir... et j'ai eu une jeunesse dont les cendres sont encore chaudes. Je résolus de me mettre à la recherche de cet enfant et de lui léguer mon bien. Un de mes amis, auquel je donnai des instructions et qui avait plus de santé que moi, s'est mis en campagne. Il m'a écrit qu'il était en bonne voie, qu'il espérait m'amener mon fils dans quelques jours... Par malheur, je ne serai plus là, monsieur, quand cet héritier viendra frapper à la porte du père prodigue... Je sens que je meurs. Cette promenade de tantôt m'a achevé. J'ai voulu aspirer la vie. C'est une boisson désormais trop forte; elle m'a enivré, elle m'a tué. J'ai besoin de quelqu'un à qui je puisse confier mes dernières volontés. J'ai horreur des gens de loi, je ne les aime qu'en costume et dans des cortéges de féeries. Comme je cherchais dans mon esprit à qui je pourrais m'adresser, votre pensée m'est venue. Les amoureux, tant qu'ils aiment, ont toutes les vertus; ils sont chevaleresques et dévoués: un artiste surtout a des fiertés et des tendresses qui le rendent incapable d'une félonie... Monsieur, je vous le demande avec l'ardeur et l'insistance d'un mourant, voulez-vous accepter un dépôt? Si je meurs cette nuit ou demain, vous entrerez en possession de tous mes papiers, de tous mes effets; j'ai ma fortune là, réalisée dans ce portefeuille, prenez-la pour la remettre à mon fils. Il viendra, amené par mon ami Rosenheim; dites-lui que je le prie de me pardonner, et tâchez d'en faire votre ami.
Gérard s'était levé pâle et ému.
—Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez là est impossible, je n'ai ni la liberté ni le temps d'accepter ce fidéicommis.
—Oh! vous serez libre demain soir, peut-être, ou dans deux jours. Rosenheim ne peut tarder; il devrait être ici, j'étais venu au-devant de lui jusqu'à Bade; mais je ne peux aller plus loin.
—Pourquoi ne pas confier ce dépôt à votre valet, à ce Fritz, qui me paraît dévoué?
—Fritz m'est dévoué, mais... je ne veux pas le tenter.
Gérard voulait s'écrier:
—Pourquoi me tentez-vous, moi?
Une secrète pudeur retint ce cri; il se borna à dire:
—Attendre un jour ou deux n'est pas une si longue tentation.
—D'ailleurs, reprit le vieillard, j'ai mon idée, et la voici:
—Il se peut que Rosenheim, malgré ses espérances, revienne seul, que mon fils soit mort ou introuvable; dans ce cas, je veux que ma fortune serve à des gens dignes du bonheur. Vous la garderez, monsieur, vous en distrairez une part que j'ai indiquée pour mon ami Rosenheim; une seconde part pour Fritz, qui retournera dans son pays, et une troisième part, destinée aux sociétés chorales. Je veux que tous les ans on donne, en mémoire de moi, un petit concert dont l'écho me viendra sans doute à travers la tombe.
—Monsieur, dit Gérard, qui faisait de grands efforts pour dissimuler un tremblement dans la voix, je ne puis accepter, moi, inconnu, des chances pareilles... ma conscience...
—Quoi! votre conscience vous interdit de me rendre service? de me permettre un peu de repos à mes dernières heures... de me donner l'appui de votre probité... Allons, monsieur, n'ayez pas d'orgueil, c'est une bonne action que je vous offre, cédez à la tentation, je suis convaincu que celle que vous aimez vous conseillerait d'accepter.
—Soit! alors j'accepte, monsieur, dit Gérard, qui se sentait le front humide. Mais, permettez-moi de vous donner ma parole d'honneur que je remettrai fidèlement ce dépôt.
—A quoi bon jurer? interrompit le vieillard; si je ne me suis pas trompé, le serment est inutile; si vous devez me trahir, que vous importerait un parjure? Puisque vous le voulez, donnez-moi votre main; voici la mienne; Dieu nous voit et scelle entre nous un contrat dont il est le seul témoin et le seul juge. Maintenant, mon ami, prenez dans ce secrétaire-là ces deux portefeuilles, et causons.
Gérard obéit; mais, sans qu'il pût dire pourquoi, il était pâle, il tremblait, et il acceptait cette bonne action comme s'il se fût disposé à commettre un crime.
Le baron Walter mourut dans la nuit. Il avait remis à Gérard les titres de tous ses biens, et il avait dit à Fritz:
—Monsieur est le maître ici; obéis-lui comme tu m'obéirais, il saura récompenser ton zèle.
Fritz s'inclina sans étonnement. Le baron l'avait habitué aux surprises. Quand le vieillard fut mort, Gérard, debout au pied de son lit, le regarda longtemps. On eût dit qu'il interrogeait ce cadavre, voulant savoir si l'âme ne se cachait point quelque part pour le guetter et pour reparaître en l'accusant, s'il ne suivait pas les instructions reçues.
Il était grand jour. Les oiseaux chantaient dans les arbres. Ils savaient la mort d'un Allemand mélomane, et ils voulaient l'honorer par un petit oratorio. Gérard, brisé d'émotion, de fatigue, plus pâle que le drap blanc sur lequel reposait le vieux baron, songea à aller se reposer.
—Veille bien auprès de ton maître, dit-il à Fritz; je reviendrai pour ordonner le service funèbre. S'il arrivait d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, de France, ou de je ne sais où, un ami de ton maître qui s'appelle Rosenheim, avec un jeune homme, fais-moi prévenir.
Gérard rentra chez lui; mais il ne put dormir. Il avait la fièvre. D'ailleurs, il lui restait beaucoup de choses à faire dans la journée même. Son rôle de fidéicommissaire l'obligeait à des soins envers le défunt; et puis Angèle l'attendait. Angèle! Pourquoi la pensée de la baronne de Bligny venait-elle se présenter comme un danger, comme une menace, depuis sa visite au baron de Walter? Il redoutait maintenant de revoir celle qu'il aimait et qui lui avait paru dans de si tendres dispositions à son égard. Il eût été ravi d'apprendre qu'elle était devenue invisible pour quelques jours seulement. C'est qu'au fond de lui, en dépit de lui, malgré tous les raisonnements, tous les efforts de son cœur, une voix terrible, inexorable, retentissante, une voix métallique, la voix des écus de l'Allemand lui chantait, lui criait:
Si M. Rosenheim revient seul, ou ne revient pas, tu hérites.
Il était, au premier abord, invraisemblable que M. Rosenheim ne revînt pas. Mais il était possible qu'il revînt seul; et alors Gérard se trouvait à la tête d'un bon gros million; il devenait aussi riche que la baronne, son égal, il pouvait l'épouser. Si, au contraire, l'héritier inconnu se présentait, il ne restait au pauvre artiste que l'âcreté d'une convoitise inutile, que l'amertume d'une terrible déconvenue.
Cette tentation, qui arrivait à l'heure la plus critique de son existence, le jetait dans de grandes perplexités. Fallait-il avouer tout à la baronne, l'associer à ses espérances, se ménager près d'elle des consolations, en cas de désappointement? Fallait-il lui dire: Attendez deux jours avant de m'accorder votre main! dans deux jours, je pourrai devenir votre mari sans que vous me fassiez l'aumône? Ou plutôt ne valait-il pas mieux accepter dès maintenant, enchaîner Angèle par sa promesse, et lui ménager la surprise d'un million comme une récompense?
Quand il descendait au fond de ses perplexités, Gérard se trouvait en présence de ces deux questions. Fallait-il confier à la baronne ses chances de fortune? Et quelle était la valeur réelle de ces chances? Ce dernier point, le plus sérieux, dominait et réglait tous les autres. Si les chances étaient nulles ou de peu de poids, il devenait inutile de les confier. Gérard, dans l'entretien suprême de la nuit, n'avait eu, relativement à la mission de l'ami Rosenheim, que de vagues confidences. Le baron Walter n'avait pu ou n'avait rien voulu lui dire de précis.
L'héritier allait-il venir? Les recherches seraient-elles infructueuses?
Il parut tout simple, en dehors de toute chicane de sa conscience, à Gérard, de souhaiter que l'ami Rosenheim ne rencontrât personne. Il fit des vœux insensés pour que cet enfant, peut-être abandonné, peut-être délaissé parmi les enfants trouvés, fût introuvable. Puis, quand il avait honte de cette ardeur, il revêtait hypocritement sa convoitise de prétextes plausibles. Il se disait que, chargé de la volonté expresse du baron, il avait besoin d'apporter un soin extrême, des scrupules rigoureux dans la remise de sa fortune. Il faudrait qu'on lui prouvât jusqu'à l'évidence, jusqu'à la démonstration la plus éblouissante, le lien du sang. Car, enfin, ce bon ami Rosenheim pouvait être un coquin, un intrigant, d'accord avec le premier venu, et il ne souffrirait pas, lui, Gérard, qu'on le frustrât d'un si bel héritage, ou plutôt qu'on manquât ainsi à la mémoire du baron, etc., etc.
Sur cette pente, et toujours poussé par la rage de la justice, Gérard en vint à ne plus admettre que comme une hypothèse invraisemblable l'arrivée de l'héritier et de l'ami Rosenheim. Il se trouvait si digne lui-même et investi si bien à propos de cette énorme fortune, que son imagination inventait tous les prétextes pour n'avoir pas à la rendre.
Cependant il fallait aller chez la baronne, qui l'attendait et qui avait promis de se prononcer.
Angèle attribua l'étrange pâleur et l'éclat des yeux de son ami à l'animation, peut-être à la fatigue du jeu. Mais elle ne parut ni alarmée, ni choquée; au contraire, elle sourit, et lui tendant les deux mains:
—A quelle église nous marierons-nous, Gérard?
Une larme parut dans les yeux du musicien.
—Angèle! Angèle! s'écria-t-il, vous êtes trop bonne pour moi. Avez-vous réfléchi à la détermination que vous prenez?
—Oui, et à moins que vous ne me refusiez, je persiste.
—Mais, voyez quelle disproportion de rang, de fortune!
—Gérard, si vous me poussez à bout, je vais me ruiner d'un coup, et me faire si pauvre que vous serez obligé de me faire l'aumône.
—Gardez-vous-en bien, Angèle! Laissez-moi plutôt devenir riche!
—Combien de temps vous faut-il pour cela? demanda la baronne en souriant, mais réellement froissée de l'insistance avec laquelle Gérard parlait fortune, quand elle parlait mariage.
—Je ne vous demande qu'un jour ou deux.
—Vous êtes fou, mon ami; je ne veux pas que vous retourniez au tapis vert.
—Il ne s'agit pas du jeu...
—Quoi! fabriqueriez-vous de la fausse monnaie? ou bien feriez-vous partie d'une bande de voleurs?
—Angèle, reprit Gérard, je suis fier, et je me sens pénétré d'une reconnaissance infinie quand je songe à votre amour. Cette main que vous m'offrez, c'est mon ambition, c'est ma gloire. Mais excusez des scrupules de délicatesse, ridicules et insensés. Il se passe dans ma vie quelque chose d'étrange. Une fortune m'est promise. Permettez-moi quelques jours d'attente. Si je deviens riche, j'accourrai déposer cette fortune à vos pieds. Si la fatalité veut que je reste pauvre, je serai vaincu et je viendrai vous demander pardon d'avoir eu un peu d'orgueil. Mais, au nom même de cet orgueil dont l'agonie commence et qui sera mort peut-être dans deux jours, accordez-moi un délai.
—Eh! mon cher, dit la baronne un peu piquée, prenez votre temps! je n'allais vite que pour vous!
—Soupçonnerait-elle ma détresse présente? se demanda Gérard. Dans ce cas, plus que jamais, je tiendrais à l'arrivée de M. Rosenheim.
—Angèle, reprit-il, j'ai votre amour: c'est le seul bien que je ne pourrais attendre patiemment. Ce qui me manque maintenant, ce n'est plus que votre fortune; je puis, je veux attendre cet accessoire.
—En vérité, pensa Angèle, il est incorrigible, il tient trop à m'humilier avec mon argent.
—Vous vous rappellerez, Gérard, que je n'ai plus de consentement à vous donner; je serai votre femme quand il vous plaira de m'accorder cet honneur.
—Ah! si je pouvais hâter les événements!
—Seulement, mon ami, ajouta la fine Parisienne avec un peu d'ironie, prenez garde de devenir trop riche. Ce serait moi qui rougirais à mon tour et qui n'oserais pas me marier.
—Raillez-moi, moquez-vous de moi, Angèle; un jour, vous saurez ce que j'ai souffert et vous m'estimerez plus.
—Vous tenez trop à l'estime, mon ami, et pas assez à l'amour.
—L'un ne vit pas sans l'autre.
—Vous êtes fou, dit la baronne en haussant les épaules et avec un rire un peu forcé.
Gérard eut peur; il se demanda s'il ne lâchait pas la proie pour l'ombre; si la vanité de se présenter avec un million, qui était d'ailleurs fort hypothétique, ne le poussait pas à froisser, à blesser un cœur aimant et à ajourner une dot considérable. Le million de madame de Bligny était là; il brillait dans ses yeux, il rayonnait sur sa main. Gérard n'avait qu'à s'incliner pour le prendre; un mot, un baiser, un regard et tout était dit.
La tentation était grande; mais la fatuité et l'orgueil murmurèrent de leur côté:
—Tu lui diras tout dans trois jours. Si tu restes pauvre, elle t'adorera pour tes scrupules; si tu deviens riche, elle trouvera ta surprise de fort bon goût. D'ailleurs elle cède peut-être à un accès de pitié. Elle a soupçonné tes pertes au jeu. Montre-lui que tu es supérieur à cet échec, et qu'elle ne soit pas ta femme par charité. Aie la coquetterie de la pauvreté; prends tes précautions pour n'être jamais humilié.
Gérard se croyait bien sage, en raisonnant ainsi, le pauvre fou! Il ne raconta pas à Angèle tous les incidents de la dernière partie de la nuit précédente; mais il parla de la mort du baron, de la confiance singulière que le vieil Allemand avait eue en lui, des devoirs que cette confiance lui imposait envers la mémoire du défunt, et de la possibilité d'un testament qui lui ferait des avantages.
Mais de ce malencontreux Rosenheim, et du plus malencontreux héritier, il ne dit mot. Je ne sais quelle force secrète paralysa sa langue toutes les fois qu'il fut tenté d'entrer dans ces détails. La baronne, encore une fois, fut choquée de le voir suspendre son mariage jusqu'à l'ouverture prétendue du testament. Elle lui dit assez froidement qu'il n'avait pas à se distraire de ses fonctions d'ordonnateur des pompes funèbres pour l'accompagner dans sa promenade, et elle le quitta, afin d'aller bouder seule, et en grande toilette, dans l'allée de Lichtenthal.
—Est-ce que je serais un imbécile? se demanda pour la seconde fois notre musicien. Ne risqué-je pas tout mon bonheur en prenant trop de précautions pour l'amour?
Mais cette réflexion, ce remords, au lieu de faire courir Gérard sur les pas de madame de Bligny, le cloua davantage à la place où il méditait, profondément absorbé dans ses calculs; s'attachant d'autant plus étroitement à l'idée d'hériter du baron, que cette espérance de fortune s'était jetée au travers de ses rêves et avait dérangé les plans de sa petite comédie d'amoureux; il devenait impatient de savoir à quoi s'en tenir.
Dix fois dans la journée il alla à l'hôtel d'Angleterre demander si quelque voyageur n'était pas arrivé. Il faisait des suppositions sur la figure probable de M. Rosenheim, et dans chaque physionomie inconnue il croyait le reconnaître.
—Jusqu'à quand me faudra-t-il l'attendre? se demandait-il, car enfin, il peut se faire que M. Rosenheim ne revienne pas: un accident, une mort subite peut interrompre son voyage. Le baron ne m'a pas dit l'âge de son ami; mais pour qu'il y eût entre eux une si grande intimité, une confiance si absolue, il fallait nécessairement qu'ils fussent contemporains. Or, voyager à cet âge-là, c'est imprudent. Du moins, je ne serai pas chargé d'enterrer M. Rosenheim. Mais encore, faut-il que je sache s'il est mort.
Et Gérard revenait sur ses pas, questionnait Fritz.
Fritz ne savait rien. M. Rosenheim lui était peu connu. Il n'était entré lui-même que depuis quelques années au service du baron. Il avait entendu vaguement parler du voyage, mais il ne pouvait pas dire si c'était pour l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, la France ou l'Amérique que M. Rosenheim était parti. Le baron avait brûlé ses lettres. Cet original avait pris une sorte de plaisir à remettre tout le dénoûment posthume de son existence aux mains de Gérard, sans indications, sans notes, sans une seule trace qui pût venir en aide à la bonne foi de son exécuteur testamentaire.
Toute la journée fut un tressaillement perpétuel. Gérard allait, venait, passait dans l'allée de Lichtenthal, saluait Angèle, lui parlait précipitamment de son amour, de son bonheur, puis la quittait brusquement pour courir au-devant d'un vieillard qu'il croyait être Rosenheim, ou d'un jeune homme qui lui paraissait ressembler vaguement, c'est-à-dire filialement au baron Walter. Ce fut une anxiété croissante qui menaçait d'atteindre au supplice.
Pour surcroît de douleur, Gérard, dont les rêveries avaient ordinairement une pente musicale, ne pouvait plus songer qu'à son fantastique million. Il l'entendait carillonner à ses oreilles. Les pièces d'or ou d'argent grimpaient dans sa tête, comme des notes, à des échelles de gammes. Il ne pouvait s'empêcher de calculer ce que cette énorme fortune, ajoutée à celle de la baronne, lui assurerait de beaux revenus. Soyons juste toutefois, l'artiste ne se laissait jamais étourdir par ce cauchemar; c'était pour procéder plus facilement à des chefs-d'œuvre qu'il calculait, et Angèle brillait toujours, au milieu de ces splendeurs rêvées, comme la reine, comme la raison de tout ce luxe.
La journée finit. Tous les courriers étaient arrivés. Aucun Rosenheim n'avait paru. Il sembla à Gérard qu'on lui enlevait un fardeau d'un million de la poitrine. Il respira, le sang circula plus librement, et ce fut alors qu'il s'aperçut qu'il avait remué, en imagination, des tas d'or, sans avoir un sou dans sa poche. Il alla à l'hôtel. Fritz, préparait les malles, tout en veillant avec décence sur la dépouille du vieux baron. Le fidèle valet devait partir le lendemain, après la cérémonie. Il osa réclamer sa part; mais avec tant d'ingénuité qu'on ne pouvait s'en fâcher.
—C'est juste, dit Gérard, en soupirant, tu n'attends personne, toi!
Fritz s'inclina.
—Pourquoi ne restes-tu pas avec moi? Je te prendrais à mon service.
Fritz avoua qu'il avait, là-bas, à quelques lieues de la forêt Noire, une cousine aux joues roses, aux mains potelées, aux yeux de myosotis, qui l'attendait. Il avait désormais une dot et de quoi manger de la choucroûte.
Gérard ne fit aucune objection. D'ailleurs Fritz était un témoin. Et, sans savoir pourquoi, il aimait à se retrouver seul pour penser à son million, pour le contempler des yeux de la foi, et l'embrasser des lèvres de l'espérance. Sa fortune tout entière, en effet, gonflait deux gros portefeuilles. L'emprunt que leur fit Gérard pour acquitter le legs convenu envers Fritz diminua à peine leur embonpoint.
Ne sachant comment échapper aux idées singulières dont il se sentait obsédé, mordu par des désirs dont il avait honte, Gérard prit une résolution vraiment héroïque, mais qui prouvait, par son caractère même, le chemin que la gangrène de l'or avait fait en lui.
—Je passerai la nuit, se dit-il, seul, face à face avec le mort. Je veux que cette veillée austère me purifie et me débarrasse de mes agitations indignes.
En conséquence, Fritz alla dormir, en rêvant à sa cousine, et aux choux gigantesques que sa nouvelle position lui permettait de convoiter, et Gérard s'installa devant le visage bleu et grimaçant du baron Walter.
Mais cette faction courageuse devant la mort, après avoir, pendant la première heure, refroidi, glacé, contrarié les idées profanes de Gérard, finit, au contraire, par les alimenter: le besoin instinctif de se soustraire à cette contemplation, qui ne pouvait être pour son cœur la source d'émotions pieuses, le poussa dans des divagations de toutes sortes.
Il pensa plus que jamais à ses millions; et quand l'aurore fit glisser ses premiers rayons sur le front du musicien, aussi blême que le front du mort, voici à quelles pensées, presque criminelles, Gérard en était arrivé.
—Je suis maître absolu de cette fortune. Il dépend de moi seul que l'héritier hérite ou n'hérite pas. S'il arrive bientôt, je le soumettrai à une enquête sévère, et il faudra qu'il justifie bien de sa parenté pour que je me dessaisisse. D'ailleurs, je ne puis pas l'attendre indéfiniment. Si le baron Walter m'avait rencontré avant d'expédier son ami Rosenheim, il est probable qu'il n'eût pas songé à ce fils inconnu. Cette fortune m'est bien réellement destinée. Je ne m'en laisserai certainement pas dépouiller par le premier venu. Je déposerai ici en main sûre la part de M. Rosenheim; puis, je m'en irai. Angèle, qui ne comprend rien à mon retard, à mon hésitation, s'impatiente; je ne puis pas compromettre indéfiniment mon bonheur pour des gens que je ne connais pas, dont je n'ai pas de nouvelles, qui sont peut-être morts, etc., etc.
Bref, Gérard était presque convaincu qu'il pouvait toucher au million. Il ne pensait plus à l'arrivée de M. Rosenheim que comme à une injustice effroyable du sort, qu'il lui était permis, dans une certaine mesure, de conjurer.
Les obsèques du baron Walter furent dignes de la reconnaissance de Gérard. Celui-ci fit bien les choses, et tout le monde le loua hautement. On ne savait pas que le défunt payait et avait réglé ces détails avec lui. Le bruit se répandit bientôt dans Bade que le musicien français héritait. Fritz, qui réglait les dépenses, au nom de l'artiste, et qui l'avait vu toucher au portefeuille, raconta l'étrange caprice du baron. On causa de cette bizarre aventure. Personne ne parla des cohéritiers attendus; car personne ne connaissait ce revers cuisant de l'éclatante médaille.
Quand Gérard en grand deuil revint de l'enterrement, il remarqua qu'on le saluait avec déférence. Le journaliste au keepsake vint lui serrer la main.
—Bravo! mon cher, lui dit-il, je vous fais mon compliment. Ce vieux bonhomme si sec avait du bon. Vous gagnez plus avec les osselets qu'avec la roulette.
Les dames s'informèrent du héros du million. Elles le trouvèrent adorable, et Angèle qui apprit par la rumeur publique ce prodigieux événement envoya chercher Gérard en toute hâte, comme si elle avait eu peur qu'on le lui enlevât.
Gérard secoua de ses bottes la terre blanchâtre du cimetière, et s'empressa d'accourir, après avoir demandé encore une fois d'une voix tremblante si aucun étranger n'était arrivé. On lui répondit que non.
—Parbleu! se dit-il en route, si c'était une ironie! un piège, une malice de ce baron! Si ce Rosenheim n'existait pas! Fritz était bien vague sur ce point, quand je l'ai interrogé. Je lui en reparlerai ce soir.
Et, bien qu'il sût que le soir même Fritz ne devait plus être à Bade, puisqu'il avait reçu ses adieux, il se dit:
—C'est cela! j'interrogerai Fritz ce soir même!
En attendant, il alla répondre aux questions d'Angèle.