—J'entends, repartit gaiement madame Vernier, vous vous inclinez devant la richesse, et l'amour s'incline devant vous. Vous voulez être à la fois don Juan et le marquis de Carabas.
—Je n'ai pas dit cela; c'est Beaumarchais qui m'a trompé par sa comparaison. Je voulais faire comprendre que l'amour et l'argent sont deux pouvoirs, et que je suis pour l'équilibre des pouvoirs.
—L'argent est la chambre des lords, dit sir Olliver avec un accent qui faisait de sa plaisanterie un calembour, et l'amour est la chambre des communes.
—L'amour, dit Ottavio avec un peu d'ironie, n'est souvent qu'une chambre étoilée; on y débite de beaux discours et de plates homélies; on y rend des sentences despotiques; on y condamne à mort; et l'argent est la prison où l'amour met ses victimes.
—Prenez garde d'embrouiller le débat par des définitions, reprit la jeune Française. L'amour se prouve et ne se définit pas.
—Nous n'avons pourtant rien de mieux à faire qu'à définir, dit le peintre.
Les dames sourirent.
—L'amour, dit l'Allemande en levant ses beaux yeux au ciel, mais de façon à rencontrer le regard de Frantz, c'est l'Ile des Rêves; on y aborde parfois, comme dans un naufrage, mais les fleurs y sont plus belles, la verdure y est plus douce que partout ailleurs. On y vit par l'espérance.
—Et on court aussi le risque d'y mourir de faim, ajouta sir Olliver, qui n'avait encore fait que deux repas depuis le matin.
—Complétez l'image par ce détail: on y écoute des histoires saugrenues, et on y rêve des histoires merveilleuses, repartit Stanislas.
—Vous êtes modeste, monsieur, dit la señora Mendez.
—Nous verrons à la fin. A ce propos, j'ai donné bravement l'exemple; qui veut me suivre?
Il se fit un profond silence.
—Sir Olliver n'avait-il pas promis?..... demanda Ottavio, après quelques minutes.
—Je promets toujours, dit l'Anglais.
—Ottavio, mon ami, tu t'es trahi, reprit Stanislas. Invoquer la complaisance de sir Olliver, c'est offrir la sienne.
—Je veux bien, répondit Ottavio; mais je ne sais pas d'histoires sentimentales.
—Eh bien, les histoires tristes ne font pas peur aux beaux yeux, n'est-ce pas, mesdames? Tu as toute la nuit pour réfléchir et pour préparer ton improvisation, à moins que, comme moi, tu n'aies pris la précaution d'un manuscrit.
—Dieu m'en garde!
—Ainsi, voilà qui est convenu, demain, à pareille heure, nous nous réunissons pour entendre Ottavio.
Le rendez-vous donné était le signal qui dispersait les habitants de l'île. Sir Olliver put aller, sans scandale, se livrer à une collation qui lui manquait. Madame Vernier le vit partir et devina ses projets:
—Bon appétit, lui dit-elle en riant.
Sir Olliver rougit, mais envoya un salut amical à la jeune Française qui l'avait compris, et, s'il l'eût osé, il lui eût offert une part de son goûter.
Ottavio resta couché sur l'herbe, et rêva jusqu'à la nuit.
Frantz et Carolina se mirent en quête de myosotis. Quant à la señora Mendez, elle s'approcha de Stanislas.
—Vous êtes joueur! lui dit-elle avec vivacité.
—Je l'ai été.
—Vous avez perdu beaucoup?
—Et souvent! oui, señora.
—Suis-je indiscrète en vous demandant la confidence de quelques-unes de vos émotions?
—En aucune façon. Et Stanislas lut dans les yeux ardents de l'Espagnole une curiosité presque fébrile. Est-ce que, vous aussi, señora, vous avez joué?
Dolorida poussa un profond soupir.
—Tenez, lui dit-elle, je suis Espagnole, c'est-à-dire catholique fervente. J'ai aimé Dieu avec passion; eh bien, j'en étais arrivée à le prier, d'une façon sacrilége, sur ce chapelet.
Et la belle madame Mendez tira de son sein un chapelet en ivoire dont chaque grain était formé d'un dé à jouer.
—Combien de fois, dit-elle, tandis que, d'une main, je touchais les cartes ou les enjeux, n'ai-je pas serré, de l'autre, ce chapelet contre ma poitrine, mêlant des prières folles à des calculs, invoquant tout bas, avec des supplications grotesques, le Dieu que j'offensais en croyant l'adorer! Oui, j'ai joué beaucoup; et je jouerais encore si..... Mais je vous dirai cela plus tard. Je veux que vous m'estimiez un peu avant de tout savoir.
—Vous estimer? ce n'est rien, dit Stanislas avec une galanterie empressée; je veux.....
—Oh! pas de fadeurs, monsieur le Français; je vous parle sans coquetterie; parlez-moi sans compliments. Je vous étudie depuis que le naufrage nous a réunis dans cette île. J'ai confiance en votre caractère. J'ai pensé qu'un artiste saurait comprendre les bizarreries, les excentricités qui feraient peur à nos campagnons..... Voilà pourquoi je vous demande des confidences.
—Rien de plus naturel, reprit le jeune peintre en souriant. Écoutez-moi donc.
Nous n'avons pas les mêmes raisons que la señora pour nous initier, plus que nous ne l'avons fait jusqu'ici, aux secrets de M. Stanislas Robert; et nous n'avons pas besoin d'écouter son récit pour apprendre plus tard les aventures de la belle Espagnole. Laissons donc les nouveaux amis à leur promenade, et revenons au rendez-vous général pris pour le lendemain.
Ce fut avec empressement que la petite colonie se réunit sur l'herbe. Le Décaméron devenait la vie normale. Ottavio ne se fit pas prier.
—Je ne vous raconterai pas, dit-il, quand il vit tous les auditeurs assemblés, une histoire sentimentale ou dramatique; c'est un conte, si vous le permettez, un véritable conte, absurde, fantasque, que je veux vous offrir. J'ai fait un pacte avec l'invraisemblable; je mourrais de la vie réelle; je vis de la vie de l'imagination; d'ailleurs, ce conte peut devenir de l'histoire.
—Espérons-le pour l'histoire! dit Stanislas. Tu es dans ton droit, mon cher Ottavio. Arioste et Boccace sont tes ancêtres.
—Prends garde, mon ami, tu vas me faire tort auprès de ces dames.
—Ottavio, tu abuses de la préface.
—C'est toi qui m'as donné l'exemple.
—Moi, c'était bien différent; je commençais; mais toi, qui viens après moi, tu avais un point de comparaison favorable; je nie ton excuse.
Ottavio ne voulut pas prolonger ce petit assaut de modestie; il se mit en mesure de tenir son engagement, et il débuta ainsi.
Il y avait une fois un prince, nommé Bonifacio, qui était bien le meilleur des hommes et le plus détestable des princes.
Je ne veux médire ni de l'humanité ni du pouvoir; mais il est certain que les vertus privées du prince Bonifacio nuisaient à ses vertus publiques, et qu'étant doué d'une bonté fabuleuse, il ne voulait pas qu'on forçât ses sujets à payer l'impôt, les voleurs à qui la prison pourrait être malsaine à rester sous les verrous, les soldats qui avaient affaire chez eux à rester sous les armes; et que, par suite de ces concessions, l'administration des finances, celle de la justice et celle de l'armée étaient dans un fâcheux état.
Or, tout le monde sait que, sans argent, les princes italiens n'ont pas de Suisses, et que tous les princes de la terre n'ont pas de serviteurs dévoués. Il est également constant que la justice a besoin d'être administrée, ne serait-ce que comme on administre les coups de bâton, et il n'est personne qui ignore qu'une armée est aussi indispensable à un ministre de la guerre qu'un lièvre pour faire un civet.
Mais le prince n'était pas un rigoureux observateur des formes monarchiques. Il en prenait à son aise, et tolérait qu'on agît de la même façon à son égard. Ses sujets ne le chicanaient pas à propos d'une vieille charte octroyée jadis par un de ses ancêtres, et lui, de son côté, se fût reproché amèrement de réclamer de ses apathiques administrés ce qu'il était en droit strict d'en obtenir. Une tolérance mutuelle confondait les devoirs, et les rênes du gouvernement formaient un écheveau assez embrouillé, que personne ne songeait à dévider.
Avec un pareil système, le prince Bonifacio était fort endetté, et il était obligé de recourir à de nombreux emprunts pour faire réparer les cheminées de son château. Le peuple n'était guère plus riche; l'argent qui ne circulait pas s'entassait dans les coffres de quelques financiers; les petits bourgeois se plaignaient du mauvais état des chemins qui conduisaient de la capitale aux guinguettes des environs, sans faire cette réflexion, que les belles routes se font avec de bons impôts autant qu'avec de bons cailloux.
Mais cet axiome était inconnu dans la principauté. Les ponts et chaussées n'avaient pas de représentants, et c'étaient les piétinements des passants qui traçaient les chemins.
Le prince Bonifacio XXIII se croyait néanmoins le bienfaiteur de son peuple, mais il n'en tirait pas vanité. Il demandait tous les matins à son surintendant de la police si tout le monde faisait ses quatre repas par jour; c'était là pour lui un scrupule de conscience. Le surintendant, dont la table était bien pourvue, rassurait le prince, et celui-ci, enchanté de réaliser à si peu de frais l'utopie de la poule au pot, digérait sans trouble et s'endormait sans cauchemar. On a pu dire de lui sur son épitaphe (la seule épitaphe princière véridique) qu'il ne cessait de rêver au bonheur de son peuple. Le sommeil étant en effet l'état le plus ordinaire du prince, les rêves étaient le seul travail de son intelligence; encore ne rêvait-il que parce qu'il ne pouvait s'empêcher de rêver, et ce travail était-il involontaire.
J'ai oublié de vous dire que les États du prince Bonifacio sont depuis longtemps effacés de la carte d'Italie. C'est donc un vieux conte que je vous débite, et les amateurs de synchronismes pourraient placer le règne du souverain en question parallèlement à l'histoire du roi d'Yvetot.
Tout allait donc mal dans la principauté. Cette négligence, en mettant l'incurie dans le gouvernement, mettait le désordre dans la société, non pas un désordre tumultueux, les habitants étant d'un naturel paisible, mais un désordre silencieux, pacifique, qui inclinait doucement, doucement la principauté vers la hideuse banqueroute.
Quelques esprits un peu plus vigoureusement trempés, des fils de famille qui avaient été élevés dans de grandes capitales, à Monaco, par exemple, ou qui avaient humé l'air vivifiant de quelque puissante république, comme celle de San-Marin, essayaient bien de susciter de l'opposition. Ils voulurent fonder un journal. Personne ne les empêcha. Mais la liberté étant poussée à ses dernières limites, et ce qu'on pouvait écrire restant toujours inférieur à ce qu'on pouvait dire, personne n'éprouvait le besoin de se déranger pour lire une feuille mal imprimée. Les fondateurs du journal n'eurent qu'un abonné payant, le prince Bonifacio; encore payait-il mal, et était-on obligé de lui présenter vingt fois la quittance avant d'en obtenir le montant.
Le parti de l'avenir était désespéré. Susciter une révolution, c'était un moyen fort cruel, qui répugnait aux mœurs douces de ces bons jeunes gens; d'ailleurs, il n'y avait pas de garde nationale dans la principauté. Et puis, pour avoir l'apparence d'un combat sérieux, il eût fallu recourir aux procédés en usage dans les pièces militaires, faire servir les mêmes figurants à représenter l'armée du prince et l'armée de la révolution. Or, ce moyen, excellent pour l'illusion du regard, est détestable dans la pratique révolutionnaire.
On avait bien essayé de mettre dans les intérêts du progrès le ministre de la cuisine du prince. Mais ce haut fonctionnaire ne voulait pas changer de régime, et redoutait les gens de l'opposition, comme s'ils eussent dû imposer le brouet noir, universel.
Bonifacio XXIII, averti de ces murmures de quelques-uns de ses plus jeunes sujets, prenait plaisir à ces velléités insurrectionnelles; il regretta beaucoup le journal, quand celui-ci, pour satisfaire à la demande de ses nombreux abonnés, cessa de paraître; surtout à cause des charades que cet organe de l'avenir avait cru devoir publier à la fin de chaque numéro, pour stimuler le zèle des abonnés et des patriotes. Mais il ne vint pas à l'idée du prince qu'il pouvait y avoir quelque satisfaction à accorder à ces jeunes gens.
Bonifacio était un homme d'habitudes; il voulait mourir dans son pli. Depuis vingt-cinq ans, il avait les mêmes ministres et la même garde-robe. Il lui était impossible de changer de mode.
—Après moi, disait-il, mon fils fera ce qu'il voudra.
Cela valait mieux que de dire: après moi le déluge. Mais Bonifacio parlait ainsi pour se débarrasser de toute réflexion; car il était, au fond, très-éloigné de l'idée de mourir et de laisser la place à son fils. Il aimait trop ce dernier, pour lui souhaiter un deuil aussi cuisant que le deuil d'un père, et il dormait trop bien sur son trône, pour songer à aller dormir sur le froid oreiller de ses ancêtres.
Quand je parle du trône, c'est par pure fiction. Bonifacio avait, depuis longtemps, prêté son trône classique, pour augmenter les accessoires du théâtre de la capitale, et le siége royal était une figure de rhétorique, absolument comme le fauteuil d'un académicien.
Bonifacio, je viens de vous le dire, avait un fils; il n'en avait jamais eu qu'un. Le ciel avait eu égard à l'apathie du prince, et n'avait pas voulu compliquer le gouvernement de ses États du gouvernement d'une famille un peu nombreuse. D'ailleurs, la princesse mère était morte quelques jours après la naissance de l'héritier présomptif, à la suite du repas des relevailles, qui avait été trop copieux.
Bonifacio avait pleuré sa femme comme un homme qui n'a pas l'habitude de pleurer, c'est-à-dire abondamment, bruyamment. Puis, il s'était consolé tout à coup, en vertu de cette loi de dynamique qui nous remet promptement en équilibre quand un brusque accident nous a dérangés, et qui fait que les caractères soumis à l'habitude en reviennent toujours à leurs antécédents. L'habitude du prince étant d'être heureux, il le redevint promptement.
Satisfait d'avoir un fils, de ne pas craindre que son sceptre tombât en quenouille, le prince s'en tenait à cet héritage légitime, et dérogeait à la dignité de son rang sur ce point, qu'il ne voulait pas de bâtards. Libre de la compagne qu'il conduisait de la main droite, il ne songea pas à embarrasser sa main gauche, et il mit ses deux mains dans ses poches, ou les croisa sur son ventre, avec la béatitude du meilleur des hommes, dans la meilleure des positions terrestres.
Lorenzo, le jeune prince, avait vingt ans. Il était beau comme un prince de conte de fées; ce n'était pas du tout le portrait de son père. Élevé jusqu'à l'âge de douze ans sous des habits de fille, pour économiser à la liste civile la dépense d'un précepteur, il avait eu une institutrice française qui s'était plu à développer en lui les sentiments tendres. Elle ne lui avait rien dit des devoirs constitutionnels d'un souverain, et si elle lui avait lu Télémaque, le jeune héritier s'était beaucoup moins préoccupé des sentences de gouvernement que de l'histoire de la nymphe Eucharis. Il connaissait tous les romans français, et ne demandait pas mieux que d'en faire à son tour en réalité.
Lorenzo était aussi libre que tous les sujets de son père, et les loisirs infinis que lui laissait l'absence de toute profession, ou même de tout semblant de profession sociale, il les employait à rêver, à se promener mélancoliquement, et à passer sous une certaine fenêtre de la ville, à certaines heures de la journée. Je n'affirmerais pas que Lorenzo ne commît point en secret des petits vers; je crois même, à parler franchement, qu'il était d'une certaine force sur l'art d'Apollon; mais il n'osait confier à personne, j'entends à personne de son sexe, les essais de sa muse. Son Altesse Bonifacio XXIII eût éclaté de rire et se fût bien moquée de ces goûts romanesques.
Le jeune prince aimait son père; mais on peut avouer qu'il eût voulu aimer un père un peu moins gras, un peu moins comique, un peu moins insoucieux des choses célestes et des choses terrestres, d'une majesté plus sévère, d'une bonté plus grave.
Le pauvre Lorenzo était un insuffisant convive; il n'entendait rien aux dés ni aux cartes. Comme le conseil des ministres se tenait à table et qu'on délibérait des affaires de l'État entre la poire et le fromage, Lorenzo voulait toujours dîner seul, à l'écart, par respect pour les secrets d'État. Quelquefois Bonifacio regardait en soupirant la place vide de son héritier présomptif, et disait, en faisant emplir son verre par son premier ministre:
—Lorenzo me désole; il n'entend rien à la politique!
La désolation du prince nécessitait quelques rasades; et c'est ainsi que Lorenzo faisait à la fois le malheur et le bonheur de son père.
Le parti des mécontents, qui se réunissait dans une hôtellerie médiocrement fournie, et qui, par conséquent, paralysé dans son essor par l'insuffisance de la carte et la mauvaise qualité des vins ne pouvait pas s'élever jusqu'à la conspiration, le parti des jeunes avait voulu enrôler Lorenzo et s'en faire un chef, c'est-à-dire un instrument. Mais Lorenzo avait décliné cet honneur par devoir; seulement, il avait cru bon d'essayer plusieurs fois d'exciter dans l'esprit de son père quelque activité, quelque désir de progrès.
—Ta! ta! ta! répondait Bonifacio, que me demandes-tu? Que je crée à mes sujets d'autres besoins que ceux qu'ils satisfont? Ce serait courir la chance de les rendre malheureux. Est-ce que je les tyrannise?
—Non, mon père; mais la sollicitude...
—Ne veux-tu pas, d'un autre côté, que je me mette la tête à l'envers pour leur procurer des distractions? Je les laisse tranquilles; qu'ils agissent de même à mon égard; et vive la liberté!
Lorenzo quittait son père avec découragement. Cette liberté des nonchalants qu'il entendait si plaisamment évoquer était l'ironie, la parodie de cette belle et forte liberté qui a l'initiative et l'activité, et il rougissait de honte en pensant que son pays n'occupait qu'un rôle ridicule dans l'histoire, et en voyant le vide se faire peu à peu dans les finances, et le trouble dans les esprits.
Ce n'est pas, je le répète, que monseigneur Lorenzo eût des idées de gouvernement. Mais il avait du cœur, et il y a toujours dans la tendresse, quelle qu'elle soit, une sorte d'illumination qui porte bonheur à la prévoyance. Le jeune prince eût été fort embarrassé de soumettre ses plans de réforme, mais il sentait confusément qu'il y avait autre chose encore à faire qu'à ne rien faire, et que l'abandon n'est pas un principe.
D'ailleurs, il avait des idées accessoires. Ainsi il n'était pas belliqueux, mais il voulait une petite armée:
—Nous l'emploierions à des carrousels, disait-il au ministre de la guerre pour l'exhorter à appuyer ses projets.
Or, le ministre n'avait aucune raison pour préférer le travail à une sinécure, et il n'appuyait pas le moins du monde les propositions de Lorenzo.
—Développons alors les arts de la paix, essayait de dire le poëte Lorenzo; créons une académie, des jeux Floraux.
Mais le ministre des beaux-arts et des belles-lettres était un joyeux compère qui n'aimait pas l'ennui et qui, sous prétexte de bibliothèque, faisait collection de toutes les œuvres grivoises de l'Italie.
Enfin, quand il avait échoué dans toutes les propositions de l'ordre moral, Lorenzo finissait par demander à son auguste père qu'au moins on fît balayer et éclairer les rues.
Car, j'ai honte de le dire, la capitale de la principauté était un cloaque, et, la nuit, on s'y fût heurté à toutes les murailles, si les gens dévots n'avaient eu l'idée d'allumer de petites veilleuses devant les statues de la bonne Vierge, nichées à tous les coins de rues. Grâce à ce système, qui pouvait servir à repousser le reproche d'obscurantisme que les gens sans foi se permettent encore, on pouvait rentrer chez soi sans courir le risque d'être plus d'une heure à trouver sa porte.
Mais Bonifacio XXIII ne voulait pas qu'on balayât les ordures; il fallait, disait-il, songer à tout le monde; et les chiens errants ne méritaient pas qu'on les privât des restes amoncelés auprès des bornes. Quant aux réverbères et aux lanternes, il les considérait comme des inventions funestes. Voici son raisonnement:
—La nuit, tous les honnêtes gens doivent dormir chez eux; or, quand on dort, on n'a pas besoin de lumière. Si je laissais éclairer les rues, je ne pourrais pas empêcher qu'on s'y promenât; or, en s'y promenant, on pourrait faire du bruit et éveiller ceux qui dorment.
Il semblait que le sommeil fût le but de la vie, et que le prince Bonifacio n'eût d'autre tâche que de veiller à ce que personne ne veillât.
Lorenzo était bien triste de cette résistance passive, d'autant plus triste qu'il était dans cette disposition d'âme où l'on veut faire le bien, non-seulement pour le bien, mais pour la beauté.
Lorenzo avait la faiblesse qui n'épargne pas toujours les princes: il était amoureux.
Ce n'était ni d'une bergère, ni d'une princesse que Lorenzo était épris. Sous ce rapport, il manquait à la fois à son éducation romanesque et à sa position d'héritier présomptif. Je sais bien qu'il ne tenait qu'à lui de prier sa divinité d'endosser le costume de bergère: les métamorphoses n'étaient pas plus difficiles que cela. Mais Lorenzo n'eût pas osé exprimer ce vœu, et Marta n'y eût peut-être pas accédé. Il eût été plus facile encore de devenir une princesse; mais je dois déclarer que dans la sincérité de son culte Lorenzo ne songeait ni au charme des inégalités, ni au prestige du rang.
Il aimait Marta, parce qu'il l'aimait. Cette raison est péremptoire en amour. Toutes les subtilités ne prévaudront jamais contre elle.
Un jour qu'il se promenait dans les champs, guettant des rimes, il rencontra la jeune fille qui cueillait des simples. Le sort de Lorenzo fut instantanément fixé. Le doux rayon des yeux noirs de Marta, la façon chaste et fière dont elle fit la révérence, en saluant l'héritier de son souverain, le petit sourire compatissant qu'elle laissa voir au beau jeune homme un peu pâli par l'ennui, tout charma et conquit Lorenzo. Se jeter aux pieds de Marta, lui déclarer sa flamme, et la menacer de se passer dans l'estomac une petite épée mignonne qui faisait joujou à son côté, c'était là le conseil que lui donnaient ses lectures et les souvenirs de son institutrice française. Mais le véritable amour rend indépendant. Lorenzo fut lui, pour exprimer des sentiments loyaux et sincères. Il aborda simplement la jeune fille, et fut simplement accueilli. La botanique les fiança, sans qu'ils se fussent avoué qu'ils s'aimaient, et quand l'un voulut le dire, et l'autre l'avouer, il se trouva que la déclaration était inutile. Ils se regardèrent, rougirent et échangèrent leurs deux cœurs dans une pression de main.
Marta était la fille d'un savant, maître Marforio. Elle avait perdu sa mère à l'âge où Lorenzo avait perdu la sienne.
Les deux orphelins se trouvaient une parenté dans ce deuil dont ils n'étaient pas encore consolés. L'un et l'autre se sentaient aussi libres que s'ils eussent été seuls au monde, le savant se montrant aussi négligent de ses devoirs de père que le prince Bonifacio.
Marta et Lorenzo faisaient de longues promenades, et Dieu sait qu'aucun amour plus innocent ne refléta jamais l'azur du ciel; mais, au bout d'un mois, Lorenzo demanda à sa fiancée le droit de lui rendre visite dans la maison paternelle, et jura solennellement, sur la dernière touffe de fleurs qu'ils avaient cueillie ensemble, qu'il aimerait mieux renoncer au trône que de renoncer à l'espoir d'avoir Marta pour femme.
La jeune fille était trop ignorante des choses de ce monde pour apprécier à sa juste valeur le serment naïf de Lorenzo, et pour se dire que le prince ne s'engageait peut-être pas à grand'chose, le trône de ses pères étant fort vermoulu et passablement exposé. Elle reçut de bonne foi cet engagement de bonne foi et promit à Lorenzo d'obtenir l'agrément de son père.
Je commence mon récit précisément le jour où Marta doit traiter cette délicate question avec le moins délicat des confidents.
Maître Marforio passait, aux yeux de quelques personnes, et surtout aux siens, qu'il croyait infaillibles, pour le plus grand savant de l'Italie. Je ne contredirai pas sa mémoire; et je suis disposé, après que je vous aurai raconté ses erreurs et ses folies, à admettre qu'il fut en effet un grand savant, un de ceux qui ne doutent de rien et qui n'admettent le bon Dieu que pour prendre plaisir à lui dérober ses secrets.
Maître Marforio avait tout scruté, tout analysé, tout fait passer par l'alambic de son laboratoire, et tout fait réduire dans la cornue de son intelligence. Mais cet abus de l'investigation ne lui avait pas porté malheur, comme au docteur Faust. Il était, au fond, d'un assez aimable caractère. Bien différent de quelques-uns des savants de son temps, et de beaucoup de savants qui l'ont suivi, il n'était pédantesque et sentencieux qu'à ses heures, quand il plongeait dans quelque problème difficile; mais sa bonne humeur surnageait toujours, comme l'arche de Noé sur les abîmes. Un mécompte le stimulait sans l'irriter. D'ailleurs, pouvait-il admettre des mécomptes? Sa barbe avait blanchi, mais sans que son front se fût sillonné de rides trop profondes. Le travail sédentaire l'avait engraissé; et il est de notoriété académique que lorsqu'un savant prend du ventre, il est sauvé de l'hypocondrie et de toutes les influences malsaines.
Maître Marforio passait pour sorcier; et tout en riant de cette renommée qui n'était peut-être pas sans danger en Italie, il n'était pas éloigné de croire qu'il avait le don des miracles.
—Qui sait? disait-il parfois, je n'ai jamais essayé.
Sur ce point, maître Marforio se trompait; il avait fait un miracle: Marta était bien l'œuvre la plus prodigieuse de ce savant infaillible.
Comment cette jolie créature, si douce, si simple, si bien prise dans sa taille et d'une âme si candide, comment cette harmonieuse statue de l'innocence pouvait-elle le nommer son père? C'était là un problème à confondre, mais qui ne confondait pas maître Marforio, parce qu'il n'y songeait guère. D'ailleurs, lui qui avait trouvé le secret de faire fleurir des roses sans rosiers, il n'eût pas été embarrassé pour revendiquer ce parterre embaumé de toutes les vertus, fleuri de toutes les grâces. Sa fille était classée, dans la série de ses œuvres, entre une expérience de chimie ou d'alchimie et une opération de physique.
Le cabinet du docteur Marforio eût réjoui un peintre et épouvanté un commissaire-priseur. Tout s'y trouvait entassé, confondu, c'était le chaos. Des squelettes couchés sur des livres, comme la mort sur la vie; des fleurs pêle-mêle avec des monstres empaillés, des réchauds et des télescopes, et au milieu de tout cela ces ensevelisseuses infatigables, les araignées, couvrant de leurs sombres suaires les livres, les fleurs, les instruments, tous les débris, comme l'ironie du progrès qui efface et qui nivelle les instruments du passé.
A côté de ce sanctuaire officiel, dans lequel il donnait ses audiences, le docteur Marforio avait un mystérieux réduit dans lequel personne, j'ose dire personne de vivant, n'était entré. Ce qui se passait dans ce laboratoire, nul n'a pu le dire. C'était, pour l'innocente Marta, comme le cabinet de la Barbe-Bleue. La jeune fille ne croyait pas qu'il y eût des femmes méchamment mises à mort par son père, mais elle savait que pour une œuvre étrange, inouïe, dont le secret ne lui avait pas été confié, maître Marforio faisait commerce avec le fossoyeur, et que celui-ci entrait et ressortait quelquefois avec de lourds fardeaux.
Au reste, l'œuvre, quelle qu'elle fût, ne donnait aucun remords au savant; il était même, après chacune de ces visites passablement sinistres, d'une gaieté étourdissante. Il se frottait les mains, il se tapait sur le ventre, il se tiraillait la barbe:
—Bravo! bravo! murmurait-il, tout va bien! l'humanité marche à son cycle de rénovation. Paracelse n'était qu'un niais; la pierre philosophale n'est qu'un caillou. Isaac le Hollandais, Basile Valentin, et tous ceux qui ont prétendu faire vivre l'humanité au delà du terme, voudront ressusciter pour jouir de ma découverte. L'homunculus était une chimère. L'homme ne crée pas, mais il peut conserver; il ne donne pas la vie, il la garde. C'est le feu sacré.
Un jour donc, au beau milieu d'un de ces monologues qui se renouvelaient quotidiennement, avec quelques variantes, le docteur Marforio entendit frapper à la porte de son cabinet.
—Entrez, dit-il.
Marta, le sourire sur les lèvres, et un peu de rougeur sur le front, apparut, sans oser franchir le seuil.
—C'est toi, ma fille, demanda le savant avec un véritable étonnement et un petit ton solennel. Qu'y a-t-il de nouveau? quel motif si grave?
—Mon père, je voulais d'abord vous embrasser. Depuis quelque temps vous ne me regardez plus, vous ne songez plus à moi!
—J'ai tort, je le confesse, dit le docteur en entr'ouvrant sa barbe blanche pour laisser passer un baiser. La vue de l'innocence est un bon conseil et une précieuse inspiration. J'ai tort, ô mon étoile! Virgo virginea! Albert le Grand ordonne aux humains de vivre loin des hommes; il n'a pas dit loin des jeunes filles. Je te permets de venir me dire bonjour tous les matins, miroir du firmament, et tous les matins je te bénirai.
En parlant ainsi avec sa volubilité ordinaire, le docteur Marforio avait attiré Marta et lui déposait, avec componction, le plus banal des baisers paternels sur son beau front, entre les bandeaux de ses longs cheveux noirs.
—Eh bien! es-tu contente, fillette? lui demanda-t-il après cette faveur, et en faisant mine de la congédier.
Marta hésitait à parler. Il lui semblait sacrilége de livrer le pur et cher secret de son âme, qu'un éclat de rire accueillerait sans doute. Elle restait au milieu du cabinet, immobile, courbant la tête, et traçant avec son doigt des lignes bizarres et impossibles dans la poussière qui couvrait un gros livre placé près d'elle sur un bahut.
Fort heureusement, le docteur Marforio, s'il n'entendait pas grand'chose à l'art de provoquer des confidences, était d'une loquacité commode pour les auditeurs timides; il leur donnait le temps de se remettre et de ressaisir leurs idées. Les savants ont parfois de ces utilités de circonstance.
—Que veux-tu de moi? dit-il à sa fille; tu n'es pas encore à l'âge où l'on a besoin de refaire l'écrin de la nature. Te faudrait-il un élixir pour garder, conserver ta chevelure? Les savants à venir, les chimistes allemands ou français s'épuiseront en vains efforts pour trouver l'eau ou la pommade qui arrête la chute des cheveux. J'emporterai ce secret avec moi. Te faut-il de l'émail pour tes dents? du vermillon pour tes joues? Je t'en demanderais plutôt, charme de ma vie. Parle: je puis t'ouvrir l'infini; car je dispense la beauté éternelle, immuable! Ah! j'avoue qu'il m'en coûterait pourtant, continua le docteur, en devenant pensif, d'essayer sur toi certaine opération. La main me tremblerait peut-être... Marta, as-tu confiance en ton père? es-tu persuadée, comme il convient de l'être, qu'il est le plus grand savant de la principauté, un des plus grands savants de l'Italie, et par conséquent un des plus grands savants du monde? Si je te disais: Ma mignonne, je vais, avec un petit instrument dont il ne faut pas t'effrayer, te faire là, au front, une incision légère, dont il ne faut pas prendre souci; donner avec une jolie petite scie un ou deux petits coups à ton joli crâne; dis, mon étoile, aurais-tu peur?
Marta ouvrait de grands yeux et regardait son père: elle avait peur réellement, mais d'être obligée de reconnaître que son illustre père était fou. La pauvre enfant n'entendait rien à la science, ni aux savants.
—Mais il ne s'agit pas de cela, balbutia-t-elle.
—De quoi donc alors s'agit-il? C'est vrai, j'ai tort, primavera! T'offrir de la jeunesse, c'est souhaiter des zéphyrs pour le printemps et des roses pour le mois de mai. Que veux-tu? Ton cœur soupirerait-il après quelque rêve impossible? Si ce n'est que cela, tu l'auras. Ou bien, fille d'une mortelle, te faudrait-il seulement l'amour d'un mortel, et viendrais-tu, pauvre fleur modeste, invisible aux regards, me demander un philtre, pour être vue et pour être aimée?
Marta ne put s'empêcher de sourire; son père effleurait son secret; mais la jeune fille ne venait pas chercher de philtre; son regard était un assez puissant alchimiste qui avait fait la besogne.
—Ah! ah! dit le docteur Marforio, qui vit le sourire de son enfant, j'ai deviné! Euréka! A nous autres savants rien n'échappe. Tu veux un philtre, Marta? c'est une grande imprudence, il ne faut pas jouer avec les philtres. Heureusement que je suis toujours là, pour te guérir, pour te sauver; et il ne me déplaît pas que tu coures un danger, pour mieux prouver combien je suis infaillible.
—Mais, mon père, je n'ai plus besoin de philtre.
Et la jeune fille, riant et rougissant à la fois, appuya sur le mot plus, pour aider son secret à sortir.
Le docteur Marforio, bien que savant, n'était pas absolument étranger aux choses de ce monde. Il avait des instants lucides; c'était un reste d'infériorité. Hélas! qui peut se flatter d'être parfait? D'ailleurs, il avait peut-être été jeune aussi. A l'âge où la science est une muse et n'est pas encore une épouse acariâtre et exclusive, il avait peut-être expérimenté quelque chose d'analogue à l'amour. Il comprit donc la réclamation de sa fille, et faisant un mouvement de surprise qui n'attestait pas une profonde stupéfaction:
—Ah! ah! tu t'es permis?... au fait, pourquoi pas? te l'avais-je défendu?... Alors, explique-moi ce que tu viens me demander.
Marta, sensiblement rassurée par ces façons qu'elle trouva paternelles, avoua le nom de Lorenzo et exposa le vœu timide de l'héritier présomptif.
—Un prince, s'écria le docteur avec un gros rire, ce n'est qu'un prince! J'avais peur que ce ne fût Apollon en personne. Tu méritais mieux que cela, ma fille. Je sais bien qu'il eût été difficile de trouver quelque chose de mieux dans la principauté.
—Mon père, murmura la jeune fille, avec un geste suppliant, vous vous moquez de moi!
—Eh bien! ne rions plus, reprit le joyeux savant. Que veux-tu faire de ton petit prince, ma petite fille? et que veux-tu que j'en fasse? Il craindrait peut-être d'humilier sa dynastie, vouée par tradition à l'inutilité, s'il soufflait mes fourneaux. D'ailleurs, Albert le Grand, dans son huitième précepte, dit expressément: «L'homme qui rêve au grand œuvre évitera d'avoir aucun rapport avec les princes et les seigneurs.» Est-ce que tu voudrais me faire échouer si près du port?
Marta n'y songeait guère; elle avait bien envie d'interrompre son père pour lui faire remarquer qu'il ne s'agissait pas de lui, mais d'elle seule; que Lorenzo n'adorait pas le savant, mais la fille du savant, et qu'elle ne venait pas demander l'office de souffleur pour son héros. Mais la jeune fille, sans être à même de s'avouer que les savants en général ont un égoïsme implacable, savait par expérience filiale que le docteur Marforio avait une façon toute particulière de juger les événements quotidiens, et que c'était peine perdue de vouloir l'intéresser longtemps à autre chose qu'à son laboratoire. Elle soupira donc et continua d'écouter:
—Il est gentil, ton oiseau de romance, n'est-ce pas, ma mignonne? Eh bien! il ferait une triste figure au milieu de mes hiboux empaillés. Lâche le fil qui le retient par les ailes. Laisse-le s'envoler, Marta, et je te trouverai un beau savant qui se fera mon élève, et qui épousera ma doctrine en même temps que ma fille.
Marta ne savait plus trop si elle devait rire ou pleurer. Elle était fort émue.
—J'aime Lorenzo et je n'aimerai jamais que lui, dit-elle enfin.
—Paroles de jeune fille, feuilles légères qu'emporte le vent! comme dit Ovide.
—Lorenzo m'aime aussi, mon père. Et d'ailleurs, s'il est prince, il n'en est pas plus ignorant pour cela.
L'amour est l'école de la diplomatie; la dernière république française l'avait bien prouvé en créant une école d'administration. Marta devenait habile.
—Que sait-il, ton beau prince? demanda le docteur avec une raillerie qui n'était pas exempte de curiosité.
—Oh! nous n'avons pas causé de science, repartit Marta; mais nous avons causé de vous, mon père, et Lorenzo vous admire.
L'encens ne perd jamais son parfum. Le docteur Marforio sourit. Mais on ne l'avait pas encore assez flatté.
—Eh bien! s'il admire ton père, je n'admire pas le sien, moi. Son Excellence Bonifacio XXIII est une brute dont les fourneaux ne servent qu'à la cuisine. Ah! s'il avait compris les savants! quel prince! et quelle principauté! avec lui j'aurais pu expérimenter en grand mon système. Et tu veux que le fils d'un pareil prince, d'un bouffon qui ne s'occupe pas de moi, tu veux que l'héritier de la sottise soit autre chose qu'un sot! un joli sot, si tu veux, mais un sot.
—Je ne veux rien, mon père, dit Marta, qui se rassurait depuis quelques minutes et qui entrevoyait le triomphe. Je n'entends rien à la politique; mais je suis certaine que Lorenzo a de l'esprit, et qu'il aime assez la science pour faire aimer les savants par son père, s'il veut s'en donner la peine.
—Ne dirait-on pas qu'il faudrait un Cicéron pour prouver ce que je vaux? reprit le docteur en haussant les épaules; mais tu crois sérieusement, ma fille, que ton prince, s'il voulait...
—Il est irrésistible, mon père.
—Pour les jeunes filles? soit; mais pour le prince Bonifacio?
—Les bons pères n'ont rien à refuser à leurs enfants, dit Marta en appuyant son front avec câlinerie contre l'épaule du docteur.
—Bonifacio est donc un bon père? demanda maître Marforio en riant. Eh bien, alors, c'est la seule vertu qu'il ait oublié de laisser perdre. Tu peux dire à Lorenzo que ma maison lui est ouverte.
—Merci, mon père, dit Marta avec effusion.
—Tu seras princesse, à la condition que ton prince est ou deviendra savant. C'est peut-être le grand alchimiste des cœurs qui a préparé tout ce petit roman sentimental, pour que je sois mis à même de présider aux destinées de cette principauté; il y a une femme au début de toutes les grandes choses; mais ce serait manquer d'égards à la fortune que de lui céder sur un point. Tu ne seras princesse que le jour où je serai premier ministre de Bonifacio.
—Vous m'effrayez, mon père!
—C'est bon signe! Tant pis pour toi, ma mignonne, si tu me rends ambitieux. J'ai aussi mon amour en tête. Tu as ton prince, je veux avoir le mien.
Marta soupira et sourit. Lorenzo pouvait venir; voilà ce qui la ravissait; mais ces conditions burlesques, mais ces prétentions du savant lui paraissaient gâter ou compromettre le joli poëme qu'elle sentait vivre et chanter dans son cœur.
Quant au docteur, il était d'une gaieté à faire trembler un médecin d'aliénés. Il voyait distinctement son étoile s'élever à l'horizon. Et, bien qu'il fût pénible de n'être premier ministre que d'une principauté microscopique, il était impatient d'entendre sonner l'heure où la principauté, chétive comme État, deviendrait un gigantesque laboratoire, où les habitants seraient ses sujets d'analyse, le ministère son réchaud et le prince Bonifacio son soufflet de forge. Quant à l'ambition d'avoir pour gendre le prince héréditaire, il n'y songeait guère; et quant au bonheur pur et simple de sa fille, il n'y songeait pas.
Le docteur Marforio était un trop grand savant pour s'abaisser à ces sentiments vulgaires.
Lorenzo fut prévenu des dispositions favorables du docteur, et, aussi ému que s'il se fût agi d'entrer, botté, éperonné, cravache en main, dans le parlement pour lui dire: Messieurs, l'État, c'est vous! il endossa son plus bel habit, se fit poudrer, parfumer, dévalisa les joyaux de la couronne afin de trouver une épingle passable, et s'étudia pendant une heure à gâter ses charmes naturels.
J'ai remarqué souvent combien la nécessité des relations sociales, en intervenant dans un poëme, expose au ridicule les héros les mieux intentionnés.
C'est ainsi que Lorenzo était un bon jeune homme, plein de cœur et d'esprit. Si le ciel, au lieu de le faire naître prince héréditaire d'une couronne compromise, lui avait permis d'avoir un état utile et productif, il n'est pas douteux qu'il n'eût fait son chemin. Dans ses promenades de sentiment, que nul ne surveillait, il avait agi avec toute la délicatesse souhaitable, et Marta ne pouvait pas imaginer pour lui de plus beau costume que l'habit de soie gris perle, un peu usé, qu'elle lui voyait dans leurs rencontres de tous les jours. Mais l'inspiration, le sentiment de l'harmonie extérieure qui ne faisait jamais défaut au prince, dans les rôles d'amoureux, sembla l'abandonner, quand il eut à préméditer son entrevue avec le docteur. Il sortait de son cadre. Comme il allait se mesurer avec les prétentions de la sottise, je me trompe, de la science, il crut nécessaire de mettre de la vanité dans son extérieur. Il voulut se faire très-beau, et conséquemment il se fit très-laid. Le séraphin se travestit en élégant râpé. Il emprunta des manchettes et un jabot à la garde-robe de son père, et il mit les jarretières du couronnement pour séduire maître Marforio.
Cette absence de goût est assez ordinaire chez les gens d'imagination et de beaux sentiments; je n'en veux pour preuve que l'affublement grotesque de toutes les muses contemporaines. Mais, au fond, elle n'était pas aussi hors de propos qu'on pourrait le croire. Si Marta devait souffrir des travestissements de son amoureux, le docteur devait en ressentir un très-vif mouvement d'orgueil; et comme il s'agissait moins de séduire la jeune fille que son père, il pouvait bien se faire que Lorenzo fût un fin connaisseur de l'âme humaine, au lieu d'être simplement un amoureux naïf, naïvement endimanché.
Quelle belle dissertation je pourrais entamer ici sur la dignité, l'opportunité, l'éloquence du costume, même du costume le plus laid! On ne sait pas assez combien il y a de prestige dans un habit de cérémonie. Un général gagnerait-il une bataille en robe de chambre? Les plaideurs se trouveraient-ils bien jugés par un juge qui n'aurait pas sa robe, et par un Minos qui garderait son bonnet de nuit?
Les proverbes, qui sont à la vérité ce que les remèdes de bonnes femmes sont à la grande médecine, les proverbes sont des mensonges spécieux. Mais de tous le plus faux est assurément celui qui prétend que l'habit ne fait pas le moine. L'inventeur de cet axiome ne connaît pas l'Italie en particulier et ne connaît pas l'humanité en général. Quelle différence entre un fonctionnaire et un administré, si ce n'est le costume? Et combien de diplomates qui seraient reconnus incapables si on leur refusait un habit chamarré pour la foule et de bons cuisiniers pour leurs collègues!
Maître Marforio n'était pas très-rigoureux sur l'étiquette; mais il était trop de fois académicien pour ne pas tenir à une certaine pompe artificielle. Quand il vit Lorenzo lui faire trois saluts, et se présenter à lui avec un estomac chargé de dentelles, des mains chargées de bijoux et le dos voûté sous un habit de gala, le savant s'épanouit; il eut presque une velléité de coquetterie à son tour. Mais comme il savait bien que son génie était sa plus belle parure et que sa gloire répandait des lueurs sur son costume, il ne s'inquiéta pas autrement de réparer le désordre de sa toilette, et il fit trois pas au-devant du prince pour le recevoir.
Marta, la pauvre enfant, s'était enfuie. Son amoureux lui déplaisait ce jour-là. Il ressemblait au prince Bonifacio, et elle ne retrouvait plus dans sa cravate empesée les lignes charmantes de ce joli cou flexible qui s'inclinait avec tant de grâce de côté, quand ils marchaient seuls, ensemble, par les petits chemins verts de la campagne. Les mains de Lorenzo, si mignonnes, si déliées du poignet, dont elle se moquait toujours, tant elle les trouvait jolies, les mains disparaissaient gauchement sous de gros parements enjolivés de guipures, et le malheureux, qui n'avait rien respecté de lui-même ce jour-là, avait glissé à ses doigts de grosses bagues de prélat qui achevaient de le déformer. Sa bouche seule, n'étant pas couverte, n'avait pas changé et gardait toujours dans la sinuosité de deux lèvres d'une bonne grosseur, mais d'un irréprochable dessin, ce faible et adorable sourire qui poursuivait Marta dans ses rêveries et surtout dans ses rêves. Sans cette bouche-là, elle l'eût pris en horreur; mais le moyen d'en vouloir à ce sourire qui lui demanda pardon et auquel elle pardonna?
Lorenzo avait affiché tant de respect dans sa toilette gothique et officielle, il était si ému en abordant le docteur, que celui-ci oublia tout à coup le motif de l'entrevue et traita l'héritier présomptif comme un simple bachelier qui vient solliciter la faveur d'un grade universitaire ou d'un examen. Il ne lui laissa pas le temps de balbutier les quelques paroles d'introduction et d'excuse que le prince avait récitées tout le long de la route, pour mieux s'habituer à les dire et pour n'en pas manquer l'effet, et il le questionna ex abrupto sur ses connaissances physiques, sur ses prédispositions à la chimie, voire à l'astronomie.
Lorenzo ne s'attendait guère à cette épreuve; je crois même que, s'y fût-il attendu, l'épreuve aurait été la même. Le peu que le jeune prince avait appris de physique ne valait pas la peine d'être retenu, et le peu qu'il avait retenu d'astronomie ne valait pas la peine d'être répété. Sa science, sa vraie science, c'était celle qui commence par les invocations et les extases, qui parle aux choses, mais ne les interroge pas, qui dit aux fleurs, aux herbes, aux horizons, aux étoiles:—Je vous aime!—mais non pas:—Qui êtes-vous? d'où venez-vous? Lorenzo arrivait, le cœur gonflé dans son vieil habit de cérémonie, pour dire au docteur:—Laissez-moi adorer Marta! et voici que le docteur lui demandait son opinion sur la transmutation des métaux, sur les frères de la Rose-Croix, sur le microcosme, sur tout, excepté sur l'état de son cœur.
Lorenzo avoua modestement qu'il ne savait rien; que, destiné au pouvoir, on avait voulu le préserver des systèmes, des partis pris, des préjugés, et le rendre inaccessible à l'erreur, en lui défendant de chercher la vérité, mais qu'il ne demandait pas mieux que de courir le danger d'apprendre.
—Ah! jeune homme! lui dit familièrement le docteur, que cette démarche vous honore! Les sciences ne sont point ingrates. On les croit maussades et rechignées; mais elles sont comme ces vieilles sorcières des légendes qui veulent être domptées par la force, et qui livrent ensuite au vainqueur une jeune et blanche fiancée.
Au mot de fiancée, Lorenzo rougit. C'était peut-être une allusion à l'objet de sa visite. Il voulut tenter un effort, et prononça le nom de Marta. Mais Marforio était en selle sur son hippogriffe et continuait à galoper.
—Vous règnerez un jour, jeune homme, vous aurez charge d'âmes, il vous faudra combiner des milliers de volontés, et vous ne savez pas combiner ensemble deux éléments inertes! Vous aurez des finances en mauvais état à administrer, et vous ne savez pas faire de l'or! Vous enverrez peut-être des hommes à la guerre; au moins une fois dans votre règne, vous ferez tuer de braves gens qui ne demanderont pas mieux que de vivre, pour satisfaire le tempérament de quelques conseillers bilieux, ou pour amuser les enfants qui aiment les tambours et les défilés, et vous ne savez pas comment on peut empêcher de mourir et faire peur à la mort! Dérision! dérision! Qu'est-ce qu'un prince qui peut troubler l'ordre moral et qui n'a pas de droits sur l'ordre physique? qui prend la responsabilité du bonheur de tout un peuple et qui ne sait ni prévoir une famine, ni empêcher une tempête? Ah! jeune homme, jeune homme, pourquoi êtes-vous prince?
Lorenzo aurait pu répondre:—Parce que mon père est prince et s'appelle Bonifacio XXIII.—Il n'y a pas de meilleure raison que celle-là, et les enfants légitimes sont le principe et les garants de la légitimité.
Mais Lorenzo fut d'autant moins tenté de répondre que le docteur, qui l'interrogeait toujours, ne lui laissait pas le loisir de placer un mot. Au bout d'une heure de cette conversation, Marta, qui attendait, pleine d'anxiété et de trouble, le résultat de la conférence, et qui avait cru devoir, par un sentiment de respect et de pudeur, s'abstenir d'y assister, et même de l'écouter, Marta, qui ne trouvait pas Lorenzo assez laid pour qu'elle renonçât à l'espoir de le trouver beau le lendemain, se décida à venir frapper hardiment à la porte du laboratoire; et comme personne ne répondait et qu'elle entendait son père discourir, elle tourna la clef dans la serrure et entra pour mieux entendre.